Une matière inflammable

Weitzmann · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/10

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Une matière inflammable

Une matière inflammable

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

« C’était l’été 44. Les Alliés approchaient. Un petit comité de Résistance s’était formé à Drancy, on avait distribué les rares revolvers, assigné les missions. Les gardiens à l’évidence avaient la supériorité des armes. Dans les heures précédant l’aube choisie pour l’action il eut l’intuition qu’il serait tué. Un homme dans la force de l’âge, un mari et un père ! Mais ça ne l’a pas arrêté. »

Mais ce n’est pas de Julia c’est de toi que j’aurais voulu que nous parlions lui ai-je dit. De moi. Je n’avais nul intérêt pour le métier de mon père. Pas seulement parce que sa façon de m’expliquer son Dieu Tchekhov aurait détourné de La Mouette n’importe quel adolescent normalement énergique et désireux de vivre. À quinze ans, après Les Trois Sœurs et Vania et tout le reste, il m’avait contraint de lire une assommante biographie par Troyat et deux trucs sur la littérature russe – et le soir au dîner il fallait que nous en discutions, ça faisait partie de ce qu’il appelait son système d’éducation. J’avais fini bien sûr par trouver ça « débile » comme je ne manquais plus une occasion de le lui faire savoir. En particulier, moi qui « montais » à Paris l’automne suivant pour entrer à Sciences-Po, nous étions même convenus que tu m’héberges, ai-je dit à Grand-Père, je ne voyais pas du tout pourquoi dans cette pièce Irina cherche à se fiancer pour quitter la province, vu qu’elle ne voulait rien tant qu’aller vivre à Moscou de toute façon, mariée ou non. Ça me paraissait le comble du ringard, terriblement bourgeois – à quoi mon père : Mais dans ce cas-là il n’y aurait plus de pièce, niquedouille, avait-il répondu. Un type issu d’une lignée d’hommes intelligents et forts. Dans la vie mon coco tu sais, on ne fait pas toujours ce qu’on veut, disait-il aussi. Alors non. Si une chose était peu probable c’était bien que l’envie me prenne d’accepter quand il m’a proposé – timidement, comme il proposait tout dès qu’il s’agissait de lui – de l’accompagner à ce stage, ai-je dit à Grand-Père. C’est ma mère qui m’a convaincu d’accepter. « Tu peux bien faire ça mon petit chéri, qu’est-ce que ça te coûte ? Ça lui fera plaisir. Tu te rends compte que tu ne l’as jamais vu sur scène ? La dernière fois tu avais huit ans. – Ça m’ennuie… C’est chiant…, a soupiré le futur diplômé de Sciences-Po. – Fais un effort. Pour une fois. C’est ton père, quand même. Qu’est-ce que tu as d’autre à faire, de toute façon pendant ces vacances ? Tu vas encore traîner au café toute la journée avec Yanis ? »

Yanis – Yanis Zenati, mon meilleur ami au lycée, Papy, le futur cinéaste. Son père tenait depuis vingt ans l’humble rade de l’impasse Saint-Claude, le Café des Amis, quand une attaque cérébrale l’a cloué sur un lit d’hôpital, le laissant paralysé du bras gauche, si bien que Yanis, qui avait deux ans de plus que moi et venait de s’inscrire en fac à Besançon département cinéma, a dû revoir à la baisse ses ambitions artistiques. À l’époque dont je parle, lorsqu’il n’officiait pas derrière le comptoir, lorsqu’il n’aidait pas ses deux sœurs à leurs devoirs scolaires après dîner à la table de la cuisine, et ne préparait pas son BAFA – le diplôme d’animateur culturel auquel il s’était résigné en lieu et place de la Fémis –, il traînait avec moi dans les cafés du centre, je le tenais à la page de l’actualité culturelle parisienne. Ou de ce qui dans mon esprit en tenait lieu. Francis Girod faisait enfin son film sur Marthe Hanau avec Romy Schneider dans le rôle-titre ; Anne Sinclair invitait une amie de mon oncle – Simone Signoret – dans sa nouvelle émission mensuelle sur Antenne 2. Quant à papa – un artiste à Ploucville ! –, j’avais beau le trouver pénible et ennuyeux, je voyais bien l’admiration briller dans les yeux de Yanis du seul fait que j’étais son fils.

Ma mère, passant la main dans mes cheveux : « C’est moi qui te le demande, mon petit chou. » Bref, Papy : lui faire de la peine à elle était hors de question. Tu sais ça comme moi. Plus encore que rendre un hommage à mon père j’ai voulu faire plaisir à ma mère et voilà pourquoi je suis entré dans ce hangar. Où Julia a débarqué, elle aussi – avec ses yeux bruns chauds humides et lumineux, avec ses cheveux noirs qui lui descendaient jusqu’aux reins, avec ses vingt-sept ans, sa minijupe en daim et sa plaquette de pilules dans le sac à main « au cas où ». Toute cette sensualité transgressive dressée contre l’existence qu’elle s’infligeait pourtant depuis son Grand Renoncement. Ce morne quotidien à base de cours à donner et préparer, de copies à corriger, d’époux kinésithérapeute, de fils de six ans et de pavillon résidentiel. Nous nous sommes rencontrés et elle a fait exploser ça tandis que pour ma part j’envoyais chier mon paternel. Pas d’autre mot. Lui, sa sensibilité maladive, son Tchekhov et tout, tout, tout. Ma mère incluse, Sciences-Po inclus, j’ai tout bazardé.

Ce que tu as jamais vraiment su – la façon dont cette histoire humiliante a pu te parvenir, cela reste un mystère. J’imagine mes parents bien trop terrassés, en tout cas, pour te raconter dans le détail comment nous nous sommes retrouvés le troisième soir de stage, Julia et moi, dans la chambre du petit hôtel La Charmille qui hébergeait les stagiaires – comment, bien que Julia voulût garder la chose secrète je me suis dès le lendemain pavané, dix-sept ans et une femme mariée de vingt-sept à mon bras, sous les yeux de mon père bloqué entre panique et permissivité et qui ne voyait pas du tout comment réagir – comment il a continué, néanmoins, de diriger le stage aussi normalement qu’il lui était possible tandis que nuit après nuit je retrouvais Julia à l’hôtel, me heurtant à ma mère qui voulait m’empêcher de sortir (papa comme d’habitude trop choqué pour prononcer un mot) – et comment, au bout de quarante-huit heures de ce manège, ma dite mère s’est prise à débarquer en mon absence à La Charmille pour une discussion « entre femmes » avec Julia, où il fut surtout question des périls d’une telle relation pour mon « équilibre psychologique », expression maternelle. Julia a dès le lendemain quitté le stage, elle voulait tout arrêter, « c’est de ma faute, a-t-elle dit plutôt théâtralement, le système est contre nous, la vie est contre nous », a-t-elle insisté plus tchekhovienne que jamais, mais c’était compter sans l’orgueil à vif d’un adolescent de dix-sept ans habitué à se faire obéir, c’était compter sans mon histrionisme. J’ai refusé de suivre les indications de mon paternel le lendemain au théâtre, je l’ai humilié devant tous les membres du stage. « De quel droit ! ai-je aussi hurlé de fureur, pour faire bonne mesure, le soir même au visage de ma mère. C’est ma vie ! » Et que je quitte la maison six mois plus tard pour la rejoindre a été le coup de grâce.

