2023 - The Race : Pour rester en vie, une seule solution : devenir parano !

Les instincts ressurgissent

 

OceanofPDF.com

Étape 1

 

Informations sur l’étape

 

Départ

Empire State Building – New York

 

Arrivée

Mount Washington Height Veterans Memorial – Pittsburgh

 

Distance directe

600 km

 

Temps limite

48 h

 

Règle spéciale

La destination finale est inconnue des candidats. Ceux-ci doivent passer par des villes intermédiaires où les attend, à chaque fois, un indice sur la destination suivante et cela jusqu’au lieu d’arrivée de l’étape.

 

Participants

444 candidats + 50 assassins

 

***

 

Dorothy et Paul s’éloignèrent rapidement de l’Empire State Building pour se diriger vers Time Square. Leur but premier était de se fondre dans la masse pour se mettre à l’abri de potentiels assassins. Ceux-ci, s’ils voulaient rester discrets et ne pas se découvrir, n’avaient pas d’autre choix que de se montrer prudents. En cela, commettre un meurtre en public n’était pas la plus brillante des idées. Le couple avait pour obligation de faire un détour par Bryant Park pour y récupérer leur paquetage journalier.

Arrivé aux abords de l’espace vert, Paul attrapa la main de sa femme et l’entraîna à l’abri d’un panneau publicitaire.

— Attends, dit-il. Il n’y a personne d’autre que quelques candidats. Tu ne trouves pas ça étrange, un lieu sans touristes au beau milieu de New Manhattan ?

— Ça fait cinq minutes que c’est commencé et tu es déjà parano, ça promet, ironisa Dorothy, l’air maussade.

Elle s’en voulut presque aussitôt pour ses mots maladroits envers son mari. Il était tout à fait logique qu’il soit sur ses gardes. Il n’avait pas la même expérience qu’elle… D’autant plus que l’inquiétude pour son fils les rendait tous deux à cran et peut-être moins vigilants.

Elle était sur le point de s’excuser quand Paul lui indiqua un grand homme en uniforme militaire. Il filait – de manière pas si discrète que ça selon elle – un duo de petits vieux qui venait de récupérer deux sacs à dos. Elle reconnut alors que la paranoïa était de mise et que la compétition avait bel et bien débuté.

Le couple attendit quelques minutes, depuis leur cachette de fortune, guettant l’instant opportun pour se hâter d’aller chercher leur barda. Paul estima que l’arrivée d’un groupe d’une cinquantaine de concurrents était ce moment idéal. Dans ce troupeau se trouvait Oscar, qui fit un signe en direction de Dorothy. Elle feignit de ne rien voir et détourna la tête.

— Hé, ce ne sont pas les Mexicains qui t’ont aidée pendant la cérémonie ? lança Paul. Nous pourrions peut-être nous allier à eux. Ils me semblent plutôt costauds, ils pourraient nous épauler.

Il s’avança vers les Hispaniques, sourire aux lèvres et leur tendit la main qu’Eddy s’empressa de serrer. Les deux hommes commencèrent à discuter tandis que Dorothy attirait Oscar à l’écart.

— Qu’est-ce que tu fous ? Tu me suis ? s’emporta-t-elle. Et pourquoi tu me fais signe comme ça ? Paul va se douter d’un truc.

— Mais non, qu’est-ce que tu t’imagines ? On récupère juste nos paquetages, comme tout le monde. Et vu qu’on a échangé tout à l’heure, ça aurait paru étrange qu’on vous ignore.

— Tu n’as pas tort… Je n’arrive plus à réfléchir normalement.

Oscar pressa l’épaule de Dorothy pour la réconforter.

— C’est légitime, tu t’inquiètes pour ton fils.

— Ça me tue de le savoir entre les mains de ce psychopathe. Tu n’es au courant de rien ? Des rumeurs ou quelque chose ?

— Non, désolé. J’essaie aussi de me tenir le plus éloigné des problèmes depuis quelque temps.

— Si tu peux activer ton réseau pour me dénicher la moindre info, je t’en serai reconnaissante. Par contre, je te préviens, mon mari ne doit pas savoir qu’on se connaît et encore moins la raison qui nous a amenés à nous rencontrer par le passé.

— Calma, bella niña. Moi non plus, je ne voudrais pas que ma femme apprenne ce que je faisais avant.

— Oh ! fit Dorothy très étonnée. Tu as trouvé quelqu’un qui a réussi à te supporter au point de t’épouser !

Au moment où Oscar allait se défendre, un pot de fleurs situé près d’eux explosa sous l’impact d’un projectile. Puis, Dorothy entendit fuser des balles dans leur direction. Oscar, dans un réflexe, la plaqua au sol et la couvrit de son corps. Paul, paniqué à la vue de la scène et à l’idée que sa femme puisse être blessée, accourut, suivi d’Eddy, et s’accroupit à côté d’elle et de son protecteur.

— Vous n’avez rien ? Vite, il faut se cacher. Ces grosses statues feront l’affaire.

Il aida Dorothy à se relever et les deux duos détalèrent le plus rapidement possible pour s’abriter derrière d’énormes lions de pierre.

— Dis donc, ça ne traîne pas, gloussa Eddy.

— Tu crois que c’est le moment de plaisanter ? le tança son cousin.

— Désolé, c’est nerveux. Quand je stresse, je fais des blagues.

Paul examina le corps tout entier de Dorothy à la recherche d’une éventuelle blessure. Oscar, qui la connaissait mieux que lui à ce niveau-là, vit dans son regard qu’elle commençait à s’agacer. Cela ne manqua pas de l’amuser malgré les circonstances. Il aurait tant aimé dire à Paul qu’elle n’avait en aucun cas besoin d’être couvée, qu’il lui en fallait plus que ça pour l’inquiéter.

Les tirs avaient cessé aussi subitement qu’ils avaient débuté. La foule, alarmée par ces coups de feu, s’était dispersée et les concurrents attendaient à l’extérieur du parc que la situation se tasse avant de revenir attraper leur sac.

— Merci, euh… bafouilla Paul dans un moment de lucidité.

— Oscar ! Enchanté et il n’y a pas de quoi. Il faut bien s’entraider entre candidats. Tu aurais fait de même à ma place, j’en suis sûr.

Le Mexicain jeta un œil en se penchant légèrement sur le côté d’une statue et ne découvrit aucune personne armée. À vrai dire, il ne vit même pas grand monde. Il fit signe au reste du groupe encore caché que le danger était écarté. Chacun s’éloigna prudemment des lions en pierre et ramassa un paquetage contenant de la viande séchée, une bouteille d’eau et une trousse de premiers soins.

Les duos se séparèrent et se dirigèrent vers des sorties différentes lorsque les coups de feu reprirent, toujours en direction de Dorothy et par conséquent de Paul. Ceux-ci coururent se réfugier derrière un kiosque et furent bientôt rejoints par les deux Hispaniques qui avaient fait le tour du parc. Une des balles explosa une fenêtre de la petite cabane qui les dissimulait de la vue de leurs assaillants. Un morceau de verre sauta sous le choc et vint se planter dans le bras de Paul qui n’émit qu’un léger grognement. Il avait appris à l’armée qu’un soldat ne craint pas la douleur et ne doit pas montrer qu’il souffre. Les projectiles continuaient de pleuvoir, de manière bien inutile au vu de leur imprécision et le groupe étant bien à l’abri.

— Soit ce sont de vrais rigolos qui nous tirent dessus, analysa Oscar, soit ils font carrément exprès de nous rater. Dans les deux cas, c’est extrêmement bizarre, vu le niveau annoncé par les organisateurs.

— Hé, Os, intervint Eddy. On dirait qu’ils en ont après ta copine.

Oscar foudroya son cousin du regard et n’osa pas affronter celui de Dorothy qu’il sentait peser sur sa nuque. Paul observa sa femme d’un œil interrogateur. Elle fit mine de ne pas le voir et s’agenouilla pour fouiller dans son sac. Elle en sortit du désinfectant, des compresses et des pansements, puis entreprit de soigner la blessure de son époux alors que les tirs avaient de nouveau cessé.

— Bon, tu vas me dire d’où tu connais ce mec, ou tu vas continuer de faire comme s’il était un parfait étranger ? demanda Paul, contrarié.

