Une matière inflammable

Weitzmann · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/10

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Une matière inflammable

Une matière inflammable

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Psychanalyse des contes de fées

 

Anne Sinclair. Tel est le nom de la jeune inconnue sur la photo accrochée dans le bureau de Grand-Père. La photo – la seule, pour moi, en dépit de la galerie qui retrace la carrière de mon oncle et bouffe autour de nous tout l’espace de cette pièce surchargée de plantes vertes, de poufs en cuir, de tapis orientaux posés sur le parquet qui grince.

Mon oncle sur la cheminée près de la pendule ronde et dorée, mon oncle sur les rayonnages de la bibliothèque où voisinent, dans la plus grande profusion, jaquettes flashy écornées des livres modernes et vieilles reliures, mon oncle sur le blanc vanille des murs, mon oncle derrière les rhododendrons immobiles – et toujours en bonne compagnie. Avec Henry Kissinger. Avec Moshe Dayan. Avec Yves Montand. Avec Simone Signoret. Avec Chaban-Delmas, avec Jean Lacouture, avec Elie Wiesel, avec Maxime Chapkin, avec Marek Halter.

Mais moi je n’en vois qu’une. Flanqué, à sa gauche, d’un homme aux tempes argentées, à sa droite d’une femme mûre aux cheveux épais relevés en chignon, sur le cliché qui me fascine, mon oncle serre la main d’un vieux quelconque et tout le monde sourit sur cette photo mais personne, personne ne le fait avec la fulgide élégance et l’éclat de la jeune inconnue derrière lui.

« Tu sais qui c’est ? m’interroge Papy, désignant non celle que je lorgne mais l’autre, la femme au chignon. Eh bien c’est la plus grande journaliste de toute la presse mondiale, mon p’tit vieux. Et qui est-ce qu’elle a engagé ? Charles-Henri. Ton oncle Charles ! Hein ? Dis-moi ? Un peu, non ? »

La tête ailleurs, je hoche.

« Et là à côté c’est son directeur. Jean-Jacques Servan-Schreiber. JJSS, on l’appelle, un génie ! poursuit Papy tapant de l’index l’image de l’homme aux bras croisés sur un costume bleu marine près du type à qui tonton serre la pince. Son arrière-grand-mère Suzanne c’était la tante de ta grand-mère, figure-toi.

– Il est de la famille, alors ?

– Parfaitement, il est de la famille. Il est de la famille enfin de ta grand-mère, en tout cas. Sa sœur est l’épouse de Pierre Mendès France. Tu sais qui c’est Pierre Mendès France ? C’est lui, là, qui dit bonjour à Charles-Henri. Alors c’est une très très haute personnalité aujourd’hui dans le pays tu comprends. »

Et comment en irait-il autrement puisqu’il a la présence d’esprit de saluer le fils aîné de mon grand-père ?

Lequel n’est pas tout à fait n’importe qui non plus. À le voir comme ça ventripotent sous le gilet jaune canard, quasi chauve et la démarche embarrassée d’une arthrite, vous ne le croiriez pas, sans doute, mais humble fils d’un tenancier de bistrot – son père issu d’un obscur shtetl de la sombre Ukraine, ayant gagné Odessa puis Le Caire et qui ne s’exprimait qu’en yiddish en allemand et en russe, dans les années 1920 à Paris tenait la buvette au théâtre du Trocadéro – Papy a connu bien des hommes d’importance, lui aussi ! Écrivains, ministres, industriels : il a pour ainsi dire pavé la voie. « Combien d’hommes politiques ont joué tout gosses sous cette table à laquelle tu manges à présent ton poulet, mon petit vieux ! »

Et Charles-Henri est journaliste et Jean-René enseigne la philosophie antique et publie de temps à autre des bouquins érudits et tous, c’est bien simple, tous font des choses de poids chez nous. À l’exception de mon ahuri de père exilé en province, incompréhensible erreur d’aiguillage mais on va rectifier ça. Je vais rectifier ça. Je serai un grand intellectuel, je serai journaliste ou écrivain ou – en tout cas moi aussi j’échangerai des poignées de main viriles avec des types qui comptent !

« Et là, je demande, la jeune, c’est qui ?

– Dis donc ! rigole Annie, l’épouse de Charles-Henri que tout le monde appelle Dieu sait pourquoi Nénette. Dix ans mais tu n’as pas les yeux dans tes poches, hein !

– Qu’est-ce que tu veux ma petite les chats ne font pas des chiens », se rengorge Papy tout en se poussant du ventre.

« La jeune », m’explique ma tante, est née à New York dans une famille juive tout ce qu’il y a de prestigieux réfugiée là-bas pour échapper aux nazis. Elle s’appelait Anne Schwartz, maintenant Sinclair, nom de guerre de son père durant la Résistance, elle est en stage à L’Express. C’est bien possible. Mais pour moi cette fille est avant tout la parfaite réplique adulte d’Elza Perrin – la gamine des voisins du cinquième, chez nous là-bas vers Ploucville. Même regard bleu, mêmes cheveux noirs, mêmes traits purs, lumineux. Elza est en CM1 la meilleure élève et moi le premier du CM2, dans la petite école primaire située à dix minutes à pied de notre immeuble où les deux classes se partagent une salle unique sous la houlette de Mme Cavalier, la maîtresse aux cheveux gris qui nous adore l’un et l’autre. Nous sommes au premier rang – Elza, toute sage côté « petits », à gauche près de la fenêtre donnant sur les marronniers dans la cour, moi plus dissipé – mais « vif » et « brillant », dit Mme Cavalier –, assis avec les « grands » à l’autre extrémité côté rue. Elza écrit au stylo plume, une plume qu’elle parvient à changer sans jamais se tacher les doigts, tandis que je frime avec l’un des premiers Bic à quatre couleurs, de ceux que Mme Cavalier voit d’un mauvais œil parce que, dit-elle, ils déforment l’écriture, mais qu’elle autorise comme une récompense quand les meilleurs parmi les grands en font la demande. Elza excelle en dessin en géographie en calcul ainsi que dans toutes les disciplines requérant la mémoire et le « par cœur ». Debout devant le tableau, bien droite dans sa blouse rose et les mains croisées dans le dos, confiante, sereine comme l’eau claire, et comme seule peut l’être une fille de commissaire aux comptes élevée dans le bien-être, elle récite les tables de multiplication d’une voix ferme, chantante, qui m’atteint de plein fouet tel le chant des naïades. Moi, question « par cœur », je suis assez nul, mes préférences vont aux matières requérant l’interprétation personnelle. En histoire je suis imbattable, en français également, et bien sûr en mythologie – grecque de préférence, parce que je suis malin comme Ulysse, dit maman. Grand-Père aussi le dit d’ailleurs, chaque fois que nous venons à Paris – ou plutôt « rue des belles feuilles », comme on appelle le quatre pièces où il règne en compagnie de sa seconde épouse, « Mamy », qui se prénomme Yvonne et nous a tous sauvés pendant la guerre. Et, question mythologie, si quelqu’un s’y connaît, c’est bien lui – c’est Grand-Père.

