Une matière inflammable

Weitzmann · Chapitre 1 sur 1 · partie 6/10

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Une matière inflammable

Une matière inflammable

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

– “Je pourrais être elle” ! Mais ma pauvre. Mais jamais de la vie, Paulina. Toi tu es une touriste, dans l’existence.

– Merci.

– Un jour une thèse, un jour la photo. Au moins sois lucide. Et tu te compares à qui ?

– Tu deviens odieux, Patrick.

– À quelqu’un dont la vie est droite ! Paula. Une ligne droite, tu comprends ça ? De ses origines jusqu’à la place qu’elle occupe aujourd’hui. Fière de sa famille ? Très bien. Mais pas comme tu l’imagines. Anne est consciente des responsabilités que l’Histoire et sa position lui confèrent. Je crois pas que tu puisses en dire autant, ma petite. Tu as tout envoyé balader, toi. Ta famille ton identité ton pays. C’est facile. Tu t’engages jamais. Et maintenant tu as trente-cinq ans et tu commences à te demander ce que tu as fait de ta vie. Je comprends. Mais ce n’est pas sa faute. Elle y est pour rien. Si tu as gâché tes chances. Si tu es ce que tu es aujourd’hui. Velléitaire, peu sûre de toi. En quoi c’est son problème ?

– Espèce de malade !

– Un exemple, un seul…

– Je reprends ce que je viens de dire, tu n’es pas odieux tu es cinglé !

– Un seul exemple, Paula. À quand remonte ton dernier appel à ton père ?

– Arrête la voiture.

– C’est une question simple. À quand ?

– J’en ai marre, maintenant, tu m’emmerdes.

– Tu vois ? Si je n’avais pas été là…

– Arrête cette voiture je te dis. Espèce de dingue !

– Si j’avais pas été là, répète-t-il. Tu n’aurais pas pris la peine de passer un seul coup de fil à ton père quand les Scuds sont tombés sur Tel-Aviv l’année dernière.

– Israël ! Les Juifs ! Tout ce que je viens de dire et toi tu me parles d’Israël. Tu n’as qu’Israël à la bouche. Arrête-toi je te dis ! » crie-t-elle.

Mais il n’a pas à le faire. Comme nous approchons place de la Bastille par le boulevard Henri-IV toujours encombré, à la hauteur de la rue de la Cerisaie le feu l’oblige à freiner.

Paula pousse d’un coup la portière, jaillit dans le noir, sous la pluie, entre une Volvo sombre et un type à scooter qui l’évite de justesse.

« C’est moi qui t’ai mis l’appareil dans la main Paula ! » éructe Zimmermann, dément, la tête passée par la vitre ouverte, sa voix couvrant les insultes du type au scooter qui tente de se rétablir tandis que Paula s’éloigne d’un pas vif.

Doublant sur la gauche, l’homme au scooter jette une insulte et se perd entre les carrosseries devant nous.

Feulement bas de la vitre automatique qui se relève. Silence. L’inertie régulière du moteur électrique, le crissement des essuie-glaces contre le pare-brise sont le seul commentaire. Le feu passe au vert.

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« Des mots, tout dépend »

 

 

Immobile, arrimé à mon siège, j’ai attendu que la voiture parvienne à sa hauteur pour qu’il la récupère, il n’allait pas la laisser sous la flotte à minuit.

Mais il a l’air si calme au volant, tout glisse. Je n’ai pas vraiment saisi ce qui se passait quand nous avons doublé Paula qui sur le trottoir ne nous accordait pas un regard, je me suis retourné pour suivre sa silhouette avalée par la buée sur la vitre, par la pluie nocturne et la lumière des phares, et ç’a été comme si mon esprit restait en arrière, lui aussi, comme si ma faculté de compréhension n’était plus qu’un chien courant derrière la voiture qui vient de le jeter.

Place de la Bastille, le silence reste intact.

Nous obliquons rue du Faubourg-Saint-Antoine.

« Tu viens d’assister, mon cher Frank, lâche enfin Zimmermann sur le ton et avec le sourire exacts qu’il avait autrefois rue des belles feuilles pour m’expliquer les romans de Philip K. Dick, à un parfait exemple de haine de soi juive. »

Une expression que j’entends pour la première fois.

« Ha ? est tout ce que je trouve à répondre.

– Tu vois ? Tu règles pas tes problèmes, tu vois où ça te conduit ? Je ne parle pas pour toi, naturellement. »

Un temps.

« Mais c’est tragique. Tragique ! reprend-il. Quand tu penses à ce qu’est sa famille. Et ce n’est pas faute de l’avoir encouragée pourtant. Ça fait des années que j’essaie de l’aider. Je ne dis pas qu’Alexandre est de tout repos mais. Qu’elle lui parle, à son père, je sais pas ! Qu’elle fasse un effort, qu’elle travaille la question ! Trente-cinq ans ! Et c’est elle qui me fait la leçon, en plus. Tu l’as entendue, tu as vu ce qu’elle me dit ? Je suis stupide, hein, je sais pas à qui j’ai affaire quand je vois Dominique. Non je t’assure ! Enfin… Tu as l’air défait, ajoute-t-il en me dévisageant une seconde. Tu es livide.

– La fatigue…

– Ne t’en fais pas va, dit-il, avec une claque du plat de la main sur ma cuisse. C’est une grande fille. Elle va s’envoyer trois scotchs au China Club et puis hop ! Demain il n’y paraîtra plus. Jusqu’à la prochaine crise.

– Parce que ce n’est pas la première fois ?

– Bien sûr que non ! Paula est adorable comme tu sais. »

Comme je sais ? Qu’est-ce qu’il veut dire, au juste ? Je lui jette un regard torve tandis qu’il continue :

« Mais elle est complètement névrosée. Moi c’est simple, hein. Depuis le début, je la gère. Est-ce que j’ai le choix ? Je la gère. Comme je lui dis, à Alexandre, je lui dis, “Vous savez Alex, vous devriez me payer pour ce que je fais. Paula c’est un stradivarius. Vous lui avez foutu les nerfs en pelote quand elle était gosse et maintenant c’est moi qui la réaccorde.” Il se marre. Jaune, mais il se marre. Je te ramène ou tu viens prendre un verre ?

– Il est tard, Patrick. Quel est le problème, avec son père ?

– Il y en a une foultitude, Frank, des problèmes ! Disons qu’il n’en voulait pas, déjà, il voulait pas d’enfants. Il avait sa vie ici, à Paris. Paula est arrivée comme une mauvaise surprise, hein. Non, il a déconné, ça… Enfin en même temps… Viens à la maison, enchaîne-t-il, péremptoire. Je suis agacé j’ai pas sommeil, on va discuter. »

Et il oblique vers Nation.

