Une matière inflammable

Weitzmann · Chapitre 1 sur 1 · partie 7/10

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Une matière inflammable

Une matière inflammable

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Et c’est comme ça que ça commence, ce que je prends pour un nouveau départ et qui n’est déjà que la fin, l’ultime chapitre d’un récit qui n’aura décidément jamais été le mien, pas même dans ces pages, en dépit de mes efforts, tant d’années plus tard, comme si des mots oui tout dépendait, ainsi que l’écrit Bentham, comme si le fait de l’écrire au présent allait me permettre de le vivre aujourd’hui alors qu’à l’époque je n’ai pas su le comprendre.

Au début pourtant, ça semblait fonctionner plutôt bien, ma nouvelle fermeté. Il faut dire, pour ce qui est du travail en tout cas, que j’étais servi par la chance, parce que le nouveau projet sur lequel Zim voulait me faire plancher, autour de Mendès France, me donnait bien plus qu’avec Bentham le sentiment d’une affaire personnelle.

De Mendès, je ne savais rien ou presque, mais justement, il restait pour moi le type de légende sur la photo d’Anne Sinclair dans le bureau de Papy, un caveau sur lequel, au Panthéon, Mitterrand tout frais élu avait posé une rose, en 81, deux ans après que j’avais rejeté tout ce qui de près ou de loin avait à voir avec ma famille et avec ça, et jamais je n’avais pris la peine de combler mes lacunes.

J’ignorais, par exemple, à quel point mon oncle Charles-Henri l’avait bien connu. C’est Zimmermann qui me l’a appris, et je suis allé interviewer Charles-Henri, longuement, et cela nous a donné l’occasion de renouer.

Quant à Mendès lui-même, avec le recul, ça ne m’étonne pas que l’épisode qui m’a tout de suite accroché dans sa vie ait été sa condamnation en 1941 pour désertion par un tribunal inféodé à Pétain – cela alors qu’il s’était embarqué depuis Bordeaux pour continuer la guerre à Londres. Les fonctionnaires du gouvernement collabo traitaient de lâche celui dont le premier geste avait été de prendre les armes. À son procès, même s’il ne pouvait ignorer combien les dés étaient pipés, la procédure perverse, et le jugement écrit d’avance, il s’était acharné à épuiser toutes les voies de recours légal – faisant depuis sa prison appel du premier jugement – non sans préparer l’alternative, cependant. Et le lendemain du verdict qui le condamne, comme Dreyfus, à la dégradation et à l’emprisonnement, « j’arrachai de ma fenêtre un barreau depuis longtemps scié, et je m’évadai », écrit-il dans ses Mémoires. Et son premier geste après cette évasion, écrire à Pétain pour la justifier : la loi restait la loi. La conscience de la fragilité de l’existence, la sienne incluse, allait de pair avec une fibre combative, une force d’âme obstinée. D’un côté la colère, la rébellion subjective, de l’autre une déségotisation qui lui faisait trouver tout de suite la bonne hauteur pour affronter l’événement. La réserve – ou du moins une discrète réticence –, tel est le sentiment qu’il aura donné d’un bout à l’autre de son parcours politique. À l’exception d’une brève période de neuf mois à Matignon, Mendès, pour qui Jean-Marie Le Pen avouait éprouver « une répulsion presque physique », et à qui Pierre Poujade, le champion de Gégé Lefebvre au Bulletin, reprochait de n’avoir « pas une goutte de sang français dans les veines », passa sa vie à refuser d’exercer le pouvoir. La brutale délicatesse d’un équilibre instable – telle est la forme que prenait sa révolte, si souvent vue, par la suite, comme de l’indécision. Bien sûr que je ne pouvais que me sentir concerné, faisant ces recherches pour Zimmermann.

Quant à Zim lui-même, au cours de cette nouvelle période ? Z.C. pour Zimmermann Consultant : c’est le nom du bureau qu’il venait d’ouvrir rue du Mont-Thabor, quatre pièces assez sombres au-dessus d’un passage et le parquet à refaire, mais à deux pas du Crillon et des quartiers huppés. À cette époque, il a aussi troqué sa Peugeot contre une Mercedes au volant de cuir et commençait à chercher un appartement pour Paula et lui dans le seizième. La voiture était d’occasion, le cent mètres carrés qu’il a finalement déniché boulevard Exelmans, et j’ignorais tout du fait qu’Anne Sinclair venait de se faire offrir par son mari exactement le même modèle de voiture mais neuf et équipé d’un téléphone. Mais je n’avais nul besoin de connaître ces détails, cela dit, pour piger ce qui commençait à poindre.

L’idée, derrière Z.C., avait la simplicité des fausses évidences et des naïvetés crasses : profiter des bonnes grâces du ministre, se constituer par lui un réseau de clients solides au sein des milieux patronaux. Quant à ce qu’il y avait de réel là-dedans en fait de perspective, je n’avais nul moyen de le savoir. Oh, Zim a bien accompagné « Dominique » à New York pour une visite d’étude chez Lazard et Goldmann-Sachs organisée par le ministère, à cette période. Pondu deux trois rapports servant de base à je ne sais quel dîner – débat chez Ledoyen monté par Publicis et présidé par Strauss. Il y a des voyages, aussi, des week-ends à Jakarta et Buenos Aires, des séminaires au Cap en compagnie du ministre, et parfois d’Anne Sinclair. Mais cela suffit-il à développer les liens d’amitié dont il se targuait auprès de moi ? Combien étaient-ils à prétendre la même chose, en ce temps-là, parmi les courtisans de ce couple que Match avait sacré le plus glamour du Paris journalistique et politique ? Et combien étaient-ils à y croire – somnambules pris aux reflets de leur essence de miroir, spéculant des intrigues, narcissiquement fascinés par leur propre désir de corruption, et faisant de l’homme de pouvoir, pour l’unique raison qu’ils le fréquentaient, le père des rumeurs creuses, des mirages qu’ils s’inventent ?

