2023 - The Race : Pour rester en vie, une seule solution : devenir parano !
Étape 3
Informations sur l’étape
Départ
Monument Circle – Indianapolis
Arrivée
Millennium Park – Chicago
Distance directe
294 km
Temps limite
72 h
Règle spéciale
Les candidats doivent effectuer le parcours uniquement à pied.
Participants
369 candidats + 50 assassins
***
Dorothy et Paul rejoignirent leur hôtel en bus, dans une atmosphère bien moins tendue que la veille. La jeune femme tremblait encore comme une feuille en repensant à Paul frôlant la mort, alors qu’elle s’était laissé emporter par ses pulsions passées. Le choc avait néanmoins remisé Lady Spencer au placard pour le moment et fait ressurgir ses craintes. Le film de l’accident sur le circuit tournait en boucle dans sa tête. Ils n’en étaient qu’à la deuxième étape, mais on s’efforçait déjà de les évincer de la compétition, par n’importe quel moyen, digne ou non. Elle était parfaitement au fait de la mauvaise réputation de Willis. Cependant, elle s’imaginait qu’il suivait un certain code d’honneur. Tout comme son frère à l’époque… Ses doutes de retrouver son fils à la fin de la course, ainsi que son inquiétude pour lui ne cessèrent de croître proportionnellement aux kilomètres qu’ils effectuaient.
Après avoir récupéré les clés à l’accueil, le couple croisa ses sauveurs dans l’ascenseur. Paul en profita pour les remercier à nouveau alors que Dorothy dévisageait Darren. Elle l’implorait du regard de ne pas révéler ce qui s’était passé avec les deux colosses. Par chance, les policiers sous couverture sortirent rapidement au troisième étage en leur souhaitant une bonne nuit.
— Vraiment sympas, ces types, dit Paul. On devrait peut-être faire la course avec eux. Qu’est-ce que tu en penses ?
— J’en dis qu’il ne faut faire confiance à personne dans cette compétition. Tu devrais le savoir, toi qui es un grand fan de l’émission.
— Tu as raison. Pour rester en vie, devenez parano, hein ? Mais, tout de même, ils ne m’auraient pas aidé pour me tuer par la suite.
— Sauf s’ils veulent empocher la prime à la place de ceux qui ont bidouillé la voiture…
Une petite cloche leur annonça qu’ils étaient arrivés à leur étage, le seizième. Lorsque les portes s’ouvrirent, de la musique assourdissante résonnait dans les couloirs. Le luxe de Pittsburgh était bien loin derrière eux. Cet hôtel était plus proche d’un motel miteux que d’un palace.
Quand Paul poussa la porte de la chambre, les choses ne s’arrangèrent pas, et une odeur de renfermé l’agressa. La pièce, d’à peine sept ou huit mètres carrés, ne comportait qu’un lit simple et un vieux bureau en bois avec une chaise. Les murs devaient être aussi minces que du papier à cigarette, le couple entendant distinctement les voisines chanter à tue-tête par-dessus la musique.
— La nuit promet d’être longue, soupira Dorothy.
— J’ai également pris des bouchons d’oreille à la caserne. On s’en servait pour les entraînements au tir, ça devrait faire l’affaire.
— J’espère. Je me doucherais bien avant de dormir, mais vu l’état de la chambre, je n’ose imaginer la tête des sanitaires communs.
— Je vais aller voir ça. En même temps, j’en profiterai pour demander aux deux folles d’à côté de se calmer.
Au fond du couloir, il suffit à Paul d’entrouvrir la porte d’une des salles d’eau pour comprendre qu’effectivement, celles-ci ne devaient pas être nettoyées très souvent. L’odeur qu’il s’en dégageait était abominable. Il jugea préférable d’éviter d’y entrer, sous peine d’attraper un tas de maladies vénériennes. Il rebroussa chemin et alla toquer à la chambre voisine de la sienne, où il semblait y avoir une fête du tonnerre. Personne ne vint ouvrir. Il insista, frappa de plus en plus fort, mais toujours aucune autre réponse que le rire de jeunes femmes.
Paul était sur le point d’abdiquer et de rejoindre Dorothy quand Oscar déboula d’un couloir un peu plus loin. Ce dernier s’approcha, l’air tout autant irrité.
— Ola, amigo ! Toi aussi, elles te tapent sur les nerfs, les chiquitas ?
— On n’est pas amis, mais tu tombes bien, rétorqua Paul en haussant le ton. J’aimerais bien que tu me dises quels sont tes liens avec ma femme, puisqu’elle ne désire rien me confier.
— Calma. Je ne pense pas que c’est à moi de le faire. Elle t’expliquera tout en temps voulu, j’en suis certain. Je ne souhaite pas la contrarier et crois-moi, toi non plus. Pas en ce moment, en tout cas. Elle essaie de le cacher, mais je la connais assez pour t’affirmer qu’elle est prête à exploser, et si ça arrive, ça ne sera pas charmant à voir. Exit la jolie Dorothy toute douce, et bienvenue la terrible Lady Spencer.
— Lady Spencer ? Je ne comprends rien. J’ai l’impression que c’est un agent secret ou un truc du genre. J’aimerais tellement savoir. Encore plus avec ce que tu viens de dire. Je ferais tout pour l’aider, mais pour ça, tu dois parler.
