2023 - The Race : Pour rester en vie, une seule solution : devenir parano !

Étape 6

 

Informations sur l’étape

 

Départ

Centennial Land Run Monument – Oklahoma City

 

Arrivée

Old Town (San Felipe de Neri Church) – Albuquerque

 

Distance directe

876 km

 

Temps limite

72 h

 

Règle spéciale

Les rôles sont inversés : les candidats peuvent tuer les assassins et seront récompensés par des primes en fonction du classement de dangerosité. Les assassins ne peuvent tuer qu’en position de légitime défense.

 

Participants

258 candidats + 48 assassins

 

***

 

Dorothy et Paul passèrent leur meilleure nuit depuis le début de la compétition. La fatigue avait pris le dessus sur les interrogations et tous deux étaient tombés comme des masses. Ils n’eurent aucunement besoin d’AwakeAid pour booster leur récupération ou de somnifère pour les pousser dans les bras de Morphée. Ils ne se réveillèrent que dix heures plus tard quand une cloche tinta dans leur chambre. Un majordome se tenait sur le pas de la porte et les invita à le suivre. Une table était dressée dans le salon avec un petit déjeuner qui les fit saliver. Au programme : viennoiseries, céréales, brioche, confiture, café, jus d’orange et bien d’autres choses. Sur un guéridon était également posé un journal que Paul s’empressa de feuilleter, tandis que l’employé s’éclipsait.

— Encore mieux qu’à la maison, s’exclama-t-il en enfournant un pain au chocolat dans sa bouche.

— Tu n’as pas peur de te faire empoisonner ?

— Pourquoi feraient-ils ça maintenant ? Ça n’aurait aucun sens.

— Ce genre de personne n’a aucune logique.

— Je vais te répéter la même chose qu’hier : profite tant que cela est possible.

Dorothy, d’abord réticente, se servit en fin de compte un café dans lequel elle trempa un croissant. Paul continua de lire les informations du jour quand il tomba sur un article à propos de The Race. La presse encensait l’organisation pour le spectacle sublime qui avait déjà conduit à l’élimination de presque la moitié des candidats. On notait également la mort de deux assassins. Ceux-ci avaient été tués par des moines bouddhistes dont la cote avait considérablement grimpé.

— Eh beh, pas commodes les Shaolin ! Tu n’aurais peut-être pas dû te moquer d’eux.

— Comme toi avec Meemaw…

— Ouch, c’est un coup bas, ça.

Dorothy sourit à son mari et l’embrassa avant de se rendre dans la salle de bain.

 

Marco, le sbire de la veille, vint les chercher pour les conduire sur la ligne de départ. Personne ne sembla s’étonner de leur présence. Willis avait dit vrai. Le staff avait tenu secret leur repêchage miracle. Le présentateur du jour apparut sur l’estrade et prit la parole. Il commença par rappeler le nombre de morts depuis le début de la compétition, ce qui ne manqua pas d’exciter la foule de plus en plus enthousiaste au fil des manches.

— Mesdames, messieurs ! Un peu de calme, s’il vous plaît. Je sais ce que vous vous dites. Ce n’est pas suffisant. Comme je vous comprends. Ne vous inquiétez pas, il reste encore trois étapes et elles nous réservent de belles surprises. Alors, que le spectacle continue !

Alors qu’il s’apprêtait à annoncer la règle spéciale, l’écran géant derrière lui s’alluma. Il afficha un tableau des assassins, tous associés à une somme d’argent. Il haussa les sourcils et consulta sa tablette avec attention. Il constata qu’il y avait un changement de dernière minute concernant la nouvelle loi.

Dorothy et Paul s’étonnèrent de voir leur nom en tête de liste avec un montant bien plus important que les autres.

— Qu’est-ce que c’est encore que ça ? s’interrogea Dorothy. Ça ne me dit rien qui vaille.

— Tu crois que c’est de l’argent qu’on doit à Willis pour la fleur qu’il nous a faite ?

— Je ne sais pas, mais, quoi qu’il en soit, il ne nous a pas relâchés par bonté.

Le présentateur, après avoir examiné les nouvelles directives, reprit la parole.

— Voici la règle du jour : pour cette étape, les statuts s’inversent. Les meurtriers seront des candidats lambda, et les concurrents habituels devront les chasser et les éliminer !

À cette annonce, la foule exulta et scanda le nom de l’émission. Jamais dans l’histoire de The Race, un tel revirement de situation n’avait eu lieu. Cela voulait dire que quarante-huit tueurs – plus Dorothy et Paul – allaient se retrouver pris pour cibles par pas moins de deux cent cinquante-huit individus ravis d’échanger les rôles. Cela promettait de l’action.

— Et ce n’est pas tout ! La somme que vous voyez associée à chaque duo correspond à la récompense pour leur assassinat. Plus le binôme est estimé dangereux, plus la prime est importante. Logique !

Dorothy et Paul plongèrent encore plus dans le doute et l’incompréhension. Pourquoi et comment se retrouvaient-ils parmi les traqués du jour alors qu’ils étaient censés être de simples participants ? Et surtout, pourquoi étaient-ils en si haute position ? Paul s’approcha de la scène et interrogea le présentateur.

— Excusez-moi, il doit y avoir une erreur. Mon épouse et moi-même sommes candidats et non assassins. Et encore moins les plus dangereux de ce jeu.

— Il faut croire que c’est votre handicap pour le favoritisme dont vous avez bénéficié ! lui glissa l’animateur avec un clin d’œil.

Il reprit sa place au centre de l’attention et laissa le couple plus inquiet que jamais.

— Je savais bien que c’était trop beau, pesta Dorothy. Maintenant, je comprends pourquoi il nous a fait continuer la course.

— C’était pour mieux jouer avec nous, comme tu l’as suggéré hier.

— Je n’imaginais pas qu’il pouvait ressentir une telle haine à mon encontre.

— Tu ne lui as pas expliqué que tu n’y étais pour rien dans la mort de son frère ?

— Si, mais il n’a pas voulu me croire. Quand j’ai parlé de Melvin, il a pété les plombs.

Paul dévisagea sa femme.

— Melvin ? Tu l’appelles carrément par son prénom…

Une nouvelle annonce du présentateur, qui avait d’autres informations à fournir, interrompit la discussion du couple. Sur l’écran défilait la liste des assassins, dont chaque fiche était accompagnée d’une courte biographie, ainsi que de ses états d’arme. Cambriolages, viols, meurtres, trafics en tout genre, il y avait vraiment de tout. Dorothy put constater la véracité des renseignements quand vint le tour d’Oscar, Evan, Ethan et Meemaw. La présence de cette dernière étonna la foule et plus d’un concurrent, qui l’acclamèrent de plus belle lorsqu’ils lurent le long inventaire de ses méfaits.

Dorothy commença alors à s’agiter tandis que Paul se concentrait davantage sur les images. Il attendait impatiemment sa fiche, mais aussi, et surtout celle de sa femme. Son nom apparut suivi de la liste des missions qu’ils avaient effectuées à l’armée, mais légèrement remaniées. En effet, il était catalogué comme un criminel de guerre. Dorothy, voyant son tour arriver, lui tira le bras pour essayer de détourner son attention. Elle tremblait et peinait à trouver ses mots.

— Chéri ! paniqua-t-elle. Quoi que tu lises sur ce fichu écran, sache que je t’aime !

— C’est si grave que…

Paul ne put terminer sa phrase tant les informations abondèrent concernant celle qui possédait son cœur et qu’il pensait connaître. Comme elle lui avait dit, cela commençait avec des vols quand elle était adolescente, puis un premier meurtre à dix-huit ans – celui de l’épicier. S’ensuivit un nombre incalculable d’assassinats. Dégoûté, il détourna la tête, incapable de regarder le reste des méfaits. Il avait les larmes aux yeux alors que la honte se lisait sur le visage de Dorothy.

— J’ai naïvement pensé que tu étais une espèce d’espionne ou un truc du genre. En fait, tu étais juste une mercenaire, une tueuse à gages…

— Paul…

— Laisse-moi un peu de temps, s’il te plaît.

Le silence s’était installé dans le public tant la surprise était grande. Cette femme, d’apparence innocente, était en réalité la tristement célèbre Lady Spencer. Portée disparue depuis des années, elle fut le meilleur élément de la famille Maffalo. Des cris de stupéfaction retentirent lorsque l’image s’arrêta sur le nom et la photo d’une des victimes en plein écran : Melvin Willis !

