Une matière inflammable

Weitzmann · Chapitre 1 sur 1 · partie 9/10

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Une matière inflammable

Une matière inflammable

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

A : Moi

20 janv.

Frank jamais je n’aurais cru ça de toi. Ton grand-père, qui était

un héros et un Mensch, un homme que j’aimais et admirais profondément, n’aura vraiment enfanté que des nains.

P.Z.

De : Moi

A : patrick.zimmermann@gmail.com

20 janv.

Cher Patrick,

La bonne surprise éprouvée à la lecture de ton nom dans mes

courriels après toutes ces années de silence est plus qu’entamée par le contenu de ton message. Je ne sais pas de quoi tu parles. Explique-moi. Comment va Paula ? Passe-lui le bonjour.

Bien à toi,

Frank.

 

De : patrick.zimmermann@gmail.com

A : Moi

30 janv.

Frank,

Ne fais pas l’innocent. Je n’ignore plus rien de ton comportement

avec moi. C’est très malsain et pervers. Tu es un être vindicatif et fourbe, un arriviste prêt à tout sans la moindre morale et dont chaque mot, chaque phrase, est une insulte à la mémoire de ton grand-père. Sache que je n’ai pas l’intention de rester sans réagir.

P.Z.

 

De : patrick.zimmermann@gmail.com

A : Moi

30 janv.

Quand je pense à toute la confiance et à l’amitié que j’avais pour

toi mon sang se glace. La trahison est vraiment partout !

 

De : patrick.zimmermann@gmail.com

A : Moi

30 janv.

Tu es vraiment un être minuscule, un individu vil et servile,

jaloux et mesquin, un hypocrite sans cœur mais plein de rancœur. Un bien-pensant toujours du côté du plus fort doublé d’un antisémite sans scrupule.

Cordialement,

Patrick Zimmermann

 

De : Moi

A : patrick.zimmermann@gmail.com

31 janv.

Patrick,

Je découvre à l’instant tes différents emails et je n’y comprends

rien. Merci de m’expliquer dans les plus brefs délais de quoi il retourne. Je te rappelle que le harcèlement et les injures constituent des délits. Je n’ai pas encore pris d’avocat mais j’y songe.

Bien à toi,

Frank

 

De : patrick.zimmermann@gmail.com

A : Moi

1 fév. er

Monsieur,

Il faut que vous me donniez l’adresse de votre conseil.

En effet, la justice va devoir trancher les faits que je vous

reproche.

Sachez que j’aborde cette phase judiciaire avec toute la sérénité

d’un homme à la moralité irréprochable, qui ne reculera devant rien pour défendre à la face du monde son honneur ainsi que l’honneur de la mère de son fils, bénie soit-elle.

Bien à vous,

Patrick Zimmermann

 

De : patrick.zimmermann@gmail.com

A : Moi

1 fév. er

Frank,

Même si je suis à terre aujourd’hui je ne suis pas abattu. Je

connais encore du monde. Je peux te nuire bien plus que tu ne crois et je vais m’y employer de toutes les forces qu’il me reste. Je le ferai non pour me venger car je ne suis pas comme cela mais pour le souvenir de Paula bénie soit-elle, et pour celui de ton grand-père, béni soit-il, ainsi qu’au nom de tous les Juifs pour qui les mots de morale et d’humaine dignité ont encore un sens.

 

« Un piratage ? demande Mikaël en levant les yeux.

– J’y ai pensé. Je cherche à le joindre pour tirer ça au clair. Il n’est plus boulevard Exelmans. Son éditeur est sans nouvelles de lui depuis 2007. Quand on m’a invité ici j’ai tout de suite pensé à toi.

– Il n’est manifestement pas dans son état normal, médite Mikaël, si c’est lui.

– Si c’est lui, non. Mais si ce n’est pas lui c’est encore plus dingue. Qu’est-ce qu’il devient ? Tu l’as vu récemment ?

– C’est assez flou. Ça ne va pas fort. La dernière fois c’était ici, je crois bien, pour l’enterrement. Leur fils Jonathan est à Londres, il fait un MBA. Par lui j’ai de temps en temps des nouvelles.

– Tu as quelque chose, une adresse ? »

Il se lève et, d’un pas à la fois traînant et pesant, disparaît dans ce qui doit être un couloir.

Quelques minutes s’écoulent. Dehors, grise et froide, la pluie sur le paysage pierreux est le seul bruit perceptible. Je tends la main vers les feuillets épars et les glisse à nouveau dans mon manteau.

Ses baskets raclent le linoléum.

« Tiens », fait-il, de retour dans le salon un papier à la main. Il me le tend avant de se laisser retomber sur le divan. « Tu as de la chance. Eifrat avait ses coordonnées dans l’agenda de son ordinateur. Quelle histoire, hein ! ajoute-t-il, hochant la tête.

– Merci Mikaël. C’est un choc oui. Je crois que je vais y aller maintenant », dis-je.

Il se lève pour me raccompagner.

« Ça va ? Pour venir, tu as pas eu trop de mal ? »

Je lui dis que non, que j’ai trouvé la route facile et plutôt sûre, finalement.

« Tu sais, ça ne m’a pas surpris toute cette affaire Strauss-Kahn, ajoute-t-il à ma surprise. Un président juif en Galout ? Nous ne sommes pas là pour gouverner les goyim ! Les rares fois où c’est arrivé, ça a toujours mal fini. Regarde Blum. Quand les Juifs s’oublient, Ashem vient leur rappeler la direction de la maison, Frank. »

Sur le perron, il s’arrête. Son sourire dans le froid laisse échapper de petits nuages de buée grise. « Bereshit, 28:11, commente-t-il. “Et Jacob mit une pierre sous sa tête et s’allongea pour dormir, et il rêva qu’une échelle atteignait le ciel, et les anges de Dieu la montaient et la descendaient et Dieu qui se trouvait en haut dit, Jacob, la terre sur laquelle tu reposes je te la donnerai à toi et à tes descendants, et Jacob s’éveilla et dit, il n’y a que la maison de Dieu et ceci est la porte du ciel.” Tu connais ? Beit El. La Maison de Dieu. Nous y sommes. C’est là où tout se passe. »

Quelques instants, côte à côte, nous contemplons sous la pluie vide ce paysage de constructions fragiles et d’hostilité rocailleuse. Le plaisir et la douleur sont les seuls points de contact entre un être et le monde, a-t-il écrit voici vingt ans, la seule boussole de la réalité. Mais quid quand la boussole se détraque ? Paula et ses impasses parisiennes. Lui et cette fiction pavillonnaire de hippie mystique en état de siège. Chez l’un comme chez l’autre, assez curieusement, le désir d’appartenance va de pair avec la quête de l’inconfort.

Je le quitte et rejoins mon taxi resté à l’entrée de Beit El.

