Une matière inflammable

Weitzmann · Chapitre 1 sur 1 · partie 5/10

Pages du PDF

Une matière inflammable

Une matière inflammable

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Oui mais. Si la candeur de Zimmermann est ce qui lui permet de s’approprier sans ciller le devoir d’un de ses étudiants, cela fait-il de lui quelqu’un d’innocent ou de deux fois plus cynique, au contraire ? Dans quelle mesure l’ignorance entretenue n’est-elle pas sa façon de nous contrôler elle et moi ? Mais dans quel but ? À ce stade, j’en serais presque à me sentir comme les personnages de Palermo, Palermo, l’évocation de la ville mafieuse dansée par la troupe de Pina Bausch qui nous est offerte ce soir-là au Théâtre de la Ville.

À la sortie, cependant, je suis si enthousiasmé par ce que je viens de voir, si transporté du seul fait de sentir à mon bras Paulina dont l’humeur s’est complètement dissipée que, durant le dîner qui suit, je décide de jeter aux oubliettes toutes ces questions ridicules. La situation ne peut être aussi alambiquée que mes coupables spéculations le laissent croire, ce n’est pas possible, tout ça est dicté par ma phobie de l’abus, par mon souvenir de Grand-Père – que sais-je encore. Un vaudeville, voilà la vérité de la situation ! Un classique vaudeville parisien entre une femme qui cherche l’attention comme le poisson l’eau, l’inattention personnifiée que peut être un intellectuel, lorsqu’il est ambitieux de surcroît – et, au milieu, un jeune type qui pense trop et se connaît mal.

Il y a de ça presque quatre ans, Zimmermann, un homme humainement abêti par une intelligence trop cérébrale, s’est surpris à parcourir la moitié de la planète sur un coup de foudre dont il n’a toujours pas saisi les causes aujourd’hui. Eh bien, si je suis le bénéficiaire de cet aveuglement, pourquoi pas ? Enjoy the ride !

OceanofPDF.com

Mondanités

 

Puis vient l’été, Zimmermann et Paula s’envolent une semaine en Sicile, s’installent un mois chez des amis français de Marrakech – où Patrick, au bord d’une piscine à débordement, relit les chapitres du manuscrit que nous avons achevé en juin – tandis que je pars pour la Grèce. Pays qui m’attire depuis le temps des chants de L’Odyssée, des épisodes tirés des Métamorphoses d’Ovide, selon ce que mon père choisissait le soir pour m’endormir, lorsqu’il venait lire dans ma chambre des histoires tirées de ces volumes. Avant les bagarres à l’école autour d’Elza Perrin, c’est-à-dire. Plus tard, Julia qui rêvait de la Grèce elle aussi, m’a mis entre les mains les romans de Kazantzákis et L’Été grec de Jacques Lacarrière. Nietzsche et l’Olympe à la portée des classes moyennes et moyennement cultivées de la prospère Europe – dont je faisais partie bien que n’en ayant nulle conscience. Qui avait lu ce bouquin et voulait être authentique, comme c’était mon cas, pouvait sans effort envisager le genre d’existence qu’avait menée Lacarrière au lendemain de la guerre. En bohème. Avec un soleil grec intemporel pour unique horizon et sur les épaules le sac à dos de Kerouac. Non que Julia eût jamais mis les pieds en Grèce avant que l’on se rencontre – pas plus qu’elle n’avait rejoint le Living Theatre au lendemain de 68. Et pas plus que nous n’avons fait le voyage ensemble durant nos brèves années de vie commune. À la place, en fait de voyage, une équipe de la police des frontières a sorti de son coffre deux sacs pleins des faux billets d’Yves Alarco et l’a expédiée chez un juge d’instruction. Mû par quelle régressive fidélité à quel idéal de vie que nous n’avons pas connu ai-je commencé à me rendre là-bas, après notre séparation ? En cherchant bien, l’habitude aidant, j’ai fini par dénicher tout près de la côte turque une île volcanique aride et minuscule du nom de Telendos – un rocher, vraiment, plutôt qu’une île, où je passe, depuis, chaque été, contre une somme modique nourri et logé par une grande dame épaisse au chignon gris, à la robe longue et à la voix stridente, qui se nomme Helena Hiotelli.

Son appartement est au rez-de-chaussée de la Hiotelli Pension – crépi blanc, volets bleus, tonnelle de vigne dans la cour – dont la partie locative, au premier, se limite à quatre chambres de neuf mètres carrés chacune plus douche et W-C dans le couloir. Mon seul voisin cette année-là, un Grec sombre et mutique d’une quarantaine d’années, les laisse dans un état effroyable durant toute la première semaine de mon séjour avant d’avoir la bonne idée de disparaître. Non que j’y prête attention. Ou, si c’est le cas, ce genre de désagrément ajouterait plutôt au charme du séjour, tant je me sens à mon aise, quand je suis là – à mon aise et détaché de tout. Pas une fois je ne songe à Paula, par exemple – pas, du moins, à l’exception des instants où je la revois en train de jouir, ce qui m’oblige à retrouver les gestes du temps où je réinventais Maryse entre les draps de mon lit d’enfance. Mais, en dehors de ces foudroiements brefs, non, je ne pense pas tellement à elle.

Une plage déserte borde l’or bleu de la mer translucide en contrebas. Chaque matin après le café turc je vais m’y baigner longuement. Je remonte vers midi déjeuner d’un poulpe grillé, d’une tomate-feta aux olives surhuilées servis sous la tonnelle par Mme Hiotelli en personne, laquelle parle un sabir anglo-allemand et me raconte pendant que je mange sa vie à Hambourg du temps où son mari, mort depuis d’un cancer du poumon, était capitaine dans la marine marchande. Joufflu, bedonnant, dégarni, devant la façade du Zeemermin Hotel qu’il dirige à Amsterdam, leur fils unique Andreas orne un mur du salon à côté d’une icône de saint Georges terrassant le dragon. Lente sieste bercée par les poèmes de Yánnis Rítsos ou quelques pages de La Mètis des Grecs de Jean-Pierre Vernant, les deux bouquins qui dans mon sac ont remplacé L’Été grec. Vers cinq heures je vais me promener dans les collines pierreuses, je visite la chapelle orthodoxe, je me baigne une dernière fois avant le raki et le dîner. Coincé sur le siège classe éco de l’avion de retour, entre le hublot et un père de famille en bermuda, je suis encore assez content de moi, quatre semaines plus tard – de moi et du petit manuscrit sur Julia repris dans la foulée de la proposition de Zimmermann, que je viens d’achever en Grèce et compte présenter – pourquoi pas ? – à une maison d’édition dans le courant de l’année. Pourquoi pas, en effet, pourquoi ne pas accomplir enfin mes ambitions d’écrivain ! Sauf qu’au lendemain de mon retour, loin de mon Olympe imaginaire – loin des nuits chaudes et de l’excès de retsina –, m’asseyant pour me relire je ne m’étonne plus – en fait d’authenticité – que Julia ait cherché le réconfort dans les bras d’un faux-monnayeur ! Tout vaut mieux que l’état d’esprit qui préside à ce texte où l’auteur paraît le seul faussaire. Au fond me dis-je, tu écris comme Grand-Père pensait qu’il fallait le faire. C’est lui, c’est Papy, c’est sa voix que j’entends, c’est sa grandiloquence, que je retrouve dans chacune de ces pages sentencieuses où je cherche en vain Julia et ne tombe que sur moi-même – ou, plus précisément, sur une version de moi aussi peu sincère que terriblement sentencieuse et dilatée par la Littérature.