Paul serra les poings et fit un pas en direction d’Oscar, qui commençait aussi à s’agacer du comportement du mari de son ancienne partenaire.
— Elle n’aura pas besoin d’un type dans ton genre pour se défendre, le provoqua-t-il.
Paul le saisit par le col et leva le bras, prêt à frapper, mais se retrouva au sol en l’espace d’un battement de cils, sans vraiment comprendre ce qu’il s’était passé. Quand il se releva, vexé, Dorothy sortit de la chambre et se plaça entre les deux hommes.
— Paul, stop, dit-elle d’un ton sec. Oscar, tu n’étais pas obligé de l’envoyer au tapis. Tu aurais pu le maîtriser autrement.
— Je suis désolé, mais tu as choisi un mari aussi têtu que toi, et cela n’aurait sûrement pas suffi. Estime-toi heureuse que je ne l’aie pas blessé.
Paul réagit au quart de tour et voulut retourner au combat. Sa femme le retint d’une main sur la poitrine et d’un regard très dur. Il ne lui connaissait pas cette expression, qui appartenait sans doute à cette fameuse Lady Spencer et non à son épouse. Mais ne s’agissait-il pas de la même personne ? Souffrait-elle d’une sorte de schizophrénie ? Les questions continuaient de se chambouler dans sa tête, mais il avait promis d’attendre la fin du jeu…
Après une mise au point avec les deux hommes, Dorothy regagna sa chambre et les laissa calmes, prêts à coopérer pour gérer les nuisances sonores. Oscar aurait aimé lui parler, mais elle ne semblait pas disposée à ce genre de discussion.
Quelques minutes plus tard, Dorothy entendit Paul rentrer, malgré ses efforts pour ne pas faire de bruit. Elle était allongée sur le lit et entrouvrit à peine les yeux. Elle l’observa marcher sur la pointe des pieds jusqu’à la chaise en bois et s’installer au bureau avec son paquetage. Il sortit discrètement les AwakeAid et en avala deux.
— C’est comme ça que tu as adouci les voisines ? se moqua-t-elle.
Paul sursauta et se retourna pour découvrir sa femme éveillée. Il s’étonna de la voir sourire, mais fut soulagé qu’elle ait retrouvé une attitude qui lui ressemblait plus.
— Quoi ? reprit-elle devant l’air béat de son mari. Tu ne pensais tout de même pas que je dormais avec ce vacarme.
— Désolé, c’est qu’elles sont du genre, euh…
Paul semblait gêné et avait même rougi à l’évocation des femmes de la chambre d’à côté.
— Du genre ? Tu me parais bizarre.
— Mais non, pas du tout. Elles ne sont juste pas très sympathiques, on va dire. Tiens, les bouchons dont je te parlais. Je te laisse le lit, je me contenterai de la chaise. Autant qu’au moins un de nous deux dorme à peu près correctement.
— Merci. Je t’aime. Et encore désolée pour Oscar.
— C’est bon. Ne t’en fais pas pour ça.
Dorothy, malgré les mousses antibruit, passa une nuit très difficile, entre les décibels de la musique et les cauchemars qui revenaient la hanter. Le réveil, le lendemain matin, fut très compliqué pour elle, au contraire de Paul qui était en forme. Elle s’en trouva surprise, mais comprit rapidement qu’il bénéficiait de l’effet des pilules, qu’elle l’avait vu prendre en cachette.
Le couple se prépara et descendit dans le hall d’accueil. Il constata qu’aucun petit déjeuner n’était prévu et on l’informa que les candidats étaient attendus trente minutes après au Monument Circle. Ils ne perdirent pas de temps et rejoignirent le point de départ de la prochaine étape.
***
Quelques minutes plus tôt.
Oscar essayait de vider son esprit pour se reposer quelques heures. C’était sans compter sur les occupants d’une chambre, non loin de la sienne, qui avaient décidé de faire profiter de leur musique à tout l’étage. Il avait bien envie d’aller leur expliquer sa façon de penser, quand il entendit des coups donnés à une porte de manière de plus en plus violente. Quelqu’un avait eu la même idée que lui et l’avait devancé.
— Baissez cette putain de musique ! hurla en effet un homme dans le couloir.
Oscar reconnut la voix de Paul et s’empressa d’aller le rejoindre. Il avait l’intention de l’épauler dans sa tâche et ne s’attendait absolument pas à l’accueil que celui-ci lui réserva. Piqué au vif, il ne put se retenir de le titiller un peu avant que Dorothy n’intervienne. Elle les apaisa très vite à la grande surprise de son mari, puis repartit dans sa chambre, visiblement éreintée.
— Bon, on fait une trêve et on essaie de calmer les parasites qui se croient en boîte de nuit ? proposa-t-il à Paul.
— D’accord. Tu as une idée, car j’ai eu beau cogner comme un fou et hurler, personne n’a ouvert. Je n’ai pu que discerner des rires féminins, signe que ces petites pestes se foutent bien de nous.
Oscar se planta devant la porte et toqua à son tour. Il entendit du mouvement suivi de gloussements. Le volume de la musique augmenta encore d’un cran, comme pour se moquer d’eux, comme l’affirmait Paul juste avant.
