Une matière inflammable

Weitzmann · Chapitre 1 sur 1 · partie 10/10

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Une matière inflammable

Une matière inflammable

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

« Quand tu ne sais plus quoi croire tu sonnes à ma porte en quête de quelque chose de vrai, poursuit Zim revenant vers moi le mug à la main. Je suis ta seule famille. Je suis tout ce qui te rattache à ton histoire personnelle. »

Le sourire de victoire, dans ses yeux, est tout injecté de sang.

« Excuse-moi, reprend-il, si je te semble incohérent. Mais j’ai passé la nuit à écrire, je suis un peu… Ce sera mon dernier livre tu sais. Tout sera dit, tout ! Ha ! Tu verras. Tu verras ! Qu’on sache un peu les choses, tu vois. Pour une fois. Et après, fini. Fi-ni ! Ha ! Tu crois qu’il sait ce qui se passe ? ajoute-t-il avec un signe du menton vers l’écran où le ministre est en train de parler. Il n’en sait rien du tout. Regarde. Il ne sait pas que ce sont mes mots qu’il prononce. Mes mots. Le pouvoir des mots. Là-dessus je suis le seul à tout avoir pigé. On vit la mort de la sincérité, Frank, dans ce pays. Beaucoup m’en veulent à cause de mes engagements tu sais. Beaucoup m’en veulent parce que je comprends trop de choses. Je peux plus donner de cours nulle part par exemple. Je peux plus passer un seul article. Tiens, regarde. Viens voir. » Fébrile, se ruant vers son ordinateur et me faisant signe d’approcher : « Regarde ce qu’on m’envoie ! On m’associe à des maquereaux en Belgique ! On m’accuse de mener une vie dépravée ! Je reçois plein de courriels anonymes, plein ! Des menaces de mort… Regarde ça ! » dit-il, découvrant sur l’écran la photo d’une adolescente plutôt quelconque, vêtue d’un anorak fermé jusqu’au col : Séverine aime sucer – veux-tu la connaître ? Oui Non Peut-être.

« Certains veulent m’associer à ça, tu vois les dimensions ? »

À en juger par son haleine il ne s’est pas brossé les dents depuis plusieurs jours.

« Patrick…

– Je lui ai écrit. Je lui ai dit, “Je suis tricard moi Dominique aujourd’hui j’ai plus aucun revenu !” C’est ma récompense ? Ha ! Quand je pense à tous les week-ends où j’aurais pu vivre un truc vrai ! J’étais son ami. Je l’ai défendu. Tout le monde l’attaquait, je l’ai défendu ! Quoi de plus normal ? Sauf que. Tu vois. Victime ou bourreau. Vrai ou faux. Depuis longtemps il avait choisi de plus les faire, ces distinctions, lui. Et nous, les gens comme moi, Frank ? Les garde-fous de sa folie, on était, on s’est fait balader. On s’est fait abuser ! » achève-t-il, refermant d’une claque l’écran de son ordinateur, d’un mot qui m’aura décidément suivi durant la majeure partie de mon existence.

Qu’est-ce que je suis venu faire ici ?

Oui, c’est Nathalie qui avait raison. Il est fou, ce gros cétacé poussiéreux, logorrhéique, qui va et vient dans l’air confiné de son appartement tout en débitant des sornettes narcissiques, cet imposteur qui a menti à tout le monde – à Grand-Père, à mon oncle, à Paula, à son père, à moi, sans parler de Sinclair, à ses lecteurs en plagiant ses livres –, ce militant qui a truqué ses convictions et qui se lamente sur la fin de l’honnêteté, qui dénonce le mensonge – à force de se mentir à lui-même, il est devenu complètement fou. Aussi cinglé – à défaut d’être juif – que l’oncle Brutman rue des belles feuilles après l’enterrement de Grand-Père. Même déni devant l’effondrement de son cadre de référence, me dis-je, même paranoïa.

« Écoute, Patrick, m’entends-je articuler plutôt que de me diriger vers la porte pour rejoindre l’ascenseur et la rue comme j’en ai pourtant l’intention. Je n’ai appris qu’avant-hier la mort de Paula.

– Ouais. Ouais. Ça l’a usée, tu sais. Elle a pas supporté que le père de son fils se fasse humilier de la sorte. Tout le monde m’a laissé tomber, Frank ! Tout le monde s’est détourné !

– Pourquoi tu ne m’as pas prévenu ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

– Elle prenait des… Tu sais. Elle était un peu dépressive. Prenait des trucs cet hiver-là. J’ai pas une seule photo d’elle, tu te rends compte ? Je vais d’appart en appart en ce moment c’est devenu. Très précaire, quoi. Très incertain. » Puis, la zapette pointée vers l’écran : « Regarde ça comme il est sûr de lui. Et tout est faux, tu sais ! Tout ! Tout est bidon ! Je vais te sortir mon livre, moi tu vas voir ! Ça va remettre les idées à l’endroit ! »

Il commence à me taper sur les nerfs avec ses petits airs jubilatoires. Je sais que je ne devrais pas – à vrai dire, je ne devrais pas être là – mais, puisque je suis là, sortant de ma poche les feuillets contenant ses courriels, je m’interpose entre lui et la télévision pour lui boucher la vue.

« Patrick ! Parle-moi ! C’est quoi ces e-mails délirants que je reçois depuis quatre mois ? Qu’est-ce qui est arrivé à Paula ? »

Son regard glisse, avec une exaspérante absence d’énergie, de mon visage aux papiers que je viens de poser sur la table basse. Puis il relève les yeux avec l’air de réaliser quelque chose.

« Paula, prononce-t-il, hochant avec la même lenteur. Paula. »

Et, me tournant le dos, il s’éloigne, et un instant j’ai le sentiment de perdre à mon tour les pédales.

Mais il n’est pas allé loin – il est juste passé dans la chambre.

Au bout de son bras, remplaçant la zappette, une épaisse enveloppe kraft ponctue, contre sa cuisse, la démarche souple un peu chaloupée avec laquelle il en ressort au bout de quelques secondes – une démarche paradoxale, vu sa corpulence, presque celle, curieusement, de Dominique Strauss-Kahn.

