Une liaison ardente - Cathy Williams
Chapitre 3. · Depuis la grande fenêtre du salon, Bruno…
Depuis la grande fenêtre du salon, Bruno observait Katy. Vêtue d'une veste en velours trop grande, dont elle avait relevé les manches jusqu'aux coudes, et d'une jupe longue qui masquait en partie ses grosses bottes en caoutchouc, elle semblait en grande discussion avec les ouvriers qu'il ne voyait pas, puisqu'ils étaient au fond de la piscine tout juste vidée.
En cette fin d'après-midi, il venait de rentrer de l'hôpital où il avait passé une heure auprès de Joseph.
Pressé de questions par Bruno, le vieil homme avait commencé par émettre quelques critiques discrètes sur la qualité de la nourriture, avant de poser timidement la main sur celle de son filleul.
— J'espère que tu ne vas pas mener une vie d'enfer à ma pauvre Katy, avait-il murmuré d'un air inquiet.
— Une vie d'enfer ? s'était étonné Bruno.
— Tu sais bien que tu travailles plus que de raison, avait déclaré Joseph en soupirant. C'est presque une drogue pour toi...
Le ton vaguement désapprobateur de son parrain avait blessé Bruno.
— Je ne serais pas là où j'en suis aujourd'hui si je passais mon temps à jouer au golf et à prendre des vacances aux Bahamas comme certains P.-D.G. de ma connaissance, avait-il rétorqué néanmoins avec douceur.
A vrai dire, il ne partait quasiment jamais en vacances. De temps à autre, il s'octroyait un week-end de détente au bord de la mer, mais l'inactivité lui pesait vite. Les dernières vacances qu'il avait prises sur l'insistance d'Isobel — une semaine aux Seychelles avec un couple de ses amis — lui avaient semblé durer une éternité, et il avait poussé un ouf de soulagement quand l'avion avait atterri à Heathrow. Il était enfin de retour dans la vraie vie, la seule qui comptait pour lui...
Et si Joseph avait raison ? Si le travail était en effet devenu une drogue pour lui ? songea-t-il tout à coup en fronçant les sourcils.
Repoussant ces questions dérangeantes, il délaissa brusquement la fenêtre, traversa le grand salon et la cuisine d'un pas vif et sortit dans le parc. Katy ne l'avait pas vu arriver, et tout en approchant il l'entendit rire et discuter avec les ouvriers. Elle semblait parfaitement à l'aise, joyeuse presque à en juger par le son de sa voix.
Mais quand, après qu'il eut toussé pour signaler sa présence, elle se retourna vers lui, elle ne souriait pas.
— Ah, vous êtes revenu..., constata-t-elle sans le moindre enthousiasme.
— Oui, mais ça n'a pas l'air de vous faire très plaisir, remarqua Bruno avec aigreur. Je vous dérange ?
— Non, pas du tout, protesta-t-elle, mal à l'aise.
Contre toute attente, superviser la rénovation de la piscine l'amusait beaucoup. Hélas, le simple fait de savoir que Bruno était de retour et qu'il allait immanquablement la critiquer et la soumettre à toutes sortes de questions la glaçait à l'avance. Si seulement il pouvait s'absenter plus souvent !
Il se mit à inspecter le chantier d'un œil inquisiteur et elle le suivit. Rassemblant tout son courage, elle lui expliqua les travaux en cours avec toute la précision dont elle était capable.
Les ouvriers s'étaient mis au travail dès le lendemain de son rendez-vous avec le directeur de l'entreprise, et pourtant elle n'avait pas appliqué les recettes de fermeté que lui avait conseillées Bruno. Bien au contraire, elle avait plaidé sa cause avec douceur, jouant sur la corde sensible, insistant sur l'état de santé de Joseph et le besoin qu'il avait de nager dès sa sortie de l'hôpital. Et ça avait marché ! Attendri par cette frêle jeune femme à l'étonnante force de conviction, le directeur avait accepté de déplacer quelques ouvriers d'un chantier moins urgent pour les affecter à la piscine.
Les cinq ouvriers posèrent pelles et pioches pour s'entretenir avec Bruno. Ses questions étaient précises, documentées, et Katy réalisa avec étonnement qu'il connaissait parfaitement le domaine. Visiblement surpris par ce client qui en savait presque autant qu'eux, les maçons se lancèrent dans des explications techniques qui semblèrent satisfaire Bruno.