Dis-moi. J’avais une main en appui sur la barre d’aluminium bordant le lit. Une lumière crue dénudait son visage plus qu’émacié, ce presque crâne à la pellicule de chair jaunâtre et desséchée. Et je me suis penché à le toucher, je guettais une odeur qui ne vint pas. N’y a-t-il pas plus, là-dedans, que la simple rage œdipienne ? Ai-je tort de croire que tu m’as transmis l’énergie ambiguë de ta violence ? Ton goût pour la tyrannie, la rage brute d’une humiliation retournée, quelque chose aussi du mépris dans lequel tu tenais ton fils cadet. Lequel se trouve être mon père, ai-je ajouté. Parce que je ne crois pas que j’aurais eu la force de le traiter publiquement de la sorte sans la conviction que je lui étais supérieur. Et d’où ça pouvait-il venir ? J’étais ton préféré. C’est du moins ce que je croyais. Avant de réaliser que tu as dû raconter la même salade à chacun d’entre nous. C’est de toi qu’il a abusé, Frank. Je ne sais si elle a compris toute la portée de cette phrase qu’elle venait de prononcer dans le métro sous le coup de l’intuition. Mais moi oui. Tu nous as tous abusés, salopard. Qui étais-tu ? ai-je dit – et j’ai tiré le drap pour découvrir son cadavre.

« Alors, au petit matin – Jean-René, sa voix grave montant à l’assaut des nuages – prêts à se battre et mourir les détenus se sont rués dans la cour. »

Les types des pompes funèbres, impatients, s’agitent. Le grand échalas dégarni aux airs de majordome claque des dents, le petit blond à scoliose et au ventre de buveur de bière oscille d’un pied sur l’autre, le troisième souffle sur ses mains aux doigts courts et gercés. Marianne, la fille de Charles-Henri, se mouche frénétiquement. Et même mon père laisse passer quelques signes de lassitude. Il n’y a plus guère que Kruger et Zimmermann pour s’intéresser encore au discours – eux et la femme qui s’est trompée d’enterrement. Qui elle est, je n’arrive pas à le saisir. Plutôt brune, et d’environ ma taille, avec un profil d’oiseau et des yeux étirés. À son épaule un sac Vuitton, le pantalon d’un tailleur noir couvrant le haut de ses bottes, un manteau crème au col relevé serré sur une écharpe mauve dissimule ses formes.

« Leur brassard au bras, et aux mains leurs armes fumantes, un détachement de FFI entra dans le camp et à leur tête une femme se trouvait. Sa femme ! s’aperçut-il incrédule », crie maintenant Jean-René. Un peu plus loin, dans l’allée latérale, passe derrière un cercueil un autre convoi noir d’une douzaine de personnes. Une femme, au premier rang, pleure, le visage caché par le tissu d’un mouchoir. L’inconnue et moi les observons s’éloigner, nous échangeons un regard, un presque sourire.

« Je pourrais continuer ainsi, menace pendant ce temps Jean-René. Je pourrais dire comment, sitôt libéré, il a voulu rentrer se battre. Prendre sa part de la bataille, oui, durant ces jours de fureur où les combats faisaient rage dans Paris. Dire encore, 1947, lui et son fils aîné Charles-Henri, ici présent, descendus à Port-de-Bouc assister et soutenir le bateau l’Exodus affrété par la Haganah en partance pour un pays qui n’existait pas encore. Dire comment quinze ans plus tard, en pleine guerre d’Algérie, insistant auprès de Charles-Henri membre du réseau Janson, à soixante ans passés il a tenu une fois de plus à se battre, servant de boîte postale au FLN et attirant chez lui, du même coup, les menaces de l’OAS. Un combattant. Un survivant. Mille fois condamné, mille fois échappant à une mort qui l’a finalement rattrapé. Et nous qui lui survivons quelque temps résistons nous aussi. Résistons à l’oubli, souvenons-nous, tandis qu’il s’apprête à rejoindre sa femme, Mamy Yvonne, dans cette tombe. Cette tombe qui grâce à elle sera l’une des rares, portant un nom juif de cette génération, à abriter des restes humains, quand tant d’autres sont vides, vides de ceux partis en fumée à Auschwitz et ailleurs subissant le sort qui devait être le sien. Souvenons-nous qu’il fut un homme. Souvenons-nous qu’il fut un survivant. »

Colère, révolte – et amour, d’une certaine manière –, tout avait disparu dans ce simple geste de tirer le drap et de le rouler en boule à ses pieds. Si je n’ai pas su qui tu étais autrefois, ce que j’ai sous les yeux est encore plus étrange, ai-je dit, encore moins connaissable. Mais même lui parler n’avait plus le moindre sens. Pour autant que ça en ait eu jusque-là. Je me suis assis sur la chaise près de lui. Il était ridiculement petit. Aspiré de l’intérieur, son ventre – ce ventre autrefois tout gonflé d’autosatisfaction – faisait une sorte de cuvette atroce creusée dans la chair grise. Et par contraste, sous la tête jaune et chauve, sa cage thoracique affreusement dilatée par une ultime tentative d’attraper un peu de vie, avait doublé de volume. Ses jambes, des pattes d’insecte, une maigreur de cauchemar, ses pieds étaient jaunes et durs, et son appareil génital, enfin, quasi désintégré – réduit à deux petites cerises sèches racornies et sombres, et, posé dessus, oublié eût-on dit par mégarde, un appendice de chair rétréci tout recroquevillé par la mort.