Tous les regards se braquèrent sur Dorothy. Elle pouvait y lire de la haine, et aurait tout donné pour être ailleurs. L’étape s’annonçait très compliquée pour eux. Tout le monde allait la traquer – et Paul par ricochet – pour lui faire payer ce meurtre, dont elle était pourtant innocente. Elle appréhendait également la réaction de son homme, suite à ces révélations. Il restait pour le moment modéré, mais elle était sûre qu’il exploserait bientôt. Après avoir perdu son fils, elle venait très certainement de perdre son mari.

Le présentateur informa les candidats qu’ils devaient patienter une demi-heure avant de prendre en chasse les assassins qui déguerpirent aussi vite que possible. L’ensemble des participants avaient soixante-douze heures pour rallier la San Felipe de Neri Church à Albuquerque, soit une distance minimale de huit cent soixante-quinze kilomètres.

 

***

 

Amy et Devon se placèrent un peu à l’écart pour assister tranquillement à la présentation de l’étape. Ils observèrent avec intérêt la réaction de la foule à l’arrivée de Dorothy et Paul. Personne ne leur prêta une attention particulière. Le favoritisme dont avait bénéficié le couple ne semblait pas avoir fuité. Les organisateurs maîtrisaient donc la situation à la perfection. Du moins jusqu’à ce l’écran géant s’allume. Amy nota immédiatement le malaise qui gagna l’animateur du jour. Elle interrogea Devon du regard, celui-ci haussa les épaules, pas plus au fait de ce qu’il se passait.

— On est d’accord qu’il y a quelque chose qui cloche ? demanda-t-il à sa sœur.

— Oui, oui. Le staff me paraît un peu trop agité. Et je ne me souviens d’aucune liste dans ce genre parmi les lois que papa nous a révélées avant le jeu.

Lorsque l’annonce de la règle ainsi que les informations sur les assassins tombèrent, ils n’eurent plus aucun doute et s’empressèrent de téléphoner à leur père. Celui-ci décrocha rapidement et, au son de sa voix, ses enfants comprirent que lui non plus n’était pas au courant du changement de programme.

— C’est quoi ce bordel ? gronda-t-il.

— On comptait justement sur toi pour nous éclairer, répondit Devon sur la défensive. Tu nous as bien expliqué que tu la voulais vivante…

— Bien entendu ! Je n’ai rien organisé de tel alors que j’ai prévu de la buter moi-même… Putain, fait chier ! Ça met Lady Spencer bien trop en danger.

— Ouais… Lady Spencer, hein ? Sympa le petit dîner avec elle ?

— Qu’est-ce que tu sous-entends, fils ?

— Que tu sembles plus enclin à prendre du plaisir avec elle que d’envisager de la descendre comme tu le prétends. Ce qui explique le mal que tu te donnes à la garder en vie. Je ne parle même pas de la fleur que tu lui as faite en la graciant sur l’étape d’hier. Tu l’avais sous la main et tu n’en as rien fait…

— À qui crois-tu t’adresser comme ça, morveux ? J’ai dit que je la tuerai et je le ferai. Ce n’était juste pas le moment. De toute façon, ça ne te concerne en rien. Donc, avec ta sœur, vous allez faire ce que je vous ordonne, si vous ne voulez pas finir le reste de votre vie enfermés dans votre bunker. Me suis-je bien fait comprendre ?

— Oui, Amiral.

— Bien, je vais dire à mes hommes de vous envoyer sa localisation pour que vous ne la perdiez pas. Faites attention à vous également, ça risque de dégénérer.

— Content d’entendre que tu t’inquiètes aussi pour tes…

Biiiip.

— Je n’y crois pas. Il m’a raccroché au nez…

 

Devon décida de prendre l’initiative et accosta Dorothy avant qu’elle ne s’éloigne. Connaissant maintenant son identité, elle hésita à lui parler, mais céda finalement devant l’insistance du jeune homme, bientôt rejoint par les supplications d’Amy.

— Vous me mitraillez à plusieurs reprises et à présent, vous souhaitez discuter ?

— On ne le ferait pas si ce n’était pas vraiment important, s’agaça Devon. Et on ne vous a pas blessée, que je sache.

— Pas ma faute si vous êtes des bons à rien. Allez, dépêchez-vous, je vous écoute. Papa a un message pour moi, c’est ça ?

Paul, resté un peu en retrait, ne put retenir un petit rire, que Devon préféra ignorer.

— Exact. Enfin, pas tout à fait. Nous venons de l’avoir en ligne et il nous a dit qu’il n’avait rien à voir avec cette nouvelle règle.

— Ah oui ? Vous me prenez pour une conne ?

— Pas du tout. Il nous a répété qu’il ne souhaitait pas qu’il vous arrive quoi que ce soit avant la fin de la course et qu’il tenait à vous descendre lui-même. C’est pour ça qu’on ne vous a jamais touchée en vous tirant dessus. Sinon, croyez-moi, vous seriez déjà six pieds sous terre. On était missionnés pour vous garder en vie, mais on est joueurs, que voulez-vous ? D’ailleurs, Eddy était censé nous épauler avant de disparaître.

— Il devait plutôt faire la nounou, se moqua Dorothy.

Devon se contint pour ne pas s’énerver et reprit en désignant le grand écran.

— Je ne comprenais pas cette obsession qu’il avait pour vous, mais si cette liste de victimes est correcte, je vois mieux pourquoi il vous déteste à ce point. Par contre, à sa place, je vous aurais descendue hier au lieu de vous laisser continuer la course comme si de rien n’était.

— Moi, je vous aurais torturée, intervint Amy, les yeux emplis de haine.

Devon dut retenir, à contrecœur, sa sœur qui commençait à perdre le contrôle. Dorothy ne broncha pas et affichait même un sourire provocateur.

— Quand vous aurez fini votre sketch, vous pourrez me dire ce que vous attendez de moi de manière plus concrète.

— On va vous suivre pendant cette étape, pour vous protéger. Même s’il nous en coûte de le faire. Vu votre tableau de chasse, vous m’avez l’air de savoir vous défendre seule, mais je doute que vous puissiez faire face à une horde de cent ou deux cents personnes qui voudront toucher le pactole.

— Non, merci. Je suis tout à fait capable de me débrouiller. Je n’ai pas besoin de deux gamins instables.

— Qui tu traites de gamins, sale pute ! s’énerva Amy.

Une nouvelle fois, Devon dut intervenir pour calmer sa sœur. Avant de s’éloigner avec elle et laisser Dorothy reprendre son chemin, il la pria de les attendre à l’aéroport Will Rogers-World, situé à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest du Centennial Land Run Monument.

 

Les minutes défilèrent après le départ des assassins devenus candidats, et les holocartes de Devon et Amy n’affichaient toujours pas la position de Dorothy. À vrai dire, elles étaient même vierges de tout marqueur. Ils se renseignèrent auprès des autres concurrents qui n’avaient aucun problème avec les leurs. Ils se résolurent alors à contacter leur père une seconde fois.

— Quoi encore ?! Ce n’est pas le moment !

— Nos plans ne montrent plus rien, il doit y avoir un souci.

— Je sais ! Un putain de hacker a pris le contrôle des nanopuces et donc de la course. La nouvelle loi vient de lui et il n’y a pour l’instant aucun moyen de l’annuler.

— Pourquoi ne pas faire une annonce pour dire aux gens de ne pas la respecter ?

— Je ne peux pas perdre la face en révélant notre faiblesse, espèce d’imbécile. Mes techniciens sont sur le coup et en attendant qu’ils parviennent à quelque chose, je leur demande de tout rediriger sur votre smartphone. Ça ne devrait pas prendre longtemps. Oh, j’oubliais. Rapprochez-vous des jumeaux et payez-les ce qu’il faudra pour vous aider. Leur talent de traqueurs ne sera pas superflu.

— Les deux idiots ?

— Ces deux idiots, comme tu dis, connaissent Lady Spencer mieux que n’importe qui et ont une expérience plus que solide. Vous êtes des bébés à côté d’eux. S’il devait y avoir d’autres soucis avec les cartes, ils sauraient la retrouver facilement sans. De plus, elle se montrera plus docile s’ils sont de votre côté. Mais pourquoi je me justifie de toute façon ? Fais ce que je t’ordonne et ne discute pas.