Et je range le texte au fond d’un tiroir – et deux années passent.

Dix-huit mois, pour être précis.

Dix-huit mois durant lesquels, en dehors d’une recension du livre de Walter Benjamin « sur Baudelaire » pour une confidentielle revue littéraire, mes seuls écrits publiés se limitent aux reportages que me commande Gégé Lefebvre sur le développement de l’industrie hôtelière « de charme », les problèmes de l’ébénisterie artisanale ou les difficultés du vignoble français face à la concurrence californienne. Dix-huit mois où je m’astreins chaque matin à la discipline qui, si j’y parvenais, consisterait à reprendre depuis le début tout mon texte en démythifiant ce que je raconte, éliminant ce qui me paraît en trop ou lyrique ou sentimental pour tout simplement dire simplement les choses – mais sans pour autant les simplifier justement, sans tomber dans le trivial, et c’est là que le bât blesse.

Dix-huit mois où je n’adresse la parole pour ainsi dire à personne à l’exception de deux amis et des quelques êtres indispensables à mes besoins immédiats – mon dentiste, la caissière du supermarché, le boulanger du quartier, sans oublier Muriel, que j’ai tenue à distance tout le temps où je voyais Paula. Ce que j’ai cessé de faire. Aussi simplement, aussi brutalement que cela. Sans un coup de fil. Sans un mot. J’ai tout bonnement cessé de la voir – de les voir. L’expliquer est difficile, même à mes yeux. Non que je les tienne pour responsables du marasme dans lequel je me débats, bien sûr, mais je ne peux m’empêcher de croire qu’il existe un lien entre mon échec à écrire quoi que ce soit de vrai et ce qui, entre plagiat, travail d’écriture au noir et adultère, m’apparaît confusément, avec le recul, non comme une aventure « transgressive », pour parler comme Paula, non comme un amour naissant, mais comme une compromission morale de ma part. Confusément, oui, parce que les raisons pour lesquelles je me suis soumis avec tant de facilité aux petites corruptions de cette banalité bourgeoise ne me paraissent pas du tout claires et que ce que j’en distingue ne me dit, sur moi-même, rien qui vaille. Dix-huit mois passent.

Puis, un matin, je découvre non sans stupeur dans ma boîte aux lettres un carton d’invitation au « verre » organisé le lundi suivant par les éditions B. à l’occasion de la remise du prix Aujourd’hui au livre de Patrick Zimmermann – et il ne reste plus grand-chose de mes résolutions ni de Muriel quand, sur le coup de dix-neuf heures, ce lundi-là, je franchis les portes du Babylone, le salon au premier étage de l’hôtel Lutetia où se tient le cocktail.

Qui est-ce que j’aperçois dès le seuil – en plus de mon reflet dans les miroirs ornant les murs –, qui est-ce que je guette parmi la petite centaine de personnes présentes ?

Est-ce Zimmermann un peu à ma droite entouré d’un groupe fort animé où j’identifie aussitôt Jacques Attali et Laure Adler, laquelle vient d’être nommée « conseillère à la culture » du président de la République ? Est-ce Bernard-Henri Lévy parlant avec je ne sais quel grand type massif aux cheveux blancs et à la mine satisfaite, est-ce Maxime Chapkin, Régis Debray, Laurent Joffrin ou, pour stupéfiant que ça me semble dans ce contexte, ma tante Nénette là-bas au fond près de la fenêtre ?

Tous – voilà qui. Oui : les voici donc, alors. Les voici pour de vrai, et non plus à la télévision, ces figures du Paris suspendu de mon enfance ! Grands écrivains, grands journalistes, grands philosophes produits de l’excellence nationale, émissaires héritiers de cet ultime mythe français : la grandeur littéraire. La littérature mythifiée ; la fiction de la littérature plutôt que la littérature de fiction : voilà ce qui les légitime et porte à ébullition un narcissisme qui les transcende. Visages sur l’écran familiers mais plus étranges, dans la réalité. Plus charnels, curieusement moins crédibles – sur lesquels, peut-être pour cette raison, ou parce que je suis plus impressionné que je ne voudrais l’admettre, poser un nom se révèle souvent impossible. Les intellectuels, comme on dit. Et voici leur univers – intemporel ghetto aussi peu sensible aux mutations que celui de mes ancêtres. Un shtetl oui, mais dont ni l’Occupation, ni la guerre froide, ni la prospérité économique, ni aucune des secousses sismiques du XXe siècle ne seraient parvenues à briser les usages ni les codes courtisans inchangés depuis Balzac sinon depuis Louis XIV.

Est-ce que je les hais, est-ce que je les vénère, ou les deux ? Suis-je prêt à tout pour être comme eux ou ai-je envie de m’en distinguer, au contraire ? Trente ans, mais le paquet de nerfs surchauffés et d’ambition mal dégrossie que je suis encore n’arrive pas même à savoir ça.

« Alors tu es venu, finalement. »

La seule à qui je n’ai pas du tout songé dans cette pièce, je le réalise, la seule dont je n’ai pas cherché la présence. Elle a surgi à ma gauche tandis que je me moquais intérieurement de moi-même. Elle est vêtue d’une robe étroite et sobre qui dénude ses épaules. Deux longues boucles, à ses oreilles, font ressortir sa gorge et l’éclat de son visage où brillent, d’un sourire qui se retient, ses yeux verts piqués d’or.

« Je n’étais pas sûre.

– Salut Paulina, dis-je froidement.

– Monsieur le courant d’air. Tu apparais, tu disparais sans prévenir. » Puis, devant mon silence : « Ne reste pas là au moins, viens prendre un verre. »

Elle me prend par la main. Nous traversons la petite foule bourdonnante – où je distingue en passant Alain Minc, Alexandre Adler, une romancière dont le nom m’échappe mais sur la photo de qui j’ai rêvé plus souvent qu’à mon tour voici cinq ans lorsqu’elle a publié j’oublie quoi – et ainsi nous parvenons jusqu’à l’une des tables où sont disposés bouteilles et petits-fours et derrière laquelle s’affaire un type en livrée blanche.

« C’est assez inattendu » est tout ce que je trouve à dire, planté devant elle en attendant ma coupe.