De retour dans la chambre du Mishkenot Hotel après que j’ai composé le numéro inscrit, avec l’adresse, sur le bout de papier noirci de la petite écriture de Wallich.

« Allô oui ? fait ce qui, à la quatrième sonnerie, ressemble à la voix de Zimmermann.

– Patrick ?

– Oui ?

– C’est Frank. »

Silence.

« Frank Schreiber.

– Frank ! Ah Frank comment vas-tu ?

– Et toi ?

– Moi ? Oh tu sais…

– Patrick je…

– … vu les circonstances tu sais…

– Écoute je viens d’apprendre que Paula était morte, pourquoi tu ne m’as pas prévenu ? »

Silence.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Je reçois des e-mails bizarres signés de toi, des…

– Oh mais là mais Frank ! Oh ! Faut pas du tout parler de ça au téléphone mon vieux ! Je t’arrête tout de suite !

– Mais que…

– Surtout pas ! »

Je reste muet.

Elle morte et lui – lui quelque part de l’autre côté de la nuit l’esprit égaré fuyant je ne sais quoi qu’il s’est inventé.

Il dit : « C’est très compliqué. Il y a des piratages dans tous les sens, on est écoutés. »

Un temps.

« De quelle ligne tu m’appelles ?

– Comment ?

– Il y a un bruit de fond. Ta ligne c’est quoi ?

– La mienne. C’est mon téléphone. Je suis en Israël. Voyons-nous si tu préfères. Je rentre demain, voyons-nous à mon retour.

– D’accord. »

Silence.

« J’ai ton numéro maintenant. C’est ton numéro qui s’affiche. Je t’appelle okay ? D’accord ? Je t’appelle on se voit, je te raconte. On peut rien se dire au téléphone. »

Trois bips signent la fin de la conversation.

Je pose le portable près du papier froissé.

Je me lève, sors de la chambre, monte jusqu’à la réception et de là vers la salle de conférences où s’achève Fiction et Histoire : de l’individu à l’identité, débat auquel j’avais promis aux Musicant d’assister parce que le sujet m’intéresse et parce que Georges devait y intervenir – Georges et Carole Musicant étant le couple avec qui Nathalie et moi sympathisons depuis deux jours. Georges est un sémioticien un peu dans la lignée de Barthes. Je le connais depuis Paris, nous nous sommes croisés au hasard d’émissions diverses pour la sortie de ses livres ou des miens, nous avons même dîné quelques fois tous les trois, mais c’est la première occasion qu’il nous est donnée de faire vraiment connaissance, et je sais que ma petite désertion n’a pu que leur paraître un peu grossière, même si Nathalie, qu’ils viennent de rencontrer, assurait l’intérim.

Un étage encore : le bar-restaurant. Je commande un verre de vin rouge et le bois lentement, les yeux sur le mont Sion de l’autre côté de la vitre, au-delà de la terrasse noyée sous l’obscurité qui tombe, et la pluie. La route du Pape vers les remparts illuminés de la vieille ville, la masse noire des conifères sous l’église de la Dormition, les villages arabes en contrebas vers le désert. L’apprendre ici. Dans ce paysage étranger. L’apprendre et, en même temps, ne rien savoir. J’ai beau n’avoir pas tant que ça pensé à elle au cours des six dernières années, je n’arrive pas à l’accepter.

« Tu étais là ? surgit la haute silhouette brune de Nathalie, un verre à la main, interrompant mes réflexions. On t’a cherché partout. »

Sur ses talons, le public sort de l’auditorium, se disperse dans le restaurant.

« Tu aurais dû venir, Schreiber », rigole Georges paraissant à son tour. Il prononce Schreiber Schraïber, façon yiddish. Il est petit, râblé, la soixantaine sportive et la peau mate, et son nez est comme un poing fermé sur le visage carré qu’éclairent deux grands yeux noirs de renard contemplant le poulailler. « J’étais brillant, ajoute-t-il.

– Où étais-tu passé ? » dit Carole avec dans la voix une once de reproche. Elle est plus jeune d’environ dix ans, blonde, mince, avec un corps tout en angles aux traits pointus et dans son regard brille l’intelligence avec laquelle elle plaide ses dossiers d’avocate spécialisée dans les affaires délicates fortement médiatisées.

Je les entraîne vers la table réservée près de la fenêtre. Nous prenons place et commandons à manger, et, en manière d’excuse, j’entreprends de leur expliquer ma visite au beau-frère de Zimmermann, un ami de longue date perdu de vue depuis des lustres, dis-je.

« Zimmermann, fait Georges en guise de commentaire, Patrick Zimmermann ? Un strauss-kahnien, non ? Du cercle rapproché. Il n’a pas écrit un truc pour le défendre au début de l’affaire, il y a deux ans ?

– Si, dit Carole. Assez courageux d’ailleurs.

– Ça m’a échappé, dis-je.

– Qu’est-ce qu’on boit ? demande Georges, s’emparant de la carte des vins. Pas de truc casher, hein. Pinot noir ?

– Parfait », dit Nathalie.

Il pose la carte sur la table et le plat de la main sur la carte.

« En 2009, 2010, un truc comme ça, dit-il en levant les yeux vers moi, on avait un séminaire à Sciences-Po lui et moi. Ce qu’il avait de mieux ? Sa femme si tu veux mon avis. Très sexy. Tu la connaissais ?

– Vaguement, dis-je éludant.

– Je l’ai vue qu’une fois, mais. L’air assez folle. La reine des chieuses, probablement. Mais des yeux ! Vert et or, comme ça, des yeux de chatte. Faisait quoi dans la vie ? Pinot noir, please », commande-t-il au serveur qui s’éloigne.

Je dis : « Elle a élevé leur fils, surtout. Elle donnait des cours à l’ESSEC. Sur le tard elle a publié deux, trois livres. Tu le vois toujours ?

– On s’est perdus de vue, non. J’ai le souvenir d’un mec très. Comment ? Très prof, quoi, très sérieux. Plus de papier dans la photocopieuse et c’était la décadence à l’université. Infoutu de la moindre discussion futile. Je sais pas comment faisait sa femme. Je ne sais pas comment lui faisait avec elle.

– C’est quelqu’un d’exigeant voilà tout, l’interrompt Carole. Je l’aimais bien, moi. Est-ce que tu sais de qui on parle ? ajoute-t-elle gentiment pour Nathalie restée silencieuse.

– Non, du tout. C’était avant mon époque. Frank ne me dit pas tout, tu sais.

– Du coup les étudiants ne l’aimaient pas, poursuit Georges. Ses positions politiques, faut dire, ça n’arrangeait pas les choses. Il a défendu la guerre d’Irak, tu sais.

– Toi aussi, dis-je.