— Je n’aime pas qu’on me prenne pour un con. Je vais forcer cette vieille fermeture sécurisée, entrer et leur expliquer qu’on ne joue pas avec Oscar Guerrero.
— Tu as cru que tu étais un super héros ou quoi ?
Oscar dévisagea Paul qui, sourire aux lèvres, leva les mains en signe d’excuse. Leur différend n’était apparemment pas assez loin derrière eux pour commencer à se chambrer. L’Hispanique s’absenta deux minutes, le temps d’aller chercher une petite sacoche en tissu de laquelle il sortit un appareil électronique. Il l’appliqua sur la serrure numérique et pressa sur deux boutons. Un hologramme se projeta sur le bois, avec une série de caractères qui défilaient à toute vitesse. En à peine quelques secondes, un code à huit chiffres se forma et un bip se fit entendre, sous le regard mi-amusé, mi-intrigué de Paul.
— Vous êtes peut-être bien des agents secrets en fin de compte. Dorothy fait ça avec une pince à cheveux sur les voitures…
— Je sais, ça fait partie de ses nombreux dons, mais elle n’a jamais accepté de m’apprendre.
Pendant que Paul l’observait en se demandant ce qu’il avait voulu dire par « nombreux dons », Oscar poussa la porte, qui s’ouvrit sur deux jeunes femmes en petite tenue. Elles dansaient sur le lit en se passant une bouteille de champagne qu’elles buvaient au goulot. Les hommes remarquèrent des sacs sur le bureau, dont débordaient une grande quantité de bijoux, ainsi que des revolvers.
— Bonjour, mes minous, dit Kathleen d’un ton suave. Ce n’est pas très poli de débarquer comme ça dans la chambre de charmantes demoiselles sans défense. Heureusement, vous êtes plutôt pas mal. On vous autorise donc à rester.
— Ne faites pas les timides, venez jouer avec nous, poursuivit Cassie en s’approchant. Une compagnie masculine nous ferait le plus grand bien, si vous comprenez ce que je veux dire.
Paul, mal à l’aise, se mit à rougir tandis que son allié du moment ne s’en énerva que plus. L’atmosphère devint encore plus étrange lorsque les femmes firent glisser leur nuisette pour se retrouver en sous-vêtements. Elles s’amusèrent de voir les deux hommes détourner le regard.
— Décidément, j’attire les gamines en chaleur, maugréa Oscar. Vous allez juste baisser votre musique et foutre la paix aux gens qui essaient de se reposer.
— Tu m’as l’air tendu, toi, reprit Kathleen. J’ai ce qu’il te faut pour te calmer.
Elle dégrafa son soutien-gorge, révélant sa plastique généreuse, et lui lança au visage. À son grand désarroi, il resta stoïque.
— Quoi ? Ça ne te plaît pas ? demanda Cassie. Peut-être préfères-tu les petits seins ?
La brune se mit également à son aise, mais fut vexée de ne déceler toujours aucune réaction chez Oscar. Elle se rabattit alors sur Paul, devenu écarlate. Elle lui caressa le torse et attrapa sa main pour la plaquer contre sa poitrine. Surpris, il s’écarta et voulut sortir de la chambre. Cassie, plus vive, referma la porte devant lui.
— Tu ne vas tout de même pas nous quitter comme ça, mon mignon. On est bien trop excitées pour laisser nos proies s’échapper.
Kathleen et Cassie se rapprochèrent et commencèrent à s’embrasser entre deux éclats de rire.
— Vraiment ? s’emporta Oscar. Ça vous fait marrer ? J’avais entendu parler d’un duo de bimbos, dénuées de toute morale, qui aimaient voler tout ce qui brille et jouer avec les hommes. Je n’aurais jamais imaginé tomber dessus en participant à cette stupide compétition.
— Tu pourrais tomber dedans, ce serait encore mieux, aguicha Cassie en caressant la poitrine de Kathleen. Franchement, ils ne te font pas envie ?
— Vous pensez qu’avoir un physique agréable fait de vous des personnes irrésistibles, mais en réalité vous êtes pitoyables. Je vous le redemande, baissez votre musique et laissez-nous sortir.
— Je la baisse si toi et ton pote vous baissez vos pantalons. Allez, quoi, on a juste besoin de prendre du bon temps, et vous êtes les seuls à avoir osé entrer. Par effraction, au passage, je vous rappelle.
— N’insistons pas, Oscar, intervint Paul. Ce ne sont que des gamines, elles n’en font qu’à leur tête. Nous n’en tirerons rien.
— Mais si, vous pourriez tirer votre coup, gloussa Cassie.
C’en était trop pour Paul qui l’attrapa par les épaules et l’écarta de la porte, sans vraiment y aller en douceur.
— Oh oui, un peu de violence, j’adore ça, gémit-elle.
Les deux hommes sortirent de force, frustrés et énervés d’avoir échoué lamentablement dans leur tentative. À l’intérieur, les deux jeunes femmes partirent dans un fou rire qui se transforma vite en râles de plaisir. Elles n’avaient finalement besoin de personne pour visiter le septième ciel.