« Pourquoi inattendu ? Tu sais, les gens écrivent, parfois ils ont des récompenses. Tchin ! À toi, ajoute-t-elle, levant son verre avec un sourire.

– À moi ?

– Tout le monde dit qu’avec son livre Patrick révèle un vrai talent d’écrivain. Il te le doit quand même un peu, non ?

– Comment vas-tu, Paula ? » dis-je pour changer de sujet, parce que parler littérature et le faire ici, encerclés que nous sommes par quelques-uns des ego les plus surdimensionnés de la capitale, est au-dessus de mes forces.

« Moi ? répond-elle rêveusement. Ça va. » Puis, les yeux sur la foule, ne m’offrant que son profil : « Je n’ai pas été surprise que tu t’éloignes, tu sais. Si c’est le sens de ta question. Ça ne m’a pas désespérée non plus. Je ne te voyais pas comme le prince charmant, de toute façon. Mais que tu ne prennes pas la peine de me prévenir, ça… »

Mon silence, en réponse, nous isole. Comment dire à Paula, sans me sentir aussitôt parfaitement ridicule, que ne plus la voir m’a semblé nécessaire pour tenter d’écrire bien ? Oui : l’armure d’intransigeance dans laquelle j’ai cru me barder dix-huit mois durant, et qui a commencé à se démembrer sitôt reçu le carton d’invitation à cette soirée, achève de tomber en poussière à mes pieds. Tentations bourgeoises ? Recentrage moral ? Tous ces grands mots bon Dieu qu’est-ce qui m’a pris ? Qu’est-ce qui m’a pris de vouloir la juger ? Avais-je donc si peur d’elle ? Ai-je donc peur de moi ? Ou la grandeur littéraire, le milieu, comme j’appelle la petite foule qui se presse à ce cocktail, pèsent-ils d’un si grand poids d’autorité, dans mon imagination, qu’il me faut les tenir à distance quitte à sacrifier, au passage, des sentiments peut-être bien réels – quitte à réduire la femme qui en est l’objet à son image sociale ?

En suis-je vraiment là – vraiment ? J’étais son amant, non son mari. J’aurais pu ne voir d’elle que ce qu’elle voulait bien me donner – et au lieu de ça. Au lieu de ça pas une seconde je n’ai songé à ce que Paula pouvait ressentir quand j’ai pris la décision de cesser de la voir, il ne m’est pas venu à l’esprit qu’elle pouvait ressentir quoi que ce soit, pour parler franc – sinon un vague et capricieux regret pour une distraction charnelle sans lendemain. Pas un instant je n’ai interrogé ses sentiments ni les miens. Et nous en sommes là, maintenant. Deux presque étrangers dans une soirée mondaine veillant le cadavre avorté de leur histoire. Tu parles de ne pas tomber dans les stéréotypes, tu parles de ne pas être bourgeois.

Mais elle, sur ce ton de conversation tranquille dont elle ne se départ pas, bien que sans le moindre esprit de suite :

« Tu connais Marrakech ?

– Du tout, non.

– On y a passé l’été.

– Et ? dis-je. C’était bien ? »

Parce qu’on va se mettre à papoter, maintenant. Après ce qu’elle vient de dire, après mes réflexions, on va vraiment parler vacances.

« Pareil qu’ici. Les palmiers et la chaleur en plus. Sans compter la brochette d’esclaves déguisés comme Omar Sharif dans Lawrence d’Arabie. Étonnant comme on s’habitue au féodalisme, non ? Patrick était invité par quelqu’un qui était invité par le roi. C’est contagieux, apparemment. Ah, soupire-t-elle, c’est fastidieux, quelquefois, tu ne trouves pas ? Tout ce cirque. »

Je répondrais mieux si je savais de quoi elle parle. À quoi jouons-nous, au juste, elle et ses détestations languides d’un luxe dont elle ne saurait se passer, moi qui fais profession d’abhorrer chaque centimètre cube de ce cocktail mais aurais vécu comme une injure personnelle de ne pas y être invité – nous faisons la paire !

« Tu as salué Patrick ? poursuit-elle sur le même ton léger, interrompant heureusement mes réflexions.

– J’arrive à peine tu sais Paula.

– Ah ben mais viens ! Viens. Il faut lui dire bonjour, quand même, ça lui fera plaisir, tu ne vas pas te cacher ! »

Avec la même assurance elle me saisit la main et m’entraîne, et nous nous frayons un chemin jusqu’au petit cercle fermé qui entoure Zimmermann.

Dans mon champ de vision, maintenant, s’affichent une petite forêt d’épaules et, au-delà, un quart de Zimmermann hilare, en pleine conversation avec Laure Adler, tandis qu’au premier plan, barrant le passage, s’étalent la nuque et le dos de Jacques Attali. « Ce n’est pas la récompense qui compte est en train de dire Zimmermann, c’est la publication. Après, les prix, tout ça… Je suis pas écrivain.

– Pardon, l’interrompt Attali, mais il y a dans ce livre de vraies qualités littéraires. Il faut que tu continues mon cher Patrick ça me semble évident.

– Et le prochain, demande Laure Adler dont je n’aperçois que le front, vous savez déjà, vous avez une idée ?

– Non. Non, autour de Mendès peut-être, dit Patrick.

– Mendès, répète, enthousiaste, un type longiligne d’une trentaine d’années que je n’identifie pas. Mendès France ?

– Parce qu’en fait on ne trouve pas grand-chose sur lui, vous savez, dit Patrick. À part la bio de Lacouture… »

Paula pose une main sur son bras :

« Patrick », glisse-t-elle.

Le petit groupe s’entrouvre et Patrick m’aperçoit :

« Tiens ! Comment tu vas ? Ça fait un bail dis donc, t’avais complètement disparu ! C’est bien ça fait plaisir c’est sympa que tu sois là ! »

Sympa, le mot résonne façon casserole rouillée dans ma tête tandis que je réponds je ne sais quoi.

« Tu as ce qu’il te faut », poursuit-il pendant ce temps, sans pour autant me présenter – mais comment le ferait-il ? Qu’est-ce qui, à mon sujet, serait susceptible d’éveiller la moindre lueur d’intérêt au fond des cinq ou six paires d’yeux fixant sur moi la même lueur neutre, patiente, et aussi dénuée de curiosité que d’intérêt. Je vous présente mon nègre ? Je vous présente l’amant de ma femme ? « Tu te sers surtout hein, le bar est là, tu as vu ? Tu t’occupes de lui, Paula ? Elle s’occupe de toi ?

– Comment ça, “moderne” ? demande déjà quelqu’un derrière moi.

– Oui parce qu’on dit toujours “l’incarnation de la morale en politique”, répond Zim, mais qu’est-ce que ça signifie, concrètement ? Personne ne dit qu’il a été le premier à donner à l’économie toute son importance. La technicité ! Voilà où il faut chercher la source de son éthique. C’est l’anti-de Gaulle, de ce point de vue.

