Une matière inflammable
Une matière inflammable
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
Les yeux de Paula avaient différentes profondeurs. Celle avec laquelle elle m’examina un instant sans bouger était plate, fixe, opaque, une attente de pierre ou de lave durcie. « Tu veux un café ? dit-elle en s’écartant pour me laisser entrer. Il ne faut pas t’attacher à moi, Frank, je te l’ai dit, déjà », ajouta-t-elle tandis que je lui emboîtais le pas.
Elle se mit en devoir de remplir la cafetière.
« Tu me laisses venir chez toi, tu m’écoutes quand j’en ai besoin et je trouve ça merveilleux. Merveilleux, répéta-t-elle en me lançant un sourire qui me déplut. Tu comprends certaines choses. Pas tout, mais certaines choses. Et c’est déjà énorme. Je n’ai jamais eu ça jusqu’ici. Mais j’ai aussi besoin de solitude. J’ai besoin de me retrouver. Parfois j’ai juste envie de partir. Patrick sait ça, il est habitué. C’est l’un de nos accords depuis qu’on vit ensemble. Quelquefois je boucle mon sac et je pars n’importe où. Je ne le préviens pas, il ne sait pas où je vais ni quand je reviens. Il sait juste que ça ne dure pas longtemps. Se réveiller dans un hôtel inconnu, dans un lieu inconnu. C’est vertigineux pour moi. Je me dis que dehors, personne ne comprendra ce que je dis hormis le réceptionniste à l’anglais de bazar. Ne plus être comprise. Vivre sans identité. Sans langage. Passer des journées entières entourée d’inconnus qui parlent des langues étrangères. Je sais que je peux me perdre et c’est une tentation. C’est un décrochage. C’est le présent pur, hors langage, hors les mots. L’Asie offre un terrain inégalé pour ça tu sais. Taïwan. Macao. Macao tu devrais y aller. C’est fabuleux. Fabuleux ! Tu prends du sucre ? »
Sans répondre, je la regardais verser le café dans la tasse comme s’il s’agissait d’un spectacle extraordinaire et ça l’était, en un sens. Ça l’était.
« Tu aurais pu me prévenir, ai-je dit dans un souffle, comprenant que j’avais la réponse à la question que je n’avais pas posée.
– Ça ne compte pas, Frank, répondit-elle avec légèreté – car elle n’en était pas là, elle ne savait pas que je savais. Ça ne compte pas si je préviens. Ça cesse d’être une disparition. Et puis pourquoi ? Quand j’ai l’impression que je m’assèche, je t’appelle, tu m’offres ton oasis de dialogue et ça me ressource, oui. Ça me fait un bien fou. Mais ça ne te donne pas de droits sur moi. Je n’ai pas d’obligation à te dire ce que je fais, où je vais, avec qui. Nous ne sommes pas ensemble. Nous ne sommes pas un couple. Tiens. Bois ton café pendant qu’il est chaud. Après je te chasse hein, j’ai du travail.
– Avec qui, dis-je, recevant dans le creux de la main la tasse qu’elle me tendait.
– Comment ?
– Ce que tu fais, où tu vas et avec qui. Je viens de comprendre. Tu couches avec Strauss, non ? Vous étiez ensemble à Taïwan. Ne me prends pas pour un imbécile. Patrick te l’a demandé, c’est pour ton plaisir personnel ou les deux ? »
Les secondes de silence qui suivirent sont celles qui me restent avec le plus de netteté quand je repense à cette scène. C’est en voyant le visage de Paula qui se décomposait avec lenteur et devenait livide et gris, que j’ai pris conscience de ce que je venais de dire – sans y penser, sans réfléchir, sans savoir que j’allais le dire. Est-ce ainsi que fonctionne une rumeur ? Il avait fallu qu’elle disparaisse à nouveau pour que l’idée se fasse jour, il avait fallu qu’elle mentionne Taïwan, où il se trouvait, mais ces indices n’avaient fait que mettre en mots, dans ma tête – ces fameux mots dont tout dépend –, le balbutiement débile qui s’y trouvait déjà depuis Dieu sait quand.
Oui. À peine articulée maintenant, cette phrase annihilant toute vraisemblance s’inscrivait entre nous comme la vérité même, elle était devenue plus réelle que toute réalité avec laquelle Paula aurait voulu la démentir.
Elle a eu l’air de le comprendre, d’ailleurs, parce qu’elle n’a pas cherché à le faire. Elle avait baissé les yeux sur le carrelage. Toute la violence flamboyante que je savais d’elle sans en avoir jamais été le témoin brûlait ses pupilles quand elle a relevé la tête pour dire, d’une voix de ventre très basse de fureur contenue :
« Sors d’ici. Je ne veux plus jamais te voir. »
Et c’est ce que j’ai fait – après une ultime seconde passée à la regarder tout en me demandant s’il convenait que je m’excuse ou que je la gifle, au contraire. Posant sur le comptoir de la cuisine américaine ma tasse aux trois quarts pleine, je suis sorti.
Colère de l’avoir perdue, honte à l’idée de m’être si grossièrement trompé : je suis passé par tous les états possibles au cours des semaines suivantes. Je lui ai même écrit une longue lettre où je lui demandais pardon et où, avec une sincérité discutable, je me mis à évoquer mes « problèmes psychologiques », mon éducation, l’attitude de Zimmermann dès que Strauss entrait dans la conversation – cette ambiance équivoque, toute de testostérone et de compromission vague.
Elle ne me répondit pas.
En mars 1993, conformément au pronostic de Paula, la gauche a perdu les législatives et Strauss son poste ministériel.
Le bouquin de Zim sur Mendès France est sorti un mois plus tard et, bien que non couronné d’un prix, cette fois-ci, il a connu en librairie le même succès que l’ouvrage sur Bentham.
Je ne me suis pas rendu au cocktail de lancement, cette fois-ci, et j’ai cessé toute collaboration avec Zimmermann.
À l’automne, Lise a commencé à parler de vie commune. Nous nous sommes installés tous les deux, mais ça n’a pas tenu – nous avons vite cessé de faire l’amour, je l’ai rapidement trompée. Après une rupture sans heurt, j’ai eu l’occasion de partir quelque temps vivre à l’étranger, et à mon retour, j’ai publié mes premiers livres.
