Une matière inflammable

Weitzmann · Chapitre 1 sur 1 · partie 4/10

Pages du PDF

Une matière inflammable

Une matière inflammable

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

« L’argent, écrivait-il, dit Zimmermann, est un élément non seulement important dans la production du bonheur, mais aussi un élément rationnel parce qu’on peut le calculer. » La richesse était par excellence l’instrument de vérification rationnelle du bonheur. La science du bonheur, en conséquence, s’appellait l’économie.

Pour Zim, la société globale qui s’annonce à l’aube du nouveau siècle sera bien plus heureuse que toutes celles qui l’ont précédée. Car l’argent agit sur la sensibilité des êtres selon des lois complexes étudiées par Bentham. Loi première : toute portion de richesse produit une portion de bonheur. Loi seconde (qui tempère la précédente) : un individu A, mille fois plus riche qu’un individu B, n’est pas pour autant mille fois plus heureux. En d’autres termes, une richesse multipliée par x ne produit pas un bonheur x fois supérieur. C’est ce que Bentham appelle le principe d’utilité marginale, m’explique Zimmermann. Loi troisième : au-delà d’un certain seuil, les causes du bonheur tendent à se concentrer entre les mains de quelques-uns. Le rôle de l’État est d’empêcher ou de limiter cette concentration grâce au maximum de transparence. Dans ce nouveau système, où tout sera toujours soumis au contrôle public, sous l’effet dynamique naturel de l’intérêt général la corruption disparaîtra – la coercition également ! Chacun placé en permanence sous le regard des autres évaluera pour lui-même la dose de liberté qu’il peut s’octroyer.

Même si je n’en saisis pas toutes les complexités de la documentation plutôt migraineuse que Zim m’oblige à consulter au cours des semaines suivantes – ouvrages spécialisés sur le droit anglais au e XVIII siècle, bouquins d’économie comparée sur le libéralisme en Angleterre et en France, travaux universitaires bilingues où chaque page est plus absconse que la précédente –, je vois bien certains des charmes que Zim peut trouver à tout cela. C’est la première fois que j’éprouve à ce point le pouvoir des mots. L’argent décomplexé ! L’argent, source de bonheur ! Comme nous sommes loin, moi de la bulle « antisystème » et quelque peu infantilisante des amis de Julia, et lui, Patrick, quoi qu’il en dise, des révoltes adolescentes autour de Trotski et du socialisme. Le seul fait de parler d’argent comme nous le faisons me paraît faire naître des possibilités de richesses jusque-là inenvisagées. L’argent devient soudain presque palpable.

Le confort dans lequel nous travaillons n’est pas sans jouer un rôle, bien sûr, dans cette nouvelle façon de voir les choses, à commencer par l’écran joufflu de l’ordinateur, l’une de mes grandes sources de plaisirs quand je viens rue de la Plaine.

À l’exception de L’Usine nouvelle, où une fille est spécialement chargée de rentrer dans le système les papiers des pigistes, la plupart des journaux auxquels je collabore sont équipés de machines à écrire électriques, et je suis bien trop fauché pour songer à m’acheter un ordinateur – chez moi il manque le z sur l’Olivetti dont je dois changer le ruban avec une régularité déprimante. Rien de comparable, donc, avec « l’Amstrad 1512 à double lecteur de disquettes », comme Zimmermann appelle l’engin dont je défonce consciencieusement le clavier. « Génial il y a quatre ans peut-être mais aujourd’hui, précise-t-il, pure camelote ! Cinq cent douze kilooctets ! Tu fais quoi avec ça ? Je l’ai poussé à six cent quarante. Mais tu peux même pas installer de barrettes mémoire là-dessus, t’imagines ! » Cela sur le ton de Panzer avec lequel il m’a précédemment expliqué les thèses de Bentham. À quoi sert une carte mémoire, qu’est-ce qu’un kilo-octet ? Mystère ! Mais, camelote ou non, chaque fois que je m’assieds devant, c’est avec la même satisfaction physique. Presser le bouton d’allumage, voir l’écran joufflu qui grésille, guetter le surgissement des petites lettres vertes au moindre geste de mes doigts sur le clavier de plastique… « C’est pas des clous, Frank, c’est des touches, ponctue Zimmermann. Et tes doigts c’est pas des marteaux ! Si c’est comme ça que tu écris chez toi ! » Non, certes non, ce n’est pas comme ça que j’écris chez moi. Où ai-je jamais écrit, ailleurs qu’ici ? Car il n’y a pas que l’ordinateur – il y a les livres ! Alignés sur des étagères de pin clair contre toute la paroi du salon, des milliers de volumes qu’éclaire la lumière d’hiver qui tombe, depuis la baie vitrée, dans le salon des Zimmermann orienté plein sud. Durant les pauses, je les feuillette au hasard maintenant que Patrick me laisse me débrouiller seul. Et je regarde les disques – la collection de disques ! Tout Dylan – dont Patrick est fanatique à en juger par les livres sur Dylan, biographies, essais critiques, recueils de textes de chansons –, les Doors aussi, tous les Beatles, tout Mozart, tout Bach, un nombre phénoménal de disques de jazz… Je les écoute quand je cherche à me vider le crâne des thèses de P. J. Kelly sur la justice distributive, des théories politiques de Hobbes lues par C. B. Burns, sans compter les ambigüités de l’hédonisme en système libéral selon P. Zimmermann. Bientôt je me sens presque chez moi, dans ce confort. Suffisamment pour accepter les tâches de secrétariat que Zim consent à me confier – comme de recevoir en son absence les plis des coursiers, noter les messages en provenance du CNRS, de l’administration de Paris VII ou de l’UNEF-ID, le syndicat étudiant avec lequel il est en étroit contact, « Anne Hommel a appelé, Cambadélis demande report déj. du 22 au 25 si tu peux. »

Et puis – enfin ! – un mercredi de la mi-mars vers quinze heures, Mme Lopez comme chaque jour s’affaire depuis déjà vingt minutes au ménage quand une nouvelle clé tourne dans la serrure.

Paulina laisse tomber son sac et son manteau sur la moquette, je l’entends depuis le bureau s’enfermer une minute aux toilettes, en ressortir, traverser le couloir d’un pas vif jusque dans la cuisine où elle papote avec la femme de ménage tout en allumant la bouilloire. Ensuite, dans l’embrasure son visage, son buste penché, ses cheveux coupés de frais, frangés à hauteur d’épaules, « Vous m’accompagnez pour un thé ? » Cela après que Mme Lopez lui eut rappelé ma présence, j’imagine, mais j’accepte, je la suis au salon.