– Vous connaissez la phrase du général après une réunion avec Mendès ? “Plus jamais je ne laisserai quelqu’un me parler d’économie trois heures durant.”

– Exactement ! Avec Malraux le parallèle est instructif. D’un côté l’écrivain, le barde du gaullisme, et de l’autre…

– On peut être économiste et écrivain, Patrick, tu sais, intervient Attali.

– Et au fait alors, dit Paula se tournant vers lui, c’était comment Moscou ? »

Mais les voix se perdent tandis qu’insensiblement la forêt d’épaules s’est refermée ou bien c’est moi qui recule, et dérive vers ce port d’ancrage de tout laissé-pour-compte dans les soirées mondaines qu’est la table aux petits-fours. Jamais il ne m’a envoyé d’invitation à ce cocktail, jamais. Elle a posté l’enveloppe – voilà ce que je réalise, les yeux sur Paula au loin, au loin déjà, les yeux sur Attali qui leur raconte les perspectives moscovites, l’avenir à l’Est, le destin global de la démocratie. La seule personne manifestement bien disposée à mon égard dans cette pièce, la seule à savoir que j’existe – et comment me suis-je comporté avec elle ! Parce que c’est certain, certain. Elle m’a envoyé ce carton dans le seul but de me revoir. Je lui ai manqué à ce point. Par orgueil ou défaut de confiance – deux façons de dire la même chose –, je suis en train de passer à côté de l’essentiel… Ou bien alors je cède à un relent de littérature, un de plus, une bulle sentimentale gonflée au vide de ce cocktail où je n’ai rien à faire sinon trop réfléchir et me remplir l’estomac de ce champagne dont le garçon vient de me tendre la quatrième ou cinquième coupe.

« C’est la kippa que vous regardez ? »

Le type qui parle ainsi est un garçon assez grand et solide d’environ vingt-huit ans au visage de corbeau affublé d’un mince collier de barbe noire et mal entretenue. Voici un petit moment qu’il s’est approché de la table et attend son verre de vodka. Tout en réfléchissant, sans m’en rendre compte, j’ai commencé à observer son allure tant elle tranche sur celle des autres convives. Il est le seul à n’avoir pas fait le moindre effort vestimentaire – à moins de considérer le Tergal vanné de son pantalon, la veste sans couleur passée sur un col roulé grisâtre, comme autant de signes qu’il s’est délibérément mal fringué pour venir. Et bien sûr, il est le seul à porter sur la tête la petite calotte de laine propre aux Juifs observants.

« Vous trouvez ça exotique ? J’aurais l’air plus normal d’après vous sans kippa ? »

Arrachant le verre de vodka des mains du garçon, il en vide d’une traite la moitié.

Son ventre malgré son âge trahit le mol embonpoint typique des religieux. Les yeux un peu mongols ou russes avec lesquels il me dévisage sont noirs, intenses, et brillent des lumières de l’alcool.

« Vous savez à quoi servait cet hôtel pendant la guerre ? demande-t-il.

– Tout le monde sait que c’était le siège de la Gestapo.

– La famille de mon père a été raflée dans le Marais, hoche-t-il avec force. Assassinée à Buchenwald. Ce sont des flics français qui ont fait le boulot. Mais l’ordre est parti d’ici. Et je devrais mettre un costume ? Mettre ma kippa dans la poche ? On n’est pas d’accord là-dessus, elle et moi.

– Qui ça ?

– Ma sœur. Vous la connaissez. Je vous ai vu avec elle tout à l’heure. »

C’est donc à cela que ressemble Mikaël Wallich, l’ex-étudiant de Zimmermann, l’auteur du mémoire plagié.

« Oui, dis-je seulement, je la connais.

– J’habite la Judée-Samarie, quand je viens ici je dors chez elle. On se demande pourquoi d’ailleurs. On n’a rien en commun, rien. Elle, elle passe sa vie à ce genre de trucs. La culture. Le soi-disant raffinement. Vous comprenez ce que je veux dire ? Plus c’est goy plus ça brille ? Je hais ça !

– Et qu’est-ce que vous faites ici dans ce cas ? dis-je, lui adressant la question que je me pose depuis que je suis entré.

– J’étudie », répond-il, faisant, avec un sourire, la réponse que je pourrais me faire.

Une main, à cet instant, se pose sur mon épaule. Le clair sourire de Nénette, ses cheveux couleur de foin coupés à la garçonne quand je me retourne, me ramènent instantanément à l’univers de la rue des belles feuilles : « Ça dis donc alors pour une surprise ! s’exclame-t-elle. Qu’est-ce que tu fais ici ?

– Patrick m’a invité », dis-je l’embrassant, me jetant dans ses bras serait plus exact, de manière à mettre une distance avec ce Mikaël Wallich un peu déjanté. « Comment vas-tu Nénette ? Charles-Henri n’est pas là ?

– La grippe. Enfin, officiellement. Il a du travail et puis ça l’ennuyait. Ça va ? Tu es arrivé il y a longtemps ?

– Un petit moment.

– J’étais sur le point de partir.

– Moi aussi », je m’entends affirmer, et d’ailleurs pourquoi pas ? Oui, pourquoi ne pas profiter de ma tante, l’accompagner jusqu’au taxi puis m’enfoncer dans le métro ? Il y a quelque chose de rassurant chez Nénette, j’avais avec elle, quand j’étais gosse, une proximité due peut-être à son allure sportive d’animatrice de colonie de vacances, peut-être au fait que lui donner un âge a toujours été difficile. L’aura de gentillesse et de disponibilité qui l’entoure faisait d’elle l’intercesseur naturel entre mon univers et le monde merveilleux mais quelque peu terrorisant de la rue des belles feuilles. Et maintenant encore elle me prend le bras, pour la seconde fois en moins d’une heure je laisse une femme me guider au sein de cette terra incognita qu’est, pour moi, le salon Babylone, c’est de nouveau le défilé des visages qui sont et ne sont pas ceux que je connais pour les avoir vus à la télévision, et parmi lesquels j’identifie Jean-François Kahn, que Nénette embrasse avant de partir.

« Je crois que je vais rester encore un peu, finalement », dis-je à l’ultime seconde – quelque chose dans cette pièce me change manifestement en lavette, je suis infoutu de la moindre décision. « Comme tu voudras, mon Frankie, répond ma tante. Comme tu veux. À bientôt alors. » Elle m’embrasse. Je la regarde s’éloigner d’un pas vif, son sac battant les hanches tandis qu’elle disparaît dans le couloir de l’hôtel.

Paula qui s’est approchée dit : « Tu t’ennuies ? »

Kahn, lui, a disparu sans que nous ayons échangé un mot.