En 1995, Strauss est devenu maire de Sarcelles et, en 1997, ministre de l’Économie. Il a été contraint à la démission deux ans plus tard du fait de son implication dans plusieurs dossiers pénaux dont l’affaire dite « de la MNEF » – la mutuelle étudiante, dirigée par d’anciens membres de l’OCI, auprès de laquelle il officiait comme consultant. En novembre 2001, le tribunal correctionnel de Paris l’a relaxé de tous ses chefs d’inculpation.
Je n’ai jamais revu Paulina Wallich.
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Deux lettres
Paris, 18 août 2006
Chère Paula,
J’ai commencé Une matière inflammable, comme d’habitude,
c’est-à-dire sans trop savoir où j’allais ni me poser la question de ce que j’en ferais une fois terminé.
Que tu sois la dernière personne dont je puisse en solliciter la
lecture et l’avis n’empêche pas que tu sois aussi, malheureusement, la seule. Voilà pourquoi je te l’envoie donc. N’hésite pas à me faire part de ce que tu penses même brutalement.
Pour ma part, j’ignore si l’actualité a ravivé certains souvenirs ;
si, à quarante-sept ans, j’ai cédé comme tout le monde au besoin de me retourner sur certains nœuds de ma vie pour tâcher d’en mesurer l’importance – après leur en avoir donné beaucoup trop à l’époque et peut-être pas suffisamment par la suite. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est de ce qui se passerait si je portais chez mon éditeur ces pages aussi peu satisfaisantes à mes yeux qu’impubliables en l’état : il sauterait dessus tout en me demandant de les reprendre pour en faire ressortir l’aspect politique et je m’y refuse.
Pour moi, si ce livre est inachevé, c’est qu’il est le récit de
quelque chose qui entre nous est resté suspendu. Amour : le mot me gêne par son imprécision et puis nous étions trop pétris de contradictions l’un et l’autre, trop tiraillés entre désir
d’appartenance et vitalité de la rupture pour réaliser ce qui nous arrivait si c’est le cas. Tu me diras (peut-être) que rencontrer quelqu’un revient le plus souvent à n’être pas prêt pour le faire, justement, que c’est la raison pour laquelle échouent la plupart des histoires et que c’est même à ça qu’on les reconnaît. C’est possible. Possible, oui, qu’aimer ne soit rien d’autre que la reconnaissance d’une possibilité d’aimer – un signe de la main depuis le rivage de ce que l’on est vers le large de ce que l’on pourrait devenir si. Mais c’est justement pourquoi j’ai écrit ce livre, c’est la raison pour laquelle il est inachevé – et c’est aussi pourquoi je te l’envoie – à toi et toi seule. Nous n’étions pas prêts, et si ce livre a quoi que ce soit de politique, selon moi, c’est dans l’analyse sous-jacente des raisons de cette impasse en chacun de nous – dans l’analyse de nos conflits d’intérêts intimes, si tu veux, plutôt que dans je ne sais quel contexte en toile de fond.
Une dernière chose – avant que tu tournes la première page ou
me renvoies ce manuscrit sans l’avoir ouvert, ce que je comprendrais parfaitement.
J’aimerais me dire que celle à qui je l’adresse, et donne ainsi sur
lui droit de vie et de mort, n’est pas la professeure à l’ESSEC Paulina Zimmermann auteure de deux ouvrages d’histoire sur la civilité galante au e XVII siècle, épouse d’un économiste aujourd’hui distingué du Parti socialiste et mère d’un enfant qui fait sa bar-mitsva cet automne – à l’heure plus que probable où le Parti désignera pour candidat aux présidentielles nul autre que l’ex-mentor de son mari.
J’aimerais me dire que mon unique lectrice est, encore et
toujours, Paula Wallich, la jeune femme que j’ai connue et que j’essaie de rendre à elle-même dans ces pages – sauvage, fragile, cherchant l’échappée – en quête d’une issue que je n’ai pas su lui procurer.
C’est à elle que je dédierai ce livre, si jamais il voit le jour,
comme je dédie cette lettre, et chaque pensée qu’il m’arrive d’avoir lorsque, parfois, je pense à toi.
Frank
Marrakech, le 6 novembre 2006
Mon père est mort il y a deux mois, il y a deux mois aujourd’hui
même, ça n’aurait pas dû me surprendre, j’allais régulièrement le voir à Jérusalem depuis sa maladie, une leucémie lymphoïde chronique, on appelle ça une leucémie de vieillard.
Durant les deux dernières années, chaque fois que j’étais sur
place, j’ai tenu à être celle qui l’emmènerait à l’hôpital Hadassah faire son hémogramme.
Soixante-dix-neuf ans, une ville en quasi-état de guerre – chez
lui, depuis le jardin, au beau milieu de l’après-midi, il nous arrivait de prendre le thé au son des tirs d’hélicoptères – mais il ne supportait toujours pas de se faire conduire où que ce soit sans se plaindre. Et pas par sa fille.
On faisait le trajet, lui mutique ou bougonnant contre la
circulation, et moi avec ce que je pouvais de conversation normale, les progrès de Jonathan à l’École alsacienne, la carrière de Patrick, plus rarement la mienne. De la galanterie au libertinage sorti aux PUF je commençais mon séminaire à l’ESSEC, je lui racontais ça tout en m’efforçant de suivre le plan de circulation posé sur le tableau de bord mis au point par Mikaël. Mikaël n’a jamais pris la peine d’emmener papa à l’hôpital mais ça ne l’empêchait pas d’avoir son idée sur la manière de s’y rendre. Il pensait que transformer la ville en labyrinthe permettait d’échapper plus sûrement aux attentats terroristes. Chaque jour pendant trois ans sur les cartes de la ville il a cherché à prévoir les attaques-suicides à partir de celles déjà survenues. Il dessinait les trajets selon des calculs compliqués. Il y avait des plans pour ses filles, pour sa femme, en fonction de leurs déplacements respectifs. Des plans et
un certain nombre d’instructions parfaitement impraticables, parce que essaie de ne jamais t’arrêter à proximité d’un autobus au feu rouge, par exemple, dans une ville ou les bus sont légion et les feux de circulation presque aussi nombreux. Mais il m’appelait sur le portable pour vérifier que je suivais bien le chemin qu’il avait mis au point et lui désobéir était hors de question. Même si mon père trouvait ça ridicule. À chaque appel de Mikaël je l’entendais grommeler sur la banquette arrière. À chaque hésitation de ma part également. Il est vrai qu’il trouvait tout ridicule et pas seulement depuis sa maladie. Un jour il y a de ça des années, on était en vacances à Florence, ma mère a voulu dîner dans un restaurant un peu sombre, le genre trattoria aux lumières tamisées. Il a tout de suite haussé les épaules. Qu’est-ce qu’ils essaient de cacher, disait-il, pourquoi n’y a-t-il pas de lumières ? Et ce n’était pas de l’humour, il posait sérieusement la question. Résultat, on a fini dans une brasserie minable éclairée au néon. J’ai plein d’anecdotes de ce genre à son sujet, comme la fois où un chauffeur de taxi a ramené à la maison le porte-monnaie que ma mère avait fait tomber dans sa voiture, et qu’il a failli se jeter sur le malheureux type, et appeler la police. Il croyait qu’il avait volé le porte-monnaie. Il était comme ça, mon père. Hostile. C’était sa manière de se sentir responsable. Il pensait que tout était dangereux, que ni ma mère ni mon frère ni moi n’avions les capacités d’affronter les puissances mauvaises qui régissent ce monde. Il fallait qu’il s’occupe de tout. Et quand il a été malade et qu’il n’a plus pu s’occuper de rien justement, il est devenu pire encore.
