Une liaison ardente - Cathy Williams
Chapitre 4. · — Pas mal !
Bruno se recula sur son fauteuil et lança à Katy un regard étonné.
— Pas une seule faute, et la mise en page des tableaux est parfaite ! Tu vois, je t'avais bien dit que tu y arriverais !
Katy retint un bâillement. Elle avait travaillé toute la journée sur des dossiers complexes et son dos lui faisait mal. Elle n'en pouvait plus !
— Peut-être, mais quel temps ça m'a pris ! fit-elle remarquer d'un ton découragé.
— Cesse de te dévaloriser ! protesta Bruno. Compte tenu de ta méconnaissance des dossiers, je trouve au contraire que tu t'y es mise très vite !
Katy jeta un regard las autour d'elle. Le petit salon où Joseph et elle prenaient d'habitude leur thé en discutant tranquillement était devenu un bureau encombré de dossiers et de matériel informatique de toute sorte. Le temps où les journées s'écoulaient paisiblement, si semblables les unes aux autres, lui paraissait bien loin. Avec Bruno, tout allait à cent à l'heure : elle avait Parfois encore du mal à suivre son rythme.
— On a fini pour ce soir ? demanda-t-elle d'un ton plein d'espoir.
La haute silhouette de Bruno se découpait devant la fenêtre grande ouverte et la brise venue du jardin apportait le parfum délicieux des premières roses. En arrière plan, on apercevait la majestueuse ramure des platanes éclairée par la lumière rasante du soleil à son déclin. Comme il devait faire bon dehors ! songea la jeune femme avec envie.
— Tu en as déjà assez ? s'étonna Bruno avec un sourire. Il est vrai que nous avons beaucoup travaillé aujourd'hui. Mais c'est à cause de mon déplacement à Londres, hier. La prochaine fois, tu viendras avec moi ; tu pourras prendre des notes pendant les réunions et ainsi nous gagnerons du temps au retour.
— Mais je ne suis pas ta secrétaire particulière ! s'exclama Katy dans un cri du cœur.
Bruno lui lança un coup d'œil surpris.
— Non, bien sûr ! répliqua-t-il d'un ton ironique. Sauf que tu tapes à la machine, réponds au téléphone, prépares les dossiers et suis mon agenda. Rien à voir avec les attributions d'une secrétaire particulière, à l'évidence !
— Je fais office de secrétaire de façon temporaire, précisa Katy d'une voix soudain tendue. Quoi qu'il en soit, je n'ai nullement l'intention de t'accompagner à Londres pour tes prochaines réunions !
Bruno la dévisagea avec stupéfaction. Quel changement entre la créature terrifiée des premiers jours dont le manque d'assurance l'agaçait tant, et cette jeune femme presque trop sûre d'elle tout à coup ! A présent, quand ils n'étaient pas d'accord, il avait souvent le plus grand mal à imposer son point de vue...
— Très bien, très bien, marmonna-t-il, battant en retraite. Ce n'était qu'une suggestion.
— Une suggestion qui ne me convient pas du tout, répéta-t-elle.
Katy avait du mal à recouvrer son calme. En effet, autant elle s'était habituée à travailler en tête à tête avec Bruno dans l'univers familier de la maison de Joseph, autant l'idée de se retrouver avec lui dans un contexte étranger la mettait dans tous ses états. Ici, il se montrait patient, attentif à ce qu'elle comprenait ou pas, et elle n'hésitait pas à lui poser des questions quand elle était déboussolée. Mais à Londres, en pleine réunion ! Que se passerait-il si elle perdait le fil de la discussion ? Elle préférait ne pas y penser... Car elle savait pour l'avoir entendu parler au téléphone que Bruno pouvait ne pas être tendre. Si elle ne se montrait pas à la hauteur, il n'hésiterait pas à manifester son mécontentement et elle en mourrait de honte.
— Je te rappelle que tu as employé ces mêmes termes il y a quinze jours quand je t'ai proposé de travailler pour moi, fit remarquer Bruno d'un ton posé. Et c'est aussi ce que tu as dit quand je t'ai demandé de diriger le chantier de la piscine ! Si je n'avais pas insisté, tu aurais tout refusé par peur de mal faire. Avoue qu'aujourd'hui tu ne regrettes pas !
Elle baissa les yeux, agacée. Il avait marqué un point.