Dorothy appliqua sans douceur un gel antidouleur sur la plaie qu’elle venait de nettoyer.

— J’ai compris, fit son mari en grimaçant. On n’en parle pas.

Elle acquiesça de la tête, posa un pansement avec plus de délicatesse et l’embrassa.

— Cinq ans de noces et tu ne me fais toujours pas assez confiance pour tout me révéler, reprit Paul, très attristé.

— Je t’aime, le rassura Dorothy avec un grand sourire. C’est l’essentiel, non ? De toute façon, je ne pense pas que ce soit le moment. Sauvons d’abord nos fesses.

Oscar, de son côté, réprimandait Eddy à voix basse, en lui rappelant qu’il n’était pas censé la connaître. Il s’agaçait devant l’air amusé de son cousin, qui en disait long sur sa non-capacité à écouter ses conseils, et le bousculait pour le faire réagir. Il cessa de le brimer quand il repéra au loin deux personnes, un homme et une femme, tous deux assez jeunes, rangeant des fusils mitrailleurs dans un grand sac de sport. Sans hésiter, il se mit à courir dans leur direction, bientôt suivi par Eddy, qui, surpris s’emmêla les pieds dans un buisson et finit le nez dans la terre.

 

***

 

Alors que l’ensemble des concurrents se pressaient de quitter l’Empire State Building, Amy et Devon guettèrent en toute discrétion leur père s’éloigner de la scène. Une fois celui-ci hors de vue, ils contournèrent le bâtiment, toujours à l’abri des regards, afin de le retrouver. Willis tenait une grande feuille à la main qu’il leur remit. Il désigna un endroit précis du document en le tapotant du doigt. Il s’agissait d’une partie du trombinoscope du jeu sur lequel figurait Dorothy. Même s’il l’avait déjà rencontrée par le passé, il ne la connaissait pas personnellement. Lorsqu’il l’avait observée pendant sa prise de parole, il s’était demandé comment son frère avait pu se faire embobiner et tuer par une femme qui paraissait si faible.

— Vous vous souvenez de ce qu’on a convenu ? interrogea Marlon. Je veux que vous preniez bien soin d’elle. Que vous me la bichonniez.

— On dirait que tu parles d’une caisse, pouffa Devon. C’est vrai qu’elle a une belle carrosserie, mais quand même.

Amy bouscula son frère, qui, surpris, faillit trébucher, et lui fit les gros yeux. Le jeune garçon haussa les épaules et rit de plus belle, au plus grand désarroi de sa sœur et surtout de son père qui le réprimanda avec verve.

— Cette bombe, comme tu as l’air de l’insinuer, est plus dangereuse que tu ne le penses, espèce d’idiot. Enfin, si sa réputation n’est pas surfaite. Je me demande comment j’ai pu engendrer un raté pareil. Je n’aurais peut-être pas dû vous couver autant.

— C’est bon, ça va. On peut plaisanter, non ?

— Pas avec la femme qui a tué votre oncle ! explosa Marlon.

Devon cessa sans délai de rigoler et vit qu’Amy était devenue toute pâle et se tordait les mains. Lui-même, de nature insouciante, n’en menait pas large face à cette révélation. Tous les deux savaient à quel point leur père avait été touché par la mort de son frère. Jamais celui-ci n’avait aimé une personne autant que Melvin. Pas même leur propre mère, qui avait fini par le quitter, par manque d’attention. Pas même eux, qui ne le voyaient que très rarement.

— Pourquoi ne nous l’as-tu pas dit plus tôt ? demanda timidement la jeune fille.

— Ce sont mes affaires. Et tant qu’on en est aux confidences, il s’avère que le mari de cette garce est votre cousin, mon neveu et l’enfant de l’homme qu’elle a…

Willis déglutit et ne parvint pas à aller au bout de sa phrase.

— Elle sort avec son beau-fils ? Beurk !

— Je doute qu’elle soit au courant, poursuivit-il, mais bref, revenons-en au jeu, si vous le voulez bien. À deux rues d’ici, vous trouverez un arrêt de bus où vous attend un de mes soldats avec un grand sac de sport. Prenez-le sans vous faire remarquer et ensuite, filez Lady Spencer et son époux pour accomplir votre mission.

— À vos ordres, Amiral, répondirent le fils et la fille en chœur.

— Dernière chose. L’arrivée se fera à Pittsburgh, au Mount Washington Height Veterans Memorial. Les autres candidats ne sont pas au courant et doivent le deviner. Faites-moi le plaisir d’y être les premiers. Ça sera toujours ça d’économisé.

 

Devon alla s’asseoir sur le banc d’un arrêt de bus, à côté d’une coquette quinquagénaire, tirée à quatre épingles. Celle-ci lui indiqua le sac situé entre ses jambes et partit. Le jeune homme la dévisagea, surpris qu’il s’agisse de l’intermédiaire dont leur avait parlé leur père. Il attendit quelques minutes, puis s’en saisit. Il rejoignit ensuite sa sœur, qui avait déployé son holocarte.

— Elle est au point de récupération des paquetages. Vite, dépêchons-nous d’y aller. Au fait, il y a quoi, là-dedans ?

Son frère sourit et entrouvrit le sac pour dévoiler deux fusils-mitrailleurs ainsi que des munitions. Amy caressa une des armes d’un geste tendre et émit un petit gémissement de plaisir.

— T’es encore plus frappée que moi, gloussa Devon.

Les deux se pressaient en direction de Dorothy et son mari quand le jeune homme les aperçut et arrêta sa sœur. Il lui fit un signe de tête pour désigner le couple. Il s’accroupit, s’empara d’un des deux fusils et lui tendit l’autre.

— On s’amuse un peu ? dit-il, tout excité.

Les yeux d’Amy s’illuminèrent et elle arracha l’arme des mains de son frère. Elle attrapa promptement un chargeur qu’elle n’eut aucun mal à insérer, résultat de longues heures d’entraînement. Elle défit la sécurité et s’appuya sur une poubelle pour viser en direction de ses cibles. Devon l’imita, à l’exception de la posture, préférant se tenir debout. Les deux échangèrent un regard et firent feu au même moment. La salve de balles vint s’écraser aux pieds de Dorothy qui discutait avec un Hispanique. Ce dernier la protégea, mettant son corps en opposition.

Les enfants de Willis arrêtèrent leurs tirs et partirent dans un fou rire. L’avenue avait été désertée par les passants autour d’eux. Ils avaient pris la fuite à la première détonation et avaient créé un immense mouvement de foule dans les rues adjacentes. Seules les voitures ne stoppèrent pas leur incessant va-et-vient.

Les deux jeunes se cachèrent derrière un véhicule en stationnement et observèrent la réaction de Dorothy et Paul, avec beaucoup de plaisir.

— Ça fait du bien de s’amuser un peu, dit Devon entre deux rires. J’en avais marre d’être enfermé à la maison.

— Et ces petits bijoux, une vraie merveille.

Amy accompagna ses paroles d’un baiser sur son fusil.

— C’est clair, poursuivit son frère, mais le must, ça reste de pouvoir se balader en ville sans les gorilles de papa et d’être libres de faire ce qu’on veut.

— Tu m’étonnes, Devon ! Regarde, ils se montrent enfin. On remet ça ?

— Oh que oui, ma chère Amy. Fais quand même gaffe de ne pas la toucher.

Ils sortirent de leur cachette et mitraillèrent une nouvelle fois en direction du parc. Les personnes visées coururent derrière un kiosque dont une fenêtre explosa sous l’impact d’une balle perdue.

Après quelques rafales supplémentaires, Amy posa une main sur le canon de l’arme de Devon et lui fit signe d’observer le mari de Dorothy.

— Merde, on dirait qu’il est blessé. Et c’est toi qui parlais de faire attention… Papa va nous tuer.

— On ferait mieux de ranger nos joujoux et de faire profil bas pendant un moment.

Devon récupéra le fusil de sa jeune sœur et le fourra avec le sien dans le grand sac de sport. À peine relevé, Amy le tira par la manche et commença à courir. Il la suivit sans résister et découvrit en se retournant la raison de cette fuite. L’Hispanique qui avait protégé Dorothy les pourchassait, en furie, accompagné de loin par un deuxième Mexicain.