« Alors », dit-elle s’asseyant – se déployant serait le mot juste – sur le divan, entre les coussins, dans la lumière fauve et dorée que jette à grands seaux la longue fenêtre en face. « Ça se passe bien, vous avancez ? – Très bien, oui. On aura fini dans deux mois, je pense. » Je prends place dans le fauteuil devant elle. Elle a l’air plus grande qu’au Pacifique, plus ronde, aussi, le gonflement de ses seins sous le pull amincit sa taille, et ses bras, ses jambes nues paraissent s’étendre à l’infini sur ce divan noyé de soleil. « C’est très riche très intéressant, il y a plein de trucs », j’ajoute, comme on empile des sacs de sable en protection contre ce regard d’eau verte un peu fangeuse très consciemment plantés sur moi.

« Eh bien vous voyez. C’était une bonne idée finalement cette collaboration, sourit-elle.

– Qui a dit le contraire ?

– Vous. Au restaurant. Patrick multipliait les gentillesses et vous le regardiez comme si vous alliez le tuer. »

Sur la table basse entre nous Mme Lopez pose un plateau de bois supportant deux mugs et une théière chinoise en fonte puis disparaît dans le couloir.

« J’étais décontenancé, dis-je, par l’excès de compliments.

– Ça ne doit pas être facile de faire votre éloge. Vous prenez toujours les choses au sérieux de cette façon ? Il faut être un peu léger, dans la vie. » Sur quoi, genoux serrés, elle s’avance jusqu’à l’extrême bord du divan et, saisissant les sachets de thé, déchire à coups d’ongles vernis leur protection de plastique.

Elle est légère. C’est du moins le message auquel elle s’oblige avec tant d’afféteries. Au-dessus des contingences elle flotte, telles les deux petites mousselines achetées chez Mariage Frères qu’elle place dans la théière fumante.

« En tout cas, reprend-elle, je suis heureuse que ça vous plaise. Vraiment. Et Patrick est très content lui aussi. »

Toujours sans me regarder elle se penche, une main sur les cuisses tenant sa jupe en respect, saisit la théière et remplit les mugs. Et pouvoir est le nom de ce spectacle amateur qu’elle nous donne, où je suis le fils sauvage et elle la femme adulte, socialement intégrée.

« Vous ne dites rien ?

– J’étais en train de me demander comment vous vous êtes rencontrés avec Patrick.

– À Jérusalem, sourit-elle. Il y aura quatre ans cet automne.

– Vous êtes israélienne ?

– Double nationalité. Je suis née à Haïfa oui. Et j’ai grandi à Jérusalem après 67.

– Qu’est-ce qui vous en a fait partir ?

– Les mêmes raisons que vous, j’imagine. La famille. Mon père. C’était l’orage fixe avec mon père. Pendant des années je suis rentrée une fois l’an pour Kippour prendre la foudre et puis je repartais. Et il y a quatre ans j’ai débarqué, Patrick était déjà assis à table, voilà. Très simple, en fait. Mon frère suivait ses cours. Les cours de Patrick, je veux dire. Et lui, sitôt qu’il a su qu’il avait pour étudiant le fils d’Alexandre Wallich… Patrick est très porté sur tout ce qui concerne l’histoire des Juifs comme vous savez sûrement. »

Je ne sais rien de tel, non, mais je me tais.

« Enfin c’est comme toutes les rencontres, reprend-elle, méditative. Après on se dit toujours, à quoi ça tient. Et le fait est, on s’est presque ratés. J’ai failli ne pas y aller, cette année-là. Erwin était séropo, il venait de l’apprendre. Je me sentais pas du tout de le laisser seul à Londres.

– Erwin ? Je suis un peu perdu, excusez-moi. L’aristocrate polonais ?

– Pardon, je m’y prends mal. Oui. Erwin était gay, j’ai oublié de vous dire. Techniquement bisexuel, on a tout de même couché ensemble, au début. Mais surtout on dormait ensemble. Chaque fois qu’un de nous déprimait, quand il ne ramenait personne à la maison, on se prenait dans les bras l’un de l’autre, on se consolait. Erwin Taube. Le premier mec à qui j’ai vraiment fait confiance. Le seul peut-être. On s’est connus au Palace. Les grandes nuits du Palace. Je faisais un peu de mannequinat à l’époque. Enfin, je me faisais vivre des trucs – whatever. Je ne vais pas vous raconter ma vie, écourte-t-elle sur un ton maniéré, quand c’est justement ce qu’elle est en train de faire. Disons que c’était une période où personne de sain d’esprit ne pouvait avoir envie de me fréquenter de près. Et lui. En fait c’est grâce à lui que je suis là. Il m’a sauvé la peau. Il est passé outre. Il m’a repêchée. Il a été là pour moi comme peu de gens sont là pour qui que ce soit dans la vie. Alors, qu’il soit homo. Je m’en foutais. Je m’en foutais complètement. Je suis tombée amoureuse. Je crois que c’est surtout pour sa capacité d’écoute. Les hommes savent pas écouter. Ceux que j’avais connus jusque-là en tout cas. Je suis tombée amoureuse. J’ai lâché mes études et je l’ai suivi à Londres. Il habitait Londres, il venait ici une fois par mois pour des ventes chez Drouot. Et il connaissait tout le monde à Londres, Frank, absolument tout le monde ! C’était incroyable. Quand j’ai cessé le mannequinat j’ai voulu faire de la photo. Ma première expo, vous savez où j’ai fait le vernissage ? À la Flowers Gallery, annonce-t-elle sur un ton censé m’impressionner. Et la vraie, celle de Kingsland Road, encore du temps d’Angela. Erwin s’était occupé de tout – tout ! On a même dîné à Windsor, une fois. Chez la reine. Springsteen était là. Bruce Springsteen ! Vous imaginez ? Erwin Taube, oui. Monsieur le duc. Peu de gens ont à ce point mérité leur titre. »

Une si longue réponse pour une question si courte.

Paula lance une main en direction du mug posé sur la table entre nous, le porte à ses lèvres, aspire trois gorgées minuscules, et, d’un geste précautionneux, le repose sur le plateau.

Julia refusait la scène, me dis-je, Paula n’est que théâtralité. Le blouson de cuir, elle n’y aurait pas renoncé, elle, sûrement pas. Elle aurait acheté le stock. Serait montée sur scène avec, au Living Theatre. Et probablement sans rien dessous. Si la force d’emprise de Zimmermann se niche dans les mots, celle de Paula est toute d’attitude.

« Il s’est découvert séropo deux semaines avant Kippour, reprend-elle sans me regarder. Alors mon premier geste a été d’annuler. Je voulais rester avec lui. Mais il m’a dit, “Paula, tu as suffisamment de problèmes avec ta famille. Qu’est-ce que ça changera que tu restes ? Je vais pas m’effondrer en huit jours”. Il a fini par me convaincre. Comme il y parvenait toujours. Et bien sûr à peine dans l’avion j’ai regretté. Cinq ans de vie commune. J’ai sangloté tout le trajet. J’étais une loque en débarquant à Ben Gourion. Vraiment pas dans le mood pour une rencontre.