Oscar regagna sa chambre et s’allongea de nouveau sur le lit, à fixer le plafond autrefois blanc, aujourd’hui constellé de taches et moisissure, à défaut de réussir à s’endormir. Cela le ramena à son adolescence difficile dans les taudis de son Mexique natal. Il pensa au chemin parcouru depuis. Certes, il n’éprouvait pas que de la fierté vis-à-vis de certains de ses choix, notamment à l’époque où il côtoyait Lady Spencer, bien avant de rencontrer sa femme. Mais, au moins, il s’était extirpé des bas-fonds de Ciudad Juárez, où devaient encore croupir certains de ses vieux amis, s’ils n’étaient pas tous morts.
Il pensa alors à son cousin, qu’il avait réussi à sortir des bidonvilles. Sans son aide, il aurait probablement succombé à une overdose ou été assassiné par un cartel. Il se demandait où il était en ce moment et ce qu’il faisait. Il s’inquiétait de sa relation avec Marlon Willis. Eddy n’était pas un mauvais bougre, mais il avait le chic pour prendre de piètres décisions et se retrouver dans la panade. Et cette fois-ci, il l’avait trahi. Ça, il ne lui pardonnerait jamais, surtout que ça mettait son ancienne partenaire dans une situation très critique.
***
Tous les candidats encore en course étaient regroupés autour du Monument Circle. Ils attendaient avec impatience et appréhension les informations à propos de la prochaine manche. Pas de retardataire, cette fois-ci. Le duo abattu sans sommation la veille avait servi d’exemple à ne pas suivre et cela semblait avoir plutôt bien fonctionné.
Un écran géant installé sur le bâtiment à l’architecture néoclassique s’alluma et diffusa un court clip vantant la beauté d’une ville, sans jamais la mentionner. Il s’agissait du point d’arrivée de l’étape que les concurrents devaient découvrir. Pour cela, ils purent – ou durent – reconnaître, entre autres, la Willis Tower, l’aquarium John G. Shedd et l’United Center, avant que l’image ne se fixe sur le Cloud Gate.
— Andy ? interrogea la vieille dame dont s’était moqué Paul dans l’amphithéâtre avant le début du jeu.
— Oui, Meemaw ?
— As-tu identifié l’endroit où nous devons nous rendre ?
— Bien sûr. Il s’agit de Chicago dans l’Illinois, plus précisément de Millennium Park, si on se fie à cette dernière photo.
— Qui est à la tête de cette ville ?
— La famille Bartoni, évidemment. Même si les habitants pensent naïvement que c’est le maire Glenn.
— C’est bien, tu as bien appris tes leçons, mon petit.
Un membre du staff de la compétition interpella les concurrents et leur annonça la règle spéciale pour gagner le point de rencontre final de la manche.
— Mesdames, messieurs, pour cette étape, il vous est proscrit d’emprunter quelque dispositif de locomotion qui soit, en plus de ceux déjà interdits par le règlement, bien évidemment. Pas de voiture, bus, train, taxi, vélo, etc. Vous l’aurez compris, vous devez donc accomplir les trois cents kilomètres à l’aide de vos petites gambettes. Sachant qu’à une allure de marche moyenne, sans s’arrêter ni faiblir, il faut approximativement une soixantaine d’heures pour effectuer le parcours. Les organisateurs, dans leur grande générosité, ont décidé de vous accorder un délai de soixante-douze heures pour rallier la ligne d’arrivée. Je vous souhaite à tous bonne chance et n’oubliez pas le slogan de cette année : si vous voulez survivre, soyez parano !
— Les fumiers ! grommela Meemaw. Ils espèrent faire un premier ménage et supprimer les plus faibles.
— Comment va-t-on faire ? demanda Andy. Tu as beau être hyper badass comme mamie, une si longue distance à pied en si peu de temps, même pour toi, ça fait beaucoup.
— Ne t’inquiète pas, on va trouver une solution, comme toujours. Il en faudra plus pour me mettre hors-jeu.
La foule se dispersa rapidement après avoir ramassé les paquetages laissés à disposition au bas du monument. Lorsque Andy alla récupérer leurs sacs, Meemaw, restée en retrait pour réfléchir, repéra une vieille connaissance parmi les participants. Surprise, mais heureuse de la voir, elle s’approcha pour la saluer.
— Eh bah, ça alors ! Si on m’avait dit que je te retrouverais ici, après tant d’années sans nouvelles.
— Excusez-moi, madame, dit la jeune femme rousse en se détournant, mais je pense que vous faites erreur.
— J’ai eu un doute au début, tu as pas mal changé. Et si je comprends bien, ce monsieur, là-bas, ramassant vos sacs, et qui ne s’est pas gêné pour se moquer d’une vieille grand-mère en croyant passer inaperçu, doit sans doute être ton conjoint. J’imagine qu’il n’a jamais entendu parler de la grande Lady Spencer, c’est ça ?
— Toujours aussi perspicace, Meemaw… C’est même mon mari pour tout te dire. Il est au courant que je suis Lady Spencer. Du moins, je pense qu’il l’a deviné. Par contre, il n’a aucune idée de ce dont elle était capable. Et toi, tu es la mieux placée pour savoir qu’elle est morte et enterrée.
— Ah oui ? Que fais-tu ici, alors ?
— Willis a enlevé mon fils et me force à participer à ce stupide jeu. Je n’ai pas le choix si je veux garder un espoir de le retrouver en vie.