— Il est tard, constata-t-il après avoir regardé sa montre. Restons-en là pour aujourd'hui : nous reprendrons cette discussion demain.
Sans elle, il aurait probablement continué, songea Katy envahie d'un soudain sentiment de culpabilité. Ils avaient encore deux dossiers urgents à boucler.
— Je peux taper encore quelques lettres si tu le souhaites, suggéra-t-elle timidement.
Il lui lança un clin d'œil taquin.
— Me prendrais-tu pour un tyran, par hasard ?
Katy ne put s'empêcher de sourire.
— Au contraire, je suis un patron soucieux du bien-être de ses collaborateurs, ajouta-t-il tandis qu'un éclat malicieux s'allumait dans ses yeux noirs. D'ailleurs, il est peut-être tard, mais je te rappelle que nous nous sommes interrompus deux heures dans l'après-midi pour aller voir Joseph ! Et puis au moins comme ça, tu ne t'ennuies pas, ajouta-t-il avec une parfaite mauvaise foi.
— Je ne m'ennuie pas, j'ai des tas de choses à faire ! protesta-t-elle.
— Ah oui ? Quoi donc ?
La jeune femme soupira en haussant les épaules, éludant sa question. Bruno s'agaça de cette réaction, typique de Katy quand elle ne voulait pas lui répondre.
— Tu dois avoir faim, déclara-t-il, sautant du coq à l'âne. J'entends ton estomac gargouiller...
Elle lui lança un regard courroucé.
— Il n'y a pas de mal à avoir faim, poursuivit Bruno. Allez, je t'invite au restaurant.
— Au restaurant ? répéta-t-elle, interloquée.
Il lui aurait proposé de l'emmener sur la lune qu'elle n'aurait pas eu l'air plus surprise.
— Oui, au restaurant, articula-t-il avec une lenteur voulue. Tu sais, là où on mange. Avec moi. Tu comprends, ou tu préfères que je te fasse un dessin ? Et tu ferais mieux de te dépêcher si tu veux te mettre sur ton trente et un, car moi aussi j'ai un appétit d'ogre !
Elle resta muette quelques secondes, tant cette proposition la prenait au dépourvu.
— Mais Maggie nous a préparé un dîner ! protesta-t-elle faiblement.
— On le mangera demain ! Joseph rentre dans deux jours et il y a des choses dont nous devons discuter toi et moi, énonça-t-il avec calme. Ce n'est pourtant pas si extraordinaire d'aller au restaurant avec moi !
— Mais...
Elle s'interrompit, en plein désarroi. Elle s'était difficilement faite à l'idée d'avoir Bruno Giannella pour patron, de cohabiter avec lui, de le retrouver aux repas dans le cadre de cette collaboration forcée, mais ce dîner en tête à tête au restaurant lui paraissait totalement incongru... et lui faisait peur.
— Je te retrouve dans une demi-heure, déclara-t-il sur un ton qui n'admettait pas la contradiction.
Il retourna à son bureau pour chercher un papier sans plus prêter attention à elle. Katy se dirigea d'un pas hésitant vers la porte, puis s'arrêta et toussota nerveusement.
— Oui ? lança Bruno sans lever la tête de ses dossiers.
— Je préfère rester ici ce soir, balbutia-t-elle maladroitement. Nous serons très bien pour discuter.
— Tu refuses mon invitation à dîner ? dit Bruno d'un ton glacial.
Il avait l'air fâché, bien sûr, mais aussi vexé, ce qui étonna la jeune femme.
— Non, pas du tout ! protesta-t-elle, de plus en plus mal à l'aise. C'est juste que... je ne veux pas que tu te sentes obligé...
— Pourquoi me sentirais-je obligé ?
— Parce que je travaille pour toi, parce que...
Il posa brutalement sur son bureau le dossier qu'il était en train de consulter.
— Tu commences à m'énerver sérieusement, Katy ! coupa-t-il en fronçant les sourcils. Je n'avais pas envisagé ce dîner sous cet angle, mais même si c'était le cas, je ne vois pas où serait le mal ! Tu travailles pour moi, je suis content de tes services, et si j'ai envie de te remercier en t'invitant au restaurant, tant mieux, non ?
Cette explication marquée sous le coin du bon sens la rassura. Ses scrupules étaient sûrement exagérés.