– Oui mais moi je ne m’en suis pas vanté dans la presse, mon bonhomme. Et puis non, c’est pas si vrai. Déloger un salopard comme Saddam, je ne voyais pas le problème, mais c’est tout. Ça ne m’empêchait pas de me désoler qu’à la Maison Blanche un type aussi con ait le même prénom que moi. Zimmermann, par contre ! Il était carrément pro-Bush, lui ! Il l’a écrit ! Ça pardonne pas. Alors quand Le Canard a sorti ses histoires…

– Quelles histoires ?

– De plagiat.

– De plagiat ?

– À l’automne 2010. Tu sais pas ? Il a reçu je sais plus quel prix pour son bouquin sur la crise, quinze jours plus tard Le Canard publiait des extraits de passages “empruntés” comme on dit.

– C’est l’automne où on s’est rencontrés, Frank et moi, intervient Nathalie. C’est pour ça que tu ne t’en souviens pas. Tu étais à New York.

– Vous vous êtes connus à New York ? sourit Carole tandis que le garçon pose entre nous les assiettes. Très romantique ! »

Nathalie, souriant : « J’étais au siège pour la semaine. En séminaire. Je m’occupe des budgets chez Nike. C’était la semaine de mes quarante ans, j’étais un peu déprimée. Un des avocats du siège m’a emmenée fêter ça dans un restaurant russe. Il avait des vues sur moi je crois. On est tombés sur Frank qui le connaissait, on a pris une table tous les trois. Il s’appelait Steve, le type. Steve je sais pas quoi. Divorcé. Il tenait des discours assommants sur la maturité en croyant me faire plaisir. On est plus direct après la quarantaine, on sait mieux ce qu’on veut, ce genre de choses. Frank ne disait rien. À un moment Steve s’est levé pour commander trois autres verres au comptoir et Frank s’est penché vers moi, il m’a dit, “Puisqu’on parle de savoir ce qu’on veut, Nathalie, je crois que vous devriez me donner votre numéro de téléphone.” »

Carole rit.

« Eh bien en tout cas, poursuit Georges remplissant les assiettes. Pour en revenir à Zimmermann. À la fac, ç’a été la curée. Un prof qui ne jurait que par la “méritocratie” pris la main dans le sac ? Le papier du Canard a été photocopié, punaisé dans les couloirs, facebooké tant et plus. Et du coup alors Zimmermann a demandé un droit de réponse. Il a menacé Le Canard d’un procès, bon. L’erreur à ne pas commettre. En général on s’écrase de toute façon tout le monde oublie ces conneries. Mais si tu agites le chiffon rouge… Ils ont remis le couvert. Il est devenu leur bête noire. Je ne sais plus combien de ses livres au total ils ont trouvé. Tu te souviens Carole ? Plus ou moins pompés sur des travaux de chercheurs.

– Je ne sais plus, dit Carole.

– En tout cas ç’a bien duré huit mois, cette affaire. Ça lui a fait son année. Complètement discrédité auprès des étudiants.

– J’ignorais tout à fait, dis-je.

– Et au printemps, boum ! Son mentor sur un trottoir à New York avec des menottes aux poignets. C’est ce qui s’appelle une séquence. »

Saisissant la bouteille, bras tendu remplissant les verres, l’autre coude sur la table : « De quoi elle est morte, sa femme, déjà ? »

Une conversation de salon. Avec difficulté :

« Anxiolytiques, dis-je. Overdose.

– Elle s’est suicidée ? demande Nathalie.

– C’est ce que dit son frère. Je n’y crois pas. Je la connaissais quand même un peu. C’est vrai qu’elle n’avait pas beaucoup d’amis. Mais de là à… Je trouve ça inutile et mélodramatique.

– On parle de la vie, Frank, dit Georges, pas d’une critique littéraire. »

Pendant quelques secondes plus personne ne dit rien.

« Vous avez remarqué, enchaîne à mon soulagement Nathalie, comme ça irradie depuis dix-huit mois cette histoire ?

– Quelle histoire ?

– L’affaire Strauss-Kahn. On ne peut pas s’empêcher d’en parler. C’est la première affaire française d’ampleur planétaire. Même encore maintenant ça revient avec une fréquence improbable dans les conversations. C’est présent dans les couloirs d’entreprise. Sur les divans des psys. Les rapports hommes-femmes sont complètement bouleversés.

– Comment l’avez-vous appris ? dis-je. Où étiez-vous quand c’est arrivé ? Ces questions qu’on se pose lors les grandes catastrophes. Elles structurent notre identité collective.

– Eh bien nous, dit Georges, quand c’est arrivé on était à une soirée, en train de parler politique, figure-toi. Après coup ? J’ai calculé. Vu le décalage horaire, il a dû sauter sur Diallo à l’heure pile où je pariais sur ses chances d’être élu, ce saligaud. »

Tout le monde rit.

« Et vous ? demande Carole.

– Au lit, sourit Nathalie. Tout simplement.

– Au matin j’ai allumé l’ordinateur, dis-je, et je suis tombé sur le titre. La photo n’était pas encore disponible.

– J’étais sûre que ça finirait par se produire, dit Nathalie. Trop d’histoires circulaient sur son compte. Quand Frank est revenu me l’annoncer j’ai dit, c’est bien fait.

– “C’est bien fait” ? répète Carole, choquée.

– Ç’a été ma première réaction.

– Et toi, Frank ?

– Moi ? C’est à ma famille que j’ai pensé pour bizarre que ça semble. On a tous interprété cette affaire selon des critères très personnels, non ? Certains ont dit la fin de la gauche caviar. La fin de la deuxième gauche. Pour moi ç’a été la fin du monde de mon enfance. J’ai grandi bercé par les légendes de L’Express autour de Mendès. Ce sont elles qui m’ont donné envie d’écrire. Ce que mon grand-père et mon oncle disaient de Giroud au moins autant que de Jules Verne.

– Je ne vois pas bien le rapport.

– Le rapport est qu’Anne Sinclair vient de ce monde-là. Sa première pige est une interview de Mendès dans L’Express. Son actuel compagnon était proche de Mendès. Mendès est même l’un des créateurs du FMI. Ç’a toujours été à propos de Mendès. Les Giroud. Les Servan-Schreiber. Les Nora. Ma famille. Le parcours de Strauss-Kahn n’est pas compréhensible sans la toile de fond de ces Juifs de Cour réunis autour de Mendès après guerre. Ce mélange de désir d’influence et d’autofolklore mondain n’a jamais été vraiment raconté.

– Ça me gêne un peu, dit Nathalie. Je trouve ça communautariste comme vision.

– Non. C’est une histoire très française, au contraire. L’arrivisme intellectuel ne peut pas être autre chose que français.

– Oui, dit Georges, moi aussi ça me gêne mais je vois ce qu’il veut dire. Comment un homme aussi moral et austère que Mendès a-t-il pu s’entourer de gens qui lui étaient l’exact opposé ?