La part que je fais profession d’aimer le moins chez moi, quand je veux me donner des airs, disons ma part la plus délinquante, s’est plutôt bien amusée, voici dix-huit mois, aux dépens de Zimmermann. Y a-t-il quelque chose que je n’avais pas vu chez lui ? Ou est-ce le succès qui le change comme ça ? Le fait est qu’il a prononcé son invitation avec une autorité que je lui connais peu. Quelque part, dans ce qu’il vient de dire, réside la faible possibilité que j’avais envisagée à l’époque : il sait tout depuis le début. Il règne après tout sur un joli petit royaume, avec nous. Son beau-frère le religieux dans les écrits duquel il se sert, son beau-père auprès de qui il joue les gendres responsables, sa compagne dont il « gère » les prétendues névroses, et moi… Moi quoi ? Quel rôle est-ce qu’il me donne là-dedans ? Quelque chose m’a toujours échappé chez Zim, jamais je n’ai bien compris ce qui le motivait. Non que je me sois posé la question, aucun de nous ne s’interrogeait quand Papy décidait quelque chose. Et pourtant, qu’est-ce qu’il veut, qu’est-ce qu’il cherche ? Est-ce qu’on va s’affronter tous les deux entre hommes, maintenant, dans son appartement désert ? Je suis presque assez ivre pour en envisager l’éventualité calmement, tandis qu’il gare sa voiture dans le parking et que je le suis jusqu’à l’ascenseur.

Sauf que l’appartement n’est pas désert. Derrière la porte en verre du salon, Mikaël, affalé sur le divan un verre à la main, les jambes étalées vers une bouteille de vodka posée sur la moquette, se redresse à notre arrivée : « Alors ? dit-il. C’est fini, ça y est ? Paula n’est pas là ? » À quoi Zim, d’un pas vif pénétrant dans la pièce, répond : « Elle fait sa crise », et secoue la tête en homme d’expérience. « Elle a sauté de la voiture pratiquement en marche, cette fois. Qu’est-ce que je te sers ? » ajoute-t-il dans ma direction.

Sans la moindre envie de boire, j’opte pour un fond de whisky.

« Je fais les présentations ? Mikaël…

– On s’est vus tout à l’heure », dis-je avec un sourire mécanique à Wallich. Un épais joint fume dans le cendrier à même le sol près de lui.

« Ça n’a pas l’air comme ça, dit Zimmermann, mais Frank est un sentimental. Il a tenu à monter se rendre compte par lui-même que Paula n’est pas à la rue. »

Pour tout commentaire, sans me quitter du regard, Mikaël boit une longue gorgée de vodka. Il pose son verre en équilibre sur le pull un peu sale et peluché couvrant son estomac rebondi.

« Non ? Je me trompe ? ajoute Zim en me prenant par l’épaule. Il ne la connaît pas comme nous, tu sais Mikaël… »

Tout cela commence à me taper sur les nerfs. Non moins que l’inextricable faisceau de raisons qui me fait depuis le début de cette soirée faire les choix inverses de ceux qu’il faudrait faire. On dit que les militants de l’OCI étaient les plus brutaux parmi les gauchistes, autrefois. Il va me régler mon compte, oui. Et sinon lui – le prix Aujourd’hui oblige sans doute à modérer les ardeurs –, du moins l’antipathique petite frappe déguisée en bon garçon juif qu’est son cinglé de beau-frère – un type de mon âge mais deux fois plus baraqué, qui doit avoir sur les épaules trois ans d’armée en Israël et qui vit au milieu des Palestiniens.

Ça, ou bien Zimmermann est plus fragile qu’il n’en donne l’impression, il cherche à conjurer son désespoir et sa peur qu’elle ne le quitte. Je n’arrive pas à savoir. Et lui non plus, dirait-on. Le désir de me casser la gueule et l’envie que je le réconforte tirent son visage congestionné, tout près du mien maintenant, tandis qu’il me serre contre lui, une grimace sur la bouche prétendument souriante, et dans les yeux, les grands yeux d’enfant ou de fille de Zimmermann, la lumière bleue d’un regard éperdu.

« Tu m’as invité à boire un verre, Patrick, dis-je en me dégageant. Je n’aurais peut-être pas dû venir.

– Ne t’inquiète pas, va. » Il laisse tomber son bras. « T’inquiète pas », répète-t-il sans que je puisse savoir de quoi il parle. Sa chemise à demi sortie du pantalon, ses poignées d’amour autour des hanches, le pas raide, un peu, de pingouin, tandis qu’il s’éloigne au centre de la pièce.

Puis, à Mikaël, sur un ton parfaitement anodin – et l’on dirait qu’il ne s’est rien passé du tout, que c’est moi qui invente au fur et à mesure et projette sur lui ma changeante humeur et mes craintes :

« Alors ? Tu es parti comme un voleur dis donc. Ton premier jour à Paris, pourquoi tu es pas resté dîner ?

– Tu sais comme je suis, Patrick, j’aime pas les mondanités, répond, sans le moindre mouvement, le frère de Paula.

– Et Rebecca ça va ?

– Mieux. Elle s’habitue. Ça va mieux.

– Tu aurais pu venir avec elle, tout de même.

– Il y a la petite tu sais.

– Ça m’aurait fait plaisir. Ça fait quoi, maintenant, un an ?

– Un peu plus.

– Vous êtes fous tous les deux, dit Patrick en riant. Vous êtes complètement cinglés. Meshugene », insiste-t-il, avec dans la voix, sur le mot yiddish, un accent qui me semble forcé. Se tournant vers moi : « Ils sont mariés depuis deux ans avec Rebecca. Il y a un an à peu près ils se sont installés à Har Gilo figure-toi, en pleine Cisjordanie. Elle vient d’accoucher.

– C’est vrai ? dis-je, prenant un air intéressé.

– Mikaël autrefois c’était mon étudiant. Un des plus brillants ! C’est vrai Mikaël, non ? Sérieusement. Tu avais un boulevard ! Quand je pense que c’est moi qui vous ai présentés ! À l’époque elle s’appelait Jade, Rebecca. Jade Prigent.

– Son père est complètement breton, précise Mikaël tout en tirant sur le joint une longue bouffée dont l’odeur âcre envahit toute la pièce.

– Complètement ! Nantaise. Elle a fait sa communion. Elle sortait en boîte le samedi soir avec sa sœur, elle faisait des études pour devenir juriste. Et maintenant elle vit dans les Territoires avec une perruque sur la tête, une robe qui lui couvre les chevilles, dit Zimmermann avec dans le ton, derrière la critique, une nuance d’admiration incrédule.