« Ouf ! » se dit Katy quand ils regagnèrent la maison. Elle n'aurait jamais imaginé qu'il réagirait de façon aussi positive, certaine au contraire qu'il s'ingénierait à trouver à redire à sa gestion du projet. Elle avait passé sans encombre l'épreuve du feu...
— Tout cela est parfait ! déclara-t-il d'un ton satisfait en enlevant sa veste et en la déposant sur une des chaises de la cuisine. Vous avez déniché une équipe hors pair !
Il se tourna vers elle et l'observa en silence. Ses cheveux blond foncé étaient ébouriffés par le vent, et sa mise froissée. Heureusement qu'aucun de ses collaborateurs ou clients ne voyait Katy ! Quelle différence avec ses secrétaires habituelles, toujours tirées à quatre épingles !
— Je ne pensais pas signer aussi vite avec une entreprise, répondit Katy.
— La manière forte marche toujours, affirma Bruno. Je vous l'avais bien dit, non ?
— En effet, approuva Katy en se gardant bien de lui avouer qu'elle n'avait pas appliqué ce précepte. Il y a du café au chaud. Vous en voulez ? proposa-t-elle tout à coup.
Il était près de 18 heures. Peut-être souhaitait-il un apéritif ? Elle ne connaissait rien à ses habitudes...
— Joseph a un très bon scotch, ajouta-t-elle. Vous préférez peut-être de l'alcool ?
— Non merci, un café sera parfait.
— Maggie a fait une tourte à la viande et une salade, expliqua-t-elle en remplissant les tasses. Elle voulait rester pour nous servir le dîner, mais je lui ai dit que c'était inutile : je m'en chargerai. Vous n'y voyez pas d'inconvénient, j'espère ?
— Non, pas du tout. Mais, pour l'instant, je n'ai absolument pas faim. Je ne mange jamais aussi tôt !
Elle eut un sourire timide.
— Oui, bien sûr, je suis bête, balbutia-t-elle, confuse. D'habitude, à cette heure-ci, vous êtes encore à votre bureau. Joseph, lui, préfère dîner de bonne heure, ce qui ne me dérange pas. De toute façon, j'avais l'habitude avec les enfants ! ajouta-t-elle en s'asseyant de l'autre côté de la table. Bruno la dévisagea en silence. A cet instant, avec ses vêtements informes, sa coiffure en désordre et son absence totale de maquillage, elle ressemblait plus à une adolescente mal dans sa peau qu'à une femme de vingt-quatre ans, songea-t-il. Une adolescente à la vie plus que rangée : aucune fille de son âge n'aurait accepté de s'enterrer avec un vieil homme dans ce coin perdu de la campagne anglaise ! Katy, elle, semblait non seulement s'en accommoder parfaitement, mais encore y prendre plaisir. Elle était décidément atypique...
— Vous n'en avez jamais eu assez ? lança-t-il de but en blanc.
Elle lui lança un regard chargé d'incompréhension.
— Assez... de quoi ?
— De cette vie tranquille avec mon parrain. C'est un enterrement de première classe pour une jeune femme comme vous !
Il croisa ses longues jambes sans cesser de l'observer d'un air inquisiteur, et ses grands yeux noirs la troublèrent.
— Non. Je suis d'un naturel plutôt calme, et cette vie me convient. Mais il m'arrive de sortir. J'ai des amis en ville — un couple de professeurs que j'ai rencontrés lors d'une conférence à la bibliothèque.
Décidément, rien de bien excitant, conclut Bruno avec effarement. Des amis professeurs, des visites à la bibliothèque ! Cette Katy était désespérément sage... en apparence tout au moins. Car elle cachait peut-être son jeu.
— Vous n'avez pas d'ami... i ? demanda-t-il en répétant la dernière lettre tout en guettant sa réaction.
Dépitée, Katy se sentit rougir et décida de contre-attaquer. De quoi se mêlait-il ?
— Je ne vois pas en quoi cela vous regarde.
A ces mots, Bruno sourit, ce qui acheva d'exaspérer Katy. Il se moquait d'elle, tout simplement !