Pourquoi je prenais la peine de venir, franchement, je me pose
encore la question. Comme si on allait se parler plus ou mieux lui et moi du seul fait qu’augmentait le nombre de ses globules blancs, comme s’il allait mieux comprendre pourquoi j’ai voulu lui échapper, comme si j’allais lui pardonner d’être qui nous sommes.
« N’écoute pas ton frère, Paulina. Tourne à gauche, Paulina. Où
est-ce que tu as mis ma veste, Paulina ? » Paulina. Oui.
C’est comme ça qu’on m’appelle en Israël mais moi, ça me fait
chaque fois l’effet de porter un nom d’emprunt. La “vraie” Paulina,
la Paulina d’origine, si je puis dire, on ne sait pas grand-chose d’elle. Je ne t’ai jamais raconté ça ? Ça remonte à la guerre. Ma grand-mère avait eu une aventure avec un soldat allemand dans les années vingt et quand elle et mon père ont été transférés dans le ghetto en 40, le type avait été nommé commandant militaire de la Wehrmacht à Varsovie si bien qu’elle a pu s’arranger, si dingue que ça paraisse, elle a obtenu de lui des licences pour ouvrir deux bistrots et une salle de café-théâtre. Dans le ghetto. Tout le monde venait. C’était plein tous les soirs, même sans chauffage. Quand les nazis coupaient le courant les spectacles se donnaient à la bougie. C’est comme ça que ma grand-mère a joué dans un truc qui s’appelait La Théorie des rêves de Freud. Elle a fait en yiddish une lecture de Britannicus et du Cid et même des Fables de La Fontaine (ne me demande pas comment ils s’arrangeaient pour les alexandrins). Mon père, lui, faisait le vélo-taxi dans les rues du ghetto et le soir, pour approvisionner ma grand-mère en thé ou en slivovitz, et la Résistance en flingues, il trafiquait avec les Russes et la pègre polonaise qui étaient les seuls à pouvoir entrer et sortir plus ou moins à leur guise. Bref. Quelque part dans ce merdier surgit l’amour en la personne d’une Paulina Meyerson-Baker. Rousse, dix-huit ans comme mon père, chanteuse de cabaret à ce qu’il semble. Et c’est tout. Elle disparaît entre la place du Transfert, où les gens crevaient du typhus comme des mouches en attendant d’être entassés dans les wagons plombés, et une chambre à gaz. Je ne suis même pas sûre que la passion que mon père dit avoir eue pour elle n’est pas un embellissement après coup. En tout cas il m’a donné son nom. Avant de passer le restant de ses jours à m’accabler de reproches. Les gens de sa génération étaient des contradictions ambulantes, de toute façon, pourquoi devrais-je être moins cinglée ou plus cohérente ?
Il y a deux ans il a développé une résistance au mésylate
d’imatinib. C’est le médicament qui lui permettait de garder sa leucémie à un niveau contrôlable, moyennant quelques nausées. Son taux de lymphocytes s’est mis à grimper de façon spectaculaire. Fièvre, sueurs, ganglions, crises d’épuisement, tout le cirque. On a
vite dû prendre une infirmière à domicile, avec mon frère. On a commencé des transfusions. Mikaël venait le voir aussi souvent que possible, mais ça n’avait rien d’évident parce qu’il habite Beit El maintenant en pleine Cisjordanie et les routes étaient dangereuses au début des années deux mille. C’est pourquoi j’ai commencé à me rendre sur place un week-end par mois.
Les transfusions agissaient une quinzaine de jours, ça lui
nettoyait le sang, il retrouvait une certaine énergie. Avant de retomber peu à peu jusqu’à une forme d’épuisement léthargique l’empêchant de faire quoi que ce soit d’autre toute la journée que se traîner du lit jusqu’à la télévision sans rien avaler, et alors il était temps de retourner à l’hôpital, temps de traverser le nouveau labyrinthe dessiné par mon frère.
Donc, non, je n’ai pas été surprise quand début août, alors qu’on
l’hospitalisait pour une nouvelle transfusion, Mikaël m’a appelée pour me prévenir que papa cette fois n’en sortirait pas, qu’il n’avait plus que quelques jours à vivre et que je pouvais réserver mon billet. Mentalement j’étais prête. J’étais même soulagée.
Sauf que prête ou non, quand il s’agit des parents vient toujours
l’instant où tu es prise à revers. Pour moi, ç’a été pendant shiva, la semaine de deuil. On était tous enfermés dans la maison à ne rien faire, comme l’exige la coutume, il y avait là Patrick et toute la famille de mon frère et Uri, qui est le dernier oncle encore en vie du côté de ma mère. On commençait à faire le tri de ce qu’on allait garder ou non des affaires de papa, et en farfouillant dans son bureau je suis tombée sur mes livres. Ça m’a semblé incroyable. Parce que ce ne sont vraiment pas des best-sellers, tu sais, juste des petits bouquins universitaires qu’on trouve difficilement même à Paris. J’ignore comment il s’est débrouillé pour se tenir au courant de leur parution. Alors qu’il ne m’en avait jamais touché mot, j’ai toujours cru qu’il ne savait pas que j’écrivais. J’avais demandé à Patrick de ne pas le lui dire. Je pensais que dans le cas contraire, si par hasard il l’avait appris, il s’en serait foutu complètement ou alors il aurait trouvé le sarcasme idéal pour me décourager de poursuivre et je n’avais pas envie de faire face à ça. Eh bien, Frank.