« Le Paris dans lequel j’ai grandi ? envoie notre Homère. Ah ! C’était encore le Paris de Louis XV mon garçon ! Le Paris des impériales et des voitures à chevaux ! Autour du Trocadéro les palefreniers se disputaient la clientèle à coups de poing, mon petit bonhomme. Et je te parle du vieux Troca, attention ! Pas le machin qu’ils ont construit en 36, non : le vrai. Le Trocadéro des Mounet-Sully ! Des Sarah Bernhardt ! »

Papy n’avait pas dix ans lorsque Buffalo Bill défilant devant le Trocadéro l’a saisi par le bras, soulevé de terre et posé sur son cheval. Isadora Duncan quasi nue s’est, elle, détournée de son miroir l’espace d’une seconde pour caresser d’un merveilleux sourire notre aède intrépide encore prépubère. Quant à Chaplin – car, oui, même Charlot paraît au seuil de l’épopée familiale ! –, Chaplin, donc, a prêté sa célèbre canne au futur patriarche de notre tribu dispensateur de bienfaits, lequel, d’un mouvement de ses jeunes doigts dextres, s’est mis à la faire tournoyer avec un tel talent que sa mère n’a pu qu’admirer. Et Charlot de même, bien sûr.

Oh, à propos de canne : celle au fourreau d’osier contenant l’épée avec laquelle Papy en sa jeunesse fougueuse a livré ses trois duels – chaque fois pour l’« honneur d’une femme » chaque fois différente (Ah ! ses femmes ! lentes silhouettes élégantes dans la verdure solaire des jardins – maîtresses sublimes – nombreuses comme les feuilles d’arbres à Paris au printemps et d’ailleurs indissociables de la capitale !) –, eh bien cette canne est là, dans la penderie, telle une preuve des exploits passés, et à peine quitté Ploucville pour débarquer chez lui mon premier geste est d’aller l’y dénicher. Ça, plus le chapeau claque, plus la cape trop grande et me voilà fin prêt moi aussi. À quoi ? À courir ! À hurler ! À sauter dans tous les coins ! À me battre à mon tour pour une femme !

« Fallait les conquérir, s’pas, mon p’tit ! C’étaient les femmes de Baudelaire qu’nous avions en ce temps-là tu comprends. “Divinement robustes.” Faites pour le lit “d’un pontife ou d’un prince” ! » Et quel pontife, quel prince, sinon lui-même ?

Tel est le Paris de Grand-Père, le Paris de la rue des belles feuilles aux mille merveilles, avec ses soldats de bois démodés, ses vieux numéros de L’Illustration entassés dans le placard de la chambre du fond aux lourds rideaux d’or qu’agite avec mollesse la chaude poussière tombée du soleil. Avec, en face, le lycée Janson où papa et mon oncle ont fait leurs études et qui semble une annexe privée de l’appartement chaque fois que Papy le mentionne. Avec la tour Eiffel – autre annexe – au bout du balcon, dressée sur l’azur tel un salut à la famille. Et puis la pierre épaisse et blanche des immeubles cossus alentour, les passants vêtus de frais, jamais pressés, qui déambulent dans une lumière de mai, lisant Le Figaro. Images suspendues d’un Paris si chargé de temps et d’histoire que, précisément pour cette raison, il me semble hors temps, hors histoire, juste un décor où fructifie le talent de Grand-Père à tout enluminer – lequel est pratiquement sans limites.

Il n’y a pas jusqu’à son arrestation par la Gestapo à Lorette en 44, alors qu’il hébergeait deux clandestins juifs d’un réseau de la Résistance qui n’eurent pas sa chance et furent aussitôt fusillés, il n’y a pas jusqu’à cela, sa presque annihilation, son existence réduite pour nous à un nom sur la liste des six millions, qu’il ne réussisse à parer des couleurs les plus vives et les plus incroyables. Après tout, n’était-il pas détenu à Montluc, lui aussi – tel Jean Moulin ? Klaus Barbie ne cognait-il pas à coups de planche une femme nue dans la cellule mitoyenne de Grand-Père ? « Vous en avez de la veine, lui a signalé l’agent de la Gestapo chargé de le questionner. Vous auriez pu tomber sur mon collègue. » Oh, que de fois nous sommes-nous raconté cette histoire ! Qu’avait trouvé la Gestapo à son domicile parisien ? Des lettres d’André Breton – Papy ayant fréquenté les surréalistes. Et en quoi cette fréquentation, en quoi cette correspondance lui ont-elles permis de ne pas être exécuté sur-le-champ ? En ce que l’agent de la Gestapo était féru de littérature. Aussi, tandis que Barbie s’acharnait dans la pièce à côté, le type a entamé avec Grand-Père une discussion sur Rimbaud et Baudelaire. Avant de l’envoyer à Drancy. QUELLE MERVEILLE ! Et qu’est-ce qui différencie notre famille des autres familles ? Une incroyable chance !

 

Et maintenant expliquez-moi ça.

Comment un garçon de mon âge, rejeton d’une telle lignée, peut-il perdre toute assurance face à l’objet de ses désirs, face à l’écrin de ses rêves, face à Elza Perrin ?

Ah, comment dire ? Jamais je n’ai pu la croiser sans détourner les yeux. Le matin je vais me planquer au septième, dernier étage, d’où je guette les bruits de porte en provenance de l’appartement des Perrin, j’attends qu’elle sorte, cartable sur le dos, avec l’idée de l’accompagner à l’école. Mais la porte cochère n’a pas plus tôt claqué sur elle – et je n’ai pas plus tôt dévalé les escaliers à sa suite – que l’apercevant dans la rue qui s’éloigne, je reste paralysé sur le trottoir. Moi. Moi dont le grand-père a connu Buffalo Bill et Klaus Barbie ! Moi dont l’oncle déjeune avec Pierre Mendès France ! Sauf qu’Elza n’a pas la moindre idée de qui est Mendès, bien sûr, sans parler de Papy ou de mon oncle, et tout ce qu’elle voit de mon illustre ascendance se limite, pour mon malheur, à cet empoté rondouillard au gros nez qu’est, paraît-il, mon paternel, croisant le sien dans l’escalier qu’il lui faut remonter « dare-dare », comme il dit, parce que sa proverbiale distraction lui a encore fait oublier sa « serviette », comme il dit aussi, pour désigner l’épais cartable usé contenant le sandwich que lui a préparé ma mère. Sans lequel il ne saurait monter dans l’autobus le déposant chaque jour devant le petit théâtre subventionné dont il est l’administrateur. Pendant que l’énergique silhouette du père d’Elza s’éloigne en Mercedes vers son court de tennis. Puis rejoindra plus tard son cabinet de commissaire aux comptes qui est l’un des principaux, chez nous à Ploucville. Et pourquoi ? Et d’abord qu’est-ce qu’on fout en province ? Alors que tonton vit comme tout le monde à deux pas de la place de l’Étoile à Paris. Passe ses étés dans le Luberon avec Yves Montand ou Kouchner et non dans le même sinistre bungalow du même Village Vacances Familles qui semble nous suivre et se déplacer où que l’on aille de la Bretagne jusqu’en Corse ! D’où mes parents ramènent invariablement les pires souvenirs touristiques qui se puissent imaginer dans le but sadique de les accrocher au salon – marin breton en plastique, assiettes figurant Le Mont-Saint-Michel, innommables posters en provenance des offices de tourisme régionaux – et je demande : Pourquoi ? Pourquoi mon père n’est-il pas comme les autres ? Pourquoi ne vois-je dans le miroir qu’il me tend que la cruelle différence entre ce que je me sens être et ce que, apparemment, je suis ?