— Non, en effet, admit-il volontiers. Votre vie privée ne me concerne en aucune façon. Je m'informe, c'est tout...
Il abandonna aussitôt l'hypothèse de la double vie. La naïveté et l'inexpérience de Katy ne faisaient aucun doute. Il aurait parié que sa vie sentimentale était désespérément calme. En fait, elle était l'antithèse d'Isobel, songea-t-il tout à coup. Sa presque fiancée, experte dans l'art de jouer de sa féminité et de sa beauté, ne percevait pas ses rapports avec les hommes autrement qu'en termes de séduction et de conquête. Katy, quant à elle, semblait tout faire pour ne pas attirer les regards masculins. Comme si les hommes ne l'intéressaient pas, ou, peut-être, lui faisaient peur...
— Comment va Joseph ? demanda Katy, désireuse de changer de sujet au plus vite. Les infirmières que j'ai vues hier avaient l'air très optimistes.
— Il récupère plus vite que prévu, en effet, confirma Bruno. Mais aujourd'hui, il se plaignait de la qualité de la nourriture. Katy sourit avec attendrissement.
— Gourmand comme il est, les petits plats de Maggie doivent lui manquer ! Il va falloir qu'il se mette à un régime plus raisonnable à présent, fit-elle remarquer.
— Oui. Nous aurons du pain sur la planche tous les deux pour lui faire accepter ses séances de natation et l'amener à renoncer à ses plats en sauce ! lança Bruno en riant.
Katy lui rendit son sourire en pensant qu'elle n'avait jamais rencontré un homme aussi dangereusement séduisant. D alliait un charme fou à une virilité prégnante, et ce cocktail détonant devait faire des ravages, songea-t-elle en détournant les yeux, en proie à un étrange malaise...
Le lendemain matin, quand elle pénétra dans le bureau de Bruno à l'heure dite, Katy ne songeait plus ni à son charme ni à sa virilité...
Il était déjà assis à la grande table de Joseph, derrière son ordinateur portable, et elle perçut les effluves discrets de son eau de toilette. Rasé de frais, ses manches de chemise relevées sur ses bras bronzés, il leva à peine les yeux de l'écran pour la saluer d'un bref signe de tête.
— Entrez, voyons ! lança-t-il agacé, comme elle ne bougeait pas. Installez-vous devant l'ordinateur de Joseph. Je l'ai branché sur cette petite table.
Elle obtempéra en silence. Alors, pendant les dix minutes qui suivirent, Bruno lui fit part d'un flot d'informations et de consignes qui la laissèrent étourdie. Le premier rapport sur lequel elle devait travailler concernait un contrat qui se chiffrait en millions de dollars et portait sur des domaines techniques dont elle n'avait jamais entendu parler. Les subtilités financières étaient pour elle un mystère, et un mot sur quatre employé par Bruno lui était inconnu. C'était encore pire que ce qu'elle avait imaginé, conclut-elle, atterrée.
Quand elle eut fini de taper la première lettre, Bruno se leva pour y jeter un œil. Katy, au supplice, rentra les épaules tandis qu'il parcourait l'écran, penché au-dessus d'elle.
— Je croyais que vous saviez taper, déclara-t-il enfin d'un ton glacial.
— Je vous avais prévenu, bredouilla-t-elle. Je tape très lentement, et je suis fâchée avec l'orthographe.
— En effet, asséna-t-il. Il y a une faute par ligne, ou presque !
— Mais je ne connais pas la moitié de ces termes légaux ! s'exclama-t-elle d'une voix mal assurée. Je n'ai jamais étudié le droit ni l'économie. Comment voulez-vous que je m'en sorte ?
Au bord des larmes, elle s'imagina soudain lui lançant son ordinateur portable à la tête. Mais, à part soulager ses nerfs, cela ne l'aurait pas avancée...
— Vous y arriverez, j'en suis sûr, déclara-t-il en maîtrisant son mécontentement. Commencez par reprendre votre calme et, ensuite, consultez un dictionnaire juridique quand le terme vous est inconnu. Ce n'est pas trop vous demander, j'espère ?
Il retourna derrière son bureau et se replongea dans son travail, au grand soulagement de Katy. Recouvrant peu à peu le contrôle d'elle-même, elle s'attaqua à la relecture de la lettre, tandis qu'il passait des coups de téléphone.