– Patrick a dû faire très fort, alors.

– Très fort ? Il a passé le dîner à s’engueuler avec mon père sur des sujets politiques en ignorant complètement ma présence. Vous le connaissez. Oh, je lui plaisais, ça, même dans mon état je pouvais m’en rendre compte. Parce qu’il devenait pivoine dès qu’il se tournait vers moi. Mais mon père lui plaisait plus encore. Et se disputer avec mon père, ça, ça lui plaisait plus que tout. Amicalement, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Tout le monde ne se dispute pas avec le dragon en toute amitié. Mais Patrick était l’invité du fils Wallich, voyez-vous. Et le fils Wallich, c’est la prunelle des yeux de son père. Alors papa faisait bonne figure. Même quand Patrick lui a dit que bombarder Beyrouth avait été une connerie. Même quand il a dit que la fuite d’Arafat à Tunis n’allait rien changer parce que rien ne changerait dans la région tant que les Palestiniens n’auraient pas leur État. Même là il s’est pas énervé, Alexandre le Grand. Pas de façon visible, en tout cas, pas comme avec moi. »

Elle s’arrête, comme pour stopper net ce brusque accès de rage sourde qui ne correspond pas du tout à ce qu’elle cherche à montrer d’elle depuis qu’elle est entrée.

Quel curieux mélange, me dis-je, de nerfs à vif et de préciosité courtisane.

« Je hais ces discussions, reprend-elle parce que je ne dis rien. Pas vous ? Je trouve ça stérile. Alors quand Patrick s’est tourné vers moi pour me demander ce que je pensais j’ai juste dit, “Rien. – Rien ? il a dit. Ça m’étonnerait. – Faites pas attention Patrick, a dit mon père, ma fille n’a aucune conscience juive, elle ne s’intéresse qu’aux Arabes et aux homosexuels.” Vous vous rendez compte ? Pendant qu’Erwin allait vomir ses tripes à cause de l’AZT ? Patrick ne pouvait pas le savoir mais ça marquait le début de notre Kippour personnel. Où il n’est jamais question de pardon, croyez-le. Il a un instinct très sûr, mon père, pour ce genre de remarques. Ça dure comme ça depuis mes quinze ans. J’ai eu, comment dit-on, une aventure, c’est ça ? À quinze ans. Avec un Arabe. Kamal. Druze mais pour nous c’était comme un Arabe. Et pas le prince oriental non plus, hein. Il travaillait dans un garage. Mécanicien. Il avait eu la main gauche broyée par une voiture qui lui est tombée dessus un jour au boulot. Dans le kibboutz où mon père m’avait envoyée apprendre les bienfaits du sionisme et de la vie collective, cet été-là, il se faisait un peu de fric en extra comme jardinier. Il arrosait les plantes, quoi. Le matin, je me souviens, j’entendais le tuyau d’arrosage, je me levais, je le voyais par la fenêtre avec sa salopette et sa main paralysée devant les fleurs dans la lumière du désert. J’avais quinze ans, Frank. Qu’est-ce que j’étais censée faire ? Mon premier mec. Marié. Huit ans de plus que moi. Sitôt qu’il a su ce qui se passait papa l’a fait virer, bien sûr. Il avait le bras assez long pour ça, à l’époque. Et il m’a fait ramener à la maison. En jeep. En jeep militaire. C’était dur entre nous depuis longtemps mais je t’assure », dit-elle passant au tutoiement avec une telle soudaineté que j’en sursaute presque, « quand j’ai vu cette jeep entrer dans le kibboutz. C’est la première fois que j’ai vraiment détesté quelqu’un je crois. Et depuis c’est comme ça, c’est le rituel entre nous. Les crocs sortis. L’agression. »

Devant tout ce discours, je suis resté muet, aussi fasciné, je dois dire, par l’univers qu’elle évoque et dont j’ignore tout que par l’aisance et le plaisir manifeste qu’elle éprouve à se confier.

Méditative à présent, les deux mains serrées sur son mug et les yeux sur le vide, elle semble avoir tout oublié de ma présence. Je pourrais en profiter pour clore le sujet mais c’est compter sans la curiosité. Sans le fait, aussi, qu’il ne me paraît pas y avoir quoi que ce soit dans ma vie d’aussi intéressant à lui opposer, même de loin.

« J’ai demandé mon émancipation et quitté Israël, reprend-elle toujours sans me regarder et comme s’il n’y avait rien de plus naturel, pour elle, que de me raconter sa vie. J’avais une grand-tante rue des Écouffes à qui on rendait visite une fois l’an quand j’étais petite. Une sœur de ma grand-mère. Je me suis installée chez elle, j’ai passé le bac à Henri-IV. Hypokhâgne. La Sorbonne. J’ai une thèse sur Rousseau. Une autre sur la littérature galante au e XVII. Patrick me tanne pour que j’en fasse un livre mais… Enfin. Vous savez que mon père a vécu ici après guerre ? enchaîne-t-elle avec un enthousiasme soudain. Il connaissait Sartre, Camus. Il y avait toute une mythologie parisienne à la maison quand j’étais gosse. La culture française ! C’était quelque chose chez nous ! »

Chez nous aussi, suis-je à deux doigts de dire tandis qu’elle poursuit. Chez nous aussi. Et qui sait si ce n’est pas la raison pour laquelle nous sommes là tous les deux, elle à parler, moi qui écoute.

« Paris était la seule destination à laquelle j’étais sûre qu’il ne saurait pas dire non, poursuit-elle. Et puis c’était hors de question qu’il me paye une chambre, hors de question pour moi de lui demander quoi que ce soit. Je suis allée vivre chez ma grand-tante. Je n’avais pas prévu que ce serait si terrible bien sûr.

– Terrible ? Pourquoi terrible ?

– Oh, dit-elle avec une négligence étudiée, les raisons habituelles. Auschwitz, Birkenau. Toute cette partie de la famille a disparu là-bas, elle a été la seule à revenir. Je trouvais des quignons de pain rassis un peu partout sous les coussins dans le salon. Dans les poches de ses peignoirs. Jusque dans les toilettes, une fois. Dégueulasse. Une habitude qu’elle avait prise aux camps. Et puis la nuit dans le salon elle baragouinait yiddish avec ses morts à deux heures du matin. Hurlait dans son sommeil des cris très brefs qui venaient crever comme des bulles à la surface de ses cauchemars. Felitzia Nusselbaum. Mume Felitzia. Combien de fois j’ai prié pour qu’elle crève », conclut-elle d’un sourire.