– C’est une question, non ? Prends Giroud, par exemple. Elle partageait sincèrement les convictions de Mendès sur la décolonisation, elle voulait le faire élire. Elle et Servan-Schreiber avaient créé L’Express dans ce seul but. Un journal de référence éthique et intellectuelle d’un niveau impensable aujourd’hui où que ce soit. Mauriac, Sartre. Les plus grandes plumes du temps y écrivaient régulièrement. Mais Giroud était aussi une vraie courtisane. Dans son bureau de L’Express, elle exhibait sans vergogne au visiteur les cadeaux qu’elle recevait des grandes entreprises. C’est à elle que l’on doit le grand mélange des genres dans ce pays entre public et privé, entre journalistes et politiques. Quand c’était possible, elle faisait de ses femmes reporters de quasi demi-mondaines, elle a littéralement théorisé la pratique du conflit d’intérêts.

– Vous avez lu ses lettres anonymes à Servan-Schreiber après qu’il l’avait quittée ? demande Georges. Huit lettres authentifiées de menaces antisémites. Le “Juif SS” elle l’appelle. Elle se fout de lui parce qu’il veut des enfants. “Comme s’il n’y avait pas assez de Juifs sur terre”, elle écrit. Quinze ans seulement après le génocide auquel elle et sa sœur n’ont réchappé que par miracle. Pour moi Giroud, c’est peut-être Merteuil et Rastignac, mais revue par l’histoire juive du e XX siècle.

– On en revient toujours là, hein, dis-je.

– À la Shoah, tu veux dire ?

– Je crois, oui. À la Shoah et au masochisme et à la haine de soi planqués sous la réussite exhibée. Les années cinquante étaient encore très antijuives. Dans les milieux bourgeois, la présence de Juifs si naturelle du temps de mon grand-père ou de la jeunesse de Mendès était devenue problématique. Trop de culpabilité s’y attachait. Les gens comme Giroud effaçaient leur judéité par arrivisme, oui, mais aussi par terreur. Dans quelle mesure ce qui passait à la trappe n’était-il pas leur subjectivité ? J’ai toujours été frappé par ce que Giroud écrit dans ses mémoires sur sa tentative de suicide. Elle vit une tragédie amoureuse, elle décide de mourir et sa dernière pensée en avalant des somnifères est de se demander comment finira la guerre d’Algérie. Ça me semble typique, même si l’histoire est arrangée. Parler de soi sérieusement déclenchait des réactions phobiques. Seul le kitch avait droit de cité. Le kitch et puis les grandes idées, la soif de reconnaissance. Au fond c’est ce que mon père a fui. Je ne dis pas que Giroud aurait dû porter son judaïsme en étendard. Mais une telle éradication de l’histoire intime n’est pas sans conséquence. Encore aujourd’hui, chez ces gens qui passent leur vie à écrire, le divorce entre les mots et l’être est ce qu’il y a de plus frappant. »

Et, me dis-je, en avalant ses somnifères quelles ont été les dernières pensées de Paula ? Car il ne m’échappe pas – en fait de divorce avec les mots – que d’une certaine manière c’est d’elle que je parle ainsi. D’elle et de moi. Comment les choses auraient-elles tourné à l’époque si nous nous étions mieux connus nous-mêmes ? Si nous avions été plus attentifs à ce que nous nous sentions être, plutôt qu’à nos prétentions ?

Mais Carole, qui m’a écouté sans rien dire bien qu’avec une hostilité croissante :

« Et c’est si grave ? dit-elle, penchée par-dessus la table. Franchement ! La vie privée est la poubelle de l’être. Qu’est-ce qu’il y a de si formidable à s’y intéresser ? Je ne jette pas la pierre, moi, à des femmes comme Giroud, pas du tout. Elles ont inventé une fiction d’elles-mêmes ces bonnes femmes. Elles essayaient d’être libres. Elles préfiguraient le féminisme. Admettons que dans le cas de Giroud le rôle que tu donnes à la Shoah soit celui que tu décris, ce qui me semble douteux, entre parenthèses. Pourquoi parler de masochisme ? Il y a un héroïsme à refuser d’être soi. Aujourd’hui c’est le contraire. Au nom de la transparence, au nom de l’authenticité, on n’échappe plus à rien, maintenant. C’est l’ère du lynchage mondial ! Tu trouves ça mieux ? Tout est rabaissé, tout devient obscène. Regarde DSK. Un malheureux type dérape et sa vie est foutue. La vie de sa femme est foutue, ils deviennent tout de suite la cible.

– Un malheureux type dérape ? répète Nathalie incrédule.

– Oui et alors ?

– DSK n’était pas vraiment un malheureux type, il y a deux ans.

– Je t’en prie ! Tu ne vas pas nous faire un sermon.

– Non mais la lumière tue, Carole. Quand on la recherche, il faut être exemplaire. Je suis désolée si ça te semble un sermon. Moi, ajoute-t-elle se tournant dans ma direction, je les trouve tirées par les cheveux, tes théories ethnico-historiques. Le problème est plus simple. Il y a encore trente ans, les élites servaient de modèle émancipateur. On voulait leur ressembler. Aujourd’hui, ce sont elles qui veulent être comme nous. Elles réclament le droit à la médiocrité. La démission des élites françaises, c’est ça qui est en jeu. »

En réponse, car je connais les Musicant, le regard que j’adresse à Nathalie est une invitation limpide à laisser tomber le sujet.

« Si tu vois les choses comme ça, reprend-elle néanmoins, on n’arrête pas Nathalie une fois qu’elle est lancée, Strauss-Kahn est loin d’être le seul. Prends Arnaud Lagardère. Et je pourrais en citer bien d’autres. Il y a beaucoup de panique là-dedans. Beaucoup de lâcheté en face d’un monde chaque jour plus complexe. Certes on a tous le droit de se retirer. Personne n’est tenu au rôle qu’il est censé jouer dans la vie. Mais si on quitte la scène, alors il faut renoncer complètement. Il faut laisser tomber son statut, et c’est là que le bât blesse. Parce qu’on ne peut pas jouer sur les deux tableaux. On ne peut pas vouloir se montrer en même temps exceptionnel et normal, donner les signes de l’excellence et se conduire mal. Pas en public, en tout cas. Bafouiller la copie de sa vie c’est le privilège des anonymes. »

Georges, au bout d’une longue seconde, rompt le silence gêné qui s’est installé autour de la table :

« Est-ce qu’il voulait devenir président ? dit-il. DSK pouvait tout transgresser sauf la perspective du pouvoir. Au dernier moment, effrayé par l’hubris, il s’est fait trébucher. Pour moi c’est la seule question. Qu’il ait sauté sur Diallo ou qu’elle l’ait provoqué c’est anecdotique, de ce point de vue.