Les enfants de Willis, constatant qu’ils se faisaient rattraper, s’arrêtèrent et sortirent à nouveau leurs armes pour mitrailler en direction de leurs poursuivants. Le premier s’engagea dans une ruelle pour se mettre à l’abri, tandis que le second se planqua derrière une voiture. Les jeunes reprirent leur cavalcade, morts de rire. On aurait dit des gosses en train de jouer à la guerre. Sauf que leurs fusils étaient bien réels…

 

***

 

Oscar n’avait pas hésité une seule seconde. Quand il avait surpris ce qu’il estima être un jeune couple d’assassins ranger ses armes comme si de rien n’était, les prendre en chasse lui avait paru naturel. En effet, il considérait toujours Dorothy comme une petite sœur, bien que cela fasse des années qu’il ne l’avait pas vue, et ne pouvait pas supporter qu’on s’attaque à elle. D’autant plus qu’il se sentait en grande partie responsable de sa participation forcée à ce jeu d’une extrême violence. Même si à ce niveau-là, il ne se faisait pas trop de soucis pour elle, connaissant bien ses capacités, pour l’avoir épaulée pas mal de temps dans son ancienne vie.

Bien plus rapide que les deux jeunes qu’il poursuivait, Oscar les rattrapait sans difficulté. Ils étaient sans doute ralentis par le gros paquetage renfermant leurs fusils. Alors qu’Eddy époussetait son pantalon après s’être relevé de sa chute, il vit son cousin essuyer des tirs qui le forcèrent à emprunter un chemin parallèle. Il comprit qu’il allait coincer les agresseurs en les contournant. Il s’abrita lui-même derrière une voiture, pour éviter de recevoir une balle perdue. Il maugréa contre Willis et surtout ses enfants.

— Se laisser aller et devenir pénibles ? Il m’a pris pour un con. Ce sont de vrais cinglés. Elle promet, cette course.

Lorsque Oscar déboucha sur l’artère principale, il aperçut les fuyards tenter un coup de poker et s’engouffrer dans une station d’Hyperloop bondée de monde. Ils espéraient ainsi se fondre dans la masse et semer leurs poursuivants.

Plus expérimenté qu’ils pouvaient l’imaginer, il finit par rejoindre Amy et Devon. Ceux-ci pensaient avoir réussi leur tour et ne le remarquèrent pas arriver dans leur dos. Amy observa, impuissante, son frère tomber à la renverse lorsque Oscar attrapa la sangle du sac de sport et la tira en arrière pour s’en saisir. Ce dernier mit un genou sur la poitrine du fils Willis dont il braqua les parties intimes d’un petit revolver. Il l’avait sorti d’un holster au niveau de sa cheville. De sa main libre, il ouvrit le bagage et en examina le contenu.

— Vous n’êtes pas un peu jeunes pour ce genre de joujou ?

— Fous-moi la paix, le chicano ! brailla Devon.

— Tu crois vraiment que tu es en position de me parler comme ça ? grogna Oscar.

Il appuya un brin plus son pistolet sur le jean de Devon qui gémit, mais ne répliqua plus. Amy devint alors hystérique et se mit à appeler au secours en hurlant, ce qui ameuta les gardes en poste dans la station. Cela détourna suffisamment l’attention d’Oscar pour qu’elle puisse, d’un coup de pied rapide, le désarmer et libérer son frère de son étreinte.

La sécurité, une fois assez proche, se rendit compte qu’il s’agissait de participants de The Race. Les agents savaient n’avoir aucun droit d’intervenir et s’interrogeaient sur l’attitude à adopter. Ils ruminèrent un instant avant de retourner prendre leur place dans le poste de contrôle. Ils n’avaient pas envie que les militaires leur tombent dessus.

Devon, débarrassé de son agresseur, se releva aussi vite qu’il le put et se rua sur lui. Sa sœur essaya de le retenir, mais sa main glissa le long de son bras trempé de sueur, sans qu’elle puisse s’en saisir. Elle l’observa décrocher une énorme droite à Oscar. Stupéfait, il ne put esquiver et la reçut en plein sur le nez, qui commença à saigner. Cela le mit en rage et il enchaîna une série de coups de poing avec autant de talent qu’un boxer professionnel. Devon se retrouva très vite acculé à un mur et ne parvint pas à trouver une riposte. Il ne s’attendait pas à une pareille maîtrise de la part de son adversaire et ne devait la réussite de sa première frappe qu’à l’effet de surprise. Maintenant que son opposant lui faisait face, il ne faisait plus le poids. Cela changeait des soldats de son père qui n’osaient visiblement pas tout donner lors des entraînements.

Alors qu’un crochet d’Oscar ouvrait une brèche dans la garde du jeune homme, Amy intervint une nouvelle fois et lui fouetta les jambes d’une balayette efficace. Il tomba à terre et les enfants de Willis en profitèrent pour le ruer de coups de pied. Mais celui-ci ne se laissa pas faire et attrapa le mollet de la demoiselle d’une main, puis la cuisse de l’autre et l’expédia à son tour au tapis, la faisant passer par-dessus son épaule. Il se releva promptement, lança son genou dans l’estomac de Devon qui se plia en deux, puis joignit ses deux poings avant de les abattre avec violence dans le dos du jeune homme, ce qui acheva de l’envoyer retrouver sa sœur au sol.

Oscar ramassa son arme et la pointa dans leur direction. En les gardant bien en joue, il activa son holocarte. C’est avec un grand ahurissement qu’il constata que ces deux gamins, qui lui avaient donné du fil à retordre, étaient de simples candidats. À moins qu’ils n’aient pas pris la précaution de masquer leur position, ce qui serait idiot de leur part, mais pas impossible, vu leur attitude.

— Pourquoi nous avoir tirés dessus alors que vous êtes des concurrents ? Vous n’êtes pas censés porter des armes.

— On a bien le droit de s’amuser un peu, non ? pouffa Amy.

— Vous allez être disqualifiés et abattus pour vos conneries. C’est d’ailleurs bizarre que votre nanopuce n’ait pas encore arrêté votre cœur.

— Ce n’est pas comme si on avait voulu vous tuer, se vanta Devon, se massant le dos comme il pouvait. Sinon, vous seriez morts depuis longtemps.

— Mais ça, les organisateurs s’en foutent. Des caméras vous ont filmés en train d’utiliser des mitraillettes sur des participants, c’en est fini de vous. Tôt ou tard, vous allez le payer.

— Tu fais erreur, Os, intervint Eddy.

Gutierrez était arrivé de manière très discrète et enfonçait un pistolet dans les reins de son cousin. Il avait un sourire malsain aux lèvres et fit signe aux enfants de Willis de disparaître, sous les yeux interloqués d’Oscar.

— Mais qu’est-ce qu’il te prend ? T’as perdu la tête ! Tu me braques, moi ? Et tu les laisses partir alors qu’ils ont essayé de nous descendre ?

— Tu ne sais pas qui sont ces jeunes, n’est-ce pas ?

Amy et Devon étaient désormais assez loin et Eddy rangea son arme dans son étui au niveau de sa ceinture. Oscar se retourna et le fusilla du regard.

— Hé, calme-toi ! Je viens de t’éviter pas mal de problèmes. Ces deux imbéciles sont les gosses de Marlon Willis.

Oscar ouvrit puis referma la bouche, incapable de parler, choqué par cette nouvelle. Il était de notoriété publique que ce grand ponte n’avait jamais été marié et n’avait eu aucun enfant. Comment son cousin pouvait-il être informé de cela si c’était un secret ? Il le dévisagea en attente d’un éclaircissement.

— Bon, d’accord, je te dois des explications. Tu viens sûrement de comprendre que je travaillais pour lui. Seuls ses hommes les plus proches sont au courant de sa paternité. Et il se trouve qu’il m’a récemment nommé Commander, le plus haut grade de son armée, comme il aime le dire.

— Je suppose que toi et les deux rejetons avez une mission pendant cette course. Mission qui aurait un rapport avec Dorothy.

— Ah, on ne te la fait pas, mon bon Oscar Guerrero. Nous sommes effectivement là pour prendre soin de ta chère Lady Spencer. Enfin, eux. Moi je dois faire du baby-sitting…

— Je ne vous laisserai pas faire. Pas même toi, tu m’as bien entendu ? Non, mais attends. Maintenant que j’y pense. Ne me dis pas que c’est toi qui as enlevé son fils !