« Parce que moi oui, figure-toi, terriblement. Guy André Schweitzer est là. Chapkin aussi, Maxime Chapkin. Tu vois qui c’est ? Tu veux que je te présente ? »

Si je vois qui c’est ? L’un des apôtres de la paix israélo-palestinienne, coorganisateur de la Conférence qui s’est tenue à Madrid le mois dernier. Son portrait figurait en bonne place dans le bureau de Papy tu sais Paula, mais non, non, je ne veux pas que tu me présentes, ni lui ni qui que ce soit, je ne suis resté que pour toi, filons, maintenant, oublions ces conneries, partons voir ce que nous avons dans le ventre et vivre – tel est à peu près le contenu des paroles que je m’apprête à prononcer, les yeux sur son visage sombre et pâle, mon regard plongeant dans la double amande de son regard effilé.

Anne Sinclair, qui choisit cette seconde pour franchir le seuil du salon Babylone, est vêtue sobrement, d’une jupe noire et d’un corsage blanc sous une veste rouge vif qui fait ressortir le bleu fameux de ses yeux. Elle tient au bout de son bras un sac au cuir élégant et discret. À demi dissimulées par ses cheveux noirs, deux petites boucles d’or ornent ses oreilles.

« Oh là là merde planque-moi, je veux pas la voir ! » fait aussitôt Paula qui d’instinct, ou bien parce qu’elle suivait mon regard, s’est retournée et se colle contre mon dos pour se cacher.

Je sais que je devrais demander à Paula ce qui la fait réagir de la sorte mais le brusque bouleversement du champ de forces provoqué par l’irruption d’Anne Sinclair est trop intense, trop de choses surviennent en même temps pour que je songe à le faire, ou me souvienne seulement de ce que j’étais sur le point de lui dire, tandis que Jean-François Kahn comme par miracle a ressurgi pour enlacer celle qui depuis belle lurette n’est plus « la petite » sur qui Papy et moi nous extasiions rue des belles feuilles mais, comme chacun sait, l’animatrice du talk-show politique le plus regardé de France, la détentrice de deux 7 d’Or, l’une des femmes les plus aimées et puissantes du pays.

Une dizaine de personnes, majoritairement des hommes, se pressent autour d’elle avec une galanterie soyeuse, bourdonnante, intimidée – l’un d’eux, dont je connais parfaitement le visage mais sur lequel je suis incapable de mettre un nom, est si tordu de componction qu’il en danse presque devant elle –, et même Zim, pourtant à l’autre bout du salon et toujours entouré d’un petit cercle d’admirateurs, même lui, à en croire la fébrilité qui le saisit, les regards impatients qu’il jette vers l’entrée, semble avoir été secoué par l’arrivée d’Anne Sinclair.

Elle s’avance au centre de la pièce. Elle passe devant moi très simplement – c’est-à-dire, pour incroyable que ça me semble, en faisant un pas devant l’autre. Ne pas la regarder, tourner les yeux vers quoi que ce soit qui ne soit pas elle est, je le découvre, physiquement impossible.

C’est Walter Scott, je crois, qui a fixé, dans Ivanhoé, avec le personnage de la chaste Rebecca, les critères de ce cliché romantique en vogue dans les milieux férus d’orientalisme, et connu jusqu’à la guerre sous l’appellation de « belle Juive ». Un stéréotype éthéré, désexualisé, mais suffisamment prégnant, semble-t-il, chez les bourgeois goys et cultivés de ce temps, pour qu’à la fin du e XIX siècle encore l’antisémite Drumont en fasse la cible essentielle de sa haine misogyne. Puis, quelques décennies plus tard, ce fut le tour du médecin et ami de Céline Georges Montandon, si bien en cour à Vichy, de proposer pour remède radical au problème une chirurgie obligatoire visant à « défigurer » les jolies Israélites. La beauté de Paulina, pour foudroyante qu’elle me paraisse, est irrégulière, dangereuse, trop charnelle, en un sens. Mais la pureté sororale du visage rassurant d’Anne Sinclair ! Ne semble-t-elle pas sortie droit d’une édition illustrée des œuvres de Scott ? Et comme je comprends qu’elle ait pu me plaire autrefois dans l’enfance ! Comme je comprends que nous ayons communié, Grand-Père et moi, dans la même adoration. Ainsi que le faisait encore voici dix-huit mois rue de la Plaine Patrick Zimmermann. Quand chaque dimanche, tous trois installés devant la télévision – Zim généralement assis à même la moquette et Paula et moi calés entre les coussins du divan sur lequel, par parenthèse, une petite tache venait me rappeler la première fois que sa compagne et moi avions fait l’amour, c’était avant que l’on se rode, avant que l’on prenne l’habitude de disposer des serviettes de bain en protection –, bref, quand tous trois découvrions le logo bleuté de 7 sur 7 et que l’horrible synthétiseur du générique emplissait toute la pièce, la voix de Sinclair annonçant avec le thème du soir le nom de l’invité – toujours un politicien de premier plan, un grand économiste ou un industriel, ou un intellectuel écrivain ou artiste. « Tu sais qu’elle a un sacré cran de faire ça sur TF1, quand même. » Ainsi, après coup, commentait Zimmermann d’une voix enflammée. Paula : « Ah bon pourquoi donc ? » Zim : « Pourquoi donc ? Tu veux rire ? La seule émission de gauche de toute la télé ! » Paula : « Mais la gauche est au pouvoir, qu’est-ce qu’elle risque ? » Zim : « Au pouvoir ? Dans les médias ? Chez Bouygues ? C’est un camp retranché, 7 sur 7. C’est underground ! Heureusement que ça marche. Irréprochable, il faut qu’elle soit. Irréprochable ! Elle le serait de toute façon hein. C’est une perfectionniste, Anne, elle l’a toujours été. Mais c’est sur la corde raide quoi. Sur la corde raide, elle tient ! »

Ai-je déjà dit la dissymétrie des visages non rectifiés – dans cette salle où chacun joue son rôle ? L’inévitable humanité de ces corps imparfaits que je n’avais aperçus, jusque-là, que par écran interposé, l’impression curieuse, en les découvrant pour de vrai, qu’ils sont en quelque sorte leur propre doublure ? Anne Sinclair provoque le non moins curieux sentiment inverse : celui d’une reconnaissance, oui, mais qui n’a rien à voir avec le souvenir de son image à la télévision – c’est plutôt cette image qui ferait, par comparaison, l’effet d’une copie discutable, tandis qu’elle s’avance, lâchant pour chacun de ses admirateurs un sourire attentionné, un mot aimable et plein de sympathie, aussi sincère que dénué de mondanité.

« Et où est-il, le grand lauréat ? lance-t-elle avec une jovialité chaleureuse. Il faut que je l’embrasse tout de même !

– Je te conduis », dit, dans l’essaim qui l’entoure, quelqu’un que je n’identifie pas.

