2023 - The Race : Pour rester en vie, une seule solution : devenir parano !
Inscriptions ouvertes
Une bonne odeur de pâtisserie qui chauffait vint sortir Dorothy d’un sommeil agité. Sa courte nuit avait été emplie de cauchemars à propos du fameux bouquet de fleurs de la veille. Elle se leva, passa une robe de chambre par-dessus sa nuisette en soie et alla retrouver Paul dans la cuisine. Son mari, surpris de la voir déjà debout si tôt, s’empressa d’abandonner quelques instants sa poêle, dans laquelle cuisaient de petites crêpes. Il vint lui tirer une chaise, sur laquelle Dorothy prit place, tout sourire.
— Hum… des pancakes. Décidément, tu me gâtes en ce moment.
Les amoureux s’échangèrent un regard complice et un baiser passionné. Sur la table, quelques roses et une tasse de café se trouvaient à côté d’un journal positionné de façon à mettre en avant un article intitulé : The Race, les inscriptions sont ouvertes. Dorothy, lumineuse jusque-là, fronça les sourcils et retourna le papier d’un geste vif. Elle prit soin de le claquer assez fort pour que Paul, de retour aux fourneaux, le remarque. Celui-ci pivota, un rictus timide sur les lèvres.
— Tout va bien, ma petite chérie ?
— Ne fais pas l’innocent. Tu sais bien que j’ai horreur de ça.
Dorothy attrapa son café et alla se planter devant la fenêtre. Le jour n’avait pas fini de se lever et offrait un beau ciel teinté de plusieurs nuances de rose. Elle but une gorgée, les yeux dans le vague, et sentit les bras de son homme l’enlacer par la taille. Elle resta stoïque, mais se laissa faire, puis fit brusquement volte-face quand son mari posa une main sur son sein.
— Ah, non ! N’imagine surtout pas m’amadouer comme cela ! Je t’ai déjà dit que les caresses de chat donnent des puces.
Paul éclata de rire et courut retourner les crêpes qui étaient en train de brûler.
— Toi et tes expressions du siècle dernier, se moqua-t-il. On croirait entendre ta mère.
Dorothy se renfrogna, mais ne se défendit pas. Son mari adorait lorsqu’elle faisait cette tête de cochon. Il savait qu’elle ne lui en tiendrait pas rigueur très longtemps. Son téléphone portable vibra sur la table. Il le saisit, observa l’écran d’un air maussade et le reposa sans y prêter plus attention.
— Pff. Encore un numéro masqué. Ça n’arrête pas en ce moment.
— Tu devrais décrocher et leur expliquer gentiment de cesser leur harcèlement.
— Pas faux. Bon, c’est vraiment à cause du journal que tu es sur les nerfs ? Ou c’est plutôt l’histoire du bouquet d’hier ?
— Ne reparlons pas de ça, s’il te plaît, grogna Dorothy.
— D’accord, mais dans ce cas, arrête de faire du boudin comme une petite fille, la taquina Paul.
Dorothy fit une vilaine moue qui se transforma vite en sourire puis en rire et retourna s’asseoir.
— Comment veux-tu faire la tête à un mari si attentionné qui te prépare le petit déjeuner et t’offre des roses ? En revanche, balance-moi tout de même ce torchon à la poubelle avec ces satanées fleurs. Et fissa ! De toute façon, ce n’est plus qu’un concentré de meurtres et de violence en tout genre. Il n’y a plus rien d’autre à commenter de nos jours.
Elle lui lança le journal de manière très appuyée et dévora un pancake avec de la confiture tandis que Paul s’exécuta en traînant les pieds. Il la rejoignit et engloutit à son tour quelques-unes de ses petites crêpes.
Dorothy sortait de la douche et s’apprêtait à s’habiller, lorsqu’elle entendit son mari crier dans le salon. Elle enfila son peignoir à la hâte et descendit les escaliers quatre à quatre. Elle ne distinguait pas la discussion, mais celle-ci semblait houleuse et Paul hors de lui comme elle l’avait rarement vu. Quand il remarqua sa femme dans l’embrasure de la porte, il s’empressa de mettre fin à l’appel.