Lorsque Willis raccrocha à nouveau au nez de son fils, l’attente était bientôt terminée. Le présentateur se saisit du micro au même moment que le portable de Devon vibra. Ce dernier consulta son application GPS et observa que celle-ci affichait des points verts et d’autres rouges. Un SMS arriva pour l’informer qu’il s’agissait respectivement de la position des candidats et celle des assassins – les vrais. Il rechercha sur la carte les marqueurs de Dorothy et Paul. Lorsqu’il les trouva enfin, il constata qu’ils ne se dirigeaient pas vers l’aéroport comme il leur avait demandé. Il allait devoir courir après eux.

Les organisateurs donnèrent le top départ et les concurrents se lancèrent aux trousses des meurtriers, tels des zombies affamés qui se seraient jetés sur une cervelle. Amy et Devon se mirent, quant à eux, à la poursuite des jumeaux, Evan et Ethan, conformément aux ordres de leur père. Cela ne les enchantait guère, mais il valait mieux obéir à l’Amiral, surtout quand celui-ci était sur les nerfs.

 

***

 

Dès que les Hack Angels eurent connaissance des conditions de l’épreuve du jour, Brad soupira de dépit tandis que Lisa et Rachel angoissèrent. Aucun d’eux ne saisit les informations diffusées, car ils n’avaient rien vu de tel dans les dossiers qu’ils avaient piratés. Ce qui les étonna encore plus, ce fut que l’organisation ne réagisse pas – ou très peu – et laisse le jeu se poursuivre ainsi.

Lee fit remarquer à ses camarades que les membres du staff n’avaient tout de même pas l’air très sereins. Ils effectuaient en effet des allers-retours derrière la scène, et l’incompréhension se lisait sur leur visage. Plusieurs d’entre eux communiquaient également par talkie-walkie pendant que d’autres passaient des coups de fil. De plus, Lee n’avait pas manqué de

constater un 14 glitch lorsque l’écran s’était allumé. Il était certain que les images diffusées ne provenaient pas du car-régie de The Race. Un autre groupe de hackers devait être à l’œuvre, avec des intentions bien plus malveillantes que sa propre bande.

Quand les candidats furent autorisés à commencer l’étape, les Hack Angels se dirigèrent vers deux vans. Brad se mit au volant du premier et sa sœur du second, alors que Lee et Rachel prirent place à l’arrière de chaque véhicule, où étaient installés plusieurs ordinateurs connectés à Internet par un réseau satellite portable. Sans attendre, ils contactèrent Dorothy avant même de démarrer.

— Vous tombez bien, les jeunes, les accueillit-elle. On aurait bien besoin de vous sur ce coup. Vous pouvez refaire votre tour de passe-passe avec l’holocarte pour nous indiquer où sont les candidats ? Il semblerait qu’elle a été réinitialisée, elle est totalement vierge.

— Comment ça ? s’étonna Lee.

Il déploya son dispositif et procéda à quelques essais, la mine sceptique. Il plongea ensuite le nez dans son ordinateur avant de grogner de dépit et de taper du poing contre sa cuisse.

— Rah, c’est bien ce que je pensais. On dirait qu’il y a d’autres hackers. Ils ont supprimé mes hooks et mis en place un nouveau ASLR. Je vais devoir tout recommencer.

— Tu vas quand même y arriver ?

— Oui, pas de problème. Le mec a fait ça à l’arrache. J’ai l’impression

qu’il ne devait pas avoir le temps. Il était sûrement trop occupé à 15 pwnedle

serveur du système qui annonce les règles spéciales.

— Tu veux dire que quelqu’un aurait remplacé la vraie loi par celle-ci ?

Lee hocha la tête, l’air grave.

— J’en suis absolument convaincu. Et je dirais qu’il a une dent contre toi, pour te mettre dans une merde pareille.

— Pourquoi ne pas m’avoir tuée via la nanopuce dans ce cas ?

— Aucune idée. Tout le monde semble vouloir te voir souffrir, mais pas mourir…

Une vidéo apparut sur l’écran du jeune homme, affichant le visage décomposé de sa sœur.

— Lee ? balbutia-t-elle. Un 16 prompt vient de s’ouvrir sur mon PC avec un message. Un certain Masia nous menace de mort si, je cite : « vous continuez de fouiner et fourrer votre nez là où il ne le faut pas ».

— Dorothy, sois sans crainte, je te communique les positions dès que possible.

Lee coupa la liaison de manière précipitée et se concentra sur Rachel.

— Tu as pu traquer l’IP du destinataire ?

— J’essaie, mais ce Masia m’a l’air très doué. Il a utilisé un MitM qui m’envoie aux Bahamas. Et dès que je tente de remonter la trace, il m’éjecte du réseau.

— Laisse-moi jeter un œil. Partage-moi le contrôle de la machine sur laquelle il t’a contactée.

Lee et Rachel se lancèrent dans un 17 reverse-hack pour démasquer ce mystérieux Masia quand quelqu’un tapa à la porte du van dans lequel se trouvait le jeune homme. Il demanda à Brad d’aller voir ce qu’il se passait. Son ami sortit du véhicule et tomba nez à nez avec un revolver. Il reconnut immédiatement son propriétaire : Kenneth Ivarsson. Il tourna la tête vers le fourgon de sa sœur et observa Henrick Dahlberg braquer Lisa de la même manière. Il abandonna son ordinateur pour se précipiter vers elle, mais s’arrêta net quand il remarqua l’homme baisser la sécurité de son arme.

Les Suédois demandèrent aux deux jeunes d’ouvrir les portes arrière et quelle ne fut pas leur surprise lorsqu’ils découvrirent le matériel à l’intérieur ! 

— On se doutait bien que des adolescents gringalets comme vous devaient avoir un secret, commença Kenneth. Les geekettes, rejoignez les puceaux dans ce van.

Une fois la petite bande réunie, il reprit la parole.

— On a entendu votre discussion avec Lady Spencer. La tôle ce n’est pas très isolant. Vous pouvez donc manipuler les holocartes à votre guise ? Je suis certain que vous êtes capables de faire même beaucoup plus que ça. Comme pirater les caméras de surveillance par exemple. Ou trouver l’adresse de n’importe qui…

Les Hack Angels restèrent muets.

— Oh, ne faites pas vos timides. On ne vous fera aucun mal si vous coopérez. Tout ce qu’on vous demande, c’est de nous faire disparaître des radars et de nous dénicher où se terre Willis.

À l’évocation de ce nom, Lee ne put réprouver une grimace de haine qu’il essaya de masquer, sans réussite. Les Suédois l’avaient remarquée et saisirent l’occasion.

— Tiens, tiens. On dirait que ce brigand ne vous laisse pas indifférent.

— Qu’est-ce que vous lui voulez ? interrogea Lisa.

— Le tuer, bien évidemment. Quelque chose me fait penser que cela ne vous déplairait pas. Du coup, ça serait du donnant donnant. Vous n’êtes pas d’accord ?

— Fais ce qu’ils demandent, Lee.

— Mais, Lisa…

— Ça nous fera une chance de plus de réussir à se débarrasser de lui. Nous voulions d’autres alliés, non ?

— Oui, mais pas ces cinglés.

Les Suédois réagirent en même temps à ces propos qu’ils n’appréciaient que moyennement et pointèrent leur revolver sur Lee.

— Bon, d’accord, dit le jeune homme en levant les bras. Je pourrai effacer votre présence des holocartes quand j’aurai repris le contrôle. Pour ce qui est des caméras de surveillance, ça, c’est du gâteau. En revanche, l’adresse de Willis, j’y travaille encore. Dès que j’ai du nouveau, je vous balance tout ça sur vos nanopuces.

— Eh bah, voilà ! s’exclama Kenneth. Allez, au boulot ! On t’observe. On ne voudrait pas que tu nous arnaques.

Lee s’installa à nouveau devant un ordinateur et, une vingtaine de minutes plus tard, demanda aux deux hommes de vérifier leur holocarte, ainsi que les leurs. Tous les déployèrent et les Suédois purent constater qu’ils n’apparaissaient plus dessus.

— Merveilleux ! Et surtout, pas de bêtises une fois que nous serons partis.

Kenneth fit signe à Henrick de quitter le véhicule et braqua son arme sur Lisa.

— J’ai remarqué comme tu la regardes. Au moindre souci, c’est elle que je descendrai en premier. Vu ?

Lee acquiesça de la tête, tout tremblant.

— J’espère que ça te fera une motivation suffisante pour mener à bien l’autre partie de ta mission.