Et c’est lorsque, sans un mot, il la laisse tomber entre nous sur la petite table que je l’identifie : mon enveloppe. Le nom de Paula écrit dessus – mon manuscrit.

« Je l’ai trouvé dans ses affaires à sa mort, dit-il après un silence. Et j’aurais dû te prévenir, tu penses ? Tu le crois sérieusement ? »

Il n’a plus l’air fou du tout en cet instant. En fait, il a retrouvé l’autorité du Zimmermann de mes quatorze ans.

« Je t’ai lu trois fois, poursuit-il. Trois fois d’affilée. Paula venait de mourir. Pour moi c’était déjà une période. Bon. Dominique out, le cabinet en dépôt de bilan, un tas de saloperies qui commençaient à circuler sur mon compte. J’avais besoin de ça ? Écrit par un ami, en plus ? Quelqu’un que j’ai toujours vu comme un frère, un petit frère, mais un frère. Quelqu’un que j’ai aidé ! Je me suis senti trahi, Frank. Je me suis senti sali. »

D’un geste du bras il balaie les journaux éparpillés sur le divan, se laisse tomber dans le cuir mou, pose les mains sur les cuisses, lève la tête et, toute dignité blessée, attend.

« C’était un courrier privé » est ce que je choisis de dire tout d’abord. « Navré pour la brutalité si tu l’as découvert dans ces circonstances mais…

– À chaque lecture je pensais seulement : pourquoi ? Qu’est-ce que je lui ai fait ? Qu’est-ce que je t’ai fait Frank ? »

Ses grands yeux bleus d’enfant scandalisé, excavés de fatigue, débordant d’esprit de sacrifice et d’une douleur qui n’est pas feinte : pour un peu, je ne serais pas complètement insensible au pouvoir de conviction qui en émane – pour un peu, je me sentirais fautif. J’en viendrais presque à penser que subir, à cinquante ans, le genre de sermon que mon père m’infligeait à dix-huit est la vraie raison de ma présence en ces lieux – ce que, poussé par quelle obscure nostalgie ou perverse culpabilité, je suis venu me faire vivre.

« C’est ridicule, dis-je, plus pour moi que pour lui.

– Oh, rassure-toi », réplique-t-il. Il paraît aussi peu capable de ne pas prendre à son compte ce que je peux dire que ce que dit la télévision. « Rassure-toi. Je vais pas m’étendre. Je vais pas te faire la leçon. L’aspect personnel, je sais bien que tu t’en fous. Tu penses qu’à toi, toi, de toute façon. Tu as toujours pensé qu’à toi. Tu as toujours été un chieur. Tu étais comme ça à dix-huit ans tu es comme ça aujourd’hui. Tu te souviens quand je t’ai proposé de travailler avec moi, à l’époque ? Je te l’ai jamais dit mais tout le monde autour de toi m’avait prévenu. Tout le monde ! “Frank, il est gentil, Patrick, mais faites quand même attention parce qu’il est pas très fiable.” Ton grand-père. J’ai décidé de pas l’écouter. Les histoires circulant sur ton compte, comme quoi tu avais fugué avec une délinquante, tes problèmes avec la police : pas pris en compte ! Tu te cherchais, comme on dit, ça me touchait. Toujours eu un faible, moi, pour ceux qui rompent avec leur milieu d’origine. Les gens qui veulent se faire eux-mêmes, qui forcent leur destin. Moi aussi j’ai fait ça. Très tôt j’ai choisi ma famille. Anne. Ton grand-père. Et puis plus tard Alex et puis Paula. Et Dominique. Ha ! Ton grand-père ! Un Mensch ! Un géant. Il a eu sur moi plus d’influence que n’importe qui. Alors oui, ouais. J’ai dit banco. J’ai choisi la confiance. Tu étais son petit-fils ! Pas à la hauteur, c’est sûr – excuse-moi hein, on se parle, il faut savoir être franc avec les amis je crois –, mais tu portais son nom. Tu étais son héritier. Le résultat ? L’histoire de ma vie, ça. Aider les gens ! Tiens regarde l’autre salaud là, dit-il avec un geste vers le ministre du Budget à la télévision. Tu crois qu’il dirait merci ? Vous êtes bien les mêmes, allez ! Mais rassure-toi je vais pas m’étendre. »

Il a délivré sur un ton à peine virulent ce narcissique martyrologe infantile où l’excès de sentimentalisme le dispute au chantage moral. Une posture qui n’est qu’imposture et se nourrit du seul fait d’être dite ou plutôt assenée : c’est ce qu’il est. C’est lui le non fiable. Jamais il n’a aidé qui que ce soit. S’entourer de Juifs était sa façon de forcer le destin. De se rebeller contre le père. Et pas n’importe quels Juifs, il a su les choisir. Des Juifs faussement confortables, faussement libérés des névroses de l’Histoire. Des Juifs assoiffés d’oubli et de reconnaissance, camés à l’autofolklore et au kitch, et sourds à toute introspection : c’était ce que nous étions. Et qui mieux que nous pour accueillir un pervers authentique ?

Tour à tour dominant tyrannique, et pauvre type solidaire, sentimental et sacrifié. Une chose est claire : c’est dans cette balance qu’il trouve son énergie. Plus il s’élève, plus il s’avilit. Plus il nous « aide », plus il nous hait. Sur la table basse, posés côte à côte : mon manuscrit, ses insultes.