– C’est sa mère, dit Wallich. La famille de sa mère venait de Lituanie. Elle a été sauvée de la déportation par des voisins, elle a changé de nom.

– Elle a changé de nom, dit Patrick, mais c’était pas non plus secret. Pas du tout. Jade a toujours su, je crois.

– Il y a savoir et savoir, Patrick, dit Mikaël.

– Je sais pas ce qui s’est passé. Il y a eu Shoah, le film de Lanzmann…

– Ça l’a mise en marche, ce film. Elle a compris ce qu’elle savait. C’est devenu son histoire.

– Elle est venue me demander conseil, au début, dit Patrick. Elle était très troublée, elle se posait plein de questions. C’est émouvant hein ? Comment les gens prennent conscience des trucs. Elle voulait voir Israël. Je l’ai aidée. Elle avait déjà fait deux voyages toute seule quand elle t’a rencontré.

– Je sais.

– Tu as joué les match makers, alors », dis-je à Zimmermann dans le long silence méditatif qui suit.

Faussement modeste, un sourire de fierté sur ses joues rosies par l’alcool : « J’ai fait un shidour. On peut dire ça. Mais attention, ajoute-t-il brusquement. Je ne suis pas responsable de votre évolution politique, hein. Mikaël pense qu’il n’y aura jamais de paix au Moyen-Orient. Il pense que le mot paix a été inventé par les antisémites et les Juifs dans mon genre qui courent les prix littéraires. C’est pas vrai ? répète-t-il en riant.

– Nous, dit Mikaël dont le visage se perd dans un nuage d’herbe, les Palestiniens nous jettent des pierres, ça change un peu la perspective.

– Ils te jettent des pierres parce que tu vis au milieu d’eux, Mikaël…

– C’est vrai, ça. C’est vrai. Si les Juifs n’étaient pas là personne aurait envie de les tuer. Quelle bonne idée ! »

Mikaël se plie en deux pour saisir la bouteille et remplit son verre.

« Des enfants, dit-il, très calme. Des enfants de dix ans et les médias parlent d’intifada. Mais tout ce qu’il y a, c’est la haine. La propagande. Il y a pas d’intifada. Une propagande de haine incroyable qui fait que même les gosses essaient de vous lapider dès qu’ils vous voient.

– Qu’est-ce que je disais ? ricane Zimmermann. Ils sont cinglés ! »

Tous deux se parlent et, en même temps, ils me parlent. C’est moins un dialogue qu’un spectacle instauré par Zimmermann pour mon édification avec Mikaël Wallich dans le rôle de l’animal exotique. Dans quel but, voilà qui m’échappe. « Et Mikaël était pacifiste, autrefois, est-il en train de dire. Alex te le reprochait suffisamment !

– Tout le monde l’était, pacifiste, après le Liban. J’étais à Beyrouth en 82. Je vais pas rentrer dans les détails. Je venais de finir mon service. Ils m’ont rappelé presque tout de suite. C’est vrai qu’on a commencé à voir Israël autrement, après ça. Les mensonges. Le clientélisme politique. Le provincialisme. Et la fin de l’esprit collectif, surtout. Surtout ça, oui. J’étais en colère. J’ai fait tout ce qu’on peut faire quand on est en colère. Faut parfois descendre très bas pour trouver la lumière. Tikkun. Mon père ne me parlait plus. Je ne lui parlais plus. J’ai même quitté le pays. Huit mois d’Inde. Puis je suis venu ici et j’ai trouvé Rebecca. À Paris. La ville. Celle des Lumières, justement. Où ma famille a tant souffert en 40. Ashem envoie des messages, mec. Tu les lis ou tu les ignores, conclut-il en un sourire d’extase.

– Ton père, est en train de dire Zimmermann. Je suis sûr qu’il est plus à gauche que toi aujourd’hui.

– C’est là que tu te trompes. Il ne comprend pas forcément mes choix mais il me respecte maintenant. On se parle. Il sait que son temps est passé. Il est venu me voir en Judée-Samarie. Tu sais malgré les tensions c’est un paradis là-bas. On vit avec la nature. Pas de télé. Pas de fric claqué en vanités. Rien de futile. Tu peux pas comprendre. Je t’ai vu, ce soir, avec tes amis, je vois bien pourquoi tu parles comme ça. Les intellectuels ! Vous devez vous donner l’impression d’exister. Mais c’est fini.

– Qu’est-ce qui est fini ?

– Vous. L’Europe. Les Juifs d’Europe. C’était le e XX siècle. C’est terminé.

– Ah bon ? dit Zimmermann, goguenard à présent.

– Absolument !

– Lech Walesa est président de la Pologne je te rappelle. Pas Adolf Hitler. Et demain Václav Havel ! Un intellectuel, un artiste va diriger Prague ! L’Europe, elle est en train de renaître. Il y avait une conférence avec les Palestiniens à Madrid il y a un mois, tu es au courant ? Grâce à qui ? À nous. Les intellectuels, comme tu dis. Les Européens. La guerre froide est finie ! Ouvre un journal, au moins ! En Afrique du Sud l’apartheid est en train de tomber. En Chine la démocratie, c’est irrésistible depuis Tiananmen. Partout les droits de l’homme progressent. Partout ! Les Balkans, c’est une question de temps. Pourquoi le Moyen-Orient ferait exception ? Du Caire jusqu’à Amman, je te fais le pari, toute la région sera prospère dans dix ans.

– J’aimerais voir ça. Je t’assure que j’aimerais voir ça.

– Tu crois que les Palestiniens veulent un État islamique ? J’étais à Madrid, je les ai vus ! Je vais te dire ce qu’ils veulent. Ils veulent s’acheter à manger. Ils veulent s’acheter des fringues. Ils veulent travailler, sortir, draguer les filles. Comme tout le monde !

– Et l’Iran ? Ça devient quoi l’Iran dans ton rêve ?

– Mais l’Iran ! L’Iran va s’ouvrir mon vieux, c’est évident ! Économiquement, ils n’ont pas le choix de toute façon. Tu sais, les gens sont rationnels. Ils finissent toujours par agir au mieux de leurs intérêts. L’économie ! Aujourd’hui c’est la clé de tout, l’économie. Tu le saurais si tu n’avais pas laissé tomber tes études comme un schmock.

– L’économie, raille Wallich. Et tu te dis de gauche.

– Pourquoi, ça ne compte pas l’économie quand on est de gauche ?

– Partout la même façon de vivre, dit Wallich. Chaque lieu interchangeable. N’être vraiment chez soi nulle part. C’est sûr hein, ça règle toutes les questions de territoires. Mais je trouve ça facile, excuse-moi.

– À voir les haines que ça suscite, non, Mikaël. Ce n’est pas facile. Tu parles comme un militant du Hamas, putain !