Henrick rejoignit son partenaire et tous deux s’éloignèrent, tout sourire, tandis que les jeunes s’efforcèrent de faire retomber la pression. Lisa se jeta en pleurs dans les bras de Lee. Brad et Rachel restèrent un moment sans rien dire, se rendant compte de leur faiblesse face à de grands criminels. Les avertissements de Dorothy leur revinrent en tête. Tous furent alors d’accord pour admettre qu’elle avait raison et qu’il valait mieux la laisser gérer la situation. Après ce court moment de réflexion, Brad renvoya tout le monde à son poste.

— Faut bouger d’ici, l’étape est longue et le timing est short. J’espère qu’on ne s’est pas trop mis dans la merde avec ces deux-là.

— Je les ai vus discuter avec Dorothy, intervint Lisa. Je pense qu’ils ont conclu un accord avec elle aussi. Donc si elle a accepté c’est qu’elle leur fait un minimum confiance. C’est pour ça que j’ai dit à Lee d’accéder à leur demande.

— Tu oublies le passé de cette femme, je crois. J’ai l’impression que tu l’idéalises un peu trop. Je te rappelle qu’elle a descendu des centaines de personnes.

— Tu as vu la liste ? Il ne s’agissait que de criminels…

— La moitié des habitants de ce pays sont des criminels… Bref, allons-y.

Brad et Lisa se remirent au volant de leur véhicule respectif alors que Lee et Rachel se replongèrent dans leur piratage. Tous étaient encore sous le choc et subitement emplis de doutes.

***

 

Les premières vingt-quatre heures de l’étape se déroulèrent sans encombre pour Dorothy et Paul. Ils étaient juste un peu fatigués, car ils avaient préféré ne prendre aucun risque malgré l’assurance de ne pas avoir de candidats à leurs trousses. Lee avait en effet de nouveau piraté les nanopuces et réussi à brouiller leur piste. Mais l’empoisonnement du cheval de Paul par un civil leur avait servi de leçon. Ils avaient par conséquent effectué, une fois encore, des tours de garde pendant la nuit. Bien que celle-ci fût calme et paisible, ils n’avaient donc pu se reposer aussi convenablement qu’ils l’auraient souhaité. De plus, ils avaient tous deux beaucoup trop de questions qui leur trottaient dans la tête, sans compter leur inquiétude pour Georgie. En revanche, ils étaient soulagés d’avoir déjà parcouru environ la moitié du chemin et de se situer à Amarillo depuis la veille au soir.

Après un copieux petit déjeuner dans une chaîne de fast-food, ils trouvèrent rapidement une voiture qui les prit en stop. La conductrice accepta de les amener directement à Albuquerque. La jeune femme d’une trentaine d’années, d’allure plutôt coquette et fort sympathique, parlait beaucoup tandis que son mari, côté passager, restait muet. Elle disait adorer la télévision et être, par-dessus tout, très fan du jeu The Race. À cette révélation, Dorothy commença à se tendre et jeta des regards interrogateurs à Paul. La conductrice s’en rendit compte et tenta de la rassurer en affirmant avoir en horreur les nouvelles règles de cette édition. Toutefois, des panneaux annonçant Roswell – qui n’était pas vraiment sur le chemin d’Albuquerque – la trahirent et confirmèrent les soupçons de Dorothy.

Lorsque le véhicule s’arrêta à un feu, elle en profita pour essayer d’ouvrir la portière. Verrouillée ! Elle força un peu quand elle entendit le bruit caractéristique d’un revolver qu’on armait. L’homme côté passager, imperturbable jusque-là, s’était retourné et la braquait, les yeux injectés de sang.

— On ne bouge pas, ma jolie.

— Pourquoi faites-vous ça ?

— L’argent, évidemment. Les temps sont durs et c’est devenu compliqué de gagner sa vie de manière honnête.

— Au point d’assassiner des gens ?

— Mais on ne va tuer personne, nous. En revanche, eux…

La jeune femme gara la voiture sur un parking abandonné. Là, attendaient une cinquantaine de personnes armées jusqu’aux dents. Paul observa son épouse et reconnut la lueur dans ses yeux. C’était la même que dans le hangar quelques jours plus tôt.

— Paul, chéri. Je suis désolée. J’aurais préféré que tu ne voies pas ça, mais je n’ai pas vraiment le choix.

— Ne t’occupe pas de moi, fais ton truc, lâcha Paul, l’air blasé. Je ne suis plus à ça près. Si ça peut nous sauver la vie…

Abasourdie par la réponse de son mari, elle marqua un temps d’arrêt avant de balancer son poing, d’un geste vif, dans le nez de l’homme au revolver. Celui-ci, surpris et sûrement peu habitué à se battre, ne put éviter le coup et porta une main à son visage alors que Dorothy lui subtilisait son arme. Elle la pointa sur la tête de la conductrice, qui commença à pleurer à chaudes larmes.

— S’il vous plaît, ne me faites pas de mal. Nous avions juste besoin d’argent.

— Fallait y penser avant, ma cocotte. Redémarre et barre-toi vite d’ici.

La jeune femme remit le contact et partit en trombe, sous les injures des candidats qui leur tirèrent dessus, brisant le pare-brise arrière. La majorité d’entre eux se pressèrent de grimper dans divers véhicules et de prendre le couple en chasse. Rapidement, plusieurs poursuivants rattrapèrent leur voiture. La chauffeuse paniqua quand un 4x4 la dépassa et freina brusquement. Elle pila à son tour, mais ne put éviter un léger choc qui ploya son capot. Elle enclencha la marche arrière et, avant que les hommes qui sortaient du tout-terrain n’approchent, elle repartit à toute allure.

— Prends les petites rues là-bas à droite, lui ordonna Dorothy. Au moins, personne ne pourra nous doubler.

La conductrice s’engagea donc dans un boyau à sens unique sans cesser d’accélérer. Une poignée de concurrents ne les lâchèrent pas, alors que d’autres semblèrent abandonner la poursuite. Elle continua à emprunter les axes secondaires jusqu’à ce qu’elle se retrouve bloquée par un camion poubelle.

— C’est pas vrai ! maugréa Dorothy. Déverrouille les portières. On va tenter notre chance à pied.

Le couple sortit de la voiture et courut à en perdre haleine, slalomant entre les véhicules stationnés, avant de se cacher dans un parking souterrain. Dorothy, tout en reprenant son souffle, déploya son holocarte et constata qu’aucun candidat n’était censé se trouver à proximité. De plus, leur marqueur s’affichait en gros.

Leur répit fut de courte durée puisque deux individus armés firent leur apparition dans le sous-sol. Ils restèrent à l’abri d’une camionnette et assistèrent, impuissants, à l’arrivée de deux nouveaux duos, munis de revolvers et de mitraillettes.

— Foutez-leur la paix, hurla une voix provenant de la surface.

— C’est ça, cours toujours ! répondit, véhément, un des hommes dans le parking.

Une rafale de balles s’abattit alors sur les trois binômes, faisant deux morts et laissant les quatre autres plus ou moins grièvement blessés. Dorothy vit Evan et Ethan pénétrer dans le sous-sol et achever les survivants.

— On dirait que tu nous en dois une, ma Lady, lança Ethan.

— Mouais. Et que me vaut votre aide ?

— Je ne sais pas si la rumeur est authentique, mais en tout cas Willis tient réellement à ce que tu restes en vie, pour te le faire payer lui-même. Enfin, vu le paquet de pognon qu’il nous offre pour te protéger… Alors, c’est vrai ce qu’on raconte ?

— Non ! Je n’ai pas tué Melvin. Quoi ? Vous aussi, vous en doutez.

— C’est que ça expliquerait ta disparition soudaine…

Un bruit attira l’attention des jumeaux et du couple. Dorothy se joignit à Evan et Ethan pour braquer les nouveaux venus. Il s’agissait des Suédois, qui avançaient les mains en l’air. Dorothy fit signe aux deux frères de baisser leur revolver.

— Joli spectacle ! gloussa Kenneth. Il semblerait qu’on arrive trop tard.

— Qu’est-ce que vous voulez ? grogna Evan.

— On souhaitait juste protéger Lady Spencer.

— Et pour quelle raison ?

— Intérêts partagés, on va dire. Vu les circonstances de l’étape, il serait peut-être opportun de faire front commun, non ?

— Pas besoin de vous, les blondinets.

