2023 - The Race : Pour rester en vie, une seule solution : devenir parano !
Le dilemme de Dorothy
Le voyage en voiture jusque chez la mère de Dorothy se fit dans le silence le plus total. Paul avait bien essayé de dérider la jeune femme par ses petites taquineries habituelles, mais elle s’était enfoncée un peu plus dans son siège sans même lui prêter attention, plongée dans ses pensées. Elle avait toujours ce mauvais pressentiment qui la hantait. Dehors, les hauts gratte-ciel du centre-ville laissaient peu à peu place aux belles résidences de banlieue.
Shirley plantait des fleurs dans le jardinet devant sa maison lorsque le couple se stationna dans le chemin menant au garage. Dès qu’elle leva le nez vers eux, elle vit tout de suite que sa fille était préoccupée. En effet, cette dernière n’affichait pas sa joie de vivre habituelle et son regard était absent.
— Ça ne va pas, ma chérie ? demanda-t-elle d’une voix douce.
— Si, si, tout va bien, répondit Dorothy sans conviction.
— Petite chamaillerie de ménage, ajouta Paul avec un large sourire. Comment vous sentez-vous, madame Reese ?
Il tendit la main à sa belle-mère, encore à genoux, pour lui proposer son aide. Elle refusa gentiment.
— Toujours aussi gentleman à ce que je vois. Mais je t’ai déjà dit de m’appeler Shirl, et je ne suis pas si vieille, je peux tout à fait me relever toute seule.
Elle se débarrassa de ses gants et de son tablier de jardinage, puis les invita à la suivre à l’intérieur. Le couple s’installa dans le grand salon tandis qu’elle allait chercher quelques rafraîchissements.
— Je vais prévenir Georgie que vous êtes là, cria-t-elle depuis la cuisine. Il s’amuse dans la cour avec Jack.
Paul attrapa le journal sur la table basse et prit soin de cacher l’article qu’il s’apprêtait à lire. Celui-ci parlait évidemment de The Race et on y voyait le portrait de Marlon Willis. Le média avait obtenu une interview en exclusivité. Il commença à parcourir le papier, mais fut vite interrompu par son téléphone qui sonna pour la énième fois de la matinée. Il se leva et s’écarta pour répondre, non sans ronchonner d’être à nouveau dérangé par ce fameux numéro inconnu. Cette fois-ci, il avait la ferme intention de faire comprendre à ce harceleur qu’il devait cesser de l’importuner.
Madame Reese revint d’un pas précipité dans la pièce. Elle avait du mal à reprendre son souffle et ne parvenait pas à s’exprimer. Elle réussit néanmoins à expliquer à sa fille de la suivre dans la cour à l’arrière. Quand les deux femmes arrivèrent à l’extérieur, Dorothy héla son garçon. Elle comprit très vite et avec horreur l’affolement de sa mère.
— Dis-moi que Georgie est dans sa chambre, dit-elle, la voix tremblante.
Shirley, qui s’était mise à pleurer, parvint, entre deux sanglots, à faire un signe de dénégation avec la tête avant de s’asseoir sur son vieux rocking-chair, installé sous la pergola.
— Georgie ! Georgie ! appela Dorothy de plus en plus fort jusqu’à hurler à pleins poumons.
Elle entendit un faible glapissement sur le côté de la maison. Elle se précipita et découvrit Jack, le petit bichon de sa mère, étendu dans une flaque rouge visqueuse. Elle sentit son petit déjeuner remuer dans son estomac. Le flanc de l’animal se soulevait de manière irrégulière et bientôt son cœur cessa de battre. Dorothy s’accroupit pour le ramasser et en passant sa main sous sa tête, elle trouva un mégot de cigarette Delicados. Son sang ne fit qu’un tour. Elle connaissait un homme qui fumait cette marque. Un homme qu’elle n’avait pas vu depuis des années. Un homme qui était au courant pour Lady Spencer…
— Im… Impossible, balbutia-t-elle.
Dorothy transporta le chien sur la terrasse et l’enveloppa dans un tissu avant que sa mère, qui ne s’était pas calmée, ne le voie. Lorsqu’elle se releva, une chose attira son attention au niveau de la balançoire. Elle s’approcha et découvrit un papier plié en quatre, posé sur un des sièges, de manière qu’elle puisse déchiffrer : « À l’attention de Lady Spencer ! M. Willis ». Elle s’en saisit d’une main tremblante, l’ouvrit et le parcourut. Au fil de sa lecture, les larmes se mirent à couler sur ses joues, rougies par la tristesse, mais aussi par la colère. Elle serrait si fort la mâchoire qu’elle aurait pu s’en casser les dents.
