Une matière inflammable
Une matière inflammable
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
Variation sur le « reflux » de Mai 68, selon le terme donné par la presse de l’époque à la désillusion qui a suivi les fameux événements. Elle était en Sorbonne ce printemps-là – unité statistique dans le contingent inédit d’enfants d’ouvriers accédant aux études supérieures –, et elle avait pris part aux manifestations mais non avec les stars, les Cohn-Bendit, les Geismar croisés de loin et qu’elle n’avait osé approcher, non. Elle leur avait préféré ceux que l’on appela les « Katangais » – des sortes de blousons noirs mi-voyous mi-étudiants qui s’étaient glissés dans les amphis et les manifs sans autre idéologie qu’une anarchie vague. C’est l’un d’eux qui l’avait emmenée voir le Living Theatre, la troupe communautaire d’origine américaine mais cosmopolite devenue en quelques années un symbole de la contre-culture et qui, de passage à Vincennes, répétait alors Paradise Now, le spectacle néo-hippie destiné à faire scandale au Festival d’Avignon l’été suivant. Se mêler à la troupe, participer aux improvisations n’avait pas été difficile, la pratique était assez courante en ce temps-là et surtout dans cette troupe. Elle s’était sentie « horriblement flattée » quand Julian Beck et Judith Malina, les deux fondateurs du Living, l’avaient complimentée sur l’« intensité sauvage » de son jeu et de ses improvisations et lui avaient suggéré d’intégrer la troupe pour de bon et de les suivre. À onze années de distance encore, je comprenais ce qu’ils avaient voulu dire. Car Julia se mouvait dans la vie avec une sorte de tension méticuleuse, il y avait du danger dans sa manière d’être constamment sous contrôle, mesurant chaque geste et jusqu’à l’intensité de sa voix. Une femme à fleur d’explosion, voilà ce qu’elle donnait le sentiment d’être. Et aussi une femme qui à l’ultime seconde étouffait la mèche – comme elle avait choisi en fin de compte, huit mois seulement après être montée dans le train de retour et avoir quitté Paris, de s’étouffer dans ce mariage, plutôt que de suivre le Living Theatre en Avignon puis à New York où elle ne mit jamais les pieds.
Son père ouvrier fils de réfugiés espagnols mort d’un cancer lorsqu’elle avait six ans. Une mère qui habitait la cité ouvrière, aimait le tango, Dario Moreno, et les bonnes manières, et ne comprenait guère que sa fille cherchât l’émancipation là où elle-même s’était débrouillée avec les codes sociaux en vigueur.
Facile aujourd’hui de se dire qu’au fond nous ne cherchions pas du tout la même chose, elle et moi. Qu’en dépit de ce qui pouvait nous rapprocher (deux sales gosses, un goût pour la révolte lorsqu’elle est bien mise en scène, nous ne nous étions pas rencontrés tout à fait par hasard pendant un stage de théâtre), en dépit de cela, Julia tentait de rendre vivable une défaite assumée tandis que je me débattais dans un tissu de contradictions opaques.
Facile, oui, sauf qu’à l’époque ça ne nous apparaissait pas du tout comme ça, c’était même plutôt l’inverse. « J’ai tout de suite su qu’avec toi ce serait différent, me disait-elle. Ce n’est pas seulement que tu es plus jeune et moins macho. C’est que je peux être libre, avec toi. Je peux respirer. » Jamais elle n’avait connu d’homme dont elle se sentît à ce point proche me jurait-elle et, pour ma part, jamais je n’avais imaginé rencontrer un jour quelqu’un qui me ressemble autant.
Nous nous répétions ça en boucle, contaminés par l’extase, et il fallait ces brefs instants qui surgissent toujours dans les couples, ces à peine-secondes où les amants se surprennent à découvrir chez l’autre l’ombre portée d’une existence autonome, pour entrevoir que ce n’était pas aussi simple et que, à l’évidence de ce qui nous unissait, s’ajoutait peut-être l’évidence de ce qui pourrait un jour nous séparer.
« Tu ne sais pas ce que ça veut dire, Frank », me dit-elle ainsi, c’était vers la fin de la première période, nous étions nus sous les draps d’un de ces hôtels de campagne dont la fréquentation commençait à tuer le charme adultère, avec leurs inévitables bergers de pastorale en papier peint, leurs non moins inévitables dessus-de-lit à fleurs, et les matelas trop mous qui le lendemain laissaient à Julia des nœuds dans le dos et des torticolis. Allongée, un bras coincé sous la tête, entre deux bouffées dont la fumée se perdait au plafond, elle jouait rêveusement du bout de sa cigarette dans le cendrier de verre de la table de nuit posé sur son ventre, qui se soulevait au rythme de sa respiration. « La culture, toi tu as grandi dedans, reprit-elle. Tu ne sais pas ce que c’est que d’entrer dans une librairie avec l’impression que tout le monde te regarde parce que tu n’as rien à y faire. Ne pas oser toucher les livres. Et si par miracle tu les touches, si tu trouves la force d’en acheter un et que tu rentres avec, ta mère va te regarder comme si tu faisais le trottoir. Pour moi lire, c’était comme fumer dans la rue ou mettre une minijupe. »
L’histoire qu’elle m’avait racontée était la suivante. À la Noël 1963, alors âgée de quinze ans, Julia avait convaincu les parents de l’une de ses amies, propriétaires d’un petit restaurant dans le centre, de l’embaucher en extra pour le soir du réveillon, et, avec l’argent gagné, elle s’était offert son premier « beau livre », un ouvrage sur le théâtre balinais avec des textes de Georges Bataille et d’Antonin Artaud et des photos de Cartier-Bresson. Rentrée le livre sous le bras elle avait enfermé le paquet sans l’ouvrir dans un tiroir de sa chambre pour ne plus l’en sortir de la semaine. Le soir, elle s’endormait avec l’excitation de le savoir là, enveloppé dans son papier, et chaque minute des huit journées suivantes elle n’avait cessé de songer au plaisir que ce serait de défaire le paquet pour soulever avec lenteur la couverture cartonnée, la page de garde épaisse au papier glacé, aux odeurs d’encre, et plonger dans la contemplation de ces images incroyables – masques et danses violentes mais raffinées, aux couleurs aveuglantes. Mais, bien qu’il y eût plus que du réconfort à se dire que de tels objets d’art et de telles cérémonies existaient quelque part pour de bon, bien qu’elle y vît la confirmation de quelque chose comme son identité secrète, un truc qu’elle avait toujours su et qui en un sens l’attendait, la semaine écoulée, le soir du neuvième jour, lorsque n’y tenant plus elle avait ouvert le livre, son excitation était tombée aussitôt.
