Une liaison ardente - Cathy Williams
Chapitre 5. · — Quelle piscine magnifique ! s'exclama Joseph.
De retour chez lui depuis quelques heures, le vieil homme découvrait avec une stupéfaction admirative les transformations orchestrées par Katy et Bruno.
Soulagé de retrouver sa maison, il était cependant presque triste d'avoir quitté le service où il avait été si choyé. Les infirmières, conquises par sa bonne humeur et sa patience, lui avaient remis le matin même une carte où elles avaient écrit chacune un petit mot gentil. Quant à Joseph, il avait chargé Katy d'acheter la plus grosse boîte de chocolats chez le meilleur artisan de la ville, et l'avait remise à l'équipe soignante avec tous ses remerciements.
— Allongez-vous un peu sur un transat, suggéra Katy. Vous devez être fatigué.
— J'avoue que ça fait tout drôle de quitter le cocon de l'hôpital pour revenir chez soi, murmura Joseph. Je ne sais plus très bien où j'en suis...
Katy lui prit affectueusement la main.
— Ne vous en faites pas, c'est normal. Dans quelques jours vous aurez retrouvé vos marques. J'espère que vous n'êtes pas choqué que nous ayons entrepris des travaux à votre insu !
— Pas du tout, c'est une merveilleuse surprise, assura Joseph. Je ne sais pas qui était en charge de ces travaux, mais c'est une réussite. J'aime beaucoup le dallage autour du bassin. Et le teck des fauteuils ! Non, décidément, je n'ai rien à y redire !
— Asseyez-vous, Joseph, Bruno et moi avons pensé que vous seriez heureux de déjeuner dehors après avoir été enfermé si longtemps.
— Bonne idée, dit Joseph en s'installant. Je me régale à l'avance de retrouver les petits plats de Maggie après la cuisine de l'hôpital. Mais j'espère que les médecins ne m'ont pas mis au régime : le poisson grillé et les légumes vapeur, très peu pour moi !
— Rassurez-vous, rétorqua Katy en souriant. Maggie vous a préparé le gratin que vous préférez. Et maintenant vous avez la piscine pour faire du sport et éviter l'embonpoint !
— Je sais, les médecins m'ont conseillé de bouger le plus possible. Mais il y a si longtemps que je n'ai pas nagé ! Je ne sais pas si j'y arriverai encore...
— Ne t'inquiète pas, intervint Bruno qui venait de les rejoindre. Les premiers temps, en tout cas, je nagerai à tes côtés. Nous irons doucement.
— Tu me le promets ?
— Bien sûr ! Tu verras, ça ira ! Et puis Katy serait tellement déçue que tu n'utilises pas la piscine. C'est elle qui s'est chargée de tout, tu sais ! En vraie professionnelle !
Il croisa ses longues jambes et observa la jeune femme en souriant.
— C'est vrai, Katy ? demanda Joseph.
— Oui. Je ne sais pas si j'ai obtenu le résultat escompté, mais en tout cas j'ai pris un grand plaisir à superviser le chantier, expliqua-t-elle. Ah ! Un détail important : le bassin est chauffé. Ainsi vous ne prendrez pas froid. D'ailleurs, pourquoi ne commenceriez-vous pas demain ? On annonce un beau week-end.
— Demain ? Tu n'y penses pas ! protesta-t-il. Demain, Bruno me présente sa...
Il s'interrompit et lança un coup d'œil taquin à son filleul.
— Je ne sais pas très bien quel terme employer, Bruno, déclara-t-il en guettant la réaction de ce dernier. Mais puisque c'est la première femme que tu amènes ici, j'imagine qu'elle compte beaucoup pour toi !
Il serra la main de Katy avec un sourire complice.
— Bruno est muet comme une carpe au sujet d'Isobel, expliqua-t-il. Il n'a voulu répondre à aucune de mes questions ! Peut-être veut-il simplement que ma surprise soit la plus complète possible. Mais je ne me fais aucun souci : si elle lui plaît, elle me plaira...