Mon premier cadavre. Ce truc étendu devant moi sur un lit d’hôpital et je suis censé y reconnaître Grand-Père. Un homme que je n’aurais sans doute pas identifié de son vivant le croisant dans la rue. Parce que, après l’incident avec Julia, après que nous nous sommes séparés elle et moi six mois plus tard, quand je suis venu vivre à Paris Papy m’a régulièrement invité à dîner, les premiers temps, et chaque fois je disais oui mais pour chaque fois me défiler, je n’arrivais pas du tout à renouer, j’étais bien trop furieux, trop humilié encore par cette histoire, je crois que j’avais peur de ce que j’aurais pu lui dire. Et nous ne nous sommes jamais revus, lui et moi, voilà la vérité. C’est là que l’absurdité de ma présence dans cette chambre en pleine nuit m’a sauté au visage. Non que ma présence dans ce cimetière soit tellement plus limpide. Y a-t-il le moindre lien entre ce que j’avais sous les yeux l’autre soir et ce que je suis ? Pourquoi devrais-je le charger de symbole à mon tour ? Suis-je vraiment censé voir en lui – en ça – le Patriarche, le Grand Conteur Résistant, le Survivant Juif Absolu grâce auquel nous survivons tous comme Jean-René nous y invite ? Ou bien est-il, ainsi que j’aimerais le croire, le Grand Responsable, le tyran domestique en qui s’ancrent les racines de ma brutalité ? Plus sûrement : rien d’autre qu’un vestige impubère – quelque chose qui dans un tout autre monde a été mon grand-père et maintenant n’est plus rien.

Fin du discours. Les trois empaillés descendent en terre le cercueil. Je fais les quelques pas qui me séparent de mon père et le serre dans mes bras – non sans chercher du regard l’inconnue mais elle paraît s’être évaporée. J’embrasse ma mère et mon frère et les conduis au taxi. Je prends le métro pour être un peu seul et parce que je manque de cash pour une seconde voiture.

Je suis resté un bon quart d’heure l’autre soir à me poser ce genre de questions. Puis je me suis levé, j’ai rabattu le drap sur son corps. Et j’ai fait quelque chose qui m’a surpris – je l’ai embrassé sur le front. Ainsi disais-je adieu – je ne l’ai compris qu’avec un temps de retard, déjà je m’éloignais du lit – adieu à tout ce que j’aurais pu être pour lui, à tout ce qu’il a été pour moi sans que je le sache – aux merveilleuses légendes empoisonnées de l’enfance, aux contes cyanhydriques desséchés que l’on redécouvre, adulte, ouvrant par hasard un placard empli de jouets poussiéreux et l’on se dit ce n’était que ça, plus ou moins surpris, vaguement déçu, plus ou moins nostalgique et plus ou moins indifférent, un peu comme j’avais examiné son sexe, un peu comme je me suis retourné pour saluer, une ultime fois, bordée par le drap blanc la boule jaunie de sa tête à présent seule visible, neutre, et indifférente, elle aussi – et puis j’ai posé la main sur la poignée de la porte et je suis sorti de la pièce.

Rue des belles feuilles – sur cinq étages, punaisé sur les marches vernies, brûlé par d’innombrables cigarettes, crevassé par des milliers de talons, le vieux tapis lie-de-vin. Pousser la porte entrouverte, échanger baisers et nouvelles avec les divers membres du clan dispersés dans l’entrée, la bibliothèque, et le salon maintenant rétréci, réduit à une salle à manger de vieillard. Du plafonnier tombe une espèce d’éclairage. Des piles d’assiettes et de verres en carton, des plats de tarama de foie de volaille de houmous, des parts de quiche et des bouteilles de jus de fruits d’eau et de vin, préparés avant la cérémonie par Nénette et ma mère, ont été disposés sur le petit carré de bois de chêne couvert d’un napperon de dentelle, où je reconnais la table aux fastueux banquets d’autrefois, à présent coincée entre les deux commodes abritant les couverts, la laideur des fauteuils convertibles contre le mur, l’œil de verre noir et gonflé de la télé.

Je m’approche, me sers un peu de houmous.

« Alors ? Tu es là en fin de compte ? » m’interroge une vieille dame aux traits lourds, aux yeux cobalt et sauvages, nulle autre que ma grand-tante l’ex-critique théâtrale Alice Brutman escortée de son mari Léo, gros homme rond à la respiration courte, dents jaunies de fumeur de cigare, du poil blanc sur les joues, des cheveux longs et blancs rejetés en arrière sur la nuque.

« On se demandait, souffle-t-il.

– C’est plutôt vous que je ne pensais pas voir.

– Tu plaisantes ? » dit Alice, ajoutant, du ton sans appel avec lequel je l’imagine diriger la cellule Pelleport du Parti communiste, ainsi qu’elle l’a fait d’une main de fer durant trois quarts de siècle : « Soixante ans que je n’ai pas mis les pieds rue des belles feuilles, je n’allais pas rater ça. »

Quand mes parents m’ont appelé, voici deux mois, pour me dire que Grand-Père allait bientôt mourir, sous le coup d’une impulsion confuse j’ai pris contact avec eux. Je ne savais pas trop ce que je cherchais ni même si je cherchais quelque chose, Alice et Léo n’étaient guère mieux que des noms, dans mon esprit – des noms du temps où mon père, une fois l’an à peu près, profitant d’un séjour chez Papy, nous faisait traverser la ville pour les voir sans s’expliquer pour autant sur ce qu’ils représentaient pour lui.

Je les ai donc appelés et ils m’ont invité dans l’exigu deux pièces sombre et surchargé de la rue Belgrand, ou ils vivent, et qui est un tout autre Paris que celui de la rue des belles feuilles – un Paris plein de poussière et de journaux empilés, de livres cornés posés à même le sol, de profils sépia et d’affiches politiques aux murs et, dans le couloir mal éclairé, de tableaux « futuristes » exécutés, le mot s’impose dans tous les sens, par Léo qui s’improvise peintre maintenant qu’il a pris sa retraite de typographe. Nous nous sommes assis à la cuisine où, deux heures durant, ils m’ont abreuvé d’autant de slivovitz que des ragots de la famille et d’anecdotes sur la déportation d’Alice à Buchenwald – Léo avait, pour sa part, trouvé refuge dans le maquis de la Zone libre, à l’époque.

« Comment tu as trouvé le discours ? demande-t-elle.

– Drancy, dit Léo avant que j’aie pu répondre. Et ça fait de lui un héros !

– Laisse, laisse…

– Qu’est-ce qu’il a fait à part être juif ? Ta tante c’est une révolutionnaire, c’est pour ça qu’elle a été déportée, mais lui ?

– Laisse, Léo.

– Et il a pratiquement tué ta grand-mère, tu sais », ajoute-t-il fixement.

Épars et blancs, trois cheveux gras traînent sur sa veste.