« Écoute Patrick », dis-je, tout en me baissant pour ramasser l’enveloppe. Il a fait de son existence une succession de chimères – pas étonnant qu’il se sente cocufié. Mais pas par moi, non. Je refuse d’entrer dans son jeu. « Cessons cette comédie, d’accord ? Arrêtons les conneries. Je comprends que tu sois blessé. Mais ne me fais pas le coup de la surprise. Tu as toujours su ce qui se passait entre Paula et moi. Ne me dis pas que ça t’a mis en fureur en découvrant ce texte. La façon dont je vois les choses aujourd’hui ? Elle était sans doute à deux doigts de te quitter quand on s’est rencontrés. Je n’étais pas prêt, je me posais trop de questions et, sans doute aussi parce que j’étais socialement trop fragile, plutôt que d’être le type grâce auquel elle se séparait de toi, je suis devenu celui par qui tu l’as récupérée. C’est moi qui lui ai rendu ses compromissions supportables. À commencer par la vie avec toi. On s’est piégés mutuellement. Et je te soupçonne d’avoir compris ça tout de suite. Bien plus vite que nous en tout cas. Tu savais qu’elle était corruptible. Tu me savais peu sûr de moi. Ce job dont tu parles ? Une couverture. Mon vrai boulot de nègre auprès de toi n’a jamais été d’écrire ton livre. Ç’a été de baiser ta femme et d’en être amoureux. Il n’y a que deux jours que je l’ai vraiment compris. Quand j’ai réalisé qu’elle te servait de passeport. Quand j’ai pigé pourquoi tu pensais avoir besoin d’elle à ce point. Tu t’es dit qu’elle te ferait juif auprès des gens que tu fréquentais. Dans ta tête de malade elle te rendait casher. En général, les gens assez cinglés pour vouloir être juifs se convertissent. Mais tu as choisi quelque chose de bien plus tordu. J’ai vu Mikaël à Jérusalem. Il croit que c’est de la névrose. Je penche pour une explication plus simple et plus abjecte, personnellement. Tu as dû te dire que les Juifs gouvernent tout et que ça te servirait si tu voulais réussir. »

Soit j’ai raison, me dis-je dans le silence qui s’ensuit, et il me saute à la gorge, soit l’atmosphère de démence qui l’entoure est en train de déteindre et je deviens cinglé moi aussi, je perds complètement de vue la frontière entre ce qui est et ce que j’imagine.

Ni l’un ni l’autre. Il ne se jette pas sur moi – les yeux fixes, les mains sur les cuisses et le dos enfoncé dans le divan il m’a écouté sans broncher – et, autant que j’en puisse juger, je ne deviens pas dans la seconde tout à fait fou. Ce qui se passe est plus bizarre encore : il sourit.

« Mon fils est juif, dit-il posément. J’ai une femme juive, même si le Très-Haut l’a rappelée auprès de Lui. J’ai fait de ma vie une vie juive, je me suis battu pour les Juifs et pour la cause juive, je crois que je le paye assez cher. Je te l’ai dit, je suis tout ce qui te rattache à ton histoire personnelle. De nous deux c’est moi qui suis juif aujourd’hui. Et je n’ai même pas eu besoin de me convertir. J’ai juste pris mes responsabilités. Toi ? Tu as déserté. Et maintenant tu cherches quelque chose de vrai dans ta vie alors tu sonnes à ma porte. Je comprends. Je comprends ta rancœur. Ta jalousie je la vois bien. Je t’en veux pas. Ça va avec le reste. »

Est-il psychotique ou bien est-ce là, cette façon de tout inverser, une de ces tournures d’esprit à la con héritées de ses années militantes ? Les deux, peut-être bien. En tout cas, si Paula a lutté chaque jour contre une telle perversité doucereuse, contre un tel systématique retournement des faits les plus simples, contre une telle négation de la raison énoncée sur le ton de la raison, alors je reprends ma théorie de l’autre soir sur sa mort : elle s’est tuée. Elle n’a pas pu faire autrement. Moi qui ne subis ce régime que depuis quelques minutes, je suis déjà tout près de passer par la fenêtre, ou de l’y jeter, lui.

À la place, aussi calmement que je le peux :

« Patrick, je ne suis pas le Consistoire, je me fous de savoir qui est juif. Et si tu tiens à être plus que moi le petit-fils de mon grand-père, ne te gêne pas. Je ne suis pas venu pour ça. Je suis venu pour essayer de comprendre. Il y a sept ans, j’ai envoyé un texte à une femme qui était devenue quelqu’un d’autre, à en juger par sa réponse. Quelqu’un d’autre en tout cas que celle que j’avais connue autrefois. Puis elle est morte, et je ne suis pas certain de savoir comment. Alors si tu as quelque chose à dire là-dessus, quelque chose qui ne sorte pas du foutoir qu’a l’air d’être ta cervelle en ce moment, ça m’intéresse. Sinon crois-moi, je sors d’ici dans la seconde et tu ne me revois plus. On débarrasse le plancher, ma prétendue rancœur et moi.

– Je ne savais pas qu’elle t’avait écrit, est la réponse, suspicieuse, qu’il me fait.

– Ne t’emballe pas. Une fois seulement. Et pas pour m’encourager à poursuivre.

– Je trouve étrange qu’elle l’ait fait sans me prévenir. Je trouve bizarre qu’elle m’ait pas parlé de ça. »

Un temps.

« Quand ça ? reprend-il.

– Quand quoi ?

– Quand avez-vous échangé cette… cette correspondance ?

– En 2006, je crois. Peu de temps après la mort de son père.

– Hmm ! » Puis, après un temps de réflexion : « Je vois. C’est l’hiver où elle est devenue différente. C’est l’hiver où même moi j’ai cessé de savoir. Je savais tout d’elle, en général. C’était important de pouvoir la comprendre. Elle s’aimait pas beaucoup tu sais c’était compliqué avec elle. Des fois elle disait, “J’ai l’impression que tu me surveilles.” Je la surveillais pas ! Je la surveillais pas du tout ! Je tâchais d’être présent. Je tâchais d’être là. Si je voulais la soutenir ? Lui donner courage ? Il fallait que je sois là. Il fallait que je comprenne. Des efforts considérables, j’ai déployé, pour lui donner confiance. Considérables. Faire qu’elle soit bien. Les PUF ! C’est moi qui ai arrangé le coup pour les PUF. L’ESSEC c’est moi. Juste deux exemples hein. Je dis pas ça pour me vanter. Je dis pas ça pour me faire plaindre. Tu te vantes pas de ta nature. Je sais que ça te parle pas mais penser aux gens que j’aime moi c’est ce qui me définit. Être présent », répète, depuis le divan où il est toujours immobile, ce gros cétacé qui ne cesse de parler de lui. « Et c’est quand elle a été enceinte. Quand Jonathan est arrivé je l’ai sentie s’apprivoiser, tu vois, c’est là. J’ai senti qu’elle acceptait. Elle était là, cette fois. Elle s’était posée. Elle était bien. On était bien. De bonnes années. Sans conflits. Apaisées. »

Il se tait. Les coudes sur les cuisses, le menton dans les mains, il regarde la télévision.