Quand elle eut terminé, elle se laissa choir à genoux et chiffonna la feuille dans son poing, qu’elle abattit sur le sol à plusieurs reprises. Le sang perla sur ses phalanges qui avaient craqué sous le choc. Elle n’avait plus de doutes, son passé était en train de la rattraper et son plus fidèle associé semblait l’avoir trahie. Mais pourquoi ?
Dorothy respira un bon coup afin de recouvrer son calme comme elle l’avait appris très jeune, dans son autre vie, puis retourna auprès de Shirley pour tenter de la rassurer.
— Ça va aller, maman. On va le retrouver.
— C’est ma faute, gémit la mère. J’aurais dû le surveiller.
— Ne dis pas ça. Son ravisseur t’aurait peut-être tuée.
— Comme Jack ?
— J’ai trouvé une lettre avec des instructions, continua Dorothy, évitant le sujet du chien. Il me suffit de faire ce qu’ils demandent et ils me le rendront. Allez, viens, on rentre.
Elle prit Shirley par le bras et l’entraîna à l’intérieur où Paul mettait fin à l’appel indésirable. Il avait la mine déconfite, qui vira à l’inquiétude lorsqu’il constata les yeux rouges et gonflés des deux femmes. Dorothy réalisa qu’elle l’avait tout simplement oublié, sous le choc de cette horrible nouvelle. Elle se demanda pourquoi il ne l’avait pas rejointe dehors quand elle avait hurlé le nom de son fils. L’appel anonyme… Une étincelle de paranoïa s’immisça dans sa tête et elle s’interrogea sur ces fameux appels. N’auraient-ils pas un rapport avec ce qu’il se tramait ? Son mari la regardait toujours, dans l’attente qu’elle lui expliquât pourquoi elle était chamboulée.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? finit-il par demander. Je t’ai entendue crier pendant que j’étais en ligne.
Dorothy, incapable de parler, lui tendit le mot qu’elle tenait encore chiffonné dans la main.
« Chère Lady Spencer. Les fleurs n’ayant visiblement pas réussi à vous convaincre, j’ai décidé de vous offrir une motivation supplémentaire. Soyez assurée que je prendrai grand soin de votre fils pendant toute la durée de The Race. J’en trépigne de vous voir à l’œuvre. »
— Signé M. Willis. Quoi ? Georgie ?
Paul, devenu blême et tout tremblant, perdit toute consistance quand sa femme acquiesça pour confirmer sa crainte. Il dut se poser dans le fauteuil sous peine de s’écrouler. Il se prit le visage dans les mains pour masquer ses larmes naissantes et secoua la tête de dépit. Dorothy s’était remise à pleurer, si bien qu’il s’efforça de se ressaisir avant de s’excuser et de se lever pour la serrer dans ses bras.
— Désolé, tu dois être bouleversée, et moi, je craque devant toi.
— Tu as le droit d’être triste aussi. Je sais que tu l’aimes comme si c’était le tien.
— On va le retrouver, je te le promets.
Le couple s’étreignit un moment, bientôt rejoint par Shirley.
— Ces coups de fil, commença Dorothy, hésitante. Ça n’aurait pas un rapport avec le kidnapping de mon fils ?
— Non, non. Je t’assure. Ce sont des conneries. Un type veut me faire croire que mes parents sont vivants.
Sa femme comprit à son intonation qu’il mentait. Tout du moins en partie. Encore une chose qu’elle avait apprise quand… Elle se reconcentra sur la situation, et même si son mari lui cachait quelque chose, son bouleversement n’était pas feint. L’appel n’avait rien à voir avec cette histoire.
Dorothy, plus apaisée, relut à plusieurs reprises le court message, espérant peut-être que celui-ci changerait. Ce qui ne fut évidemment pas le cas. Georgie lui serait rendu à l’unique condition de participer à The Race. Et d’aller jusqu’au bout du jeu sans se faire éliminer, si elle avait bien compris.
— Mais… Pourquoi souhaite-t-on tant que tu prennes part à ce jeu ? s’interrogea Paul. D’abord les fleurs, maintenant, ton fils. Cela a-t-il un rapport avec la partie de ton passé dont tu ne désires pas parler ?
— Mais non, s’empressa de répondre Dorothy, qui ne tenait surtout pas aborder ce sujet avec son mari. Que crois-tu que j’aie fait pour qu’on m’en veuille à ce point ?
Elle regretta immédiatement sa question quand elle remarqua un sentiment de culpabilité naître chez Paul.
— Je ne sais pas puisque c’est tabou…
Ils se regardèrent un moment silencieux, tous deux au bord des larmes.