– Anecdotique ? sursaute Nathalie. Tu devrais demander aux femmes agressées si c’est anecdotique ! Deux cent soixante par jour en France d’après les stats. Sans compter le harcèlement au travail. Tu penses qu’une histoire pareille n’a pas d’impact sur leur vie ? Vous me faites rire. Vous en parlez comme d’un jeu. On dirait que les faits et gestes des puissants ça n’a pas de conséquence, pour vous, sur la vie de tous les jours.

– Je ne vois pas du tout ce qui te permet de dire qu’il a agressé qui que ce soit, dit Carole, froidement.

– L’évidence.

– Evidence, en anglais, ça veut dire preuve. Tu en as une ? La justice l’a blanchi, je te rappelle.

– La justice a refusé de se prononcer. Ce n’est pas du tout la même chose.

– Tout le monde sait que Diallo a menti, enfin.

– Sur ses conditions d’entrée aux États-Unis oui. Pas sur ce qui s’est passé dans la chambre ! Et puis il y a les clés magnétiques. Sept minutes entre la seconde où elle entre et celle où elle sort. Et dans ces sept minutes, tu as la séduction la génuflexion la fellation et l’éjaculation ? Tu m’expliques comment c’est possible et je croirai qu’il ne l’a pas agressée.

– Elle s’est au moins laissé faire, réplique Carole, tu ne m’enlèveras pas ça de l’idée. En Guinée, ça arrive tous les jours ! C’est pratiquement culturel, de coucher pour du fric. DSK, ça ne l’excuse pas. Mais ça n’en fait pas un violeur. Quand elle a compris ce qu’il voulait, elle s’est dit, “C’est de l’argent facile.” Sauf qu’il a refusé de payer, elle a voulu le faire chanter, ça a dégénéré…

– Il connaissait depuis l’époque de Bercy les patrons du groupe Accor. Un coup de fil et il la faisait virer. Elle n’avait aucun moyen de pression.

– Les détails, Nathalie, je sais pas. Pour tout dire je m’en fous un peu. Tout ce que je sais, c’est qu’elle fait un mètre quatre-vingts. Elle n’aurait pas voulu…

– Ma sœur mesure un mètre quatre-vingts, Carole, dit Nathalie tapant du poing sur la table. Une grande sportive, elle a fait du basket toute sa vie. Il y a huit ans, elle a été violée dans un parking. Son agresseur ? Un Chinois d’un mètre cinquante. Il n’avait pas d’arme, pas même un cutter, elle ne s’est pas défendue. Pourquoi ? Terrifiée. Résultat ? Son avocat a dû se battre comme un dingue pour faire condamner le mec au procès. Elle a mis des années à s’en remettre, et au moment du Sofitel, elle a fait une dépression.

– Okay, dit Carole après un temps. C’est ce qui te rend si radicale. Je comprends. Mais c’est un cas particulier. En général, les individus savent ce qu’ils font. Ils sont responsables de leurs actes. En tout cas il faut le croire. Il faut partir de là. Parce que sinon tu tombes dans le défaut de vouloir faire le bien des gens à leur place. Tu deviens politiquement correcte. Regarde, déjà tu parles d’immigrés. Tout à l’heure tu vas me dire qu’elle est noire.

– Tu la traiterais de prostituée si elle ne l’était pas ? Tu parles des pratiques en Guinée !

– Parce que c’est une réalité. Pour les féministes, une femme comme Diallo c’est une victime-née. Ce sont elles, les racistes ! Moi, du moins, je lui laisse sa part de choix, à la fille.

– C’est plus que ce qu’a fait Strauss-Kahn, à ce qu’on sait.

– On ne le sait pas, justement.

– Écoute, tu ne peux pas sérieusement prétendre qu’entre une femme de ménage noire et immigrée et le président du FMI il n’y a pas de rapport de pouvoir, Carole, c’est ridicule.

– Tu vois ? Toi aussi tu t’y mets. Mais c’est quoi, la séduction ? Ce n’est pas un rapport de pouvoir ? On est toutes plus ou moins les groupies du pianiste. Ou du politique. Nous aimons toutes la puissance sociale chez un homme. Et si on s’amourache d’un poète pauvre, dit-elle en faisant un geste dans ma direction, c’est qu’on l’imagine prix Nobel demain. Interdis ça au nom de l’égalité, c’est la sexualité que tu vas interdire. C’est le désir ! Je ne dis pas que Diallo est tombée amoureuse de Strauss-Kahn, je dis qu’elle a vu en lui un homme puissant dont elle pensait tirer profit. C’est comme ça que ça a fini, d’ailleurs. Elle a touché des millions pour ses sept minutes de fellation. Elle s’en sort bien.

– C’est d’une vulgarité, ce que tu dis !

– La réalité est vulgaire. On n’est pas dans les livres.

– Carole. Dis-moi. Si tu étais violée ?

– Eh bien ?

– Est-ce que tu porterais plainte ?

– Moi ?

– Oui. Tu prétends qu’on fait ce qu’on veut dans la vie.

– Je ne prétends rien de tel mais je vais te répondre. Non. Je ne porterais pas plainte. Pas si je pouvais l’éviter. J’essaierais de garder ça secret, je crois.

– Tu es une femme éduquée, une avocate, tu vis dans le septième arrondissement de Paris. Tu ne porterais pas plainte ?

– Vivre où je vis n’a rien à voir avec ça. C’est une question de morale personnelle.

– Tu ne m’en parlerais pas ? » demande Georges qui une seconde perd toute trace de cynisme.

Plus personne ne parle.

« Mon Dieu, reprend Nathalie avec un soupir. Toute cette histoire révèle un état de régression épouvantable.

– On tourne en rond, c’est tout, dit Carole. Tu persistes à voir en Strauss-Kahn un agresseur et moi non.

– Pourquoi le défendre ? C’est ce qui m’intrigue.

– Mais je ne le défends pas. Je ne justifie en rien ce qu’il a fait. Je trouve juste odieux d’attaquer un homme seul et à terre.

– Seul ? Tu oublies “le troussage d’une femme de chambre”. Tu oublies “il n’y a pas mort d’homme”. Tu oublies les intellectuels dont vous parliez tout à l’heure. L’affaire Dreyfus était leur acte de naissance ? L’affaire DSK signe leur mort cérébrale. Ils ont choisi de parler comme les pires racailles de banlieue.

– Pfff !

– Pas tous les intellectuels, intervient Georges. Du calme ! Et même si tu ne le comprends pas, ceux qui l’ont fait ont surtout voulu venir en aide à Sinclair. C’était par galanterie.