– Oui, eh bien. Ils nous haïssent mais je les comprends.

– Ah. Tu en es là ?

– Dans le conflit, sourit-il – d’un sourire qui le fait pour la première fois ressembler à sa sœur –, nous savons mieux qui nous sommes. »

Il ne m’a pas échappé que, politique mise à part, jusque-là c’est à moi que Wallich ressemblait le plus. Même rébellion face aux attentes paternelles jugées excessives, même quête d’authenticité, même impasse. Et le sourire affiche le prix qu’il paye pour sa colère – un sourire juvénile et piquant où tout l’effort de séduction de sa sœur s’inscrit pour ainsi dire à l’envers, comme si ne pas plaire, ne pas être aimé était chez lui l’expression d’un droit.

« Une partie du problème, est-il en train d’expliquer, vient de ce qu’ils nous prennent pour les représentants d’Israël. Et contrairement à ce que tu racontes, c’est un monde qu’ils détestent. Pas seulement parce que c’est un pays juif. Mais parce qu’il y a là-bas une façon de vivre occidentale et qu’ils n’en veulent pas. Je les comprends oui. Moi non plus je n’en veux pas. Rebecca n’en veut pas. C’est bien pour ça que nous sommes en Judée-Samarie. Dépasser le rêve sioniste. Être vraiment juifs. Se fondre dans l’Orient. C’est de là que nous venons et c’est la condition de la paix. C’est ce que nous tâchons d’accomplir. Si les pouffiasses de Peace Now s’imaginent dépasser le sionisme et comprendre les Arabes quand elles apprennent la danse du ventre ou les motifs des robes palestiniennes dans des ateliers de groupes interculturels, mazel tov ! Très bien pour elles. Mais ceux qui comprennent vraiment ce qui se passe, c’est nous.

– Tu comprends le Hamas, réplique Zimmermann. Très bien. C’est tout ce que je retiens, personnellement.

– Ne pas les comprendre est la façon dont tu crois dialoguer. C’est typique, très intellectuel.

– Tu es un gosse. Tous les deux, d’ailleurs, vous êtes des gosses, avec ta sœur. Pourquoi je discute ? Votre père est un géant qui n’a enfanté que des nains !

– Mon père, dit Wallich dont le sourire reste intact. Qu’est-ce que tu sais de mon père, Patrick ? »

Zimmermann soutient son regard une seconde.

« Bien ! » soupire-t-il, brisant là. Il baisse la tête et, je ne sais pourquoi, j’ai le sentiment qu’il fuit. « Écoute. On pourrait parler des heures. Mais demain je me lève, moi. Gong de fin, les enfants. » Il se dresse. Me tournant le dos, titubant vers la porte : « Elle ne va plus tarder tu sais Frank. Si tu veux l’attendre.

– Je vais appeler un taxi, dis-je, en matière de dénégation, mais il a déjà disparu dans le couloir.

– La crème des Juifs de France, ricane Mikaël, les yeux sur le mégot du joint qu’il écrase avec méthode au fond du cendrier. Les intellectuels. Dès qu’un vrai Juif prend les armes pour se défendre ils font une indigestion de petits-fours. Et ils vont soigner ça avec une nouvelle conférence, un cocktail où pleurer sur les Palestiniens. Ne me dis pas que tu n’es pas d’accord. »

Un instant, j’observe sans rien dire ce faux double, dont l’expression de la judéité ne saurait m’être plus étrangère. Comme elle l’est peut-être pour lui, en fin de compte. Qui sait ? C’est peut-être justement parce qu’elle lui est étrangère qu’il a choisi cette voie. Créer un écart, quelque chose d’entièrement neuf. Je pourrais concevoir cela. Mais comme il est curieux que ce qui, chez moi, commence à prendre la forme d’une solitude asociale, s’exprime, chez lui, par ce qui me semble en être l’exact opposé – le goût moral pour une appartenance collective.

« Avec quoi ? dis-je tout en me levant pour aller jusqu’au téléphone. Avec la dénonciation du conformisme bourgeois chez les intellectuels ? Oui, peut-être. Mais je dirais que le conformisme a du bon si l’alternative est de vivre un M-16 entre les mains tous les jours, non ?

– Tu parles comme Paula, dit-il tandis que je compose le numéro. Elle aussi elle joue sur tous les tableaux.

– Ah oui ? Je ne sais pas, je ne parle pas de ça avec elle.

– Même Patrick est plus cohérent.

– Mon taxi est en bas. »

Et tandis qu’il se lève et déplie le divan sur lequel sa sœur m’a si souvent rejoint, j’enfile mon manteau et sors sans qu’elle soit reparue.

 

Un peu plus de deux heures du matin dans les quarante-cinq mètres carrés de mon appartement silencieux – blanc silence de la nuit sur les murs qu’éclaire la petite lampe près du lit japonais, silence noir contre la fenêtre au cerisier immobile dans la cour. Quoi de plus différent de la soirée que je viens de vivre ? Les nerfs trop irrités pour songer à dormir, j’extirpe du placard à vêtements la boîte cartonnée où s’empilent en vrac les documents qui m’ont été nécessaires à l’écriture du bouquin de Zimmermann, j’en sors la copie reliée du mémoire de Wallich et me mets au lit pour la relire.

La Théorie des fictions me fait le même effet à la seconde lecture qu’à la première, celle d’un devoir universitaire parfois brillant mais plus ou moins rédigé à la serpe et de facture globale moyenne – disons un « C + ». Mais il y a une différence entre découvrir un texte et le relire avec en tête le visage et la personnalité de son auteur. Je me demande, maintenant que je le connais, si, repris, un peu étoffé – si, mettons, Zimmermann avait conseillé Wallich en ce sens, plutôt que de lui organiser ce shidour absurde et l’encourager dans une voie qui l’a finalement conduit jusqu’en Cisjordanie, tandis que lui-même s’appropriait son texte pour le piller quatre ans plus tard –, je me demande si ce mémoire n’aurait pu se frayer un chemin jusque chez un éditeur. S’il n’y avait pas là de quoi faire un petit essai original concernant l’un des aspects les plus méconnus en France des travaux de Bentham. Si ça n’aurait pas lancé Mikaël dans le milieu auquel il se destinait.

« Au cœur de l’œuvre de Jeremy Bentham gît un problème fort actuel, celui des conflits d’intérêt, écrit Mikaël en préambule. Comment gouverner la société quand les individus qui la composent sont eux-mêmes dominés par leurs intérêts privés ? » C’est dans La Théorie des fictions, l’un de ses essais les moins connus, rédigé pour partie sous forme de notes et resté inachevé, que Bentham a synthétisé avec le plus de concision ses recherches dans des domaines aussi divers que l’économie, le droit, l’histoire des religions et des mythes, la grammaire, la logique et les structures du langage, affirme Wallich. Voici le passage sur lequel je tombe avant de m’endormir :

 

Du monde, l’homme ne connaît rien sinon la douleur et le plaisir.