Au bout de quelques jours, elle n’avait plus éprouvé à la vue du bouquin qu’un dégoût impatient, presque haineux. « Le premier livre payé avec mon argent mais c’était comme si je l’avais volé, me dit-elle. Ce n’est pas seulement que j’aurais dû donner ce fric à ma mère, même si elle en avait sacrément besoin à l’époque, parce qu’avec ma grand-mère qui était venue vivre chez nous après son veuvage on était tout de même trois à vivre sur son salaire. Mais ce n’était pas juste ça. C’est que ces photos ne changeaient rien. Tu comprends ce que je veux dire ? Le livre ne changeait rien. Je ne sais pas si j’y avais pensé avec trop de désir avant de l’ouvrir ou si c’était le fait de l’avoir entre les mains mais. Des photos mortes. Des pages mortes, contaminées par l’ennui. La magie du livre a disparu sitôt que je l’ai acheté, ça n’avait plus aucun intérêt. »
Huit jours de torture avant de pousser la porte du bouquiniste rue d’Arbois, revendre l’ouvrage quatre-vingts pour cent de son prix d’achat, et, plutôt que d’offrir le solde à sa mère, comme elle en avait eu l’intention, en consacrer la moitié à s’acheter une jupe courte un peu cheap, en solde, qui ne lui plaisait pas vraiment, et au vu de laquelle, pour ne rien arranger, sa mère avait poussé les hauts cris.
Plus tard à Paris pendant ses études quelque chose de similaire s’était produit cette fois avec un blouson de cuir aperçu dans une vitrine boulevard Raspail, elle avait mis deux bons mois avant de se l’offrir, l’avait enfermé dans un placard sans oser le mettre puis, en fin de compte, l’avait revendu. Et ainsi, sur le même mode, s’expliquait-elle la suite, le retour chez sa mère, le mariage et le reste.
« Ce n’est pas de la honte. Pas tout à fait ou pas seulement. C’est plutôt le sentiment de trahir.
– Trahir quoi ? » ai-je demandé. C’est là qu’elle a pris le temps d’allumer sa cigarette. Puis sans me regarder elle a dit : « Tu ne sais pas ce que ça veut dire, Frank. Tu n’as aucune idée de ce que ça veut dire. Toi la culture, tu as grandi dedans. » Et ce ne sont pas tant ces trois phrases qui m’ont blessé que la manière dont elle les a prononcées, avec une colère basse plombée par une tristesse infinie où affleurait le mépris.
Pourquoi étais-je si sensible à ce genre de discours ? La vraie vie, voilà ce que je cherchais. La vie sérieuse, difficile, où l’on en bave et où des expressions comme être à la hauteur vous viennent naturellement en tête ! À elle l’héroïsme quotidien du lycée – mais à moi, sitôt que nous avons vécu ensemble, celui de l’ANPE et des boulots sans suite ! Et aux orties, les valeurs bourgeoises ! Aux orties mes privilèges d’intellectuel en herbe ou ce que j’estimais tel. Moyennant quoi, l’isolement est vite devenu la condition de notre vie commune, je crois que nous l’avons compris sans avoir besoin de le dire. À l’évidence, Julia n’allait pas m’emmener aux soirées qu’organisaient chaque fin de trimestre des collègues dont les élèves étaient à peine plus jeunes que moi, d’ailleurs elle avait toujours eu ces fêtes en horreur, et, de mon côté, à l’exception de ma famille je n’avais guère que mon ami Yanis dans la vie, et avec lui aussi j’avais rompu, après une réflexion de sa part quand je lui avais annoncé, non sans fierté, ma décision de laisser tomber les études pour vivre avec une « vraie » femme. « Je croyais que tu voulais partir d’ici, Frank, m’avait-il répondu, pas t’y enterrer. Qu’est-ce que tu vas faire ? » Cela m’avait profondément choqué, sur l’instant, et je l’avais planté là.
Quant à ce que je faisais – pour répondre à sa question :
Les week-ends où Pierrot dormait chez son père nous poussions jusqu’à Dole, Julia et moi, en amoureux, pour un cinéma, un dîner dans une crêperie du centre, ou bien encore pour une soirée chez l’un ou l’autre du petit groupe de ses amis qui tous avaient la particularité de vivre un peu comme nous, en marge, affichant un mode de vie défiant comme on disait les schémas traditionnels. Je me souviens de Jean-Michel et Vincent, par exemple, un couple d’homosexuels que Julia connaissait d’un précédent stage de théâtre, qui sillonnaient la région en caravane jusque dans l’arrière-pays du Territoire de Belfort où ils proposaient aux paysans des spectacles de marionnettes adaptés de Shakespeare ou Molière, ce qui ne manquait pas d’un certain panache en cette fin des années soixante-dix où les préjugés étaient encore tenaces, et dans des zones rurales quadrillées par des casernes de légionnaires. Il y avait également Zohra, qui militait au planning familial où Julia l’avait rencontrée deux ans auparavant lors des permanences bénévoles qu’elle assurait entre ses cours, et qui, à quarante ou cinquante ans, après avoir rompu elle aussi avec sa famille – des paysans de l’Atlas assez chatouilleux sur la religion –, vivait désormais à la colle avec un garçon de moitié son âge. Yves Alarco, un grand type baraqué avec huit ans de prison derrière lui pour braquage, s’occupait de réinsertion, dirigeait Au-delà des murs, un petit magazine sur la vie carcérale qu’il imprimait lui-même. Il y avait encore Mireille, une prof d’histoire et l’une des rares parmi ses collègues avec qui Julia sympathisait, Gérard, un ancien de Lip vivotant d’on ne savait quoi, Lucile, photographe pour L’Est républicain… Avec quelques autres, que j’oublie, on se retrouvait autour d’une raclette et de bouteilles de vin d’Arbois pour discuter jusqu’à fort tard sur fond de Leonard Cohen ou d’Hubert-Félix Thiéfaine, des théories de Lacan – que je n’avais pas lu, pas plus que je n’avais lu Konrad Lorenz, ou le psychiatre R. D. Laing qui fournissaient eux aussi matière à discussion. Julia, elle, en tenait pour les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes et L’Amour et l’Occident de Denis de Rougemont, livres qu’elle redécouvrait comme elle redécouvrait tant de choses, disait-elle avec un sourire en me prenant la main.
Quand nous avons cessé de faire l’amour ? Allez savoir si nous nous en sommes tout de suite rendu compte. C’est venu peu à peu, comme un lent état de fait à mesure que ce que nous prenions pour une vie alternative se révélait n’en être pas vraiment une, ou bien alors c’était nous qui n’avions pas la force pour la maintenir face, comme on dit, aux assauts du quotidien, face, surtout, à ce que nous étions – et devant quoi, non, il n’y a jamais d’alternative.