De la même allure dénuée d’apprêt elle traverse le salon Babylone jusqu’à Patrick qui lui tombe dans les bras. « Alors ? Tu es content ? Ton deuxième livre ! – Oh, écoute, je n’y crois toujours pas. Pour moi c’est un accident. Je trouve ça irréel. – Ça n’a rien d’irréel, dit-elle en le prenant affectueusement par la taille. Ton talent n’a rien d’irréel. Apprends à te faire confiance, Patrick. La modestie est ton défaut principal. »

« Pourquoi tu veux pas lui parler ? » dis-je à Paulina.

D’un geste de la tête elle m’intime de me taire. Elle ne me répondra pas.

 

Et elle conserve cette attitude pendant une bonne partie du dîner qui suit, et réunit dans la mezzanine d’un italien de la rue Perronet, autour de Zimmermann, une dizaine de personnes parmi lesquelles Fabrice Montmirail, jeune homme rond et nerveux d’une trentaine d’années qui se révèle être son éditeur. Maxime Chapkin est là aussi, et l’attachée de presse de Zim, une blonde longiligne, au sourire absent, du nom de Christelle Thourvaix, plus un autre éditeur des éditions B., deux ou trois journalistes qui me sont inconnus, parmi lesquels une jolie brune assise près de Patrick.

Je n’étais pas sûr d’avoir envie de les suivre, il a fallu l’insistance de Patrick – Paula, elle, semblait résolue à ne plus décrocher la mâchoire – et, à peine arrivé, je m’en suis tout de suite voulu. J’ai dû m’isoler quelques secondes aux toilettes pour me remonter le moral, m’expliquer pourquoi je suis là – en porte-à-faux, pas du tout à ma place, covainqueur clandestin d’un prix littéraire pour un livre à demi plagié sur un sujet dont je n’ai que faire, et amant dubitatif de la compagne du vainqueur officiel, tandis que mes tentatives littéraires plus intimes moisissent au fond d’un tiroir entre fausse piste lyrique et insatisfaction – un peu comme les sentiments que j’éprouve ou n’éprouve pas pour Paula. M’asperger le visage d’eau froide, me dire que rien de tout ça n’est vraiment grave, faire de cette soirée un petit chapitre d’ethnologie sauvage et me jurer de n’y plus songer par la suite.

« C’est génial pour toi qu’elle soit venue c’est super, est en train de dire Fabrice Montmirail à Patrick à l’instant où je reviens m’asseoir, entre Paula et un jeune journaliste. J’ignorais que vous vous connaissiez si bien.

– Depuis plus de vingt ans mon vieux. Plus de vingt ans.

– Tu seras au mariage ? demande Chapkin, un homme d’une cinquantaine d’années, dont le visage régulier, aux yeux clairs, aux longs cheveux et à la barbe fournie et blanche, est étonnamment semblable au portrait de lui pris au Caire avec Charles-Henri et Anouar el-Sadate qui se trouvait rue des belles feuilles autrefois.

– Qui n’y sera pas ! dit Montmirail. Ce sera un des événements de l’hiver !

– Non non, Fabrice, dit Chapkin, riant. Pas un des événements, le seul. Il y aura deux catégories de gens dans Paris après le 26, mon ami. Ceux qui y étaient et ceux qui n’y étaient pas.

– Socialement, les absents à ce mariage seront des zombies, se rengorge quelqu’un.

– Tu sais qu’on a suivi leur histoire, poursuit Zim. À chaque étape, hein. Pas à pas. Non ? Paula. Qu’est-ce que c’était drôle ! Tu te souviens, le Gaffiot ?

– Une thèse sur l’amour galant, est en train de répondre une Paula délibérément ailleurs, à l’anonyme collègue de Montmirail qui vient de lui demander ce qu’elle avait fait comme études. La formation de l’élégance française, pour être précise.

– Vous avez lu Norbert Elias ?

– C’est quoi le Gaffiot ? s’engouffre Christelle Thourvaix, par avance tout hilare.

– Bien sûr, dit Paula.

– Quand ils devaient encore se cacher avec Dominique ils s’envoyaient des messages en code, explique Zimmermann. Des messages érotiques. Ils appelaient ça le Gaffiot.

– Du nom du dictionnaire latin, précise Montmirail. Une idée à lui, je crois.

– C’était pas mal trouvé, d’ailleurs, intervient Chapkin.

– C’est-à-dire quoi, ils utilisaient le dictionnaire ?

– L’Alphapage.

– Le quoi ?

– C’est une sorte de petit appareil avec un écran, l’Alphapage, ça permet d’envoyer des chiffres, des numéros de téléphone. Et Strauss alors tu sais tout ce qui est secret il adore hein. Les codes, les cryptages, les doubles fonds. C’est son truc. Ça l’amuse. Il avait rentré comme ça toute une série de mots dans son ordinateur. Tu te souviens ? demande-t-il pour Paula, en train de dire :

– C’est quelque chose qui m’a toujours fascinée. Peut-être à cause de mon père. Il a vécu ici, vous savez. Il nous racontait plein d’histoires sur Paris, sur Saint-Germain-des-Prés. À douze ans et depuis Jérusalem, je ne faisais pas bien la différence avec Versailles.

– C’était super rigolo, reprend Patrick. Super clean. Elle ouvrait ça en pleine réunion à TF1, personne se rendait compte de rien.

– Saviez-vous qu’à Rome, confie Chapkin à Christelle Thourvaix tout en lui servant un verre de vin, dans l’Antiquité, ils avaient plein de mots pour le sexe ?

– Non j’ignorais.

– Culus. Fello. Une bonne part de notre vocabulaire vient de là. Mentula. C’est la bite, mentula, le zob vraiment, ajoute-t-il tandis que le garçon pose devant lui un plat de raviolis fumants à la crème. Et puis penis bien sûr. De pendeo, la chose qui pend. Peos, en grec.

– Ah bon ?

– Mais Félix Gaffiot était quelqu’un d’assez pudibond si je me souviens, non, dit Montmirail. Il n’a jamais osé traduire tout ça.

– Par allusion seulement. C’est ce qui donne à son dictionnaire un côté désuet. Crypté, lui aussi.

– Vous savez qu’après sa mort on a retrouvé quinze mille bouteilles dans sa cave ? Quinze mille ! Et des bonnes. Il les sifflait avec ses maîtresses à ce qu’on dit. Il menait grand train le père Gaffiot sous ses petits airs.

– Je suis fasciné par les coïncidences, poursuit Zimmermann pendant ce temps. Dominique je le connaissais pas. L’an passé, Anne me l’a présenté, paf : tous les gens qu’on a en commun ? C’est dingue ! Camba, Ju-ju, tous les gens de l’UNEF-ID. Dix fois, j’aurais pu le croiser. Dix fois ! J’aurais sans doute pu la lui présenter. Je lui ai dit, d’ailleurs, j’ai dit, “Anne, tu vois”, j’ai dit, “Il y a pas de hasard. Il y a pas de secret. Vous vous seriez pas connus à la télé c’est par moi que tu l’aurais rencontré !”

