Une liaison ardente - Cathy Williams
Chapitre 2. · — C'est à se demander si cet…
— C'est à se demander si cet endroit est nettoyé de temps en temps, fit observer Bruno d'un ton dégoûté en disposant les tasses.
— Ce n'est qu'une cafétéria d'hôpital, repartit Katy. Mais j'ai enlevé la plupart des miettes, ajouta-t-elle à la hâte.
Il lui lança un regard agacé.
— Vous n'avez pas à vous excuser pour l'état de cette table ! s'exclama-t-il. Vous n'y êtes strictement pour rien si les employés chargés du nettoyage sont notoirement incompétents.
Katy préféra garder le silence et plongea le nez dans sa tasse de café. Pas de danger que les employés de Bruno Giannella, eux, se permettent la moindre défaillance, conclut-elle en son for intérieur. Ils devaient être immédiatement rappelés à l'ordre, sinon renvoyés sur-le-champ !
Elle n'arrivait pas à comprendre comment deux personnalités aussi différentes que Joseph et son neveu pouvaient partager une telle complicité. L'arrogance et la dureté de Bruno Giannella n'avaient d'égales que la gentillesse et la douceur de son parrain. Certes, elle savait par Joseph que l'enfance difficile de Bruno pouvait être considérée comme un facteur explicatif... Ayant perdu son père à l'âge de trois ans, sa mère dix ans plus tard, Bruno avait eu le triste privilège d'être envoyé en pension très tôt, et avait été en butte lors de ses séjours à la maison aux brimades de deux beaux-pères successifs qui considéraient d'un mauvais œil ce petit garçon aussi agité que brillant.
Sa vie avait changé à la mort de sa mère, quand il avait été confié à son parrain. Vieux garçon, Joseph s'était aussitôt pris d'affection pour cet adolescent à la curiosité toujours en éveil, au charme détonant, et à l'intelligence aiguë. Et pour la première fois de sa vie, Bruno s'était senti aimé...
Katy avala avec peine une gorgée de café insipide. Elle avait beau essayer de chercher des excuses à Bruno Giannella, elle ne parvenait pas à éprouver pour lui la moindre indulgence.
— Qu'alliez-vous me dire à propos de votre travail ? demanda-t-elle pour rompre le silence.
— Je voulais vous annoncer ma décision de ne pas retourner à New York dans l'immédiat, du moins tant que l'état de santé de Joseph reste préoccupant. La première solution qui m'est venue à l'esprit était de travailler depuis mes bureaux londoniens en habitant mon pied-à-terre de Chelsea, mais après réflexion j'ai changé d'avis. Je risque de passer des heures bloqué dans les embouteillages chaque fois que je viendrai voir Joseph, et, comme vous avez dû le comprendre, je déteste perdre mon temps. J'ai donc décidé de m'installer et de travailler à la maison jusqu'à nouvel ordre.
Katy blêmit. Elle devait avoir mal compris.
— La maison ? Quelle maison ? balbutia-t-elle.
Il la dévisagea comme si elle était simple d'esprit.
— Voyons, Katy, de quelle maison voulez-vous qu'il s'agisse ?
— Vous voulez dire, celle de Joseph ? articula-t-elle avec difficulté.
Un vertige la prit et elle remercia le ciel d'être assise. L'idée de cohabiter avec Bruno Giannella lui paraissait si épouvantable qu'elle se sentait au bord de l'évanouissement.
— Exactement, claironna-t-il. Finissez donc votre café, nous n'allons pas discuter de ça tout l'après-midi !
Katy resta figée. Bien sûr, elle avait déjà envisagé toutes sortes de techniques pour éviter au maximum Bruno Giannella pendant sa visite, mais elle était convaincue que celle-ci ne se prolongerait pas au-delà de quelques jours. Et voilà qu'il lui annonçait un séjour d'une longueur indéterminée ! Elle n'y survivrait pas !
Il ne sembla pas remarquer sa pâleur, ses grands yeux affolés, son souffle court.