– Si défendre une tentative de viol est l’expression de la galanterie, Georges, alors les mots n’ont plus de sens, dit Nathalie. Admettez ce qu’il a fait, au moins ! ajoute-t-elle, perdant tout contrôle. Dites qu’en lui ce qui vous séduit c’est ce qu’il a de pire ! Le salopard doté d’une femme trop vertueuse, le renégat qui se fout de tout, je ne sais pas… Dites que derrière votre morale au fond ça vous amuse quelqu’un qui passe à l’acte. Je trouverais peut-être ça odieux mais au moins je comprendrais. Vous l’aimez pour ses transgressions et vous le défendez au nom de la vertu. C’est ça qui ne va pas. Il y a un réflexe d’arrogance presque tribale dans les excuses que vous lui cherchez quitte à détruire cette pauvre fille. En vérité, vous savez quoi ? Après vous avoir écoutés toute la soirée je commence à me dire que vous le défendez parce qu’il est juif.

– Tu passes les bornes ! fait Carole.

– Non, dit Georges retenant Carole qui s’est levée à demi, attends, pourquoi pas. »

Dans un silence tendu Carole, lentement, se rassied.

« Parce qu’il est juif, répète-t-il les yeux sur Nathalie. Très bien. J’accepte. Et parce qu’il est français, j’accepte aussi. Et membre de notre tribu sociale, si tu veux. Ça me va. Près de soixante pour cent des Français ont validé la théorie du complot dans les premières semaines de l’affaire, je te rappelle. Encore aujourd’hui la majorité pense qu’il a été piégé. Le walk of shame a été vécu comme une insulte nationale. On n’aime peut-être pas les élites, chez nous en France, on n’aime peut-être pas les Juifs, mais on déteste encore plus les Américains. Et je vais te dire mieux : Diallo serait née en Arkansas ou au Texas, elle serait blonde et vivrait dans un mobile home, jamais DSK ne serait sorti de taule. Jamais. Tous les Américains auraient appelé à sa condamnation. Et autre chose encore : en Guinée les Mandingues ont soutenu Strauss parce que Diallo est peule, et les Peuls ont défendu Diallo pour la même raison. Et partout les musulmans la condamnent au nom du silence décent que se doit une femme quand une chose comme ça lui arrive.

– Et ? Tu trouves ça normal ?

– La question n’est pas là. Tu peux continuer d’accabler DSK tant que ça te chante. Vous pouvez débattre des heures de la responsabilité collective des puissants ou du respect de leur vie privée. Personnellement ? Je crois que Diallo et DSK ont menti tous les deux, moi. Tu sais pourquoi ? Parce que ce sont l’un et l’autre des contradictions vivantes. D’un côté la fille de la brousse devenue citadine new-yorkaise, de l’autre, le socialiste président du FMI et ami des patrons. La musulmane mère célibataire contre l’abonné aux bars à putes favori de la course à l’Élysée. Ils se ressemblent de ce point de vue. Et c’est ce qu’a découvert Cyrus Vance, c’est pour ça qu’il a laissé tomber. Au e XXI siècle, ce n’est plus que les gens sont quelque chose socialement et autre chose dans le privé, c’est qu’ils sont simultanément des choses multiples dans le privé et dans le public. Et leurs réalités non compatibles se superposent comme des mille-feuilles. Les êtres n’ont plus de structures narratives.

– Ha ! raille Nathalie. Le sémioticien s’exprime. Attention.

– Tu peux rire tant que tu veux mais l’affaire Strauss-Kahn n’est pas dissociable de la façon dont elle est perçue. Je vais t’expliquer ce qui se passe. Jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix, CNN était la grande superproduction de l’actualité, le grillot du village global concurrencé seulement par la dernière génération des écrivains cosmopolites. Il y avait une course pour raconter l’histoire du monde. Plusieurs narrations s’affrontaient. Cette époque est révolue. Accuse, je ne sais pas. La fin de la culture, accuse Internet. Accuse l’émergence de puissances régionales nouvelles. En tout cas il n’y a plus de village global. Ou alors il s’est urbanisé trop vite. Ce qu’il y a, c’est une zone frontière étendue d’un bout à l’autre de la planète. On appelle ça le monde a-polaire. Plus de centre, plus à proprement parler de province. Tout est entre deux territoires. Tout est Tijuana, si tu veux. Une zone frontière latente qui peut surgir n’importe où. »

Il s’interrompt, boit une gorgée de vin.

« Des univers étanches séparaient normalement Nafissatou Diallo et Dominique Strauss-Kahn. En la touchant, il n’a pas seulement sacrifié son avenir à la pulsion de l’immédiat, il a modifié la structure de l’espace, il est entré à Tijuana. À Tijuana tout coexiste. La seule loi est celle de l’égalité absolue, le seul temps celui de l’instantané. Chaque être en vaut un autre, mais chacun des plans dans lesquels vit cet être est égal aux autres, et chaque récit vaut un contre-récit. Tu parles d’abus de pouvoir ? Mais à Tijuana le moindre effort de narration pour dépasser les points de vue particuliers est un abus de pouvoir. La raison est un abus de pouvoir. Du coup plus rien n’est collectivement explicable. Les choses perdent le pouvoir d’être racontées. Elles arrivent, et c’est tout. Le paradigme ici c’est l’acte terroriste, la culture du trauma permanent. On pourrait dire qu’en un sens, c’est ça le “réel” : la revanche du vrai après tant de simulacre, le fait cru, transparent et opaque, d’une indicible obscénité. Mais comme les gens malgré tout ont besoin d’explications, ils refluent vers ce qu’ils connaissent pour s’expliquer ce qu’ils ignorent. Ils se tournent vers ce qui reste de leurs traditions, vers ce qu’ils appellent leurs identités. Et ainsi les élites protègent les élites, les intellectuels les intellectuels, et les femmes de ménage les femmes de ménage.

– Et les Juifs, les Juifs ?

– Et pourquoi pas ? On ferme les fenêtres. On se barricade. Parce que quand plus rien n’est racontable, n’importe quoi peut arriver à n’importe qui n’importe quand.