Oscar n’eut pas besoin de réponse. La culpabilité se lisait sur le visage de son cousin. Hors de lui, il l’attrapa par le col.

— Putain, merde, comment as-tu pu me faire ça ?

— Je ne fais que mon boulot. Il ne lui arrivera rien. Marlon le libérera à la fin du jeu quand il mettra la main sur la mère et qu’il assouvira sa vengeance.

— Tu n’es quand même pas assez bête pour croire ça ?

— Peuh. Honnêtement, ce n’est pas mon problème. Moi, je fais le job, je me fais une masse de pognon et après je me tire sur une île paradisiaque pour me la couler douce jusqu’à ma mort.

— Elle pourrait très bien arriver plus vite que tu ne le penses…

 

***

 

Pendant ce temps

 

Dorothy rangea la trousse de soins dans son sac à dos et entraîna son mari en dehors du parc. Elle jeta un dernier coup d’œil en direction d’Oscar. Il s’engouffrait dans une bouche d’Hyperloop, à la poursuite de leurs agresseurs, visiblement bien décidé à leur faire regretter. Elle ne put réprimer un sourire. Il n’avait pas changé : toujours à vouloir la protéger. Elle déploya son holocarte et repéra une station de taxis « à l’ancienne » près de leur position. Le couple devait se presser de rejoindre la première ville intermédiaire, Philadelphie, et plus précisément Liberty Bell. Là-bas, ils récupéreraient un précieux indice concernant le point de passage suivant et devraient répéter l’opération.

Par bonheur, plusieurs vieilles berlines étaient disponibles, ce qui allégea Paul d’un poids. Il n’accordait en effet aucune confiance aux véhicules autonomes. Ils étaient trop facilement piratables. Par conséquent, un assassin pourrait en contrôler un à distance pour les mener à lui. Il insista également pour emprunter une voiture conduite par une personne d’origine asiatique.

— Crois-en mon expérience, avait-il dit avec entrain. Les Coréens sont les meilleurs chauffeurs au monde. Efficaces, très discrets et peu bavards.

Pour le coup, il avait eu raison et ils étaient arrivés à destination en un peu moins de deux heures, sans encombre et dans un silence qui avait fini par leur peser. Paul avait bien essayé à plusieurs reprises de lancer la discussion avec sa femme, mais celle-ci avait prétexté ne pas se sentir bien et vouloir se reposer. Il avait compris sans problème qu’elle se rongeait les sangs pour Georgie. Lui-même ne cessait d’imaginer ce qu’il pourrait advenir de l’enfant. Il avait pris sa main dans la sienne et accepté son mutisme.

Ils se rendirent au pied de la cloche où un membre de l’organisation distribuait les indices. Le tas de feuilles sur la table les informa qu’ils étaient certainement parmi les premiers. Le couple récupéra très vite un blason marqué d’un Y et Dorothy reconnut le symbole du York College of Pennsylvania, université ayant accueilli le président actuel. Sans perdre de temps, ils se mirent à la recherche d’un nouveau taxi – conduit par un Coréen si possible.

Une bonne vingtaine de minutes de marche plus tard, ils pensèrent que la chance leur souriait à nouveau lorsqu’ils tombèrent sur le même chauffeur qui les avait amenés là. Paul, très galant, ouvrit la portière à sa femme, qui, en y passant uniquement la tête, vit une photo d’elle et son mari sur le smartphone de l’Asiatique. Elle ressortit et tira son homme un peu à l’écart.

— C’est un assassin, ce mec, murmura-t-elle.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Il ne nous aurait pas transportés ici pour ensuite nous tuer pendant un hypothétique deuxième voyage !

— Justement, réfléchis. Quel heureux hasard de retomber sur lui ? N’aurait-il pas dû repartir à New York ? Et regarde discrètement sur le siège passager, il y a nos photos sur son téléphone.

Comme Dorothy commençait à s’énerver, Paul s’exécuta et son visage se durcit à la vue de l’écran. Il ouvrit son holocarte et sans surprise ne vit pas d’autres marqueurs que les leurs à plusieurs centaines de mètres à la ronde. Il réfléchit alors à voix basse.

— Si c’est l’un des tueurs, il a masqué sa position. Ou peut-être que ceux qui nous ont tirés dessus tout à l’heure le paient pour nous livrer à eux.

Dorothy acquiesça d’un léger mouvement de tête et son mari claqua la portière sans douceur, avant de faire signe au conducteur qu’il pouvait partir. Le couple s’attendait à le voir sortir pour les prendre en chasse, mais ce dernier, à leur grande surprise, démarra en trombe et s’éloigna à toute vitesse.

— Il devait effectivement juste aider un assassin, conclut Paul. Sinon, il nous aurait attaqués.

— On devrait emprunter le bus. Nous serions plus en sécurité avec du monde autour de nous.

— Bonne idée. J’ai vu un arrêt deux rues plus haut.

 

Après avoir patienté une heure après une navette, puis avoir fait route pendant trois heures, le couple finit par arriver dans la ville de York. Ils se hâtèrent de se rendre au York College of Pennsylvania, où ils récupérèrent le second indice. Il s’agissait de la photo d’une locomotive. Chacun enclencha son holocarte à la recherche d’un endroit qui pouvait correspondre. Paul abandonna assez vite, au plus grand dam de sa femme, qui, avec persévérance, trouva un musée ferroviaire à Altoona, au centre de l’État.

— Cela nous rapproche de Pittsburgh, dit Paul avec enthousiasme. Ça serait donc bien ça. Je suis certain que l’arrivée de l’étape se fera là-bas. Les organisateurs aiment les villes importantes.

Le soir tombait et un vent froid commençait à leur caresser les joues. Paul convainquit Dorothy de se réfugier dans un kiosque dans les jardins de l’université. Désertée par les étudiants en vacances, celle-ci offrait un lieu idéal pour s’y reposer jusqu’au matin. Assis sur un banc, il lui tendit deux pilules rouges alors qu’elle contrôlait la localisation des candidats sur la projection au-dessus de son poignet.

— Tiens, ce sont des AwakeAid. Avec ça, deux ou trois heures de demi-sommeil nous requinqueront autant qu’une bonne nuit dans un lit bien confortable.

Dorothy interrogea du regard son mari. Il lui fit un clin d’œil rassurant et elle les avala sans rechigner.

— Je suis passé à mon ancienne caserne récupérer quelques petites choses bien pratiques, dit-il, l’air très fier de lui.

— Tu as bien fait. Ça nous sera très utile. J’ai vérifié sur la carte, il n’y a personne dans le coin, on devrait être tranquilles.

— Légère rectification. Il n’y a aucun concurrent. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’assassins. Ceux-ci n’apparaissent pas forcément sur l’hologramme.

— Bah ouais, ça serait trop simple. Suis-je bête ! Bon, vu que monsieur sait tout sur ce stupide jeu, il va pouvoir me dire à quoi correspondent les lignes rouges.

Paul, perplexe, s’approcha pour examiner la projection en détail.

— Ah, ça ! Ce sont en quelque sorte les bornes de l’étape. Il est interdit de les franchir, sous peine de se voir éliminés. Dans tous les sens du terme, d’ailleurs, cette année… Ils sont devenus cinglés, ce n’est pas possible autrement… Bref, maintenant à moi de poser les questions. C’est qui ce Mexicain ? Et ne me dis pas que tu ne le connais pas. Il ne s’inquiéterait pas autant pour toi. J’ai bien vu comment il te regardait aussi.

— Je crois que tes pilules font déjà effet, s’excusa Dorothy qui bâilla avant de s’allonger sur le banc, dos à Paul.

— Ça met trente minutes à agir… Tu ne t’en tireras pas comme ça.

— Bon, d’accord. Je le connais depuis des lustres. Mais cela fait des années que je ne l’avais pas vu. C’est du passé et je n’ai vraiment pas envie d’en parler. Pas maintenant, en tout cas. Je suis crevée, j’ai peur de ce qui pourrait arriver à mon fils et je ne souhaite pas nous mettre en danger encore plus. Te mettre en danger. Je ne répéterai pas les mêmes erreurs…

— Quelles erreurs ?