Bruno détourna le regard : il préférait comme d'habitude éviter le sujet, refusant en cela de suivre les conseils de Katy. Avant le retour de Joseph, elle avait en effet tenté à plusieurs reprises de le convaincre de préparer son parrain à l'idée d'un éventuel mariage, mais il n'avait rien voulu entendre.
— Il sera toujours temps de lui en parler le moment venu, avait-il sèchement répliqué. Je t'en prie, Katy, ne t'occupe pas de ma vie privée !
Elle n'avait pas insisté. Après tout, Joseph était assez grand pour se forger une opinion par lui-même et deviner les intentions de son filleul. De toute façon, elle n'avait pas à s'immiscer dans les rapports entre les deux hommes.
— Tu crois qu'il faut que je mette un costume en l'honneur d'Isobel ? demanda tout à coup Joseph. Est-elle attentive à ce genre de détails ?
Bruno se renfrogna et posa d'un geste brusque ses lunettes de soleil sur la table. A l'évidence, il n'avait aucune envie de parler de sa fiancée.
— Comme tu préfères, répondit-il brusquement. En fait, ça n'a aucune importance...
Après un rapide et délicieux déjeuner composé d'une salade et d'une quiche, Joseph se retira dans sa chambre pour se reposer. Cette première matinée à l'extérieur l'avait épuisé.
— J'aurai besoin de toi cet après-midi, annonça Bruno alors que Maggie venait d'enlever le plateau de cafés. Si tu n'y vois pas d'inconvénient..., ajouta-t-il en notant l'air surpris de Katy.
— Mais on est samedi, fit-elle remarquer d'une voix mal assurée. Joseph est revenu, et...
— ... tu estimes être déchargée de tes fonctions de secrétaire, même si le travail n'est pas terminé ? acheva Bruno avec une agressivité à peine masquée.
— Non, bien sûr ! balbutia-t-elle. Je pensais juste que...
— Rendez-vous dans mon bureau dans une demi-heure, asséna-t-il d'un ton qui n'admettait pas la réplique. Et ne t'inquiète pas, je n'ai pas l'intention de te retenir tout l'après-midi. Il faudra juste envoyer quelques courriels et rédiger une lettre après ma conférence téléphonique.
Sur ces paroles, il se leva et disparut sans même attendre sa réponse. « Curieux personnage, décidément... », songea Katy. Il pouvait passer de la plus attendrissante courtoisie au plus insupportable autoritarisme ! Et pourquoi cette tension soudaine, alors que son parrain était enfin rétabli et que sa petite amie arrivait le lendemain ? Décidément, il y avait des moments où elle ne le comprenait pas !
En attendant, elle fit une visite à Joseph pour s'assurer qu'il ne manquait de rien. Allongé sur son lit, la fenêtre grande ouverte sur le jardin, il contemplait le feuillage vert tendre des platanes, à l'évidence ravi de se retrouver dans son univers.
— C'est gentil de venir me voir, murmura-t-il en se redressant sur ses oreillers. Et ce déjeuner à trois m'a fait vraiment plaisir. Au fait, Katy, que sais-tu de cette Isobel ? enchaîna-t-il, l'air soucieux. On ne peut pas dire que Bruno fasse preuve d'un grand enthousiasme quand il parle d'elle ! Je ne sais pas pourquoi, j'ai un a priori négatif à l'égard de cette jeune femme...
— Elle vous plaira certainement, déclara Katy en s'efforçant de prendre un ton persuasif.
Prudente, elle préféra cependant changer de sujet de peur que Joseph ne sente sa propre réticence. Elle n'avait pas le droit de l'influencer.
— Mais pourquoi ne nous raconte-t-il rien sur elle ? reprit Joseph. S'il est amoureux d'elle, il devrait avoir envie de nous la faire connaître !
— Bruno n'est pas très expansif, rappela Katy en remettant en place la courtepointe du lit.