— Qu’est-ce que vous me racontez là ? C’est n’importe quoi ! Foutez-moi la paix !
— Ça va ? Je t’ai entendu hurler de la salle de bain.
Paul fixait Dorothy, mais son regard paraissait vide. Il commença à faire les cent pas, visiblement très perturbé par ce qu’on lui avait annoncé au téléphone, qu’il tenait encore près de son oreille.
— Tu es avec moi ? l’interrogea-t-elle.
— Oui, oui. Désolé. C’était le fameux numéro masqué. Des petits rigolos qui s’amusent à vouloir me faire peur.
— Qu’ont-ils dit pour te mettre dans cet état ?
— Rien. Des conneries. Laisse tomber. Tu devrais plutôt te dépêcher de finir de te préparer. Ta mère nous attend dans une demi-heure pour récupérer Georgie.
— Tu es sûr que ça va ? Il en faut beaucoup pour te fâcher, d’habitude.
— Mais oui. La fatigue, sans doute. Après tout, on n’a pas beaucoup dormi avec la folle nuit qu’on a passée.
— Tu es grave. Mais là, je te reconnais, au moins.
— Tu vois, tout roule. Allez, ne t’inquiète pas et file.
Dorothy regagna la salle de bain rassurée, mais tout de même intriguée. D’abord le bouquet signé Willis, puis cet appel anonyme qui avait mis Paul hors de lui alors qu’il était du genre à garder son calme en toute circonstance. Quelque chose de louche se tramait. Cela ne lui plaisait pas du tout. Elle se regarda dans le miroir et se vit un instant avec quinze ans de moins.
— Non, ce n’est pas possible, dit-elle à son reflet.
Elle s’aspergea le visage d’eau froide puis s’habilla, laissant de côté ses craintes. Elle ne remit pas une belle robe comme la veille, mais un simple jean avec un t-shirt. Le maquillage était aussi plus léger et elle s’attacha les cheveux en un rapide chignon. Elle n’en était pas moins ravissante aux yeux de Paul qui pétillaient d’amour. Il la contempla, plus épris que jamais, quand elle passa le seuil de la porte du salon.
Il avait allumé la télévision pour regarder les informations. On y parlait bien entendu des derniers événements tragiques survenus en Californie. C’était chaque jour la même rengaine. La pègre gangrénait un peu plus la société sans que le gouvernement – largement corrompu – puisse y faire quelque chose. Dorothy attrapa la télécommande et zappa, lasse de découvrir le nombre de victimes grandissant de cette criminalité atteignant des taux encore jamais vus. Pas de chance pour elle, elle tomba sur une publicité pour ce fameux jeu populaire dont tout le monde parlait : The Race. La voix off annonçait que cette année serait tout à fait particulière et que pour la première fois en dix ans, l’instigateur principal du programme serait présent pour les cérémonies d’ouverture et de clôture. Elle allait changer de chaîne, mais son mari lui prit la commande des mains et coupa le son par inadvertance.
— Je peux au moins regarder le spot, non ? demanda-t-il, la lèvre inférieure retroussée et avec des yeux de cocker.
— D’accord. Mais la réponse sera toujours la même. On ne participe pas à cette stupide course. J’ai un fils de dix ans et je n’ai pas envie qu’il grandisse sans sa mère.
— Tu sais bien que le meurtre y est interdit.
— C’est pour ça que chaque année, il y a plusieurs morts…
— Ce sont des accidents. Comme il en arrive chaque jour dans la vie. Avec mon passé de militaire, on ne craindrait rien et on gagnerait toutes les épreuves sans problème.
Elle lui fit les gros yeux et se dirigea vers une commode pour y attraper ses boucles d’oreille, si bien qu’elle ne vit pas le portrait de Marlon Willis qui apparaissait à l’écran. Lorsque Paul remit le volume, le présentateur terminait son annonce.
— Alors, n’hésitez pas à prendre part à l’aventure.
— Voilà, c’est fini et je n’ai rien entendu par ta faute, dit Paul, simulant l’agacement.