Les Suédois levèrent leurs armes vers les jumeaux qui en firent de même. Dorothy tira alors un coup de feu en l’air, faisant sursauter Paul, qui assistait incrédule à la scène qui se jouait devant lui. Depuis le départ d’Oklahoma, il devenait progressivement un simple spectateur tandis que sa femme, elle, se transformait en machine de guerre sous ses yeux. Un silence s’installa et tout le monde se regarda en chiens de faïence quand des pas résonnèrent dans les escaliers. La porte s’ouvrit sur Lisa, suivie par les autres Hack Angels.

— Dorothy, tu vas bien ?

— Oui, oui, ça roule. Mais qu’est-ce que vous faites là ?

— On a un gros problème, intervint Lee. On a encore été éjectés de tous les serveurs.

— Tu veux dire que l’organisation a repris le contrôle ?

— Non, pas du tout. Ils sont carrément à la ramasse, eux. C’est un autre hacker qui se fait appeler Masia et qui est allé jusqu’à nous menacer de mort. Ça vous dit quelque chose ?

Tout le monde secoua la tête de droite à gauche et les Hack Angels ne purent masquer leur désespoir.

 

***

Une longue discussion s’engagea entre les différents binômes. Ils débattirent à propos des événements qui prenaient une tournure pour le moins inattendue. Les jumeaux révélèrent ce que Devon et Amy leur avaient expliqué. Willis lui-même n’était pas au fait de ce revirement de situation et n’était en aucun cas responsable du changement de la règle spéciale de l’étape. C’est pour cela qu’il les avait copieusement rémunérés pour protéger Lady Spencer. L’équipe technique de la compétition a également détecté la présence d’un hacker sur les serveurs. Elle fait tout son possible pour l’éjecter du réseau et reprendre la main sur le jeu, car pour le moment c’est lui qui dicte les lois.

— Eux, faire ça ? intervint Lee. Laissez-moi rire. Ils ne se sont même pas aperçus de notre intrusion et qu’on manipulait les nanopuces à notre guise. Il a fallu l’attaque de ce bourrin de Masia pour qu’ils réagissent. Mais je doute qu’ils parviennent à un résultat positif.

— Alors, c’est pour ça qu’on ne trouvait plus notre couple adoré, fit une voix qui descendait les escaliers tout proches.

Le groupe se retourna d’un seul geste et ceux qui avaient une arme les braquèrent sur l’ouverture. Les enfants Willis apparurent les mains en l’air. Eux, d’habitude si joyeux, affichaient un visage soucieux.

— On se calme, pria Devon. J’imagine que vous savez tous qui nous sommes, maintenant.

— Manquait plus qu’eux, marmonna Dorothy. Que voulez-vous ?

— Vous aider. Comme on a essayé de vous le dire hier.

Les nouveaux venus se joignirent à la conversation et confortèrent les doutes de Lee en reconnaissant l’incompétence de la cellule informatique de The Race.

— Bon, qu’est-ce qu’on fait, du coup ? demanda Paul, soudain reconnecté à la réalité. On ne devrait pas rester immobiles trop longtemps, sinon on risque d’avoir d’autres candidats sur le dos, vu que nos positions sont à nouveau accessibles. Sans compter que la plupart d’entre nous avons notre tête mise à prix…

— Avec Amy, on prend l’Hyperloop pour Albuquerque. Oui, être les enfants du boss présente certains avantages. Une fois sur place, on tâche de traquer le responsable de tout ce merdier avant la prochaine étape. Vous tous, prenez bien soin de cette femme si vous ne voulez pas que notre père vous fasse descendre. Je ne comprends pas bien pourquoi, mais il y est très attaché.

Les enfants Willis, après s’être entretenus brièvement avec les jumeaux et leur avoir glissé une enveloppe, repartirent par l’escalier qui les avait menés au parking. Le reste des binômes, guidés par les Hack Angels, remontèrent par la pente réservée aux véhicules et se dirigèrent vers les deux fourgons. Là, les jeunes reprirent leurs places respectives et Dorothy s’empara de la gestion des opérations.

— On va se diviser en deux groupes et finir l’étape ensemble. Evan, Henrick et Paul, dans le van de Brad et Lee. Ethan, Kenneth, vous me suivez dans celui de Lisa et Rachel.

Les jumeaux et les Suédois commencèrent à s’insurger d’être séparés, mais Dorothy, d’un simple regard foudroyant, les fit taire sur le champ, ce qui impressionna Lisa et Rachel.

— Oh, Evan, évite de raconter des conneries à mon mari, sinon tu sais que tu le regretteras.

Evan monta dans le véhicule qui lui était attribué sans mot dire, et le groupe repartit pour Albuquerque. Pendant que les kilomètres défilaient, Lee et Rachel se démenèrent pour récupérer le contrôle des systèmes qu’ils s’étaient déjà donné tant de mal à pirater.

En joignant leur talent, ils finirent par y arriver et eurent la surprise de constater que certains ASLR qu’ils n’étaient pas parvenus à cracker avaient été supprimés. Grâce à cela, ils purent accéder aux caméras de surveillance utilisées par l’organisation pour traquer les fuyards ou les tricheurs, ainsi que les portables des assassins. Lee enjoignit à sa sœur de chercher des indices sur ce fameux Masia sur le dark web, pendant que lui examinait les SMS et les emails.

Le jeune homme s’arrêta net de taper sur son clavier et dévisagea Henrick, qui conversait avec Evan. Il relut les échanges des Suédois trouvés sur son écran puis adressa un message codé à Rachel. Il lui demandait de prévenir discrètement Dorothy que les Suédois préparaient un mauvais coup. Il s’interrogea également sur le comportement à adopter. Il ne pouvait pas se risquer à poursuivre la compétition avec une personne aussi dangereuse et mal intentionnée si proche de lui.

Sa sœur lui répondit que l’information était passée et que Dorothy avait assommé Kenneth sans sommation. Lee prit alors la décision d’envoyer un SMS à Evan : « Les Suédois veulent livrer Dorothy à Willis et s’en servir comme appât avant de les abattre tous les deux ! Que faisons-nous ? ». Il espérait de tout cœur qu’il se rangerait de leur côté. Il estimait en tout cas pouvoir lui faire plus confiance qu’à Henrick.

Quand Evan consulta son téléphone, Henrick suspecta immédiatement quelque chose de louche et se prépara à dégainer son arme. Le jumeau eut à peine le temps de lever le bras pour attraper la sienne que le Suédois lui sauta dessus. Un combat éclata alors entre les deux assassins, dont les gestes étaient maladroits tant l’espace était réduit. Henrick parvint malgré tout à enchaîner deux bonnes droites sur le nez d’Evan qui pissa le sang. Puis, il se releva pour se saisir de son revolver. Il le braqua sur l’homme allongé au sol, mais Paul, qui avait observé attentivement la situation, attendant l’instant propice pour intervenir, lui mit un coup de pied dans la main et la plaqua contre le siège. Un coup de feu partit et traversa la tôle entre l’arrière du van et le compartiment du conducteur. Brad hurla de douleur et le véhicule zigzagua un moment avant de se stabiliser et de s’arrêter net. Le freinage soudain fit perdre l’équilibre à Paul et Henrick en profita pour se redresser. Evan, plus prompt, sortit son arme et lui tira dans le dos. Le Suédois essaya de se relever, mais s’effondra dans une mare de sang.

La porte arrière s’ouvrit sur Dorothy qui semblait possédée. Elle se calma néanmoins lorsqu’elle aperçut le cadavre d’Henrick et que Paul n’était pas blessé. Il la serra dans ses bras en la rassurant avant qu’elle s’adresse à Evan.

— Jette-moi ce corps. Son partenaire s’en chargera. Je savais qu’il ne fallait pas que je fasse confiance à ces fumiers, mais je ne pensais pas qu’ils me trahiraient à ce point.

Le jumeau entreprit de descendre la dépouille de sa victime, puis Dorothy revint avec une trousse de secours pour nettoyer son nez. Elle le pansa pendant que Lisa s’occupait du bras de Brad. Heureusement pour lui, la balle avait traversé sans toucher l’os et était ressortie.

— Lady Spencer qui me soigne ! s’exclama Evan, tout sourire. Si on m’avait dit ça il y a quinze ans…

— Ouais, bah, ne t’y habitue pas trop.

Dorothy appuya bien fort sur la compresse, ce qui fit grimacer son patient. Elle se radoucit ensuite et le regarda dans les yeux.

— Merci, murmura-t-elle.

Lee demanda à Dorothy s’il pouvait s’entretenir un moment avec elle et lui révéla qu’ils avaient récupéré leurs accès aux serveurs et même à d’autres.