Mais sourire convient peu pour décrire l’indéchiffrable expression féline de ce visage remarquable. Pour la seconde fois en quelques minutes, la digue de sa préciosité vient de céder au courant souterrain d’une sorte de sauvagerie et d’un dénuement dont je n’arrive pas à deviner dans quelle mesure ils ne sont pas mis en scène eux aussi. L’autoérotisme joue-t-il chez elle le rôle de l’autofolklore au sein de ma famille autrefois ? Est-ce là la forme que prend sa judéité ? Une contre-horreur. De l’histrionisme comme technique de survie. Les excès de l’Histoire hystérisés, exorcisés par les excès de l’ego.

Un bras en appui sur l’accoudoir elle s’allonge avec langueur, entreprend de ramener ses jambes en chien de fusil sur les coussins et place une main sur ses chevilles serrées contre ses fesses.

« Alors à table, reprend-elle, ce fameux soir de Kippour. Donner le change après ce que venait de dire mon père ? Avec Erwin malade, j’en ai été incapable. J’ai regardé papa bien en face et en hébreu, pour que Patrick ne comprenne pas, j’ai dit, “Les homosexuels, comme tu les appelles, les gays, les pédés ils crèvent en ce moment dans ce pays comme ailleurs. Et elle est où, pour eux, ta conscience juive ? Ils n’y ont pas droit, c’est ça ? Ils sont pas casher ?” Le silence, Frank, quand je me suis tue ! Papa me regardait, les yeux lui sortaient de la tête. J’étais en bout de table heureusement, sans quoi la rouste. Aucun doute. J’avais vingt-neuf ans mais il n’aurait pas hésité une seconde, il m’aurait mis deux claques. Histoire d’alléger l’atmosphère mon frère a dit un truc comme, “Cette histoire de sida il faut l’admettre, Sacha, c’est en train de tout changer.” Papa lui a même pas jeté un regard. Il ne bougeait pas. Je ne sais pas s’il mesurait l’effet qu’il allait produire ou s’il essayait de ne pas dire ce qu’il a fini par dire. “Tu sais quoi ma petite fille ? Quand mon père a découvert qu’il avait la syphilis, à Varsovie, bien avant la guerre. J’avais quatre ans et lui trente. Tu sais ce qu’il a fait les onze années jusqu’à sa mort en 36 ? Il a plus jamais touché ma mère. Il l’a plus approchée. Alors tes petits copains subclaquants, là. Ils n’ont qu’à faire la même chose.” Il s’est levé il est sorti de la pièce et voilà.

– Il n’en avait jamais parlé ?

– Non. Jamais. Bien sûr que non. C’était un mariage arrangé, mes grands-parents, beaucoup de familles juives faisaient ça, même les non religieuses. En bon bourgeois qu’il était mon grand-père a dû fréquenter trop souvent les bordels, est-ce que je sais. Mais c’est pour dire. Vous donner une idée de ce qu’est mon père.

– Et ensuite ?

– Ensuite ? Rien. Qu’est-ce qui pouvait se passer après ça ? Papa n’a plus reparu de la soirée c’est tout. Et comme Patrick n’avait rien compris et que personne ne s’est donné la peine de traduire tout le monde a parlé d’autre chose. Voilà. Les circonstances de notre rencontre, mon cher Frank. Plus le fait que je n’ai pas dû lui adresser la parole plus de huit fois ce soir-là dont la moitié pour demander le sel. Et aussi que j’ai repris l’avion le lendemain. Mais dix jours plus tard un soir dans Fulham Road, qui je trouve devant la maison ? Mon petit Patrick Zimmermann assis en bas de l’escalier. Il m’a emmenée au restaurant et on ne s’est plus quittés. »

De la grand-tante déportée à la littérature galante et de la littérature galante aux nuits du Palace. De Jérusalem à Paris et de Paris à Londres et retour. Le grand-père syphilitique, l’amant pygmalion atteint du sida, le père tyran héros du ghetto de Varsovie. Et même la Shoah, même les Palestiniens – même la reine d’Angleterre et Bruce Springsteen. Et tout est vrai, j’en suis convaincu. Tout est vrai oui, mais aussi : tout est joué, gauchi, déformé par l’histrionisme juif ou l’autofictionnel déploiement d’une exagération féminine, ou les deux.

« Ah ! » soupire-t-elle. Puis elle se lève, marche jusqu’à la fenêtre. « Vous avez vu cette lumière ? Avril est le mois que je préfère, ici. Quelle heure peut-il être à votre avis ? » Elle s’étire, et les yeux clos lève son visage vers le soleil frais. « Vous savez que vous êtes très fort ?

– Fort ?

– Oui. Je ne parle jamais de moi, d’habitude. C’est curieux. Vous m’apaisez, on dirait. Je vous dis tout comme ça vient. Sans calcul. »

Non.

À peine.

Elle n’a passé que deux petites heures à tenter de me séduire.

Et elle continue, pour ce que j’en sais, au cours des semaines qui suivent, où nous prenons l’habitude de nous retrouver, chez elle ou bien, lorsqu’elle fait un peu de shopping, dans l’un de ces lieux qu’elle affectionne entre la rue du Faubourg-Saint-Honoré et les Champs – chez Ladurée, chez Angelina, voire dans les salons du Meurice.

Pourquoi ? Parce que j’ai déboulé dans son univers par la porte Zimmermann, qu’entre eux c’est la guerre et qu’elle fait de son mieux pour me neutraliser ? S’assurer que je ne serai pas un ennemi, me mettre dans son camp ? Et pourquoi la laisser faire, dans ce cas, pourquoi décrocher lorsqu’elle appelle – chez moi ou sur la ligne professionnelle que Patrick a fait installer dans son bureau, lorsque j’y prends place deux fois par semaine afin de remanier le manuscrit sur Bentham ?

Est-ce que je cède à sa version légendaire d’elle-même ? Ou, ce qui serait pire, à la mienne ? Oui, j’envisage les plus sinistres possibilités pour piger ce qui nous pousse si manifestement l’un vers l’autre, elle et moi, je pense à tout sauf à l’explication la plus simple : l’attirance. Que l’on se voie pour l’unique raison que nous avons envie de nous voir – voilà bien la seule chose que je ne puisse pas imaginer. Comment y aurait-il quoi que ce soit de naturel dans nos confidences échangées avec des mines sophistiquées derrière ces napperons et ces théières en porcelaine placés entre nous comme une barricade ? Comment une telle femme pourrait-elle s’intéresser au provincial que je me fais l’effet d’être ?