— Tu m’en vois navrée. Vraiment. Je connais bien Marlon et il n’aura aucun scrupule à s’en débarrasser. Ne t’imagine pas qu’il est comme son frère… Aussi, ne t’avise plus jamais de me manquer de respect de la sorte. Tu n’ignores pas ce qu’il peut t’en coûter, n’est-ce pas ?
— Bien sûr. Désolée. Paul arrive. S’il te plaît, ne dis rien de compromettant devant lui.
— Voilà tes affaires, ma chérie, intervint Paul, troublé par la présence de la vieille dame. Euh… bonjour. Je ne voudrais pas vous interrompre, mais il ne faut pas traîner, ça va être vraiment tendu, cette épreuve. D’ailleurs, ça va aller pour vous ?
— Tiens, vous ne vous moquez plus ? le piqua Meemaw avant de l’ignorer pour regarder Dorothy, les yeux emplis de malice. Au revoir, mademoiselle. Bonne chance et, surtout, bon courage pour la suite de la compétition.
Quand Andy fut de retour avec leurs paquetages, le binôme se mit en route. Le jeune garçon commençait à s’angoisser. Il avait beau se triturer le cerveau, il ne trouvait pas de solution qui pourrait les aider. Enfin, aider Meemaw, car lui pourrait marcher et même courir les trois cents kilomètres en moins de trois jours sans souci. À seize ans, en plus d’être surdoué, il faisait partie des grands espoirs du football américain et avait obtenu une bourse pour entrer à l’université.
Meemaw, holocarte ouverte, avançait tranquillement. Sourire aux lèvres, elle profitait d’une légère brise qui lui caressait les joues. Elle s’amusait de voir son petit-fils se ronger les ongles et ruminer sans cesse. La vieille dame était bien plus sereine, et ne doutait pas qu’elle rejoindrait Chicago dans les délais. Elle s’était sortie de situations bien plus délicates durant sa longue carrière. La chance finissait toujours par être de son côté.
— Comment fais-tu pour garder ton calme, comme ça ? demanda Andy. Si on n’arrive pas dans les temps, on va se faire descendre.
— Oh, tu sais, à mon âge, ce n’est pas bien grave. J’ai eu une belle vie et ça ne me dérange pas de mourir, surtout aux côtés de mon petit-fils préféré.
— Tu n’en as qu’un, Meemaw…
— Ah oui ? Tu en es sûr ?
— Ne me fais pas la mamie qui perd la boule, ce n’est pas le cas. Loin de là. J’ai bien compris que tu as une idée derrière la tête. Tu ne laisserais pas ton petit chouchou se faire tuer. Pas après tout ce que tu as fait pour lui.
— C’est exact, et je n’ai d’ailleurs pas emprunté cette rue pour rien. Regarde ce qui sort de ce bâtiment.
— Des handicapés… En quoi ça va nous aider ? Finalement, tu deviens peut-être gâteuse.
— Andy ! gronda Meemaw.
— Pardon, répondit le garçon, tout penaud, avant de continuer, une étincelle dans les yeux. Ah, mais oui, j’ai compris. On va leur piquer une chaise roulante motorisée. Par contre, il faudra que je la bidouille un peu, car ça n’avance pas ces machins-là.
— Tu vois quand tu veux. Je peux compter sur toi ? Je vais prendre un thé juste en face en t’attendant.
Tandis que Meemaw s’installait à une table en terrasse, Andy suivit une personne en fauteuil. Il la rattrapa et lui proposa de l’aider pour traverser la route. L’homme se montra d’abord méfiant, mais finit par accepter. Une fois de l’autre côté de la rue, Andy lui couvrit la bouche de la main et l’emmena dans une petite impasse. Là, il le frappa à la nuque pour lui faire perdre connaissance. Il le porta alors délicatement du fauteuil jusqu’au sol, où il l’assit contre un mur, sa veste soigneusement pliée derrière la tête. Il lui glissa une belle liasse de billets dans sa poche intérieure et lui tapota l’épaule d’un geste amical.
— Désolé, vieux. C’est pour la bonne cause. Ne t’en fais pas, avec ce que je t’ai laissé, tu pourras te racheter un sacré bolide et te faire bien plaisir.
Le jeune garçon fit un rapide passage dans la rue voisine et loua des trottinettes électriques. Il sortit quelques outils de son sac à dos et entreprit de modifier le moteur du fauteuil en y ajoutant ceux des deux roues. Il démonta aussi les batteries qui lui seront utiles pour tenir toute la distance. Une dizaine de minutes plus tard, il essaya son prototype de fautinette, comme il l’appela, et fut surpris par la vitesse qu’il atteignit. Cela allait au-delà de ses espérances.
Andy aida Meemaw à s’asseoir confortablement dans le siège et grimpa sur le plateau de la trottinette qu’il avait installé à l’arrière du fauteuil. Il mit les gaz et le duo fonça à toute vitesse vers sa destination.
***
Quelques minutes plus tôt.