— Par contre, il y a un truc bizarre. En examinant de plus près les données de ta nanopuce, j’ai remarqué qu’elle était différente des nôtres. Elle ne possède pas autant de fonctions. Par exemple, elle ne permet pas d’envoyer la fameuse onde électromagnétique qu’ils utilisent pour tuer les concurrents.

— Encore un privilège pour notre chère Lady Spencer, ricana Ethan.

— Tais-toi un peu, veux-tu ? Lee, essaie de voir s’il y a d’autres personnes dans mon cas. Les enfants Willis peut-être.

— D’ac. Je regarderai ça.

Lee brouilla la position du couple sur les holocartes et rétablit celle des candidats, avant de se mettre au travail.

— Maintenant que vous avez à nouveau le contrôle, je pense qu’on peut se séparer, reprit Dorothy. C’est trop dangereux de rester près de moi. Ce malade aurait pu tuer Brad. Vous comprenez mieux pourquoi j’insistais pour vous tenir éloignés ?

Lisa hocha la tête, bien obligée de reconnaître une fois encore leur faiblesse face à ce genre de criminels.

— On garde le contact comme avant. Continuez votre travail dans l’ombre, c’est parfait.

Le groupe se sépara alors pour terminer l’étape. Les Hack Angels observèrent Dorothy, Paul et les jumeaux partir de leur côté quand deux hommes les accostèrent.

 

***

 

Patterson et Cox menaient leur petite course tranquillement, sans créer de nouvelles effusions de sang. Ils se faisaient en effet discrets depuis le dérapage du shérif au cours de la première étape. Son adjoint était parvenu à le raisonner un minimum. Alors qu’ils s’attendaient à devoir se défendre contre des concurrents avides d’argent, ils furent étonnés de n’en croiser aucun. Il fallait dire que leur récompense ne volait pas haut et il était passé de mode de s’attaquer à des représentants des forces de l’ordre, devenus presque inutiles face à une telle criminalité.

Patterson et son partenaire firent une pause à Santa Rosa avant de se remettre en chemin pour Albuquerque. La ville-étape n’était plus qu’à deux heures de trajet à peine. Quand ils s’avancèrent vers la gare routière pour y prendre le bus, un van leur passa juste sous le nez, manquant de les renverser. Un deuxième suivit rapidement, pas beaucoup plus prudent. Furieux, le binôme l’aperçut s’arrêter un peu plus loin, et décida d’aller expliquer leur manière de penser à ces chauffards.

Arrivés à proximité des véhicules garés à cheval sur le trottoir, le shérif et son adjoint se cachèrent derrière un kiosque à journaux. Ils reconnurent très vite les personnes qui en sortaient. Il s’agissait de candidats de The Race, ainsi que des assassins, dont la nouvellement célèbre Dorothy.

— Qu’est-ce qu’ils foutent ensemble ? s’interrogea Patterson. Ils n’ont pas compris les règles ?

Avec Cox, ils espionnèrent le groupe et n’en revinrent pas quand les jumeaux balancèrent les Suédois, inconscients, dans le caniveau. Une aubaine pour eux. Ils continuèrent néanmoins d’écouter la discussion et furent particulièrement intéressés par les propos de Lee au sujet du piratage des nanopuces.

Ils profitèrent que la bande se sépare et que les Hack Angels se retrouvent seuls pour aller à leur rencontre.

— Bonjour, les jeunots !

Les Hack Angels se retournèrent sur les policiers et Brad les reconnut immédiatement.

— Patterson et Cox ! Faites gaffe, les amis, ça a beau être un shérif et son adjoint, ça n’en demeure pas moins des meurtriers. Les clodos de la première étape en ont fait les frais.

— Ce n’était que de la légitime défense, mon brave, plaida Patterson. Nous participons en tant qu’assassins pour traquer plus facilement nos cibles qui se trouvent justement derrière vous. Enfin, ce qu’il en reste, puisque vu de plus près, je constate que l’un d’eux a passé l’arme à gauche et l’autre est dans les vapes.

— Les Suédois ? Qu’est-ce que vous leur voulez ?

— Il s’avère que ces enfoirés ont tué pas mal de nos partenaires. On souhaiterait leur rendre la monnaie de leur pièce. Mais ça ne vous regarde pas. C’est vrai ce que vous avez dit ? Vous avez piraté les systèmes du jeu ?

— Oui, et alors ? intervint Lee.

— Vous pouvez effacer notre trace ? Nous n’avons rencontré personne pour l’instant, mais ça nous assurerait de terminer l’étape en toute tranquillité. Ça nous éviterait aussi de tuer à nouveau quelqu’un pour nous protéger.

Les Hack Angels hésitèrent un moment, puis obtempérèrent. Ils espéraient que les deux hommes leur ficheraient la paix, une fois qu’ils auraient eu ce qu’ils souhaitaient. Patterson et Cox les remercièrent sincèrement, et traînèrent Kenneth derrière eux, jusque dans une ruelle à l’écart des regards.

 

Après avoir menotté le Suédois à un poteau, les mains dans le dos, le shérif laissa libre cours à sa colère. Quelques violentes claques en pleine figure eurent raison de l’inconscience de Kenneth, au plus grand regret de Patterson. Il prenait une telle satisfaction à matraquer sa victime et se navrait que ce soit déjà terminé. Par pur plaisir, il lui envoya une dernière droite qui lui ouvrit l’arcade sourcilière.

— Putain, c’est bon ! Je suis réveillé !

— Oups, désolé, je n’avais pas remarqué.

— C’est ça, fais le malin ! Tu me le paieras très cher.

— Et comment comptes-tu t’y prendre ?

— Ne me sous-estime pas, tu pourrais vite le regretter.

— Voyez-vous ça...

Patterson gifla à nouveau Kenneth qui lui cracha dessus. Le shérif l’attrapa par les cheveux et lui mit son colt dans la bouche. Cox essaya tant bien que mal de le retenir, mais son supérieur lui lança un regard de défi qu’il ne put affronter.

— On se la ramène moins, le blondinet ! Comment ? Qu’est-ce que tu racontes ? Je ne comprends rien ! On ne t’a jamais dit qu’on ne parlait pas la bouche pleine ? Ne t’en fais pas, tu vas bientôt aller retrouver ton camarade en enfer.

Au moment où Patterson allait presser la détente, des balles ricochèrent sur le mur derrière lui. Il baissa la tête et tenta un regard en direction de l’entrée de la ruelle. Une dame d’une cinquantaine d’années, cheveux grisonnants et rouge à lèvres pétant, reposait sur les fesses et tenait une Kalachnikov au canon fumant. La force de recul l’avait fait trébucher et ses yeux exprimaient autant la peur que la surprise. Cox fondit sur elle tel un fauve sur une proie, et d’un coup solide, la désarma. Elle resta bouche bée, toute tremblante. Le policier la retourna face contre terre sans difficulté et l’immobilisa à l’aide d’une clé de bras, avant de lui passer les menottes.

— Ne me faites pas de mal, s’il vous plaît, supplia-t-elle. J’ai juste besoin d’argent. Mon fils est à l’hôpital et je n’ai pas les moyens de payer ses soins.

Elle se mit à pleurer à chaudes larmes, ce qui attendrit Cox qui relâcha un peu son emprise. Patterson le rejoignit et assomma la femme d’un coup de crosse de son revolver dans la tempe.

— Mais t’es malade ! Elle ne savait pas ce qu’elle faisait. Sans son arme et les mains liées, elle n’était plus dangereuse.

— Eh bah, dans les bras de Morphée, elle le sera encore moins.

— En faisant ça, tu la condamnes, elle n’arrivera jamais dans les temps à Albuquerque.

— Pas mon prob…

Patterson stoppa sa phrase lorsqu’il sentit une lame glisser sous sa gorge. Kenneth se tenait dans son dos et menaçait sa jugulaire à l’aide d’un poignard.

— On fait moins le malin, monsieur le shérif !

Cox baissa un bras pour se saisir de son arme, mais le Suédois réaffirma sa prise et une goutte de sang perla sur l’acier de son couteau.

— Descends-le, bordel ! ordonna Patterson. Je m’en fous de crever !