Ce que ni la vision de son corps sur le lit ni le kaddish au cimetière ni le rabbin déchirant mon vêtement n’avaient accompli, ces deux petits livres rangés à part dans sa bibliothèque y sont parvenus. J’ai fondu en larmes. Ce n’est pas ridicule ? Des larmes de joie et de fureur, je pleurais et je l’insultais, je pensais, voilà le genre de type dont je viens. Sans place même lorsqu’ils se posent quelque part, sans mot pour exprimer ce qu’ils ressentent, sans propriété même lorsqu’ils construisent quelque chose. Et puis un jour ils disparaissent. Et il ne reste rien, rien. Un nom sur une tombe, quelques vestiges témoins de leur lutte et de leur fuite et c’est tout. Et ça me bouleverse, et ça me dégoûte profondément. Tu sais qu’il avait fait tant de donation avant sa mort que tout était déjà dispersé ? Il n’a rien laissé derrière lui. Au grand dam de Patrick, d’ailleurs, je crois qu’il comptait un peu sur la mort de papa pour se renflouer après ses investissements malheureux ces dernières années. Mais passons.
Ah, Frank ! On ne s’est pas parlé depuis quinze ans, je ne vois
pas bien ce qui me pousse à te raconter ça. Je ne vois pas bien pourquoi je t’écris, en fait, je m’étais jurée de ne pas le faire. Je ne sais pas. Je suis peut-être plus émue que je ne veux l’admettre par ton manuscrit ou bien c’est la mort de mon père qui me travaille ou les deux. Dans la chambre, Patrick ronfle et moi, l’insomniaque, je me suis réfugiée dans le patio gonflé de nuit et de silence de nos « appartements », comme on appelle les pièces délirantes qui nous sont réservées chaque fois que nous venons ici. Qui ne connaît pas cet endroit ne sait pas ce que c’est que le luxe, mon ami, laisse-moi te le dire. Curieux que personne parmi la foule de personnalités qui vient là régulièrement n’ait jamais décrit ces lieux publiquement. On n’en parle pas. On appelle ça la sphère privée. Non que cela me dérange, pas du tout. Mais c’est pour dire. Les pudeurs de bénitier pour l’argent, chez tous ces gens de gauche que Patrick fréquente – et moi aussi par capillarité ! C’est bien la seule chose qui me choque, au fond. Tellement catho. Certains week-ends Patrick part claquer des dizaines de milliers d’euros à Las Vegas dans des virées entre mecs avant de revenir le lundi matin discuter pouvoir d’achat
rue de Solférino. J’ignore où il trouve l’argent entre parenthèses. Mais si je le lui fais remarquer, il prend une mine de conspirateur. Ce n’est pas lui. C’est un autre Patrick. Il me fait rire. Tu crois que tous les gens de gauche sont bipolaires comme ça, dans les sphères du pouvoir ? Enfin il est vrai que ça défie toute description, ce riad. Il est peut-être conçu pour ça d’ailleurs. Pour intimider, pour faire taire. Comment dire quoi que ce soit d’un lieu qui te dépasse à ce point quand la propriétaire fait tout pour te laisser croire qu’elle te traite en égal ? Ca crée une dissonance cognitive. Tu ne sais pas comment réagir.
En tout cas je ne vais pas m’y risquer, moi non plus, pas dans une
lettre à un « vrai » écrivain. Puisque c’est ce que tu es devenu. Oui. Oui bien sûr, je t’ai lu. Pourquoi je ne voulais pas te répondre, pourquoi j’essaie encore de ne pas le faire ? D’abord, je ne vois pas quoi dire. Ça m’a émue, bien sûr, le portrait que tu fais de toi, de nous – surtout de toi, en fait. Mais en même temps, trop de choses ne correspondent pas à ce dont je me souviens pour que mes critiques aient le moindre sens. Alors je sais bien que l’écriture fonctionne à rebours de la psychanalyse, que les écrivains puisent leur inspiration dans ce qui ne marche pas plutôt que l’inverse et que le jeu consiste à exagérer logiquement les contradictions ou les conflits intérieurs que, dans la vie courante, on s’efforce plutôt d’aplanir. Etc., etc. Oui. Et je ne prétends pas non plus que tout soit faux dans ce que tu montres ; mais tout de même.
Le silence. Je crois que c’est ça qui m’empêche de trouver le
sommeil. Ca me fait gamberger et je t’écris. Je vais t’expliquer ce qui me gêne dans ton livre.
Prends l’incident chez ton grand-père qui met le feu aux poudres.
Tu te décris à vingt ans suffisamment fragile et plein de ressentiment filial (et suffisamment peu sûr de toi et de ton apparence) pour sauter sur les accusations de Julia et en faire une montagne. En même temps, tu te montres à trente ans dissertant avec distance sur le plaisir flatteur qu’elle a pu retirer de toute l’histoire. Bien. Mais jamais tu n’envisages qu’elle ait pu tout inventer. Pourtant, ça me semble assez plausible, à moi, surtout si
vos relations étaient bien telles que tu les décris. Après deux années de vie commune, compte tenu de la différence d’âge et des espoirs qu’elle avait mis en toi pour se refaire, tu la décevais tellement qu’elle a très bien pu vouloir exagérer à ton intention les simples marques de courtoisie, peut-être un peu appuyées, il est vrai, auxquelles se serait livré en sa présence n’importe quel bourgeois parisien de la génération de ton grand-père au fait des bonnes manières – et auxquelles elle n’était pas habituée. Sauf que l’homme mûr qui se penche sur ses souvenirs en 2005 ou 2006, si c’est bien l’époque à laquelle tu as écrit ça, l’auteur qui se met en scène dénudant le cadavre de son grand-père dans une chambre d’hôpital – cet homme-là doit croire au fond de lui qu’il s’est bel et bien passé quelque chose d’inapproprié ce jour-là rue des belles feuilles ne serait-ce que pour donner à sa brutalité un motif légitime, et à son texte le poids d’intensité dramatique nécessaire. (Tout comme tu crois sans doute encore sans le dire à la véracité de ma relation avec “le ministre”, comme tu appelles Dominique dans ces pages, un point que je n’ai pas même l’intention de discuter). Et, vois-tu, c’est ça que je te reproche. Tu prends parti sans le dire, et je trouve qu’il y a là un manque d’« authenticité » au moins littéraire, pour employer un mot qui t’est cher.