– Tu déploies des concepts brillants, Georges, pour mieux nier l’évidence, dit Nathalie. Ça te permet de dire ensuite que tout est trop compliqué. Pur enfumage intello, si tu veux mon avis. La réalité est plus prosaïque. Un homme s’est conduit de manière ignoble avec une femme qui lui était socialement inférieure. Il déploie toutes les ressources de l’arrogance pour prétendre le contraire et s’emploie à salir la réputation de sa victime. Situation absolument classique. La différence ? C’est que sa propre épouse avait décidé de le soutenir et qu’elle en avait les moyens. C’est elle, l’élément pathologique là-dedans. Appelle ça galanterie si ça te chante. Mais qui a le pouvoir de mobiliser les intellectuels ? Qui, au printemps 2012, donnait les informations à la presse sur le prétendu sida de Diallo ? Sur ses clients supposés ? L’une des plus puissantes agences de détectives privés américaines avait été mandatée pour ça aux États-Unis. Par qui ? Ce que les feuilles de chou à scandale comme le New York Post imprimaient à Manhattan sur Diallo était relayé à Paris par les journaux du groupe de presse où officiaient certains de ses proches à elle. La solidarité conjugale ? J’aurais compris. Mais détruire une autre femme sans se poser de questions ? Au nom du féminisme, en plus ? Et leur retour triomphal en France ! Les sourires d’Anne Sinclair à l’aéroport ! Ça ne t’a pas choqué ? Même en admettant que Diallo était consentante, y avait-il vraiment de quoi se réjouir ? Non : s’il y a quelque chose d’opaque dans toute cette affaire, ce n’est pas ce qui s’est passé dans la suite 2806. Ce n’est pas je ne sais quelle théorie sur la mondialisation ou la psychologie de DSK. C’est Anne Sinclair. Comment et pourquoi elle a choisi d’endosser ce rôle. Pour moi c’est le seul vrai mystère. »

Le dîner achevé, de retour dans notre chambre après avoir salué les Musicant aussi cordialement que possible.

« Quoi ? dit Nathalie la porte à peine refermée. Je t’ai choqué c’est ça ? Mais Carole, non, par contre. Ce qu’elle a dit, ça te va.

– Je suis avec toi, Nathalie, pas avec Carole. Je n’ai pas à me soucier de ce que dit Carole.

– Écoute ça me rend dingue.

– Ça rend tout le monde dingue cette histoire.

– À ta notable exception ?

– Je n’ai pas dit ça.

– Il n’a pas dit ça. Calme, pondéré, tranquille. Mais la vérité c’est que tu ne dis pas grand-chose. Sauf pour disserter sur Paula Zimmermann. »

À l’énoncé de ce nom, je refuse de réagir. Nous nous faisons face au milieu de la pièce.

« Parle ! dit-elle. Exprime-toi ! Je vais finir par croire que j’ai vraiment fait quelque chose de grave ! »

Puis, comme je ne dis toujours rien :

« Ce que j’ai dit sur les Juifs, c’est ça qui te choque ? Écoute, un peu de second degré tout de même.

– Et où se situerait le premier, d’après toi ?

– Je n’arrive pas à croire que tu parles sérieusement.

– La France est le seul pays au monde dans lequel des gens sont tués en pleine rue au seul motif qu’ils sont juifs, tu es peut-être au courant.

– Et quel rapport ?

– Le rapport est le contexte. Certains contextes rendent difficile l’appréhension du “second degré” comme tu dis.

– Les victimes dans cette affaire sont les femmes, je te rappelle.

– Une femme, Nathalie. Pas les femmes.

– Écoute, reprend-elle. Georges et toi avez passé la soirée à dire des horreurs. Toute cette théorie sur les Juifs de Cour, ce n’est pas antisémite ? Pourquoi je n’aurais pas le droit d’en prononcer le dixième ? Je vais finir par penser que la seule chose qui vous choque dans ce que je dis c’est que ce soit moi qui le dise. La seule non-Juive de la table. Je serais casher, vous seriez les premiers à trouver ça pertinent.

– Tu serais casher, Nathalie, m’entends-je décréter, tu ne dirais pas ce que tu dis comme tu le dis. Et ça fait toute la différence. »

Elle me fixe une longue seconde sans répondre.

« Je refuse de te croire assez stupide pour me traiter d’antisémite parce que je désapprouve l’opinion de tes amis sur DSK ! Je refuse de le croire ! » dit-elle fermement, puis elle disparaît dans la salle de bains.

L’eau du robinet coule un long moment tandis que je me déshabille et me glisse sous les couvertures. En nuisette, elle revient dans la chambre et s’assied sur le lit. Je soutiens son regard tandis qu’elle m’examine à nouveau.

« Tu ne sais pas comment te situer dans cette histoire, n’est-ce pas ? dit-elle. Toi aussi ça t’affecte. C’est Georges qui a raison avec sa théorie des frontières. Et nous y sommes, non ? Littéralement. Cet après-midi, tu as pris un taxi pour la traverser. Tu t’es rendu en plein cœur des Territoires palestiniens sans me prévenir. Tu ne t’es pas demandé ce que je ferais s’il t’arrivait quelque chose.

– Tu changes de sujet, Nathalie.

– C’est le même sujet. Tu ne comprends pas ? Qu’est-ce que je t’ai dit quand tu as recommencé à recevoir ces e-mails ? Je ne t’ai pas dit d’aller voir les flics ? Mais non. Tu n’en as fait qu’à ta tête. Comme d’habitude. Et aujourd’hui tu as fait ce que tu voulais faire, pas une seconde tu ne t’es soucié de moi. Tout ce qui comptait pour toi c’était de retrouver ce malade qui est le frère de Paula Zimmermann. Et ne me dis pas qu’il n’y a rien eu à l’époque entre cette fille et toi. Garde ça pour Carole. Je sais qu’il y a eu quelque chose. Je t’ai bien écouté tout à l’heure. Je n’ai pas eu de mal, tu n’as rien dit d’autre. Si je devais parier ? Tu as dû être fou d’elle. Je suis convaincue que tu l’étais encore cet après-midi. Sous prétexte de mettre la main sur son mari c’est elle que tu espérais retrouver. Il n’y a que ça pour expliquer une telle excursion. C’est ton contexte, Frank. Celui dans lequel tu vis tout ce qui t’arrive, même ton histoire avec moi. Je n’ose pas imaginer ce qui se serait produit si elle était encore vivante. »

Sur quoi, elle s’installe dans le lit aussi loin de moi que possible et j’éteins la lumière.

Tous deux dormons mal. Peu avant l’aube je la sens qui s’éveille et, parce que l’idée que l’affaire DSK puisse avoir sur ma vie privée un impact quelconque me paraît trop absurde, je l’attire à moi, nous faisons l’amour.

Au matin, un soleil froid levé sur Jérusalem, nous retrouvons Georges et Carole dans la salle de restaurant pour le petit déjeuner. Des discussions échauffées de la veille, aucune trace ne subsiste – à l’exception, peut-être, de l’exubérance un peu excessivement démonstrative avec laquelle nous parlons du temps, qui s’est éclairci, des mérites comparés de Jérusalem et Tel-Aviv et de la chance pour les Musicant de rester toute une semaine encore dans le pays – où Georges doit donner deux conférences autour de son dernier livre – tandis que Nathalie et moi reprenons dans quelques heures l’avion pour Paris.