Une fois par mois, on sacrifiait au rituel du week-end chez la mère de Julia pour qu’elle pût voir son petit-fils. Annie Ferres. Une grande femme forte convenable et distinguée selon l’acception de ces mots chez quelqu’un qui avait eu vingt ans en 1945, s’était retrouvée veuve à vingt-neuf, et dont l’existence, depuis, se résumait à une lutte solitaire pour ce qu’elle appelait la dignité.
Elle s’était « élevée dans la vie » du rang de simple ouvrière à celui de chef d’équipe, de celui de chef d’équipe à chef d’atelier puis contremaître et responsable des formations, et cela à coups d’heures sup et de sacrifices personnels sans jamais rien demander à personne. Bas et jupes sous le genou, thé, sac à fermoir et gâteaux secs, le théâtre à Paris deux fois l’an avec le comité d’entreprise et puis les après-midi dansants du Lion’s Club dans les salons de l’hôtel des Salines.
Elle habitait deux pièces-cuisine à l’étage d’une maison de brique de la cité ouvrière, quartier où se logeaient la plupart des employés de chez Gürtner, l’usine de pièces détachées qui faisait vivre la moitié de la ville – quartier aussi où, par parenthèse, jamais je n’avais mis les pieds depuis que mes parents étaient venus vivre ici. Pas plus que je ne leur rendis visite durant ces week-ends chez elle bien que notre maison se situât dans les hauteurs boisées et résidentielles qui surplombaient le centre-ville et que j’apercevais depuis la fenêtre d’Annie Ferres. Vitres grises et dentelle de Tulle. Tableau de scène de chasse au-dessus du garde-manger. Nous dormions au rez-de-chaussée, dans la pièce aménagée en chambre à l’adolescence de Julia.
Annie n’avait pas eu besoin de manifester quoi que ce soit de ses sentiments à mon égard, découvrant lors de notre première visite – organisée non sans tractations tendues au téléphone – mes longs cheveux bouclés, mes yeux délicats, cette minceur androgyne qui faisait que l’on m’appelait madame une fois sur deux quand j’allais chercher le pain. Une apparence au-delà de ses pires cauchemars. Par principe plus que par conviction lors du divorce de sa fille elle avait pris fait et cause pour son gendre, et maintenant elle savait pourquoi. Mais elle était restée parfaitement aimable, j’avais fait de même, seul l’excès de nos politesses respectives avait indiqué la violence du malaise. Au fond je la comprenais bien mieux que je ne comprenais sa fille. Au repas, elle et Julia avaient surtout parlé de Pierrot, puis Annie avait évoqué l’usine, les problèmes d’emploi dans la région, sa voisine qui avait un œdème, une autre qui avait perdu son chien. Elle avait vu Oncle Vania mis en scène par mon père. Avait trouvé cela « intéressant » sauf qu’on ne savait jamais bien quand il convenait de rire ou de pleurer, un peu trop comme dans la vie et ça empêchait de se détendre. Elle aimait bien les vrais drames – Crime et Châtiment, Les Hauts de Hurlevent « de Robert Hossein », qu’elle avait vu à Paris avec le CE, ou bien carrément des comédies genre Labiche, et – avait-elle poursuivi devant la pauvreté de mes commentaires – est-ce que je comptais moi aussi devenir acteur plus tard comme mon père ?
« Il verra bien, maman, était intervenue Julia depuis la cuisine où elle faisait la vaisselle sans rien perdre de ce qui se passait au salon, laisse-le tranquille. – Mais je crois qu’il est assez grand pour répondre lui-même, non, ma petite fille ? Je peux encore faire la conversation chez moi, je pense. » J’avais fini par dire je ne sais quoi, que j’envisageais d’écrire, erreur supplémentaire à en juger par le blanc qui s’ensuivit.
La télévision, ce deux ex machina des week-ends en famille quand chacun juge plus sûr de n’avoir rien à dire, servait depuis d’exutoire à la désolation de ces dimanches après-midi ponctués du bruit du ballon de Pierrot qui rebondissait contre le mur, dans la cour grise, tandis que nous prenions le thé devant Jacques Martin avant que j’aille le retrouver.
« Est-ce qu’il te comble en tant que femme, au moins, Julia ? » Nous avions déjà nos habitudes, je montais l’escalier conduisant de notre chambre au salon où toutes deux achevaient de dresser la table quand la voix d’Annie a traversé la cloison. J’ai ouvert la porte avant que Julia réponde. Il y a eu un bref silence puis Annie a dit, « Vous tombez bien Frank on allait se mettre à table », et Julia a crié à Pierrot de monter et de se laver les mains.
Non, Annie, non. Je ne comble pas votre fille. La vérité est que nous n’avons pas baisé depuis un petit paquet de temps, voyez-vous. En dépit de nos soirées romantiques. Malgré nos échanges profonds. Oh, comme j’ai haï ces week-ends ! Surtout je crois parce qu’ils révélaient ce qu’il y avait de réel entre Julia et moi, c’est-à-dire ce qu’il n’y avait pas ou plus et qu’Annie, avec cet œil d’aigle qu’ont les gens conventionnels pour les choses inévitables, avait tout de suite pigé. « Vous n’êtes pas vraiment d’ici, Frank, n’est-ce pas ? » m’a-t-elle dit, sur un ton anodin, comme elle disait tout, un jour où, Julia et Pierrot au marché, nous étions seuls dans la salle à manger où je l’aidais à mettre le couvert. Je me souviens d’avoir donné tant de sens différents à cette phrase que je n’ai pas été foutu de répondre. La vérité ? Ce n’était pas juste la maison de mes parents que je guettais à la fenêtre d’Annie Ferres tout en me lavant les mains, non – c’était celle de Carole – Carole Pyanet. Karine avait disparu, dissoute dans les brouillards de David Hamilton, mais Carole, non. Une fille saine, énergique, dotée d’une sensualité aventureuse. Qui me demandait de lui tirer les cheveux lorsque je la prenais par-derrière dans sa chambre. Ses cris se perdaient de l’autre côté de la fenêtre, entre les branches des arbres verdoyants, dans la rue calme et discrète. Puis, nue sur le lit, les yeux brillants, en appui sur les coudes : « Tu caches bien ton jeu, petit salaud hein. On te donnerait le bon Dieu sans confession. » J’étais aussi surpris qu’elle à vrai dire. « Ça te gêne ? – Au contraire. » Elle avait pour projet de me « voir avec une autre », comme elle disait, on passait en revue ses copines à la recherche d’une candidate quand j’ai rompu parce que – parce que quoi, déjà ? Ah oui : à cause du manque de conversation. Pardon ! Par-don ! Tu devrais voir un psychiatre, en fait de conversation ! Elle devait être en train de finir son droit, maintenant. Assas, deux encablures de Sciences-Po. Aurais-je suivi la voie normale – aurais-je daigné emprunter ce chemin tracé par le clan pour le fils prodigue… Non je n’étais pas vraiment d’ici, non. Un seul coup d’œil sur les horribles ronds de serviette à la table d’Annie Ferres suffisait à m’en convaincre. Mais je n’allais pas laisser des préjugés me frapper avec une atroce évidence pour l’unique raison que je franchissais le seuil d’un appartement de pauvres n’est-ce pas ? Pas moi !