Il se leva, éteignit la télévision et rejoignit sa femme qui l’attendait à la porte d’entrée, avec sa petite moue boudeuse qu’il aimait tant.
***
Un journaliste et son photographe pénétrèrent dans le bureau de Marlon sous bonne escorte. Le premier, un blondinet, très petit et gringalet, ressemblait trait pour trait au second, exception faite des cheveux grisonnants de celui-ci. Ils avançaient d’un pas hésitant, bâillonnés, yeux bandés et mains liées dans le dos. Un des gardes les accompagnant les fouilla avant de les installer dans un large fauteuil, où il les libéra de toutes contraintes. Les deux hommes se massèrent les poignets rougis par la corde. Dès que leur accoutumance rétinienne face à la clarté subite le leur permit, ils constatèrent, les regards emplis de crainte, qu’ils étaient entourés de cinq gorilles munis de revolvers à gros calibre.
Un raclement de gorge attira leur attention sur Willis, assis derrière son bureau. Les pieds posés sur le meuble, un cigare à la bouche et un verre de whisky à la main, il semblait tout droit sorti d’un vieux film de mafieux. Il savait qu’il faisait cliché et aimait en jouer.
— Alors, messieurs ? Qu’est-ce qui vous amène dans mon humble demeure ?
— Nous désirerions vous interviewer et vous prendre en photo pour notre journal, dit timidement le reporter. The Race fera la une du prochain numéro.
— Et ? Quel rapport avec moi ? fit Marlon, l’air étonné.
— Euh… Eh bien… bredouilla le plus âgé. Selon nos informations, vous êtes l’organisateur et c’est vous qui nous avez invités. Nous serions-nous trompés ?
Willis éclata de rire, bientôt suivi de son personnel. Les deux malheureux, qui ne comprenaient pas très bien ce qu’il se passait, tournaient la tête dans tous les sens, les membres tremblants, se demandant comment réagir. Ils jugèrent alors qu’il était plus sage de jouer le jeu du grand ponte et rejoignirent l’amusement général. Le sourire de Marlon s’effaça soudain pour laisser place à une expression plus grave, limite menaçante.
— Pourquoi rigolez-vous, tous les deux ?
Le journaliste et son partenaire se turent sans délai et s’enfoncèrent un peu plus dans le fauteuil. La sueur commença à perler sur leur front. La vue des gardes, main sur la crosse de leur arme, ne les rassura pas. D’un signe de tête, Marlon leur ordonna de se relâcher et reprit, à l’intention de ses invités :
— N’est-ce pas merveilleux, la crainte qu’un seul homme peut insuffler juste par des paroles ?
Le photographe fit mine de répondre, mais son hôte le coupa aussitôt d’un doigt devant la bouche comme s’il imposait le silence à un enfant.
— Rassurez-vous. Je ne fais que jouer avec vous, messieurs. Je suis un vrai gamin. J’aime user de mon pouvoir pour titiller de braves gens, comme vous. Vous savez, je ne suis pas le monstre qu’on dépeint dans les médias. J’ai aussi beaucoup d’humour. Cependant, dans ce monde de requins, il est très important de jouir d’une telle réputation.
Les deux compères retrouvèrent quelques couleurs et se détendirent. Un petit sourire se dessina même sur leur visage lorsque Willis leur proposa un verre et un cigare. Ils purent, pour finir, poser une dizaine de questions dont le journaliste notait les réponses au crayon à papier sur un carnet. Il était plutôt habitué aux tablettes tactiles, mais leur hôte interdisait toute technologie à ses invités, par peur d’être espionné. Le photographe fut autorisé à prendre deux clichés du maître des lieux. Ils furent ensuite reconduits en ville de la même manière qu’ils étaient arrivés.
Cette petite visite avait mis Marlon de bonne humeur. C’était effectivement lui qui avait eu l’idée de cette interview. Il en avait profité pour glisser quelques sous-entendus que seule Lady Spencer pourrait comprendre. Il espérait que celle-ci lise l’article dans le journal et décide enfin de s’inscrire à son jeu. Par ailleurs, un spot publicitaire affichant son portrait était déjà diffusé sur de nombreuses chaînes publiques. Il voulait mettre toutes les chances de son côté, en essayant de la provoquer. Il n’avait que peu confiance en « ce chicano », comme il le nommait.