— Alors d'accord, déclara-t-elle, soudain apaisée. Je serai prête dans vingt minutes.
Une fois dans sa chambre, elle prit une douche éclair et se planta devant son armoire, enveloppée dans son peignoir. Pour la première fois de sa vie, elle regretta de ne pas avoir une tenue glamour — cela lui aurait permis de prouver à Bruno qu'elle n'était pas seulement la créature casanière et mal fagotée dont il se moquait gentiment. Mais il n'y avait dans son placard ni robe vaporeuse, ni escarpins à talons : elle opta sans enthousiasme pour ce qui lui parut le plus seyant, une jupe noire lui arrivant à mi-mollets et un simple cardigan bleu. D'ailleurs, elle serait beaucoup plus à l'aise ainsi, tenta-t-elle de se convaincre pour ne pas s'avouer qu'elle était déçue. Les rares fois où elle avait osé porter des petits hauts décolletés ou des jupes un peu courtes, elle s'était sentie si gauche qu'elle avait passé une horrible soirée. L'idée même de séduire et de paraître un tant soit peu sexy lui avait toujours été étrangère.
Quand elle retrouva Bruno à l'heure dite, il la dévisagea quelques secondes en silence et ne fit pas le moindre commentaire. Il devait la trouver très mal habillée, pensa-t-elle, mais il eut la décence de ne rien dire.
Il s'était changé, lui aussi. Tout de noir vêtu, il était plus élégant que jamais avec un polo au col ouvert qui dévoilait son cou puissant et le haut de son torse recouvert d'une toison brune, sa veste de cuir négligemment jetée sur l'épaule et son jean qui mettait en valeur ses interminables jambes. Katy réprima un frisson en le voyant, tant sa virilité était troublante. Que lui arrivait-il ? songea-t-elle en se reprenant aussitôt. D'accord, il avait une plastique parfaite, mais ce n'était pas une raison pour défaillir à sa vue comme si elle avait quinze ans !
— Qu'as-tu envie de manger ? lui demanda-t-il quand ils furent installés dans la voiture.
— Je ne suis pas difficile : j'aime tout ! répondit-elle. Tu n'as qu'à choisir !
Il sourit, les yeux fixés sur la route.
— Enfin une femme qui aime manger et qui l'avoue ! s'exclama-t-il, ravi. J'en ai assez de ces créatures éthérées, obsédées par les calories !
Isobel devait être de celles-là, songea Katy. Déprimée dès qu'elle avait pris cent grammes...
— J'ai consulté un des guides de Joseph, reprit Bruno, et je suggère un restaurant italien qui semble excellent. Hi es d'accord ?
— Parfait, dit Katy. J'adore la cuisine italienne.
— Tu connais ce restaurant ?
Katy lui jeta un regard surpris.
— Non. Pourquoi le connaîtrais-je ?
— Parce que tu m'as dit l'autre jour que tu allais de temps en temps au restaurant avec des amis.
— Je vais plutôt dans des pizzerias, expliqua Katy. C'est plus rapide avant le cinéma.
Elle s'abstint de lui préciser que, de toute façon, ses sorties étaient rarissimes...
Bruno stoppa devant une charmante demeure au toit de chaume, agrémentée d'une terrasse fleurie où de nombreux convives étaient déjà installés. Sur les tables en teck brillaient des bougies, et de confortables fauteuils en osier invitaient à s'asseoir. Le tout respirait un luxe aussi discret que raffiné.
— Comme c'est beau ! s'exclama Katy tandis que Bruno lui ouvrait la portière en parfait gentleman. Et si élégant ! Peut-être ne suis-je pas assez habillée ? ajouta-t-elle avec inquiétude.
— Ce n'est pas si chic que ça, la rassura Bruno. Et d'ailleurs, je ne suis pas particulièrement élégant moi-même.
— Peut-être, mais tu es magnifique ! lança-t-elle dans un cri du cœur.
— Magnifique ? releva-t-il en lui lançant un clin d'œil taquin. Rien que ça !