Moi, si j’étais à ta place et si je me posais des questions sur ce
que j’ai fait de ma jeunesse, je commencerais par un constat bien plus simple : avant l’Emma Bovary de Jérusalem, selon le charmant surnom dont tu m’affubles, il y a la Mouette de Ploucville. Je ne crois pas que ce soit une coïncidence, vois-tu, pas dans le parcours d’un homme qui fait du conflit Paris-Province une telle métaphore des déchirements masculins. Donc avant celle qui jouait la comédie sans le vouloir (c’est-à-dire moi, d’après toi), il y a l’apprentie actrice restée à quai de l’existence. Deux femmes insatisfaites. Deux femmes blessées, instables, deux femmes qui cherchent à se fuir et se cognent aux limites de leurs provinces intérieures et de leur masochisme. Ce qui me dérange vois-tu là-dedans, ce n’est pas seulement que tu me mettes au niveau de cette fille, pas seulement ce parallèle féminin un peu trop artificiellement construit en
opposition au venin d’une corruption mentale qui te semble être l’essence de la vie parisienne – même si je trouve bizarre, sous ta plume, une telle nostalgie pour les lieux communs rousseauistes pour être franche. Ce qui me dérange, c’est le statut que tu me confères dans ce partage des rôles. À te lire, on dirait que mon pire travers consiste à vouloir mener une existence digne d’intérêt ! Si je cesse d’être la petite Yérushalamite errante et rebelle, un peu paumée, alors c’est forcément pour devenir l’épouse mi-dupe et mi-intrigante d’un courtisan mondain de seconde catégorie. Qu’est-ce qui me vaut cette double peine, exactement ? Pourquoi n’aurais-je pas le droit à une existence libre, autonome et heureuse ? Ce que la France pouvait représenter pour une Israélienne de ma génération est l’une des nombreuses choses que tu oublies à mon sujet. Après la guerre du Liban, quand tant de jeunes qui en avaient les moyens ont commencé de s’expatrier face à la montée de la droite et des partis religieux, ce n’était pas parce que nous étions « en crise » ou paumés. C’était parce que nous commencions à chercher ailleurs l’aspiration à l’universel dans lequel nous avions grandi. Certains ont choisi New York ou Londres ou Los Angeles mais pour moi, cet ailleurs ne pouvait être que le pays de la Révolution, de la laïcité, et du code civil napoléonien qui a permis, entre autres choses, l’émancipation des Juifs que tu as l’air de tant critiquer. (Oui, moi aussi je me suis bien amusée, dans les premières pages, avec ta satire des petites mythologies qu’on trouve dans la plupart des familles juives. Mais faut-il pour autant y voir tout ce que tu as l’air d’y trouver ?)Aujourd’hui c’est à Paris que vit une Paula émancipée, bien dans sa peau, qui écrit ses livres, donne ses cours à l’ESSEC, élève son fils français – et, oui, milite au Parti socialiste, elle aussi, même si elle est un peu acerbe sur certains travers des gens de gauche. Une Paula dont tu ignores tout, et je me suis demandé en te lisant, si ton livre n’était pas une forme d’aveuglement volontaire, une façon de nier un mode de vie sans doute trop « bourgeois » à tes yeux.
Et puis, excuse-moi, mais d’où te vient une telle fascination pour
les charmes du pathos féminin ? Dans un passage sur lequel il vaut
mieux que je m’abstienne de tout commentaire, tu cites, je suppose avec ironie, Walter Scott et Ivanhoé. Mais on dirait que c’est toi qui cherches la position du chevalier servant auprès de femmes que tu imagines mal en point. Cet autoportrait est ce qui m’a le plus surprise. Je te l’ai dit j’ai des doutes sur ta quête d’authenticité. Si c’est ça qui te faisait disparaître de ma vie sans prévenir, alors je suis complètement passée à côté. Je n’ai rien vu. Pour moi, tu étais un jeune homme très charmant, serein, sûr de lui, un peu plus jeune que moi ce qui me changeait, et aussi quelqu’un avec qui je pouvais parler et me laisser aller. Voilà tout. Pas du tout le type torturé que tu décris. Je n’ai rien compris à la façon dont les choses ont tourné. En te lisant ça m’a émue, je te l’ai dit, d’apprendre que tu te croyais amoureux de moi à ce point, cette manière hésitante, un peu infantile de t’interroger là-dessus. Mais ça m’a laissée perplexe, aussi. En un sens c’est ce que j’ai trouvé de moins convaincant.
Tu médites sur le prix payé en brutalité par ceux qui, dans un
contexte encore hostile, ont cédé avec succès au désir d’assimilation où tu ne vois qu’arrivisme. Tu suggères qu’il y aurait comme un contre-arrivisme dans la réduction de l’existence choisie par ton père en s’installant en Province, et tu fais de ton histoire personnelle celle, typique, d’un héritier de la troisième génération qui oscille entre les deux positions. Un fils qui, comprenant qu’il y a dans la fuite de son père une respiration, en a quand même honte, et décide de revenir affronter en son nom le combat que ce père a déserté. Du coup, la tension Province-Paris se double curieusement chez toi d’un conflit sur ce que c’est qu’être un homme, d’une interrogation sur ce que tu estimes être ton héritage. Tu ethnicises la problématique du parvenu si chère au roman français, tu en fais le nœud d’une hystérie masculine scindée entre la quête d’une virilité indépendante et la soumission au désir d’en être. Que je sois opposée à cette façon de voir est une évidence (tu le saurais si tu avais pris la peine d’au moins feuilleter mon premier livre, Pratiques de Cour, Pratiques sociales : de la civilité galante à l’autodiscipline démocratique – PUF 1998, je te le recommande, on doit encore en trouver des exemplaires d’occasion chez Gibert).
Mais mon objection, en l’occurrence, est littéraire : je n’arrive pas à me convaincre que le jeune type que j’ai connu voici quinze ans se posait sciemment des questions si compliquées. Soit tu faisais preuve d’une sensibilité intuitive vraiment très exacerbée à l’époque, soit tout ce texte est le produit d’une réflexion consciente a posteriori faite par un homme adulte dans un but qui m’échappe.
Quant à l’amour auquel « nous n’étions pas prêts » selon toi,
quant à « nos conflits d’intérêts intimes ». Vraiment ? Je ne m’en souviens pas, si c’est le cas. Oui, ton refus de participer au cirque mondain m’émouvait. J’ai été, je crois, abstraitement amoureuse du mélange de colère butée un peu puérile et de courage qui te faisait faire ce pas de côté. Et j’ajouterais que c’est ce qui avait poussé Patrick à te proposer du travail (il voulait t’aider – si jamais tu t’es posé la question). Mais, mon ami, les héros meurent jeunes. Ils ne sont pas censés revenir à l’âge mur déranger les femmes qui les ont (un peu) aimés autrefois. L’âge venant le pas de côté que l’on admirait se change en claudication périlleuse, mon ami. Je n’ai aucun goût pour la misère sociale, c’est un autre point que tu négliges à mon sujet.