— De plus, j'ai pensé que vous pourriez travailler pour moi, poursuivit-il comme s'il s'agissait d'une évidence. Même si cette solution est loin d'être idéale ! En effet, j'aurais préféré une assistante plus expérimentée, mais vous êtes là, qui plus est inoccupée en l'absence de Joseph, alors... Vous vous débrouillerez, j'en suis sûr ! De toute façon, je ne peux absolument pas demander à ma secrétaire, mariée et mère de deux enfants, d'abandonner sa famille pour me suivre, même temporairement !
Il lui lança un bref coup d'œil et remarqua tout à coup sa mine déconfite.
— Ne faites pas cette tête-là, voyons ! lança-t-il en se levant. Je ne mords pas, vous savez !
Katy comprit alors que l'entretien était clos. Bruno ne lui avait même pas demandé son avis, tant il la considérait comme quantité négligeable. Il avait pris sa décision, elle n'avait qu'à obtempérer. Elle était son employée, et à ce titre elle lui devait obéissance : n'était-ce pas ainsi qu'il voyait les choses ?
Partagée entre l'abattement et la colère, Katy le suivit sans un mot. Il traversa les couloirs d'un pas décidé, attirant l'attention des infirmières qui se retournaient sur son passage, visiblement sous le charme. Ce n'est pas tous les jours qu'elles avaient l'occasion de voir un si bel homme...
Tout en avançant comme un automate, Katy réfléchissait... Plus elle envisageait la situation, plus elle se refusait à se plier aux desiderata de Bruno Giannella. Plutôt mourir que de le côtoyer au quotidien et, pire encore, de l'assister dans son travail ! Accepter sa proposition revenait ni plus ni moins à vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec lui, et, cela, il n'en était pas question !
La joie de revoir Joseph la tira momentanément de ses sombres pensées. Les traits du malade étaient émaciés, son teint pâle, mais son sourire timide rassura Katy. Il semblait plus vaillant qu'elle ne l'avait craint. Elle était assise au bord du lit, la main dans celle de Joseph, quand Bruno jugea utile d'annoncer au vieil homme qu'il s'installait chez lui.
— Ce n'est peut-être pas le moment de discuter de cette question, hasarda Katy.
— Je tiens juste à ce que Joseph sache qu'il peut compter sur ma présence, rétorqua aussitôt Bruno, piqué au vif.
— J'espère que tu ne bouleverses pas ton programme pour moi, intervint alors Joseph. Mais je t'avoue que cette nouvelle me rassure. Tu veilleras sur la maison en mon absence... ainsi que sur ma chère Katy, ajouta-t-il en serrant affectueusement la main de la jeune femme.
Katy déglutit péniblement. Elle se débrouillait très bien toute seule, et mieux encore sans Bruno !
— Je n'ai pas besoin qu'on veille sur moi, Joseph, fit-elle observer avec un sourire un peu tendu. J'ai vingt-quatre ans, et je suis parfaitement capable de gérer la maison en votre absence. D'ailleurs, vous n'allez pas tarder à rentrer, j'en suis sûre !
— Vous avez vu les médecins ? demanda Joseph, plein d'espoir.
— Non, comme toujours à l'hôpital, les médecins sont invisibles ! asséna Bruno d'une voix coupante. Mais j'ai exigé de rencontrer l'interne avant de partir. L'infirmière a pour consigne de me prévenir avant qu'il ne commence sa visite.
Joseph et Katy échangèrent un regard qui en disait long sur ce qu'ils pensaient des exigences de Bruno. En homme habitué à tout régenter autour de lui, il considérait comme normal qu'un médecin interrompe son travail et prenne sur son emploi du temps déjà surchargé pour le recevoir au moment exact qui lui convenait !
A l'évidence, il n'imaginait pas un seul instant qu'on puisse ne pas lui céder : il décidait, les autres obéissaient... Il aurait mérité une bonne leçon, songea Katy en imaginant que le médecin le remettrait sèchement à sa place. A cette pensée réjouissante, elle esquissa un sourire.