Perceptible à certains rires tout en nerfs, à certaines expressions de langage, cependant, Zimmermann commençait à développer pour le ministre quelque chose qui ressemblait moins à de l’amitié qu’à une fascination virile. Il parlait, dans de grands éclats hilares, de l’atmosphère au ministère de l’Industrie. Des secrétaires aux jupes courtes, aux décolletés plus profonds. « Il a une réputation à entretenir », disait-il, complice, l’air entendu. Ou bien : « Il lui faut de bonnes conditions pour travailler, c’est normal. » Ou, plus sibyllin, aux lèvres un petit sourire : « On se voit. Il m’aime bien. On a les mêmes goûts. » Ce que j’étais censé comprendre par là m’échappait, je dois dire. Mais je mentirais si je prétendais n’avoir pas été un peu séduit par le côté bandit qui présidait, selon lui, à ses relations avec Strauss et qu’il tentait de faire revivre, pour moi, tout en se donnant le beau rôle. « Je lui parle tu sais de quoi ? De l’OCI. Ça le fait marrer. Je lui raconte les trucs avec Lambert, à l’époque, l’appart qu’il avait pris en cachette de sa femme. Soi-disant pour la révolution mais sa garçonnière, quoi », disait-il durant les pauses, mains derrière la tête, le dos calé contre le dossier renversé de son fauteuil, les pieds croisés sur la longue table à l’ancienne, dans le bureau du Mont-Thabor où je le retrouvais pour travailler sur Mendès. « Dans les groupes gauchistes c’est à l’OCI qu’il y avait le plus de nanas. Les plus sexy, en tout cas. Alors ça il adore, hein, Dominique. Le côté commando, tout ça. Le petit groupe qui avance, les outlaws. Comme on envoyait les filles infiltrer les bourgeois. On se marre. Ça le fait marrer. Il a pas connu l’OCI mais c’est comme ça qu’il travaille lui aussi. Tout va très vite avec lui. Pas de bordel hiérarchique, rien. Les staffs sont repensés complètement, tu swappes les postes en fonction des besoins. Commando, quoi. Un ministre français, tu te rends compte ? Il vit avec son temps ! Ça dépoussière, je t’assure. Ça fait du bien. Mais bon, sacré zozo quand même, hein. Faut pas baisser la garde avec lui. L’autre jour je lui raconte les blases, tu sais, à l’OCI, les noms de guerre. Tout ce qui est codes, pseudo, ça le fait marrer, Dominique. Alors je lui dis, on avait tous de faux noms à cause des flics, on appelait ça les blases. Moi le mien je lui dis, c’était Yvan. Et alors il me dit, heu, “Et Jospin ?” Comme ça, Frank, sans prévenir. “Quoi, Jospin ?” je lui dis. Il me dit, “Ben c’était quoi, son blase, à l’OCI ?” J’ai pris le temps de vider mon verre. J’ai dit, “Attendez de quoi on parle, là, Dominique ? – Ne me raconte pas de salades, Patrick”, il me répond. “Pas à moi.” En se marrant. Sacré zozo, hein. Parce que Jospin était OCI quand il est entré au PS. Il infiltrait, c’était la stratégie de Lambert, on infiltre on rapporte les infos. Je ne sais pas comment Strauss le sait, personne le sait. Mais j’allais pas le lui confirmer. “Dominique” je lui ai dit, “si on doit être amis je vous demanderai de ne pas me mêler aux histoires du Parti, d’accord ?” Je ne suis pas une source ! Tu sais ce genre de calibre, hein. Tu poses pas les barrières tout de suite, tu es cuit, Frank. Cuit ! Alors il s’est marré. Je crois qu’il me respecte, maintenant. Je crois qu’il a vu la limite. »

Que Zim parle surtout de lui ne m’étonnait pas outre mesure, dans ces anecdotes, en un sens il n’avait jamais parlé que de lui. Mais quelque chose l’avait touché – c’était ça, la nouveauté. Quelque chose resté comme en attente toutes ces années d’amitié avec Sinclair et avec nous et Alex Wallich – quelque chose qui, au contact de Strauss, était en train d’éclore.

Quoi, je n’avais nul moyen de le savoir. Mais que cela soit lié à ce que je sentais confusément s’agiter autour de Paula ne faisait aucun doute. Et malgré mon sens de l’ironie, malgré mon scepticisme quant à tout ce qui touchait Zimmermann, je désirais croire en ce qu’il me racontait. Je trouvais valorisant d’approcher comme ça les petits détails de ce que lui et moi appelions – un mot qui nous impressionnait autant l’un que l’autre – le pouvoir. Sans compter que je pouvais ainsi rapporter à Lise, tout en critiquant Zimmermann, quelque anecdote sur Strauss qu’il m’avait confiée « en confidence », une confidence que je trahissais tout de suite, fort d’une atmosphère de secret, membre d’une communion virile autour d’un homme que je n’avais seulement jamais vu.

 

« C’est un tissu de conneries. Je refuse d’en discuter. Je ne veux même pas que tu m’en parles. »

Ainsi, lapidaire, commença et s’acheva tout ce que Paula avait à dire concernant cet aspect des choses la seule fois où nous l’avons abordé. J’avais noté que d’une manière générale Zim évitait la question en sa présence. D’une certaine façon c’était la suite de leur dispute dans le taxi.

« Ce n’est pas vraiment de l’arrivisme, me dit-elle ce jour-là parce que je la cuisinais plus que de coutume. C’est pire. – Pire ? – Oui. Tu te souviens de la déclaration de Strauss il y a deux ans pendant la guerre du Golfe ? – Vaguement. – “À travers mes actions de tous les jours j’essaie d’apporter ma modeste contribution à la construction d’Israël.” – Oui. Les Scuds tombaient sur Tel-Aviv. Strauss n’était pas encore ministre. Ce n’était pas très adroit mais ça n’avait rien de choquant. – Peu importe. En tout cas Patrick n’a plus parlé que de ça. C’est là qu’il a insisté auprès d’Anne pour faire sa connaissance. – J’ignorais. – Il le fétichise parce qu’il est juif. Il le courtise parce qu’il est juif. Que Strauss soit juif veut dire que Strauss va l’aider. Il est d’une naïveté crasse là-dessus. On dirait que pour lui, si un homme politique est juif, il ne peut pas être un bandit. Le judaïsme est l’excuse qu’il se donne pour justifier tout le reste. Enfin, avec un peu de chance, poursuivit-elle après un silence, tout ça va s’arrêter après mars. – Et pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe, en mars ? – Tu as ouvert un journal, récemment ? Les fausses factures. Tapie inculpé. Monate inculpé. Fais ton choix. – Je ne comprends pas. – Mitterrand ne veut pas qu’on lui succède. Il est comme tous les vieux tyrans. Son intérêt est de voir passer la droite. Il dynamite le Parti. Ajoute à ça l’affaire du sang contaminé, les courbes du chômage. La gauche va se ramasser aux législatives. Rue de Solférino, c’est les Atrides. Tout le monde cherche à sauver sa peau. Tu te fais un ami là-bas en ce moment, tu te garantis deux ennemis. La dernière chose à faire est bien de copiner. Avec un ministre, en plus. Et surtout celui-là. Pour le public, Strauss est l’homme des patrons. Après la défaite, l’aile gauche du Parti va l’emporter. Il sera en perte de vitesse. Patrick reviendra sur terre. »