« C’est ce que vous m’avez dit, oui. »

Ce jour-là sorti de chez eux un peu ivre je me suis attardé sur la place Édith-Piaf pour réfléchir et observer les trois vieilles dingues vêtues de noir qui se prennent pour Piaf et montent la garde sur les bancs disposés devant la fontaine Wallace et le médaillon de bronze de la chanteuse posé dessus – déjà là, m’a-t-il semblé, je pensais aux trois vieilles, et déjà tout aussi vieilles voici vingt ans quand mon mutique paternel nous amenait ici.

« Ta grand-mère, venait de dire Alice, avait les nerfs fragiles. Supportait mal la solitude. Et lui s’pas, toujours à courir, ça par contre. Les spectacles, les restaurants tous les soirs avec ses amis d’affaires. –

Une sacrée bande d’escrocs, tiens, entre parenthèses, a ponctué Léo. Et puis les femmes. Un vrai bourgeois, Frank, tu sais, un capitaliste. Il l’a trompée presque tout de suite. – Et tu te rends compte qu’il voyait déjà Yvonne quand ta grand-mère est tombée enceinte de ton père, en 26 ? – Moi, sa septicémie trois semaines après l’accouchement, ce n’est pas ça qui l’a tuée, je ne l’ai jamais cru. – Fais voir ton verre. – C’est de chagrin, s’pas la pauvre, elle est morte d’épuisement. – Pas mal, non ? De la vraie bulgare. Tu peux regarder l’étiquette. Sofia direct, je la fais venir. – Alors après, bien sûr c’était très humiliant tu comprends. – Non mais il a jamais admis, ton grand-père. Il s’est tourné contre le médecin il s’est tourné contre tout le monde. – Tellement arrogant. – Arrogant, c’est le mot. Exactement ce qui le définit. – C’était jamais sa faute si quelque chose tournait mal, s’pas, c’était jamais lui le responsable. Contre le plus faible il s’est tourné en fin de compte. – Ça ! Alice aurait pas été là les premiers temps. Elle l’a ramassé, figure-toi. Littéralement par terre. On l’a élevé, on peut bien le dire. – Jusqu’à Yvonne, s’pas. Jusqu’à ce qu’elle prenne les choses en main. – Et rien tu sais, jamais un merci, rien. Il a récupéré ton père, c’était comme si on n’existait pas. »

Il est là, mon paternel aux yeux rougis, à quelques pas, il se ressert un peu de vin et m’adresse, distraitement, un sourire doux.

Il a aimé de façon aveugle Grand-Père, qu’Alice, semble-t-il, haïssait non moins aveuglément.

« À Berlin il y a deux jours on achetait des morceaux du Mur, est en train de dire, pendant ce temps, Zimmermann un quart de quiche à la main. C’est pas dingue ? Deux mille balles, un morceau gros comme ça, dis donc.

– Cauchemar en soldes, grommelle Jean-René. L’Histoire réduite à trois bouts de cailloux.

– La seule question, dit Charles-Henri, c’est ce qui va suivre. Mitterrand voudrait protéger Gorbatchev et ça se comprend. En fait ils sont très emmerdés sur ce dossier.

– La grande frousse de la grande Allemagne.

– À juste titre, grogne sinistrement Jean-René.

– On dit aussi que l’URSS pourrait imploser.

– Je sais pas ce serait tellement.

– En tout cas, dit Zim, j’ai un morceau du Mur aujourd’hui dans mon salon, je trouve ça fantastique. »

Massif, leur tournant le dos, Léo me regarde avec une connivence brûlante.

« Attends, Taty, donne, dit mon père apercevant Alice qui claudique imprudemment en direction des fauteuils, une assiette en carton remplie de foie de volaille tremblante au bout d’une main, l’autre en appui sur sa canne. Je vais te porter ton plat.

– Ça va mon petit, ça va, te tracasse pas pour moi. »

Il lui saisit le coude, l’escorte à petits pas.

« Tu y crois, toi, ce que racontent les journaux ? me souffle Léo toujours immobile.

– À quel sujet, Léo ?

– Tu y crois ? » répète-t-il, un sarcasme un peu dément dans les yeux, la limace écrasée de sa bouche tachée de vin agitée sur le visage cendreux. « On y est allés en Union soviétique, après guerre, avec Alice tu sais. Plusieurs fois. On a visité Moscou. On a visité Leningrad. Et les usines, on a vu tourner les usines. On a parlé avec les gens. Tout n’était pas rose hein, il y avait des problèmes. Où est-ce qu’il n’y a pas de problèmes ? Mais ce qu’on raconte aujourd’hui. Les camps les goulags la police politique ? Pourquoi on n’a rien vu ? Faut pas exagérer, tout de même ! Alice écrivait dans la presse. Je suis pas non plus stupide. On avait une éducation. J’y crois pas. Tu veux que je te dise ? J’y crois pas. Ou alors il y a des choses qu’on nous cache. C’est fort possible. La presse, tu sais. Moi je dis toujours, “À qui ça profite ?” Tchernobyl. Comment tu sais que c’est pas les Américains qui ont fait le coup ? Pas dans la presse en tout cas que tu vas lire ça. Je veux dire quand tu écoutes ce qu’on raconte. Non ? On prend les gens pour des imbéciles. Faut rester vigilant, Frank. Faut rester vigilant ! » achève-t-il en me donnant une claque sur l’épaule.

Puis il recule, satisfait, me lance un clin d’œil gras avant de s’éloigner vers mon père.

Une main m’agrippe le bras : Zimmermann.

« Comment vas-tu ? » dit-il avec un sourire qui me ramène quinze années en arrière. Il y a le léger empâtement de ses joues roses, l’accroche-cœur, sur son front, moins long, plus ordonné qu’autrefois, l’intelligence, la candeur cérébrale de ses yeux bleus brillant maintenant derrière de petites lunettes rondes cerclées de fer. Mais ce sont là les seules minimes différences. « J’ai des nouvelles par tes parents de temps à autre. Ça va ?

– Et toi ?

– Un peu secoué tout de même. Je sais que toi. Je sais pas, tu le voyais pas souvent. C’est pas un reproche, pas du tout, chacun se…

– Je me suis tenu loin de tout le monde. Pas seulement de lui.

– Tellement compliqué. Il t’aimait bien, il parlait souvent de toi.

– J’ai vu que tu avais sorti un livre, non, récemment ? dis-je mi par politesse, mi poussé par un élan de sympathie auquel je ne m’attendais pas.

– Ah ! Tu as vu ? Pas grand-chose. Bouquin d’économie, un vieux truc de fac. Marrant que ça te soit passé entre les mains. Je lui en avais apporté une copie. Il doit traîner dans la bibliothèque, maintenant », fait Zimmermann, un coup de menton vers le bureau de Grand-Père, d’où à cet instant précis sort la jeune femme qui s’est trompée d’enterrement.