— S’il te plaît, reprit Dorothy, ignorant la question de Paul. Laisse-moi finir ce stupide jeu et récupérer Georgie. Là, je te raconterai tout. Promis.

— Je sais que c’est dur pour toi, mais comprends-moi aussi. On vivait tranquilles et d’un seul coup, il nous arrive plein de choses bizarres et tout semble lié à ton passé.

— Paul…

— D’accord, j’attendrai.

Paul accorda donc un délai à sa femme, bien que tous ses secrets commencent vraiment à le ronger. Il rumina tout le temps que Dorothy dormit. Le couple inversa ensuite les rôles. Elle monta la garde pendant qu’il se reposait.

Lorsque Paul émergea, il ne vit pas tout de suite Dorothy. Il regarda autour de lui et la repéra un peu plus loin dans les jardins. Elle se trouvait en compagnie des jumeaux qui les avaient déjà accostés à l’infirmerie après l’injection de leur implant. La discussion lui sembla houleuse, si bien qu’il courut aussi vite qu’il put pour les rejoindre.

 

***

 

Alors que Paul dormait sur un banc sous le kiosque, Dorothy était sortie pour se dégourdir un peu les jambes à la suite de son petit somme. Le vent s’était levé et faisait s’envoler ses longs cheveux tandis qu’elle fermait les yeux pour profiter du calme de la nuit. Une moue de surprise se dessina sur son visage quand une main vint caresser ses fesses et qu’une autre attrapa son sein. La poitrine de l’inconnu se plaqua sans véritable douceur contre son dos et la fit sursauter pendant qu’une tête se posait sur son épaule. Elle put alors sentir un souffle chargé d’effluves de chewing-gum aux myrtilles, ce qui la ramena à une époque lointaine qu’elle préférait oublier. Son cœur s’accéléra et ses joues s’empourprèrent de colère. Elle avait rouvert les yeux et le ricanement de son mystérieux partenaire confirma sa crainte naissante. Elle acheva de se retourner à toute vitesse et dans son élan, d’envoyer une gifle monumentale du revers à la personne qui se tenait maintenant devant elle. Un deuxième homme, qui était en tout point identique au premier, ne put retenir son hilarité.

— Je vois que tu as toujours aussi bon caractère, ma belle, dit le jumeau, entre deux rires. Je t’avais prévenu, Ethan.

— Ta gueule, Evan, s’emporta l’autre, la main sur la bouche. Je crois qu’elle m’a pété une dent.

Dorothy regarda avec crainte par-dessus l’épaule d’Ethan, pour s’assurer que Paul était encore endormi.

 

— Qu’est-ce que vous me voulez ? râla-t-elle.

— Juste dire bonjour et discuter du bon vieux temps, répondit Evan, les bras écartés en signe de paix. Il n’y a aucune raison de s’énerver.

— Tu me prends pour une conne ? Je suis certaine que vous faites partie des assassins, alors que je suis une candidate et par conséquent une cible potentielle pour vous. L’aubaine pour enfin vous débarrasser de moi. Vous n’êtes donc pas là par simple courtoisie. D’autant plus que ça ne vous ressemble pas.

— Tu as bien changé, pourquoi pas nous ?

Les jumeaux, de manière très synchronisée, se tournèrent et observèrent en direction du kiosque où se trouvait Paul. Sans se parler, ils firent tous deux une grimace pleine de dédain avant de reporter leur attention sur Dorothy. Elle les écarta pour se diriger vers son mari. Ethan lui agrippa alors l’épaule tandis que son frère sortait un revolver de la poche de sa veste et l’enfonça dans les côtes de la femme. Elle s’arrêta net, mais ne se laissa pas intimider pour autant. Elle planta son regard bleu-vert, habituellement magnifique, devenu, à cet instant, glacial, dans celui très sombre de l’homme armé. Elle posa d’un geste lent sa main sur son bras, qu’elle lui fit baisser sans effort. Ethan, comme hypnotisé par les yeux de Dorothy, n’opposa effectivement aucune résistance et commençait même à transpirer. Il ne connaissait que trop bien ce regard.

— J’avais raison, non ? lui dit-elle d’une voix ayant perdu toute douceur. Par contre, te rappelles-tu la dernière fois que tu m’as menacée de la sorte ? Tu as fini avec les deux bras cassés et une belle commotion cérébrale. J’ai changé, tu l’as dit, mais je pourrais encore t’envoyer à l’hôpital en un claquement de doigts.

Ethan remballa son revolver renfrogné, offrant une nouvelle possibilité à Evan de se moquer de lui. Vexé, il l’empoigna par le col et leva le poing pour le cogner. Devant leur chamaillerie, Dorothy ne put s’empêcher de rigoler sans retenue.

— Vous disiez avoir changé ? Toujours comme chien et chat à ce que je vois.

Les jumeaux se lâchèrent et rirent de bon cœur avec Dorothy.

— Non, vraiment, reprit Ethan, soudain plus sérieux. Maintenant que tu n’es plus dans nos pattes, nous n’avons aucune raison de nous attaquer à toi. Sauf si on venait à nous payer pour cela, bien entendu. Mais, tu connais le système… Nous souhaitions juste discuter avec toi. Après tout, nous avons également eu de bons moments, n’est-ce pas ?

Il voulut mimer un geste obscène de la main, mais Dorothy lui attrapa rapidement et entreprit une clé de bras qui le mit au sol.

— Je n’ai pas envie que mon mari surprenne ce genre de chose, espèce d’idiot. D’ailleurs, s’il pouvait ne pas tomber sur vous à son réveil, ça m’arrangerait aussi.

— Il n’est pas au courant de ton passé, c’est ça ? demanda Evan.

— Je crois que c’est râpé pour ce qui est de ne pas nous rencontrer, bafouilla l’autre jumeau qui recrachait des brins d’herbe entre deux gémissements.

Dorothy relâcha sa prise et se tourna pour voir débouler à toute vitesse son mari. Il semblait en furie. Il arriva rapidement sur eux et sans réfléchir, décrocha une droite à Evan. Celui-ci eut tout juste le temps de l’esquiver, sans quoi, il n’aurait pas donné cher de sa mâchoire tant Paul avait mis de puissance dans son coup. Ce dernier revint à la charge, mais fut immobilisé, non sans mal, par Ethan qui s’était relevé pour prêter main-forte à son frère. Les jumeaux perdaient patience et s’apprêtaient à répliquer.

— Du calme ! intervint Dorothy. Ces deux-là m’apprenaient quelques petits trucs d’autodéfense.

— Euh, oui, voilà, on voulait juste aider la dame, dit Ethan.

Il libéra Paul de son étreinte avec beaucoup de prudence. Il l’observa, amusé, se poster au côté de Dorothy qu’il enveloppa d’un bras musclé. Il dévisagea les deux frères puis s’adressa à sa femme.

— Tu es bien certaine ? Je les reconnais, ce sont eux qui te faisaient peur à l’amphi. Cependant, je ne saurais dire lequel tu as castré.

Une étincelle traversa les pupilles d’Evan et il ressentit presque à nouveau la douleur dans ses testicules. Paul remarqua sa réaction et comprit que c’était de lui qu’il s’agissait. Il fit un signe de tête vers son entrejambe.

— Elles sont toujours là ?

— Ma belle, je veux bien jouer aux gentils, mais j’ai mes limites, grommela le concerné.

— C’est bon, Paul. Ils sont venus s’excuser pour hier. Ils m’ont prise pour une autre. De toute façon, ils s’en allaient. N’est-ce pas, messieurs ?

Les jumeaux acquiescèrent et commencèrent à s’éloigner quand l’un des deux se retourna comme frappé par une révélation.

— Au fait, j’ai vu Oscar. J’étais étonné que tu ne fasses pas équipe avec lui.

Dorothy devint rouge pivoine et essaya de faire comprendre à l’homme de se taire par des petites mimiques de la bouche et des yeux. Celui-ci, soit ne saisit pas le message, soit passa outre, et poursuivit son monologue.

— Tu sais que son cousin, avec qui il participe, bosse pour Willis ?

Cette révélation eut l’effet d’un coup de massue sur Dorothy. Tout s’éclairait soudainement. C’était cet Eddy qui avait enlevé son fils. Tout collait, à commencer par la cigarette. Il avait sans doute profité des confidences d’Oscar pour se faire mousser auprès de son patron. Cet homme n’avait visiblement aucun honneur. S’apercevant que Dorothy était médusée par ses propos, Evan préféra couper court et rejoignit son frère, qui avait continué de marcher vers la sortie des jardins.