Leurs regards se croisèrent, et elle se sentit rougir lamentablement. Quand donc apprendrait-elle à tenir sa langue au lieu de parler à tort et à travers et de se rendre ridicule ? Bruno, lui, semblait trouver l'incident follement drôle, ce qui acheva de la mortifier. Si Isobel lui avait fait la même réflexion, il aurait certainement été troublé ! C'était toute la différence entre une femme comme elle qui n'attirait jamais les regards masculins, et la fiancée de Bruno aussi belle que sexy... Le jour et la nuit, en quelque sorte !
Le maître d'hôtel les installa à une petite table au bout de la terrasse et ils se plongèrent dans l'étude du menu. Mais, au bout de quelques minutes, Katy sentit que Bruno l'observait et releva la tête, mal à l'aise.
— Pourquoi me fixes-tu ainsi ? demanda-t-elle, soudain sur la défensive.
Il ouvrit de grands yeux étonnés.
— Je te regarde comme un homme peut regarder une femme, expliqua-t-il. Il n'y a rien de mal à ça, il me semble ! J'espère que ce n'est pas la première fois qu'un représentant du sexe fort pose les yeux sur toi, ajouta-t-il d'un ton provocateur. A en juger par ta réaction, on pourrait le craindre...
L'arrivée du serveur venu prendre leur commande coupa court à cet échange, au grand soulagement de Katy. Elle engagea aussitôt la conversation sur un sujet neutre : la piscine. Le chantier arrivait à sa fin et le résultat était à la hauteur de leurs attentes. Joseph pourrait nager dans une eau limpide, fouler un dallage tout neuf et se reposer sur un des confortables transats qui venaient juste d'être livrés.
— Je pense qu'on devrait lui faire la surprise, suggéra-t-elle à Bruno. Prendre prétexte d'une promenade au jardin pour lui faire découvrir les lieux. Il va être ravi, j'en suis sûre ! Bien entendu, il ne faudra pas le laisser nager seul les premières fois. Tu pourras l'aider, peut-être ?
— Oui, tu as raison, il faut que je me trouve un caleçon de bain.
Katy songea à son propre maillot une pièce rangé au fond de son tiroir depuis des lustres et qu'elle n'avait jamais osé porter, même pour prendre le soleil. Complexée depuis l'adolescence par son manque de rondeurs, elle s'ingéniait à dissimuler son corps : au lycée, elle manquait le plus souvent possible les séances de natation. D'ailleurs, elle n'avait pas beaucoup évolué depuis cette période, se dit-elle en songeant à ses vêtements qu'elle choisissait encore très amples. I
— Tu m'écoutes ? demanda toit à coup Bruno.
— Désolée, je rêvassais, admit-elle avec un sourire d'excuse. Je suis parfois un peu distraite, comme tu as pu le remarquer. Tu disais ?
— C'est la première fois que j'ai cet effet sur une femme, fit-il observer avec un clin d'œil taquin. D'habitude, elles boivent mes paroles !
Katy ne put s'empêcher de sourire. Bruno avait parfois une façon de se moquer de lui-même qui le rendait infiniment attachant. Plus elle le côtoyait, plis elle s'apercevait qu'il était bien plus que l'être sûr de lui et dominateur qu'il paraissait au premier abord. Son humour et son sens de l'autodérision trahissaient une sensibilité qu'il tachait soigneusement et qui ajoutait à son charme. 1
— Tu disais ? se contenta-t-elle de répéter, amusée.
— Je parlais d'Isobel. J'envisage de lui demander de venir dimanche pour la présenter à Joseph.
Il marqua une pause et fronça les sourcils devant la mine sombre de Katy.
— Pourquoi cette grimace ? Jemanda-t-il.
— Je ne fais pas la grimace ! jprotesta-t-elle, gênée.
— Bien sûr que si ! Je vois bief que cette visite ne t'enchante guère. Peut-être n'apprécies-tu pis Isobel, mais je suis sûr que mon parrain, lui, sera ravi de faire sa connaissance.
Il sera surtout surpris du manqle de romantisme de son filleul, corrigea Katy en son for intérieur. Bien que célibataire, Joseph croyait aux valeurs de l'amour! Le détachement avec lequel Bruno faisait allusion à un éventuel mariage ne manquerait pas de l'inquiéter...
— J'espère qu'il ne va pas croire que tu envisages de te marier juste pour lui faire plaisir, fit-elle observer avec prudence. Il a parfois une intuition redoutable !
Le serveur apporta les assiettes et Katy attaqua vaillamment sa terrine de foie gras.