Le couple regarda Meemaw s’éloigner. Dorothy éprouva un moment de nostalgie et comprit la raison de la participation de la vieille dame quand cette dernière rejoignit un jeune garçon. Il s’agissait sans doute du rite de passage à l’âge adulte de celui-ci. Elle aussi y avait eu droit l’année de ses seize ans et n’en gardait pas un bon souvenir. C’était d’ailleurs à ce moment qu’elle était devenue Lady Spencer. Paul, surpris de l’attitude de la grand-mère, et un peu honteux de s’être fait remettre en place de la sorte, préféra détourner la conversation. Il proposa une stratégie à sa femme, qui se mordait les joues pour se retenir de rire.
— Tu te sens capable de courir une demi-heure par tranche de deux heures, avec quinze minutes de repos toutes les quatre heures ? On pourra ainsi, je pense, s’accorder quatre ou cinq heures de sommeil par nuit. Avec les AwakeAid, ça devrait le faire. Ils nous ont aussi mis des barres énergétiques et des boissons vitaminées qui nous seront fort utiles.
— Ça, c’est du plan !
— C’est ça, moque-toi…
— Non, vraiment. Je trouve ta capacité d’analyse et de réflexion impressionnante.
— La vie de Georgie est en jeu. Je ferai mon maximum pour t’aider à le sauver.
— Merci. Ça fait du bien d’avoir une épaule sur laquelle me reposer.
Paul essuya une larme sur la joue de Dorothy.
— C’est normal. Alors, qu’est-ce que tu en penses ?
— On n’a pas vraiment le choix, hein ? Et moi aussi je suis prête à tout pour mon fils. On tente donc le coup, et on verra si je tiens le choc.
— Super ! On y va direct en courant dans ce cas. Par contre, on accélère petit à petit. Ce n’est pas le moment de se blesser.
Paul se mit à trottiner, Dorothy juste derrière lui, puis augmenta le rythme en surveillant la réaction de sa femme. Elle s’accommodait très bien de la vitesse imposée. Il ne put retenir un sourire, et pensa qu’il pouvait se montrer optimiste quant à cette étape.
À la première pause, pendant que Dorothy se rafraîchissait à l’ombre d’un séquoia, Paul consulta son holocarte pour mesurer la distance les séparant de leur point de départ. Ils avaient déjà parcouru vingt-cinq kilomètres en quatre heures. En amoureux des chiffres, il effectua un rapide calcul.
— On a une allure d’un peu plus de six kilomètres à l’heure, annonça-t-il avec entrain. En tenant ce rythme, il nous faudra dans les quarante-cinq heures. Ça nous laisse de la marge et du temps pour nous reposer. Comment tu te sens ?
— Très bien. Aucun problème de respiration, aucune douleur. Et vous, môssieur l’ancien militaire ? le taquina-t-elle.
— Je pourrais faire ça des semaines entières. Je suis un roc. Ça me rappelle justement mes classes à l’armée.
— Le roc faisait moins le fier devant cette vieille dame qui l’a remballé.
Dorothy partit dans un fou rire devant l’expression offusquée de son mari. Celui-ci était devenu tout rouge, et bougeait la bouche comme une carpe, sans réussir à trouver les mots pour se défendre. Le bip et l’ouverture de l’hologramme, annonçant les assassins révélés de l’étape, vinrent le sauver. Les visages s’affichèrent, il s’agissait de deux militaires d’un âge assez avancé.
— Sûrement des vétérans, dit Paul, l’air inquiet. Il faudra se méfier d’eux. Avec leur expérience, ils peuvent être dangereux. Sans compter sur le fait qu’ils ont dû voir un paquet d’horreurs à la guerre qui ont pu leur retourner le cerveau.
— Heureusement que tu es là pour me protéger. Ou peut-être devrais-je plutôt appeler Meemaw ?
— Meemaw ? Tu vas me dire que tu connais aussi cette vieille dame ?
Dorothy, qui plaisantait pour essayer de s’aérer les idées, s’aperçut de sa bourde et sentit venir le flot de questions. Il lui fallait vite inventer une excuse.
— Mais non, pas du tout. J’ai seulement entendu son petit-fils la nommer de cette manière. Qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer ?
— Je ne sais pas… C’est juste qu’avec tous ces secrets…
— Tu ne vas pas remettre ça sur la table, fit-elle, simulant à moitié son agacement.
— Non, non. Désolé. Bon, on repart ?
— D’accord ! Je pense qu’on peut accélérer un peu. Je me sens bien et ça nous laisserait plus de temps pour nous reposer cette nuit.
Le couple reprit la route à une allure plus soutenue que Dorothy n’avait toujours aucun mal à tenir. Elle essaya cependant de ne pas trop se montrer à l’aise, ne voulant pas éveiller d’autres soupçons chez son mari. Même s’il la connaissait sportive, il ne s’imaginait pas à quel point. De plus, elle ne souhaitait pas blesser son ego de faux mâle dominant qu’il aimait se donner.
La première journée se déroula à merveille et le couple prit même de l’avance sur les prévisions de Paul. Ils effectuèrent une centaine de kilomètres en une quinzaine d’heures. Ils trouvèrent refuge dans un country-club, au nord-ouest de Lafayette. L’endroit, désert, semblait à l’abandon depuis déjà un certain temps. Ils se mirent néanmoins d’accord pour dormir deux fois une heure trente chacun pendant que l’autre montait la garde. Ainsi, ils éviteraient toute visite surprise.
Dorothy insista pour faire le guet la première. Cela lui permettrait de se reposer juste avant de reprendre la route.