« C’est fou hein. Ce qui se passe en ce moment. C’est fou. Tout sera dans mon bouquin tu verras. La fin d’un monde ! Ça va te plaire. » « Ah, tu sais ! soupire-t-il, soudain amical, souriant. Je sais pas quoi te dire Frank ! Je sais pas. Cet hiver-là, l’hiver 2006. Son père était malade. Elle allait souvent le voir à Jérusalem. Moi j’étais très impliqué dans la préparation des primaires. Je bossais comme un dingue avec Fouks tu sais, les gens d’EuroRSCG, des réunions dans tous les coins, ça rigolait pas, j’étais engagé ! Alors avec Paula bien sûr on se voyait peu. Et puis Alex est mort. En octobre, hein, c’est ça. Et c’est vrai c’est sûr j’ai pas été disponible. C’est vrai. Encore aujourd’hui je m’en veux. Je me le reproche ! Je me dis, “Elle est partie là-bas toute seule. Elle a fait son deuil toute seule.” Je sais pas. Je me dis, je sais pas. » Nouveau soupir. D’une main, sur son visage, chassant la toile d’araignée de la fatigue. « J’ai pas vu la distance, poursuit-il. Je travaillais ! Et puis un week-end où Jonathan était en Israël chez son oncle, on est partis au riad. C’était notre premier week-end ensemble depuis la mort d’Alex. Vraiment ensemble. Avec du temps, quoi. Et moi j’étais content ! Cinq ans qu’on y allait chaque fois c’était les Mille et Une Nuits pour elle, elle adorait le riad. Je me disais, “Ça lui fera du bien.” Et là ? Je sais pas. Sinistre, elle a été. On a passé trois jours sinistres. Je te dis c’est l’hiver où j’ai cessé de comprendre. C’était juste avant le second débat des primaires. Il y avait Fouks, y avait Anne, l’autre Anne était là aussi. Je crois Ivan. Bien sûr Dominique. Et on a parlé de ça, évidemment, de quoi on pouvait parler. Et Paula était complètement. Je sais pas. On aurait dit qu’elle nous évitait. Elle allait faire de grandes balades dans le souk. Le samedi, elle s’est même enfermée dans la chambre au moment de l’apéro, tu vois dans quelle situation ça me mettait ? Soi-disant elle était malade. Et puis le lendemain, de retour à la maison. Comme ça sans prévenir. Elle me dit, “Écoute, qu’est-ce que vous foutez tous avec Strauss ?” elle me dit. “Il est pas du tout fait pour être président. Pourquoi vous le poussez comme ça ? Et lui qui se prête au jeu, en plus. Il commence à se prendre au sérieux. C’était ridicule, ce week-end, c’était grotesque. Pourquoi est-ce qu’Anne n’arrête pas tout ?” »

Il se tait.

Je dis : « Comment est-ce que tu as réagi ? » tout en me demandant si c’est là le week-end durant lequel elle m’a écrit pour me vanter les mérites de Strauss candidat. La fille du trafiquant-bâtisseur. Insaisissable avec acharnement – délinquante jusqu’au bout.

« Je sais pas. Je sais pas. On parlait jamais politique, normalement. Donc j’étais plutôt surpris. J’ai tâché de lui expliquer. Je lui ai dit, “Tu sais, devant Ségolène il n’a pas une chance. Donc je sais pas de quoi tu parles, hein. Le but de toute façon c’est pas de le faire élire !”

– Comment ça ?

– C’est ce qu’elle m’a répondu. Exactement sur ce ton. “Comment ça ? – C’est le remettre en selle, l’objectif”, je lui ai dit. Avec un vrai projet ! Le Parti a fait mani pulite sur son dos il y a sept ans avec les affaires. Dom, il a servi de paratonnerre à tout le climat pourri des années quatre-vingt-dix au PS. Il était mort à l’époque, mort !” Il me recevait dans ses bureaux déserts il me disait, “Patrick, chaque fois que j’ouvre un journal, en ce moment, j’ai l’impression de lire ma nécro. – Et moi la mienne”, je lui répondais. On se marrait. Il est fort, Dominique, on se marrait. En plus, tout le monde était down, autour de nous, Camba. Cambadélis – condamné à cinq mois de taule avec sursis ! Anne elle-même ! Anne qui avait très décemment arrêté son émission à peine Dominique aux Finances, virée de TF1 comme une malpropre. Non, vraiment, une période. Dégueulasse, vraiment, dégueulasse, tu sentais monter un climat. Tu sentais monter 2002 ! Et depuis le 21 avril ? Il avait fait la campagne de Jospin mais comme porte-parole, il s’était pas trop exposé, il s’en tirait pas trop mal, tu vois. Là avec la percée de Le Pen il revenait. J’ai dit à Paula, “On a un idéal à défendre, tu comprends ? Contre le Parti s’il le faut ! Anne est de nouveau la fille du résistant Sinclair, la femme engagée. Et Dominique, il est la voix de la décence. Sa judéïté contre Le Pen c’est un symbole. Il y a un combat à mener. Après, tu sais, l’Élysée… C’est peut-être pour 2012, on s’en fout ! On n’y est pas. On verra. C’est un jeu !”

– Ça l’a convaincue ? » dis-je tout en me demandant si cela me convainc, moi. Mais la politique est l’expérience des discours improbables. Pas étonnant que tant de politiciens perdent la boule. Il doit falloir une exceptionnelle force d’âme pour garder le sens des réalités dans un monde où tout est le contraire de ce qui a l’air d’être et où chacun intrigue le plus lorsqu’il prétend ne pas le faire.

« Non, répond-il. Je dois avouer que non. Je te le dis, c’est l’hiver où j’ai cessé de comprendre. J’ai perdu le contact avec elle. Je sais pas. Jamais vraiment retrouvée. Elle partait n’importe où quelques jours dans le temps, tu sais, au début. Ça faisait partie du deal entre nous. Ça faisait partie des choses qu’il fallait que j’accepte. »

Qu’il croyait devoir accepter, me dis-je – des choses dont je faisais partie.