Et ainsi, plutôt que de faire la seule chose qu’il eût fallu faire et qui était d’emmener Julia au lit, je me focalisais sur moi – sur ce que j’aurais dû éprouver ou pas, sur ma morale, mes désirs coupables, et sur ma sacro-sainte authenticité. Et nous ne couchions plus ensemble.
« Tu es sûr de ne pas regretter ton choix, Frank ? – Mon choix ? – Je pourrais comprendre, tu sais. En un sens tu n’as aucune jeunesse avec moi. Ce mode de vie que je t’impose. Je comprendrais tout à fait si tu voulais… – Si je voulais quoi ? Partir ? – Disons t’éloigner un petit peu. J’aimerais juste que tu me le dises, si c’est le cas. » Les discussions de ce genre, de plus en plus fréquentes, étaient sa façon de gérer la situation plutôt que de sauter dans les draps et de m’inviter à la rejoindre, et elles finissaient toujours de la même manière : je lui disais que je l’aimais – j’étais bien trop conscient de l’importance de ce qui se jouait entre nous pour songer à partir. Je qualifiais d’immature l’idée de rompre qui m’avait une fois ou deux traversé l’esprit – et j’étais parfaitement sincère. Quant à ce que voulait vraiment Julia – ce qu’elle pensait de nous et de ce que nous étions en train de devenir –, je ne crois pas que la question m’ait seulement effleuré avant ce fameux désastre chez Papy qui devait précipiter la fin.
Il avait été conçu, ce voyage à Paris, comme le point d’orgue d’une vaste opération destinée à nous rapprocher. Il s’agissait de me réconcilier avec ma famille. Julia avait de la sympathie pour mon père, elle respectait son travail. La situation entre lui et moi depuis le début la mettait mal à l’aise, d’autant qu’elle s’en estimait en partie responsable. Je m’étais laissé convaincre – elle était l’aînée, après tout – et j’avais organisé un déjeuner en terrain neutre – la brasserie de l’hôtel des Salines, en l’occurrence –, déjeuner au cours duquel la maestria diplomatique de Julia, et le goût du théâtre qu’elle partageait avec mon père, avaient fait des miracles. Même mon agressivité elle l’avait désamorcée. Trois jours plus tard, nous avions reçu de mon paternel une lettre disant combien lui et ma mère – qui ne s’était cependant pas sentie la force d’ajouter un mot – étaient « heureux que nous nous parlions à nouveau ». Ils nous souhaitaient à tous deux le meilleur, espéraient bientôt nous revoir. L’étape suivante, la rue des belles feuilles, m’était apparue d’autant plus naturelle que Julia manifestait depuis longtemps vis-à-vis de Papy une curiosité bienveillante en raison, notamment, de tout ce que je lui en disais.
Étais-je entièrement sincère en planifiant ce voyage ? M’imaginais-je sans me l’avouer quitter Julia d’ici quelque temps pour « monter à Paris » et renouer avec les études ? Si j’avais utilisé Julia pour rompre avec ma famille, est-ce que je l’utilisais à présent pour reprendre les choses là où je les avais suspendues ? Encore aujourd’hui je l’ignore. Mais je sais ceci : Pierrot passait les vacances de février chez son père. Cela nous laissait huit jours de pleine liberté dans la capitale où Julia n’avait plus remis les pieds depuis 68. Nous emportions avec nous la pétition qu’elle voulait lancer dans Libération au sujet de notre ami Yves Alarco, à qui la police cherchait régulièrement noise du fait de ses activités en faveur des droits des prisonniers, et comme nous l’avions écrite ensemble, cela me donnait une raison supplémentaire d’appeler Grand-Père – pour lui montrer mon premier article publié ! Il y avait donc bien quelque part en moi une ambition qui ne s’avouait pas – et bien sûr c’était là le problème, le fait que je refusais de l’admettre.
C’est de toi qu’il a abusé, Frank. Somme toute un incident mineur quand on y réfléchit. Mais le ton avec lequel je me suis entendu le défendre, je veux dire Grand-Père. Alors qu’elle ne l’attaquait pas. Je me sentais humilié mais comment savoir si je l’étais par ce qu’elle disait de lui ou par ce qu’elle disait de moi.
Humilié par mon reflet dans la vitre de ce wagon de métro, plus sûrement – cette transparente silhouette d’éphèbe solennel et bégayant qui cherchait à jouer l’homme. Oui – la veule niaiserie de ma révolte : voilà ce qui m’a crevé les yeux à chaque détail. Et contre quoi, en plus ? Chaque phrase que je prononçais plus puérile et stupide que la précédente et la conscience de cette puérilité stupide me poussant à prononcer la suivante. Même s’il a fait ce que tu dis, Julia. Une phrase un geste. Déplacés à la rigueur je veux bien mais. Chaque marque de sérieux comme une moquerie supplémentaire. Qui d’autre qu’un petit con tel que celui me fixant dans la vitre de ce métro pouvait dire ce que je disais comme je le disais ? Avec cette morgue de bas étage parfaitement immature. Changeant moi-même en problème ce que Julia aurait sans doute évacué d’un éclat de rire si je l’avais laissée faire. Et le pire, c’est que j’aurais ri avec elle.
Mais l’indulgence flattée avec laquelle elle considérait toute l’histoire – sa légèreté : voilà ce qui m’a empêché de prendre les choses légèrement. Car si elle avait raison, si j’étais moi autant qu’elle la victime d’un abus, ainsi qu’elle le prétendait, alors rire n’était rien d’autre qu’une façon de se soumettre – une allégeance à la tyrannique domination d’un parent prédateur. D’un autre côté, si ce qui s’était produit était aussi anodin, pourquoi le défendre ? Pourquoi nier le geste de Grand-Père avec l’énergie que j’aurais employée à me défendre moi ?
Victime/Abus/Prédateur/Coupable. Julia ne m’avait pas raconté l’anecdote depuis un quart d’heure que tous ces mots me trottaient déjà dans la tête.
« Julia, écoute. » C’était une heure environ après cette dispute dans le métro – à laquelle avait succédé un silence total. « Julia ? »
Nous étions de retour à l’hôtel. Elle s’était jetée sur le lit et regardait la télévision.