« Il faut que je te présente », dit Patrick tandis qu’elle s’approche – mince, ronde, dans un tailleur noir, les cheveux sombres et bouclés, aux reflets roux, relevés sur ce visage de renard pâle entrevu tout à l’heure au cimetière et dont je ne parviens ni à deviner l’âge ni à décider s’il est beau ou non. « Paulina Wallich, présente Zim.

– Paula », rectifie-t-elle aussitôt. Sa voix est un peu rauque, la main qu’elle me tend longue et fine, ornée d’ongles faits et de bagues en argent, et dans son regard faussement assuré brillent des clartés vertes aux reflets jaunes. « Vous êtes Frank, non ? Je vous ai aperçu tout à l’heure, je pensais que c’était vous. Mes condoléances. Vraiment. C’était quelqu’un de formidable.

– Vous le connaissiez ? » dis-je, tout en me demandant, pour la seconde fois depuis le cimetière, ce qui m’empêche de trouver pleinement à mon goût le charme animal de cette fille un peu plus âgée que moi.

« Non. Pas du tout. C’est assez déroutant, d’ailleurs. Il faut dire que Patrick parle si bien de vous tous. Et Jean-René ! J’ai failli fondre en larmes. »

Le ton qu’elle emploie. Voilà quoi. Voilà ce qui la gâche à mes yeux.

« Toutes les familles ashkénazes sont des survivantes, est en train de dire Zimmermann. Il a raison Jean-René. Les détails peuvent varier mais c’est le même héritage. Le père de Paulina est Alexandre Wallich, ajoute-t-il.

– Je t’en prie, dit-elle brusquement.

– Quoi ?

– Ça va, ne commence pas s’il te plaît. »

Silence.

« Tu bois quelque chose ?

– Un fond de verre, je veux bien. »

Tandis qu’il s’éloigne vers les bouteilles, et disparaît derrière Kruger et Nénette en grande conversation :

« Excusez-moi, dit Paula Wallich, mais si je le laisse faire. Parfois, je me dis qu’il est plus amoureux de mon père que de moi. »

Je hoche. Qui est son père, ce qui vient de se produire, aucune idée. Mais n’est-ce pas mon sort sitôt que Zimmermann entre en scène ? J’ai quinze ans dans le salon de Grand-Père et je prétends que je sais ce qu’on raconte. Dans quelques secondes, si ça se trouve, elle va me parler d’Anne Sinclair.

« Je vivais à Londres avec un Hongrois exilé quand on s’est rencontrés, poursuit-elle. Quelqu’un qui avait deux fois mon âge, un marchand d’art ancien, enfin, whatever. Je ne vais pas vous donner les détails. En tout cas aujourd’hui encore, Patrick est convaincu de m’avoir enlevée aux griffes d’un antisémite.

– Ah, dis-je, toujours sans comprendre.

– Oui. Tout ça parce que Erwin était duc. Et polonais. Enfin, d’origine. C’est sa grande obsession à Patrick. Mais à part ça il est adorable, hein. Et il est vraiment touché, il adorait votre grand-père. Il l’admirait.

– Tout le monde l’aimait.

– Il venait souvent le voir. C’était de plus en plus difficile mais il arrivait à le faire sortir un petit peu. On l’a même amené au défilé du Bicentenaire, l’été dernier, figurez-vous.

– Papy est allé voir les Tambours du Bronx ? dis-je incrédule.

– Et les Chinois de Tiananmen ! Parfaitement. Il avait des places VIP, Patrick, il est assez pote avec Lang. Cinq rangs derrière Thatcher. Il avait négocié avec l’aide à domicile, ils sont venus le prendre ici, ils l’ont porté dans l’escalier cinq étages à l’aller et au retour. Il ne vous a rien dit ? Merci », dit-elle, pour Patrick, de retour un verre de vin à la main. « Je racontais à Frank l’expédition au Bicentenaire.

– Ha ! sourit-il. Tu parles d’une histoire. Tu y étais ? Sacré truc non ? Papy, j’ai dû le ramener au bout d’une heure, mais ça valait vraiment le coup. Et tu sais pas qui j’ai fini par lui faire croiser là-bas ? Tu te souviens comme il en pinçait pour Sinclair ? C’était sa mascotte à la télé, ajoute-t-il en guise d’explication pour Paula Wallich. Elle y était, alors j’ai pas résisté. T’aurais vu sa tête ! Il m’en parlait encore à l’hôpital il y a pas un mois. “Je te dois mon dernier contact charnel avec une femme, mon petit vieux”, il m’a dit. “Et quelle femme !” Ça m’émeut de penser que je lui ai quand même donné ça. Sa dernière sortie, mine de rien. Et tu sais, si diminué qu’il soit, il avait tout à fait pigé l’enjeu du machin.

– Frank, dit mon père qui choisit cet instant pour nous rejoindre, Alice à son bras, j’en étais à chercher quelque chose à répondre. On va ramener Alice, nous, elle est fatiguée. On te dépose ou bien tu restes ?

– Je prendrai le métro, ne t’inquiète pas.

– Tu ne fais pas comme d’habitude mon petit chéri, s’il te plaît, dit ma mère. Tu donnes des nouvelles.

– Oui, oui.

– Je vais chercher ton manteau, Alice », dit mon père qui s’éloigne vers l’entrée.

Zim, pendant ce temps :

« Les Gardes rouges, Jessye Norman chantant La Marseillaise, en fait c’est lui qui m’a fait le commentaire après coup. “C’est le nouveau cosmopolitisme”, il m’a dit. “Les droits de l’homme d’ici jusqu’à la place Rouge. Jusqu’à Pékin.” Pas mal, non ? Pour un type de quatre-vingt-dix ans. Il ne pouvait peut-être plus marcher mais question matière grise…

– J’espère, intervient Alice, que vous n’êtes pas en train de parler de cet horrible truc pour le 14 Juillet sur les Champs-Élysées.

– Pardon ?

– D’une vulgarité. Ça n’avait même pas de sens.

– Pour vous peut-être, dit Patrick. Mais…

– Exactement, oui, s’approche Léo. Pour elle.

– Eh bien, mais des milliers de gens à gauche…

– À gauche ?

– Laisse, Léo.

– Non mais pourquoi ? Il y a un moment quand même. Qu’est-ce que vous savez de la gauche ? Le Parti socialiste, pour vous, c’est la gauche ?

– Écoutez…

– La personne à qui vous parlez, mon cher garçon, le coupe Léo, est Alice Brutman. Déportée à Buchenwald pour son appartenance au Parti communiste et médaillée de la Résistance, si ça vous dit quelque chose. Elle a peut-être droit à son opinion, je crois, non ?