« Comme j’acceptais qu’elle me balance qu’elle finirait par me quitter. Tout ce que j’ai gobé ! fait-il avec une violence brusque. Non c’est vraiment… » Il soupire, prend le temps de se calmer. « Elle avait complètement cessé ce genre de trucs après sa grossesse. Eh bien ça l’a reprise. Elle a commencé à partir je sais pas où toute seule. Trois jours ici. Trois jours là. On avait inscrit Jonathan à un lycée de Londres tu vois, alors elle avait même plus ça pour la tenir. Et moi avec le boulot… Non, c’est devenu difficile hein. C’est devenu très difficile. On se disputait souvent.

– À quel sujet ?

– Strauss.

– Strauss ?

– Oh oui ! Après sa nomination au FMI ? Après son départ avec Anne pour Washington ? Constamment ! C’était l’époque des petites phrases, tu sais ? Les petites phrases à double sens qu’on lui mettait dans la bouche Fouks et moi sur son retour en France et sa candidature en 2012. Tu te souviens ? Les journalistes c’était le rébus, pour eux, on se marrait. “J’ai l’intention de faire jusqu’au bout le mandat qui m’a été confié.” Alors il n’y va pas, ça veut dire. “Dans certaines circonstances, je pourrais revenir.” Si finalement alors il y va. “On verra” – donc c’est non. “Pourquoi pas ?” – donc c’est oui. Génial ! Personne y comprenait plus rien. Strauss à six mille kilomètres on ne parlait plus que de lui. Génial ! Mais Paula, elle, elle trouvait pas ça génial du tout. Elle me le reprochait. Enfin, elle nous le reprochait, c’était collectif. Disons que j’étais en première ligne. Elle me traitait d’intrigant, de manipulateur. Tu imagines comme c’est agréable ! Moi j’essayais juste de me rendre utile. Ça a jamais dépassé ça. J’étais bénévole, là-dedans ! Qu’est-ce que j’y gagnais ? Je lui disais, “D’abord Paula, tu me prêtes un pouvoir que je n’ai pas”, je lui disais. “Moi je donne des idées mais la stratégie c’est pas moi. Il y a Fouks, il y a l’Agence, il y a plein de monde ! Et puis c’est le jeu qui continue”, je lui disais. “C’est le jeu de la présence. On est tous parfaitement conscients qu’il n’est pas question de l’emmener aux présidentielles !”

– Et elle te croyait ?

– Ce n’est pas le problème, Frank, répond-il, avec un curieux petit sourire. Le problème est de savoir si je le croyais, moi. »

Il cligne de l’œil, se lève :

« Vous êtes des gosses, dit-il. Tu te prétends écrivain mais les mots. Le pouvoir des mots. Tu n’y comprends vraiment rien. »

Sur quoi il sort de la pièce et s’enferme aux toilettes.

« Ils avaient peur », annonce-t-il revenant au salon dans un bruit de chasse d’eau – et il se met à aller et venir en chaussettes dans le chaos de cette pièce qui me semble un reflet de ce qu’il a dans la tête, parlant et brassant l’air entre le divan la porte et le bureau, entre les cartons éparpillés, les journaux répandus et la table en teck, ne s’arrêtant que pour reprendre son souffle ou parce qu’il est distrait par la télévision. « On avait tous peur. Mais surtout eux. Surtout Anne. Surtout Dominique.

– De quoi ?

– Des complots, répond-il sérieusement. Des manigances de Sarko et des Russes. Des Chinois. Les services cherchaient à mettre la main sur des filles pour le faire chanter. Tu te souviens de Piroska Nagy ? La fille du FMI que DSK s’est tapée en 2008 ? Tu te souviens du scandale ? “M. Strauss-Kahn a abusé de sa position dominante pour parvenir jusqu’à moi. M. Strauss-Kahn est peu apte à diriger une institution où des femmes travaillent sous ses ordres.” Peu apte ! Peu apte ! Putain, je connais ces phrases par cœur ! Par cœur ! Pas toi bien sûr. Presque personne n’a lu cette lettre ils ont fait ce qu’il fallait à l’Agence. Mais plus rien n’a été pareil après ça. On avait failli le perdre ! N’importe quoi pouvait arriver. Personnellement, c’est là que j’ai compris à quel point je m’étais fait à l’idée qu’il devienne pour de bon président. À quel point j’y tenais. À quel point le jeu était devenu sérieux. Parce que je l’ignorais, jusque-là. Je t’assure. C’est étrange comme constat, tu sais. Psychologiquement c’est assez vertigineux. D’un côté tu te dis, “Donc alors on peut y arriver ! C’est réel ! C’est possible ! Puisqu’il s’en est tiré !” Et de l’autre, “Quelle connerie, quoi ! Rater le truc pour ça ?” Et tu es content pour lui mais tu peux pas t’empêcher de lui en vouloir un tout petit peu quand même. Et tu te dis, “Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?” Et tu sais que ses ennemis pensent exactement la même chose. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? C’est là qu’Anne et Dominique ont commencé à hésiter. C’est là qu’ils ont pris peur. Anne et ses enfants, Dominique et ses filles. Peur d’une autre affaire Nagy. Oh, ils n’avaient pas eu besoin de nous le dire. Ils ne se le disaient pas à eux-mêmes pour autant que je le sache. Mais Piroska Nagy, c’était devenu le nom de tout ce qui entre eux pouvait surgir d’incontrôlable. De tout ce qui contre lui pouvait être exploité. Par les services. Par les Chinois. Par les Russes. C’est ça que Paula ne comprenait pas. »

Une seconde, les mains sur les hanches. Zim s’arrête au centre de la pièce, tel un coureur essoufflé.