Quelle surprise de t’écrire si longuement. C’est d’autant plus
absurde que je n’ai pas envie que tu me répondes, je ne désire pas spécialement renouer après tout ce temps. Mais je n’arrive pas à refermer cette lettre sans une dernière question – disons que je la livre à ta méditation avant que tu ne prennes la décision de publier ou non (ce que je te déconseille pour ton bien). Je m’étais promis de ne pas le faire, mais je suis bien obligée d’aborder le sujet puisque Anne et Dominique sont partout en filigrane dans tes pages. Pourquoi as-tu écrit ça ? Si tu veux critiquer la gauche, pourquoi insulter ce qu’il te reste d’avenir et t’en prendre au courant dominant ? Pourquoi te placer en situation de colporter des ragots douteux non seulement contre moi, mais contre l’homme politique majeur de ce pays aujourd’hui, et le probable futur président de gauche que tu aurais toutes les raisons imaginables de soutenir ? – le seul leader capable d’installer la France dans le e XXI siècle. Et cela non comme un Thatcher à la française pourrait le faire mais
comme l’héritier de Blum et de Mendès, comme le social-démocrate qu’il est.
Mais après tout, c’est peut-être là ce qui te dérange, n’est-ce pas ?
Comme avec moi, en qui tu préfères voir une victime ou une arriviste plutôt qu’une femme libre, la perspective de voir cette gauche-là au pouvoir doit te renvoyer à tout ce que tu aurais pu être – si tu n’avais pas fait faux bon à ton destin. Des gens de gauche à l’aise avec le pouvoir et des Juifs à l’aise avec eux-mêmes et avec le pouvoir. Des Juifs sans contradiction ni déchirement. Quoi de plus éloigné de ta matière inflammable ? Sois honnête, est-ce que ce n’est pas le problème, car où est le malaise, chez Dominique ? Où vois-tu la subjectivité malade, où vois-tu la dévastation et la crise virile – pour faire la liste de quelques-uns des symptômes sur lesquels tu rumines, dans ce livre où il est beaucoup question de haine de soi, c’est vrai, sauf, étrangement, à propos du narrateur.
Vois-tu, savoir quand particulariser son récit et à quel moment, au
contraire, en tirer des considérations générales est le problème central qui se pose à tout écrivain. Et c’est encore plus vrai quand l’écrivain en question s’attaque aussi délibérément que tu choisis de le faire à des personnes publiques. À mon avis, tu commets presque à chaque page l’erreur de mélanger les catégories.
Aux deux tiers de ton livre, il y a une courte scène bien plus
significative, si on la lit pour ce qu’elle est, que les morceaux de bravoure auxquels tu t’es cru obligé sur le milieu parisien. Tu t’y montres laissant tes parents s’illusionner sur le bureau que tu fais semblant d’avoir dans ton magazine professionnel, mais tu ne leur dis rien du livre écrit par toi qui vient d’obtenir un prix – et rien sur moi non plus, naturellement. Ça me semble typique. Dévalorisant tout ce qui pourrait te faire avancer, traitant par le mépris ce que ceux qui te tendent la main te proposent, tu restes en arrière, seul, avec les éléments clandestins de ta vie, luttant pour obtenir le seul genre de succès qui t’intéresse. En quête d’une indépendance illusoire, tu ne sais que jouer de tes ambivalences, les subvertir l’une par l’autre en espérant qu’elles te libéreront. Jusqu’à quand ?
Voilà, mon ami. Tu voulais mon opinion, tu l’as, à ma propre
surprise, de façon bien plus détaillée que je ne l’imaginais quand je me suis assise pour t’écrire.
Dehors il fait nuit, une nuit marocaine soyeuse et tiède, un peu
fraîche, nous sommes en novembre, une nuit parfaitement silencieuse, c’est à peine si j’entends par la fenêtre ouverte les clapotis de la piscine. J’ai une djellaba sur le dos, mes pieds sur l’argile tiède des zelliges et des stucs sont nus, une brise noire passe sur les cyprès, les palmiers endormis. Au début je n’aimais pas tellement venir ici, je trouvais le contraste avec la misère des rues insupportable. Moi aussi j’ai mes pudeurs. À cinq minutes il y a un hôpital où chaque matin avant l’aube tu peux voir une queue de gens en haillons qui se pressent passivement dans l’espoir d’entrer et à midi au moment de la grosse chaleur ils sont toujours là. Et je n’aimais pas non plus l’espèce de servilité un peu abjecte avec laquelle tout le monde nous regarde et s’empresse pour la seule raison que nous sommes invités et que nous avons de l’argent. Mais je m’y suis faite. Et puis Jonathan a des amis ici et il adore, et pour moi ça clôt toute discussion.
Nous ne nous parlerons plus, n’est-ce pas ? Ça ne servirait pas à
grand-chose. Et puis j’aime assez l’idée de refermer le dossier de ce que nous étions sur cette image : moi en famille, à Marrakech, dans tout ce luxe, si loin de ce que tu imagines – heureuse, je crois.
Paula.
OceanofPDF.com
Carnets de notes (Extraits)
Beit El, 6 fév. 2013
« Elle s’est suicidée », dit-il posément, sa voix plus grave que dans mon souvenir.
Des poils blancs s’échappent de sa barbe, et des mèches bouclées en désordre s’échappent de la kippa de laine. Ses chairs débordent d’un survêtement rouge, ses bras sont étendus de part et d’autre du divan convertible au tissu écossais. Il a les jambes étalées devant lui et ses pieds sont croisés sur les lattes d’une table basse au bois clair.
« Qu’est-ce qui te permet de conclure ça ?
– Le tube d’anxiolytique trouvé près de la bouteille de vodka, voilà quoi, réplique-t-il sans bouger.
– Mais ça pourrait parfaitement être un accident. Elle était insomniaque, elle a bu un coup de trop…
– Elle a fait une dépression en 2010, Frank. Avec Patrick ça n’allait plus. Elle n’osait pas le quitter…
– Pourquoi ? » dis-je, buté, infantile, incapable de savoir si ma colère doit plus à ce qu’il m’apprend qu’au ton un peu trop calme à mon goût avec lequel il s’exprime. Mais il a eu plus d’un an pour s’acclimater à la nouvelle, bien sûr.