« Parlons-en si tu veux, ai-je dit. Je sais que j’ai mal réagi. »
Silence.
« Écoute. Voilà. Je vais tirer ça au clair, je vais m’expliquer avec lui. »
Silence.
Je lançai la main vers le téléphone quand elle a tourné la tête. « Je sors, a-t-elle lâché, son regard me traversait de part en part. Je vais prendre l’air. J’en ai marre de t’écouter ratiociner. »
Plus tard, après qu’elle m’eut rejoint dans le lit sans un mot, étendus l’un et l’autre dans le noir depuis plusieurs minutes, sa voix dans l’obscurité comme une lame : « Pourquoi je me suis attachée à toi comme ça Frank ? Tu es un gosse. Tu ne sais même pas qui tu es. »
Les choses ont-elles changé aujourd’hui ? Est-ce que je me connais mieux dix ans plus tard ?
Je joue près de huit semaines avec l’idée de composer le numéro de Zimmermann – cette autre façon de renouer – tout en me demandant pourquoi le faire, moi qui limite au strict nécessaire les contacts avec ma famille, cette matière inflammable, mais aussi pourquoi ne pas l’appeler si l’envie me travaille à ce point – et à quoi riment ces tergiversations devant cette carte de visite qu’il serait si simple de jeter à la poubelle ? Et c’est lorsque je m’apprête à le faire que retentit le téléphone.
« Frank ? C’est Paula, précise-t-elle inutilement. Paulina Wallich, la compagne de Patrick. J’ai vu votre nom dans L’Usine nouvelle, ils m’ont donné ce numéro. Je ne vous dérange pas ?
– L’Usine nouvelle ? » Pas précisément la façon dont je tiens à me faire connaître, ce prolétariat journalistique.
« Le dentiste avait du retard, j’étais à court de féminins. C’est bien vous, ce n’est pas un homonyme ?
– Non, dis-je, c’est moi.
– Patrick se demandait ce que vous faisiez ce soir. On a un chinois qui est assez bon vers Belleville si ça vous dit de vous joindre à nous. »
Moins d’une demi-heure après avoir raccroché, je franchis le seuil de la grande salle sombre et bondée du Pacifique où tous deux sont attablés sous l’aquarium aux lueurs verdâtres.
« On ne t’a pas fait traverser tout Paris j’espère », dit Zimmermann se levant pour m’accueillir. Moins solennel qu’à l’enterrement il porte une simple paire de jeans et une chemise écossaise aux tons rouges. Une doudoune beige pend au dossier de sa chaise. « Par ce froid !
– Je n’habite pas loin.
– On vient là quoi ? Une fois par semaine ? Simple, pas cher. Et très bon tu vas voir. Le meilleur du quartier. »
En jeans elle aussi, et vêtue d’un gros pull incolore d’où dépasse le col blanc d’un chemisier, Paula Wallich a les cheveux retenus en arrière par un élastique. Sans apprêt ni maquillage, elle paraît plus menue et fragile qu’à l’enterrement, plus jeune aussi – en fait, elle n’est sans doute guère plus âgée que moi. Son front est large, son nez fin et recourbé en bec d’aigle, un petit menton ferme soutient ses lèvres charnues, et dans ses yeux en amande brille une flamme aux reflets verts.
Le temps de me défaire, je me laisse tomber sur l’assise plastifiée de la chaise devant eux.
« Qu’est-ce que tu bois, demande Zim, un peu de vin ?
– Une bière, plutôt, dis-je les yeux sur la salle. Alors c’est ça, votre cantine ?
– C’était ! répond Paula avec une grimace. On n’a plus le temps de rien en ce moment. C’est notre première soirée calme en deux mois.
– Du coup j’en ai profité. J’ai dit, “Tiens, si on appelait Frank ?” C’est bien que tu sois libre. Parce qu’on est toujours là, “on s’appelle” puis en fait…
– Qu’est-ce que tu fais de si prenant ?
– La révolution à l’Est, dit Paula, sarcastique. Voilà ce qu’il fait.
– Ne l’écoute pas ! Si tu commences à écouter Paula ! J’ai intégré deux clubs de réflexion sur les perspectives économiques en Europe, et voilà. C’est tout.
– C’est tout, oui, réplique-t-elle, avec un sourire forcé qui cherche à me prendre à témoin. Plus tes cours, plus le travail administratif à la fac, plus l’UNEF-ID. Plus les réunions au PS. Plus la cérémonie des 7 d’Or l’autre jour, plus les dîners en ville…
– Comme si ça te dérangeait, les dîners en ville, dit-il, les yeux sur la carte, ce qui provoque un silence. On va commander, Frank, et puis je te raconte. Prends le canard Sichuan, tu vas voir. »
C’est moins un malaise qu’une tension que je sens persister entre eux durant les longues minutes que nous passons dans la contemplation du menu.
Le malaise, en fait, est plutôt pour moi – tandis que je me demande si c’est bien pour le plaisir des retrouvailles qu’il m’a fait venir jusqu’ici, s’il n’a pas voulu échapper à leur première soirée libre, justement, s’ils n’étaient pas déjà en train de s’engueuler quand l’idée leur est venue.
« Tu fais toujours du nunchaku ? » me questionne-t-il, absurdement, une fois expédiée la commande, ajoutant avec un petit rire ridicule : « C’était un grand spécialiste des arts martiaux autrefois.
– J’essayais surtout de t’imiter, si je me souviens bien, dis-je, aussi légèrement que possible, avant d’ajouter en me tournant vers elle : Zim était mon modèle quand j’avais quatorze ans. Ceinture noire en karaté. Flanqué d’une grande blonde très sophistiquée. Comment s’appelait-elle ? Françoise, c’est ça ? Et mon grand-père le considérait comme son égal. Tout ça m’impressionnait beaucoup.
– Ceinture noire ? dit Paula, en lui pinçant les hanches à travers le coton de sa chemise. J’ai un peu de mal à l’imaginer ceinture noire. Regardez ça !
– Je ne sais pas s’il me considérait comme son égal, dit Zim tout en l’ignorant. Mais ce qui est sûr, c’est que c’est toi qui reprends le flambeau aujourd’hui, Frank. Paula m’a montré ton article tout à l’heure. Dans la presse économique, en plus, exactement comme lui ! »
J’observe, derrière ses lunettes rondes, l’affection naïve avec laquelle il vient de faire l’éloge de ce travail que je trouve, pour ma part, affreusement humiliant.
« C’est juste une façon de gagner ma vie, tu sais, dis-je.