« Ils ne voulaient plus y aller, reprend-il. Mais ils n’osaient pas ne plus le vouloir. Ha ! Quand Dominique disait, “Je ne sais pas si je vais me présenter”, par exemple. Il disait ça à la presse. Pour que tout le monde pense qu’il allait se présenter. Mais ce qu’il voulait vraiment dire au fond de lui, c’est qu’il ne savait pas s’il allait se présenter. Ça paraît con ? C’est très subtil, au contraire. Je vais t’expliquer le pouvoir des mots. On se servait de leur peur pour les faire avancer. On leur mettait dans la bouche les angoisses qu’ils refusaient de s’avouer. On leur vendait leur peur comme des conseils stratégiques. Chaque fois qu’Anne ou Dominique prenaient la parole pour dire qu’ils hésitaient à y aller, ils s’enfonçaient dans le piège des mots qui les forçaient à y aller. Je jurais à Paula qu’on ne l’emmenait pas à la présidentielle et je le pensais. J’étais sincère. Il n’y avait pas contradiction. Après le Carlton on a dit, “C’est quelqu’un de très spécial, DSK, il a des vies multiples.” Mais pas du tout. Pas si spécial que ça. Tout le monde jouait double jeu. Lui, Anne, l’Agence. Moi. Tout le monde était tout le temps sincère et tout le monde jouait double jeu constamment. Les mots. Les mots créent les choses. Et autrement qu’avec un petit manuscrit de merde ! » dit-il avec un coup de pied en direction de la table où est posée l’enveloppe.

« Et ça fonctionnait même sur nous. Il y avait une tension, à Marrakech, Frank ! Tout Paris venait ! Tout Paris venait ! Tu sentais monter le truc ! À mon bureau le téléphone arrêtait plus de sonner. L’extraordinaire attention dont tu bénéficies pour la seule raison que tu le connais, c’est fascinant. C’est fascinant ! Pour la seule raison qu’il pilote le train de l’avenir. Et toi tu es dans le wagon. En première classe. Ha ! Et en même temps quelque chose qu’on n’osait pas appeler de la peur. Quelque chose que Paula était la seule à formuler finalement quand j’y repense. Elle disait, “C’est une fiction, votre campagne”, elle disait, “C’est une bulle spéculative. Ça va vous sauter à la gueule.” Elle disait ça elle se marrait. Mais la peur était là. La peur du complot. Anne en parlait pas de cette manière, bien sûr, elle disait des choses comme, “On est tellement bien ici ! Vivre à l’Élysée est-ce que j’ai envie de ça ?” Là j’intervenais. Je disais, “Anne” – très franc hein, très direct – je disais, “Tu as fait un choix. Tu as épousé une personnalité politique de premier plan. Si tu voulais pas qu’il aille à la Présidentielle ton mec, fallait rester avec un journaliste. Une femme peut pas interdire à son homme l’accomplissement de ses ambitions naturelles”, je disais. Et quand Dominique s’interrogeait lui aussi je lui disais, “C’est vous le chef, Dominique. C’est vous qu’ils attendent. Dites les mots. Dites-les. Ils vous suivront, vous verrez. N’ayez pas peur de vous !”

– Paula avait raison, alors. Tu les manipulais.

– Paula n’a jamais rien compris à ça. Rien ! C’est bien plus subtil, Frank. Bien plus fin que ça. Je n’étais pas le seul. On parlait tous comme ça autour d’eux. Ivan préparait son bouquin sur le nouveau Mitterrand comme il appelait Dominique, Jérôme venait préparer les dispositifs financiers de la campagne à venir. Au riad on se promenait tous avec les T-shirts “Yes We Kahn !” autour de la piscine. Et aucune décision n’était prise sur sa candidature ! Pourquoi à ton avis ? Parce que c’était ce qu’ils attendaient de nous. Ils se détestaient d’avoir peur. Leurs angoisses de couple, ils les méprisaient. Ils voulaient qu’on les entraîne. Ils voulaient qu’on les pousse. Aussi loin d’eux-mêmes que possible, Frank. À hauteur d’idéal ! Et c’est ce qu’on faisait. C’était notre rôle. Moi, l’Agence, tant d’autres. Tant d’autres ! Nous étions le réseau dormant de leur pulsion secrète, nous avions les mots qui validaient leurs mots. On les sauvait d’eux-mêmes, on les tirait vers le haut. »

Apoplectique maintenant, au milieu de la pièce, le visage gonflé de fatigue et de paroles, un bras levé en direction du plafond.

« L’aider à s’organiser », dit-il encore après un silence, un sourire épuisé sur les lèvres.

Il pose une fesse sur le dossier du divan qui s’enfonce sous son poids et, la tête penchée vers l’avant, les yeux dans le vague, ne m’offrant plus que son profil :

« L’aider à s’organiser est la façon dont j’ai voulu le protéger de lui-même. Les protéger, pour être franc. Parce que sans Anne. Mais je me suis dit, “C’est mon devoir.” Qu’il ait un cadre, tu vois. Que tout parte pas en couille à la moindre… C’est l’héritage OCI, ça. On est pas des parleurs, nous. On fait les choses. Quand on les fait on les fait jusqu’au bout. On ne lâche pas ! On se bat pour atteindre l’objectif. Alors oui. Oui j’ai commencé à l’accompagner. Oui. Je me suis mis à lui faciliter les choses. Dans la mesure de mes moyens, tu vois, je suis pas non plus – Ha ! Mais j’allais avec lui sur des plateaux télé, par exemple. Ou à certaines réunions. Et si je le voyais mater une scripte, une standardiste ou, je sais pas. Il mate beaucoup, tu sais, il stare comme il dit. Alors je le faisais. J’allais chercher le numéro. Je la harcelais quarante minutes la fille, si nécessaire, pour qu’elle me le mette sur un papier – je le faisais !

– Tu lui fournissais des filles ?