— On vous dérange, peut-être ? lança alors Bruno avec un regard courroucé. Vous avez l'air ailleurs !
— Je réfléchissais, bredouilla-t-elle, mal à l'aise.
— De toute façon, il est temps de partir, décréta-t-il tout à coup. Nous ne devons pas fatiguer Joseph.
En effet, ce dernier semblait sur le point de s'assoupir. Ils prirent rapidement congé du vieil homme, non sans lui avoir assuré qu'ils reviendraient le lendemain.
— Il a l'air si faible ! s'exclama Katy avec inquiétude lorsqu'ils furent dans le couloir.
— C'est normal, enchaîna Bruno. Vous ne vous attendiez tout de même pas à le trouver en forme après son attaque ! D'ailleurs, permettez-moi de vous dire que je ne vois pas pourquoi vous avez insinué qu'il rentrerait bientôt. Personne ne sait s'il va récupérer et à quel rythme...
— D'après ce que j'ai compris, les médecins sont plutôt optimistes, fit observer Katy.
— A propos de médecins, que fait l'interne ? coupa Bruno avec impatience. Je ne vais pas passer mon après-midi à l'attendre !
Il s'arrêta devant le bureau de la surveillante d'un air belliqueux.
— L'infirmière avait dit une heure, intervint Katy pour le calmer. Il est encore trop tôt... Nous n'avons qu'à nous asseoir et patienter.
Bruno lui jeta un regard chargé d'incompréhension. A l'évidence, personne n'avait jamais osé lui suggérer de s'asseoir et de patienter, et il semblait aussi surpris que si elle lui avait proposé de partir pour la lune...
— Je vais me renseigner, annonça Katy, désireuse d'éviter un esclandre.
Elle se dirigea vers le bureau d'accueil derrière lequel se tenait une charmante infirmière, à laquelle elle demanda quand l'interne commençait sa visite.
— Vous comprenez, le filleul de M. Gionnella est inquiet, expliqua-t-elle.
— Très inquiet, répéta tout à coup Bruno qui s'était glissé derrière Katy sans qu'elle s'en aperçoive. Et très impatient d'obtenir enfin quelques informations... Nous n'avons vu personne jusqu'à présent.
Son ton était glacial, son air menaçant, et l'infirmière s'agita sur son fauteuil, mal à l'aise.
— Je vais biper l'interne, annonça-t-elle aussitôt avec un sourire timide. Asseyez-vous, je vous en prie, ce ne sera pas long, ajouta-t-elle en désignant des chaises le long du couloir.
Bruno et Katy prirent place l'un à côté de l'autre sans échanger un mot. Bruno semblait à bout de patience.
— Vous avez intérêt à me laisser parler à l'interne ! chuchota-t-il enfin à la jeune femme d'un air courroucé. J'ai bien l'intention de savoir où en est réellement Joseph, et vous risqueriez de tourner autour du pot... Il faut savoir être direct dans la vie si l'on veut obtenir ce que l'on cherche !
Il tapota nerveusement de ses doigts sur sa chaise, et Katy comprit que son agressivité traduisait avant tout une profonde inquiétude. L'état de santé de Joseph l'angoissait autant qu'elle... Cédant à une impulsion soudaine, elle lui posa la main sur le bras dans un geste de réconfort.
Il se dégagea aussitôt d'un air agacé.
— Oh, je vous en prie ! s'exclama-t-il. Je n'ai nullement besoin de votre compassion...
— Vous arrive-t-il jamais de vous laisser aller ? rétorqua-t-elle en lui lançant un regard intrigué. Pourquoi êtes-vous toujours sur vos gardes ?
A peine avait-elle prononcé ces paroles qu'elle les regretta. Il allait certainement la remettre à sa place, et avec raison. Elle le connaissait trop peu pour lui poser des questions aussi personnelles...
— Excusez-moi, bredouilla-t-elle, confuse. Je ne voulais pas me montrer indiscrète. L'état de Joseph me perturbe tant que je ne sais plus où j'en suis. Comme vous, d'ailleurs...