Elle venait juste de finir ses corrections quand elle s'aperçut que Bruno était toujours au téléphone. Mais cette fois, à l'évidence, il ne s'agissait pas d'une communication professionnelle : sa voix était à peine audible, et il avait tout à coup un ton très personnel, presque intime. Comme s'il faisait des confidences à quelqu'un de très proche. Une femme, de toute évidence, conclut Katy.
Puis il posa le récepteur et se tourna vers elle.
— Vous avez fini ? demanda-t-il.
— Je peux sortir de la pièce si vous voulez être tranquille pour téléphoner, suggéra-t-elle maladroitement.
— Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il s'agit d'un coup de fil personnel ?
— Je ne sais pas, bafouilla-t-elle. Une impression. Je suis désolée, car de toute façon ça ne me regarde pas.
— En effet, asséna-t-il sans indulgence. Mais votre intuition était bonne, il s'agissait bien d'une conversation d'ordre privé.
« Curieux... », pensa Katy. Elle aurait détesté qu'on l'entende parler à son amoureux, mais lui ne semblait pas gêné le moins du monde par sa présence. Il n'avait apparemment pas besoin d'intimité.
— Joseph vous parle-t-il parfois de ma vie privée ? demanda-t-il tout à coup.
— Non, pas vraiment, répondit Katy, évasive.
Le soleil matinal qui pénétrait à flots dans la pièce éclairait le profil de Bruno. Avec son haut front, son nez droit et ses lèvres bien dessinées, il avait une extraordinaire allure, songea Katy. En fait, il était en tous points exceptionnel, dans ses défauts comme dans ses qualités !
— Que voulez-vous dire par « pas vraiment » ?
Katy se troubla.
— C'est-à-dire que... il a mentionné plusieurs fois le fait que vous aviez beaucoup de succès auprès des femmes, expliqua-t-elle enfin.
Il sourit.
— Joseph considère que je devrais me fixer, expliqua-t-il. Il va être content, car pour la première fois j'ai l'intention de lui présenter une amie ! Elle nous rendra visite dès qu'il sera sorti de l'hôpital. Je n'ai jamais amené personne ici auparavant, ajouta-t-il.
— Je sais, avoua Katy.
— Depuis des années, Joseph me lance des appels du pied pour que je cesse de papillonner, reprit-il comme s'il se parlait à lui-même. Et cette fois, il se pourrait bien que j'aie trouvé l'âme sœur.
Etonnée à la fois de ses confidences et du ton détaché qu'il employait pour évoquer sa future épouse, Katy ne savait que dire.
— Joseph sera ravi, fit-elle enfin observer.
— Je vois quelqu'un depuis quelques mois, poursuivit-il du même ton étrangement distancié, et le moment est peut-être venu de conclure.
— Parce que Joseph a frôlé la mort et que vous voulez exaucer son souhait ? osa demander Katy.
— Parce que je prends de l'âge, tout simplement. Et parce que Isobel sera une épouse parfaite. Je suis sûr qu'elle lui plaira.
— Si elle vous plaît, elle lui plaira sûrement, acquiesça Katy prudemment. Comment est-elle ? ne put-elle s'empêcher d'ajouter.
— Grande, blonde, très belle. Elle a été mannequin pendant un temps. Son père possède une des plus grosses entreprises d'informatique du pays.
Aucun romantisme dans le ton de sa voix, nota Katy. Jamais on n'aurait pu deviner qu'il parlait de sa future femme, tant son discours semblait dénué d'émotion.
— Le parti idéal, commenta-t-elle enfin pour dire quelque chose. Quand arrivera-t-elle ?
— Quand Joseph sera remis. Bien sûr, je ne le mettrai pas au courant de mes projets à l'avance. Je veux lui donner le temps de faire tranquillement la connaissance d'Isobel sans qu'il sache que je compte l'épouser. Bon ! lança-t-il d'un ton abrupt. Si vous me montriez cette lettre ?
Bruno était ainsi, songea Katy, interloquée, capable de discuter de sa future femme et d'un contrat professionnel avec le même ton neutre. Il aimait certainement cette Isobel puisqu'il allait l'épouser, mais il cachait bien son jeu !