Il y a ce qui vous fait du bien, et il y a ce qui vous fait du mal. Telle est l’indiscutable réalité d’un être du jour de sa naissance à celui de sa mort. Les individus sont des êtres de chair et de sang dotés de corps sensibles, et le plaisir et la douleur sont les seuls points de contact immédiat entre eux et le monde. Tout le reste leur est extérieur, tout le reste ne leur parvient que par l’intermédiaire d’élaboration psychique et de représentations linguistiques diverses, c’est-à-dire, en clair, par le langage. La « réalité verbale », dit Bentham, est donc la seule qui soit accessible à l’homme. Le droit

est une construction sémantique, l’économie est une construction sémantique, de même que la politique, la science et les passions. La vie de l’homme est le catalogue des « fictions utiles » qu’il s’invente pour y voir clair, se comprendre lui-même, comprendre le monde qui l’entoure et vivre en société. « Des mots, tout dépend », a écrit Bentham. Ce sont les mots qui font de chacun un citoyen rationnel et libre, responsable de ses actes, ou, au contraire, la dupe de ses chimères et des manipulations démagogues.

 

Après cet éloge de la clarté mentale et de la responsabilité, me dis-je, Mikaël a épousé l’étudiante que lui avait présentée Patrick et tous deux sont allés chanter des psaumes à Har Gilo sous les pierres des Palestiniens.

 

Le lendemain vers quinze heures, une fois dissipés les échos de la nuit migraineuse, je compose le numéro des Zimmermann, ne trouve ni l’un ni l’autre et raccroche sans laisser de message. Je réitère en fin de journée sans plus de succès. Après un dîner frugal devant l’écran de la télévision, et avant de me mettre au lit en état d’hébétude, je fais de nouveau chou blanc. Le jour suivant c’est le répondeur téléphonique, encore, qui résonne dans l’écouteur après un tardif petit déjeuner. Idem vers midi, le soir, et durant une autre journée, et celle d’après également. À la fin de cette semaine-là seulement, le vendredi en milieu de matinée, une voix à l’autre bout du fil – Wallich.

« Paula vient de sortir, dit-il. Il y a un message ?

– Dis-lui que j’ai appelé, c’est tout. »

Que s’est-il passé l’autre soir ? À quoi ai-je assisté et quel était le sens de ce cirque ? Pourquoi ne me donne-t-elle plus signe de vie, si c’est bien elle qui m’a invité à ce cocktail ? Ce serait ça le message, si je pouvais obtenir une réponse.

Pour la première fois depuis que je les connais l’idée me vient que depuis le début je ne comprends rien à ce spectacle de leur vie conjugale où, un peu comme au Living Theatre qu’affectionnait Julia, je suis à la fois spectateur et acteur. Oui – quelque chose est en jeu ici qui n’a rien à voir avec mes ambivalences. Je suis si centré sur mes questionnements, si obsédé par les échos faussement familiers de ce couple en moi que je n’ai rien compris de ce qu’ils sont.

La clé avec laquelle j’ai cru pénétrer leur univers – une clé fabriquée sur l’empreinte de mes souvenirs d’enfance – n’ouvre, en vérité, nulle porte.

 

Si je me décidais à l’écrire, j’appellerais ça Une histoire pleine de trous – un titre à la Tchekhov qui ferait plaisir à mon père. Son dernier chapitre s’ouvre quatre mois plus tard, un peu plus de deux années après que j’ai rencontré Paula.

À trente et un ans, à défaut de me mieux connaître, je me garde comme je peux du labyrinthe névrotique des relations inflammables. Je tâche de grandir. J’ai revu mes parents. Après mon retour de Grèce nous avons commencé de renouer mais ce n’est vraiment que depuis cet hiver qu’ils viennent une fois par mois rue de Rome, au Bulletin, pour aller déjeuner tous les trois dans l’une des brasseries du quartier Saint-Lazare. Je leur ai causé tant de crainte autrefois. J’ai fait preuve de tant de froideur vis-à-vis d’eux par la suite. Les semaines suivant l’arrestation de Julia, tandis que j’étais moi-même convoqué par les flics, qui tenaient à s’assurer que j’étais bien l’imbécile que je semblais être, et non un comparse jouant les innocents, ma mère s’est mise aux antidépresseurs. Leur donner à voir un fils « socialement installé » – détenteur d’un bureau, d’une carte de presse tricolore : ils ignorent que je profite pour les recevoir de la réunion de rédaction, qui est le seul jour où je mets les pieds au canard –, tout cela les rassure, ça leur fait plaisir et ça les impressionne. « Ça me rappelle quand je venais prendre Grand-Père aux Échos ! Ça me rappelle Charles-Henri quand il a commencé à L’Express ! » chuchote mon paternel jamais avare d’éloges disproportionnés chaque fois que lui et ma mère passent la porte du Bulletin pour s’extasier devant des locaux qui pourtant ne payent pas de mine. Et je m’efforce au calme. Je ne soupire pas. Je ne suis plus le fils rebelle et tyrannique, il ne prêche plus la tyrannie de la modestie contre l’histrionique tyrannie de son propre père. Tous deux à la retraite, désormais, lui et ma mère vivent en région parisienne où l’un s’occupe trois fois par semaine d’animations théâtrales en milieu scolaire tandis que l’autre assure à l’hôtel de ville des cours d’alphabétisation pour les mères de famille immigrées. Parfois, le week-end, je vais les voir pour des repas qui durent jusqu’au milieu de l’après-midi. « J’ai été je crois injuste envers vous », je leur ai dit. C’était le deux ou troisième de ces dimanches-là, je ne sais plus. Le sourire de mon père a illuminé la table. Ma mère en rougissant a simplement baissé la tête. Seule allusion au passé entre nous. Quant au présent, de l’existence de Paula jusqu’au livre de Patrick, j’ai scrupuleusement laissé dans l’ombre mes relations avec les Zimmermann. Dans le cas contraire, je le sais, tous deux se seraient précipités pour acheter le bouquin, y chercher à chaque phrase des traces de mon « style » ou de mon « intelligence », sans compter qu’ils se feraient « un sang d’encre » à la perspective d’une femme « dérangée » de plus dans ma vie, et ça non merci.

Puis, en fait de femme, je rencontre Lise – Lise Dangély.