Le doute s’empara de Cox, qui ne pouvait se résoudre à sacrifier son supérieur. Et cela même pour abattre un des deux salauds qui avaient semé la merde dans leur patelin tranquille. Kenneth profita de son moment de trouble pour trancher l’artère du shérif et le balancer sur son adjoint. Il récupéra le colt, lâché par Patterson, et fit feu à trois reprises, avant de partir en courant. Les balles avaient toutes atteint le dos de Patterson qui, dans un ultime effort, avait fait rempart de son corps pour protéger son partenaire, qu’il entraîna au sol.

Cox porta d’abord les mains à la gorge de Patterson pour essayer de stopper l’hémorragie, mais constata rapidement que celui-ci n’avait plus de pouls. Il observa alors le sang imprégner ses vêtements et comprit qu’il n’y avait plus rien à faire pour le sauver.

Il se releva et courut dans la direction empruntée par Kenneth, espérant, sans vraiment trop y croire, le rattraper. Il rejoignit une rue plus fréquentée et tenta de l’apercevoir, mais la circulation dense et les nombreux piétons l’en empêchèrent. Il retourna auprès du shérif et le couvrit de sa veste, puis, non sans remords, il poursuivit son chemin. Il devait terminer l’étape dans les temps pour conserver une chance de se venger.

***

 

 

Quelques heures plus tôt.

 

Après avoir quitté le groupe de Dorothy, Amy et Devon regagnèrent la surface et se dirigèrent vers la station d’Hyperloop la plus proche. Ils se demandaient s’ils faisaient bien de la laisser en compagnie d’aussi jeunes candidats, ainsi que de deux binômes d’assassins. D’autant plus qu’Ethan et Evan n’étaient fidèles qu’à l’argent qu’on leur versait pour accomplir une mission. Il suffisait d’augmenter les enchères pour les faire changer de camp. Ils ne donnaient pas gros de leurs privilèges s’il arrivait quelque chose à la protégée de leur père.

Habités de nombreux doutes, ils se décidèrent à l’appeler pour en discuter.

— Comment va-t-elle ? interrogea Willis sans ambages.

— Très bien, grogna Devon. Et nous ? Tu t’en fous ?

— A priori, vous êtes à l’abri de tout danger. La règle spéciale joue en votre faveur, puisque vous n’êtes que de simples candidats et que personne ne sait qui vous êtes réellement. De toute manière, même si vous ne les voyez pas, vous avez toujours une bonne dizaine de personnes qui veillent sur vous.

Amy tourna la tête dans tous les sens pour tenter de repérer des individus susceptibles de travailler pour son père.

— Pas la peine de chercher comme ça, ma fille. Ce sont de vrais pros du camouflage.

— Co-comment tu sais ? bégaya Amy.

— En plus de mes hommes de terrain, il y a tout un tas de caméras satellites qui vous suivent H24. Et pour ne rien vous cacher, vous possédez également des traqueurs que je vous ai fait implanter à la naissance. Contrairement à ce que vous semblez penser, vous êtes ce qu’il y a de plus précieux à mes yeux.

Devon et Amy se regardèrent, interdits. Jusqu’où leur père était-il capable d’aller pour leur protection ? Et était-ce une preuve d’amour qu’il venait de formuler ?

— Trêve de bavardages. Que vouliez-vous ?

— Tu fais confiance aux jumeaux ? demanda Devon.

— Tant que je les paierai généreusement, ils ne me trahiront pas. Et ils défendront très bien Lady Spencer.

— On avait peur d’avoir fait une erreur en les laissant s’occuper d’elle. Sinon, on a appris que de jeunes participants avaient piraté les systèmes de la compétition. Ils disent qu’il y a aussi un autre hacker, et que c’est lui qui est coupable de tout ce merdier de changement de règles.

— Vous êtes sérieux, là ? Deux groupes ont réussi à infiltrer notre réseau ? Je vais avoir une discussion avec notre responsable cybersécurité. Vous pensez que vous pouvez faire quelque chose ? Vous avez suivi une formation pour cela, non ?

— On ne le saura que si on essaie.

— Très bien ! Au fait, vous avez une idée d’où se trouve le chicano ? Ça fait un moment que je n’ai pas de nouvelles de lui alors qu’il était censé venir me retrouver. J’étais tellement obnubilé par Lady Spencer que je l’ai complètement oublié. Il ne semble pas avoir repris la compétition et sa nanopuce ne répond plus. Vous lui aviez bien transmis le message ?

— Bien sûr ! On pensait que tu l’avais descendu comme on ne le voyait plus… Tu crois que…

— Il faut s’attendre à tout avec ce genre de bâtard.

 

Les enfants Willis, une fois la discussion terminée, empruntèrent l’Hyperloop et se retrouvèrent dans la vieille ville d’Albuquerque en une dizaine de minutes. Ils se pressèrent de se rendre devant la San Felipe de Neri Church, où une foule en délire les accueillit et les félicita pour leur deuxième victoire. Ils montèrent sur l’estrade pour recevoir leur récompense et suivirent tout le protocole habituel des vainqueurs d’étape : photo officielle, remise de chèque factice et interviews pour différents tabloïdes.

Plus le temps avançait et plus Amy était sèche dans ses réponses. Au troisième journaliste, Devon prétexta de ne pas se sentir bien pour pouvoir s’éclipser.

Une fois libérés de leurs obligations, tous deux s’installèrent dans un car-régie un peu particulier. Dans celui-ci, plusieurs ordinateurs étaient connectés au réseau de The Race. Ils tentèrent de débusquer hooks et back doors pour les supprimer, mais se retrouvèrent rapidement impuissants face aux intrusions des Hack Angels et de Masia. Ils commencèrent alors à rechercher toutes les informations qu’ils pouvaient trouver sur les groupes de hackers les plus réputés des États-Unis. Puis ils entreprirent de les contacter pour leur demander de l’aide en échange de beaucoup d’argent. Pas mal d’entre eux acceptèrent et ce fut une trentaine de pirates qui se lancèrent dans la bataille.

Ils essayèrent aussi d’appeler Eddy à leur tour, mais celui-ci demeurait injoignable. Ils tentèrent de le localiser à l’aide du GPS dans son portable, sans plus de succès. Le dispositif avait cessé de pointer plus d’une semaine auparavant. Devon repassa les bandes des caméras de surveillance depuis leur dernière discussion. Il se trouvait que le Mexicain avait embarqué dans une station d’Hyperloop de Pittsburgh en direction de Los Angeles et n’en était jamais redescendu. Il avait beau enchaîner les vidéos des gares entre les deux villes, aucune trace de ce satané Eddy Gutierrez. Il s’était tout simplement volatilisé.

Un des hackers d’un groupe nommé Death Corsair, visiblement très réputé à New York, contacta Devon sur son téléphone, à sa grande surprise.

— Devon Willis ?

— Comment tu as eu ce numéro ?

— Tu as fait appel à mon gang pour nos compétences, non ? Tu devais bien te douter que tu t’exposais un minimum. Mais ne t’en fais pas, je ne dévoilerai pas vos véritables identités, ça ne m’intéresse pas.

— Pourquoi tu me contactes alors ?

— D’abord, pour te remercier pour le défi que tu nous as lancé. Ce Masia n’est pas un amateur et ça n’a pas été une mince affaire de lutter contre lui.

— Vous l’avez localisé ?

— Pas encore, mais ça ne saurait tarder. On a déjà trouvé qu’il opère depuis le Mexique.

La révélation arracha un juron à Devon qui balança un énorme coup de pied dans son bureau, faisant voler son contenu. Amy, quant à elle, faisait les cent pas en se rongeant les ongles.

— J’aurais dû le tuer dès la première fois que je l’ai rencontré, maugréa-t-elle. J’étais certaine qu’il nous causerait des ennuis. Et papa qui l’a nommé Commander.

— On n’est pas encore sûrs que ce soit lui, tenta de la calmer son frère.

— Il disparaît des radars et quelque temps plus tard, un hacker opère depuis le Mexique. Il te faut quoi de plus ?

— C’est trop simple. Trop évident. Quelqu’un l’a peut-être piégé. Il l’aurait buté et ferait en sorte qu’on croit que c’est lui.

— Tu vas trop loin, là. Nous devons vite prévenir papa. Il est peut-être en danger. Si le mec a réussi à passer inaperçu autant de temps, qui sait de quoi il est capable.

Amy descendit du véhicule pour appeler son père pendant que Devon attendait que le chef des Death Corsair confirme la localisation exacte de Masia. Willis accueillit la nouvelle sans vraiment de surprise, et déploya une grande quantité d’hommes autour de sa propriété, qu’il décida de regagner sans délai. Il préférait ne pas prendre de risque et rentrer bien sagement chez lui en sécurité. Il demanda à sa fille de bien veiller sur Lady Spencer et de faire attention à son frère et elle. Si les choses tournaient mal, il les ferait rapatrier sur le champ.