Cela me parut très improbable et incohérent. En une poignée d’années, Strauss s’était imposé comme une personnalité de premier plan. Il avait quarante-trois ans, sa carrière devant lui, aucune élection n’allait changer ça. Sans compter que si Zimmermann le fréquentait par « amour des Juifs », comme le prétendait Paula, il n’avait guère besoin de la victoire pour continuer, et que si Strauss était l’ami des patrons, c’était exactement ce que Zim recherchait – bref, dans tous les cas, l’actuel ministre de l’Industrie n’allait pas plus disparaître de l’horizon de Zimmermann que du paysage politique national. Elle faisait à l’évidence fausse route. « Haine de soi » – l’expression de Zim à son propos me revint en mémoire. Et c’est pourquoi je choisis de me taire, en fin de compte, parce que je compris qu’elle savait cela aussi bien que moi, et que ce qu’elle venait de dire ne reflétait en rien ce qu’elle pensait réellement. C’était le produit de l’intime panique qui la saisissait chaque fois que ce couple, les Strauss, passait dans sa vie.

Ces dialogues entre nous avaient lieu, moyennant auprès de Lise, de ma part, des prétextes toujours différents, les week-ends où Zim allait retrouver le ministre. Nous nous rejoignions non plus chez eux comme autrefois mais chez moi – changement qui me donnait le sentiment de maîtriser ce qui se passait. La première fois, faisant irruption à l’heure dite, sans lâcher son petit sac Vuitton ni se défaire du cuir au luxe délicat lui couvrant les épaules elle était passée en silence de la petite entrée à la salle de bains mitoyenne et de là au salon, à la cuisine, à la chambre, et je l’avais regardée faire avec le sentiment qu’un mot ou le moindre geste de ma part allait la faire changer d’avis et s’enfuir, tandis qu’elle examinait avec des allures de chatte sur un champ de mines le bar, le bureau désordonné, les deux bibliothèques, les fauteuils, le lit fait à la hâte – tout ce qui constituait mon stock de meubles acheté dans une brocante lors de mon arrivée à Paris neuf ans plus tôt et que je n’avais pas pris la peine de renouveler.

« Je me suis toujours demandé à quoi ça pouvait ressembler chez toi », avait-elle finalement lâché, les yeux sur la fenêtre et sur l’arbre au fond de la cour.

C’était trois semaines après mon coup de fil lui annonçant que j’allais de nouveau collaborer avec Zim. Pas moins de six autres appels avaient été nécessaires pour la convaincre d’accepter ce rendez-vous et de venir jusqu’ici. Ne sachant trop quoi espérer j’avais préparé ce qu’il fallait de gâteaux et de thé sur la petite table basse en osier posée entre les deux fauteuils. Dans l’espoir de conférer un peu d’épaisseur à ce deux pièces presque vide, j’avais aussi disposé sur le bar quelques orchidées dans un vase. Paula s’était détournée de la fenêtre, avait contemplé l’arrangement avec un air amusé que j’avais trouvé vexant, puis elle s’était assise. Son chemisier de lin, son blouson, son maquillage délicat – tout jurait avec les lieux.

« Bon, avait-elle souri. Puisque tu ne dis rien… » Elle avait saisi la théière, s’était penchée pour me servir avant de se servir à son tour et, les yeux baissés, avait dit : « Ne fais pas l’erreur d’être amoureux de moi. »

Le temps que je me demande – une fois de plus ! – si tel était le cas :

« Ça ne t’apporterait rien. Et à moi non plus, pour être franche. »

Parmi le million de réponses possibles qui me traversèrent l’esprit, j’optai pour le silence.

« Frank, fit-elle alors, tu n’as rien d’un sentimental. Ne te rends pas ridicule en essayant de prouver le contraire. Je sais que du jour au lendemain tu peux perdre tout intérêt pour moi et disparaître. Tu l’as déjà fait. Et c’est compréhensible. Au Lutetia j’avais envie de t’embêter, je te l’ai reproché pour te mettre mal à l’aise, mais la vérité c’est que je m’y attendais. Je ne suis pas si intéressante. Et puis c’est ce que tu es. Je te perçois assez bien, je crois.

– Et moi, dis-je, je crois qu’il faut clarifier certaines choses entre nous.

– Très bien. Clarifions-les. » Et, croisant les jambes, posant un coude sur son genou et le menton dans sa main, elle fixa sur moi ces yeux dont je n’ai jamais bien su ce qu’ils voyaient quand ils regardaient quelque chose.

Je dis : « Pourquoi es-tu venue, d’abord ?

– Tu veux dire aujourd’hui ? Ici ? Mais parce que tu m’as invitée.

– Tu aurais pu refuser de me voir.

– C’est vrai, reconnut-elle comme si l’idée venait de lui apparaître. C’est vrai. Alors voyons, pourquoi suis-je là ? Parce que tu as insisté. Parce que j’en avais envie moi aussi. Parce que tu es intelligent et gentil et que je sais que tu m’aimes bien. Tu as de l’affection pour moi. Oui, d’accord, ça m’a manqué de te voir. Mais pas pour les raisons que tu imagines.

– Je ne sais pas ce que j’imagine, à ce stade.

– C’est bien, ton appartement. Exactement comme ça que je le voyais. C’est sobre, c’est calme. On s’y sent bien. »

Elle prit un second biscuit, but une gorgée de thé.

« Écoute, reprit-elle sur le ton raisonneur auquel elle semblait tenir. Pour parler clair. Une part de toi correspond plus ou moins à ce qui m’attire sentimentalement chez un homme. C’est vrai. Mais je vois aussi pourquoi tu m’apaises. Et ce n’est pas du tout la même chose. J’ai mauvais goût avec les hommes. Mon idéal, c’est le sale mec à haute valeur sociale ajoutée, le goujat, surtout quand il agit mal avec moi. Bien plus mal que tu ne pourras jamais rêver de le faire. Pourquoi je suis là ? Par égoïsme. Au-delà d’une certaine mesure, je ne peux pas t’intéresser, je le sais parfaitement. Tu refuses de l’admettre parce que tu as encore des comptes à régler, ça t’obscurcit le jugement. Mais tu es plus fort que tu ne crois. Tu suis ta route. Pour l’instant tu es présent, tu l’es vraiment, je peux te parler. J’en profite avant que tu te comprennes mieux. J’essaie de sauver ce qu’il y a de précieux entre nous de mon point de vue. Je peux baisser la garde avec toi, je peux me sentir bien et j’ai le sentiment que tu m’écoutes. C’est simple. Je sais que ça ne durera pas. Mais en attendant, par pitié, ne va pas tout foutre en l’air en y mêlant de l’amour. »

Il y avait une question évidente mais j’étais si pris par ce qu’elle venait de dire que je ne la lui ai pas posée – ni ce jour-là ni les suivants, quand elle a commencé à s’installer dans ce qui peu à peu devenait un rituel ou un jeu.