Elle marqua une pause, s'attendant à ce que Bruno continue, mais il garda un silence pesant. Puis, à sa grande surprise, il se mit à parler comme si elle n'était pas là.
— De toute sa vie, Joseph n'a jamais été vraiment malade. J'ai du mal à réaliser qu'il est ici, allongé dans cet hôpital, et que j'attends passivement le diagnostic d'un médecin, murmura-t-il d'une voix sans timbre. C'est étrange comme les gens qui comptent pour vous paraissent invulnérables, n'est-ce pas ? On a stupidement l'impression qu'il ne leur arrivera jamais rien...
Bruno avait l'air si dérouté tout à coup que Katy était partagée entre la stupéfaction et l'émotion. Jamais elle n'aurait imaginé qu'un homme aussi arrogant et sûr de lui puisse manifester ainsi une telle fragilité. Spontanément, elle avait l'envie de le rassurer, de l'apaiser, comme elle l'aurait fait avec un enfant malheureux. Mais, bien sûr, elle se garda d'exprimer ses sentiments : il l'aurait immédiatement remise à sa place. Mieux valait tenter de faire diversion.
— Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, j'aimerais que nous reparlions de ce projet de collaboration, avança-t-elle d'une voix timide.
Le regard qu'il lui lança alors la glaça. A l'évidence, son moment de faiblesse était passé, et bien passé... Il était redevenu l'homme d'affaires dur et habitué à imposer sa volonté.
— Il n'y a rien à dire de plus, il me semble ! décréta-t-il d'un ton abrupt.
— Si... Le problème est que je n'ai jamais travaillé comme secrétaire, commença-t-elle.
Il fronça un sourcil.
— Jusqu'ici, vous assistiez Joseph dans la rédaction de ses mémoires, il me semble ?
— Oui, mais...
— Donc vous savez taper à la machine, rédiger, utiliser un ordinateur ?
— Je tape lentement, expliqua Katy. A une certaine époque, je m'occupais de deux enfants. Avant de quitter l'Angleterre, M. et Mme Harrison, leurs parents, ont insisté pour me financer un mois de cours de secrétariat.
— Pourquoi ont-ils fait ça ?
— Ils m'aimaient bien, je crois. Et je voulais faire autre chose que m'occuper d'enfants, même si j'adorais James et Sarah. Alors ils ont eu cette idée.
— Ecoutez, Katy, je ne suis pas ici pour entendre l'histoire de votre vie, coupa Bruno, mais pour comprendre pourquoi l'idée de travailler pour moi semble tant vous déplaire !
Katy s'agita nerveusement sur sa chaise en souhaitant ardemment que l'interne arrive.
— Cette idée ne me déplaît pas, protesta-t-elle sans conviction. C'est juste que... même si j'ai appris à me servir d'un traitement de texte, je n'ai aucune expérience ! Vous savez, avec Joseph, nous travaillons à un rythme très tranquille. Rien à voir avec l'allure de votre secrétaire ! Je suis sûre que vous allez à cent à l'heure, je ne pourrai jamais vous suivre !
Il esquissa un sourire, et elle songea que cette douceur aussi soudaine qu'inattendue lui donnait fugitivement le charme d'un adolescent.
— Et puis je fais des fautes de frappe ! insista-t-elle, chassant cette idée de son esprit.
Comme il ne réagissait pas, elle décida d'enfoncer le clou, dans l'espoir de le faire renoncer à son projet.
— En fait, je passe quasiment autant de temps à corriger mes erreurs qu'à taper, ajouta-t-elle en le guettant du coin de l'œil. Joseph n'y attache aucune importance, car il ne sait même pas comment fonctionne un ordinateur, mais, vous, vous ne le supporteriez pas !
Bruno la dévisagea avec attention, pendant ce qui parut une éternité à la jeune femme.