— Que vas-tu faire ? finit par demander Paul. Tu es au courant que cette année, il faut participer en duo ?
— Comment ne le serais-je pas avec toi ? Tu me parles sans arrêt de The Race. Eh bien, tu vas avoir ce que tu souhaites depuis des années, dit-elle à contrecœur et à la limite du reproche. Je n’ai pas vraiment le choix. Si je veux revoir Georgie vivant, je dois prendre part à ce stupide jeu.
Paul passait par plein d’émotions à la fois. Il était horrifié par la situation, étonné du soudain sang-froid de sa femme et tout de même un peu heureux de pouvoir enfin participer à l’émission de ses rêves. Même s’il aurait préféré que ça soit dans d’autres conditions.
***
Cela faisait plusieurs jours qu’Eddy n’avait pas donné de nouvelles à Marlon. Ce dernier commençait à s’impatienter et réfléchissait à la manière dont il allait se débarrasser du Mexicain. Il consulta pour la énième fois la liste des inscrits à son jeu. C’était devenu son obsession, si bien que son comportement inquiétait ses hommes. Ils se demandaient si leur patron n’avait pas sombré dans la folie, sans toutefois oser en parler trop fort.
Quand le regard de Willis croisa le nom des époux Lawrence sur la tablette, son cœur s’emballa. Il laissa échapper un rire gras qui glaça le sang des gardes présents dans la pièce. Ses yeux brillaient d’un éclat haineux. Après de longues années d’attente insupportables, il tenait enfin sa vengeance.
— Que le spectacle commence ! ricana-t-il.
Curieux de savoir comment Gutierrez s’était débrouillé pour convaincre la fameuse Lady Spencer, il lui passa un appel holovidéo. Il fronça les sourcils quand il remarqua que celui-ci n’était pas seul sur la projection qui s’affichait. En effet, un enfant d’une dizaine d’années, ligoté et bâillonné, accompagnait l’Hispanique.
— Ah ! Justement, Amiral, je me dirige vers votre villa. Je vous amène un petit cadeau, comme vous le constatez.
— Ce gosse ? Et après on dit que c’est moi qui ai perdu la tête.
Willis dévisagea ses hommes qui fixaient le sol.
— Ce n’est pas n’importe quel gamin, reprit Eddy, enjoué. C’est le fils de Lady Spencer.
— Un kidnapping ? C’était ça ton idée infaillible ? Ah, ah. Tu m’épates. Je ne t’aurais jamais cru capable d’une telle bassesse.
— Je vous ai dit que vous me sous-estimiez. Je lui ai laissé un petit mot doux de votre part en échange. Vous pouvez être certain qu’elle va s’inscrire sans tarder, comme je vous l’avais assuré.
— Hum, à vrai dire, c’est déjà fait. C’est d’ailleurs pour ça que j’appelle. Je tenais à te féliciter, et pour fêter ça dignement, j’organise un grand dîner ce soir. Tu seras mon invité d’honneur.
— Oh ! Merci ! Vous voyez, je vous avais dit de me faire confiance.
Willis mit fin à la conversation et s’adressa à l’un de ses gardes.
— Convoque tous mes Commanders ! J’ai une annonce officielle à leur faire. Ce soir, le chicano prend du galon.
Marlon s’introduisit de manière furtive dans un bâtiment secondaire de sa propriété, tout en béton et d’allure austère. Les deux seuls employés qui l’avaient accompagné se postèrent de chaque côté de la porte. Personne d’autre qu’eux n’était autorisé à s’approcher de ce lieu, et même eux avaient interdiction d’y pénétrer. L’accès se faisait à partir d’un sas sécurisé par un scanner rétinien et une reconnaissance faciale. La petite maison, qui ressemblait plus à un bunker qu’autre chose, était l’habitation des enfants de Willis. Âgés d’une vingtaine d’années, eux appelaient ça leur prison, n’ayant pas le droit d’en sortir, hormis pour se balader dans l’immense terrain, flanqués de toute une armée. Leur père avait toujours tenu sa paternité secrète – en dehors de ses hommes les plus proches – pour les garder en sécurité.
Willis entra dans un salon dont le luxe contrastait avec l’aspect extérieur de la bâtisse. Sa fille et son fils étaient vautrés dans le canapé, occupés à regarder la télévision sur leur holoécran géant.
— Salut, papa ! dit Amy pleine d’entrain.
Elle se leva pour serrer Marlon dans ses bras, mais celui-ci l’arrêta net d’un geste de la main.
— Je vous ai déjà demandé de m’appeler Amiral et de me vouvoyer, dit-il d’un ton strict.
— Excusez-nous, ô éminent grand Amiral, se gaussa Devon dans une parodie de courbette.