Bien que j’apparaisse dans ces pages comme un type qui s’interroge (trop et mal), je n’étais guère un familier de l’introspection. J’avais appris à réfléchir sur le monde plutôt que sur moi et même ma grande révolte, douze ans plus tôt, contre un ordre familial qui me semblait tyrannique, j’avais dû la justifier à coups de motifs moraux, je m’étais raccroché à des principes. Se demander au passage si, toute l’histoire avec Julia ne s’explique pas aussi de cette façon – comme une tentative de nous disculper moralement l’un par l’autre de ce que nous étions l’un et l’autre et que nous n’acceptions pas. Si dans le désir régressif, en quelque sorte, de nous embellir, dans l’idée que nous étions mus par des sentiments nobles tels que l’authenticité, la justice, plutôt que par une commune nature plus brutale entrevue au début et vite mise sous le boisseau par la suite, ne se nichaient pas au moins en partie les causes de la catastrophe finale.

Ce que j’essaie de dire, c’est que comprendre qui j’étais sans le secours d’idées rassurantes n’était pas quelque chose que je savais faire, à l’époque. Je n’avais en particulier jamais donné à une femme la possibilité de me renvoyer une image de ce que je pouvais être. Et c’est pourquoi j’étais conquis par ce que Paula venait de dire. Elle en appelait à un élément sauvage et paradoxal de moi-même que je commençais à entrevoir, luttant pour le libérer des lourdeurs, des fadaises où je baignais depuis toujours. Quant à savoir si cela empêchait tout sentiment… Cela empêcha sans doute que je lui pose la question qui me paraît aujourd’hui si flagrante, hélas.

Mes placards étaient presque toujours vides et Paula prit vite l’habitude de sonner à ma porte un sac en plastique blanc au bout du bras, et dedans des harengs marinés ou du saumon en tranches, des œufs de lump, du tarama, des blinis, du foie de volaille qu’elle rapportait de chez Finkelsztajn, et de quoi rouler quelques joints pour accompagner le tout. Je sortais de la vodka du frigo et disposais l’ensemble sur un grand plateau de bois que j’emportais sur le lit où nous passions les quelques heures suivantes. Mais nous ne faisions plus tellement l’amour.

On jouait, à la place, à une sorte de conjugalité. Les blinis dévorés dans l’assiette posée sur la table de nuit près du verre de vodka, du joint éteint dans le cendrier, lovée contre moi, à demi déshabillée, ou à califourchon sur mes reins pour me masser la nuque si je le lui demandais, elle répondait à mes questions avant de se remettre à grignoter quelque chose, à boire et fumer. Il lui arrivait aussi de fermer les yeux, parfois, immobile, la respiration régulière, tandis que je la tenais dans mes bras sans savoir si elle dormait ou non. Au bout de plusieurs heures de ce régime, quand l’alcool et l’herbe avaient fait leur œuvre – et quand une érection impossible à satisfaire devenait trop douloureuse –, une espèce de charité un peu feinte la faisait consentir à me masturber.

« Pourquoi ? lui demandais-je, en lieu et place de la seule question qui aurait dû me traverser l’esprit, chaque fois qu’elle m’empêchait d’aller plus loin.

– Chchut…, répondait-elle. Tu n’es pas bien comme ça près de moi ? »

Comme ça : lovée à demi nue sous les couvertures, la tête enfouie dans ma nuque, une main encore sur mon sexe, une pluie d’orage tombait au-dehors.

« Je t’aime.

– Ne sois pas bête. Je n’aime pas quand tu es bête. »

Silence.

« Je vais t’expliquer. On va jouer un jeu. Qu’est-ce que tu ferais, mettons, un jour comme aujourd’hui si tu étais amoureux de moi et que je sonnais à ta porte ?

– Ce que je ferais ?

– Oui.

– Je sais pas. Je commencerais sans doute par t’accueillir avec émotion, je suppose.

– Hm-mm. Tu me débarrasserais de mon manteau. Il y aurait des fleurs dans un vase. Tu arrangerais un plateau.

– Certainement.

– Et puis, parce que je te laisserais faire, et parce que pour être franche c’est le seul endroit vraiment confortable ici, on irait tous les deux sur ton lit.

– J’imagine, oui.

– Tu me serrerais contre toi. On regarderait tomber la pluie. Tu me dirais des choses belles et imprécises, tu me ferais les serments d’autrefois, ceux que l’on faisait à la Cour. Je pourrais te demander n’importe quoi. Même de rester comme ça sans bouger, sans me toucher. Tu vois ? Quelle différence ? Tu n’as pas besoin de cet amour stupide.

– Imparable logique.

– N’est-ce pas ? J’ai fait des études supérieures.

– Et tu imposes à Patrick aussi ce régime de moine ?

– Patrick ? répéta-t-elle, sortant de sa rêverie. On sort tous les soirs, en ce moment, tu sais. Quand on rentre, il s’enferme dans le bureau pour expédier son travail en retard à la fac et deux heures plus tard dans le lit quand il me rejoint c’est avec un livre et une lampe individuelle. Tu dois lui parler seul à seul plus souvent que moi depuis qu’il s’élève dans les milieux qui comptent. Je n’ai pas besoin de lui imposer quoi que ce soit. »

Une autre fois :

« Je comprendrais que tu ne veuilles plus me voir.

– Mais je veux te voir, dis-je. J’y tiens.

– C’est juste pour que les choses soient claires.

– Ça ne te manque pas ?

– Quoi donc ? Le sexe ? Avec lui ? Ça a toujours été un peu catastrophique sur ce plan.

– Ah bon ?

– Une question de rythme. Il ne me perçoit pas bien. Ça arrive, ajouta-t-elle devant mon silence. Qu’est-ce qui t’étonne ?

– Je ne sais pas, je récapitulais ce que je sais de ta vie amoureuse. Kamal le Druze éclopé. Erwin l’homosexuel. Patrick l’arythmique. Et puis moi, à éclipses. Si je m’en tiens là, le seul avec qui les choses se sont passées de façon satisfaisante pour toi dans la durée, “sur ce plan” comme tu dis, est ma modeste personne. Flatteur mais improbable. Et puis ça ne cadre pas avec le Palace ni avec le mannequinat. Ni avec ce que tu dis de toi, maintenant que j’y pense. Où est le sale type dans tout ça ? Où est le goujat à haute valeur sociale ajoutée ?