« Patrick n’était pas pour moi, dit-elle tout en beurrant son scone. C’est ce que je pensais, au début. Qu’il ait fait cinq mille kilomètres dans le but de m’inviter au Dorchester ça m’amusait bien sûr mais ça ne me plaisait pas tellement. Il n’était pas mon genre. J’avais l’habitude d’hommes brutaux moi. Des vrais voyous qui me faisaient fondre en larmes. Pas d’un mec capable de m’expliquer au dessert que je peux compter sur lui jusqu’à la fin de mes jours. Franchement ! Quoi de moins sexy pour une femme qu’un homme fidèle par principe ? Un homme à qui faire confiance ? J’avais déjà Erwin, pour ça. »

Au terme de ce premier dîner londonien achevé sur le trottoir par une chaste étreinte, me raconte-t-elle devant son thé de Chine, confortablement installée sur l’un des fauteuils du Meurice, elle est restée plusieurs semaines sans voir Patrick ni répondre à ses appels depuis Paris. Puis une nuit, elle a rêvé de lui et, après un petit déjeuner passé à « faire le point » en silence, a composé son numéro. « Patrick ? Écoute, j’ai réfléchi, lui a-t-elle annoncé. Si tu veux toujours de moi okay. Si tu es sûr, si tu me le dis maintenant je prends l’avion dans la journée. Sinon, dis-le aussi et c’est très simple, plus jamais tu n’entendras parler de moi. » Sur quoi Erwin et elle ont versé quelques larmes dans la chambre où elle bouclait son sac, il l’a embrassée en lui souhaitant bonne chance et, le soir même, à Roissy, fidèle au poste, Patrick l’attendait. « Pour Erwin, je ne pouvais rien faire, sinon l’écouter, être présente, et ça c’était possible même depuis Paris, au pire je pouvais faire le voyage, dit-elle en se resservant du thé. Quant à Patrick… La vérité c’est que j’avais fait n’importe quoi de ma vie jusque-là. J’avais envie de souffler. Tu as déjà fait le test HIV ? » s’interrompt-elle brusquement – quand, comment, impossible de m’en souvenir mais, quelque part au cours de l’un de ces après-midi, nous nous sommes définitivement tutoyés. « Moi j’étais sûre d’être foutue. Le matin où je suis allée chercher les résultats je me suis regardée dans la glace. “Ma belle, je me suis dit, c’est fini pour toi.” Certaine ! On est la génération qui s’est vraiment fait avoir, tu ne trouves pas ? J’ai fait à peu près tout ce qu’on peut imaginer pour être séropo, à une époque de ma vie. Sans parler de vivre avec quelqu’un de contaminé. Depuis combien de temps, lui-même n’en savait rien. Le labo était au troisième étage, un vieil immeuble sans ascenseur. Je me suis assise dans le noir dans la cage d’escalier pour décacheter l’enveloppe. Je voulais être seule. Et quand j’ai lu négatif. Alors je sais pas, je l’ai pris comme une seconde chance. Et Patrick a choisi cet instant pour apparaître et voilà. J’étais prête ! Je dois dire, une fois que je l’ai rejoint il a tout fait pour me mettre en confiance, tout. Il a mis le paquet. Est-ce que je l’aimais ? J’ai vécu des mois merveilleux, les premiers temps à Paris. Je dormais en partie chez mon frère, en partie chez lui mais de plus en plus souvent chez lui. Et je n’arrivais pas à le croire, Frank. Ce grand type, tout de même une petite célébrité déjà dans son milieu, quelqu’un qui avait une vraie réputation d’intransigeance et de rigueur intellectuelle et morale et qui connaissait tout le monde à Paris. Tout le monde ! La moitié des noms qu’il prononçait ça me semblait fou. Et lui ? Lui ce qu’il trouvait dingue, c’était de poser les yeux sur moi. Tout simplement. Oui. Les yeux bleus de Patrick Zimmermann. Ce qu’il trouvait fou, ce qu’il trouvait invraisemblable, c’était de me voir m’éveiller le matin dans son lit. Aucun mec ne m’a jamais regardée comme ça. Je sortais de sa douche, enveloppée dans un de ses peignoirs, je m’asseyais sur une de ses chaises dans sa cuisine pour boire son café dans l’une de ses tasses. Et son air de gosse émerveillé. Son air de pas y croire ? Ça balayait tous mes doutes. »

Trois mois et demi de ce régime avant la décision de chercher ensemble un appartement neuf – ce qui voulait dire, pour Paulina, la découverte d’un Paris neuf, un Paris qui n’avait plus rien à voir avec la ville de son adolescence, spectres de déportés et ruelles noires du Marais : le Paris de la lumière. La vie parisienne dans le premier tiers des années quatre-vingt telle que Patrick pouvait la connaître. Le Paris des médias, le Paris de la culture aussi – soit, me dis-je, le Paris de ma famille.

« Tout simplement le Paris de l’intelligence française, dit pour sa part Paula. Ça te fait rire ? Mais dis-moi dans quelle ville au monde on montre autant de respect pour l’art, Frank ? Pour la culture ? Ici c’est important. Ici ça compte. On fait partie ici. Aucun endroit ne ressemble à ça. En être : sois franc. C’est bien ce que tu veux toi aussi, non ? »

Et une fois de plus, je me dis : tout est vrai, oui, dans ce qu’elle raconte. Mais curieusement quand c’est elle qui raconte, tout a l’air faux. Tout se passe comme si, pour être, il lui fallait faire semblant d’être ce qu’elle est pourtant bel et bien.

Quant à la façon dont elle me voit :

« Il y a quelque chose de fermé chez toi. C’est presque un principe de domination. Tu te poses quelque part, tu ne dis rien, tu observes. Le plus curieux est que ça apaise. Ça devrait angoisser, ça devrait agacer. Ça agace, d’ailleurs, parce qu’on se surprend à attendre le verdict. Mais ça calme. On ne peut pas dire que tu fasses des efforts, pourtant, tu n’essaies pas de donner le change, tu n’es pas quelqu’un de rassurant. On voit que tu n’as pas particulièrement de morale, par exemple. Tu ne fais que ce que tu veux bien faire, tu ne crois pas en grand-chose. Je soupçonne un fond d’égoïsme chez toi. Mais ça marche. En tout cas sur moi. J’ai le sentiment que tu comprends certaines choses. Je te fais confiance sans savoir pourquoi. J’ai tout de suite su que si tu le voulais tu finirais par m’avoir. »

Cela à genoux sur la moquette, enfilant le chemisier qui traînait et qu’elle vient de ramasser alors que j’en suis encore à tenter de rendre réel ce que j’ai sous les yeux : la compagne de Zimmermann les cheveux embrouillés, le maquillage défait, et les traits si vidés de tension comme de dangerosité qu’elle semble avoir quinze ans plutôt que trente-six.