Au salon Habitat et Bois d’Épinal où le Bulletin m’avait envoyé, Lise était mandatée par l’agence Galaxy pour assurer la communication d’un atelier Lapierre « Créateur de Mobilier contemporain » d’avant-garde, et j’ai tout de suite remarqué ses jambes – et aussi ses yeux, qui étaient bleus, sa blondeur tirant sur le roux, la régulière beauté de son visage calme, tandis qu’elle m’expliquait avec force détails la « philosophie » des ateliers Lapierre « pour qui chaque meuble est unique ». Et comment nettoyer sans la rayer une table en bouleau, la poncer avec du papier de verre grain 150 et toujours dans le sens du bois, appliquer l’huile à saturation et polir au chiffon sec, toujours bien nettoyer les tissus après usage afin de ne pas risquer l’inflammation spontanée. « J’étais en train de parier mentalement sur votre réponse si je vous invitais à dîner », lui ai-je fait savoir au téléphone quinze jours plus tard, le lendemain de la publication de mon article dans le Bulletin, sur quoi, pour ce qui est de polir appliquer et s’enflammer spontanément les choses ont plutôt bien suivi leur cours de part et d’autre.

Contrairement à Julia, contrairement à Paula, contrairement à Muriel, Lise n’est pas seulement disponible, elle donne le sentiment de vouloir l’être. « Tu veux passer ? Je te fais un truc à manger, si tu veux », propose-t-elle par exemple si, en fin de journée, j’appelle au débotté, la trouve par chance chez elle et qu’elle ne soit pas trop fatiguée. Après avoir acheté une bonne bouteille de vin je la rejoins en taxi dans le petit deux pièces de la rue Rousselet où elle vit – et c’est aussi simple que cela. Ou bien, si c’est elle qui vient, je me surprends à préparer du saumon, des salades sophistiquées, le tout agrémenté d’une bouteille de Ruinart et dégusté à la bougie sur mon bureau transformé en table de repas – et c’est aussi simple que cela. Pas de tragédie. Rien de clandestin. Nul capricieux narcissisme. Juste le plaisir du plaisir partagé et, pour ce qui est du sexe, la même tendresse déterminée dont Lise fait preuve dans les autres domaines de l’existence.

Bientôt, je me sens assez en confiance pour lui raconter mon histoire avec les Zimmermann. « Et tu es toujours amoureux d’elle ? » est la question qu’elle me pose en commentaire. Ma réponse : « Je ne sais pas si je l’ai seulement été. Ça me semble très loin, maintenant, tout ça. »

Distancié, sûr de moi, prêt à vivre quoi que ce soit qui pourrait survenir entre Lise et moi. Pourquoi pas ? On est en 1992, l’âge du Far West sexuel, on tire d’abord on parle ensuite, pourquoi ne pas se dire que ce qui a commencé comme une plaisante aventure banale pourrait tout à fait évoluer autrement ? La vie est banale ! Et Lise est libre, elle est douce, nous faisons l’amour de manière mon Dieu fort agréable, et, à vingt-neuf ans, elle possède ce qu’il faut de cicatrices sentimentales et de maturité pour vouloir « construire » – selon le mot dont elle use fréquemment. « Je suis restée quatre ans avec un homme marié, dit-elle. Alors je vois de quoi tu parles. Au début, c’est flatteur et puis ça devient vite très humiliant. – Qui était-ce ? – Une star, répond-elle avec simplicité. Dans mon milieu professionnel, en tout cas. Encore aujourd’hui plein de papiers s’écrivent sur lui tous les jours. Ne compte pas sur moi pour te dire son nom. Mais il m’a donné mon premier job, quand je suis sortie d’HEC. J’étais une petite pie de vingt-trois ans très sensible à ce qui brille. Lui en avait quarante. Il n’a eu qu’à siffler comme on dit. Le parfait conte de fées. Il m’aidait, il me formait. Il m’a vite filé des budgets importants. On se voyait quoi, deux fois par semaine ? Qu’il ait une femme et deux gosses, à vingt-trois ans ça me flattait, je trouvais que ça faisait “femme” de ma part, une liaison avec un homme marié. Même si le prix à payer était de le voir s’envoler sous les tropiques avec toute la smala. Je passais mes vacances à l’attendre. J’étais très amoureuse. Et lui aussi. Il était plein d’égards, attentionné, visiblement fou de moi. Des coursiers sonnaient à ma porte avec des fleurs, tu te rends compte ? Qu’il finirait par divorcer ça ne faisait aucun doute. Et puis un jour, j’ai appris qu’il y avait eu deux filles avant moi. La même histoire. Les mêmes serments, les mêmes promesses. Je l’ai appelé. Il est venu. On s’est engueulés, j’ai voulu qu’on se sépare. Il m’a répété ce qu’il me disait depuis le début, qu’il n’aimait plus sa femme, finirait par la quitter, qu’avec les gosses ça n’était pas si simple. Et bien sûr j’ai fondu en larmes et il m’a fait l’amour et après son départ j’ai compris que je n’allais pas m’en sortir. Impossible de l’éviter au bureau. Impossible de lui dire non chaque fois qu’il voulait qu’on se retrouve. J’ai fait cinq mois de dépression. Fini aux urgences un flacon de somnifères dans le ventre. Tous les trucs habituels. Et quand je suis sortie de l’hôpital, il m’a appelée, très gentil. Prêt à continuer. C’est là que j’ai compris qu’il fallait que ça s’arrête. – Et tu t’es retrouvée chez Galaxy ? Après la grande agence, le refuge dans les bois d’Épinal ? – Écoute, j’ai pris la première solution qui s’offrait. Pour moi ça voulait dire une baisse de salaire conséquente, un travail bien plus chiant. Mais tout valait mieux que continuer comme ça. Je t’ai dit c’est une star, il fait ce qu’il veut. Quand il a compris que c’était perdu pour lui ? Quand il a su qu’il ne me récupérerait pas ? Il m’a fait vivre un cauchemar. – Aucune compassion pour la rescapée du suicide ? – Au contraire. Après ce que je venais de faire, me confier des budgets importants mettait la boîte en péril, d’après lui. Je n’étais plus fiable. J’ai reçu le message cinq sur cinq. Il allait tout faire pour ruiner ma réputation professionnelle. Il en avait les moyens. Et puis quand il a vu que même ça ne m’arrêterait pas et que j’étais déterminée à le quitter, alors il s’est mis à me harceler au téléphone. Dans la rue. Je l’ai trouvé en bas de chez moi plus d’une fois. Il se plantait sous ma fenêtre. Finalement j’ai dû le menacer d’appeler sa femme pour qu’il se calme. Quand je pense que c’est sa tyrannie qui m’a séduite, au début ! Tu sais, ce côté impérial, comme ça. La force, le respect qu’il impose. Et puis dans le privé le désarroi, le désespoir. C’est très séduisant pour une femme, ce mélange. Ou peut-être que j’avais juste des comptes à régler avec ça, je ne sais pas. C’est derrière moi aujourd’hui en tout cas. Ce que je veux maintenant c’est construire. »