En théorie c’est moi qui ne suis pas comme les autres, du moins selon la théorie de ma mère, lorsqu’elle s’assied sur mon lit, le soir, pour m’apprendre à vivre et me consoler de mes impatiences. « Tu es quelqu’un de sensible, mon petit chéri, tu sais. Tu es quelqu’un d’exceptionnel. Tu es intelligent, tu comprends tout. Et c’est pour ça que tu as tant de difficultés à la récréation. Mais il ne faut pas te laisser duper par les apparences. C’est toi qui as raison. Même si tu es seul, même si tu crois qu’on ne fait pas attention à toi. Comme je dis toujours, ce qui compte, c’est ce qu’on a dans la tête et dans le cœur. Tu es intelligent, tu as plus de possibilités que les autres, tu es quelqu’un de brillant. Il ne faut pas te laisser mettre le moral à zéro par des bêtises. »

Mais, si je suis à ce point exceptionnel, à ce point brillant, pourquoi Elza ne s’en rend-elle pas compte ?

À l’école, j’exhibe sous son nez mes lectures élevées – La Disparue de Montélimar, Loutsi-Chien que, tel Papy déclamant Ruy Blas et Ivanhoé rue des belles feuilles, je lis sans vergogne à voix haute sous le marronnier. Je disserte avec la gravité qui convient sur Claudet et Zizou, les deux orphelins n’ayant d’autre choix que de franchir les Pyrénées seuls, à pied, en plein hiver, pour retrouver leur maison dans Loutsi-Chien, sur Pablo l’enfant des rues aux modestes origines sacrifiant avec noblesse sa vie dans le but de résoudre l’énigme entourant les parents de son amie Juanita, les héros de L’Éventail de Séville.

Eh bien, les amis, soit je m’y prends mal, soit l’ascèse d’une chevaleresque morale de ce genre passe bien trop loin au-dessus de l’élue de mon cœur. (Quand a-t-elle jamais eu à se battre pour quoi que ce soit dans la vie ?)

Mais qui ne serait sensible à ces drames ? Quels livres pour la jeunesse ont ces accents de sincérité ? La complexité des origines, l’âpre combat anxieux de chacun pour sortir de soi-même et s’imposer dans le monde. Quels récits décrivent avec plus de réalisme la brutalité de ces épreuves ? Eh bien non. Non non non non. Tel Tidou le timide redoublant de courage et d’esprit d’aventure face à Mady la chic fille, qu’un accident cloue sur une chaise roulante, dans Les Six Compagnons, je me suis pris ce qui s’appelle une veste. Et, tandis que je traîne dans la cour ma langueur et mes Bibliothèque Verte, Elza, qui n’a rien d’une paralytique, continue de jouer dans l’indifférence et les éclats de rire à la corde, à la marelle, à chat.

Quant à Maryse, la gamine que, au bout de plusieurs semaines de ce manège, je finis sans le vouloir par séduire, elle est tout ce qu’Elza n’est pas. Blonde, les lèvres peintes et cancre, elle passe ses heures de cours assise au dernier rang avec sa copine Odile et aussi Bruno et Didier, les deux voyous de la classe qui disent des gros mots et que tous méprisent.

Que Maryse se soit émue de mes allures romantiques était déjà bien improbable, mais que je sois, moi, du haut de mon caractère d’exception, sensible à ses charmes, voilà qui me dépasse. Pourtant je n’ai bientôt plus aucun mal à la suivre, lorsqu’elle me le propose, au sein du petit groupe braillard et dissipé qu’ils forment tous quatre. Aucun mal à délaisser la Bibliothèque Verte pour les jeux de billes et le chahut sous le regard chaque jour plus désapprobateur de Mme Cavalier. Et plus Maryse s’intéresse à moi de façon précise – m’entraînant à ma stupeur dans les recoins sombres de l’école, car elle est assez précoce et n’a pas froid aux yeux et sait déjà exactement sur quelles parties de son corps placer mes mains, contrairement à moi – bref, plus elle m’incite au dévergondage, plus j’y prends goût, plus je me désespère à l’idée qu’Elza s’en aperçoive, ce qui ne manque pas d’arriver – et plus je tremble à l’idée que ma mère comprenne quel monstre d’obscène vulgarité elle élève sans le savoir. Lequel, sitôt qu’elle a quitté sa chambre, saisit son sexe à pleine main au souvenir de ce que Maryse et lui ont fait voici seulement quelques heures.

Ah, rien de tout ça ne serait arrivé si nous n’avions vécu à Ploucville, voilà ce que je dis. Ni ça ni la suite prévisible, Bruno ayant des vues sur Maryse me jetant une insulte à la sortie des classes, moi lui sautant dessus, tous deux roulant sur l’asphalte, et puis le retour à la maison, humilié, du sang dans le nez, ma chemise à demi arrachée, claquant la porte de ma chambre et me jetant sur le lit avec des larmes de rage.

« Des Maryse, mon petit chéri, tu sais tu en croiseras bien d’autres plus tard. Et qu’est-ce qu’elle t’apporte, franchement, qu’est-ce qu’elle a de plus ? Est-ce qu’elle n’est pas un peu superficielle ? Est-ce qu’elle ne te dissipe pas ? Est-ce qu’un garçon avec ton intelligence ne mérite pas mieux que ça ? »

Ainsi me console ma douce mère infiltrée jusqu’à moi en dépit de mon humeur. Mon paternel, lui, erre en perdition dans le couloir, sous le coup de ce que je lui ai jeté au visage – Dieu sait ce qui m’a pris : C’est ta faute ! C’est à cause de toi que ça se passe comme ça ! – oui, qu’est-ce qui m’a pris ? L’autre dimanche il sortait nu de la chambre et traversait le couloir en direction de la salle de bains, je l’ai vu comme jamais encore. La graisse du ventre, les jambes lourdes, les deux petits sacs de chair du scrotum fripé, et ce bout de tuyau charnel et brut, au gland lourd, si disproportionné quand je le compare au mien – son pénis qui pendouille au rythme de son pas bovin et plat frappant le carrelage en direction des toilettes. Oh ! ce corps si exceptionnellement non exceptionnel, si théâtralement non théâtral ! Comment peut-il être celui de mon père plutôt que l’ultime représentant d’un animal de la préhistoire ? Honte est le mot qui m’est venu. Honte, lorsqu’il sort de là, nu comme un ver et, sans la moindre idée de ce que je rumine, me lance un sourire rêveur avant de passer à la salle de bains décrocher son peignoir. Honte honte honte !