— C'est vrai, admit Joseph. Mais l'avantage avec Bruno, c'est qu'il dit toujours ce qu'il pense. Pourquoi ne me ferais-tu pas un peu de lecture ? ajouta-t-il après un silence. Nos petites séances m'ont tellement manqué, à l'hôpital !
— J'en avais bien l'intention, car elles m'ont manqué à moi aussi, mais Bruno a besoin de moi pour son travail, expliqua-t-elle. Je ne devrais pas en avoir pour longtemps : je reviendrai dès que j'aurai terminé.
Quand elle rejoignit Bruno à l'heure dite, il semblait plongé dans l'étude d'un dossier et elle s'installa discrètement à sa table, attendant ses instructions. Mais il resta silencieux...
— Que dois-je faire ? demanda-t-elle au bout de quelques minutes. Si je ne finis pas trop tard, j'aurai le temps de faire la lecture à Joseph comme il me l'a demandé.
Bruno redressa la tête et la fixa d'un étrange regard concentré. Pourquoi avait-il l'air si sérieux tout à coup ?
— Je te donne dans un instant le courrier à envoyer, déclara-t-il d'un ton abrupt. Mais avant, j'aimerais que nous ayons une petite discussion à propos de notre collaboration.
Elle se figea aussitôt. Aurait-elle commis une erreur ? La mine solennelle de Bruno n'augurait rien de bon !
— Pourquoi ? Aurais-tu des critiques à me faire ?
Il poussa un soupir en levant les bras au ciel.
— Tu recommences ! s'exclama-t-il d'un ton exaspéré. Toujours en train d'imaginer que tu as commis tous les péchés de la terre ! Mais non, pas du tout ! Au contraire, j'apprécie de plus en plus ton efficacité et ta rigueur.
— Mais alors de quoi s'agit-il ?
— De ce qui va se passer à partir de maintenant.
De ses longs doigts élégants, il joua nerveusement avec son stylo sans cesser de la regarder. Elle attendait, vaguement inquiète.
— Tu sais que j'avais l'intention de partir d'ici dès le retour de Joseph pour reprendre mes activités habituelles, commença-t-il.
— Oui.
— Eh bien j'ai changé d'avis, acheva-t-il d'un ton abrupt.
Katy le dévisagea avec stupéfaction, attendant des explications.
Mais Bruno l'observait en silence, comme aux aguets.
— Pourquoi ? demanda-t-elle enfin. Tu avais pourtant pris ta décision !
— Oui, cependant je me suis rendu compte que Joseph a besoin d'être très entouré, ici plus encore qu'à l'hôpital. Avant d'envisager mon départ, je veux m'assurer de son complet rétablissement. Donc je prolonge mon séjour. Ce qui signifie, je le crains, que tu vas devoir continuer à travailler pour moi...
— Mais Joseph ? Il a besoin de moi ! s'écria-t-elle, prise au dépourvu.
L'argument ne sembla pas troubler Bruno. Comme toujours, il avait réponse à tout.
— Pas de problème, assura-t-il d'un ton posé. D'abord, les premiers temps, il va beaucoup se reposer. Ensuite, il est bien évident que son bien-être passe avant tout : tu pourras adapter ton emploi du temps de façon à concilier en priorité ta présence auprès de lui et en second lieu ton travail pour moi.
— Je croyais que tu avais besoin d'une assistante à plein temps !
— Ne t'en fais pas pour moi, je me débrouillerai, affirma-t-il non sans une certaine impatience.
Katy était de plus en plus désorientée.
— Mais comment nous organiserons-nous ? s'écria-t-elle d'une voix étranglée.
— Pas de panique, Katy ! rétorqua-t-il avec agacement. Tout fonctionnera très bien, tu verras ! Tu n'auras qu'à suivre le mouvement !
Elle ne fut guère convaincue. Elle connaissait suffisamment le mode de fonctionnement de Bruno pour savoir qu'il ne supportait pas d'attendre quand il fallait traiter un dossier urgent.
— Peut-être devrais-tu engager quelqu'un d'autre ? suggéra-t-elle. Pourquoi pas Isobel, en dépannage ?