– Léo, dit faiblement Alice.

– Et je vais vous dire autre chose. On avait un camarade de cellule à Pelleport. Tu te souviens de Jeannot, Alice ?

– Si je me souviens de Jeannot…

– En 56 quand les Russes sont entrés en Hongrie. Eh bien notre ami Jeannot, mon cher garçon, il s’est pendu à cause de cette tragédie. Pendu. On avait parlé trois jours avec lui après l’entrée de l’Armée rouge à Budapest, on lui avait expliqué les raisons, on avait remis les choses dans le contexte. Et il avait compris. Seulement voilà il était déchiré. Alors, qu’est-ce qu’il a fait ? Est-ce qu’il a rendu sa carte ? Non. Il a accroché une corde à une poutre et il a balancé la chaise, voilà ce qu’il a fait.

– J’ai ton manteau, Alice, glisse gentiment mon père de retour dans la pièce tandis que tout le monde fixe sur Léo un regard hébété.

– Allons-y, dit tante Alice. Allons-y Léo s’il te plaît. Je ne sais pas pourquoi il faut toujours que tu…

– C’était ça la gauche, mon cher garçon, conclut Léo, qui s’apprêtait à la suivre et vient de se raviser une seconde. Les gens mouraient pour leurs convictions, voilà ce que j’essaie de dire. Aujourd’hui, vous dansez dans les rues déguisés en falbalas et vous militez pour les homosexuels ? Eh bien je vous dis bonsoir. »

Ils sortent.

« Dis donc », rigole Paula Wallich.

Et Zim, simultanément :

« Qui c’est, au juste ?

– Léo ? C’est le mari de ma grand-tante. Alice était la sœur cadette de ma grand-mère. Après sa mort, ils ont pratiquement élevé mon père, au début. »

Et pour la première fois j’ai le sentiment de prendre la mesure de ce que cela peut signifier.

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Manières de vivre

 

L’incident avait rompu la glace et l’on s’est tous mis à blaguer sur le sinistre des Brutman – les bien nommés, a dit Zimmermann en insistant sur la première syllabe et cela m’a bien amusé. Je ne suis pas contre l’ironie d’une manière générale dès qu’il s’agit de la famille, moins encore quand l’ironiste se pare pour moi des plus hautes vertus parisiennes.

Nous avons salué les derniers membres de la tribu qui ne se décidaient pas à partir – Nénette et Marianne restaient pour tout nettoyer, Jean-René fouillait la bibliothèque à la recherche d’un bouquin dédicacé de Breton –, nous avons descendu à pied les cinq étages nous séparant de la porte cochère dont pour la dernière fois sans doute nous avons passé le seuil. « Fais-nous signe, a dit Zimmermann. Ça me fera plaisir. » Cela sur le bitume, dans la nuit précoce et froide, le bristol au bout des doigts, souriant. Paulina à son bras me regardait avec chaleur. Et je crois qu’une bouffée de fierté puérile m’a saisi quand j’ai pris le petit rectangle blanc – Patrick Zimmermann, Institut de Statistique de l’Université Paris VI, tél., fax, etc.

Il traîne sur la planche aux tréteaux qui me sert de bureau, près de la machine à écrire où je frappe les articles avec lesquels je paye à peu près le loyer de ce deux pièces – mon cinquième logement depuis que je me suis séparé de Julia et suis venu vivre à Paris.

Quarante mètres carrés environ au premier étage d’un immeuble calme du douzième arrondissement. Murs blancs aux longues fenêtres avec vue sur le cerisier en fleur planté dans la cour jardinée. Moquette grise et futon. La salle de bains est équipée d’une baignoire et la cuisine « américaine », selon le mot de la propriétaire pour désigner les plaques chauffantes encastrées sur la table de travail près du Frigidaire. Mes employeurs ? La presse professionnelle, comme on dit. Cela va du Mensuel de l’artisan à L’Usine nouvelle et surtout au Bulletin de l’entrepreneur indépendant. Les sujets sur lesquels j’écris sont aussi variés que mon incompétence est constante, ce dont personne n’a l’air de se soucier au sein de ces rédactions où l’on persiste à me confier des articles sur le crédit aux entreprises de moins de cinquante salariés et sur les tendances du design dans la fabrication des armoires en menuiserie artisanale. Mes heures de liberté, comme l’essentiel de ce que je gagne, je les consacre à dévaliser les librairies et, dans les plus grands moments de liberté encore, à taper comme un sourd sur le clavier de la machine la dernière version en date d’un roman consacré à Julia.

Quant à l’aspect sentimental des choses : la « Maryse » de ma vie, comme je l’appelle, se nomme aujourd’hui Muriel Le Gall et exerce la profession de dentiste au sein d’un cabinet collectif du douzième arrondissement. Nous nous sommes rencontrés peu de temps après mon arrivée dans la capitale, au sortir d’un restaurant, et l’aspect sentimental de notre histoire n’a pas survécu aux premières semaines – si, du moins, il a jamais existé. Une chose fonctionnait entre nous plutôt bien, c’était le sexe, et pour le reste, nous nous sommes vite tapé sur les nerfs. Muriel écumait les boîtes de nuit sitôt que ses études lui en laissaient le loisir et me traitait d’asocial quand je refusais de l’accompagner, c’est-à-dire très souvent. Que je la juge futile et frivole a suffi pour qu’elle s’obstine à l’être plus encore et, de mon côté, je m’asphyxiais d’indignation chaque fois qu’elle prononçait le mot « snobisme » pour qualifier mon attitude. Après une séparation sans heurt, vécue je crois de part et d’autre avec soulagement, et après quelque temps d’une jachère nécessaire histoire de liquider le trop-plein de ressentiment, nous avons établi un pacte de non-liaison plus ou moins régulière, si je puis dire – des soirées sans lendemain ni questions, où chacun sait exactement ce qu’il vient donner et prendre.

Rien de catastrophique donc, à proprement parler, dans ce tableau de mon existence à presque trente ans, mais pas tout à fait non plus le programme prévu du temps de mon riche avenir, quand tout le monde chez nous envisageait pour moi Sciences-Po.

 

Voici la lettre que m’a écrite mon père à l’occasion de mon dix-neuvième anniversaire, seize mois après ma rencontre avec Julia, un an après que j’ai tout bazardé pour aller vivre avec elle aussi loin que possible de mes parents comme de son mari – c’est-à-dire, vu nos moyens, dans une ancienne ferme isolée en bordure de la nationale des environs de Dole.