 

***

 

Dorothy, Paul et les jumeaux entrèrent dans Albuquerque à bord d’un pick-up volé par Evan. Une vingtaine de kilomètres les séparaient encore de la San Felipe de Neri Church. La femme déploya son holocarte et constata qu’un grand nombre de candidats encerclaient le bâtiment dans un rayon de quelques centaines de mètres. L’embuscade parfaite. Ils les attendaient très certainement cachés, prêts à les allumer dès qu’ils feraient leur apparition. Tous ces millions de dollars promis pour le scalpe de Dorothy leur faisaient tourner la tête, qu’ils pourraient bien perdre si Lady Spencer entrait en furie.

Le groupe stoppa le véhicule pour mettre au point une stratégie. Les frères désiraient partir en éclaireurs afin de neutraliser une partie des concurrents, ou tout du moins essayer de les raisonner. Dorothy préférait qu’ils restent ensemble pour tenter un passage en force. D’autant plus qu’ils étaient également des cibles. Elle estimait avoir de bonnes chances, leurs opposants n’étant que des personnes lambda. Ils manquaient très certainement d’expérience et de compétence dans le maniement des armes. Eux, au contraire, avaient l’avantage d’être des mercenaires et des tueurs à gages de talent.

— Et un honorable ancien militaire, ajouta Paul, lui aussi prêt à en découdre.

— C’est vrai. Mais s’il te plaît, ne prends aucun risque.

Ils continuèrent donc leur route à pied, esquivant tout de même au maximum les potentiels chasseurs à l’aide de l’holocarte de Dorothy. Tout se déroulait sans véritable encombre – si on excepte les deux malheureux assommés par Evan en passant près d’un marchand ambulant de hot-dogs – jusqu’à ce que les dispositifs des hommes se déploient seuls. Ils affichaient en gros leur position et aucun autre point n’était visible sur le plan.

— C’est quoi encore ce bordel ? ragea Dorothy.

Un mouvement de foule attira leur attention et bientôt, ils se retrouvèrent encerclés par une trentaine de personnes armées. Elles s’insultaient entre elles, se disputant pour savoir qui serait l’heureux élu qui empocherait la prime sur la tête du couple. Le groupe en profita pour plonger dans une bouche d’Hyperloop et se mêler à la cohue qui y régnait.

Les concurrents descendirent par poignées à la recherche de leur poule aux œufs d’or. La vue de revolvers et fusils par les usagers provoqua un énorme tohu-bohu. Les gens se mirent à courir dans tous les sens et Dorothy fit signe à Paul et aux jumeaux derrière elle de la suivre. Discrètement, ils se faufilèrent parmi les voyageurs, désarmant chacun un candidat quand ils croisèrent une partie d’entre eux. Puis, ils remontèrent à la surface par une autre sortie.

En haut des escaliers, Ethan et Evan refermèrent les grilles de la station afin de disposer d’un minimum de temps pour s’éloigner un maximum. La bande continua son chemin vers le point d’arrivée de l’étape, tendue et jetant des regards dans toutes les directions pour s’assurer qu’aucune personne potentiellement dangereuse ne les pourchassait.

— Je vois des croix, là-bas, chuchota Paul. Ça doit être l’église.

Il montra du doigt un grand bâtiment blanc au bout de la rue qu’ils venaient d’emprunter. L’endroit, décoré de représentations du Christ, ressemblait effectivement à un lieu de culte. Les trois hommes se retournèrent sur Dorothy qui, d’un signe de tête, sembla valider leur intention. À ce signal, le couple et les jumeaux se mirent à courir à toutes jambes, jusqu’à apercevoir les membres du staff de The Race, qui confirmèrent la fin de leur périple. Ils furent soulagés de voir un énorme panneau annonçant que la fameuse règle qui inversait les rôles ne se poursuivait en aucun cas pendant le repos. Les assassins récupéraient en revanche leur droit de tuer.

 

Peu de temps après l’arrivée du groupe, les Hack Angels, Lisa en tête, tout affolée, les rejoignirent devant l’église. Ils s’étaient fait un sang d’encre pour Dorothy. En effet, la panique les avait envahis lorsqu’ils avaient perdu le contrôle sur les nanopuces et constaté que les holocartes affichaient uniquement la position du couple. Ils avaient bien essayé de les rattraper pour les aider, mais trop de candidats armés leur avaient barré la route. Ils avaient eu beau parlementer et leur expliquer la fumisterie qu’était la nouvelle loi, l’appât du gain était bien plus fort que la raison.

— C’est toujours ce Masia qui pose problème ? demanda Dorothy.

Une lueur étincela dans le regard de Lee.

— Oui. Mais cette fois-ci, nous avons réussi à remonter en partie sa trace et nous savons qu’il opère depuis le Mexique. On continue pour trouver d’où exactement.

Dorothy accusa le coup. Elle pensa naturellement tout de suite au cousin d’Oscar qui avait disparu depuis plusieurs étapes. Mais pourquoi ferait-il cela ? Elle allait devoir à nouveau discuter avec son vieil ami.

— Vous avez pu récupérer d’autres informations ?

— Rachel a bien déniché quelque chose, mais ça n’a pas vraiment de sens.

— Dis toujours.

— Masia aurait été un hacker au service des plus gros cartels du Mexique et des États frontaliers, il y a une quinzaine d’années.

— Qu’est-ce que les barons de la drogue viennent faire dans cette histoire ? interrogea Paul.

— Willis a pas mal de désaccords avec eux, intervint Ethan. Ça pourrait être une raison suffisante pour foutre la merde dans son jeu et le discréditer auprès de ses clients les plus influents et des haut placés corrompus.

Dorothy acquiesça pour valider cette hypothèse avant d’apporter une précision.

— Ça détourne également l’attention pour une tentative d’assassinat. C’est comme ça qu’ils fonctionnent.

— Ça n’explique pas pourquoi ils te ciblent toi en particulier, reprit Paul.

— Vu le mal qu’il se donne pour me garder en vie, ça les amuserait bien de le priver du plaisir de se venger du soi-disant meurtrier de son frère. D’ailleurs, je commence à me demander si la rumeur ne viendrait pas d’eux.

— Quel merdier ! pesta Evan. On ferait bien de rester avec toi cette nuit. Les choses ne me disent rien qui vaille.

Dorothy allait protester, mais l’autre jumeau ne lui en laissa pas le temps.

— Je t’arrête tout de suite, ma belle. On connaît mieux que quiconque tes capacités à te défendre seule. Mais si tu dois faire face à Willis et à plusieurs cartels en même temps, tu risques tout de même d’avoir besoin d’aide. Même les Maffalo au complet en auraient besoin.

Cela stupéfia Paul de voir sa femme réduite au silence ainsi, après tout ce qu’il avait observé d’elle les jours précédents.

— Et votre contrat avec Willis ?

— Pour l’instant, nous le respectons puisque nous devons te protéger. Ensuite, on n’aura aucun scrupule à le trahir. Après tout ce qu’on a vécu ensemble, il nous est tout bonnement impossible d’œuvrer contre toi. Nous étions certes rivaux, mais nous avions les mêmes valeurs. Pas comme avec ce fils de chien qui n’hésitera pas à nous descendre une fois qu’il aura ce qu’il veut.

— C’est pour ça que vous nous avez mitraillés avec Oscar.

— Toi ou lui avez été touchés ? Vous êtes morts ? Non. Ça ne t’a pas étonnée qu’on vous rate alors qu’on vous avait pris par surprise ? On a juste fait en sorte de donner le change.

Dorothy ne pouvait qu’admettre qu’il disait la vérité. Elle les connaissait trop bien pour reconnaître qu’ils ne loupaient jamais leur cible si facilement. Elle accepta alors que les jumeaux passent la nuit dans la même chambre qu’eux et invita les Hack Angels à faire de même. Ceux-ci étaient trop impliqués dans l’affaire et allaient sûrement être en danger. En effet, les enfants de Willis avaient entendu leur discussion et savaient maintenant qu’ils avaient, eux aussi, piraté les serveurs de la compétition. Ils n’auraient pas manqué de tout répéter à leur père.

 

***

 

Bilan de l’étape

 

Vainqueurs

Amy Riley – Devon Green

Nombre de morts

21

 

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