Marlon le foudroya du regard, mais son fils ne se laissa pas impressionner et le fixa dans les yeux. La tension était palpable et Amy s’éclipsa, larmoyante. Elle ne supportait plus l’attitude plus que hautaine de son père et ses prises de bec avec son frère. Elle aurait aimé qu’il se comporte parfois comme n’importe quel parent. Au lieu de ça, il restait coincé dans son rôle de chef militaire…
Les enfants avaient en effet reçu une éducation sévère de la part de Willis qui, d’un côté, les considérait un peu comme des soldats, mais d’un autre, les surprotégeait. Depuis leur plus jeune âge, il leur imposait, en plus de l’école – qu’ils faisaient à la maison – des cours et entraînements en tout genre : sports de combat, maîtrise des armes, connaissance des poisons, compétences médicales, histoire du crime, et bien plus encore.
Quand Amy revint, elle braquait un revolver en direction des deux hommes.
— Arrêtez de vous disputer, hurla-t-elle au bord de la crise de nerfs.
— C’est bien ma fille, ça, se réjouit Marlon. Mais baisse-moi ça, veux-tu ? On va s’asseoir à table, j’ai une mission à vous donner.
Une fois tout le monde installé, Willis leur exposa son plan. Il souhaitait que ses enfants participent à The Race pour « prendre soin » d’une concurrente en particulier.
— Pourquoi vous ne demandez pas à l’un de vos sous-fifres ? interrogea Devon.
— Au risque de te surprendre, mon fils, vous êtes les seules personnes en qui j’ai une confiance aveugle. Et mes hommes ne sont pas les meilleurs lorsqu’il faut réfléchir un minimum et se montrer discret.
— Tu peux compter sur nous, papa, intervint Amy. Euh… Vous pouvez compter sur nous, Amiral, se reprit-elle.
Eddy Gutierrez était la star de la soirée. L’ensemble des Commanders avaient répondu présent pour célébrer l’entrée parmi eux du Mexicain, tout fraîchement promu par Marlon. Chacun y allait de son compliment et de son toast.
— Je dois avouer que j’ai beaucoup douté de toi, Gutierrez, intervint Willis. Pourtant, aujourd’hui, tu as gagné mon respect. Tu as non seulement retrouvé la trace de l’assassin de mon cher frère, mais en plus, tu as réussi à la convaincre de s’inscrire à mon jeu. Je ne pouvais donc pas faire autrement que de t’intégrer à ce groupe très restreint de mes meilleurs soldats.
Il désigna d’un arc de cercle de la main les hommes assis autour de la table.
— Et désormais, tu ne seras plus juste le chicano. Même s’il ne sera pas facile pour moi de perdre cette habitude.
L’assemblée rit en chœur jusqu’à ce qu’Eddy se lève et pointe son verre en direction de Marlon.
— Merci, Amiral ! Je suis ravi de faire partie de vos plus fidèles soldats. À nous !
— À toi, Commander Gutierrez !
Tous les convives trinquèrent à la santé d’Eddy et profitèrent du banquet en son honneur. Les mets les plus raffinés s’enchaînèrent, accompagnés de vin français de grande cuvée. Eddy, qui n’avait pas l’habitude de ce luxe, se servit deux fois plutôt qu’une, sous le regard amusé de Willis, qui le prit à part en fin de repas.
— J’ai une première mission à te confier en tant que Commander. Tu vas toi aussi participer à The Race.
— Moi ? Pourquoi ?
— Pour une raison toute simple : surveiller mes enfants. S’il leur arrive quoi que ce soit, tu meurs.
Gutierrez avala de travers la gorgée de vin qu’il avait dans la bouche. Il regarda Marlon dans les yeux et comprit que celui-ci était plus que sérieux. Un frisson parcourut sa colonne vertébrale.
— Je compte sur toi pour ne pas me décevoir.
— À vos ordres, Amiral.
— Oh ! Et assure-toi qu’ils ne fassent pas trop de conneries. Ils peuvent facilement se… laisser aller et devenir pénibles, on va dire.
— Ne vous inquiétez pas, je sais y faire avec les jeunes. De plus, je suis certain que mon cousin Oscar se fera un plaisir de m’assister dans cette tâche.
— Libre à toi de choisir ton partenaire, mais que sa relation avec Lady Spencer ne vienne pas interférer avec ta mission.
Gutierrez acquiesça avant de rejoindre la table où l’attendait le digestif. Willis l’observa, un rictus sardonique plaqué sur les lèvres.
— Fais un pas de travers et je me débarrasse de toi une bonne fois pour toutes, le chicano, grinça-t-il dans ses dents.
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