– Oh mais bien sûr. Naturellement. »
Je ne suis plus si certain que ce soit une bonne idée, ce repas, en fin de compte. Je ne sais trop ce qui se passerait si je lui balançais mon face-à-face à Lariboisière avec le cadavre de « Papy », comme il dit – si je lui expliquais tout ce que je pense aujourd’hui de cet autofolklore familial qui est le nôtre et auquel, pour des raisons qui m’échappent, il a tellement l’air de tenir, lui qui pourtant n’est pas vraiment du clan. À quoi jouent-ils, tous deux, au juste ?
Quels que soient leurs motifs, cependant, ce sont mes ambivalences depuis ce coup de fil qui me désespèrent. Après m’être rué dans la rue pour les rejoindre, guetter le moment où je vais partir d’ici ? Trente ans, et toujours si peu serein sur tout ça, toujours les sentiments mêlés que j’avais à dix-huit – toujours si peu au clair sur ce que c’est qu’être un homme.
Mais, parce que j’ai tout de même passé l’âge de me lever de table à l’instant où les plats sont en train d’arriver – et parce que, s’il faut tout dire, les yeux la bouche les seins de Paula que je devine sous son pull ne sont pas sans exercer une certaine attraction –, je reste gentiment assis, je fais bonne figure, et, sur le même ton que précédemment :
« Qu’est devenue Françoise, à propos ? » dis-je, les yeux sur les morceaux de canard que je pose dans mon assiette.
Il paraît sincèrement surpris.
« Françoise ? Houlà !…
– Elle était quoi, étudiante en philo, non ? Ma mère ne la supportait pas du tout mais moi je la trouvais très sophistiquée.
– Oui. Ha ! Sophistiquée. Eh bien elle a fait deux tentatives de suicide il y a une huitaine d’années. Après son séjour à Marmottan. Elle a échappé au sida mais pas à l’hépatite B. J’ai eu de ses nouvelles la dernière fois il y a quoi, quatre ans ? Trois. C’était juste avant le krach boursier. Elle m’a appelé, elle vivait dans les Pyrénées je crois. Un petit patelin. Faisait un peu d’élevage. Puis elle a sa pension d’invalidité. Sophistiquée ! poursuit-il après un silence. Tu parles. Tu sais que c’était une prolo ? Chapelle d’Élocques, en fait de sophistication. C’est le plus vieux quartier ouvrier de Lille. Tu peux pas faire mieux. Petites maisons grises, W-C collectifs, pas de salle d’eau. Son père était OS là-bas. Dans le textile. Ça t’étonne, hein ?
– Oui, plutôt.
– C’est moi qui l’ai “sophistiquée”, si j’ose dire. On s’est connus dans les manifs, elle était rien. Rien. Je l’ai inscrite en philo. Je l’ai inscrite en socio. Ce qui prouve quand même, entre parenthèses, une certaine liberté d’esprit de ma part si je me replace dans le contexte.
– Comment ça, quel contexte ?
– L’OCI. Le contexte de l’Organisation communiste internationale. Les trotskistes. Les lambertistes. J’étais entré là dès 66 moi.
– J’ignorais. Je savais que tu militais quelque part mais…
– Je connais bien Lambert. Très bien. Pierre Lambert. Le grand patron. Mon mentor en politique. Encore aujourd’hui je le vois. Je l’aime bien. Un Juif russe. Un petit bonhomme avec une grosse tête et de grosses lunettes. Et puis des airs mystérieux. Il écoute surtout. Roule sa cigarette entre ses doigts et puis il écoute. Il dit “L’homme qui sait, c’est l’homme qui se tait”, il dit. Une figure de légende hein pour moi. Il n’a jamais clairement affirmé qu’il avait connu Trotski mais il vient de ce monde-là. Ça se sent. Je lui étais très dévoué, dans le temps. C’est le premier auprès de qui je me sois ce qui s’appelle engagé, tu sais, le premier.
– Si vous le lancez là-dessus, Frank, dit Paula, on en a pour la soirée, je vous préviens.
– On ne comprend rien à la vie politique de ce pays si on ne sait pas ce que c’est que l’OCI. J’en parle parce qu’il m’a pris à part, à l’époque où Françoise est venue vivre avec moi. Je veux dire Lambert. »
Zim saisit son panier de riz gluant, y plonge goulûment ses baguettes.
« Les uns sur les autres on savait tout hein, c’était très. Je sais pas. Grégaire, comme fonctionnement. On passait nos week-ends ensemble, on… Donc quand c’est devenu officiel avec Françoise il m’a pris à part il me dit, heu, “Maais je vais te dire” – il parle comme ça tu sais il a des dents qu’il ne fait pas réparer, je crois qu’il pense que ça ajoute à son folklore ou je sais pas. À son accent Arletty. Je l’entends encore. “Maais on fait pas la raaéévolution avec les gens de la baaase, c’est des caaoonneries, ça”, il me dit. Tu te rends compte ?
– Non.
– Ça voulait dire, “Qu’est-ce tu fous avec une fille d’ouvrier ?” Dingue, hein ?
– Tu as de la sauce sur le menton, Patrick, remarque Paula.
– Pardon. »
À pleine main il saisit la serviette en papier posée sur ses genoux, s’essuie, la repose sur la table où elle fait comme un gros champignon tout maculé.
« L’humanité, pour nous, elle était dans la crise, entreprend-il d’expliquer. C’est ça qu’il faut voir. Le monde s’en sortirait pas sans une direction révolutionnaire. Il y avait urgence. C’était vital. Tout le reste, le privé, l’intime, tout ça c’était subordonné à la Cause. Ton salaire, même. Je donnais dix pour cent de mon salaire. Les héritages si j’héritais. On donnait tout au Parti. Alors ajoute à ça l’infiltration, la mise en fraction comme on appelait ça. Facs, journaux, syndicats. Partis politiques. Milieux professionnels. Pour préparer la grève générale on infiltrait des instances de pouvoir. Donc moi, avec ma petite prol si tu veux j’infiltrais pas grand-chose quoi. Mais je me suis pas démonté. Ça prouve une certaine indépendance, je crois, de ma part. C’est ce que je voulais dire. Lambert ou pas Lambert elle est venue vivre chez moi, Françoise. Derrière le Luxembourg. Tu y es jamais venu ?
– Non.
– Un petit deux pièces. Pas mal. Un peu étroit pour deux mais. Et je l’ai vraiment aidée. Je lui ai conseillé la fac, je lui ai fait lire plein de trucs. Trotski, bien sûr, les textes sur le programme de transition. L’Anti-Dühring même, je crois bien, la pauvre. Tu parles. Elle a dû se dire que c’était le prix à payer pour échapper à son milieu. Mais en tout cas j’ai pas laissé Lambert prendre le pas là-dessus. C’est ce que je veux dire. J’en suis assez fier, rétrospectivement. Vu le contexte. »
Il pose le panier de riz, verse aux deux tiers le contenu de sa Tsingtao dans le verre filiforme.