Que je conjure en pensant à mon oncle, à L’Express, à Grand-Père. Je recrée la nuit fixe pleine d’ombres silencieuses, entre les murs de la chambre où je dors rue des belles feuilles, chargée de poussière et de souvenirs qui ne sont pas les miens. Je revois Grand-Père dans le wagon-lit de première classe pour Marseille ainsi qu’il nous le raconte chaque fois que nous venons le voir, une histoire qui date de l’entre-deux-guerres. Je vois le visage de l’inconnue montée en gare d’Avignon sans réservation, le contrôleur impavide lui apprenant que le train est plein, ses yeux – tour à tour, dans mon imagination, ceux d’Elza et ceux de la jeune femme sur la photo dans le bureau – quand Papy, n’écoutant que sa galanterie, se dresse pour offrir aussitôt sa couchette, lui dormira dans le couloir. « Il doit bien y avoir de la place pour deux, non, dans ces couchettes ? » réplique l’inconnue malicieuse, dit Grand-Père, avant d’ajouter, le gilet canard contre la nappe plus tendu que jamais : « Et je te prie de croire qu’on n’a pas beaucoup dormi entre Avignon et Marseille, mon petit vieux ! » – cela tandis qu’Yvonne baisse la tête à la recherche d’une autre cigarette. Ce qu’ils font n’est pas complètement clair dans mon esprit mais peu importe. Rasséréné, je trouve enfin le sommeil, tandis que le chat dans le couloir passe en miaulant et que, derrière les volets clos dont les ombres jouent sur le plâtre des frises au plafond, dans la rue vide, un klaxon se perd, un moteur s’éloigne.

 

Je vais avoir quatorze ans quand la rue des belles feuilles s’enrichit d’une présence inédite en la personne de Patrick Zimmermann – « Zim », le surnomme Charles-Henri, qui de temps à autre invite chez Papy certains privilégiés de ses amis dont aucun, il va sans dire, ne résiste longtemps au charme de notre Zeus. Ainsi de Jean-Luc Kruger, un jeune journaliste intronisé « fils adoptif » par Grand-Père après deux déjeuners rue des belles feuilles, ou Francis Girod, le cinéaste, qui a demandé à rencontrer Papy pour son film sur Marthe Hanau, la fameuse « banquière » des années vingt propriétaire de gazettes financières dont Grand-Père aux mille vies fut autrefois l’un des proches. « Marthe, ah, grande bonne femme ! Étrange mais brillante. Très à l’avant-garde. Elle pouvait se montrer retorse hein. Mais généreuse et puis elle m’aimait bien. Elle avait quoi, quinze ans de plus que moi quand je l’ai connue. Pour elle j’étais presque un gosse. Elle adorait penser qu’elle protégeait les hommes. Il y avait elle et puis M. Léo, Herr Leonhardt, signor Lionardo comme on l’appelait. Rosenthal. Le roi de la perle, un Russe. Un ami de Giraudoux entre parenthèses, il l’a mis dans un de ses bouquins. Un autre monde, mon p’tit vieux, un monde incroyable, celui que j’ai connu. »

« C’est sur lui qu’il faudrait faire un film, s’est exclamé Girod au terme de trois après-midi d’entretiens avec Papy. Pas sur Hanau ! » Ainsi du moins va la légende.

Zimmermann, lui, n’entend pas faire un film mais une thèse. Il planche à Nanterre sur le droit et les statistiques et à Sciences-Po sur l’histoire économique, et, la première fois qu’il est venu, lui et Grand-Père se sont enfermés trois heures dans le bureau pour discuter crise de 29 et grande dépression – période que Papy connaît d’autant mieux qu’il était en ce temps-là rédacteur en chef à Forces, le journal lancé par Hanau, justement. Inutile de dire qu’il a été séduit lui aussi.

Mais, de tous ces élus de passage admis rue des belles feuilles, Zim est le seul à s’être installé – en particulier depuis qu’il s’est découvert une Wormser à la septième génération du côté de sa mère. Juliette Wormser, la mère de Papy – la tenancière du café du Trocadéro –, venait de Strasbourg, et c’est dans un hôtel particulier de cette ville que Zimmermann est né, nous a-t-il raconté, et tout cela fait de lui, si je ne m’abuse, un arrière-arrière-neveu de Papy et en ce qui me concerne un cousin éloigné.

Ce n’est pas tout. Est-ce parce qu’à vingt-cinq ou vingt-six ans, malgré sa haute taille et ses épaules solides, quelque chose de l’adolescence subsiste dans son allure – dans ses cheveux mi-longs, dans son visage ovale au regard tendre et bleu comme le mien, dans la fougue si proche de la mienne avec laquelle il s’exprime ? Est-ce parce qu’il s’habille exclusivement de vestes écossaises élimées, de vieux manteaux de cuir achetés aux puces une bouchée de pain, et qui a besoin de mieux, répond-il à Grand-Père quand ce dernier se moque de ses « frusques » ? Est-ce en raison, enfin, de l’aura de mystère dont il entoure ce qu’il appelle avec des airs de comploteur ses « activités politiques » ? Quoi qu’il en soit, j’ai vite été conquis par le climat d’aventure un peu rock’n roll qui entoure Patrick Zimmermann. Avec d’un côté mon paternel auquel je fais tout pour éviter de ressembler, de l’autre ces lointains dieux lares inatteignables que sont mes oncles et Papy, Zim paraît tenir une sorte d’équilibre entre ce que je suis encore et ce que je me sens pouvoir devenir.

Mais c’est toute la famille qu’a séduit Zimmermann. Avec Charles-Henri, il parle Moyen-Orient tout l’apéritif, et avec Jean-René, au moment du dessert, de l’économie politique chez Platon. Avec Nénette il peut évoquer les problèmes liés à l’évolution de la documentation et de l’archivage d’ici vingt ans – et même à mon père il trouve à dire un truc pertinent. « C’est merveilleux, commente-t-il, vous vous inscrivez dans la tradition de Vilar, finalement.

– Oh, n’exagérons pas non plus. Ça reste très modeste, répond mon paternel, néanmoins rose de plaisir vu que Zim est le seul à s’intéresser à ses efforts pour monter Tchekhov dans son petit Théâtre de Poche là-bas très loin chez nous.

– Minou, ce n’est pas parce qu’on est chez ton père qu’il faut te déprécier comme ça constamment », commente en général ma mère, ce qui jette un froid.