Son idée était si saugrenue que Bruno la dévisagea avec une incrédulité découragée.
— Isobel ? Tu n'y penses pas ! Elle n'a jamais travaillé ! Elle serait bien incapable de taper à la machine et de répondre au téléphone ! Sa seule réelle compétence est de courir les magasins et de fréquenter les restaurants les plus chics, aux frais de son papa, bien sûr.
Katy resta muette un moment, tant le discours de Bruno la stupéfiait.
— Je ne comprends pas que tu envisages de l'épouser si tu désapprouves à ce point son mode de vie ! s'exclama-t-elle enfin, incapable de se taire plus longtemps.
Bruno pianota nerveusement sur la table. A l'évidence, il était perturbé par les paroles de Katy, marquées au coin du bon sens, et ne savait que lui répondre.
— Ai-je dit que je désapprouvais son style de vie ? protesta-t-il. Certes, elle a des côtés critiquables dus à son éducation trop privilégiée, mais il n'en reste pas moins qu'elle possède aussi beaucoup de qualités.
Katy faillit lui demander pourquoi il n'évoquait jamais ces mystérieuses qualités, mais se tut. Mieux valait ne pas s'appesantir sur un sujet aussi sensible.
— D'ailleurs, je suis sûr qu'elle plaira à Joseph, ajouta Bruno comme s'il cherchait à se convaincre lui-même. As-tu eu l'occasion d'évoquer sa visite avec lui ?
Katy fit non de la tête. Pour rien au monde, elle ne s'engagerait dans cette discussion avec Bruno. En effet, elle avait l'intime conviction que Joseph n'apprécierait pas la personnalité superficielle d'Isobel, mais qu'il donnerait le change à Bruno pour ne pas le blesser. De toute façon, elle n'avait pas son mot à dire sur le sujet...
Le lendemain matin, elle prit son petit déjeuner dans la cuisine avec Joseph. Le vieil homme avait un air frais et dispos qui la rassura pleinement.
Jusque-là invisible, Bruno les rejoignit dans le jardin une heure plus tard. Dans la lumière crue de ce matin de printemps, il apparut radieux, vêtu d'un polo blanc qui mettait en valeur son léger hâle et d'un pantalon kaki à la coupe parfaite. Quoi qu'il porte, il était magnifique, songea Katy, éblouie par sa prestance comme si elle le voyait pour la première fois. Il n'y avait que lui pour être si viril et si raffiné à la fois...
Mais elle se remémora tout à coup l'arrivée prochaine de sa fiancée et un malaise diffus l'envahit. La perspective de se retrouver mêlée à ce qui était à la fois une réunion de famille et un moment essentiel dans la relation de Bruno avec son parrain la perturbait. Si elle l'avait pu, elle aurait trouvé un prétexte ou un autre pour s'éclipser : Bruno allait présenter sa future femme à Joseph, et elle n'avait rien à faire dans ce contexte strictement familial.
De plus en plus mal à l'aise, elle resta en retrait tandis que Bruno bavardait avec son parrain. Isobel allait désormais arriver d'un instant à l'autre et sa propre présence lui paraissait de plus en plus importune. Elle allait devoir sourire à la nouvelle venue, lui manifester une sympathie qu'elle n'éprouvait pas. Or elle n'avait jamais aimé faire semblant...
Soudain, on entendit un crissement de pneus sur le gravier, et les deux hommes se turent.
— C'est Isobel, je vais l'accueillir, annonça Bruno. On vous retrouve à l'intérieur ?
Joseph ayant déjà pris le chemin de la maison, Bruno se pencha vers Katy.
— Tu as l'air bien sévère ce matin ! J'espère que tu seras un peu plus causante tout à l'heure avec Isobel, lui glissa-t-il à l'oreille. Histoire de détendre un peu l'atmosphère...
— Je ferais mieux de partir et de vous laisser tous les trois, rétorqua Katy d'une voix mal assurée. Ma présence risque d'empêcher Joseph et Isobel de faire connaissance.