– Tu te fais des illusions sur le mannequinat.

– Je me fais surtout l’effet de servir de couverture à des activités illicites, Paula. Moi et les trois pauvres types qui font office de paravent à je ne sais quoi dans ta vie que tu ne veux pas dire.

– Bravo. Tu sais vous mettre en valeur.

– Sérieusement. Tu n’as pas suivi Erwin sur un coup de tête. De qui ou de quoi t’a-t-il “sauvée” ?

– De moi, je crois, répondit-elle après un instant de réflexion. Tu compliques les choses, Frank, avec tes énigmes à la noix. Je venais de décrocher ma thèse sur Saint-Simon avec les félicitations du jury, j’en finissais une autre sur la littérature galante. Ma seule obsession c’était les études. Je n’avais pas de temps pour les hommes. Ceux que j’intéressais m’ennuyaient. Et ceux qui auraient pu m’intéresser me semblaient inaccessibles.

– Vraiment ?

– Je me faisais une très haute idée de la France, moi, mon ami. Je raffolais de la culture française et de la distinction française et de la littérature française et de la courtoisie française. Un Français, pour moi, c’était un homme maîtrisant parfaitement les codes de l’élégance, et bien sûr un homme cultivé. Qu’il puisse poser les yeux sur la petite Israélienne que je me faisais l’effet d’être était tout simplement impensable. Sans compter qu’alors j’aurais été forcée de lui donner le téléphone de Mume Felitzia avec ses croûtons de pain dans les poches et son patois yiddish. Hors de question.

– Emma Bovary de Jérusalem, alors ?

– Si tu veux. On peut le voir comme ça, répondit-elle avec une tension dans la voix qui me fit comprendre que je l’avais blessée. C’est vrai qu’Israël compte dix mille kilomètres carrés de moins que la Normandie, même si Jérusalem est plus chargée en mythologies que le Yonville de Flaubert. Mais on a aussi trois millions d’habitants en plus, hélas. Tu ne sais pas ce que c’est, toi, de venir d’une société d’immigrés dopée à la testostérone. L’excès de fragilité. L’excès d’indifférence. L’absence mais to-tale de tout savoir-vivre. Les discours permanents. Les querelles permanentes. Le bruit, la fatigue, l’obligation de tenir. Est-ce que ça rentre dans ta catégorie “provinciale” ? Une province où l’Histoire est partout. Où le souvenir de la Shoah est partout. Où on compte une guerre par génération et dans chaque famille un nœud de cauchemars. Où, à la place du pharmacien Homais, chaque homme de plus de trente ans est un Claude Lanzmann en puissance. Tu as une idée de ce que ça veut dire ? En tout cas c’est là que j’ai grandi. Que nous avons grandi. Tous. Tout le monde. Même les Arabes. Et avec en plus pour mon frère et moi un horizon qui était Paris. Paris comme regret. Paris comme rêve. À quatorze ans j’avais lu Simone de Beauvoir. Je pouvais réciter par cœur en français Nerval, Hugo, Léon-Paul Fargue. Mikaël, lui, il déclamait Racine.

– Dur à imaginer quand on le voit aujourd’hui. Par quel miracle ?

– Oh, c’est une longue histoire d’amour, la France, chez nous. Ça remonte à Varsovie. Les Wallich étaient propriétaires de salles de spectacles avant guerre à Varsovie. Ma grand-mère Myriam faisait jouer le répertoire français dès qu’elle en avait l’occasion. Corneille. Molière. Marivaux. Et sa sœur Felitzia, ma future tante, elle idolâtrait Sarah Bernhardt. Rêvait d’être actrice. Un jour elle a rencontré un type, un Français qui était producteur de théâtre ici. Aussi sec elle a quitté Varsovie et son mari Nussenboïm, grossiste en shmat’, et elle est venue tenter sa chance. Et puis mon grand-père est mort…

– Le syphilitique ?

– Oui. Ma grand-mère a pris mon père et sa sœur par la main, ils sont venus la rejoindre quelque temps. C’est de cette façon que mon père a découvert la France. L’idée, c’était de l’inscrire en Sorbonne. Il avait quinze ans, c’était l’époque du Front populaire. Ça paraît dur à concevoir mais il parle encore de cette époque avec des larmes dans les yeux.

– Ta grand-mère et le théâtre. Mon grand-père et le Trocadéro. Le Front populaire. Ils auraient pu se croiser.

– Non… Non ! Vous étiez déjà dans le seizième, vous autres, déjà en voie d’embourgeoisement. Presque assimilés. Nous, tout le monde habitait le Pletzl. Rue des Écouffes.

– L’appartement de ta tante ?

– Qui est devenu celui de ma tante. La première ici, en 28 je crois, ç’a été Léa, la cadette des Wallich. On passe de Flaubert à Tchekhov, maintenant. Elle et son mari Zifkin n’étaient pas du tout dans le théâtre, ils tenaient un petit restaurant juste en bas. Il y avait encore leurs noms dans la cage d’escalier quand je suis arrivée ici tu te rends compte ? Zifkin et Léa Shternfeld », récita-t-elle, dessinant les noms d’un geste de la main.

Commencée sur le registre amoureux, notre conversation glissait vers l’intermède inévitable auquel tout ramène toujours sitôt que deux Juifs sont ensemble. Et que ce fût ou non un calcul de sa part – une façon de me détourner de ce qu’elle refusait de dire et de faire –, je n’avais pas plus qu’elle les moyens d’y résister.

« Qu’est-ce qui leur est arrivé ? demandai-je.

– Ma grand-mère est rentrée s’occuper des théâtres et mon père l’a rejointe quand les Allemands ont envahi la Pologne, il ne voulait pas la laisser seule. Pour ce qui est de Felitzia, elle avait son producteur de théâtre qui lui donnait de petits rôles. Le reste du temps elle aidait au service au restaurant, une vraie pimbêche à ce qu’on dit, elle prenait tout le monde de haut. Et puis le type, marié, elle a dû commencer à trouver le temps long et à le faire savoir un peu trop fort, le statut des Juifs avait été voté entre-temps… La suite coule de source, non ? Après guerre mon père a retrouvé la lettre à la préfecture. Il n’avait pas même pris la précaution d’un courrier anonyme. Tous embarqués. Felitzia bien sûr, mais aussi Léa, Zifkin, les deux gosses, David et Nekha, et puis Klara, la sœur de mon père. Tous.

– Et Felitzia a été la seule à revenir ?