« Moi les toxicos. Par goût personnel, déjà, j’y connaissais rien. J’ai dû fumer un demi-joint dans ma vie ça m’a rendu malade une semaine. Et puis c’était encore un truc… Ça ne se faisait pas du tout à l’OCI mais pas du tout ! On était des révolutionnaires, nous. On peut dire ce qu’on veut mais on avait un cadre, une discipline. Il n’y avait pas de place pour ce genre de plaisir narcissique. Donc elle a dû se cacher, je sais pas. Je sais pas comment elle a fait ! En tout cas j’ai rien vu venir. C’est pas ironique ? Tu vis des années avec quelqu’un, un beau jour tu te rends compte que t’échappe la part de sa vie la plus importante. La plus cruciale, pratiquement celle qui la définit. C’était beaucoup trop tard quand j’ai compris. Elle était déjà foutue. Elle était cinglée. Je m’en souviens très bien c’était chez Charles-Henri. Elle est allée se faire un fix dans les chiottes, Frank, tu te rends compte ? Un fix dans les chiottes ! La honte que j’ai eue ! Mais honte ! Des semaines, avant de remettre les pieds chez eux. Je me suis dit, ton grand-père ? Si c’était arrivé rue des belles feuilles, vieux jeu comme il était avec les femmes ? »
Il sourit.
« Enfin qu’est-ce tu veux. C’est Lambert qui avait raison. Finalement. Hein ? Le vieux Juif. Ah là là. C’était quelqu’un de très flippé, Françoise, très. Le passé l’angoissait – ses origines, elle détestait, voyait plus sa famille. Et puis l’avenir l’angoissait. Comme j’ai dit je l’avais inscrite à deux séminaires à la fac, mais en même temps. Elle c’était “Tout, tout de suite ou rien !” Alors tu sais, on va pas loin avec ça. Elle bossait pas vraiment. Elle voulait que je lui en dégote, du boulot. Je rentrais le soir je la trouvais prostrée dans la chambre, elle me reprochait sa vie. Elle me disait, “Avec les amis que tu as pour me trouver un job t’aurais qu’un mot à dire !” elle disait. “Petit-bourgeois de merde !” J’essayais de l’aider. Et plus j’essayais de l’aider, plus elle me reprochait de rien faire. Non, tu sais… Puis quoi, la fin du gauchisme. Pour tout le monde une sale période. Si tu avais pas des relais solides ou. Je sais pas. Une formation intellectuelle, une fibre éthique, un truc. Tu plongeais ! Presque tous ceux qui n’ont pas réussi à redescendre sur terre ont basculé, à cette époque. Françoise, là-dedans. Une variable statistique, quoi, personne pouvait rien pour elle. »
Il verse ce qu’il reste de bière dans le verre et le vide d’un trait.
« Même moi, j’étais très déprimé. Je n’aurais pas connu les bonnes personnes au bon moment ? Je sais pas. En termes de probabilités ? Je finissais abonné à Télérama et fonctionnaire à l’INSEE. Ou bien coincé à enseigner des algorithmes, achève-t-il avec un grand rire.
– Mais, je demande, ce n’est pas ce que tu fais ? Enseigner, je veux dire.
– Si. Bien sûr. Et j’adore ça ! Mais je ne pourrais pas m’en contenter.
– Oui, enfin, intervient Paula.
– Quoi donc ?
– Tu adores ça tant que tes étudiants comprennent ce que tu dis sans que tu aies à le leur expliquer. Patrick n’est pas le plus grand pédagogue que la Terre ait porté, ajoute-t-elle pour moi.
– Les élèves moyens ça m’emmerde, qu’est-ce tu veux. Bon. Je vais nuancer : j’aime bien les gens vifs. J’étais deuxième de promo à Sciences-Po. Je devrais me faire chier avec des laborieux ? Puis c’est une question générale, de toute façon. La fac, c’est l’excellence, l’excellence, c’est la sélection. Je suis très réac moi là-dessus, alors. Tu sais quand tu as eu Attali comme directeur de thèse.
– Attali, je répète. Jacques Attali ?
– À Dauphine, oui. Et ça rigolait pas. D’ailleurs c’est ce qui a tout changé, pour moi. Il m’a appelé, il m’a fait venir sur son programme de recherche, en 83. Sur les nouvelles technologies. Tu connais ses livres ?
– Non.
– La Figure de Frazer c’est un bon résumé. Commence par celui-là. Pas gros, brillant. Très éclairant sur la notion de crise. Surtout aujourd’hui vu depuis le krach. Alors pour Jacques c’est Frazer, moi c’est plutôt Mandelbrot mais.
– Pédagogue, sourit Paulina, je vous avais prévenu. »
Protestation de Patrick :
« Frank est pas stupide. » Puis, se tournant vers moi : « C’est pourquoi je voulais qu’on se voie, d’ailleurs. J’ai lu ton article. Pour revenir à ce qu’on se disait tout à l’heure. »
Le « on » le désigne surtout lui-même, mais je ne relève pas.
« L’économie on sent que c’est pas du tout ton truc hein, poursuit-il. Mais c’est ce qu’il y a de bien justement. C’est ce qu’il y a d’intéressant. Ça donne une fraîcheur. Et puis c’est bien torché, c’est pas mal. Tu t’expliques les choses à toi-même en les écrivant et tout le monde a l’impression de comprendre. Moi, c’est le contraire. Je suis trop, quand j’écris, trop cérébral. Mon petit bouquin, là ? Ça va que c’est un travail de fac mais. Tu sais. Tu parles pas à tout le monde aujourd’hui tu parles à personne, hein. »
Je ne vois pas où il veut en venir et ne dis rien. Depuis tout à l’heure je suis en retrait, replié sur moi-même, en protection contre le contentement de soi brutal qui émane de lui dès qu’il parle.
« C’est un problème de rigueur, je crois, est-il en train de dire. Les mots sont trop précis pour moi. Dire ce que je sais autrement que comme je le sais ça me donne l’impression de trahir ce que je sais. Il faudrait quelqu’un de moins pur.
– Patrick est en train de vous offrir un job, Frank, traduit Paula Wallich.
– Tu me proposes d’être ton nègre ? »
Moins pur. C’est donc là le but de ses salmigondis ? L’arrogance avec laquelle il racontait l’histoire de Françoise voici cinq minutes a complètement disparu. À la place, derrière ses lunettes, brille un regard clair et fragile, presque inquiet.