— Oh, je t'en prie ! coupa Bruno avec agacement. Tb ne vas pas te remettre à jouer les petites souris terrorisées ! Au contraire, j'ai besoin de toi ! Tu sauras faire le lien entre les deux, j'en suis certain : tu as une grande influence sur Joseph, tu le sais bien ! Je peux compter sur toi ?
Il lui lança un regard implorant et elle ne put que s'incliner. Tant qu'il s'agissait de Joseph, elle était prête à tous les efforts...
Quelques minutes plus tard, Isobel montait les marches du perron au bras de Bruno, un sourire de star sur ses lèvres rouge vermillon. Dès qu'elle aperçut Joseph, elle se précipita vers lui.
— Comme je suis heureuse de faire votre connaissance ! s'exclama-t-elle avec des gloussements aigus. Bruno m'a tellement parlé de vous !
Joseph la salua poliment, visiblement perplexe devant une telle exubérance. Isobel se mit à parler avec volubilité, racontant par le menu son trajet en voiture, ses difficultés à trouver la route, ponctuant son bavardage de grands gestes agités. Les deux hommes restaient muets, attendant que la tempête se calme...
La jolie blonde semblait arriver en pays conquis, et Katy se demanda si Bruno lui avait enfin fait sa demande officielle. En tout cas, elle s'adressait à Joseph avec assurance, comme s'il était évident qu'elle ferait bientôt partie de la famille. A l'égard de Katy, elle se montra en revanche nettement plus distante : elle la salua d'un bref signe de tête, avant de se consacrer exclusivement à Joseph, dont elle semblait avoir décidé de faire la conquête. Peut-être n'appliquait-elle pas la meilleure méthode, songea Katy avec ironie. Le parrain de Bruno, qui appréciait tant la discrétion et la mesure, la dévisageait avec une circonspection méfiante. De temps à autre il esquissait un vague sourire ou un hochement de tête, mais, à l'évidence, le charme de la nouvelle venue n'opérait pas...
Après un déjeuner léger que leur servit Maggie dans la salle à manger, Katy remarqua une fatigue soudaine sur les traits de Joseph.
— Que diriez-vous d'aller faire une petite sieste ? lui suggéra-t-elle alors. Reposez-vous un peu, et ensuite nous irons dehors !
— Mon Dieu ! s'exclama alors Isobel en se tournant vers Katy. Vous parlez si peu que j'avais presque oublié votre présence !
Joseph posa la main sur celle de Katy.
— Katy n'est pas très bavarde, en effet, et je trouve cela infiniment reposant, fit-il observer avec un sourire appuyé.
C'était une critique à peine déguisée de leur visiteuse, se dit Katy, gênée. La jeune femme allait-elle s'en offusquer ?
Mais Isobel semblait incapable de se remettre en question : elle éclata de son rire de gorge sous le regard désapprobateur de Bruno.
— Vous avez parfaitement raison ! s'exclama-t-elle. Mais vous savez, à Londres, les choses vont tellement vite que personne ne songe à se reposer !
Elle s'interrompit et lança un regard langoureux à Bruno.
— Tu dois avoir du mal à t'habituer à ce rythme, mon chéri, après la vie trépidante que nous menions en ville ! s'exclama-t-elle en lui souriant amoureusement.
Elle ne pouvait pas marquer plus clairement son territoire, pensa Katy. A cet instant, son regard croisa celui de Bruno et elle crut lire dans ses yeux sombres un appel à l'aide. Elle détourna aussitôt la tête, en proie à un trouble intense.
— C'est vrai qu'ici nous menons une existence très protégée qui n'est peut-être pas du goût de tout le monde, fit-elle observer pour détendre l'atmosphère. Si je vous accompagnais dans votre chambre à présent, Joseph ? N'oubliez pas que vous avez promis d'étrenner la piscine cet après-midi ! Il faut que vous soyez en forme !