« Peur de manquer, répond-il. Ils menaient grand train, tu sais, tous les deux. Et c’est pas avec ses cours à l’ESSEC et ses petits bouquins d’Histoire… Et puis tout cet entourage social… Elle en avait besoin.
– Elle me semblait très libre, au contraire, j’objecte. Je me souviens qu’elle partait de temps à autre en voyage…
– Non, non. Non ! Elle négociait avec elle-même un mode de vie qui la rassurait sans lui plaire, c’est tout. C’est très différent. Les voyages. Les amants.
– Elle avait des amants ? »
Son regard se fige. Il ne va pas se donner la peine de répondre à ça me dis-je – pas à moi. Mais :
« Au moins un. Je sais qu’elle en était folle. Un type qui se foutait d’elle, à ce qu’elle m’a raconté. Marié. Il la baisait et puis disparaissait. Et ça durait depuis des années. » Puis après un silence, le mépris affleurant : « Ma sœur, quoi », ajoute-t-il.
Une longue seconde ma colère est comme un mur contre lequel vient s’écraser tout ce que je pourrais dire ou faire.
Je regarde l’écran du téléviseur king size, en vis-à-vis, la commande de jeux vidéo par terre, les étagères couvertes de livres épars en hébreu, en français et anglais, des DVD de classiques américains italiens et, encore, français. Une clarté de fer tombe de la fenêtre. N’importe quel intérieur dans n’importe quelle banlieue semi-résidentielle sauf qu’il s’agit de Beit El : un alignement de petites maisons et de jardins disposés le long d’une rue bordée de barbelés perçant le ciel bas d’où tombe une pluie sale mêlée de neige, puis, derrière, la rocaille gris-jaune, les montagnes nues, les maisons palestiniennes disséminées au loin. Et c’est de là que lui vient cette assurance – de ce paysage qu’il m’a un peu plus tôt présenté comme son foyer, la matérialisation de son idéal. Il est chez lui, maintenant. Mari et père. Amir et Margalit, les deux aînés, font leur service militaire, m’a-t-il appris, la benjamine Tali est en classe, et Eifrat, sa seconde femme, au bureau d’aide sociale qui l’emploie à Jérusalem.
Quand il m’a demandé ce qui m’amenait je lui ai dit la vérité, que j’étais invité au Kisufim, le festival d’écrivains organisé au Mishkenot Hotel à Jérusalem, que voici des années dans une lettre sa sœur m’a écrit qu’il vivait là et que j’ai tenté ma chance.
« Ça pourrait être un accident », je répète, obstiné.
Il hausse une épaule.
« Crois ce que tu veux. Mais quand l’affaire a éclaté. Je parle de Strauss-Kahn. Patrick s’est trouvé dans la merde.
– Quel rapport ? Pourquoi ?
– Je sais pas au juste. D’après Paula c’était tout dans sa tête. Il était chez Bruel à cette fameuse soirée la nuit de l’arrestation. Avec Sinclair. Il est tout de suite devenu parano. Il est rentré au milieu de la nuit, il a réveillé Paula, il a voulu qu’elle s’habille, ils ont pris la voiture.
– Pour aller où ?
– C’est ce qu’elle lui a demandé. Mais il s’est mis à rouler, il était comme dingue. C’était pour réfléchir, il conduisait pour réfléchir. À chaque feu rouge vérifiait qu’il était pas suivi. Et il a pris le périph’ il a dit, “On va à l’hôtel. Jette ton portable. T’as pris ton portable ? Jette-le, putain !” Ma sœur répétait, “Mais pourquoi mais qu’est-ce qui se passe ?” Il lui a pris l’iPhone des mains, il l’a jeté par la vitre. “Sarko a fait arrêter Dominique à New York”, il a dit. “On est tous sur écoute on va tous y passer on est tracés. C’est la fin de la démocratie Paula dans ce pays.” Elle a dit, “Mais qu’est-ce que tu racontes ?” Elle tentait de le calmer. “Depuis quand Sarko à New York contrôle la police ?” “Écoute Paula t’y connais rien”, il a dit, “tu sais pas comment ça se passe.” Il s’est mis à parler des services secrets chinois, du Chili en 73, du e XXI siècle qui serait le siècle de toutes les dictatures. Et vers quatre heures du mat’ ils sont arrivés à l’Ibis de Roissy. Patrick, ajoute-t-il après un temps passé à guetter de ma part une réaction qui ne vient pas, Patrick pensait que ce serait plus simple s’ils devaient fuir le pays d’un coup. D’être à l’aéroport, je veux dire. Il avait pris leurs passeports. Il n’a réalisé qu’au bout de cinq jours.
– Réalisé quoi ? » je demande tout en me replongeant dans le climat délétère, électrique, né voici deux ans de cette chose étrange et remarquable connue sous le nom d’affaire Strauss-Kahn. Quand, dans les dîners et les couloirs d’entreprise, chacun a commencé de jeter à la tête du voisin la brutalité de son avis définitif sur la vie sexuelle des femmes de ménage immigrées comme sur celle des hommes politiques. Quand, pour la première fois depuis Dreyfus, la personnalité d’un homme public – et d’un Juif – a monopolisé les fantasmes du pays tout entier – reproduisant, hélas, plus ou moins les miens vingt ans plus tôt. Cette boulimie sexuelle est sa province mentale, me suis-je dit, pour ma part, à l’époque, je songeais à Strauss-Kahn, quand la presse a entrepris de se faire l’écho des partouzes organisées au Carlton et dans les bordels de Lille. L’abus de pouvoir est la façon dont il échappe à l’exercice du pouvoir. Et je me suis mis à repenser à Paula et à Zim, et à tout ce que j’avais cru vivre avec eux autrefois. Me demandant ce qu’ils devenaient, et comment ils subissaient cela. Eh bien me voici sur le point de l’apprendre, apparemment.