— Vous ne cessez pas de vous dévaloriser, constata-t-il enfin. Ne trouvez-vous pas que vous exagérez un peu ? Je suis sûr que vous valez beaucoup mieux que ce que vous voulez bien en dire... Et puis, tout s'apprend ! A commencer par l'informatique, bien sûr ! C'est avant tout une question de pratique !
— Détrompez-vous, protesta-t-elle sans conviction, j'ai tout à fait confiance en moi. Sauf dans certains domaines, comme l'informatique, en effet. Pourquoi n'engagez-vous pas une secrétaire par intérim ? Ce serait nettement plus simple !
Ravie d'avoir eu cette idée, elle dévisagea Bruno d'un air triomphant. Contrairement à ses attentes, cependant, il resta dubitatif.
— Et que feriez-vous pendant ce temps ? lança-t-il enfin. N'oubliez pas que vous êtes payée pour travailler au service de Joseph. Tant qu'il sera à l'hôpital, vous serez désœuvrée, et je suis sûr que l'ennui est encore pire que l'informatique ! Au lieu de refuser ma proposition, vous devriez la considérer comme une chance, une chance d'évoluer et d'apprendre autre chose !
Une chance ? songea Katy, effarée. Pas du tout ! Travailler pour Bruno Giannella était tout sauf une chance... Elle était en train d'imaginer d'autres arguments pour tenter de le faire renoncer à son projet, quand l'interne arriva d'un pas pressé.
Après s'être brièvement présenté, Bruno le soumit à un feu nourri de questions auxquelles le jeune praticien répondit de bonne grâce. Au grand soulagement de Katy qui écoutait sans rien dire, le médecin expliqua qu'il n'y avait aucune raison médicale pour que Joseph ne se rétablisse pas. Si tout allait bien, il pourrait sortir dans une quinzaine de jours, et, avec beaucoup de soins et de repos, ainsi qu'une bonne rééducation, cette attaque ne serait bientôt plus qu'un mauvais souvenir. La clé de la récupération de Joseph était la pratique d'un exercice physique régulier.
Visiblement séduit par Bruno, l'interne poussa même la courtoisie jusqu'à lui laisser son numéro de téléphone personnel en cas de problème. Les deux hommes se quittèrent en se serrant la main.
— De l'exercice..., marmonna Bruno dans sa barbe tandis qu'ils regagnaient la voiture. A part une petite marche pour aller inspecter ses orchidées, Joseph n'a jamais fait d'exercice ! Il faudra trouver autre chose...
— Nous trouverons, j'en suis sûre, déclara Katy tandis qu'il démarrait.
Ils s'engageaient sur l'autoroute quand elle songea qu'ils n'avaient pas fini la conversation interrompue par l'arrivée de l'interne.
— Pour en revenir à ce que nous disions tout à l'heure, je n'arrive pas à comprendre comment vous pourrez gérer vos affaires depuis la maison de Joseph, dit-elle. Imaginez qu'il se passe quelque chose... une catastrophe, par exemple ! acheva-t-elle avec l'impression très désagréable d'avoir l'air stupide.
— Une catastrophe ? releva-t-il avec un sourire ironique. Rassurez-vous, j'ai les moyens d'affronter une catastrophe. D'abord, je ne travaille pas tout seul, et l'Internet me permet d'être en contact avec le monde entier. Et si quoi que ce soit de vraiment important survenait, la maison ne se trouve qu'à une heure de l'aéroport de Heathrow. Je crains que vous ne soyez obligée de trouver un autre argument, Katy, ajouta-t-il avec un clin d'œil presque taquin.
Elle ne put s'empêcher de sourire. Au moins, il avait un certain sens de l'humour...
— C'est vrai qu'aujourd'hui on est connecté au monde entier en temps réel, admit-elle volontiers. C'est le bon côté des ordinateurs...
De nouveau, une angoisse la saisit à la pensée de tout ce que Bruno allait exiger d'elle et qu'elle serait incapable de lui apporter. Comment s'accommoderait-il de ses maladresses ? Allait-il s'énerver, se moquer d'elle, la renvoyer ?