Bruno s'écarta ostensiblement d'Isobel, qui le suivait comme un petit chien, et se tourna vers Katy.
— Et toi ? Que fais-tu à présent ? demanda-t-il d'un ton abrupt. Tu ne vas pas te réfugier dans ta chambre, j'espère ! Viens avec nous au bord de la piscine !
Il la dévisageait avec une telle intensité qu'elle frissonna. Sa suggestion ne la tentait guère, car elle n'avait aucune envie de tenir la chandelle ; mais comment s'opposer à Bruno Giannella ?
Il avait une telle puissance de conviction qu'il était capable de faire plier toutes les volontés.
— C'est-à-dire que..., bafouilla-t-elle. Je pensais faire quelques rangements, et...
— Tu as acheté un maillot comme prévu, j'espère ? coupa-t-il.
Pourquoi s'adressait-il à elle comme si elle avait quinze ans ? s'interrogea Katy, irritée. Et, en plus, en présence d'Isobel ! Il manquait vraiment de la plus élémentaire délicatesse...
— Mais laisse donc cette pauvre Katy, intervint alors Isobel avec un sourire de pitié qui acheva d'exaspérer la jeune femme. J'ai deux maillots, je pourrai lui en prêter un !
Elle s'arrêta brusquement et examina Katy de la tête aux pieds, s'attardant sur ses hanches étroites, sa poitrine menue.
— Encore que... je ne sais pas s'il lui ira. Nous n'avons pas du tout la même silhouette, ajouta-t-elle d'un air navré.
En effet, songea Katy en décodant aussitôt le message. Autant Isobel était l'archétype de la belle blonde à la poitrine avantageuse, autant elle-même avait encore les formes d'une adolescente pré-pubère ! A l'évidence, Isobel était ravie de ne pas lui ressembler et se faisait fort de le dire !
Joseph, scandalisé, allait ouvrir la bouche pour remettre Isobel à sa place quand Katy intervint.
— On y va, Joseph ? lança-t-elle, le coupant net dans ses élans.
Elle prit le vieil homme par le bras d'un air d'autorité et l'entraîna vers l'escalier.
— Elle est insupportable ! fulmina-t-il dès qu'ils se furent éloignés d'Isobel.
— Elle a sûrement de bons côtés, protesta mollement Katy pour le calmer.
— Je ne vois vraiment pas ce que Bruno lui trouve, enchaîna Joseph comme s'il n'avait rien entendu. Comme beaucoup de gens avantagés par la nature, sa beauté la rend d'une terrible prétention !
— Bruno n'est pas prétentieux, et pourtant c'est le plus bel homme que je connaisse, s'écria Katy sans réfléchir.
Joseph s'arrêta au milieu d'une marche et lui lança un regard incisif.
— Voilà qui est intéressant..., marmonna-t-il dans sa barbe. En tout cas, j'espère que cette histoire n'est pas trop sérieuse. Bruno t'a-t-il fait des confidences ? Crois-tu qu'il veuille l'épouser ?
Katy eut un rire gêné.
— Vous devriez lui demander directement, répondit-elle. Je ne sais rien de précis, et il vous renseignera mieux que moi.
Une fois dans sa chambre, Joseph s'étendit sur son lit pendant que Katy refermait la fenêtre.
— Je vais essayer de dormir, annonça-t-il. J'ai intérêt à prendre des forces si je ne veux pas couler à pic tout à l'heure ! Merci de m'avoir accompagné, ma chère Katy, ajouta-t-il. Tu viendras avec moi dans l'eau, n'est-ce pas ? En fin d'après-midi, quand la délicieuse Isobel aura libéré la place, ajouta-t-il en lui lançant un clin d'œil complice. D'accord ?
— D'accord, dit Katy en lui rendant son sourire.
Sans vouloir se l'avouer, elle était soulagée que Joseph ne soit pas tombé sous le charme d'Isobel : elle-même la trouvait encore plus détestable que lors de leur première entrevue.