– Est-ce que ce n’est pas ironique ? Tu saurais tout ça mon ami si tu avais lu les Souvenirs d’Alexandre Wallich. Tu n’avais pas la moindre idée de qui est mon père, non, quand on s’est rencontrés ? Patrick n’y a vu que du feu mais moi, je m’en suis tout de suite rendu compte. C’est ce qui m’a plu chez toi. Au moins un qui ne fantasmait pas sur toutes ces conneries.

– Passe-moi un peu de cette vodka, plutôt.

– Patrick, c’est le contraire. Tout ce qui est juif est saint, pour lui. C’est un vrai catho là-dessus. Aucune obscurité. Aucune ambivalence. Pas la moindre duplicité. Le livre de mon père, il connaît par cœur. La solaire résistance du Bund. Le lumineux combat de l’Irgoun pour l’indépendance d’Israël en 48. Paris la Ville lumière. Et aucune ombre là non plus. Non. Pas même dans les caves de Saint-Germain-des-Prés. Juste le style. Le raffinement parisien des dîners avec Sartre. Avec Beauvoir. Avec Camus. Avec Koestler qui les avait présentés à mon père. Arthur Koestler, l’écrivain, un ami de Jabotinsky, le chef de papa en 48 dans l’Irgoun… Je pourrais continuer comme ça des heures. Des heures ! Marrant, non ? Toute la mythologie de mon enfance, tout ce avec quoi j’ai grandi, tout ce que j’ai voulu fuir en venant ici… Et Patrick ne vit que par ça, lui. C’est ça qu’il a épousé au moins autant que moi. La vérité ? C’est qu’il avait une femme dans chaque port, le héros sioniste. En Israël ma mère, bien sûr. À New York quelqu’un d’autre. Et ici son grand amour, sa grande passion d’après guerre. Une romancière qui le pilotait dans les milieux intellectuels. Elle a beaucoup compté dans sa vision de Paris. Je suis convaincue qu’il aurait fini par s’installer rive gauche si ma mère ne s’était pas trouvée enceinte. C’était ce qu’il voulait, c’était la suite logique, la reprise de ses projets d’avant guerre. Mais je suis née, alors il est rentré. Et il en a voulu à ma mère, il m’en a voulu à moi, pour le restant de ses jours.

– Vraiment ? C’est ce que tu penses ?

– Si je le pense ? On parle d’Alexandre Wallich, pas de La Bruyère. Un homme qui dit ce qui lui passe par la tête à l’instant où ça lui passe par la tête. Et sans fioritures. D’aussi loin que je me souvienne je l’entends m’expliquer que je suis un accident. Ce qui ne l’a pas empêché de se montrer extraordinairement exigeant avec moi. À sa fille les meilleures écoles il fallait. Dès qu’il a pu il m’a envoyée au Lycée français de Jérusalem. Je savais ce que je faisais en choisissant Paris après l’histoire avec mon Palestinien, je te l’ai dit. Henri-IV. La Sorbonne. Toujours le meilleur. Le prix à payer étant que je le décevais chaque fois, bien sûr. Jamais à la hauteur, la petite Paula, jamais. Trop transgressive. Trop féminine. Il n’avait d’yeux que pour mon frère. Qui n’en foutait pas une rame mais peu importe. Finalement la seule personne qu’il aura aimée chez nous, ç’aura été mon frère. Après sa naissance il a tiré un trait sur sa maîtresse parisienne. Sur son existence parisienne. Et il a commencé à accepter cette famille de bric et de broc construite plus ou moins par hasard dans le reflux de la guerre et de l’anéantissement. Mais c’était tard. Pour ma mère c’était très tard.

– Tu n’en parles jamais. Quel genre de femme était-ce ?

– Ma mère ? Oh, difficile. Dure. Une Russe. Une vraie militante, elle, de la première heure. Sauf qu’elle ne supportait pas la chaleur, le climat la rendait dépressive et de mauvaise humeur. Elle s’est sacrifiée beaucoup pour mon père. Elle était malheureuse, elle s’est très tôt refermée. Je me suis toujours sentie plus proche de lui, pour bizarre que ça semble. Il y avait un défi à relever avec lui, même si je l’ai toujours perdu. Mais elle. Elle c’était le mur. Le silence, l’amertume de vivre dans un pays pour lequel elle s’était battue mais auquel elle se sentait profondément étrangère. Et puis le vague mépris qu’elle avait pour moi parce que j’étais une fille. Elle était déjà morte quand je suis arrivée ici. Cancer. Mais je me foutais de tout ça, tu sais. Ma mère, Felitzia. Mon père. Je m’en fichais. Je voulais une vie neuve. C’était ça, les études, pour moi. C’était ce que Paris représentait. Sauf que ça n’était pas si simple, je l’ai vite découvert. Les codes. Les codes m’échappaient. Moi qui m’étais toujours sentie si française en Israël, je ne voyais pas comment ça marchait, ici. Je parlais trop fort. J’étais trop nerveuse. Je me sentais laide. Je ne suis pas bien grosse mais j’avais l’impression d’être énorme. Vivre ici, au début, c’était comme avoir ses règles en permanence. Je sais pas. Je détestais qu’on me remarque. À Henri-IV et les deux premières années de Sorbonne, je n’ai eu aucune vie sociale. Je passais pour arrogante. Et puis un jour, je sortais de la Bibliothèque nationale, où je me réfugiais la plupart du temps pour échapper à ma tante et dévorer les classiques, un type qui passait dans la rue s’est arrêté. Il s’est figé, pour être précise, j’ai cru qu’il avait perdu quelque chose. Je faisais cet effet aux mecs, à l’époque, apparemment.

– C’est encore le cas, tu sais.

– Oui, bon. Il m’a emmenée prendre un café. Fabrice, il s’appelait. On a parlé, il trouvait mon physique “étrange”, il voulait faire des photos. J’ai dit oui parce que c’était facile, parce qu’il avait l’air gentil et que je me suis dit qu’avec l’argent je pourrais prendre un appartement à moi.

– Il ne t’a pas draguée ?

– S’il l’a fait je ne m’en suis pas du tout rendu compte. Ni ce jour-là ni plus tard. Je n’étais pas draguable en ce temps-là, mon ami. J’allais à son atelier prendre la pose quelques heures, je rentrais avec l’argent. Et j’ai bel et bien pris un studio l’année suivante. Mon premier appartement à moi. J’ai commencé à me sentir mieux. J’avais plus d’expérience. J’ai rédigé mes premiers travaux universitaires. Ça a commencé à rouler, quoi.

– Et les hommes ?

– Quoi, les hommes ? Je te l’ai dit : ceux qui me remarquaient n’étaient jamais assez distingués pour me plaire et les rares spécimens qui auraient pu me plaire ne songeaient pas à tourner les yeux dans ma direction. Et puis qu’est-ce que ça peut te faire anyway ?