Quant à moi, si j’écoute sans moufter Zimmermann lorsqu’il échange avec Grand-Père des considérations auxquelles je ne comprends goutte – sur Bakounine, sur Marx et Trotski, et sur ce qu’il appelle « la fin programmée de l’économie capitaliste », une expression qui fait hausser les épaules à Grand-Père –, Zim est surtout l’un des seuls rue des belles feuilles à pouvoir discuter de façon compétente de ce qui m’intéresse vraiment – c’est-à-dire la science-fiction et les ordinateurs, mes sujets favoris depuis que j’ai vu L’Odyssée de l’espace. Pour mon anniversaire, alors que ni mes parents ni Papy n’ont en la matière dépassé Jules Verne et H. G. Wells, Zim, lui, m’a offert une anthologie en poche des nouvelles de Philip K. Dick, que je ne connaissais pas et dont je raffole à présent. C’est lui aussi qui m’a fait découvrir La Planète des singes et les romans d’anticipation de Pierre Pelot que, de retour à Ploucville, je dévore sans modération avant d’en discuter avec lui lors de mon prochain séjour rue des belles feuilles – et il me répond avec le même enthousiasme !

Mais ce que je préfère, c’est lorsqu’il me raconte ses entraînements de karaté, discipline où il est ceinture noire, et dont il n’hésite pas à se servir lors des manifs contre ces deux obscures tribus que sont « les fachos » et « les staliniens ». À Ploucville, devant la glace en pied de l’armoire de mes parents, je reproduis ces combats et m’essaie au maniement du nunchaku, une arme que j’ai découverte depuis que je vais voir tous les films de Bruce Lee à six ou sept reprises tel un maniaque. Et, de retour rue des belles feuilles, quand je ne demande pas à Zimmermann de me montrer les mouvements des katas qu’il connaît sûrement par cœur, c’est moi qui refais mes entraînements tout en guettant son approbation – et celle de Françoise, la fille au lent sourire et aux longs cheveux bruns, qui l’accompagne parfois, et m’observe avec ce que je n’imagine pas un instant être de l’ironie.

Françoise, oui. « Comment s’appelle ce film, là, de Godard, qu’on a passé l’an dernier ? » a gentiment demandé mon père lorsqu’il a fait sa connaissance, le « on » désignait le ciné-club déjeuner-débat qu’il organise un dimanche par mois et qui réunit en majorité les profs des collèges alentour. « Pierrot le Fou, a dit ma mère. – Voilà c’est ça. Eh bien vous ressemblez à Anna Karina dans Pierrot le Fou, Françoise. » Ce qui n’était pas vrai du tout – elle serait plutôt le sosie de ma prof de maths en cinquième, celle dont les dessous dépassaient légèrement de la jupe courte durant les cours particuliers qu’elle me donnait chez elle et que je n’écoutais pas – mais Françoise l’a remercié tout de même.

Françoise n’est pas prof de maths non plus – elle étudie la philosophie et milite avec Zim au sein du même mystérieux parti révolutionnaire. En sa présence, non, plus rien ne m’arrête ! Après que Papy, d’une voix à faire trembler les vitres, a récité son poème de Baudelaire ou quelque extrait de La Légende des siècles, dont il connaît des pages par cœur, c’est à mon histrionisme qu’a droit toute la famille au moment de l’apéritif. Durant dix bonnes minutes, je me lance donc malgré moi de grands coups de nunchaku sur les doigts tout en faisant virevolter l’engin autour de ma nuque – tel Bruce Lee dans Opération Dragon –, puis, quand enfin je le pose, les mains meurtries, éventuellement une bosse sur le front, mais insensible à la douleur, c’est pour mieux dire ce que je pense, et vertement, des sujets d’actualité tels qu’ils sont déclinés par le « journal parlé » alors que nous passons à table, où je m’apprête à briller, couper la parole à tous, et donner un aperçu de ce que je serais plus tard quand moi aussi j’écrirai des livres et des articles – et chacun applaudit jusqu’à ce que l’une de mes tantes me traite en souriant de « petit coq », qu’une autre m’appelle « animal » et que même ma mère m’intime de cesser de « faire le singe ».

C’est durant l’un de ces repas, « dans le poste », comme Papy appelle l’écran rebondi de la télé noir et blanc hérissée d’une antenne en cuivre qu’il lui faut secouer toutes les demi-heures pour obtenir une image fixe, ce qu’il fait en claudiquant et pestant, c’est donc là que fait irruption, moins souriante que sur le cliché où je l’ai découverte, moins jolie aussi, à ce que je crois mais c’est sûrement à cause de l’image qui n’arrête pas de bouger, nulle autre que la jeune femme sur la photo dans le bureau – Anne Sinclair.

Ma mère est la première à réagir : « Tiens, c’est pas la fille qui est sur la deuxième chaîne, là ? Dans Ça se passe partout, la nouvelle émission ?

– Non, non, rectifie Mamy Yvonne. Tout peut arriver.

– Ah oui. Ben je la trouve bien, personnellement. Bonne personnalité. »

Durant une dizaine de minutes, du coup, tout le monde s’est tu pour regarder ce qui se passait sur l’écran. Puis :

« On me dira ce qu’on voudra », dit Taty Nénette dans le silence, une fois le reportage achevé, tandis que le retour en plateau me découvre Bernard Pivot en compagnie, pour incroyable que ça me semble, de l’autre femme sur la photo – Giroud – celle au chignon –, « mais toutes les filles de vingt ans ne sont pas pigistes à Europe, protégées de Françoise à L’Express, et journalistes à la télévision.

– Tu es remontée contre elle depuis le début, de toute façon, réplique mon oncle.

– Je l’ai observée, au journal, Charles-Henri. Je me suis pas contentée de la regarder dans les yeux ! »

Soupir de Charles-Henri :

« Pourquoi est-ce qu’une femme n’aurait pas le droit de faire carrière simplement parce qu’elle est belle ?

– Est-ce qu’elle ferait carrière si elle ne l’était pas ?

– Elle est brillante, voilà tout.

– C’est son argent qui brille. C’est son carnet d’adresses. Il y a toujours eu un commando d’amazones à L’Express. Françoise est fascinée par la grande bourgeoisie. Anne vient de là, c’est sa dernière recrue.

– Le problème, de nos jours, intervient Papy sur le ton avec lequel il a récité Baudelaire, c’est que les femmes ne savent plus ce qui les met en valeur.

– C’est bien une pensée d’homme, ça, tiens, dit ma mère.

– C’est la vérité ! Une femme aujourd’hui, elle ne te laisse même plus lui tenir la porte quand elle entre quelque part.

– Tu fais preuve de galanterie, appuie sombrement Jean-René, on te prend pour un phallocrate !

– N’exagérons pas non plus, tempère mon conciliant paternel.

– Rassure-toi, mon chéri, dit ma mère, ça ne te guette pas !

– Vous les hommes, dès qu’une femme est jolie, vous lui passez tout, reprend Nénette qui suit son idée.

– Tu es jalouse, rigole Charles-Henri, avant d’ajouter : Dis-nous un peu, Patrick, toi qui la connais bien, qu’est-ce que tu en penses ? »

Et toutes les têtes, la mienne la première, se tournent vers Patrick Zimmermann.

« Qui, Anne ? Je la connais, enfin… On était ensemble en TP à Sciences-Po, quoi. Toujours sympa d’ailleurs hein. Très marrante. Grand sens du travail en équipe. Elle la ramenait jamais.