— Je serai en pleine forme pour courir, comme ça, assura-t-elle.
Paul accepta sans rechigner, avala deux AwakeAid et s’allongea dans un vieux canapé poussiéreux. La courte nuit passa rapidement, et cela fit du bien au couple d’être tranquille pendant presque vingt-quatre heures d’affilée. De plus, les comprimés militaires se montraient vraiment efficaces et Dorothy se sentait débordante d’énergie.
Elle ramassa son sac, prête à partir, quand elle entendit des voix juste devant le bâtiment. Elle se faufila près d’une fenêtre et appela son mari d’un signe de la main. Ils observèrent par la vitre et Paul jura lorsqu’il reconnut les deux hommes qui s’asseyaient à la terrasse, jouant avec des fusils-mitrailleurs.
— Merde ! Ce sont les vétérans !
— Chut ! Ils vont nous entendre.
— Viens, on va sortir par-derrière, reprit Paul plus bas, en s’éloignant. Ils ne nous verront pas.
— Attends, regarde. Ils vont vers les moines Shaolin, là-bas. Tu ne penses pas qu’on devrait les aider ?
— Franchement, je n’ai pas envie de me frotter à ces mecs. En plus, ils sont armés et pas nous. On a déjà assez d’ennuis comme ça. Allez, viens.
— Oh, merde, ils les agressent.
Dehors, les militaires avaient attaqué les religieux. Dorothy s’amusa de la scène et suggéra de profiter de la situation pour s’éclipser sans se faire repérer.
— Tu as raison, reprit-elle. On devrait partir discrètement par l’arrière. De toute façon, ils n’auront pas besoin de notre aide…
Le couple traversa le bâtiment et força une sortie de secours qui céda d’un léger coup de pied. Un parc très arboré s’offrait à eux. C’était parfait pour passer inaperçu. Ils s’y engouffrèrent et le parcoururent à bonne allure avant de débouler sur une grande route. Là, ils purent reprendre leur routine de la veille. Courir, marcher, courir, marcher, se reposer.
***
Au moment du départ.
À l’annonce de la règle spéciale de l’étape, le binôme de prêtres bouddhistes n’eut aucune réaction. Comme depuis le début du jeu, ils restaient impassibles, imperturbables, et leur visage semblait dénué de toute expression. Ils ne répondirent pas non plus aux attaques ou autres moqueries de certains candidats, et les laissèrent les cataloguer de moines Shaolin sans ciller. Leur enseignement spirituel leur imposait de faire abstraction des provocations et leur permettait de garder leur calme en toute circonstance.
Sun Yun et Hao Fen étaient en réalité des lamas venant du Tibet. Ils appartenaient au temple de Yijin, situé sur le mont Quli. Ils participaient à la course dans l’espoir de ramener assez d’argent chez eux pour lutter contre la folie d’investisseurs américains. Même si cela allait à l’encontre de tous leurs idéaux, ils ne pouvaient pas accepter que les Occidentaux les privent de leur belle nature. Ces derniers prétendaient, en effet, faire de leur région un immense parc d’attractions sur le thème – très cliché – du kung-fu.
Les deux religieux, peu familiers des États-Unis, n’avaient pas reconnu le lieu de l’arrivée. Bien heureux d’avoir appris l’anglais, ils avaient laissé traîner leurs oreilles auprès de la marée de participants, qui se pressaient de récupérer leurs paquetages. Certains d’entre eux, peu précautionneux et ne soupçonnant pas que les prêtres comprenaient leur langue, discutaient à voix haute des images qu’ils avaient vues et notamment du Millennium Park de Chicago.
Sun déploya son holocarte et, peu à l’aise avec la technologie, entreprit tant bien que mal de naviguer sur le plan pour établir un itinéraire. Les moines avaient découvert ce gadget avec la compétition et s’en seraient bien passés. Il faut dire que dans leurs montagnes, à part méditer, prier et s’entraîner, il n’y avait pas d’autres activités. Leurs croyances les rapprochaient au plus près de la nature et de ses éléments. Ils vivaient une existence simple et pure, en osmose avec leur environnement.
Les prêtres marchèrent d’un bon pas, ne s’arrêtant que pour se recueillir et remercier leurs déités de les accompagner et les aider dans cette aventure. Plutôt habitués à crapahuter dans les montagnes tibétaines, ils ne furent pas mécontents lorsqu’ils s’éloignèrent d’Indianapolis, sa foule d’habitants et surtout ses nuisances sonores ainsi que sa pollution. Quelques-uns de leurs frères avaient déjà eu l’occasion de voyager pour essayer de sensibiliser les populations au sujet du déclin de la faune et de la flore de leur région. Ils les avaient donc prévenus et mis en garde contre les vicissitudes des grandes villes, mais la réalité dépassait tout ce qu’ils avaient pu s’imaginer.
— Comprends-tu pourquoi nous vivons reclus dans notre temple sur le mont Quli, loin de toute civilisation ? demanda Sun, le plus âgé.
— Tout à fait ! Qu’on puisse endurer un tel brouhaha et ce genre d’effluves m’échappe totalement. Ces Américains voudraient dénaturer notre belle région en nous imposant de pareilles immondices. Qu’ils restent chez eux à suffoquer dans les résidus de leur égocentrisme.