Oui, pourquoi pas. Se dire que Lise m’est suffisamment étrangère pour ne pas me renvoyer à ce que je suis chaque fois qu’elle ouvre la bouche. Se dire qu’elle m’offre une histoire dénuée d’enjeux insolubles, laisser la vie se déployer sans questions ni brûlures dans le ventre. C’est le printemps. Les week-ends, nous consacrons le vendredi soir au restaurant, le samedi au cinéma, séance de six heures pour éviter les cohues, et nous passons le dimanche matin au lit, généralement chez elle parce que c’est plus grand et que, quand nous nous décidons à sortir – elle pour déjeuner avec sa grand-mère, et moi pour une promenade –, le quartier Sèvres-Babylone désert, sous la lumière de mai, a des charmes enchanteurs. Nous nous retrouvons le soir pour dîner.

Le lundi, Lise partie au travail, à la sombre perspective du nouvel article impossible à écrire pour le Bulletin, je flâne rue de Sèvres au soleil jusqu’au petit square où j’achète le journal avant de m’attabler à une terrasse avec un double express, un œil sur les nouvelles, l’autre sur les passantes en jupe courte. C’est une chose de remarquer les femmes depuis le comptoir d’un café du douzième, c’en est une tout autre de s’asseoir au défilé de celles qui, habillées pour être regardées, passent, dans l’élégance cossue de ce décor entre Lutetia et Bon Marché où, dirait-on, les rues sont moins des rues que le versant extérieur, et plus ou moins condescendant, d’espaces clos, réservés, auxquels vous savez que vous n’aurez pas accès. En sorte que flâner donne l’excitante impression de pénétrer comme on dit en loucedé dans le boudoir. Vous n’appartenez pas. Vous êtes là en intrus. Le voyou suinte sous la pierre haussmanienne. Et quoi de plus jouissif ? Quoi de plus gros d’humiliation possible aussi. Est-ce là ce qui donne à cette ville si spéciale sa réputation en matière d’adultère et d’infidélité ? Satanisme badin, disait Baudelaire pour désigner cet alliage brutal, et typiquement parisien selon moi, d’insouciance galante et d’ordure. D’où vient cette particularité si française ? Est-ce parce que, inféodés à la Cour, dépourvus de pouvoir authentique, craignant à tout instant la disgrâce, les aristocrates de l’Ancien Régime finissant n’eurent plus d’autre mode d’existence sociale que la frivolité libertine ? Puis après la Révolution, c’est la frivolité qui devient le signe du pouvoir. Un bourgeois sans maîtresse ? Aussi peu légitime qu’un faux aristocrate ! C’est l’âge des grandes courtisanes, des demi-mondaines – ces prostituées influentes et lettrées que l’on traitait comme autrefois les duchesses. Dont les fameuses belles Juives, bien sûr, celles que Balzac met en scène. Au fond le vrai problème était la légitimité. Tout le monde avait usurpé un titre ou un autre, chacun se sentait plus ou moins imposteur. Des parvenues parlaient aux parvenus. Dans les boudoirs, on s’échangeait sur l’oreiller des influences et des services à rendre tout en invoquant les mânes encore pures d’anciennes lignées chevaleresques. J’observe au loin une femme qui s’approche. Non qu’elle soit la première tandis que je divague ainsi au soleil. Je les détaille toutes depuis une demi-heure avec la curieuse impression de les connaître. Comme c’est d’ailleurs le cas. Comme je connais ces rues – elles ont la même irréfragable élégance, la même sérénité. Celle qui s’avance me frappe par la charnelle paresse de son pas un peu égaré, lourd, aussi, en dépit de sa silhouette languide. Une telle démarche n’autorise des pensées que d’une seule sorte. Elle est vêtue d’une jupe à mi-cuisse, d’un chemisier ouvert au tissu léger sur lequel elle a passé un blouson noir en cuir. Une chevelure bouclée, sombre, aux reflets roux, tombe sur ses épaules, et un sac à main pend avec négligence au bout de son bras. Elle a les ongles faits, les lèvres carmin, des yeux de lave et d’eau, un visage comme une trouée de nuit dans l’éclat du printemps, et je suis si occupé à l’observer, à me dire qu’elle est exactement ce qu’il me faudrait si je pouvais la connaître, elle m’est si étrangère qu’il faut qu’elle s’approche encore, il faut la catastrophe d’un regard échangé pour qu’enfin je la reconnaisse.

« Tiens mais qu’est-ce que tu fais là ? » s’exclame-t-elle avec un sursaut blanc tandis que moi, fébrile déjà, faisant de la place sur la chaise à côté, « Tu vois, je prends le soleil », je réponds – quoi d’autre ? Quoi d’autre ? Je ne vais pas lui parler de Lise !

« Et toi ? Ça va ? Tu prends un café ? »

Autant pour la « distance » avec laquelle je considère toute l’histoire.

« Rien. J’avais rendez-vous. Je me balade. »

Non qu’elle paraisse tellement plus à l’aise. Elle tourne la tête vers la rue puis vers moi et de nouveau vers la rue, avant de s’asseoir, réticente. « Cappuccino, plutôt », consent-elle, pour ainsi dire à reculons. Je passe la commande. Je fixe un point sur le trottoir. Les passants, les voitures meublent le silence et notre immobilité. Le garçon apporte le cappuccino et s’éloigne. Elle saisit entre deux doigts le morceau de sucre posé contre la tasse et dit, « Qu’est-ce que tu deviens ? » sans le moindre semblant d’intérêt.

« Je t’ai appelée.

– Tu travailles ?

– Plusieurs fois. J’ai laissé des messages. Oui je travaille.

– Des messages ?

– À ton frère. Pas sur le répondeur. Je m’inquiétais. Je n’ai rien compris à ce qui s’est passé l’autre fois.

– Pourquoi ? demande-t-elle, absorbée par l’opération consistant à poser méticuleusement le carré de sucre sur la cuiller. Quelle autre fois ?

– Dans la voiture. Après le prix.

– Il ne s’est rien passé du tout. Vraiment pas grand-chose. »

Elle plonge la cuiller dans la tasse, touille longuement.

Je dis :

« Écoute. Fais-moi confiance. Je sais qu’il y a une série de malentendus entre nous. Je suis parti, je t’ai laissée sans nouvelles. Je le sais. Il fallait que je fasse le point. Je voulais comprendre où j’en suis avec toi. »

Ne m’offrant que son profil elle porte sans hâte la tasse à ses lèvres.