– Tout a un sens, philosophe Chapkin, tout a un sens dans la vie mais il faut le décrypter.

– Ils se sont connus à la télé ? demande le type à ma gauche.

– Il y a trois ans oui, une émission sur Perben, il faisait l’invité-surprise, répond Patrick. Mais c’est fou non ? Comment c’est possible ? Il n’y avait pas de raison pour qu’il connaisse les gens de l’UNEF-ID. Ceux de l’OCI encore moins.

– Et avoir accepté d’entrer au gouvernement, demande Chapkin, c’est une bonne idée, tu penses ?

– Pourquoi pas ?

– Sous Édith Cresson, il veut dire, dit Montmirail qui éclate aussitôt d’un rire tonitruant.

– La Pompadour, sourit Chapkin.

– La délabrée du bulbe.

– Est-ce que Mitterrand la baise ? demande quelqu’un.

– Eh bien bon appétit mon ami !

– C’est comme ça qu’ils l’appellent au Bébête Show, la délabrée du bulbe.

– C’est pas Amabotte ? Je croyais que c’était Amabotte. »

Tout le monde rit.

« Je vous trouve durs, dit Christelle Thourvaix qui tente de conserver son sérieux. C’est quand même la première femme en France nommée à Matignon. Personne la respecte, la pauvre !

– Hé ! Vous n’allez pas nous faire le coup du féminisme à deux balles, hein Christelle, la coupe Montmirail.

– J’ai le plus grand mépris pour ce genre d’émission, personnellement, décrète Zimmermann.

– Ce n’est pas parce que c’est une femme, dit la jolie brune, qu’il faudrait la ménager. C’est paternaliste, comme attitude.

– C’est une connasse, juge Montmirail. Tout Premier ministre qu’elle soit ma petite Christelle, c’est une débile olympique.

– Je trouve ça potache, dit Patrick. Complètement démago. Un avilissement des valeurs démocratiques, ce genre d’émission.

– Et je suis tout à fait d’accord, dit Montmirail. Tout à fait. Mais sur elle je les trouve drôle.

– Le Bébête Show réduit la politique à une série de scandales. Et après on s’étonne quand Le Pen aux élections fait quatorze pour cent.

– Il y a une crise de la représentation politique dans ce pays, dit Montmirail. Et la nomination d’une Cresson comme Premier ministre ? Un symptôme ! Strauss doit ronger son frein, non ? Rendre des comptes à une telle imbécile, lui qui est si brillant ?

– Oh, je crois qu’il s’en fout, dit Zimmermann. Tu sais. À l’Industrie il a son pré carré, personne l’emmerde.

– Enfin ses méthodes sont quand même un peu, hein. Décoiffantes, dit un journaliste. D’après les gens de Bérégovoy.

– Mais ce n’est pas ce que je voulais dire en fait, intervient Chapkin.

– Non je sais, dit Zim. Tu voulais savoir si c’est une bonne idée l’action publique aujourd’hui quand on veut faire de l’économie.

– Oui, exactement.

– C’est le vrai débat.

– Et pourquoi ça ? demande la brune.

– Parce que l’économie se gère de moins en moins à partir de l’État, aujourd’hui. Si on s’y intéresse on va dans le privé.

– C’est assez fou non ? dit Patrick. La vitesse à laquelle ça va. Quand on pense que Mitterrand il y a encore neuf ans nationalisait les banques…

– C’est pour ça que je pose la question, dit Chapkin.

– Mais Dominique, tu sais, répond Patrick, je sais pas. Les industriels se rapprochent aussi des sphères de l’État, ça va dans les deux sens. Et la porte, le tourniquet si tu veux, c’est le ministère de l’Industrie. Moi je le sais très conscient de ce genre de choses, Dominique. Alors après. On dit les méthodes décoiffantes… Bon. Il aime le monde d’aujourd’hui, quoi. Béré, il est gentil Béré mais. C’est un fils de prolo. Ministre ou pas ministre il reste prolo dans sa tête. Il s’est engueulé avec Strauss tu sais pourquoi ? Parce que Dominique voit les gens dans un hôtel particulier plutôt qu’à Bercy. C’est pas ridicule ? Qui veut recevoir Owen-Jones au milieu de fonctionnaires, franchement ? »

De nouveau, tout le monde rit.

Manifestement satisfait, la quatrième bouteille de Montecucco en main, Patrick est penché sur le verre de la jolie brune.

« Enfin je crois surtout qu’il a autre chose en tête ces jours-ci, est-elle en train de dire.

– Ça !… Je vous ressers ? Tout le monde n’épouse pas la reine de Paris tous les jours, hein.

– Tu as vu comme elle est sereine, là-dessus ? dit Montmirail.

– Pas seulement là-dessus. Anne, les paillettes, très peu pour elle, se lance Zim, reposant la bouteille, et répétant pour ainsi dire mot pour mot à vingt ans de distance ses discours d’autrefois rue des belles feuilles. Ça ne l’intéresse pas le parisianisme. Elle est ailleurs elle. Elle va à l’essentiel.

– Ah aah ! Je reconnais bien là notre preux Zimmermann ! commente Chapkin avec un sourire. La vérité mes amis c’est que nous sommes tous un peu jaloux, n’est-ce pas ? »

Hilarité générale. Montmirail, apoplectique, le visage congestionné par le rire : « Jaloux de qui ? Jaloux d’Anne Sinclair ? Ha ha !

– Allons allons un peu de franchise. Personne n’a lu Lacan ? Ou les Mémoires de Saint-Simon ? poursuit Chapkin, imperturbable. Une femme qui s’apprête à épouser le ministre le plus moderne de ce gouvernement, sans doute demain le plus influent, quel homme à Paris ne voudrait pas être Anne Sinclair en ce moment ? Qu’en pensez-vous, Paula ?

– Moi ? Mais rien du tout, Max, que voulez-vous que j’en pense ? C’est aux hommes qu’il faut poser la question. »

Ses premières paroles intelligibles depuis un moment. Je l’ai observée tout le dîner du coin de l’œil sans deviner ce qui la perturbe – sans qu’elle m’adresse, non plus, le moindre signe de reconnaissance. Et comme je n’ai rien trouvé de malin à dire, j’ai passé la majeure partie du repas avec l’impression d’être tout à fait transparent.

Montmirail demandant l’addition met un terme à ces pénibles agapes. Paula me tournant à présent franchement le dos aide à se soulever de sa chaise Chapkin qu’une maladie dégénérative paralysant sa jambe gauche oblige à se tordre et se contorsionner sur ses béquilles pour retrouver la position verticale.

« Merci ma chère, dit-il, merci. Je n’ai pas eu le temps de vous demander. Votre papa ? Des nouvelles ?

– Il va très bien, mon père, répond Paula, qui s’emmitoufle dans un gros anorak à col de fourrure. Il est en pleine forme.