— Quel appétit ! s'exclama Bruno sans relever sa remarque. Je me demande comment tu peux rester aussi mince, ajouta-t-il en parcourant du regard son buste menu.
Il se demanda tout à coup à quoi ressemblait son corps une fois débarrassé de ces jupes informes et de ces pantalons trop grands qu'elle affectionnait, mais chassa aussitôt cette pensée saugrenue de son esprit. Peu lui importait si Katy avait les hanches rondes ou pas, les seins en forme de poire ou de pomme ! La seule chose qui comptait pour lui, c'était qu'elle s'occupe bien de Joseph...
— Où en étions-nous ? reprit-il tout à coup. Ah oui, nous évoquions la rencontre entre Joseph et Isobel : tu semblais mettre en doute ma capacité à le convaincre qu'elle est faite pour moi.
— Peut-être parce que tu ne te comportes pas toujours comme un homme amoureux...
— Que vas-tu imaginer là ? rétorqua-t-il avec une soudaine agressivité.
— Je te fais part d'une impression, rien de plus, expliqua-t-elle d'une voix timide. Disons que tu n'es pas très... empressé.
Il se pencha vers elle et la regarda droit dans les yeux.
— Que dois-je faire pour changer cette impression ? lança-t-il brutalement. La couvrir de fleurs ? L'entraîner dans ma chambre dès son arrivée pour assouvir ma passion ?
Elle haussa les épaules, à la fois agacée par cette réponse qui n'en était pas une et perturbée de l'imaginer au lit avec Isobel. Nu, il devait être magnifique, songea-t-elle malgré elle.
— Que tu es bête ! s'exclama-t-elle en chassant de son esprit cette pensée hors de propos. Je voulais juste attirer ton attention sur le fait que Joseph t'observera de près. C'est la première fois que tu lui présentes une femme, et il s'attendra naturellement à ce que tu sois amoureux fou ! S'il n'est pas convaincu, il se posera nécessairement des questions.
— Alors que me suggères-tu ? coupa-t-il d'un ton abrupt. A ton avis, comment se comporte un homme quand il est follement amoureux d'une femme ?
— Je ne sais pas, moi !
— Personne n'a jamais été follement amoureux de toi ?
La conversation prenait un tour qui ne lui plaisait pas du tout, songea Katy, mal à l'aise. Pourquoi Bruno essayait-il de lui renvoyer la balle ?
— Là n'est pas le problème, rétorqua-t-elle d'un ton sec. Pour répondre à ta première question, tu pourrais être plus attentif quand elle parle, par exemple.
— Tu veux dire, comme je le suis en ce moment avec toi ?
— Aucun rapport ! protesta vivement Katy. Je suis sûre que tu comprends très bien ce que je veux dire !
Il posa ses couverts d'un geste brusque et fixa Katy avec une soudaine intensité.
— Oui, mais le problème est que même si elle me paraît être l'épouse idéale, je ne suis pas amoureux fou d'Isobel, déclara-t-il avec calme.
Katy ouvrit de grands yeux effarés.
— Ne le dis pas à Joseph ! s'exclama-t-elle. Il en serait malade !
Quant à elle, la nouvelle lui faisait plaisir, elle ne pouvait le nier. L'idée qu'une femme aussi superficielle qu'Isobel tienne Bruno en son pouvoir lui était très désagréable...
— Pour rien au monde je ne souhaite faire de la peine à Joseph, assura alors Bruno d'un air grave.
Il les servit en vin tout en observant la jeune femme. Ses joues avaient rosi, sa peau avait une transparence diaphane, et un éclat lumineux brillait dans ses yeux bleu turquoise. Elle avait un regard incroyablement attirant..., songea-t-il tout à coup avec surprise. Comment ne l'avait-il pas remarqué auparavant ?
Les coudes sur la table, il se pencha vers elle et la dévisagea avec acuité.
— Pourquoi ne me donnerais-tu pas quelques leçons pour que je sois plus convaincant face à Joseph ? suggéra-t-il brusquement. Tu pourrais m'indiquer des trucs pour que j'aie l'air de brûler d'amour pour Isobel. En tant que femme, tu as certainement des conseils à me prodiguer sur la question !
Tout en parlant, il posa la main sur la sienne. Puis il la retourna et, de son pouce, lui flatta doucement la paume sans cesser de la regarder.