Le reste de la journée, Katy se surprit à imaginer à plusieurs reprises à quoi pouvait ressembler la future femme de Bruno. Une beauté sophistiquée, mondaine, certainement aussi élégante et raffinée que lui. Plairait-elle à Joseph ? Katy le souhaitait de tout cœur, car elle savait avec quelle impatience le vieil homme attendait le mariage de son filleul.
Les jours qui suivirent, elle eut le plus grand mal à tenir sa langue lors de ses visites à Joseph. C'était à Bruno de lui annoncer la grande nouvelle, pas à elle ! Elle se contenta donc de lui parler de ses nouvelles attributions. Curieusement, elle s'habituait bien plus vite que prévu aux tâches que lui confiait Bruno. Après les premiers moments de panique, elle avait compris la façon dont il fonctionnait et, le temps passant, maîtrisait de mieux en mieux le langage juridique. Elle anticipait désormais les demandes de Bruno, connaissait la plupart des dossiers et le nom des clients, et découvrait avec intérêt le monde trépidant des affaires, qui lui avait paru jusque-là plutôt rébarbatif.
Une semaine après le début de sa collaboration avec Bruno, elle constatait avec étonnement qu'elle avait non seulement survécu, mais qu'elle prenait plaisir à travailler à ses côtés !
Pour être parfaitement honnête, elle prenait plaisir à tous les instants qu'elle partageait avec lui. Même leurs dîners en tête à tête qu'elle redoutait tant au départ étaient devenus pour elle un des meilleurs moments de la journée. Ils bavardaient souvent de tout et de rien, et se lançaient aussi dans de grandes discussions. Et, à sa grande surprise, Bruno débattait avec elle sur un pied d'égalité, ce qu'elle n'aurait jamais cru possible. Il s'intéressait à elle, à son passé, à sa famille, et quand il lui posait des questions, elle y répondait franchement, sans se recroqueviller sur elle-même comme elle le faisait au début.
— Vous êtes beaucoup moins réservée que vous en avez l'air ! lui lança-t-il un jour d'un ton surpris comme elle venait de lui raconter une anecdote de son enfance.
Elle rougit brusquement, hésitant sur la façon d'interpréter sa remarque. Mais il lui sourit et elle la prit comme un compliment. Ne lui avait-il pas précisé lors de leur premier entretien qu'il détestait les gens qui n'avaient pas confiance en eux ?
La construction de la piscine avançait à grands pas, et Katy n'en était pas peu fière. Elle avait tout supervisé, depuis le choix de l'entreprise jusqu'au suivi du chantier, et elle avait réussi ! Parfois, elle devait se pincer pour se persuader qu'elle ne rêvait pas, mais les compliments de Bruno ne laissaient pas de place au doute : elle avait fait du bon travail.
En cet après-midi ensoleillé, Katy sifflotait gaiement en quittant l'électricien avec lequel elle venait de passer une heure, quand elle remarqua une magnifique voiture de sport garée devant le perron. Un visiteur pour Bruno, à en juger par le luxe du véhicule...
Elle monta quatre à quatre les marches du perron et s'arrêta net une fois dans le hall. Depuis le salon lui parvenait une voix de femme puis un rire en cascade. Katy se figea : elle aurait parié qu'il s'agissait d'Isobel. Que venait-elle faire ici ?
A pas lents, elle s'approcha de la porte restée ouverte. De la femme assise dans une chauffeuse et qui lui tournait le dos, elle ne voyait que la chevelure d'un blond éclatant. Un verre
net une fois dans le hall. Depuis le salon lui parvenait une voix de femme puis un rire en cascade. Katy se figea : elle aurait parié qu'il s'agissait d'Isobel. Que venait-elle faire ici ?
A pas lents, elle s'approcha de la porte restée ouverte. De la femme assise dans une chauffeuse et qui lui tournait le dos, elle ne voyait que la chevelure d'un blond éclatant. Un verre à la main, appuyé sur le dossier du canapé, Bruno lui souriait en lui parlant. A ce spectacle, Katy sentit un douloureux pincement lui comprimer la poitrine. Elle allait s'éclipser discrètement quand Bruno l'aperçut.
— Tiens, Katy ! Tu n'étais pas à l'hôpital ? demanda-t-il.