À l’heure de nous dire au revoir nous nous promettons de dîner sous peu tous ensemble, les deux femmes se serrent la main dans de grands sourires puis Carole, m’embrassant, me glisse à l’oreille « Fais attention à toi » et je décide, de retour dans la chambre, que sa phrase n’a rien à voir avec Nathalie ni avec ce qui s’est dit la veille. Nous bouclons nos sacs. Une navette nous attend pour nous conduire jusqu’à l’aéroport Ben-Gourion. Trois jours plus tôt nous sommes arrivés au crépuscule, je n’étais pas venu en Israël depuis presque dix ans, et ce n’est qu’à présent, dans le soleil de cette fin de matinée, tandis que nous nous engageons sur l’autoroute neuve traversant le paysage de montagnes bouleversées où je ne reconnais rien, que je prends la pleine mesure des changements labyrinthiques introduits par le mur de séparation.

Puis,

 

Cesse de me harceler au téléphone s’il te plaît

PZ

Le SMS envoyé à 3 h 15 du matin heure de Paris s’affiche sur l’écran de mon portable que je viens de consulter machinalement.

« Il y a un problème ? demande Nathalie.

– Non, rien », dis-je, faisant disparaître l’appareil dans ma poche.

Je dors, ou prétends le faire, durant la majeure partie du vol de retour.

À Roissy nous partageons le même taxi. Nathalie me dépose sur le chemin rue de Bretagne.

« Frank, dit-elle à l’instant de nous séparer. Tu ne vas pas faire de bêtises ? Tu ne vas pas le voir, ce type ? Tu laisses la police s’en occuper ?

– Ne t’inquiète pas », dis-je avant de l’embrasser, et avant que le taxi l’emporte vers Montparnasse.

 

Au bout d’une petite rue déserte en lisière des quinze et seizième arrondissements, l’adresse donnée par Wallich. Façade blanc cassé d’un immeuble de dix étages qui a dû paraître moderne au tournant des années soixante-dix. À gauche contre le mur, dans le hall au dallage carrelé, fendu par endroits, un alignement de boîtes aux lettres et de plaques de cuivre indiquant médecins, dentistes et rhumatologues, à droite, sur la vitre de la concierge protégée par un rideau de tulle, le frêle cadre de bois avec la liste des locataires, parmi eux e P. Zimmermann 4 droite apt 406.

Échos de chasse d’eau, de radio indistincte, bruits du matin domestique dans le couloir où m’a laissé l’ascenseur. Une femme jeune, laide, maquillée sort de chez elle à l’instant où je presse la sonnette. Son pas ferme, dans des effluves de crème hydratante. Une présence se traîne de l’autre côté, puis brusquement la porte s’ouvre, une tête passée dans le couloir échange un regard avec la femme que l’ascenseur avale, une main me tire à l’intérieur et la porte se referme.

Ce n’est pas Zimmermann, à première vue, que j’ai devant moi tandis qu’immobiles à quelques pas l’un de l’autre nous nous faisons face dans la petite entrée sombre – plutôt une sorte de gros baleineau verticalement égaré dans l’embrasure. Un baleineau en chaussettes, vêtu de jeans sombres, le ventre lourd recouvert d’un pull noir défraîchi parsemé de pellicules, un baleineau avec une télécommande à la main et, dans le visage au crâne dégarni, l’éclat outré de deux grands yeux bleus fixés sur moi.

Des bruits de télé et de radio parviennent du salon.

Je dis, « Bonjour Patrick », totalement à contretemps.

Pas de réponse.

« Excuse-moi si je sonne à cette heure. Je sais que j’arrive sans prévenir, il est tôt. En fait, je débarque à peine, je suis rentré hier. J’étais inquiet après notre conversation. Je voulais savoir comment tu vas.

– Bien, répond-il simplement, sa voix est grave, neutre, et dénuée de toute expression. Je vais bien. »

Je ne sais pas quoi lui dire – je le réalise. Les motifs de ma présence – curiosité à son égard, incrédulité à l’annonce de la mort de Paula, voyeurisme ? – ne me sont pas vraiment clairs. Je pensais que ma visite à Wallich éluciderait et chasserait de mon esprit ce que depuis plusieurs mois devant Nathalie j’appelle en plaisantant « le mystère des e-mails », une expression qui a depuis longtemps cessé de la faire rire, mais rien de tel a priori. C’est elle qui a raison. Je n’ai rien à faire ici.

« Non, dit Zimmermann avec un sursaut. C’est une bonne idée d’être venu. Plus sûr que le téléphone. Mais fais gaffe. Faut rester prudent. On ne sait pas qui on croise dans le couloir. Tu veux un café ? Cette fille, elle vient d’emménager. Je sais même pas son nom. »

Tout en parlant, avec une vélocité à laquelle je ne m’attendais pas, il est passé dans le salon où je pénètre à sa suite. Pour le découvrir ricanant, en arrêt derrière un divan de cuir, face aux couleurs mouvantes de la télé allumée sur les infos du matin.

« Tu sais que je l’ai bien connu ? dit-il avec un signe de tête en direction du ministre interviewé à l’écran. Quelle rigolade ! Il avait sa chambrette au riad, lui aussi ! Venait faire à Dominique ses petites génuflexions ! Ha ! »

Sans cesser de discourir, ni lâcher la télécommande, il entre dans l’étroite cuisine mitoyenne en forme de couloir et, le bras tendu vers l’un des placards de bois, en extirpe un mug qu’il remplit avec le fond d’une cafetière électrique posée près de l’évier.

« Je sais ce que tu penses, poursuit-il. Tu penses que tout est la copie d’autre chose. Non ? Ce n’est pas ce que tu penses ? Un mensonge à la télé te rappelle un autre mensonge, un discours un autre discours. Quand tu étais gosse chaque chose avait un nom, c’était le règne de la confiance. Mais, maintenant, les mots se dupliquent comme des virus, et seuls comptent la survie et l’instant. Tu prends un sucre ou bien deux ? »

Faire des yeux, tandis qu’il délire ainsi, le tour du propriétaire, passer en revue le fatras de journaux et de documents éparpillés sur le canapé, la table basse en plastique où traînent, près d’un tube de cachets qu’il doit doser de travers, une assiette souillée de traces d’œufs et une tasse vide, le petit bureau carré disposé contre la cloison à droite, avec l’ordinateur allumé, d’où monte le son de la radio, et l’amoncellement de papiers tout autour, la vingtaine de caisses en carton, bourrées de dossiers, éparpillées sur le parquet flottant mal posé qui gondole contre les plinthes des murs blancs et nus. Derrière moi, une porte entrouverte laisse voir les draps défaits d’un lit au pied duquel sont éventrés des sacs pleins de vêtements. Une table en teck supporte un napperon de paille et un vase d’un vert vif abritant des fleurs en plastique, deux vestes et un manteau épais ont été jetés sans soin sur l’une des quatre chaises qui l’entourent, une chaussette usée gît, oubliée, au pied du rideau près de la fenêtre – et tout sent la chair molle, la poussière et les nerfs.

Continuer : partie 10 sur 10