Après avoir été chercher un livre dans sa chambre, elle sortit dans le jardin. Le temps était magnifique et elle hésita un instant à s'installer sur l'un des nouveaux transats. Elle opta finalement pour son coin préféré, un banc à l'ombre d'un saule, à l'écart de la piscine. Peut-être les tourtereaux s'y trouvaient-ils déjà...
Elle tenta de se plonger dans son roman, qui la veille encore lui paraissait palpitant, mais en vain. Ses pensées retournaient sans cesse vers Bruno et Isobel. Où étaient-ils à cet instant ?
Encore dans la chambre de Bruno, enlacés sur le lit ? Déjà sur les chaises longues, allongés côte à côte, main dans la main ?
Elle les entendit tout à coup approcher : ils revenaient de la piscine. Un véritable couple de magazine, songea Katy avec un pincement au cœur. Bruno avait passé une simple chemise blanche sur son caleçon de bain, et il émanait de lui une virilité brute qui la bouleversa. Avec ses larges épaules musclées, ses hanches étroites et ses cuisses puissantes, il avait l'arrogance et l'éclat d'un homme en pleine possession de ses moyens. Isobel, elle, portait un minuscule Bikini rose vif à peine dissimulé par un paréo en mousseline assorti, et des mules à hauts talons qui accentuaient encore la longueur vertigineuse de ses jambes.
— Mais pourquoi ne nous as-tu pas rejoints ? lança Bruno dès qu'il l'aperçut.
— Je lisais, expliqua-t-elle, la gorge soudain nouée. Impossible de décrocher... Le bain était agréable ?
— Oui, mais c'est toi qui aurais dû étrenner la piscine ! C'est ton œuvre, après tout !
Il se tourna vers Isobel.
— Je suggère que tu montes te changer, Isobel. Tu n'as qu'à utiliser ma salle de bains pour prendre une douche. J'ai encore un peu de travail.
Isobel esquissa une moue boudeuse destinée à mettre en valeur ses lèvres pulpeuses.
— Tu travailles un dimanche ? s'exclama-t-elle, dépitée.
— Eh oui ! rétorqua-t-il du tac au tac. La machine à fabriquer de l'argent ne s'arrête jamais, tu sais ! Mais je n'en ai pas pour longtemps.
— Bon, très bien, répondit Isobel, un peu piquée. Mais fais vite, mon chéri.
Elle s'éclipsa sur ces entrefaites, faisant claquer ses mules sur le dallage de la terrasse. Bruno, en revanche, ne bougea pas.
Qu'attendait-il pour rejoindre son bureau ? se demanda Katy. Pourquoi restait-il planté devant elle ?
— Il ne l'aime pas, asséna-t-il soudain d'une voix étrange.
La première surprise passée, Katy garda le silence. Elle voyait parfaitement où il voulait en venir, mais n'avait aucune envie d'aborder ce sujet délicat.
— Il ne l'aime pas, et c'était stupide de ma part de la faire venir ici, reprit-il.
Il se mit à marcher de long en large devant Katy, puis s'arrêta brusquement et la fixa droit dans les yeux.
— Alors, que t'a dit Joseph ? lança-t-il d'un ton abrupt. Et inutile de prétendre ne rien savoir : je suis sûr qu'il t'a fait part de ses impressions !
Impossible d'esquiver sa question, songea Katy, horriblement gênée. Mais comment satisfaire sa curiosité déplacée sans trahir Joseph ?
— Je crois qu'il trouve Isobel un peu... envahissante, murmura-t-elle aussi diplomatiquement que possible.
— J'espère que tu ne lui as pas laissé entendre que je pensais au mariage ! enchaîna Bruno d'une voix tendue.
— Pas du tout ! protesta Katy. Tu m'avais demandé de ne rien dire, et je n'en ai rien fait !
Pourquoi posait-il cette question ? Avait-il écarté l'idée d'épouser Isobel ? A cette pensée, elle éprouva tout à coup une joie infinie. Elle comprit alors qu'elle avait toujours espéré en secret cette issue...