— Je ne pourrais plus m'en passer aujourd'hui, reprit Bruno en la tirant brusquement de ses sombres réflexions.
— De quoi parlez-vous ? demanda-t-elle en sursautant.
— C'est vous qui parliez des ordinateurs, rappela-t-il, agacé.
— Oui, bien sûr ! Excusez-moi...
— Cessez de vous excuser pour un oui ou pour un non, conseilla-t-il d'un ton coupant. C'est une habitude que je ne supporterai pas longtemps quand vous travaillerez pour moi, je préfère vous avertir.
— Et si je me trompe ? rétorqua-t-elle, paniquée. Il faudra bien que je m'excuse !
Il leva les bras au ciel.
— Vous voyez, vous recommencez ! s'exclama-t-il, excédé. Pourquoi toujours envisager le pire ? Peut-être ne vous tromperez-vous pas ! Et l'Internet, c'est simple comme bonjour ! Comment croyez-vous que je dirige mes bureaux de New York quand je suis à Londres, et vice et versa ?
— Pour être honnête, je suis absolument incapable d'imaginer à quoi ressemble votre vie. Je suis cependant persuadée qu'elle doit être infiniment stressante.
— Le stress bien contrôlé est un moteur, Katy, déclara-t-il alors d'un air grave. Toujours est-il que j'ai décidé de m'installer chez Joseph, et qu'à part une journée à Londres de temps à autre pour régler quelques catastrophes, comme vous dites, je compte bien me consacrer entièrement à mon parrain.
Un silence persistant s'établit dans la voiture. Bruno semblait de nouveau concentré sur sa conduite, tandis que Katy essayait d'accepter l'évidence : malgré tous ses efforts, elle n'avait pas réussi à le convaincre que la choisir comme assistante était une folie. Elle tremblait déjà à l'idée de leur future collaboration...
— Comment allons-nous nous débrouiller pour que Joseph fasse de l'exercice ? lança tout à coup Bruno comme s'il réfléchissait tout haut. Il en aura vite assez d'effectuer le tour du jardin. Mais il est vrai qu'il y a la piscine : la natation est tout à fait indiquée dans son cas !
— La piscine n'a pas fonctionné depuis très longtemps, protesta Katy. Elle est dans un état épouvantable. Vous en êtes-vous déjà servi ?
Tout en parlant, elle eut la brève vision de Bruno en short de bain. Athlète accompli, il devait avoir un corps magnifique...
— Non. Il faudrait la refaire entièrement. Mais plus j'y pense, plus l'idée me paraît bonne. C'est une piscine couverte dont il pourra se servir toute l'année. Bien sûr, il faudra installer un système de chauffage, et refaire le dallage.
— Je vous trouve très optimiste, déclara Katy. La piscine est tellement à l'abandon que la dernière fois que Joseph l'a vue, il a suggéré de la combler pour la transformer en serre !
Bruno lui jeta un bref regard, et elle vit une lueur amusée scintiller dans ses yeux noirs.
— En serre ? Vous plaisantez ! lança-t-il en riant.
Elle rit à son tour, étonnée de ce moment de complicité partagée. Bruno était-il donc autre chose que cet être froid qui l'intimidait tant ?
Il se concentra de nouveau sur sa conduite et son sourire se figea : il était redevenu Bruno Giannella, celui qui décide, qui gère, qui ordonne...
— Je me charge de convaincre Joseph de se mettre à la natation, reprit-il avec sérieux. De votre côté, votre rôle sera de trouver les entrepreneurs capables de remettre le bassin en état le plus rapidement possible. Je serai toute la journée à Londres demain, vous aurez donc amplement le temps d'attaquer le dossier.
— Rapidement ? Mais c'est un travail colossal ! s'exclama Katy. Il y en a pour des mois !
— Vous êtes bien naïve, Katy ! Tout est une question d'argent : si la somme est conséquente, les travaux seront faits en temps et en heure. C'est-à-dire avant le retour de Joseph. Car, bien sûr, il n'est pas question qu'il trouve des ouvriers en revenant à la maison. Il aura besoin d'un calme absolu.