– Mais vous êtes amis, non, tu la vois souvent ?

– Amis, je sais pas. Disons qu’elle a un petit groupe de gens de confiance autour d’elle. Je me flatte d’en faire partie. Je sais pas. On n’a pas les mêmes positions, c’est pas une révolutionnaire, mais je l’aime bien. J’aime bien sa candeur. Tu sais, Sciences-Po c’est comme Assas, tout le monde est GUD ou jeune giscardien là-bas. Et elle l’année dernière tu l’aurais vue débouler dans la cour avec ses tracts et ses enveloppes pour Mitterrand… Elle se rend pas compte ! J’ai même dû intervenir physiquement une fois ou deux », précise-t-il, mon esprit survolté l’imaginant aussitôt balançant un mawashi geri du tonnerre dans les gencives d’un fasciste qui menace « Anne » (en fait, pas tout à fait : c’est surtout moi que j’imagine à sa place).

« Mais, demande mon oncle, comment est-ce qu’elle est ? Tu es d’accord avec Annie, c’est une séductrice ou…

– Mais alors pas du tout, l’interrompt Zim. Personne de plus éloigné de la séduction. Elle accorde aucune importance à ces conneries, aucune. Je te dis, même le fric, elle est très discrète là-dessus, j’ai mis longtemps avant de savoir qu’elle avait de l’argent. Hors norme, je dirais. Pour quelqu’un de sa classe sociale, avec son éducation ? Hors norme.

– Frank, dit ma mère penchée vers moi en aparté, tu as l’air plus abruti que nature, mon petit chéri, qu’est-ce qui te prend ? Ferme la bouche, tu ressembles à un poisson mort ! »

Le temps que je me redresse, Patrick s’est mis en devoir d’illustrer son propos avec une anecdote survenue, nous dit-il, lors d’une soirée chez Marie-Claire Mendès France (l’épouse de Pierre, ma tante au ixième degré – quelqu’un qui a connu Einstein !).

« En plein dîner Robert a commencé à raconter des anecdotes du temps de leur exil à New York pendant la guerre. Il en a une avec Ingrid Bergman, ils se sont connus apparemment sur le bateau qui les ramenait en France, en 49. Anne a quoi, je sais pas, quelques mois, enfin peu importe. Et Ingrid alors elle se penche sur le berceau du bébé, elle dit, “Anne Sinclair ? Mais c’est un nom de star !” Bon. Robert criait en racontant ça, je t’assure ! Anne était pivoine d’embarras. On sort, elle dit, “Ce que c’est gênant”, elle me dit. “J’arrive jamais à l’arrêter. À l’école déjà il emmenait mes devoirs au bureau pour les lire à ses collègues !” Donc tu vois. Je veux dire j’ai mis dix minutes à lui remonter le moral. C’est pas quelqu’un qui aime être mis en avant. Pas du tout. »

Côté Schreiber : Buffalo Bill, Isadora Duncan, Charlot, Ingrid Bergman côté Sinclair. Pour elle un grand-oncle paternel déporté à Drancy, d’où il est sauvé par sa compagne intrépide, selon ce que nous a rapporté Zimmermann, pour nous, Mamyvonne franchissant pistolet au poing à l’été 44 les portes du même camp de Drancy, d’où Grand-Père allait être envoyé à Auschwitz.

Mais de retour à Ploucville – tandis que plus personne chez les Schreiber ne rate désormais un seul numéro de Tout peut arriver – pas même Papy que je soupçonne d’organiser ses journées désœuvrées en fonction de l’émission –, de retour à Ploucville, donc, où trouver dans ma pauvre existence cette combinaison d’héroïsme, de gloire sociale et d’horreur conjurée ? Auprès de Joséphine, la fille du plombier de la grand-rue ? Auprès de Sandrine ? De Véronique ? Respectivement l’aînée du garagiste rue de Pontarlier, et la fille de la chef de rayon produits frais chez Mammouth – pour ne citer que quelques-unes de celles qui, ces derniers temps, ont en cachette de ma mère remplacé Maryse, et grâce auxquelles la définition du verbe « sortir » connaît dans mon vocabulaire des mutations considérables, passant du baiser « avec la langue » aux mains « sous le soutien-gorge », et des mains « sous le soutien-gorge » aux explorations sur le lit tout en se demandant s’il convient d’aller « jusqu’au bout » ?

Carole, la première à répondre « Oui ! », à répondre « Et comment ! », Carole Pyanet, pulpeuse et sympathique fille sportive qui n’est pas contre se laisser attacher aux montants de son lit, quand je la retrouve dans sa chambre au premier étage d’une maison particulière à cinq cents mètres seulement de la nôtre, Carole est-elle au-dessus du lot ? Non, même pas ! Car le problème, voyez-vous, c’est qu’elles n’ont pas de conversation, ces filles. Carole, de loin la plus éveillée, peut discuter à fonds perdus des meilleures boîtes disco d’ici à Pontarlier, de sa prochaine étoile d’or à Courchevel ou des sautes d’humeur de Volcanic – le pur-sang que son chirurgien de père lui a payé pour son seizième anniversaire –, mais pour le reste… Songez qu’elle n’a jamais vu ne serait-ce qu’un numéro d’Apostrophes ! Pas même le jour où tonton y est allé parler de son dernier livre !

Accessoirement : le nom de Drancy lui est tout aussi inconnu. « Qu’est-ce qu’ils avaient fait ? » m’a-t-elle demandé la seule fois où j’ai évoqué la façon dont mes parents se sont cachés entre 40 et 44 avec de faux papiers. Et disant cela elle me regardait comme si, en fait de science-fiction, j’étais bel et bien l’extraterrestre que, la plupart du temps, hors la rue des belles feuilles, je me sens être. La vérité est que je n’ai pas su quoi répondre.

Non, elle n’est plus la seule, ma petite maman, à se dire qu’un garçon de mon intelligence vaut mieux que ce qui l’entoure !