 

Mon Frankie,

Cela fera vingt ans moins un, tout à l’heure, que tu es né. Maman

voulait t’appeler ce soir pour te souhaiter bonne fête. Mais elle y a renoncé parce qu’elle n’ose plus rien te dire du tout. Quant à moi, je t’écris parce que j’aimerais savoir où j’ai échoué dans mon éducation. D’où ça te vient cette espèce de noirceur, cette colère contre tout ? Est-ce que nous n’avons pas toujours cherché ce qu’il y avait de mieux pour toi, avec ta mère ? On t’a toujours fait confiance, on t’a toujours laissé libre. Et pour quel résultat ? Tu n’appelles pas. On ne peut rien te dire. Tu prends tout mal. Et les rares fois où tu consens à venir nous voir tu es si sombre que maman n’en dort plus de la semaine. Parfois je me dis que j’aurais dû être plus ferme avec toi et parfois au contraire que j’ai été trop strict. Et puis enfin on passe des heures à réfléchir et puis on n’arrive jamais à rien de toute façon. Tchekhov a écrit, je crois que c’est dans Vania, qu’il est affreux de connaître les secrets d’une personne que l’on aime et de ne pas pouvoir l’aider. Moi, je découvre qu’il y a pire encore, et c’est de ne rien connaître du tout de son fils, ne pas le comprendre, se sentir complètement impuissant devant le gâchis qui s’annonce. Qu’est-ce que tu vas faire de ta vie, Frank ? Qu’est-ce que tu feras si les choses ne durent pas entre Julia et toi ? Quand je repense à ce qu’on disait rue des

belles feuilles ! Que tu étais doué pour les études, et je te signale que tout le monde a toujours dit ça d’ailleurs, les professeurs dès le CM1 disaient ça. Aujourd’hui tu es majeur, c’est entendu, tu fais ce que tu veux et je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Mais je persiste à croire que ça se passerait différemment entre nous et dans ta vie si tu n’avais pas rencontré cette femme. Est-ce qu’elle en a conscience, au moins ? Est-ce qu’elle se rend compte de la personne avec qui elle est ? Est-ce qu’elle te conseille, ou bien est-ce qu’elle te laisse faire à ta guise ? Ça me ferait plaisir que tu y réfléchisses un peu, au moins que tu me répondes, que tu me dises ce que tu penses, qu’on renoue le contact. C’est important, le dialogue, tu sais.

Ton Papa qui t’aime.

PS : Si tu le fais, si tu me réponds je veux dire, poste-le au

théâtre, je ne veux pas que maman sache que je t’écris.

 

Et je l’ai fait, j’ai fini par lui répondre :

 

Papa c’est si à côté de la plaque tout ce que tu racontes, je sais

même pas quoi dire.

Tu prétends que tu as toujours voulu ce qu’il y avait de mieux

pour moi, mais mieux selon qui ? Qu’est-ce qui te permet de croire que je gâche quoi que ce soit ? Si j’ai tant de « potentialités » comme vous dites tous, j’ai peut-être le droit de décider de ce que j’en fais tu ne crois pas ? Dans ta lettre, ce n’est pas ton inquiétude à mon sujet que je lis mais ton obéissance. Ta peur du qu’en-dira-t-on. On dirait que le ciel va te tomber sur la tête parce que ton fils ne suit pas la voie tracée par les membres de la tribu : Ce que je suis selon ce que tu penses qu’on en pense rue des belles feuilles. Mais t’es-tu déjà demandé où cela te situait ? Qu’est-ce qu’ils font de toi, à ton avis, ces critères d’excellence que tu prônes par ventriloquie ? Après tout c’est bien pour instaurer une distance avec eux que tu es parti t’installer en province. Et maintenant tu voudrais que je répare ce que tu considères peut-être comme une erreur de ta part. Mais le

monde a changé. On n’a plus forcément besoin d’une carrière, aujourd’hui, pour se dire qu’on réussit dans la vie. « Réussir » ça passe par le fait d’être authentique et vrai et en accord avec soi-même, et c’est ça que j’essaie de vivre avec Julia, grâce à Julia, et je pense que cela répond à ta crainte de savoir si elle se rend compte ou non de « la personne que je suis », comme tu dis. Simplement, cette personne n’est pas tout à fait celle que toi, maman, Grand-Père, les profs de CM1 et je ne sais qui d’autre encore vous imaginiez quand j’avais huit ans et continuez de vous imaginer aujourd’hui, apparemment. Cette personne est un individu. Libre. Doué de désirs autonomes et, comme tu l’admets, majeur. C’est tout. Il n’y a pas de quoi en faire un drame. Je te laisse réfléchir à tout ça et je t’embrasse,

Frank.

 

Faut-il préciser que cette protestation d’authenticité était aussi sincère qu’éloignée de la vie que je menais alors ?

Je revois très bien l’instant où je l’ai écrite – c’était un après-midi gris, vers quatre heures, j’étais assis à la table de la cuisine entre le poêle à charbon éteint et la fenêtre qui donnait sur le chemin de flaques boueuses partant de chez nous jusqu’à la nationale, et j’étais là parce que j’étais au chômage.

Ou, plus exactement, entre deux de ces jobs précaires que j’enchaînais sans y réfléchir, au hasard des possibilités que me fournissaient les deux agences de travail intérimaire et l’ANPE de Dole où je m’étais inscrit sitôt que nous avions emménagé parce que je tenais à payer ma quote-part du ménage. OS sur des chantiers de construction – ma petite taille mon allure frêle et le vertige me cantonnant au sol à ramasser les tubes d’acier nécessaires aux échafaudages. OS dans une chaîne d’usine horlogère – la méticulosité qui n’était pas mon fort m’obligeant à choisir entre perdre le rythme et rater une pièce sur trois. Magasinier au Prisunic de Dole. Aide-soignant au CHU de Besançon, agent vacataire à la Sécurité sociale d’Auxange et, plus classiquement, plongeur dans une pizzeria. Entre ces boulots, dont aucun n’excédait trois mois, je m’occupais des tâches domestiques et tenais compagnie à Pierrot, le fils de Julia, huit ans, qui m’avait adopté sans trop de mal et que j’aidais dans ses devoirs quand je ne jouais pas avec lui au ballon dans la cour derrière la maison. Puis, entre quinze et dix-sept heures selon son emploi du temps, la R5 de Julia de retour du collège technique brinquebalait entre les flaques jusque sous la fenêtre, devant laquelle elle la garait avant de franchir la porte une cigarette à la main, les bras chargés des copies qu’elle passerait une partie de la nuit à corriger, tout en fumant d’autres cigarettes et en ingurgitant du café au litre.