« Et ? lâche-t-elle tout en la reposant, au même rythme, sur la soucoupe. Tu as compris ?

– Tu m’as manqué, est-ce que je m’entends lui répondre. J’ai au moins compris ça. Pourquoi, je l’ignore, mais c’est la vérité. Au Lutetia je n’ai pas pu te l’expliquer même si j’ai failli t’embarquer ce soir-là. »

L’éclair d’un regard amusé de sa part. « J’étais sur le point de le faire, oui. J’allais nous sortir de là et t’emmener dîner je ne sais où. »

Pas de réaction. Mais elle ne me fait pas taire non plus.

« Est-ce que je suis amoureux de toi ? Est-ce que je prends trop au sérieux ce qui s’est passé entre nous ou bien pas assez, au contraire ? J’en ai marre de ressasser ces questions. Je suis le seul depuis deux ans ? À me demander quand on se voit pourquoi on se voit et quand on ne se voit pas pourquoi tu ne m’appelles pas ? »

Elle me regarde franchement à présent – j’ai au moins gagné ça. Mais dans son regard, il n’y a rien – rien sinon peut-être une curiosité minérale, liquide et fixe – la curiosité qu’auraient les pierres. Et c’est tout. Où est l’actrice, où la séductrice ? C’est moi, maintenant, qui me donne en partie l’impression de jouer la comédie. Mais en partie, seulement, et c’est là tout le problème.

Son pouvoir physique sur moi est total, en cette seconde, tandis que, assise au soleil, ses gestes, sa peau, son odeur ravivent une mémoire charnelle qui a complètement desséché les souvenirs pourtant tout frais de ma nuit auprès de Lise.

« Qu’est-ce qui se passe, Paula ? Explique-moi. Fais-moi confiance.

– Je ne sais pas de quoi tu parles. »

Et c’est alors que cela me frappe. Dans ses yeux où bat une aile de phalène en panique sous la lampe, dans le geste nocturne qu’elle a pour me fuir, baissant la tête. Au début je me dis qu’elle s’est méprise, je lui ai demandé de m’aider à piger ce noyau de névrose qui nous attache et nous empêche en même temps de nous rencontrer pour de bon, et elle, elle a cru que je l’interrogeais sur je ne sais quoi qui s’est produit dans sa vie. Mais à l’instant où je le pense, je comprends que non, c’est moi qui me trompe sur ce que je viens de dire. Parce qu’il se passe bel et bien quelque chose. Et cela depuis un bout de temps et je le sais, intuitivement je le sais et c’est cela qui l’inquiète, bien sûr. Comment expliquer autrement cet air de bête traquée tout à l’heure avant de s’asseoir et maintenant cette façon qu’elle a de parler sans parler. J’ai pris ça, naïvement, pour un excès d’émotion en me voyant, mais en fait c’est de la peur. Elle a peur de moi, pour incroyable que cela me semble. Elle a peur que je saisisse la cause de son silence malgré mes appels, mes messages forcément transmis, la cause de ce qui lui fait à présent regarder sa montre, saisir son sac, dire dans un sourire d’effroi, « Tu sais il faut que j’y aille. » Déjà debout et aux lèvres son premier vrai sourire, « Mais c’était très instructif, ajoute-t-elle, cette petite discussion. Très inattendu aussi. »

Je repousse la chaise à mon tour, je l’embrasse sur la joue.

« Je te reverrai ?

– Je sais pas. Sûrement. Patrick voulait t’appeler de toute façon.

– Je me fous de Patrick, Paula, je…

– Je ne sais pas », répète-t-elle.

D’un pas vif elle s’éloigne vers le square, tourne et disparaît sur le boulevard Raspail en direction des taxis.

Et je passe l’après-midi sur mon article – je m’y prends toujours au dernier moment pour ces papiers qui du coup se révèlent deux fois plus longs et fastidieux à torcher –, et vers vingt-deux heures, comme de coutume chaque fois qu’est vide le frigo, c’est-à-dire très souvent, je descends chez l’indien du coin dîner d’un curry et d’une bière, et avec cette clarté lumineuse qu’ont seules les idées nées après la deuxième bière et la seconde liqueur de mangue je me dis qu’elle sortait peut-être d’un lit si ça se trouve, quand je l’ai vue – après tout c’est possible ! Elle voit quelqu’un, elle a une autre vie – une troisième, si je me risque à considérer ce qui s’est passé entre nous comme une « vie ». Et voilà ce qui lui faisait peur – que cela se sache.

Le lendemain, réexaminant cette conjecture à l’aune du litre de café noir matinal, je n’y vois plus qu’élucubrations, le signe de cette puérilité avec laquelle je pense, quand c’est à elle que je pense – j’en ai même oublié d’appeler Lise ! Les lendemains de nos week-ends, en temps normal, à l’instant de me coucher je lui souhaite bonne nuit au téléphone – et là, rien. Ça me met en rogne, soudain. De quel droit Paula s’infiltre-t-elle comme ça dans ma vie ? Ce qu’elle a de familier, ce qu’elle a de non familier : deux ans que je me laisse séduire, vraiment le parfait crétin – et sans rien comprendre, en plus, sans rien vouloir saisir de ce qui se passe – Une histoire pleine de trous ? Oui mais parce que je la subis, je reste passif, pas vraiment dedans mais pas tout à fait dehors, à demi berné, et à moitié complice – de quoi ? –, aussi alléché, en fin de compte, par les qualités que j’aime en elle que par tout ce que, dans son couple, je hais.

Ah, je m’étais juré de ne plus m’y laisser prendre ! J’avais tiré un trait. Appelle Lise, voilà ce que tu devrais faire, me dis-je en allant à la salle de bains pour une douche qui va me remettre les idées en place – et, de retour au salon, le numéro que je compose est celui de Zimmermann.

« Ah Frank comment vas-tu ? Je pensais à toi justement, je voulais t’appeler ça fait des jours, résonne la voix de Patrick. Ce serait bien qu’on se voie. »

Mais cette fois non, cette fois je ne serai pas spectateur. Assez de faux mystères.

« Avec plaisir » je dis et, dès le rendez-vous pris, « Est-ce que Paula est dans le coin ? » Zim lui passant l’appareil je sais qu’elle ne pourra refuser de me prendre. « Écoute. Il va sûrement me faire bosser sur son nouveau projet. Je n’ai pas l’intention de revivre ce qu’on a vécu dans les mêmes conditions, pour moi ce n’est pas pensable, Paula. Il faut qu’on se parle. – Oui », répond-elle simplement.

Continuer : partie 7 sur 10