– Depuis combien de temps on ne s’est vus, souffle Chapkin descendant les escaliers en appui sur les deux béquilles, dont il a fait, avec le temps, des accessoires médiatiques aussi fameux que sa crinière et sa barbe blanches. Les Scuds de Saddam tombaient sur Tel-Aviv, je crois bien, la dernière fois. »

Sur le trottoir, les convives dispersés, tandis que par courtoisie nous attendons à l’angle de la rue des Saints-Pères le taxi qu’il a commandé : « Et vous ma chère Paula ? On ne vous a pas beaucoup entendue, ce soir.

– C’était le dîner de Patrick, Max. Je le laisse exprimer ses enthousiasmes à sa guise. Il fait ça très bien, d’ailleurs. Il n’a pas besoin de moi.

– Des enthousiasmes que vous ne partagez pas, si je comprends bien.

– Mais je n’ai rien dit de tel.

– Justement », dit Chapkin se tournant vers le taxi à l’intérieur duquel elle l’aide à se glisser.

 

Combien aisément je retrouve les réflexes qui m’attachaient à ce couple ! Avec quelle facilité nous reprenons nos places ! Il a suffi que Patrick offre de me déposer chez moi, plutôt que de me laisser prendre un taxi à mon tour, et me voilà remontant à leurs côtés la rue des Saints-Pères et la portion du boulevard Saint-Germain qui mène au parking où Zim a garé sa voiture.

Je ne vois pas tout de suite ce qui se passe entre eux, tandis que d’un pas égal nous avançons dans la rue et la nuit et qu’ils se disputent depuis un moment sans rien se dire. Une de ces querelles sans paroles comme seuls en ont les vieux couples. Entre les parois de l’ascenseur métallique le silence s’épaissit, se dilate au troisième sous-sol où Patrick met dix bonnes minutes à retrouver l’emplacement de sa CX.

« Ça t’aurait tuée de faire un effort ? dit-il finalement, une fois installé au volant.

– Pardon ? réplique Paula depuis la banquette.

– Oh, ça va, ça suffit. » Concentré sur la marche arrière, le buste tordu, une main sur le volant et l’autre bras en appui sur le dossier de son siège, il réussit la prouesse de ne pas lui adresser un regard. « Même Max s’en est aperçu.

– Ah ! Dans ce cas, raille-t-elle. Si même lui s’en est rendu compte… »

Il guide la voiture qui remonte le couloir en colimaçon, passe le péage, débouche boulevard Saint-Germain.

« À défaut d’être aimable au moins je ne sais pas. La politesse, reprend-il.

– Patrick, je t’en prie. Est-ce qu’on peut changer de sujet ? C’est ridicule.

– Ridicule ? Dire bonjour, c’est ridicule ?

– Quel âge tu as franchement ?

– Je ne me comporte pas comme un enfant de dix ans, déjà. »

Le feu qui fait l’angle avec la rue de Rennes passe au vert.

« Écoute, dit Paula, c’est toi qui reçois un prix ce soir. Non ? C’est ta soirée. Et de qui on parle pendant tout le dîner ? Frank tu étais là, dis quelque chose ! »

Sur le siège passager je reste muet. À quel point je ne comprends pas ce qui se passe est tout ce que je comprends de leur conversation. C’est la soirée où je n’y suis pas. Et je n’ai d’autre choix que la vivre jusqu’au bout.

« C’est pour ça que tu ne l’as pas saluée ? dit Zim en démarrant. Parce qu’on a parlé d’elle ensuite au dîner ?

– Je ne l’ai pas saluée parce que je ne l’aime pas ! Voilà. Tu veux me l’entendre dire ? Je n’aime pas ce qu’elle fait de toi. Je n’aime pas la manière dont tu te comportes quand elle est dans les parages. Regarde ! Voilà ! Tu flippes, maintenant.

– Ça va, Paula.

– Tu sais pourquoi tu flippes ?

– Ça suffit, je te dis.

– Tu as peur qu’elle sache. Tu crains sa réaction si Max ou je ne sais qui lui dit ce que je pense.

– Jamais je n’aurais dû te les présenter, jamais ! »

Elle s’est avancée vers le bord de la banquette. Le buste penché vers l’appui-tête de Zimmermann, elle dit : « Tu cours derrière elle en permanence, Patrick. Tu cours ! Comme un clébard. Quand c’est pas derrière lui ! Et pourquoi ?

– Une amie de vingt ans. Voilà pourquoi. L’une des rares dans ce milieu à qui je peux tout demander.

– Tu es sûr de ça ? Elle te traite en propriétaire. Et lui c’est pire, un voyou !

– Un voyou ! répète-t-il incrédule.

– Mais qu’est-ce que tu espères ? Tu attends quoi de ces gens ? Tu ne te rends compte de rien ou bien tu fais semblant ?

– Un voyou ! Je suis sidéré.

– Je connais ce genre de nana. Je pourrais en être une. J’ai été élevée pour en être une. Elle vit dans sa bulle, elle…

– Ah ! Voilà. Il y avait longtemps !

– Quoi ? Tu ne me crois pas ? Tu veux que je te raconte ? Tu veux que je te dise qui elle est ? Pour une femme, tu sais, l’excès de beauté c’est comme la laideur. À l’adolescence, ça l’a embarrassée plus qu’autre chose. Son père ne parlait que d’elle. Sa mère, c’était le contraire, elle hésitait entre mépris et concurrence. Elle a eu l’impression d’être un monstre. Comment ne pas apparaître a dû être son problème. Maintenant elle a sa cour, ses prétendants, mais celle devant qui on génuflexe, c’est la journaliste. La fille légitime du grand résistant juif. Pas la femme, pas la femelle : la moraliste. Ajoute à ça la pruderie juive. Je n’arrive pas à lui imaginer la moindre vie sexuelle, personnellement.

– Mais tu t’entends parler, non ?

– Le pouvoir. Le pouvoir intellectuel et social est la manière dont elle a cru régler la question. Elle s’exorcise comme femme, en s’exhibant partout au nom de la morale. Elle trône parmi les anges dans les meilleurs cercles sociaux pour mieux ne pas se laisser aller à être. Quelle chance est-ce que ça te laisse ? Tu n’es pas Fabius ! Tu n’es pas Attali ! »

Elle se tait. Se cale contre la banquette et ne bouge plus. Les essuie-glaces lissent la nuit contre le pare-brise avec régularité.

En vue de la Seine, Patrick, le buste penché sur le volant comme s’il cherchait à mettre autant de distance que possible entre elle et lui, se met à secouer lentement la tête. « Tu t’écoutes parler ? Tu réalises ce que tu dis ? Mais pour qui tu te prends ? Comment tu peux te permettre…, dit-il sans achever. Comment tu oses ? »

Le temps de passer sur cette portion de l’île Saint-Louis qui donne sur le boulevard Henri-IV : « Je ne sais pas de quoi tu parles, dit-elle froidement.

Continuer : partie 6 sur 10