Puis au cours de l’été 76 je jette mon dévolu sur celle dont ma mère et moi nous entichons presque avec la même force. Le père de Karine, chef du bureau de poste rue des Chardonnettes à Sarcelles, loue pour l’été le bungalow voisin du nôtre au VVF de Kerouan et c’est ainsi que je la rencontre – grande, brune et dénuée de maquillage. Je la rencontre, et nous ne faisons guère plus, durant ces semaines de vacances, qu’échanger quelques baisers pendant un slow, nous tenir la main sous la pinède au crépuscule tandis que je lui parle des livres que j’écrirai plus tard, et qu’elle évoque ses plaidoiries futures pour défendre les pauvres à moins qu’elle ne devienne reporter dans les pays sous dictature. L’automne venu, entre Sarcelles et Ploucville circule la complète collection des photos de David Hamilton ainsi que des couchers de soleil sur cartes postales que je fais admirer à ma mère avant de les mettre à la poste, noircies (indifféremment) des paroles de Michel Fugain, de poèmes de Baudelaire ou de textes de mon cru incluant serments éternels et projets concernant les prochaines vacances au kibboutz – en Israël où Charles-Henri connaît tout le monde et où j’ai la ferme intention d’emmener Karine. En attendant, son père – le chef des postiers – peut lire en toute tranquillité avant elle les mots fleuris et lumineux que je lui envoie. Rien de tout cela ne m’empêche de continuer de voir Carole, bien sûr. Mais viennent les vacances de fin d’années, et, durant notre rituel voyage parisien c’est Karine que je retrouve où la dépose le RER, pour la conduire rue des belles feuilles lui faire découvrir « en vrai » les héros de la famille dont elle connaît déjà (par moi) les exploits que j’ai négligé de raconter à Carole, qui d’ailleurs s’en fout. Grand-Père chenu mais encore vif, Jean-René académique et grandiose, mon oncle en garnement rigolard, les chairs parfumées et flétries de mes tantes, et bien sûr Patrick Zimmermann que maintenant, une fille à mon bras, je peux considérer comme mon presque égal. « Oh, merci, merci, dit Karine en me caressant la main à l’instant de quitter la rue des belles feuilles pour le RER qui la ramène à Sarcelles. Je suis tellement bien ici, tellement heureuse de découvrir tout ça grâce à toi. C’est comme un rêve ! »

Puis vient l’heure de saluer à mon tour Papy et Charles-Henri et tout le monde et de prendre place sur la banquette arrière de « la Titine », comme ma mère appelle la Renault 8 familiale, et, en fait de rêve, le ronflement bas et régulier du moteur, le serpent gris de l’autoroute de l’autre côté de la vitre ont bien vite raison de moi, les traits de Karine sont les premiers à s’estomper, ceux de Zimmermann ne tardent pas à suivre, tout comme le rire de mon oncle, l’humide tendresse de mes tantes et jusqu’aux envolées bravaches de Papy – tout fond et disparaît dans la confuse matière de mes songes bercés par le rythme continu de la voiture qui nous emporte loin, là-bas vers Ploucville où nous a conduits la profession de mon père et où rien ne se passe – rien, sinon le prosaïque d’une adolescence transitoire, que vient parfois relever la silhouette des héros de la famille, lorsqu’ils font leur apparition sur l’écran de télévision, dans la cuisine, comme une prolongation d’éternité.

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« Un Homme, un survivant »

 

Deux bonnes heures de retard : dix années sans les voir et c’est comme ça que tu débarques, me dis-je courant à demi entre les allées du cimetière Montparnasse vers le petit groupe qui se presse dans l’air gris de novembre autour de la tombe achetée par Grand-Père quand Mamyvonne est morte il y a quelque temps et où il est en train de la rejoindre.

C’est une concession isolée, entourée de noms inconnus, à l’extérieur du mur protégeant le carré juif où reposent les ancêtres. Silence de buée froide et de ciel bas, gravier détrempé par la pluie. Les types des pompes funèbres, leur onctuosité mécanique – ils ont disposé le cercueil sur les rails au-dessus du trou et, coincés dans l’épais coton noir de leurs vestes lustrées, attendent de le mettre en terre. Plus ou moins tout ce que je peux voir, maintenant immobile, un peu en retrait – ça, plus un morceau du bois brut sous lequel il repose, caché par la petite foule de ma famille au centre de laquelle Jean-René s’avance pour faire le discours.

« Je ne serai pas solennel, prévient-il sur un ton solennel, sa voix sourde aplatie par le froid. Mais je voudrais méditer un instant sur ce que c’est qu’être un homme. Ein Mensch on disait autrefois. Quel meilleur lieu pour le faire qu’ici devant ce cercueil ? Quel meilleur spécimen de l’espèce masculine que celui qui dans quelques instants reposera pour toujours auprès de son épouse ? »

Nénette à son bras et les mains dans les poches d’un élégant cashmere noir, Charles-Henri fixe le vide avec obstination. Mes parents sont là aussi bien sûr – ma mère avec l’air agacé comme chaque fois qu’une émotion la submerge et mon père bras ballants, le regard éperdu, si semblable au fond dans la détresse à ce qu’il était quand tout allait bien. Son théâtre, un ancien hangar, sa troupe, les comédiens qu’il pouvait trouver dans les alentours soit un bon tiers de semi-professionnels, formidable pour les animations scolaires, disait-il, c’est d’ailleurs un travail exaltant. Il faisait jouer des scènes de La Cerisaie à des gamins de troisième dans l’attente de subventions qui lui permettraient de monter la pièce tout entière. Mais il aurait composé avec n’importe quoi pour n’avoir pas à te subir, non ? Ainsi ai-je parlé voici deux soirs à la tête jaunie de Grand-Père qui seule dépassait des draps, c’était dans la chambre de Lariboisière, je m’étais introduit après l’heure des visites. Son goût pour les atermoiements des personnages de Tchekhov, tout ce tissu de conventions, de frustrations, ce catalogue d’hypocrisies et de fausseté sociale. Lumière crue du néon dans la chambre carrelée. Depuis la cour, la clarté jaune d’un lampadaire venait s’écraser contre la vitre noire. D’où venait son intérêt pour les échecs et les humiliations de ceux qui cherchent une issue au conformisme, ai-je dit à Grand-Père, les révoltés trahis par leur nature, ceux qui se battent pour vivre une vie plus haute, plus forte et vibrante et finissent défaits par la force de tout ce qui les entoure – ainsi que Tchekhov s’emploie à les décrire avec tant d’insistance ? Pourquoi se détournait-il à ce point des êtres solaires, ton fils ? Pourquoi fuyait-il les vainqueurs tels que, par exemple, toi ?

« André Schreiber. Grand-Père. Papy, entame Jean-René pendant ce temps. Un homme qui battit le record du cent mètres en onze secondes pendant son service militaire. Un homme qui par trois fois risqua sa vie en duel. Qui, rédacteur en chef à Forces, en pleine crise mondiale sut abreuver l’aride matière de la finance aux sources d’une vaste culture. »

Un homme intraitable et dur, un homme à la brutalité sauvage. À qui l’aîné apportait chaque semaine ses articles à peine imprimés pour qu’il les examine et les juge – Extraordinaire, mon petit. Extraordinaire. Mais tu vois à ta place moi je – Lui, il. Un homme dont le cadet avait choisi d’enterrer toute ambition dans l’espoir d’enfin respirer par lui-même, non que la distance ait suffi.

« Et c’est ce même homme que j’ai vu enfermé dans son appartement du cinquième sans ascenseur continue Jean-René. Ce même homme qui, prisonnier de son arthrite et d’un cœur affaibli, se traînait, ahanant, le long des couloirs. Moderne Anchise à bientôt quatre-vingt-dix ans luttant contre la mort une fois de plus. »

Kruger a tenu à venir, et Zimmermann bien sûr – là-bas à gauche, non loin d’une jeune femme solitaire qui fait l’effet de s’être trompée d’enterrement.