La veille au soir, Bruno avait suggéré qu'ils se tutoient. Katy avait aussitôt accepté, ravie de ce qu'elle considérait comme une marque de confiance.
— J'y suis allée en début d'après-midi, expliqua-t-elle, mal à l'aise. J'ai apporté des livres à Joseph.
— Je te présente Isobel, dit Bruno en posant son verre. Mais entre donc !
— Bonjour, bredouilla Katy en avançant dans la pièce à contrecœur. C'était donc votre voiture dans la cour...
Elle s'approcha de la jeune femme et lui adressa un sourire un peu crispé. Comme elle pouvait s'y attendre, la fiancée de Bruno était une vraie beauté — élégante et sophistiquée avec son tailleur dont la jupe à mi-cuisses révélait des jambes fuselées, et son spencer ajusté qui mettait en valeur sa poitrine pigeonnante. Katy eut soudain honte de son jean délavé et de son chemisier vieux de trois ans.
Isobel croisa ses interminables jambes gainées de soie comme pour mieux montrer ses ravissants escarpins en daim beige.
— Oh, vous parlez de mon petit carrosse ! s'exclama-t-elle en faisant voltiger ses cheveux blonds d'un mouvement de tête très étudié. C'est parfait pour se garer à Londres quand je fais mon shopping ! Alors c'est vous la nouvelle secrétaire de Bruno ? ajouta-t-elle en lançant à Katy un regard qui la détaillait de la tête aux pieds. Il m'a tout raconté à votre sujet ! acheva-t-elle avec un rire de gorge.
— Vraiment ? déclara Katy d'un ton distant.
Elle aurait volontiers tourné les talons pour couper court à cette conversation, mais la plus élémentaire politesse le lui interdisait. Qu'est-ce que Bruno avait bien pu raconter à sa fiancée ?
— Il paraît que son parrain vous adore ! reprit Isobel avec un sourire qui laissa apparaître une dentition parfaite. Mais venez donc vous asseoir près de moi ! Bruno, si tu allais nous chercher une tasse de thé ? Comme ça on pourra bavarder agréablement, Kate et moi...
— Katy, corrigea cette dernière.
— Oui, bien sûr ! s'exclama Isobel. A moins que vous ne préfériez un verre de vin blanc ? J'ai apporté plusieurs bouteilles, parce que si je n'ai pas mon drink le soir, je suis toute chose ! Quelle bonne idée, ce dîner à trois, on va pouvoir faire connaissance !
Katy s'efforça de dissimuler son peu d'enthousiasme. Elle n'avait rien de commun avec Isobel, et la perspective de supporter son verbiage pendant toute une soirée ne l'enchantait guère. Mais, là non plus, elle n'avait pas le choix...
Elle fit donc contre mauvaise fortune bon cœur et tenta d'entretenir la conversation plus que poussive. Isobel parlait beaucoup, surtout d'elle-même, apostrophait sans arrêt son fiancé en l'abreuvant de mots doux et de petits gestes tendres. Bruno restait silencieux, ce qui surprit Katy. Pour un homme qui n'avait pas vu sa petite amie depuis longtemps, il n'était franchement pas très démonstratif ! Il est vrai qu'elle l'était pour deux...
Katy s'attendait à ce que Bruno offre l'hospitalité à Isobel pour la nuit, mais il n'en fut rien. Au contraire, c'est lui qui insista pour qu'elle reprenne la route pour Londres.
— Je travaille tôt demain matin, expliqua-t-il, et tu t'ennuierais ici.
Isobel eut la bonne idée d'accepter. Katy n'aurait pas supporté son bavardage incessant au petit déjeuner...
Elle était en train de ranger la vaisselle dans la machine quand Bruno réapparut. Il était allé raccompagner sa fiancée jusqu'à sa voiture.
— Mais pourquoi fais-tu ça ? demanda-t-il, agacé. Maggie s'en occupera demain matin !
— Pourquoi pas ? Comme ça, je mets tout de suite la machine en route.
— C'est gentil pour Maggie, mais il n'en reste pas moins que ce n'est pas ton travail.
— Peu importe mes attributions ! coupa Katy. Je peux bien ranger après avoir dîné, non ?
Elle lui lança un regard à la dérobée et lui trouva la mine bien sombre. Peut-être regrettait-il finalement qu'Isobel ne passe pas la nuit avec lui ? Mieux valait le laisser seul, en conclut-elle, il n'avait sûrement pas besoin de sa compagnie...