« J’ai un projet, je parle pas dans le vide. Ce serait un job de synthèse, si tu veux, dit-il encore. Et puis de mise en forme. Mais on travaillerait ensemble, hein, je te laisserais pas dans le noir. Puis ça te ferait un peu de sous. On se met d’accord sur une somme, je te paye en liquide. Ça t’intéresse ? Tu me dis. On se voit dans la semaine. »
La revoir – voilà ce qui m’intéresse. Revoir ces yeux d’eau trouble aux reflets jaunes, cette lèvre supérieure qui se retrousse en un demi-sourire un peu canaille lorsqu’elle s’oublie – lorsqu’elle échappe quelques secondes à l’espèce d’armure plutôt cheap qu’elle prend pour de la séduction. Rarement j’ai vu quelqu’un d’aussi occupé à paraître. Moi qui ai bouleversé ma vie pour être « authentique » cela devrait m’horripiler – et c’est ce qui se passe, d’autant qu’elle s’y prend plutôt mal – mais en même temps : de ce mélange d’artifice kitch et de sensualité animale émane un incompréhensible pouvoir suffisamment puissant, sur moi, à ce que je découvre, pour m’empêcher de penser à quoi que ce soit d’autre une fois de retour chez moi.
Ou presque. Car comment ne pas songer aussi à ce qui est tout de même mon premier engagement d’écrivain – et de la part de Patrick Zimmermann, encore, l’ami de la famille ! Un homme qui navigue dans les meilleurs cercles. Suis-je aussi insensible que je me fais fort de le croire aux noms qu’il a prononcés ? À cette atmosphère dans laquelle il se drape. Trotski. Jacques Attali. Grands Mots et Grandes Idées l’entourent – sans parler de l’aide qu’il pourrait éventuellement m’apporter une fois son projet mené à bien.
Train d’idées sagement arriviste, avec sa poussive machine aux essieux mal huilés. Qui de lui ou du souvenir que j’ai d’elle me fait prendre, en fin de compte, le chemin de leur appartement trois jours plus tard, pour accepter sa proposition.
Ils vivent non loin de chez moi, rue de la Plaine, dans un spacieux trois pièces aux baies vitrées donnant, huit étages plus bas, sur un jardin privatif bordé de tilleuls. « Excuse-moi je suis pas très frais, m’accueille Patrick sur le seuil. J’ai passé la nuit dans une thèse. » La petite entrée moquettée où je laisse mon blouson, l’agréable salon tapissé de livres et de disques : il me les fait à peine entrevoir avant de m’entraîner dans son bureau – couvert de moquette, lui aussi, meublé d’étagères métalliques encombrées de livres de revues et de papiers divers, et d’une table de travail où trône une console d’ordinateur couleur crème.
« Tu veux un café ? » m’offre-t-il, désignant le fauteuil d’osier sur lequel je prends place tandis qu’il s’assied au bureau.
De la Thermos posée sur la table, il verse un peu de breuvage noir dans une tasse. Puis il entreprend de m’expliquer à grands traits son projet, lequel n’a rien à voir avec Trotski mais avec Jeremy Bentham, le penseur des Lumières anglaises, fondateur de la doctrine économique utilitariste. Tout ce que je sais de Bentham se limite à ce qu’en a écrit Michel Foucault sur son fameux panoptique, la prison idéale qui ne fut jamais construite mais dont Bentham avait conçu les plans et que Foucault analyse dans Surveiller et punir. Je n’ai pas relu le texte depuis l’époque lointaine où Julia me l’a fait découvrir, mais, quand Patrick me demande si le sujet m’intéresse, et me propose cinq cents francs par séance à raison de deux séances par semaine jusqu’à la fin du printemps, soit près du double de ce que je paye chaque mois en loyer, mes dernières hésitations s’évaporent.
« Bon, conclut-il. Bien. Eh bien ça me fait plaisir. On dit quoi ? Jeudi ça te va pour commencer ? Quinze heures ?
– Okay.
– Parfait. Parfait parfait parfait. Au moins ça de réglé. » Il soupire, pose sur moi son sourire fraternel. « Ça me fait vraiment plaisir. J’aurais pu prendre n’importe qui, tu sais, dit-il encore.
– Ça, je m’en doute un peu, Patrick.
– Non non je veux dire. Je sais pas. Ça reste en famille. Je trouve ça bien. C’est bien. Papy serait content s’il pouvait nous voir », ajoute-t-il, croyant me plaire.
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Le calcul du plaisir et des peines
Résumé de l’exposé de Zimmermann lors de notre première réunion de travail.
« Tu sais ? Après 68 on a dit, “La crise, c’est la fin du système.” “Les forces productives de l’humanité ont cessé de croître, tout va s’écrouler.” C’était le grand truc pour Lambert. On vivait le début du programme de transition prédit par Léon Trotski. En 73 on a eu le choc pétrolier. Le chômage s’est mis à monter. Est-ce que c’était si mal vu ? Il est tombé, le système. Le libéralisme à la papa c’est fini. Et ce qui le remplace arrive maintenant, Frank. Maintenant. Thatcher et Reagan en ont posé les bases il y a dix ans mais ce n’est que depuis l’ouverture à l’Est qu’on en prend toute la mesure. Un seul système économique et financier pour toute la planète. Le crédit sera universel. C’est de la foi appliquée, ça, mon vieux. Le crédit, c’est religieux, une contraction du temps. Au prochain siècle, le futur se déversera dans le présent à une vitesse inégalée. Tu comprends ce que ça veut dire ? La production des richesses sera libérée des systèmes de production industrielle. Ce sera la fin du salariat ! Trotski parlait de révolution permanente ? Creative destruction est le terme employé par les économistes néolibéraux à Londres et aux États-Unis. Pour désigner la même chose ! Une manne dans laquelle tout le monde va pouvoir puiser. Argent privé, argent public ? Plus de différence ! Autoreproductible. Disponible pour tous. Le seul devoir des États sera d’en réguler le flux. Et ce sera le nerf de la paix, Frank, non de la guerre. Un changement sismique, tel qu’on n’en a jamais vu, à l’échelle mondiale. Déjà partout on voit émerger des puissances neuves ! »
Il parle ainsi durant des heures et, durant des heures, je l’écoute stylo en main. La façon dont il inscrit Bentham dans cette vision des choses ne m’est pas immédiatement claire. Bentham était avocat de formation. C’était un grand lecteur de Voltaire et Montesquieu. Il s’est très jeune révolté contre les vices de la Loi et les abus des tribunaux de Londres qu’il constatait tous les jours. Il s’est détourné des prétoires pour écrire des livres qui tous plaident en faveur d’une réforme du droit et des mœurs de son temps. Calcul hédoniste est le nom de la méthode qu’il avait mise au point pour déterminer « scientifiquement » la quantité de plaisirs et de peines par laquelle chacun s’efforçait de parvenir au bonheur dans une société donnée. La chose la plus morale, et donc, la plus utile, étant celle qui procure le plus de plaisir.