– Curiosité. Mettons que, si je ne peux pas te pénétrer physiquement, il faut au moins que je puisse rentrer un tout petit peu dans ta tête.

– Et ça va te donner quoi ? Tu crois que tu me connaîtras mieux si je te raconte qu’au pot de thèse, après ma soutenance, le plus influent des membres du jury, un ponte, vraiment, celui qui m’avait donné le trac de ma vie parce que, en plus d’être élégant et très distingué, en plus de ses livres qui faisaient autorité, je connaissais sa réputation de sévérité et de mauvais caractère, justement lui est venu me voir et que sous prétexte de me féliciter à nouveau il a pris mon numéro de téléphone ? Je n’y croyais pas. J’étais si ahurie que je le lui ai donné sans réfléchir. Quarante-huit ans, marié, et passé le premier quart d’heure du dîner une semaine plus tard il est entré dans le vif du sujet. Il n’aimait plus sa femme, il restait par paresse, il avait plein de maîtresses sur les deux continents, ne couchait jamais avec ses étudiantes. “Ce n’est pas de la pruderie, c’est que la plupart ne le méritent pas”, il a dit. Imbu de lui-même comme personne. Lui aussi me trouvait “fascinante”. Mes yeux, mes mains – ah oui : mes gestes. Mes gestes avec mes mains quand je parlais. C’était ça son truc. Il avait passé la soutenance à me regarder parler. Est-ce que vraiment tu me comprendras mieux si je te dis que je l’ai suivi à l’hôtel presque tout de suite ? Et je n’avais rien d’une gourgandine, à l’époque, je t’assure. À dater de ce dîner et de cette nuit et durant les quelques années qui ont suivi il a pu faire de moi ce qu’il voulait. Tu me comprends mieux ? Moi je ne comprends pas. Je dépendais de lui en tout. J’ai tout fait, avec lui, tout connu. Les soirées à trois ou quatre extraordinairement raffinées, et d’autres fois, au contraire, il sonnait à ma porte pour me prendre dans l’embrasure en deux minutes avant de partir sans un mot…

– Tu te laissais faire ?

– Amphytrion, la comédie de Molière. Ça te dit quelque chose ? “Lorsque dans un haut rang on a l’heur de paraître / Tout ce qu’on fait est bel et bon ; / Et suivant ce qu’on peut être / Les choses changent de nom.” C’est la meilleure définition du pouvoir que je connaisse, Frank. Les deux derniers vers, en particulier. “Suivant ce qu’on peut être / Les choses changent de nom.” C’était quelqu’un de très tranchant. Il avait beaucoup d’emprise sur moi. Tu me comprendras si je te dis que, en même temps, je suis restée lucide sur ce qu’il était du début à la fin ? La plupart du temps ses idées me révoltaient par leur facilité. Je voyais parfaitement comment il utilisait les modes intellectuelles à son profit pour avancer sa carrière. Tout ce cynisme vertueux qu’il niait avec la dernière énergie quand je le lui reprochais. Son absence de scrupule, dès qu’il s’agissait de jouer des coudes. Ses idées je m’en foutais comme du reste. Essaie d’expliquer ça, mon ami. Lui qui m’impressionnait par sa puissance intellectuelle, ses idées ne m’intéressaient pas du tout. Lui qui effaçait toute autre présence masculine dans ma vie pouvait baiser qui il voulait de son côté. Même sa femme si par extraordinaire l’envie lui en avait pris. Tu me comprendras si je te dis que, lorsqu’il s’est mis en tête de m’aider, tout ça a commencé à me faire peur ? Il voulait faire pression dans les départements ici pour m’obtenir un poste en fac alors que je ne lui demandais rien. Il est allé jusqu’à me proposer une tenure à Columbia d’ici quelques années si je décidais de le rejoindre une fois qu’il serait nommé à la tête du département français là-bas. C’était ridicule, je n’étais pas du tout qualifiée pour ce genre de poste. On met une vie à l’obtenir. Mais j’ai su qu’il fallait que j’arrête. Dans le cas contraire, il allait prendre toute la place. Sauf que c’était plus facile à dire qu’à faire parce que dans une certaine mesure il l’avait déjà prise. Son nom était partout, ses livres étaient partout. Et il était partout dans ma vie. Alors j’ai fui. J’ai fui l’université. Dans le but de le mettre à distance, j’ai commencé à accepter les invitations de Fabrice aux soirées du Palace. Ce mannequinat que j’avais fait jusque-là en dilettante, je me suis plongée dedans pour changer d’univers. Et c’est vite devenu une autre addiction, un autre piège, ou plutôt l’autre mâchoire du même piège vu que je continuais de le voir lui, malgré tout, en parallèle à ces nuits que tu peux sans mal imaginer. Oui. Et ça jusqu’à ce qu’Erwin me sorte de là. »

Silence. Elle a raconté tout cela la tête sur mon épaule, sans bouger.

« Quoi ? dit-elle. Pourquoi tu ne dis rien ?

– J’imagine ta dépendance sexuelle avec ce type à l’air imbuvable et je nous vois nous en ce moment. C’est tout.

– Ma dépendance sexuelle, répète-t-elle, levant des yeux incrédules. Tu vois que ça ne sert à rien. Je te raconte et tu ne comprends absolument pas. »

Quand Zimmermann se trouvait à Paris, ce qui arrivait tout de même fréquemment – il ne passait pas tout son temps avec le ministre ! –, Paula cessait d’être accessible et je retrouvais Lise, laquelle faisait de son mieux, je crois, pour ignorer ce qui se passait – mais que se passait-il ? Rien, au fond : quelques joints, quelques verres de vodka, des confidences suivies d’autres confidences entrecoupées d’attouchements vagues. Puis Lise et moi reprenions nos soirées intimes, nos brunchs paresseux chez elle, et, si Lise ne possédait pas le dixième de l’intensité de Paula, du moins savait-elle me témoigner la sollicitude, la tendresse et l’attention qui manquaient cruellement à la fille d’Alexandre Wallich – laquelle était aussi dénuée qu’on peut l’être de toute curiosité concernant les instants de ma vie que je ne passais pas en sa compagnie. Quant à ma propre curiosité, je l’ai signalé, pas une seule fois au cours de ces week-ends je n’ai posé la question que j’aurais dû poser – la seule, en filigrane, derrière toutes les autres – et aujourd’hui je me dis que c’est peut-être la raison pour laquelle les choses ont tourné de cette façon, la raison pour laquelle j’ai fini par y répondre tout seul.