« Plus tard, poursuit Mikaël, Paula m’a raconté que son premier réflexe avait été de se dire que Patrick était devenu fou mais qu’après avoir vu les images de Strauss encadré par les flics sur la télévision de l’hôtel elle n’a plus su quoi penser. Si un truc pareil pouvait arriver, tout pouvait arriver. Même un complot. Au matin elle l’a suivi comme une automate à l’aéroport acheter des vêtements de rechange, des nécessaires de toilette, un nouveau téléphone. Et ils sont retournés s’enfermer. Ils passaient leur temps à regarder les infos. Et les avions par la fenêtre, aussi. Patrick se demandait où fuir, il parlait Mexique, Brésil. Ici. Il passait des heures au téléphone sur des lignes “sécurisées” comme il disait. Toutes les vingt-quatre heures il changeait la puce du portable. Et donc au bout de cinq jours. Quelqu’un, je sais pas qui, quelqu’un lui a dit qu’il fallait pas rester là, que les types de la sécurité au Sofitel étaient sûrement dans le coup vu que le responsable du groupe Accor était un pote à Sarko. Et Ibis est une marque du groupe. Alors il a pété un câble comme on dit. Il a forcé Paula à le suivre. Ils ont quitté l’hôtel. Il l’a entraînée au Campanile. Tu sais comment était Paula », ajoute Wallich avec un petit air ironique.
Et, malgré ce qu’il vient de m’apprendre, je ne peux m’empêcher de sourire, moi aussi.
« Oui.
– Il pensait qu’un hôtel moins cher serait plus sûr. Sauf qu’elle a mis cinq minutes à prendre en grippe le placard couleur vert pomme et à haïr les oreillers assortis, sans parler du faux parquet. Elle a dit, “Bon ça suffit les conneries, Patrick ! On va au Brésil ou à la maison je m’en fous mais tu me sors de ce bouge et tout de suite ! Sinon c’est moi qui appelle les flics ! J’appelle Sarkozy !”
– Plonger dans la clandestinité avec une princesse juive. Ce n’est pas une très bonne idée, en général.
– Bref. C’est de cette façon qu’ils sont rentrés chez eux. Comme ça qu’ils ont vécu l’affaire. Le choc de l’affaire. Mais c’est un fait qu’à partir de là Patrick a vraiment eu des problèmes.
– Quel genre de problèmes ?
– Financiers, déjà. Il avait monté des boîtes de conseil les unes dans les autres, je sais pas très bien. Il y avait toute une série de prêts et d’emprunts, des sociétés au Luxembourg, à ce que m’a dit Paula. Il comptait sur DSK pour arranger ses problèmes après les élections. Savoir si c’était réaliste, ça… Elle était très angoissée là-dessus. Patrick vivait sur un nuage, d’après elle. Et le nuage était en train de crever.
– Une foule de gens ont dû prendre la pluie, non ? Pas seulement Patrick.
– Tu veux dire, combien de carrières ont été brisées par la chute de Strauss-Kahn ? Ça te surprendra mais à mon avis pas tant que ça. Ceux qui rendaient service dans l’espoir d’un gain futur étaient beaucoup trop nombreux. Une fois élu, Strauss se serait vu forcé d’en trahir la plupart. Pour des gens comme Patrick le résultat aurait sans doute été le même. Et Paula le sentait. C’est ce qui l’angoissait. Elle comprenait Strauss bien mieux que Patrick, pour un tas de raisons.
– Quelles raisons ? » je demande, espérant presque l’entendre confirmer qu’elle a été l’une de ses maîtresses ainsi que je l’ai fantasmé autrefois – mais ce qu’il me dit est plus étrange.
« Elle était juive, déjà.
– Comment ça, “elle était juive” ? Patrick aussi.
– Tu es sûr ?
– Je ne comprends pas. C’est un ami de ma famille, Mikaël. Il a une Wormser à la septième génération.
– À la septième génération, peut-être. Mais Zimmermann avec deux n est un nom alsacien autant que juif. Le père de Patrick était responsable d’un syndicat paysan d’extrême droite en Alsace dans les années trente. Louis-René Zimmermann. Journaliste au Cri du paysan. Membre des brigades d’action des Chemises vertes. Responsable des liaisons avec l’Occupant au sein de l’administration vichyste pour la région Alsace. Il a été condamné à mort après guerre pour faits de Collaboration. Sentence commuée en dix années de taule. C’est pour ça que Patrick a épousé ma sœur. Je ne sais pas bien ce qui se passe dans la tête de gens comme lui mais ça le dédouanait, ou quelque chose.
– Elle savait ? dis-je après un silence passé à mesurer ma surprise.
– Elle a fini par savoir. Quand, mystère. Il lui avait dit que ses parents étaient morts.
– C’est ce qu’il disait à tout le monde. C’est ce que j’ai toujours cru.
– Entre ça, les histoires d’argent et ses relations de couple… Sa vie était une succession de mensonges et de faux-semblants, c’est ce qu’elle m’a dit au téléphone la dernière fois que je lui ai parlé. Trois semaines avant sa mort. Il y a un peu plus d’un an.
– Je n’ai rien su, dis-je plus pour moi que pour lui.
– Je lui ai dit, “C’est la Galout, Paula. Tu as choisi l’exil, il y a un prix à payer.”
– Rien.
– Tu étais très amoureux d’elle, non ? reprend-il.
– Nous n’avions plus de contacts.
– Mais tu l’as aimée.
– Il y a quelques années, dis-je après une hésitation, je lui ai adressé le manuscrit d’un livre où j’essayais de décrire ce qu’il me semblait que nous avions vécu. Elle m’a envoyé en réponse une très longue lettre de commentaires un peu dingues. C’est la dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles.
– Et le livre ? Tu en as fait quoi ?
– Rien. Je n’arrivais pas à trouver le bon équilibre entre fiction et réalité. Changer toute l’histoire n’aurait eu aucun sens, c’est sa véracité qui faisait son intérêt. Mais modifier les noms me paraissait ridicule puisque tout le monde était reconnaissable. C’est resté inachevé. Les situationnistes se sont complètement plantés avec leur concept de société du spectacle. Le contraire est vrai. Tout est devenu trop présent pour être raconté dans les livres »
Mikaël, après un regard évaluateur :
« Comment s’appelait le bouquin ?
– Une matière inflammable.
– Oui. C’est ça. Ça me revient maintenant. Patrick l’a lu, tu sais.
– Patrick ?
– Il l’a trouvé dans les affaires de Paula après sa mort. Ça l’a mis hors de lui.
– Ça pourrait expliquer ça. »
Je sors de ma poche les quatre feuillets que j’y ai pliés, les étale devant lui sur la petite table. Il s’en saisit pour les lire.
« Voilà pourquoi je voulais te voir. »
Impressions choisies, parmi les quelques trente-huit e-mails déposés par Zimmermann dans mon ordinateur au cours du seul mois qui précède, avec mes réponses :
De : patrick.zimmermann@gmail.com