— Vous auriez dû accorder vos violons, lâcha Paul, vexé qu’elle lui ait encore menti.

Il la regarda, mais voyait une étrangère tant elle paraissait différente depuis le début du jeu. Il voulait lui poser des tas de questions, notamment à propos de ces jumeaux. Elle avait fait mine de ne pas les connaître, ce qui semblait pourtant bien être le cas. Mais, il savait qu’il n’obtiendrait aucune réponse. Du moins, aucune qui ne lui conviendrait. De plus, ce qu’elle venait d’apprendre était un nouveau coup dur pour elle. Il la serra donc malgré tout dans ses bras, tandis qu’elle se laissa aller à sangloter.

***

 

 

Deux hommes, aux vêtements sales et déchirés, déambulaient dans les rues de Philadelphie, la démarche mal assurée. Malgré leurs barbes et cheveux hirsutes, ils auraient pu passer inaperçus au milieu du flux de travailleurs, pressés de se rendre au bureau et de mettre l’insécurité de côté pour la journée. Mais ils dégageaient un détonant mélange d’effluves d’alcool et de sueur, qui heurtait chaque piéton comme s’il était palpable. Ceux-ci, main sur le nez pour se protéger de cette agression olfactive, s’écartaient pour éviter tout contact et d’être pris de nausée. Les sans-abri, indifférents, ne s’en offusquaient plus, habitués, après toutes ces années passées dans la rue. Seuls les premiers mois avaient été compliqués, puis ils s’étaient affranchis des affres de la répugnance. Ils en jouaient même parfois pour être certains qu’on ne les importune pas.

Leurs vies rayonnaient, pourtant, quelques années avant cela. Marvin possédait une petite boutique de farces et attrapes qui attirait bon nombre d’enfants, alors qu’Earl était principal au collège Kennedy. Ils habitaient dans les quartiers nord tranquilles du Queens avec leurs familles. Tout avait basculé le jour où Willis avait décidé de racheter l’ensemble des bâtiments des environs pour y construire un immense centre commercial ainsi qu’un vaste complexe hôtelier. Riche d’argent, mais aussi de relations, le grand ponte, à coups de pots-de-vin et autres corruptions d’hommes politiques, avait réussi à faire exclure la majorité des résidents. Ceux-ci n’avaient touché qu’une modeste indemnité en dédommagement, bien que la plupart se soient retrouvés sans emploi en plus d’être à la rue. Les résistants avaient péri par petits groupes dans une série d’incendies, de cause accidentelle selon la police locale.

Earl, qui avait échappé de justesse aux flammes qui avaient balayé sa maison, n’était pas de cet avis. Il avait surpris des jeunes rôder près de chez lui juste avant le drame, les avait pistés et vus recevoir une enveloppe de la main d’un homme de Willis.

Marvin, lui, avait été plusieurs fois passé à tabac et menacé de mort. Il avait ensuite perdu sa femme et sa fille, emportées la même semaine par une pandémie à laquelle il aurait préféré succomber lui aussi. Il avait fini par abandonner et s’était mis à errer sans but dans la ville. Ça n’avait été que le début d’une longue chute dans des abysses toujours plus profonds. C’était sa rencontre avec Earl qui l’avait, en quelque sorte, sauvé de lui-même et de ses pulsions suicidaires. Dès lors, ils s’étaient soutenus et entraidés face à la dureté du quotidien de clochards, partageant la moindre aumône qu’on leur faisait.

Ils avaient découvert, par hasard, en lisant un journal ramassé dans une poubelle, que The Race débutait cette année non loin de leur ville d’attache. Ils avaient également appris que l’instigateur n’était autre que le responsable de leur descente aux enfers. Marvin s’était alors mis en tête d’y prendre part. Il s’était démené pour convaincre son ami d’être son partenaire d’aventure. Il était allé jusqu’à inventer une histoire sans queue ni tête de lui participant à la course par le passé et brillant de mille feux, puis avait parié sur l’attrait de la petite fortune qui était en jeu. Elle leur permettrait de monter la société immobilière dont ils rêvaient, ce qui avait fini de persuader son futur associé. L’ancien vendeur espérait aussi secrètement rencontrer Willis et lui faire payer sa déchéance et la mort de sa famille.

Quelques mois plus tard, Earl était bien là, à Philadelphie, en train d’uriner sur la statue d’un boxeur, usée par le temps. Il ne cessait de ronchonner depuis l’annonce des nouvelles règles pour cette édition.

— Regarde ça, Marv', je pisse sur l’étalon italien, se marra-t-il. Au moins, j’aurai fait quelque chose de fun avant de mourir.

— T’es con, Earl. Allez, dépêche-toi de ranger ton attirail, on a encore pas mal de chemin à faire si on veut ramasser la récompense. Ce serait quand même ironique de récolter un max de pognon de la part de celui qui nous a fait tout perdre. Tu ne trouves pas ?

— Ouais. Enfin, faudrait déjà finir cette maudite course vivant…

— Mais t’inquiète, je t’ai dit. On passe inaperçus. Qui va s’en prendre à deux clodos pochtrons puants, hein ?

— Bah, justement, ce sera plus simple pour eux que de s’attaquer à des mecs entraînés. Avec nous, ça leur fait une prime facile.

— Arrête de te faire des nœuds au cerveau. Je te rappelle que j’ai déjà participé à ce jeu avant de te rencontrer et je suis toujours là, non ? Certes, je n’ai pas gagné. Certes, on ne pouvait pas se faire dézinguer. Par contre, j’ai acquis une certaine expérience et cette fois, à nous les dollars.

— Encore cette histoire… Tu penses vraiment que j’ai gobé toutes tes salades ? Et même si c’était véridique, comme tu as dit, les autres années, les « vilains » n’étaient pas payés pour plomber les candidats.

— Ce n’est qu’un détail ! Pourquoi t’es là, si tu ne m’as pas cru ?

— Pour veiller sur ton cul d’imposteur, crétin ! Sans moi, tu ne pourrais même pas traverser la rue sans te faire écraser.

Marvin offrit son plus beau sourire édenté à Earl.

— Moi aussi, je t’aime, mon pote.

Les deux sans-abri éclatèrent de rire et titubèrent en direction de Liberty Bell pour y récupérer le précieux indice relatif à la suite de l’étape. Sur le chemin, leur holocarte se déploya toute seule et un visage féminin assez quelconque apparut pour signifier que la moitié du temps était écoulée. La fille, d’une voix monotone, rappela quelques lois importantes de The Race. Puis madame Tout-le-Monde laissa place aux portraits des deux assassins déjà révélés la veille. Il s’agissait de manière étonnante d’un shérif et de son adjoint. La projection cessa et Marvin désigna la cloche à Earl et se pressa d’aller récupérer le blason marqué d’un Y.

— Quelle chance ! s’exclama-t-il. C’est le York College of Pennsylvania. J’y ai fait mes études de marketing. La même année que notre cher président.

— Ça, pour un coup de bol, c’en est un ! se réjouit Earl. Il tombe à pic, celui-là, car on ne peut pas dire qu’on soit en avance. Si on veut arriver dans les temps, va falloir se bouger le cul, mon vieux.

— Un peu de positivisme, ça te tuerait ?

— Ce genre de mot est parti en fumée avec ma maison.

Les clochards se remirent en marche d’un bon pas et Marvin eut soudain une idée qu’il qualifia de génie. Ils allaient voler une voiture. Après tout, la police n’avait pas le droit d’intervenir, pourquoi se priver ? Il observa autour de lui et vit justement deux hommes qui discutaient à côté d’un véhicule dont les portières étaient ouvertes et le moteur tournait.

— Earl, regarde par là. On y va discrètement, on les bouscule et on pique leur caisse.

— Je ne le sens pas, Marv. Ils m’ont l’air plutôt costauds ces types.

— Arrête de faire ton poltron et sors tes couilles. Ils auront à peine le temps de réagir qu’on sera déjà loin.