Je voyais Zim pour travailler sur Mendès, j’étais de ce fait au courant de la plupart de ses déplacements, et quand, au milieu de l’automne, il m’annonça qu’il devait se rendre en Suisse toute la semaine suivante pour un forum économique, au terme d’un mois presque plein où il avait paru rivé à la capitale – et où, en conséquence, je n’avais pas vu Paula –, j’exultai tant que j’eus du mal à ne pas le lui montrer. « Paula t’accompagne ? demandai-je aussi légèrement que possible. – Quelle idée ! répondit-il. C’est bien assez compliqué comme ça entre nous, en ce moment. Si je lui impose en plus des dîners tous les soirs avec des fonctionnaires de Bruxelles, c’est le divorce. – Encore mieux. Tu vas retrouver Strauss, alors. Les agapes entre mecs, tu vas te marrer. – Tu parles ! Il est à Taïwan en ce moment. Non non. Ce sera boulot-boulot. – Bon. En tout cas j’aurai la moitié du manuscrit à ton retour, je pense. Compte sur moi. » Les téléphones portables n’existaient pas encore, et Paula et moi avions convenu, pour des raisons de prudence, que dans les périodes où nous ne pouvions pas nous voir ce serait elle qui appellerait. Cette fois-là, cependant, elle ne l’avait pas fait, et après un coup de fil succinct trois semaines auparavant, j’étais resté sans nouvelles. La porte de Zimmermann Consultant à peine refermée, n’y tenant plus, je me jetai dans une cabine pour lui fixer rendez-vous et tombai sur le répondeur.

Idem le lendemain, et le surlendemain, et tous les jours de la semaine.

« Patrick ? » haletai-je à son retour, après que le déclic du téléphone dans l’écouteur m’eut brûlé le ventre une seconde – et après une nouvelle déception en entendant sa voix à lui. « Eh bien tu ne perds pas de temps dis donc, je descends de l’avion. Ça va ? Tu as avancé ? » Je dis que oui. Quoi d’autre avais-je pu faire durant tout ce temps sinon travailler – en plus de me ronger les sangs sous l’acide de questions sans réponses, et pousser jusque sous leurs fenêtres boulevard Exelmans pour tenter de l’apercevoir ? Les quelques nuits passées avec Lise n’étaient pas parvenues à me calmer. Et de nouveau les questions : Où était-elle ? Qu’était-il arrivé ? Pourquoi ne voulait-elle plus me voir ? À Zim, je dis simplement, « On se fait le chinois un soir de la semaine avec Paula ? Ça fait des siècles. – Mais pourquoi pas, répondit-il. Je vois avec elle, je te rappelle. »

Quatre soirs plus tard au Pacifique, une table qui me sembla celle de la toute première fois, même nappe, même aquarium, comme la première fois également elle parut vêtue d’une simple paire de jeans et d’un pull, et ses cheveux bouclés, coupés de frais, tombaient au hasard sur sa nuque. « Tu es allée chez le coiffeur ? » demandai-je tout en m’efforçant de calmer les battements de mon cœur affolé tandis qu’elle m’embrassait sur les joues sans attention particulière. « Tu aimes ? J’avais envie de changer », fut sa distraite réponse tandis qu’elle s’asseyait exactement sur la chaise qu’elle avait occupée quatre ans plus tôt, à gauche de Zim, autant dire à des années-lumière, sur quoi elle baissa les yeux vers le menu. Ce n’est même pas qu’elle évitait mon regard, j’aurais préféré, elle semblait juste absente. Et ses yeux vides, régulièrement, dérapaient vers le spectacle de la salle, tandis que Zimmermann m’entretenait de tout et de rien, son voyage en Suisse, la mondialisation et la nouvelle finance, les idées qui lui étaient venues sur Mendès France, et le docteur Garretta dont le procès s’ouvrait. « Dis-moi Patrick, tu as appelé pour le chauffagiste, au fait ? » fut la seule intervention de Paula durant le dîner, avant de préciser poliment à mon intention : « On a un problème avec la chaudière. Par ce temps c’est insupportable. – Ne t’inquiète pas, fit Zim, le type vient vendredi. » Puis me prenant à témoin : « Madame rentre de vacances hier et figure-toi qu’elle trouve la chaudière en panne. Tu crois qu’elle aurait appelé Savélys ? – Qui a oublié la visite de contrôle ? répliqua Paula. Je suis incapable de m’occuper de ce genre de truc. Je ne sais même pas où sont les papiers. » Zim : « Tu vois ce que c’est de vivre avec une princesse juive ? À peine sorti du taxi tu te fais engueuler. – Je ne savais pas que tu étais en voyage », dis-je le regard braqué sur elle. Zim : « Ça l’a pris comme ça. » Paula : « J’étais en Asie. Tu connais ? J’avais envie de changer d’air. » Moi : « Où ça en Asie ? » Paula : « Un peu partout. Thaïlande, Corée du Sud. Chine. » Moi : « Toute seule ? » Paula : « C’est très dépaysant, hein. Très ! Il y a une énergie ! » Zim : « Paula n’a peur de rien, tu sais. » Paula : « C’est déjà l’an 2000 là-bas. La mondialisation si on ne connaît pas l’Asie, on n’y comprend rien. » Zim : « Je te l’ai toujours dit. Tu devrais y aller, Frank. Tu devrais vraiment voir ça. »

Nous nous séparâmes sur le trottoir d’un baiser et d’une poignée de main sans qu’elle m’ait envoyé le moindre signe de reconnaissance ou la plus petite ébauche de promesse que nous allions nous voir. Je rentrai chez moi furieux et me couchai sans trouver le sommeil. Le lendemain, j’étais devant leur appartement pour le petit déjeuner et, sitôt que je vis Zimmermann disparaître en scooter sous la pluie, je traversai la rue et sonnai à l’interphone. Il y eut un silence assez long, je sonnai une seconde fois, la voix de Paula fit, « Oui ? », je dis, « C’est moi, Paula, c’est Frank. Il faut que je te parle. – Qu’est-ce qui se passe ? dit-elle, ce qui me parut absurde. – Il faut que je te parle », répétai-je. Je la sentis hésiter puis le déclic retentit et je pénétrai dans l’immeuble.

« Qu’est-ce qui se passe ? répéta-t-elle en survêtement sur le seuil, une main sur la poignée de la porte, l’autre en appui contre le chambranle.

– J’aimerais le savoir. » Je parlais comme essoufflé. « Qu’est-ce qui te prend, Paula, pourquoi tu me laisses un mois sans nouvelles ? Je te vois hier c’est à peine si tu me salues. Tu ne veux plus me voir, c’est ça ? »

Continuer : partie 8 sur 10