Katy fut tellement surprise qu'elle n'eut même pas le réflexe de retirer sa main. Un spasme la saisit et elle se figea, peinant à retrouver son souffle. C'était comme si un courant électrique la traversait de part en part, provoquant en elle une intense et délicieuse émotion. Le contact du pouce de Bruno sur sa paume lui procurait mille sensations nouvelles : l'onde de choc se répercutait jusqu'au bout de ses seins, se propageait au plus profond d'elle-même, jusqu'au cœur de sa féminité... Pantelante, elle se sentit défaillir. Incapable de soutenir le regard de Bruno, elle détourna les yeux, avant de reprendre brusquement le contrôle d'elle-même. Elle retira sa main.
— A en juger par ta réaction, ce n'est pas la bonne tactique, constata-t-il alors d'un ton distant qu'elle eut du mal à interpréter. Peut-être n'étais-je pas assez démonstratif ? J'aurais dû te caresser la joue plutôt que la main ?
Il faillit ajouter : « tu veux qu'on essaie ? », mais s'arrêta à temps. Mieux valait ne pas jouer avec le feu : Katy avait sur lui un drôle d'effet. Ce simple contact l'avait ému en éveillant sa libido comme l'aurait fait une caresse plus intime. La chasteté ne lui valait rien, songea-t-il, perplexe. La visite d'Isobel allait lui faire du bien...
— Arrête ! lança Katy d'une voix étranglée. Il ne s'agit pas d'un jeu, Bruno.
— Tu as raison, mais ce n'est pas la peine de prendre cet air scandalisé, rétorqua-t-il. Je te taquine, c'est tout !
— Je tiens juste à te faire remarquer que je suis une personne, pas un mannequin avec lequel tu peux t'exercer. Je ne trouve pas ça drôle du tout que tu disposes de moi comme si j'étais ta fiancée ! J'exige que tu cesses immédiatement !
Bruno resta un instant bouche bée : personne jusqu'ici ne lui avait jamais parlé sur ce ton ! A vrai dire, il ne comprenait pas la réaction de Katy. Pourquoi refusait-elle ce petit jeu sans conséquence ? Toutes les femmes de sa connaissance auraient trouvé cette comédie plutôt amusante, il en était persuadé. Mais Katy, elle, semblait réellement blessée, comme en témoignait son expression tendue.
— Très bien, je m'excuse, déclara-t-il alors. Je n'y mettais aucune mauvaise intention. Désolé si je t'ai heurtée.
Ce mea culpa ressemblait si peu à Bruno qu'il n'en avait que plus de valeur, et Katy lui pardonna immédiatement. Elle s'apaisa soudain, et la tension qui vibrait en elle depuis que Bruno l'avait touchée s'évanouit enfin. Soulagée, elle eut l'impression de reprendre possession d'elle-même. Mais jamais elle n'oublierait la violence déroutante des sensations qu'il avait déclenchées en elle.
Le calme était revenu : ils se mirent à bavarder de choses et d'autres comme ils le faisaient d'habitude. De fil en aiguille, Bruno en vint à évoquer son enfance et ses années de pensionnat. L'arrivée du serveur qui leur apportait un feuilleté aux framboises l'interrompit.
— Désolé de t'ennuyer avec mes histoires, dit Bruno quand celui-ci fut parti. Tu es la première à laquelle je raconte mes souvenirs de pensionnat.
— Tu ne m'ennuies pas du tout, au contraire ! protesta Katy dans un cri du cœur. La seule façon de connaître quelqu'un, c'est de l'entendre parler de son enfance, tu ne trouves pas ? Et la tienne est passionnante ! Alors que moi, si je te racontais mes jeunes années, je suis sûre que tu ronflerais au bout de quelques minutes...
Il lui sourit et elle fut frappée par la noblesse de ses traits, que soulignait la lumière dorée de la bougie. Un peintre aurait aimé dessiner sa bouche aux lignes pures, l'arête fière de son nez, son front majestueux, songea-t-elle, troublée.
— Le bonheur n'est jamais ennuyeux, souligna-t-il avec une gravité soudaine. Tu as eu une enfance choyée, des parents aimants. C'est ce qui t'a fait telle que tu es...
Elle posa sa tasse de café et leva les yeux vers lui d'un air interrogateur.