Marvin tira Earl par la manche et l’entraîna à sa suite, prêt à commettre son larcin. Les deux amis progressaient, en silence, dans le dos de leurs futures victimes. Rattrapés par leur odeur nauséabonde, ils attirèrent leur attention, mais l’instigateur du plan se rua tout de même sur l’un des hommes, tête la première. Il se retrouva rapidement coincé entre les bras musclés de son adversaire, comme pris dans un étau.

 

***

 

Patterson, accoudé à sa voiture, fulminait depuis que l’organisation avait diffusé son portrait accompagné de celui de son partenaire. Sur tous les tueurs engagés, il avait fallu que ce soit eux les premiers dévoilés. Ils avaient pourtant une couverture intéressante et les deux hommes avaient justement pensé pouvoir profiter de leur statut professionnel et de leur uniforme pour ne pas être démasqués par les candidats. Ils auraient ainsi pu user de leur rôle d’assassin pour agir plus librement et enfin se débarrasser de ces deux meurtriers qui avaient fait des ravages dans leur petite ville du Texas. La fusillade dans leur poste de police, qui avait coûté la vie à bon nombre de leurs collègues, avait laissé une empreinte indélébile dans leur mémoire.

Cette semaine-là, tout s’était déroulé très vite. Ceux que les journalistes du monde entier surnommaient « les Suédois » avaient débarqué dans leur modeste bourgade tranquille, pour y semer la zizanie. Les seuls délits avant cela étaient des bagarres d’hommes saouls aux concours de rodéo ou au pub du coin. On avait dénombré pas moins d’une quinzaine de victimes en quelques jours à peine, au plus grand dam des forces de l’ordre. Elles n’étaient pas parvenues à mettre la main sur ces psychopathes, jusqu’à ce qu’ils se soient présentés d’eux-mêmes dans le petit commissariat. C’était, en quelque sorte, leur signature. Lorsqu’ils se lassaient de jouer au chat et à la souris avec la police, ils lui rendaient une ultime visite d’adieu pendant laquelle ils tâchaient de faire le plus gros carnage.

Plusieurs mois plus tard, Patterson et Cox ne pouvaient toujours pas effacer les images du massacre de leurs pensées. La vie avait repris son cours, mais les deux hommes enquêtaient sans cesse afin de retrouver ces criminels. Ils avaient découvert que la liste des villes où ils avaient sévi était longue comme le bras. En l’étudiant de manière plus consciencieuse, Cox avait remarqué que toutes étaient sous l’influence du grand ponte Willis. Cela ne pouvait être un hasard, les deux fous cherchaient très certainement à attirer son attention. Aussi, une idée lui était alors venue en tête. Il avait vu à la télévision un spot publicitaire pour cette course incroyable et violente justement organisée par Marlon Willis. Les Suédois y prendraient part, sans aucun doute. Après en avoir discuté avec Patterson, tout de suite emballé, leur décision ne fut pas longue à prendre et ils s’étaient inscrits au programme en qualité d’assassins, afin d’avoir une meilleure fenêtre de tir pour approcher leur cible.

Leur couverture n’avait donc tenu qu’une toute petite heure. Pire, les meurtriers, dont ils étaient aux trousses, étaient désormais au courant de leur participation, alors qu’ils avaient tout fait pour se montrer discrets jusque-là. Cox essaya tant bien que mal de désamorcer la colère de Patterson, pensant celui-ci capable du pire tant il était tendu ces derniers temps.

— Calmez-vous, shérif, ça ne change rien à nos plans. Nous allons mettre la main sur ces enfants de salauds et les buter. Ils savent qu’on est là, mais ils ne peuvent pas nous repérer sur la carte.

— Mouais, ils seront tout de même sur leurs gardes.

— Si vous voulez mon avis, ils ont tellement d’ennemis qu’ils n’y feront même pas attention.

— Si tu le dis…

Cox se lança dans un exposé sur les différentes méthodes de filature qu’il avait étudiées et qu’ils pourraient utiliser. Avec ses cheveux blonds coupés au bol et ses petites lunettes de soleil qui masquaient ses yeux bleus, il faisait un drôle d’orateur. Il évoqua aussi la possibilité de collaborer avec d’autres policiers ou soldats avec qui il avait discuté à l’amphithéâtre. Patterson, qui ne l’écoutait que d’une oreille et affichait un visage acariâtre, caressait sa grosse moustache noire parsemée de poils grisonnants.

— Tu ne trouves pas que ça pue, d’un coup ?

Cox cessa son monologue et huma l’air nauséabond. Quand il entendit un bruit de branche cassée dans son dos, il fit volte-face et vit plonger sur lui un sans-abri qui, pour une raison inconnue, semblait l’attaquer. Sans difficulté, il lui attrapa la tête qu’il coinça entre le pli de son coude et son flanc gauche. Un deuxième homme, un peu en retrait, apercevant l’insigne de shérif sur l’uniforme de Patterson, eut l’intelligence de stopper son assaut. Mais il était déjà trop tard et le moustachu sortit son arme qu’il braqua sur le malheureux Earl.

— Qu’est-ce que vous faites, chef ? Ce ne sont que des clodos.

— Je m’en fous !

— Je sais que vous êtes extrêmement tendu avec les Suédois, mais ce n’est pas une raison pour déraper. Notre statut de « vilains » n’a pour but que de se les faire, eux. En plus, ceux-là sont sous contrôle. Regardez, ils tiennent à peine debout.

Cox relâcha son prisonnier et posa une main sur le canon de l’arme de son partenaire pour lui faire baisser. Il rencontra d’abord une certaine résistance, puis le bras descendit le long du corps de son propriétaire, pris de tremblements nerveux. Il se racla la gorge et cracha aux pieds des clochards. Marvin, enragé à la suite de ce manque de respect, pourtant habituel pour lui, se jeta sur le revolver de Patterson. La lutte qui suivit entre les deux hommes fut de courte durée. En effet, un ancien gérant d’une petite boutique, à la rue depuis quelques années, avait peu de chance face à un policier texan en furie.

Au moment où le sans-abri abandonna et lâcha le pistolet en levant les mains, un coup de feu partit et Marvin s’écroula aux pieds du shérif. Cox s’affola et voulut désarmer son partenaire, sous le regard médusé d’Earl. Celui-ci s’accroupit auprès de son ami et le secoua pour le faire revenir à lui, en vain. Patterson, les yeux injectés de sang et la mâchoire serrée, asséna un crochet au visage de son adjoint.

— Plus jamais tu essaies de me prendre mon Colt. Compris ?

— Mais vous avez pété une durite ou quoi ? explosa Cox, se massant la joue.

Leur dispute fut interrompue par les holocartes qui s’ouvrirent, affichant le portrait de Marvin barré d’une croix rouge et du mot « éliminé ». La photo laissa place à un message indiquant que Patterson venait de faire gagner cinq cent mille dollars à son duo. Grisé par cette annonce, le shérif releva son revolver et fit à nouveau feu pour abattre Earl. Le sans-abri s’affala sur son compagnon d’infortune, sous le regard impuissant de Cox.

— Toi, tu l’ouvres et je te colle un pruneau aussi, dit Patterson, l’arme pointée sur son partenaire. Après tout, nous faisons partie des assassins, non ? Et je viens de nous payer une superbe retraite, en supplément. Je suis certain que ces déchets ne manqueront à personne. Allez, grimpe là-dedans.

La projection qui ne s’était pas rétractée afficha cette fois-ci le portrait de Earl avec le même message informatif, pour le plus grand plaisir du moustachu. Il exhiba un large rictus, qui mit mal à l’aise son adjoint, totalement stupéfait. Les deux policiers remontèrent dans leur voiture dans un silence de mort et reprirent leur route.

 

***

 

Les yeux encore rouges, Dorothy dévorait un hot-dog et une part de pizza, achetés à un vendeur ambulant. Son mari l’observait avec un sourire, mais restait tout de même sidéré. Après cinq années de noces, il ne comprenait toujours pas comment ce petit bout de femme pouvait ingurgiter une telle quantité de nourriture et garder une ligne impeccable. Certes, elle faisait pas mal de sport, mais n’empêche. Ce n’était cependant pas pour lui déplaire, soit dit en passant.