– Noon ! Mais non qu’est-ce que tu racontes ! Je lui passais des papiers je te dis. Et jamais sans avoir un peu parlé avec la fille d’abord. Pour cadrer le truc. Cadrer le truc ! Qu’il y ait pas de souci après. Pour déjouer les complots. Bon j’ai peut-être passé deux trois coups de fil aussi vers la fin. Okay. Peut-être. À des filles un peu. On connaît tous des filles comme ça, non ? Et alors ? Si je suis allé à Lille ? Si je suis allé en Belgique ? Dominique, je me disais, il est pas conformiste. Il échappe aux définitions dans lesquelles les connards cherchent à l’enfermer. Il sait que le vrai pouvoir des hommes de pouvoir c’est de s’affranchir des mots. C’est un anarchiste, au fond. Mais il faut qu’il soit cadré. Cadré. Je le faisais pour Anne. Rassurer la vertueuse, ça voulait dire plaire au voyou. Eh ben très bien ! Okay ! Je lâche pas. Les détails ? Elle avait pas besoin de les connaître. Savoir qu’il était pas tout seul, ça suffisait. Quelqu’un de confiance s’occupait de lui. Sans la confiance, qu’est-ce qu’on peut dans la vie ? »

Du silence gris où le dernier mot s’enfonce, monte, imperturbable, le double murmure de la télé, de la radio, tout juste audibles.

Ensuite ? Rien.

L’énergie, le courage ou simplement l’intérêt me manquent pour continuer à lui poser des questions. Il est si enfermé en lui-même qu’il ne me répondrait sans doute pas plus qu’il ne l’a fait jusqu’à présent, de toute façon. Je n’éprouve plus qu’une colère contre moi – contre le réflexe imbécile qui m’a fait venir jusqu’ici subir cette matinée ridicule.

Toujours à demi assis sur le dossier de cuir, les mains abandonnées sur ses cuisses, tandis qu’une sueur un peu grasse coule autour de ses yeux, il renifle à petits coups rapides. Froid, plein de poussière, le temps s’écoule. Voilà comment il vit sa défaite. Voilà comment il vit sa faillite et ses ambitions effondrées. Voilà comme il passe ses journées lorsque je ne suis pas là – lorsque je suis assez intelligent pour n’être pas là. Et ses nuits aussi, probablement : avec la télé pour se commenter à lui-même les prestations de ses anciens camarades encore en piste, avec le vide d’une logorrhée qui l’innocente de tout, avec son ordinateur pour écrire des courriels de malade à ceux qu’il parvient à retrouver.

Parmi lesquels je suis probablement l’unique à être tombé dans le panneau.

« Bien, dis-je, repoussant la chaise sur laquelle, sans m’en rendre compte, j’ai dû m’asseoir machinalement à un moment quelconque. Bien.

– Et tout ça pour quoi ? Tout ça pour quoi ?

– Oui. Je suis navré, Patrick. »

Je fais deux pas vers la porte.

« Je me suis toujours battu pour les autres et pour quel résultat ?

– Je suis désolé.

– Toujours. Et tu sais quoi ? »

Je fais non de la tête.

« Tu es le seul à être venu me voir.

– Hm-mm.

– Le seul qui ait eu les couilles de venir prendre des nouvelles.

– Je suis venu », dis-je, tout en me maudissant de l’avoir fait, tout en me demandant ce qui m’a pris, « et je vais partir maintenant.

– Il faut que je te remercie pour ça quand même.

– Ce n’est pas du tout nécessaire.

– Il faut que je te dise merci, dit-il, posant sur mon bras une main lourde.

– Eh bien voilà qui est fait. Tâche de prendre soin de toi.

– Tout à l’heure je t’ai dit des choses dures.

– Je n’y pense plus.

– Non non. Je peux être dur quelquefois. Je sais. Avec les gens que j’aime je suis comme ça. »

Avec Paula ?

« Pas grave du tout.

– Mais toi aussi tu m’as parlé franchement ! »

Pas de réponse de ma part.

« En tout cas je tiens à ce que tu le saches. Je te respecte, Frank, dit-il, accentuant sa prise sur mon bras. Je te respecte vraiment beaucoup.

– Je vais m’en souvenir.

– Tu es venu, rien ne t’y obligeait.

– Au revoir, Patrick.

– Aide-moi. »

La surprise m’empêche de répliquer tout de suite :

« Comment ?

– Comme tu peux, dit-il en se méprenant sur le sens de ma question.

– Écoute, je ne vois pas du tout ce que je peux faire. Si c’est de l’argent que tu veux je n’en ai pas, je…

– De l’aide ! Je veux de l’aide c’est pas bien compliqué ! Ça se voit pas que j’ai besoin d’aide ? Personne m’aide moi ! Je suis là pour les autres, j’ai toujours été là pour les autres et…

– Patrick…

– Même Anne m’a laissé tomber.

– Lâche-moi, Patrick.

– Attends ! Attends. Écoute. Tu t’es conduit comme un salaud quand même avec moi. Tu l’admets. Tu as été ignoble. On se parle franchement, là. Tu peux bien le reconnaître.

– Je suis venu prendre de tes nouvelles…

– C’est la moindre des choses. C’est bien. Je te remercie. Mais c’est la moindre des choses.

– Tu vas me lâcher. Et je vais sortir d’ici.

– J’ai des convocations chez les juges. J’ai des frais d’avocat. Je peux te les montrer si tu veux.

– Non, dis-je fermement.

– Je suis malade, okay ? Si tu veux tout savoir. Si tu as besoin de tout savoir. Une maladie incurable. Vingt ans que ça dure. Pourquoi tu me regardes comme ça ? Le dossier médical il est là, dans un des cartons si tu ne me crois pas. Il y avait rémission mais maintenant. Avec tout ce stress que je subis depuis deux ans ! Tu sais pas ce que c’est, toi. Tu as toujours été choyé.

– Patrick…

– Tu sais ce que c’est d’avoir eu un père en taule ? À cinq ans ? Réponds-moi ! Tu le sais ?

– Non.