— Je ne suis pas sûre du tout de trouver une entreprise dans de si brefs délais...
— Règle numéro un dans le business, Katy : ne jamais douter de soi. Règle numéro deux : exiger que les autres s'adaptent à vos exigences, et non l'inverse. Si vous établissez dès le départ que le moindre délai entraînera une indemnité de retard, vous serez obéie, n'ayez crainte !
— A vrai dire, je n'ai jamais eu à exiger quoi que ce soit de quiconque, avoua Katy, perplexe.
Bruno sourit.
— Un autre défi à relever ! s'exclama-t-il. Vous serez à la hauteur, j'en suis sûr ! Je parierais que vous allez même vous découvrir des dons pour diriger que vous ne soupçonniez pas ! Bien sûr, il ne faudra rien dire à Joseph. Je veux que ce soit une surprise. Vous devrez tout lui cacher, jusqu'aux chaises longues et au mobilier que vous achèterez pour renouveler le vieux salon de jardin.
Au détour d'un virage, la maison apparut derrière ses hautes grilles. En ce début de printemps, les arbres encore dénudés laissaient apparaître la majestueuse silhouette de la grande demeure, pleine de charme avec son toit d'ardoise, sa véranda ouvragée et son perron entouré de colonnes. Dans quelques semaines, fleurs et feuilles auraient remplacé les bourgeons. Katy se réjouissait déjà de retrouver dans toute sa splendeur printanière le grand parc qu'elle avait si souvent arpenté avec Joseph. Pourvu qu'elle sache mener à bien la rénovation de la piscine ! Bruno la mettait à l'épreuve, et serait le premier à la critiquer si le résultat n'était pas à la hauteur de ses exigences.
— Je serai absent demain, précisa-t-il une fois dans la maison, et notre collaboration commencera donc après-demain. Je me lève tôt et suis à mon bureau dès 7 heures, mais je ne vous attendrai pas avant 8 h 30, rassurez-vous. Je m'occuperai moi-même de mon petit déjeuner. Quant au déjeuner, je me contente souvent d'un sandwich. Bien entendu, vous garderez vos habitudes. La seule chose que je vous demanderai sera de déjeuner rapidement vous aussi les jours de surchauffe. Vous voyez ce que je veux dire ?
— Très bien, murmura Katy, atterrée.
Elle ne voyait rien du tout, mais pour rien au monde elle ne l'aurait avoué. Serait-elle capable de rester efficace tout en suivant le rythme infernal de Bruno Giannella ? Rien n'était moins sûr...
— Ah, j'oubliais ! reprit-il d'un ton distrait. Votre journée de travail finit officiellement à 17 h 30, sauf exception. Quand on est en relation avec l'étranger, il faut souvent s'adapter au décalage horaire.
Il se tut et lui lança un coup d'œil sévère.
— Vous avez des questions ?
Elle retint un sourire amer. A supposer qu'elle en ait, il n'aurait pas pris le temps d'y répondre sérieusement. Pour Bruno, les choses étaient dites : il avait établi la règle du jeu, elle n'avait plus qu'à s'y conformer.
Elle secoua la tête en signe de dénégation.
— Très bien, approuva-t-il d'un air satisfait. J'ai des coups de fil urgents à passer aux Etats-Unis, et ça risque d'être long. Ne comptez pas sur moi pour le dîner, c'est plus prudent. Je grignoterai quelque chose avant d'aller me coucher. A demain, donc.
Katy le regarda s'éloigner sans un mot. Combien de secrétaires confirmées Bruno Giannella avait-il épuisées jusque-là ? Elle préférait ne pas le savoir.
Dieu merci, Joseph rentrerait bientôt, et Bruno partirait enfin, emportant avec lui son stress, son égoïsme et son autoritarisme. Le jour de son départ serait, à n'en pas douter, le plus beau de sa vie...