Elle baissa les yeux, bouleversée. Bruno ne devait pas deviner le trouble que cette découverte suscitait en elle. Car il y avait une explication et une seule à sa réaction : elle était jalouse, tout simplement jalouse !
Atterrée, elle eut du mal à contrôler son trouble. Inutile de se leurrer plus longtemps : discrètement, presque à son insu, Bruno avait pris dans sa vie une place essentielle, et pas seulement comme patron ! Elle était tombée sous son charme, et quand elle pensait à lui, c'était à l'homme, viril et séduisant, avec sa voix grave, son corps puissant, ses yeux de braise. Comment avait-elle pu être assez stupide pour tomber amoureuse de lui, comme la plus naïve des midinettes ? Elle devait absolument lutter contre ce penchant !
Qu'elle n'aille pas s'imaginer qu'il allait rompre avec sa fiancée pour la simple raison qu'elle n'avait pas conquis Joseph au premier coup d'œil ! Et d'ailleurs, à supposer qu'il quitte Isobel, il ne s'intéresserait pas à elle pour autant ! Elle faisait partie de cette catégorie de femmes qu'il ne regardait jamais...
Au comble du malaise, elle éprouva soudain le besoin de se retrouver seule pour essayer d'y voir un peu plus clair dans ses pensées. Elle ramassa son livre et se leva brusquement.
— Où vas-tu ? lui demanda Bruno d'un ton presque agressif.
— Je vais retrouver Joseph. Je lui ai promis de nager avec lui, expliqua-t-elle en affichant un air dégagé.
Elle comprit à l'expression furieuse de Bruno qu'il n'appréciait guère sa désertion, mais passa devant lui aussi naturellement que possible. Par bonheur, il ne chercha pas à la retenir. Elle était si déstabilisée qu'elle ne savait pas ce qu'elle aurait été capable de lui dire...
Dans sa chambre, Joseph l'attendait, debout près de son lit.
— Je t'ai entendue venir, expliqua-t-il. On va nager ? Seulement si la voie est libre, bien entendu ! ajouta-t-il avec un clin d'œil complice.
Katy ne put s'empêcher de sourire. Jouer à cache-cache avec Isobel semblait le mettre en joie...
— Allons-y, dit-elle. J'ai mes affaires avec moi.
Ils descendirent lentement l'escalier et se dirigèrent vers la piscine.
— Personne en vue ! lança Joseph d'un ton de conspirateur. Tant mieux ! Tu comprends, à mon âge, je n'ai pas très envie de me montrer en maillot de bain ! Il n'y a qu'avec toi que je suis vraiment à l'aise..., ajouta-t-il avec un sourire attendri.
Deux minutes plus tard, ils étaient dans l'eau. Joseph portait un short bleu marine, et Katy un simple maillot une pièce noir.
Contre toute attente, Joseph s'en tira très bien. Après s'être assuré qu'il flottait sans problème, il fit même quelques longueurs, avant d'aller s'allonger au soleil, fatigué par ces efforts inhabituels.
Quand Bruno les rejoignit une demi-heure plus tard, il trouva son parrain assoupi sur un transat. Katy, elle, s'apprêtait à sortir de l'eau. Un pied sur une marche, l'autre sur la margelle, elle essorait ses cheveux d'un geste gracieux, le bras arrondi au-dessus de l'épaule.
Comme paralysé, Bruno s'arrêta pour la contempler. Elle ne l'avait pas vu, et il eut tout le loisir de l'observer, fasciné par son corps gracile qu'elle prenait tant de soin à cacher d'ordinaire. Elle avait de longues jambes au galbe parfait, des cuisses minces et fuselées, et sa poitrine menue aux mamelons dressés était infiniment attendrissante sous le Lycra qui la moulait : une vraie femme, délicate et désirable, terriblement émouvante dans sa fragilité. Comment ne s'en était-il pas aperçu auparavant ?
Il aurait pu rester ainsi indéfiniment à l'admirer, si elle n'avait pas brusquement levé la tête et remarqué sa présence...