« J’ai eu l’impression que tu le voulais toi aussi, non ? est ma réponse, tandis que j’essaie de décider ce qui est le plus improbable, pour moi, de ce spectacle ou de ce qu’elle vient de dire.

– J’étais curieuse. Ça m’amusait de voir si tu irais jusqu’au bout. C’est difficile de te percer à jour. Tu ne cesses de poser des questions mais sur toi tu ne dis rien. »

Est-ce là la raison pour laquelle nous venons de faire ce que nous venons de faire – au beau milieu de l’après-midi, encore, et sur le divan de Patrick ?

« Qu’est-ce que tu veux savoir ?

– Je ne sais pas. Avec cette Julia, par exemple. Qu’est-ce qui s’est passé entre vous ? Ça t’a visiblement marqué mais tu n’en parles presque jamais. »

Alors, avec réticence, je lui raconte brièvement toute l’histoire – ce que je n’ai fait pour personne jusqu’ici, non, pas même pour moi, je ne crois pas m’être repassé de cette façon tout le parcours jusqu’à l’épilogue – c’est-à-dire jusqu’au jour où la police a débarqué chez notre ami Yves Alarco dans le cadre d’une sombre affaire de faux billets de francs suisses que, s’est-il avéré, il fabriquait dans son imprimerie et expédiait à Lausanne, Julia lui servant de passeuse. « Un homme » : je me souviens de la violence butée avec laquelle elle a prononcé ces mots, sur la chaise bancale du parloir de la maison d’arrêt où j’étais venu la voir, où elle avait animé avec Yves tant d’ateliers d’écriture et tant d’ateliers théâtre et dont elle apprenait désormais le fonctionnement de l’intérieur. En attendant sa condamnation à trois ans de prison pour recel et complicité. « Tout simplement un homme. C’est ce qu’il est, Yves. Tu ne peux pas savoir comme ça fait du bien. » Et c’est de cette façon que j’ai appris qu’ils avaient une liaison, dis-je à Paula. C’est de cette façon que j’ai su qu’ils s’étaient vus, à mon insu, près de un an sans que rien se passe à ce qu’elle m’a raconté au parloir – rien allant tout de même des manifestations qu’ils organisaient un peu partout dans la région aux verres ensuite dans les cafés, aux étreintes pas si brèves pour se dire au revoir, à la chaleur de leurs retrouvailles lors des débats militants sur la situation des prisons auxquels la stature d’Alarco, sa maturité, son physique – sa virilité en un mot – forçaient l’admiration de chacun à commencer par celle de Julia. Un soir par trimestre il y avait aussi le bouclage d’Au-delà des murs, la revue d’Yves dont Julia corrigeait l’orthographe en plus de tenir la colonne littéraire où elle parlait d’Albertine Sarrazin, qu’elle adorait. Les doigts couverts d’encre, débouchant une bouteille de vin d’Arbois et disposant le saucisson dans des assiettes en carton sur la table paysanne du local d’imprimerie, en face de la machine offset, Alarco lui racontait sa toute première incarcération, consécutive au hold-up de l’agence BNP de Montfaucon en 68, et comment il avait dû défigurer à coups de poing le caïd qui sans ça l’aurait sans doute réduit à l’état de légume, et l’organisation des premières manifestations de détenus, et comment il avait forcé le respect de l’administration pénitentiaire. Puis : « Une femme comme toi en lycée technique, enchaînait-il à mi-bouteille. – Ça veut dire quoi, Yves, “une femme comme moi” ? répondait-elle mi-amusée mi-indulgente, un ton qu’elle avait pour certains de ses élèves, “Qu’est-ce que j’ai de si spécial ? – Spécial ? Je sais pas. Ta solitude déjà. Ta solitude est spéciale. Ta révolte est spéciale. Ton énergie. Et le plus spécial de tout c’est ce qu’une femme comme toi peut bien foutre toute seule à trente ans avec deux gosses à la maison. » Oui oui oui oui. Le lendemain je trouvais les pages ronéotypées du canard chiffonnées sur la table de la cuisine, près du bol de café vide qu’elle laissait traîner avant de partir au lycée – et que je lavais dans l’évier avec celui de son fils. Un an à ce rythme, un an à le tenir à distance tout en le laissant approcher. Un an à me tenir à distance. Jusqu’au désastreux dîner rue des belles feuilles. Jusqu’au geste déplacé de Grand-Père. Jusqu’à ma réaction – ma non-réaction, plutôt, de coq adolescent et maladroit, qui sans le savoir donnait raison à Yves.

« Et tu vois, dis-je en conclusion à Paula qui m’a écouté sans un mot, immobile. Tu vois, j’aurais agi autrement avec elle dès le départ…

– Quoi ? Elle n’aurait pas fait de prison, c’est ce que tu veux dire ?

– Eh bien…

– Et de quelle manière, Frank ? De quelle manière aurait-il fallu que tu agisses ? En étant plus mûr ? Plus viril ? En ayant trente ans au lieu de vingt ? Elle t’avait choisi ! On dirait que tu ne t’es jamais posé la question de savoir pourquoi. Elle a bien fait son job, hein. Je te le concède, c’était sûrement quelqu’un d’exceptionnel. Et elle a dû se dire en te rencontrant qu’elle venait de trouver son public. Reste que rien dans ce que je vois de toi ne me montre un garçon fasciné à dix-huit ans par le renoncement et l’ennui des provinces. Non. Il y a autre chose derrière le spectacle de tant de résignation.

– Et quoi donc ?

– Le potentiel transgressif. Tout le parcours de cette fille est une ligne droite vers le passage à l’acte. Si tu es responsable de quoi que ce soit là-dedans, à mon avis, c’est de ne pas l’avoir compris tout de suite et de n’avoir pas pris tes jambes à ton cou. Mais je te soupçonne de l’avoir compris, au contraire. C’est ça qui t’a intéressé chez elle dès le départ. Non ? Dis-moi que je me trompe. »

Voilà qui est inattendu. Là où j’attendais le sarcasme, la condescendance plus ou moins indulgente, Paula non seulement m’écoute mais offre à mon histoire une lecture à laquelle je n’avais jamais songé. Julia non plus victime du système, de sa mère, de moi – mais Julia en Bonnie Parker. Quelle part de réalité y a-t-il là-dedans – et sur qui ? Sur Julia, ou sur Paula elle-même ? Qu’est-ce qu’elle est, au juste ?