– Avec ma mère on prenait l’omnibus de Strasbourg jusqu’à Oermingen et après ça le car jusqu’à la prison. Tu as pas connu ça, toi. De tout le trajet elle disait pas un mot. Elle ruminait. Elle avait honte. J’aurais préféré qu’elle pleure. Mais non. Elle avait honte. De quoi tu as eu honte, toi dans ta vie hein ? Toujours du bon côté ! Ha ! Moi j’étais du côté du type au parloir qui disait pas un mot. Tu as huit ans, tu sais à peine son nom, tu sais pas ce qu’il fout là sauf que tout le monde le vomit. Tu sais pas ce que tu fous là. Et c’est ton père ! Essaie de vivre avec ça. Et de te faire traiter de Boche en plus, à quatorze ans, à l’internat du lycée à Paris, juste parce que t’as un accent. Les filles qui se foutent de toi. Ton père a été collabo et toi tu es le Boche ? Essaie ! Et pas un prof pour orthographier ton nom proprement. “C’est quoi comme nom ? – C’est le nom du Boche !” Ha ! Et le week-end tu rentres à Strasbourg. Et ton père tu le trouves plongé dans le journal. Et rien ! Rien ! Pas un bonjour, rien ! Aussi muet sorti de sa putain de taule qu’il l’était quand on y allait le voir. Aussi étranger. Et tu as peur de lui. Tu as peur de ses silences. Et quand il l’ouvre, tu as peur de ce qu’il va dire vu que c’est toujours pour donner des ordres ou gueuler. Tu me fais marrer. Tu me fais bien marrer. Tu t’es rebellé contre quoi, toi ? Un papa en sucre qui montait Tchekhov en province ? Tu te fous de qui ? Moi mon père traitait Mendès de youpin pendant l’Indochine ! Essaie de vivre avec ça ! Oui je me suis rebellé. Je me suis engagé. Est-ce que j’ai fait des erreurs ? Est-ce que j’ai fait des conneries ? Qui n’en fait pas ? Ça fait pas de moi un monstre ! Ça fait pas de moi un Dutroux ! Tu t’es engagé dans quoi, toi ? Tu as fait quoi de ta peau ? Et tu viens me donner des leçons ? Déserteur ! Déserteur ! Tu pourrais peut-être une fois dans ta vie faire quelque chose pour quelqu’un tu crois pas ? Moi aujourd’hui pour me soigner j’ai plus rien ! Je te parle même pas de bouffer, je te parle de survie ! Je suis seul, aujourd’hui ! Tout le monde m’a laissé tomber ! On me dénonce aux juges ! À la brigade financière ! C’est moi le Juif, aujourd’hui, Frank ! Je suis exactement comme les Juifs sous l’Occupation ! Exactement ! Je suis comme ta famille ! Tu vas pas me laisser crever quand même ! Tu peux pas me laisser comme ça ! Qu’est-ce qu’il te faut ? Je vais me mettre à genoux pour que tu m’aides ? » crie-t-il, m’agrippant à deux mains et des larmes dans les yeux.

Pour toute réponse, j’attrape deux de ses doigts accrochés à mon bras comme des serres et les tords pour le faire lâcher prise. Il hurle. De sa main libre cherche à saisir l’enveloppe que je tiens sous le coude. Je lui jette pour me dégager un violent coup de pied dans le tibia – il hurle à nouveau.

« Ordure ! Délateur ! Collabo ! » sont les derniers mots qui me parviennent tandis que je me rue dans le couloir.

 

De retour chez moi je prends une longue douche brûlante, puis me fais un café avec une omelette et des toasts que je prends le temps d’avaler. Enfin, j’ouvre l’enveloppe craft, en sors ma note à Paula envoyée avec le manuscrit, j’exhume du tiroir où je l’ai rangé il y a sept ans sa réponse, je pose les deux sur la table et entreprends de les relire.

À l’époque, sa lettre est la raison que je me suis donnée pour ne pas publier le texte. Je me suis demandé si certaines de ses objections me concernant n’étaient pas, par hasard, valables, et il m’est apparu que le seul fait de considérer la question montrait que je n’avais pas la distance nécessaire pour décider qu’elles ne l’étaient pas. Névrose résiduelle, paquet de cendres mal éteintes, ce que j’avais écrit me touchait de trop près encore, et puis l’arrière-plan politique du manuscrit constituait une autre objection, non moins forte, impossible à éliminer mais qui ne conduisait nulle part.

Au cours des années suivantes, à défaut de revoir Paula, j’ai croisé dans les dîners suffisamment de gens qui les connaissaient tous deux pour me faire une idée de leur vie – l’ascension de Patrick dans les cercles appelés à compter après 2012 ne faisait plus de doute – et chaque fois que des échos me parvenaient d’eux, le même sentiment d’inachevé me gagnait – avec l’idée que je m’étais peut-être bien fait avoir et que céder à l’apparent pouvoir de conviction de cette lettre plutôt que d’essayer de comprendre ce qui manquait à mon texte avait été une erreur, presque une faute professionnelle. Après l’arrestation du mentor de Patrick j’ai failli rappeler Paula pour ainsi dire en jubilant, tant l’histoire me semblait une confirmation de ce que je n’avais fait qu’entrevoir (est-ce qu’elle percevait mieux, à présent, « la subjectivité malade, la dévastation et la crise virile », ainsi qu’elle me l’a écrit, est-ce qu’elle percevait mieux la manipulation ?) mais après cette matinée chez Zim, de nouveau je ne sais plus. Je relis sa lettre à la recherche de signes. Quelque chose qui me permettrait de savoir avec certitude comment il faudrait raconter ce que nous avons vécu autrefois.

Et deviner sa vie, depuis, et comprendre pourquoi elle s’est tuée si c’est bien ce qu’elle a fait.

« Heureuse je crois. » Sa dernière phrase – écrite à Marrakech, sans doute durant le week-end dont m’a parlé Zimmermann. Et je ne vois pas bien à quoi me servirait de spéculer sur la dose d’ironie qu’elle a mise dans ces trois petits mots, ni d’essayer de deviner si elle a ou non été la maîtresse du « ministre », comme je l’appelais – si ce que j’ai imaginé est devenu vrai entre-temps et si c’est là la raison pour laquelle elle a commencé de s’isoler ce week-end-là, sans parler de ce qu’elle a pu se dire en apprenant que son compagnon organisait des parties fines avec lui. « Heureuse. » Et plus que jamais j’ai le sentiment de m’être fait avoir, oui – mais pas par elle. Par moi. Par ma foi naïve dans les mots, à commencer par les miens, dans leur pouvoir d’expliquer quoi que ce soit. La réalité verbale est la seule connaissable, disait Bentham ? Parfois, même cela n’est pas vrai.

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