La raison pour laquelle nous ne faisions plus beaucoup l’amour, depuis que nous avions toute latitude pour le faire, était l’étau d’une cervicalgie chronique qui l’emprisonnait depuis la base du crâne jusqu’à l’épaule, parfois jusqu’à la main droite où le sang cessait alors d’affluer, et contre laquelle ni les médecins, ayant diagnostiqué une forme légère d’arthrose « possiblement » aggravée par le stress, ni l’acupuncture, ni les massages que je lui prodiguais – en lieu et place des cunnilingus d’autrefois – ne s’étaient révélés le moins du monde efficaces.

Une autre cause à l’absence de sexe était bien sûr ce stress lui-même. L’Éducation nationale, ses classes surchargées, ses programmes schématiques, l’indifférence de l’administration scolaire, le sentiment général, en bref, que l’enseignement se changeait d’année en année en abattage industriel – tout cela, ce diagnostic justifié ou non auquel elle se livrait, contribuait à la déprimer, sans parler de collègues qui, disait-elle, se « blindaient » pour survivre, ceux qui ne songeaient qu’à leur statut, leurs vacances, leur mutation et se foutaient pas mal de gamins destinés à finir au mieux en BTS Technique et pour qui le français ou « les humanités » n’était de toute façon qu’une matière superflue. Elle, elle refusait ce constat – et cela ne faisait qu’empirer les choses. Moins admissibles étaient ses conditions de travail, plus stricte la discipline qu’elle s’imposait pour y résister. Elle souffrait physiquement de se coucher à plus de minuit après avoir corrigé des copies sur chacune desquelles elle passait près de une heure – inutile selon moi, c’était l’une de nos querelles récurrentes –, comme elle souffrait de se lever avant l’aube pour préparer non moins obsessionnellement ses cours, mais elle s’obligeait à le faire et cela par devoir, disait-elle, par fidélité envers des élèves comme elle issus des basses classes et dont elle se sentait solidaire. La nuque coincée, le bras droit violacé, la main crispée sur le stylo avec lequel elle relisait chaque devoir quatre fois tout en délibérant sur la note à poser : « Je mets un trimestre à établir des rapports de confiance avec eux. Ce n’est pas pour les trahir au milieu du gué. Les parents de ces gamins sont ouvriers ou agriculteurs ou petits commerçants. Le temps qu’ils passent avec moi est sans doute le dernier de leur existence, Frank, où ils ont l’occasion de réfléchir sur des questions essentielles, m’expliquait-elle. Comment il faut vivre. Ce que c’est que l’amour. Plus jamais après ça dans leur vie d’adulte ils n’auront le loisir – ni le temps – de s’interroger de cette façon, ni de chercher les réponses dans les grands textes. Ils seront occupés à survivre. Alors si j’arrive à en aider ne serait-ce qu’un pendant que c’est possible, c’est déjà ça. Ça me fait mon année. » De temps à autre, comme pour me prouver qu’ils n’étaient pas le fruit de son imagination ou de son idéalisme, l’un de ces miraculés faisait le trajet jusque chez nous pour un café, et pour remercier Julia du soutien qu’elle lui avait apporté, et des horizons culturels insoupçonnés qu’elle lui avait découverts.

Fort bien, fort bien. Mais où était l’euphorie transgressive, dans tout ça ? Où, les orgasmes telluriques des premiers temps, quand nous étions deux pierres de silex et que le feu qui en jaillissait n’éclairait pas spécialement ce que nous avions de plus civique ?

Deux semaines après la fin du stage organisé par mon père, comme si le scandale n’avait pas suffi, j’avais passé chez elle un week-end. En l’absence de son mari et de son fils bien sûr, mais au vu des voisins – lesquels n’avaient pas manqué de noter l’arrivée le samedi après-midi, et le départ le lendemain vers deux heures, d’un tout jeune homme aux allures d’éphèbe chez une femme mariée dont, de plus, les minijupes et l’humeur rebelle alimentaient depuis longtemps les ragots. Sans doute n’avaient-ils pas été indifférents non plus à nos cris de jouissance. Il n’en avait pas fallu tellement plus, après cela, pour que le kinésithérapeute comprenne ce qui se tramait ni pour qu’il téléphone à la mère de Julia et le lui raconte, déclenchant la crise qui allait en quelques mois les conduire au divorce. Julia enseignait trois jours de suite à Pontarlier, cette année-là, si bien qu’elle parvint sans trop attirer l’attention à faire, après les cours, le trajet la séparant de l’un des petits hôtels discrets où nous prîmes l’habitude de nous retrouver par la suite. Et où il ne fut jamais question de corriger des copies, je vous le garantis ! Jamais question d’élèves en difficulté !

Pour m’empêcher de la revoir, de leur côté, mes parents m’avaient sevré d’argent de poche et interdit le téléphone, et je considérais n’avoir d’autre choix que de payer le ticket de l’autocar – et parfois la chambre, quand je voulais frimer – avec les billets de cent ou deux cents francs que mon père retirait chaque semaine de la banque et que je lui volais dans son portefeuille – lequel gonflait avec confiance, le soir, la poche intérieure de sa veste accrochée à la patère de l’entrée. Et patère, quel mot, dans ce contexte, n’est-ce pas Sigmund ?

C’est d’ailleurs cela, l’argent, qui en plus d’une bonne dose d’orgueil a joué le rôle clé dans ma décision de claquer la porte sitôt que la loi me l’a permis. Enfin ! Échapper au monde petit-bourgeois de la famille, vivre une vie d’homme, ainsi que l’âge et l’expérience de Julia me le laissaient croire.

Et elle, à quoi échappait-elle ? Au cauchemar blanc d’une vie conjugale en zone pavillonnaire à Chamblay, tout d’abord, une maison à étage et jardin bordée par le vide et les obligations professionnelles, achetée par son mari en 1972, deux ans après leur mariage, et d’où ils n’avaient plus bougé. À ce mari lui-même, ensuite, grand type costaud à la barbe fournie, adepte des médecines douces et de la musique rock, qui s’appelait Jean-Michel Chassez et, invariablement durant leurs neuf années de mariage, sitôt fermé son cabinet de kinésithérapie, avait enfourché sa Yamaha 500 pour rejoindre trois soirs par semaine les clubs d’aïkido et de kendo dont il était membre assidu et, chaque vendredi sur les coups de dix-neuf heures, le Strike, bar alternatif servant de rond-point aux motards des environs. Julia pendant ce temps s’occupait de leur fils, corrigeait – déjà – des copies ou préparait ses cours du lendemain, relisait ses auteurs de prédilection – en plus de Tchekhov, Musset et André Breton comme je l’ai déjà signalé – et cultivait, avec une certaine jouissance tragique, un regret inconsolable pour tout ce à quoi elle avait renoncé.

Continuer : partie 3 sur 10