Une fois l’estomac bien rempli, Dorothy se sentit tout de suite beaucoup mieux. Cette malbouffe, en plus de requinquer ses batteries, lui remonta le moral, du moins autant qu’il était possible au vu des circonstances. Elle offrit son plus beau sourire à Paul, qui ne cessait de la fixer et le lui rendit. Sur les conseils avisés de ce dernier, elle décida de mettre de côté la révélation des jumeaux au sujet du cousin d’Oscar pour se concentrer sur la fin de l’étape. Elle ne manquerait toutefois pas de lui en toucher deux mots pendant la pause de cette nuit.

Dorothy et son mari reprirent leur chemin et empruntèrent un bus qui les déposa dans le centre-ville d’Altoona, non loin du Railroaders Memorial Museum. Ils terminèrent la route à pied, et la dizaine de personnes qui patientaient en file indienne sur le trottoir juste devant le bâtiment leur confirma qu’ils ne s’étaient pas trompés. Ils les rejoignirent tandis que leur holocarte se déployait pour annoncer un nouveau décès, ne faisant que renforcer le sentiment de paranoïa chez les candidats. Chacun observait son voisin, s’attendant à le voir sortir une arme et faire un massacre.

Quand ce fût le tour du couple, une employée du musée lui remit trois photos et lui indiqua qu’elles étaient censées leur révéler le lieu de l’arrivée. Elle passa rapidement au duo suivant sans lui accorder un mot supplémentaire et encore moins lui souhaiter bonne chance.

— Un cadavre serait plus joyeux, commenta Paul. Fais voir un peu ça. Alors, on a le portrait d’un homme qui date d’une autre époque, des soldats qui ont dû prendre leur retraite au siècle dernier et un pingouin avec une crosse de hockey. Ce n’est pas fait pour moi ce genre d’énigme…

— Heureusement que ta femme est un génie, se vanta Dorothy.

Elle lui chipa les clichés des mains et les étudia avec beaucoup de sérieux. Puis, sûre de son fait, elle les lui montra une à une, y apportant pour chacune un petit commentaire.

— Cet homme, vois-tu, mon très cher époux, est le premier président de notre magnifique pays, George Washington. Il est considéré comme l’un des Pères fondateurs des États-Unis et c’est pour cela que notre capitale s’appelle ainsi.

— Elle a fini son cours, la prof d’histoire ? la taquina Paul.

Il rentra dans le jeu de Dorothy, bien conscient que sa bonne humeur n’était qu’une façade afin de masquer son inquiétude pour Georgie. Après tout, c’était une manière comme une autre d’aller de l’avant et d’éviter de se morfondre. Cela ressemblait bien à sa femme qui essayait toujours de voir le verre à moitié plein. Si elle parvenait à prendre sur elle, il devait en faire de même et la ménager autant que possible.

— C’est bon, je connais quand même George Washington, poursuivit-il. Je ne suis pas le dernier des idiots.

— Ensuite, ce pingouin est la mascotte de l’ancienne équipe de hockey de Pittsburgh, à l’époque où la NHL existait encore, avant qu’on interdise les regroupements de personnes inutiles afin de limiter les risques d’attentat.

— Ah, Pittsburgh. Tu vois, je te l’avais dit. Par contre, j’avoue que ça, je ne le savais pas. Je n’ai jamais aimé le hockey quand j’étais gosse.

— Et pour finir, nous avons ce que vous appelez, vous les militaires, des vétérans. Maintenant que j’ai éclairé ta lanterne, tu devines où on doit se rendre ?

— Euh… oui, oui. À Pittsburgh, au… musée de l’armée ? Bon, d’accord, je n’en ai aucune idée. Tu as gagné, madame Je-Sais-Tout.

Dorothy pouffa devant l’attitude faussement blessée de son mari qui l’invita à l’éblouir de son intelligence. Elle reprit ses explications d’un ton moqueur.

— Tu as tout de même compris que c’était à Pittsburgh, c’est déjà pas mal. Il y a un mémorial des anciens combattants sur le mont Washington. C’est là que l’étape prendra fin. Ils n’ont pas choisi l’endroit le plus moche. La vue panoramique du haut de la colline est magnifique.

— Madame a terminé ? On peut se mettre en route ?

 

Après cinq heures de trajet et quatre bus empruntés, le couple rejoignit le centre de Pittsburgh. Malgré une erreur de ligne de la part de Dorothy, qui lui valut les moqueries d’un Paul revanchard, ils arrivèrent avec plusieurs heures d’avance sur la fin de l’étape. Ils en profitèrent pour prendre le téléphérique et admirer la vue. L’obélisque en hommage aux vétérans se trouvait tout de suite à la sortie de la station où les attendaient les organisateurs qui les félicitèrent pour leur cent quarante-quatrième place au terme de l’épreuve. On les convia à se rendre dans le bâtiment situé de l’autre côté de la route, dans lequel se déroulait une réception en l’honneur des vainqueurs. Il s’agissait d’un magnifique hôtel de luxe appartenant à Marlon Willis, où les candidats resteraient pour la nuit.

À l’entrée, les hôtesses d’accueil leur imposèrent un passage aux vestiaires pour enfiler une tenue de soirée. Il ne fallait pas décevoir l’invité d’honneur, leur précisa-t-on. Dorothy et Paul, après avoir enfilé une jolie robe rouge et un beau smoking gris, se retrouvèrent dans la salle et assistèrent à la consécration du duo constitué d’Amy Riley et Devon Green. L’animateur les présenta comme un jeune couple en quête de frissons. Willis en personne, dans un somptueux costume blanc, remit une médaille à chaque membre de l’équipe avant de s’éclipser. Les deux heureux gagnants pivotèrent alors vers l’assemblée pour recevoir les applaudissements. Dorothy attira l’attention de son mari d’un petit coup de coude dans les côtes.

— Ils ne te disent pas quelque chose, ces deux jeunes ?

Paul, qui s’était rué sur le buffet, avala une bouchée de travers et toussota.

— Keuf, keuf… Hum, non. Quoique, le mec me fait penser à moi quand j’avais vingt ans. En moins beau, cependant.

— Ça va, les chevilles ? Bon, on ne bougerait pas à l’hôtel ? Je suis crevée.

Dorothy posa son verre et se retourna pour se diriger vers la sortie quand un homme la percuta.

— Navré, Lady, dit-il avec un large sourire.

Elle sentit son sang se glacer. Son pire ennemi était planté là, devant elle, et la narguait. Un coup d’œil par-dessus l’épaule de Willis lui suffit pour compter pas moins de six gardes du corps. Lui ne la lâchait pas du regard.

— Cette robe vous va à ravir. La soirée est-elle à votre goût ?

Dorothy ne lui répondit pas et entraîna son mari à sa suite. Le couple récupéra ses clés de chambre et ses affaires à la réception et monta au vingt-troisième étage se reposer. Dans l’ascenseur, Paul l’observa avec un sourcil froncé, attendant une explication sur la fuite de sa femme face à l’organisateur principal du jeu.

— Quoi ? Ne me dis pas que tu n’as pas saisi que c’est lui qui a fait enlever Georgie.

— Bien sûr que j’ai compris. Ce que je voudrais surtout savoir, c’est pourquoi il a fait ça. J’aurais bien aimé qu’on ait une discussion avec lui.

— Je te le déconseille.

— Lui aussi, tu le connais ?

— Tout le monde le connaît, ce type. C’est le plus grand mafieux des États-Unis. Il n’y a qu’à voir comment il a mis l’armée dans sa poche pour détourner ce jeu.

— Hum, j’ai l’impression que c’est un peu plus personnel…

— Un peu plus personnel ? Il a kidnappé mon fils, je te rappelle ! Bien sûr que c’est personnel !

Dorothy, excédée, se mura dans le silence, ce qui exaspéra son mari autant que cela le peina.

— D’accord, je n’ai rien dit…

Le couple arriva dans la chambre – ou plutôt la suite, vu sa taille – dans une ambiance pesante. Dorothy profita de la baignoire pour se relaxer tandis que Paul s’improvisa un lit dans le grand canapé du salon. Une fois à peu près détendue, elle alla se coucher seule, sans adresser un mot à son époux. Elle sortit une photo de Georgie de sa veste pendue à une chaise, la serra contre sa poitrine et pleura jusqu’à s’endormir.

 

***

 

Bilan de l’étape

Vainqueurs

Amy Riley – Devon Green

 

Nombre de morts

28

 

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