Un de ses hommes frappa à la porte et entra, un téléphone à la main. Il n’eut pas besoin de demander pour savoir qu’il s’agissait justement de Gutierrez. Il prit l’appareil et décrocha, prêt à insulter son interlocuteur.
— Si tu appelles pour me dire que tu n’as pas encore réussi ta mission, tu vas vite te retrouver avec un deuxième trou de balle.
— Non, non. Ça, j’y travaille.
— Ton cousin a pu t’aider ?
— On peut dire ça, en quelque sorte. Il refuse d’essayer de la convaincre, car il estime lui être redevable. Elle lui aurait sauvé la mise à plusieurs reprises lorsqu’ils étaient partenaires.
— À la bonne heure !
— Laissez-moi finir, s’il vous plaît. Il n’apprécie guère son mari et le juge plutôt louche.
— Qu’est-ce que ça peut me foutre ? Viens-en au fait !
Willis était de plus en plus excédé et fit signe à ses gardes de sortir.
— Voilà. Il se trouve qu’il a enquêté sur lui et vous n’allez pas me croire. Cet homme n’est autre que votre propre neveu.
— Quoi ? Imp… Impossible, bafouilla Marlon avant de se ressaisir. Mon frère a été assassiné sans avoir eu la chance de connaître les joies de la paternité.
— Ce n’est pas tout à fait vrai. Vous n’étiez pas sans savoir qu’il choisissait ses domestiques lui-même. Et vous aviez sûrement remarqué qu’il prenait toujours de jolies femmes. Eh bien, ce n’était pas pour rien…
— Ne salis pas sa mémoire ou t’es un homme mort !
Marlon explosa de rage en prononçant ces mots et balança son verre qui se fracassa contre le mur, qui présentait encore les traces de son précédent coup de sang. S’il y avait bien une chose sur laquelle il était intolérant et qui pouvait lui faire perdre les pédales, c’était bien Melvin.
— Désolé, je ne voulais pas lui manquer de respect. Je disais, l’une d’elles a eu un enfant peu de temps après avoir quitté son poste et votre frère, dans sa grande mansuétude, lui versait une pension chaque mois. Il ne fait donc aucun doute que c’était lui le père et qu’il désirait garder le secret pour ne pas mettre son fils en danger.
Willis avait retrouvé un semblant de calme et un sourire nostalgique s’installa sur ses lèvres.
— À vrai dire, ça lui ressemble assez bien. Il a toujours été bienfaisant malgré le milieu dans lequel il baignait. Cela fait une raison de plus pour faire payer cette garce. Bon boulot, le Mexicain.
— Merci, Amiral. Mais c’est mon cousin qu’il faut remercier.
— Ce sera fait en temps voulu. Sois-en assuré.
— Au fait, j’ai pris le loisir d’appeler cet homme pour lui révéler toute la vérité. Il a, dirons-nous, encore un peu de mal à l’entendre, mais ne semble pas la refuser totalement, au vu de son énervement. Je pense qu’il ne manque pas grand-chose pour le convaincre.
— Belle initiative. Continue et sois plus persuasif. Bravo, tu remontes dans mon estime. Et pour Lady Spencer ?
— J’ai une idée infaillible. Ne vous inquiétez pas pour cela. Vous aurez bientôt une visite inattendue. Je vous laisse. Au revoir, Amiral.
Marlon posa le téléphone sur le bureau. Son visage rayonnait de bonheur. Il était si heureux de cette nouvelle qui tombait à point nommé. Avec cela, il était certain de pouvoir faire souffrir Lady Spencer encore un peu plus. Il alla chercher la chevalière de son frère dans sa vitrine, le regard brillant.
— Alors, petit cachottier ? Tu aurais pu me dire que j’étais tonton. J’en aurais pris soin, de ton rejeton. Je vais essayer de réparer ça, mais que de temps perdu ! J’espère qu’il n’est pas trop épris de cette saleté…
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