Hystérique ou subtile, bourgeoise infantile ou délinquante cérébrale, à mesure que nous nous retrouvons rue de la Plaine chaque fois que j’y viens travailler – et que, au lieu d’y travailler, je me jette sur elle et elle sur moi –, elle m’apparaît surtout comme la première femme en douze ans pour qui j’éprouve quelque chose d’intense – même si je n’arrive pas à savoir quoi, ni ce qui, dans l’intérêt que je lui porte, doit au snobisme social, à la lucidité brutale dont elle fait parfois preuve ou à mon manque d’expérience. Ou encore aux heures que nous passons agrippés l’un à l’autre à faire l’amour – sans que cela me paraisse plus vraisemblable ni moins obscurément dangereux la quinzième, la vingtième, la trentième fois que la première – sur la moquette du bureau, sur la moquette du salon, sur le divan comme sur le fauteuil en face, dans la baignoire avant que Patrick ne rentre ?

Oui : quoi qu’elle soit, quoi que je sois, l’accord physique entre nous est total, et le sentiment de l’atteindre jamais aussi fort que lorsque je perçois le rythme du sang pulsé par les battements de son cœur contre les parois de son sexe serré autour du mien dans les secondes suspendues qui suivent notre commune jouissance.

Quelque deux semaines après qu’il m’a jugé apte à me débrouiller seul avec son manuscrit, durant l’un des après-midi où, Paula retenue par le séminaire qu’elle donne à l’École des hautes études en sciences sociales et qui lui permet de ne pas dépendre entièrement de Patrick – un cours de deux heures réunissant une dizaine d’élèves et consacré au développement du sentiment de pudeur sous l’Ancien Régime –, je mets la main sur un mémoire de maîtrise d’un peu plus de cent pages rangé sur une étagère dans le bureau de Zim et signé Mikaël Wallich. Le texte est intitulé La théorie des fictions – une doctrine ontologique chez Jeremy Bentham. Ce Wallich ne peut être que le frère de Paula. Il ne m’en faut guère plus pour me plonger dans la lecture – et me rendre compte que des passages entiers, plus d’une vingtaine parmi les plus clairs de ce document par ailleurs confus et plutôt mal écrit, sont reproduits mot pour mot dans le manuscrit de Zimmermann.

Plagiat est le terme en usage, me dis-je en remettant à sa place ce nouveau coup porté aux mythologies déjà mal en point de mon enfance. Avant d’ajouter aussitôt, bien, tu n’as rien vu. Ton rôle d’exécutant, ton rôle de nègre – un nègre désormais habitué au surplus de confort prodigué par les émoluments en liquide qu’il reçoit de son employeur –, ne consiste pas à jouer les justiciers et te préoccuper des sources du texte que tu mets en forme. Cela ne te concerne pas le moins du monde.

Oui mais, me dis-je au cours des jours qui suivent. D’abord, si Zimmermann a été suffisamment stupide ou grossier pour abuser de la confiance de son ex-étudiant – et par quelle coïncidence, par quelle curieuse torsion du hasard ce mot, abusé, revient ainsi dans ma vie ! –, alors une chose est sûre, c’est que ce Wallich ne va pas rester sans réagir une fois le bouquin publié. Il va appeler Patrick. Il va appeler sa sœur. Et dans quelle situation cela me met-il vis-à-vis d’elle au juste, maintenant que nous sommes amants ? Sans compter que Zim a très bien pu faire un calcul identique. Il a très bien pu ne m’offrir ce job qu’avec l’idée de se défausser sur moi au cas où les choses tourneraient mal une fois le bouquin publié. Le texte était dans mon tiroir il n’a eu qu’à se servir ! Tout le monde sait que Frank n’est pas fiable. Déjà dans sa famille c’était le mouton noir. Je peux presque l’entendre, le bon Zim, articulant ce réquisitoire contre moi.

C’est peu dire cependant que rien ne me permet d’alimenter la croyance en ces noirs desseins que je lui prête. Aussi satisfait de mon travail pour lui que de mes relations avec sa femme, à ce qu’il semble, de plus en plus souvent, lorsqu’il rentre et que je suis encore là, il m’invite à rester dîner, et j’accepte. Si bien que, entre mes heures de labeur pour lui et celles que je passe en compagnie de sa compagne, j’ai le sentiment d’avoir élu domicile avec eux rue de la Plaine.

Oui mais – mais justement. Comment fait-il pour ne pas se rendre compte de ce qui se trame ? Quand, de retour de ses cours, demandant à Paula ce qu’elle a fait de sa journée elle lui répond qu’elle a passé deux trois heures avec moi – et cela presque chaque jour ? Quand le soir au dîner il me tend, avec un gentil sourire dont la naïveté n’est pas sans me rappeler mon père, les assiettes et les verres qu’il retire du placard pour que je les dispose sur la table tout en l’écoutant discourir sur l’actualité ? Je jurerais que ce que nous venons de faire s’inscrit en plaques rouges sur le front et les joues de Paula qui s’affaire devant l’évier au-dessus d’une salade – sans parler des suçons qui me font autour de la gorge un charmant petit collier d’hématomes, sans parler de l’odeur musquée de mes mains que trois lavages à l’eau chaude et au savon n’ont pas fait disparaître. Mais Patrick, pendant ce temps, se scandalise avec pertinence des derniers développements de l’affaire des fausses factures au sein du Parti socialiste. Sur ce que fera Chevènement en cas de guerre contre l’Irak il est d’une acuité sans pareille. Et il ne voit rien. Il ne sent rien. Il ne pige rien à ce qui arrive sous ses yeux. Vraiment ? Quarante-six ans et aussi niais que je pouvais l’être à vingt du temps de Julia et d’Yves Alarco ? Quelle part de mensonge y a-t-il là-dedans – quelle charge virale d’auto-intoxication ? Comment peut-il ne rien percevoir de l’intimité pourtant flagrante tissée au fil des semaines entre Paula et moi – aux pressions de la main, aux caresses esquissées et à grand-peine retenues chaque fois que nous nous frôlons dans la cuisine ou le couloir, au désir dans le regard que nous échangeons de part et d’autre de la table – tandis que lui, qui a passé une partie de la nuit à lire Robert Van Gulik, disserte, imperturbable, sur les troubles politiques en Chine au temps des Dix Royaumes ?

Comment ne se pose-t-il pas au moins la question de savoir ce qui se produit les matins où, la porte à peine refermée sur lui en route pour la fac, Paulina en simple nuisette me rejoint sur le divan où j’ai passé la nuit, parce qu’il faut bien d’une manière ou d’une autre rattraper le temps perdu dans l’après-midi avec elle et que je suis resté chez eux travailler tard, sur quoi, impressionné par mon sens du devoir et ma conscience professionnelle, Patrick m’a proposé de dormir là ? Suis-je à ce point sans danger à ses yeux ? Mais elle ne l’est pas – il devrait au moins savoir ça.