« Une fois de plus, oui. Une fois de plus. Car Papy, comme nous l’appelions avec affection. Papy journaliste puis administrateur de sociétés, Papy écrivain et poète, notre Victor Hugo, ami des grands, amant des livres et amoureux des femmes, Papy qu’une énergie vitale extraordinaire n’empêcha jamais d’être un père exemplaire et un mari dévoué, Papy avant toute autre chose était un survivant. »

Papy qui nous reçut rue des belles feuilles, Julia et moi – en quoi, 1980 ? Julia étant la femme avec qui je vivais alors en province, Qu’est-ce que vous faites avec ce môme ? lui dit-il, mettant sa main sur la sienne tandis que j’étais à la salle de bains. Dix ans de moins ma chère mademoiselle et je vous invitais demain soir seul à seul. Je l’aurais fait, croyez-le, je n’aurais pas hésité une seconde. En ma présence. Mon grand-père. Julia – okay : fille d’ouvriers, prof en collège technique et divorcée – bon. Le manque d’expérience est le manque d’expérience. Mais tout de même ! J’avais pour elle largué mes études, Papy ! J’avais claqué la porte de la maison familiale et ça le jour de mes dix-huit ans, j’étais sérieux, ai-je dit à la tête jaune et nue de Grand-Père posée sur l’oreiller blanc. J’étais ton petit-fils. Je t’envoyais encore mes poèmes, à l’époque, entre parenthèses. Ceux que je n’écrivais plus pour Karine mais pour toi. Toi. Que tu les juges à l’aune où tu jugeais Charles-Henri – à l’aune de ta « vaste culture » comme dit si bien Jean-René.

« De Montluc où seul un miracle fit qu’il ne fut pas sur-le-champ fusillé. Où un second miracle lui permit de ne point tomber entre les mains de l’infâme Barbie. De Montluc à Drancy où tout était prêt pour sa déportation. Combien de fois a-t-il échappé à la mort ? »

« Oh. Pauvre chou. C’est vrai que vous êtes si spéciaux dans ta famille. Ça n’arrive jamais chez vous, hein. Abuser de quelqu’un c’est bon pour les ploucs, les ouvriers. Et puis c’est privé, trop prosaïque, il n’y a pas de grandes idées là-dedans, c’est pas intéressant. – Julia, mais qu’est-ce que tu racontes ? » Ça dans le métro, de retour à l’hôtel après qu’elle m’eut raconté ce qui venait de se produire. « Il n’a pas abusé de toi ! ai-je crié pour surmonter le boucan des roues amplifié par le tunnel. Même s’il a fait ce que tu dis… – Même ? – Une phrase, un geste. Je veux dire déplacés d’accord, mais. – De toi, Frank. – Comment ? – De toi, a-t-elle répété. C’est de toi qu’il a abusé. »

La rame décélérait, entrait dans la station. Une dame blonde est venue s’asseoir, un teckel entre les bras. Il y avait un type en imperméable adossé contre la barre derrière nous et deux adolescents en vis-à-vis sur les banquettes toutes proches, une guitare folk posée entre eux à la verticale. « Tout à l’heure dans l’entrée pendant qu’on lui disait au revoir, a-t-elle dit plus doucement. Tu me croirais si je te disais qu’il a recommencé ? Il a posé sa main sur mes fesses, figure-toi. Avec un sourire, oh, solaire. Littéralement sous tes yeux. Sauf que tu regardais ailleurs. » Et je ne rêvais pas, elle riait en racontant ça. Le métro est reparti. Une fois dans le tunnel je me suis vu dans la vitre avec mes cheveux bouclés, ma finesse de traits et d’allure qui me faisait ressembler au Tazzio du film de Visconti, mon air d’avoir quatorze ans bien que j’en eusse presque vingt.

« À Drancy, déclame Jean-René. À Drancy son départ pour Auschwitz était une question de jours. »

Est-ce pour ça, Papy ? À cause de mes allures d’éphèbe ? lui ai-je demandé, ils descendaient le corps le lendemain à la morgue, c’était ma seule chance de le voir avant les funérailles, ainsi que je l’avais plaidé quelques minutes plus tôt face à l’infirmière de nuit. Parce que je n’étais pas assez mec à ton goût ? Pour ça que tu te croyais tout permis ? Ou bien parce qu’elle était de province et prol – ou pour tout ça en même temps ? Ou faut-il supposer que tu t’es conduit de la même manière avec toute ta descendance ? J’aimerais savoir. J’aimerais savoir laquelle de ces deux idées je suis censé considérer comme la pire.

Okay, rien de tout ça n’avait d’importance, un geste aussi anodin que je l’étais moi-même à l’époque, j’en ferais d’ailleurs sans doute autant à ta place aujourd’hui. Sans compter que ça a dû lui paraître flatteur, d’où son rire, surtout au terme de ce déjeuner passé pour l’essentiel à t’écouter discourir. Moi j’avais l’habitude mais elle, en un sens on était venus pour ça. Le disque rayé de tes nuits fabuleuses – le Shéhérazade le Poisson d’or Maxim’s avec Marthe Hanau et puis Joseph Kessel – et une fois Stavisky –, ai-je dit à Grand-Père. J’avais appris sa mort par un coup de fil de ma mère et j’étais venu aussitôt. Il lui parla aussi d’André Breton, je crois bien. Julia raffolait de Breton au point de faire lire à ses BTS techno chaque année L’Amour fou. Oui, que tu lui fasses du gringue n’a pas dû lui déplaire, ai-je dit les yeux sur le crâne de Grand-Père aux chairs creusées par la mort. La suite l’a bien prouvé elle n’avait rien contre un certain machisme. Ses protestations ses railleries son rire, dans le métro du retour – rien à voir avec toi ni avec ce petit incident ridicule aurais-tu dit, ai-je dit à Grand-Père. Ce n’est pas le geste qui l’avait humiliée mais le fait que tu aies pu le faire. C’est pourquoi elle ne t’en voulait pas à toi mais à moi. Et plus encore elle s’en voulait à elle. Une fille qui avait eu des ambitions d’actrice. Animatrice du club théâtre au collège et puis en Sorbonne un stage avec Grotowski, deux rencontres avec Julian Beck elle allait rejoindre le Living Theatre. La perspective de tout envoyer balader, vivre au moins quelque temps, parcourir le monde. Combien étaient-ils à tenter l’expérience, dans la foulée de 68. Et c’est ce qu’elle avait failli faire. Le cran lui a manqué, elle n’y a pas vraiment cru. Mais elle gardait de la scène une nostalgie assez forte pour céder chaque année au plaisir des stages amateurs qu’organisait mon père sur son fameux Tchekhov – et où je l’ai rencontrée. Un peu redondant, peut-être, Tchekhov à Ploucville ? Et pourtant, pourtant. Bien sûr qu’elle ne pouvait qu’être attirée par quelqu’un « ayant grandi dans la culture ». Bien sûr qu’elle fut flattée par tes marques d’intérêt et s’en détesta d’autant plus.

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