— Et je suis comment ? demanda-t-elle après un silence.
Etait-ce l'effet des deux verres de vin, du doux halo de la flamme, de l'écoute attentive de Bruno ? Jamais elle ne s'était sentie aussi en confiance.
— Non, ne dis rien ! reprit-elle brusquement. Je ne veux pas savoir.
— Pourquoi ? demanda-t-il avec un étonnement amusé.
— Parce que tu vas me trouver un nombre incalculable de défauts, c'est sûr ! Tu n'y peux rien, c'est dans ta nature de critiquer, même si tu ne t'en rends pas compte !
— J'ignore comment je suis, mais en tout cas, de ton côté, tu es d'une incroyable franchise ! déclara-t-il sans la quitter des yeux. Jamais je n'ai rencontré quelqu'un d'aussi sincère que toi... Tb dis ce que tu penses, tout simplement, et c'est tellement rafraîchissant !
Sa réflexion n'était pas dénuée d'une certaine amertume, et Katy songea que Bruno devait parfois se sentir bien seul.
Puissant et envié comme il l'était, il devait être courtisé par une foule de gens qui cherchaient par tous les moyens à lui plaire pour profiter de lui. Ce qui expliquait sa réaction...
Le serveur apporta l'addition, et ils se levèrent pour regagner la voiture.
Une fois installée dans le confortable siège de cuir fauve, Katy se remémora leur conversation.
— C'est affreux ce que tu as dit tout à l'heure ! s'exclama-t-elle tout à coup.
— Affreux ? Mais de quoi parles-tu ?
— De tes doutes sur la franchise des gens qui t'entourent ! Comment peux-tu savoir si les gens t'aiment vraiment pour toi ? Je ne supporterais pas d'être ainsi toujours sur mes gardes.
Mais il avait Isobel, songea-t-elle tout à coup. A elle au moins, il pouvait faire confiance. Même s'il n'était pas fou amoureux...
— Sauf avec Isobel, bien sûr, ajouta-t-elle en guettant sa réaction. Avec elle, heureusement, tu peux être toi-même...
Il émit une sorte de grognement qu'elle interpréta comme un acquiescement. Avec lui, il fallait parfois savoir décoder.
Un silence prolongé s'établit alors dans la voiture. Bruno semblait concentré sur sa conduite, et Katy restait silencieuse, absorbée dans ses pensées.
— Il faut que je m'excuse pour tout à l'heure, lança-t-elle enfin après avoir rassemblé tout son courage.
— Encore des excuses ? Mais c'est une manie, Katy ! Qu'as-tu bien pu faire qui vaille la peine de s'excuser ?
Elle bougea nerveusement sur son siège : le simple souvenir de la caresse de Bruno sur sa paume la troublait infiniment. Pourtant, c'était un geste presque anodin, qui ne prêtait pas à conséquence. Alors pourquoi avait-elle éprouvé une telle émotion, incapable de lutter contre la vague de chaleur qui la submergeait ?
— J'ai eu une réaction idiote quand tu m'as pris la main, expliqua-t-elle, au supplice. Complètement exagérée... Je suis désolée.
— Alors si je comprends bien, enchaîna Bruno, tu as changé d'avis et tu es maintenant prête à me donner des leçons ?
Ce n'était qu'une façon innocente de provoquer la jeune femme, et il savait qu'elle refuserait. Mais, tout à coup, il s'imagina la serrant contre lui. Il la débarrassait de ses vêtements trop larges, dénudait son corps souple et délié, caressait sa peau transparente... A sa grande surprise, un accès de désir brut et incontrôlable le saisit alors.
— Bien sûr que non ! protesta Katy.
Cette fois, elle ne s'offusqua pas, et prit soin au contraire d'éclater de rire.
Bruno resta silencieux. L'intensité de sa réaction le laissait perplexe. Il avait les plus belles femmes qu'il voulait, et n'en avait jamais été réduit à fantasmer ainsi comme un adolescent en mal d'aventures féminines. Que lui arrivait-il ? Trop de travail, vraisemblablement, et pas assez de temps avec Isobel...
Depuis peu, il se sentait en proie à une tension inhabituelle qu'il ne s'expliquait pas et qui le perturbait. Nul doute que la visite d'Isobel lui ferait le plus grand bien, et remettrait les choses à leur place...