Est-il trop perdu dans ses livres ? Son attention, sa sensibilité sont-elles à ce point noyées par le travail comme par la came hebdomadaire de ses trois sacs FNAC pleins jusqu’à la gueule de bouquins et de ces nouveaux objets, les Compact Disc, que je le soupçonne d’accumuler pour l’unique raison qu’ils sont, justement, nouveaux. Il s’est acheté voici trois ans un premier lecteur laser et vient de s’en offrir un autre flambant neuf et il compte remplacer toute sa discographie dans les mois à venir. Quant aux livres… Je me flatte de lire pas mal ; du Bulletin de l’entrepreneur indépendant je suis sans doute l’unique pigiste à franchir les portes avec, sous le bras, le Thomas Mann, le Walter Benjamin ou le Julio Cortázar que j’ai pris pour le métro. « Tiens v’là Balzac », se fout d’ailleurs de moi « Gégé » Lefebvre, ventru sexagénaire barbu qui fait office de rédacteur en chef au Bulletin – où il a publié lors des dernières présidentielles une interview de Poujade soutenant François Mitterrand. « Ça va l’intello ? T’viens boire une choppe avec nous ? » ajoute-t-il, paternel. Eh bien, même moi – qui évite, autant que possible, de frayer avec cette inculte plèbe –, même moi n’ai jamais vu s’empiler à cette vitesse des montagnes de bouquins telles que celles qui se reconstituent dans le salon, dans le bureau, dans la chambre à coucher des Zimmermann. Zim achète tout – traités d’économie de finance et de politique bien sûr, mais aussi livres de philosophie (biographies de Heidegger, de Hannah Arendt, essais de Baudrillard, de Virilio), mais encore romans noirs en pagaille – toute la série des Grands Détectives chez 10/18 qu’il dévore à mesure de leur parution –, ouvrages d’histoire, d’ethnologie – j’en passe. Et à juger par la façon dont il monologue à leur sujet chaque fois que l’occasion lui en est donnée, il lit tout. Il synthétise avec une phénoménale rapidité, le matin, ce qu’il a dévoré au cours des deux tiers de la nuit précédente.

Vraiment ? Les grands yeux bleus de Zimmermann aveuglés par trop de livres ? L’ex-militant clandestin de l’OCI inconscient d’une relation clandestine ? Immunisé contre la charge puissamment sexuelle qui sature l’atmosphère sitôt que Paula et moi sommes réunis dans une pièce ? Ou bien est-ce qu’il s’en fout ? Ou est-ce qu’il attend le jour où il va pouvoir m’accuser tranquillement d’avoir plagié son beau-frère ?

« Tu ne penses pas que c’est un jeu de sa part ? » Je finis par poser la question à Paula, un soir, dans le taxi qui nous emmène au Théâtre de la Ville rentabiliser les places qu’elle a réservées pour elle et Patrick voici plus de trois mois. « Merde, c’était ce soir Pina Bausch ? s’est-il exclamé il y a deux heures. Alors écoute je suis navré Paulina ça m’est sorti de la tête. » Le pas lourd, la chemise à demi sortie du pantalon, tout juste rentré de fac il arpentait déjà la cuisine en quête avant dîner d’un truc à grignoter sur le pouce. C’est l’une de ses habitudes, depuis quelque temps. « Qu’est-ce qui se passe Patrick, le raille-t-elle chaque fois, tu n’as rien mangé depuis deux jours ? Tu débarques du Sahel ? Tu te rappelles qu’on existe, au moins ? Tu pourrais dire bonjour ! » Mais ce soir non, il ne se rappelait pas grand-chose. Et Paula, blessée de la négligence de son compagnon, humiliée peut-être, aussi, de devoir la subir sous l’œil de son amant, le regardait sans un mot. « Tu sais comme je suis dans les périodes de partiels c’est jamais le bon moment, disait-il en excuse. Et puis il y a ce truc à la fondation Saint-Simon à neuf heures, j’ai promis que j’y passerais… » Soupir. « Ça va être super chiant d’ailleurs, je suis claqué. Je sais pas. Vas-y avec Frank ! T’as rien de prévu toi, ce soir, non ? » demande-t-il, se tournant vers moi en quête de soutien, les colères de Paula, nous le savons l’un et l’autre, sont des tornades qu’il vaut mieux éviter. « Tu vas voir, la danse c’est super ! » ajoute-t-il. Sur l’instant je l’ai pris assez bien. C’était l’occasion d’une soirée avec elle, j’étais sûr que, à peine serions-nous sortis, en fait de fondation Saint-Simon, il y avait de fortes chances pour que Zim se rue sur une entrecôte et des frites surgelées qu’il allait dévorer devant la télé avec une bière et de la sauce barbecue – c’est ce qu’il aime sitôt qu’elle a le dos tourné. « Patrick enfin ! Mange des légumes, un peu, lui intime-t-elle régulièrement. Tu as pris quatre kilos depuis l’hiver, tu deviens hideux ! » Ce qu’il mange est l’un de leurs grands sujets de dispute. Mais maintenant, dans le taxi, je me pose à nouveau la question : l’acide vaudeville auquel j’assiste jour après jour en spectateur autant qu’en acteur clandestin depuis plusieurs mois est-il ou non à repeindre aux sombres couleurs d’un machiavélique roman noir ? « Tu ne crois pas qu’il le fait exprès ? dis-je à Paula. Tu ne crois pas qu’il essaie de nous piéger ? » Calme, tournée vers la vitre, les yeux sur le spectacle du boulevard qui défile, elle hausse à peine une épaule négligente. « Évidemment qu’il le fait exprès, dit-elle. Patrick c’est un gros bébé, tu sais. Il vit dans sa tête. Ce qui compte pour lui c’est ses cours, ses bouquins, ses conférences, ses trois quotidiens par jour, ses quatre hebdomadaires, les émissions de télé de ses copains et les grandes discussions qui vont avec. Pour le reste il ne voit que ce qui l’arrange. »

Pourquoi pas ? En fait, à écouter Paulina, Zim est si dénué d’ego que les principes et la morale lui tiennent lieu d’existence subjective. Peut-être vit-il comme ça, après tout – protégé de la vie par tout ce qu’il pense sur la vie. Il n’a rien vu de la dérive de Françoise autrefois. Elle se droguait sous ses yeux ! Peut-être emprunter des pages à l’un de ses étudiants ne présente-t-il pas non plus dans son esprit l’ombre d’un cas de conscience. Peut-être ne voit-il pas du tout où est le problème. « Le problème », ou ce que je vois tel, n’est peut-être rien de plus que le fruit de mon provincialisme – comme le sont mes spéculations sur lui ou sur les motifs que je prête à Paula pour s’être jetée dans mes bras !

Continuer : partie 5 sur 10