— Si tu n'as plus besoin de moi, je vais me retirer dans ma chambre, déclara-t-elle. Je suis fatiguée.
Il lui lança un regard courroucé.
— A 21 heures ? Déjà fatiguée ? Tu as vraiment des habitudes de vieille dame ! Tu ne trouves pas que tu pantoufles un peu trop ?
Katy lui lança un regard offusqué. Jamais il n'avait été aussi blessant avec elle.
— Inutile d'être désagréable, fit-elle remarquer d'un ton sec. Si tu es déçu qu'Isobel soit partie, ce n'est pas ma faute, que je sache ! Pourquoi ne lui as-tu pas dit de rester ? Je suis sûre que Joseph n'y aurait vu aucun inconvénient.
Il haussa les épaules, agacé.
— C'est moi qui ai suggéré à Isobel de rentrer à Londres, rétorqua-t-il aussitôt. Et j'ai bien fait : nous avons une grosse journée de travail demain, et elle ne sait pas s'occuper toute seule.
L'expression de Katy trahit son étonnement.
— Pourquoi ce regard critique ? demanda Bruno, sur la défensive. Si tu as une remarque à faire, vas-y ! Tù sais que je déteste les gens qui n'osent pas dire ce qu'ils pensent !
Il ne la quittait pas des yeux, guettant sa réponse.
— Eh bien, c'est-à-dire... c'est une drôle de façon de parler de sa fiancée, balbutia-t-elle.
— Elle n'est pas ma fiancée.
L'affirmation tomba comme un couperet.
— Mais je croyais que...
— Oui, je sais, j'ai trente-quatre ans, martela-t-il, agacé, il serait peut-être temps que je songe à fonder une famille, et Isobel, en toute logique, sera l'épouse idéale. Il se trouve que, pour l'instant, je ne lui ai rien dit...
Katy garda le silence, mais son expression trahissait sa réprobation. A l'évidence, la jeune femme ne comprenait pas sa façon pragmatique d'envisager le mariage.
Mais comment pouvait-elle comprendre ses sentiments à lui, elle qui venait d'une famille unie ? songea Bruno avec rage. Toute son enfance, il avait été sevré d'affection, et avait assisté, impuissant, au naufrage des deux mariages de sa mère. Rien d'étonnant à ce qu'il ait décidé depuis longtemps que le mariage était une affaire de raison, un contrat que l'on signe avec un partenaire bien choisi au terme d'une étude approfondie. Belle, riche, élégante, Isobel remplissait les critères essentiels qu'il recherchait pour sa future compagne. C'était aussi simple que cela.
— Mais les sentiments ? L'amour ? Qu'est-ce que tu en fais ? s'exclama-t-elle enfin.
— Je ne les oublie pas, protesta Bruno. Isobel est charmante, très charmante ! Tu n'as pas trouvé ? Tu ne l'aimes pas ?
— Bien sûr que si ! assura-t-elle maladroitement. Elle est élégante, sophistiquée, ravissante...
— Et tu penses que tout ça ne suffit pas pour faire une bonne épouse ? coupa-t-il avec impatience.
— Je n'ai jamais dit ça ! s'exclama Katy. Et de toute façon, ce que je peux bien penser n'a aucune importance !
Bruno jeta un coup d'œil à sa montre et Katy comprit qu'il préférait mettre un terme à la discussion : elle l'avait profondément agacé.
— J'ai une téléconférence demain très tôt, et une montagne de dossiers qui m'attend, annonça-t-il. Je ne suis pas sûr que nous aurons fini à 17 heures. Peut-être même aurons-nous du travail après le dîner. Tu n'avais rien prévu, j'espère ?
A regret, Katy répondit par la négative. Voilà qui n'allait pas arranger son image de petite fille sage et casanière ! Isobel, elle, ne devait jamais passer une seule soirée chez elle : elle n'avait cessé de parler de ses invitations mondaines, de ses sorties au restaurant et au théâtre...
— Très bien, asséna Bruno sèchement. Alors à demain, 9 heures.
Elle l'avait certainement vexé, car il quitta la pièce d'un pas vif sans ajouter un mot.