— Oublierais-tu nos principes ? le sermonna Sun, d’une voix posée.
— Désolé. Avouez que, vous aussi, ils vous insupportent. Ne faites-vous pas cette course, au détriment de vos convictions, justement pour les empêcher de nous envahir avec leurs attrape-touristes ?
— Certes, mais le bouddhisme ne prône-t-il pas la tolérance ? Il est vrai que je n’approuve pas leurs idéaux, cependant je les respecte.
— Vous avez raison, je n’aurais pas dû m’emporter. Oh, regardez, cette ville à l’horizon semble de taille plutôt importante. Pourrions-nous la contourner sans perdre trop de temps ?
Sun déploya son holocarte et constata que la plus grande partie du côté ouest de l’agglomération était recouverte d’une forêt. Il estima qu’ils avançaient suffisamment vite pour faire ce détour. Ce serait le seul, le reste du parcours se composant exclusivement d’espaces ruraux. De plus, les chances de se faire attaquer sur des chemins secondaires, au milieu des arbres, étaient bien moins élevées que sur la route principale, étant donné les délais très serrés de cette étape.
— Requête accordée, Hao. Cependant, nous rejoindrons tout de même la ville, au niveau de sa sortie. Nous pourrons ainsi nous mettre à l’abri, le temps de se reposer un peu. Nous ne savons pas quels genres de bêtes rôdent par ici la nuit, il serait imprudent de dormir en pleine nature.
Hao acquiesça et les moines bifurquèrent donc pour éviter la traversée de Lafayette. Ils se sentaient beaucoup mieux à respirer les odeurs de sèves et entendre les chants des oiseaux. De petits rongeurs virevoltaient d’arbre en arbre, pour les suivre, à leur plus grand bonheur. Pour la première fois depuis le début de la course, ils n’avaient pas l’impression d’être asphyxiés par la pollution de la ville et se retrouvèrent un peu plus dans leur élément. Sun et Hao profitèrent au maximum de ce moment de légèreté avant de devoir trouver un endroit plus urbain où s’arrêter.
À peine entré dans Lafayette, Sun aperçut une large bâtisse qui semblait abandonnée au coin d’une rue. Cependant, des murmures lui parvinrent, signalant la présence d’autres individus. Afin d’éviter tout problème, il poussa Hao à poursuivre leur recherche un peu plus loin, ne sachant pas qui ils pouvaient rencontrer. Ils prirent sur la droite juste après ce qui était en réalité un ancien country club et tombèrent sur deux hommes solidement armés, attablés à la terrasse. Les moines pressèrent le pas, espérant que ceux-ci, qui paraissaient absorbés par l’examen de leurs fusils, ne les aient pas repérés.
— Hé ! grogna un des deux types, la voix rauque, visiblement alcoolisé. Vous feriez mieux de repartir dans votre monastère au fin fond du trou du cul du monde, si vous ne voulez pas que je vous plombe.
— Attends, dit son partenaire, une casquette militaire vissée sur le crâne. On ne va quand même pas tuer des moines. On a déjà fait beaucoup d’atrocités par le passé, mais là, c’est autre chose. Hein, pas vrai, Norris ?
Norris ne répondit pas et remarqua qu’Hao se retournait pour les observer. Sun entraîna son élève à poursuivre son chemin sans leur accorder un regard. Il voulait à tout prix éviter le conflit.
— Qu’est-ce que t’as à me mater comme ça, le niak ? s’énerva Norris. Oh, je vous cause !
Il se leva et son ami lui posa une main sur le bras.
— C’est bon, calme-toi. On aura notre dose, mais pas eux, s’il te plaît. Ça me met mal à l’aise de m’en prendre à des religieux. On va se retrouver maudit ou je ne sais quoi…
— Ta gueule, Coc. J’ai envie de me les faire, moi. Le pognon avant tout, je t’ai déjà dit. Que tu me suives ou pas, je m’en tape.
Norris se leva en repoussant violemment la main de son partenaire et se dirigea vers les moines. Cochran le poursuivit, tentant encore de le raisonner, mais il resta sourd à tout discours. Sun et Hao furent contraints de s’arrêter lorsque les deux anciens militaires se plantèrent devant eux. Norris les invectiva et s’agaça de les voir si stoïques. La tension était aussi palpable que le malaise de Cochran face à l’attitude de Norris. Les prêtres, toujours très calmes, se préparaient mentalement à l’affrontement qu’ils sentaient imminent.
***
Une heure après le départ.
Comme depuis le début de la compétition, les holocartes se déployèrent de manière automatique pour dévoiler les portraits d’un binôme d’assassins. Cette fois-ci encore, il s’agissait de deux hommes. Des militaires, à en croire leur béret de l’US Army et leurs peintures de camouflage. Ils flirtaient avec la cinquantaine et affichaient des visages durs, sans doute marqués par de rudes épreuves lors de leur carrière de soldats. Il suffisait d’observer la lueur de folie dans leurs yeux pour comprendre qu’ils ne feraient aucun cadeau aux concurrents.
— Les têtes de con qu’on se paie là-dessus, ricana Cochran.
Il enleva son couvre-chef masquant sa calvitie, et offrit son plus beau sourire à son partenaire.
— Franchement, ça n’a rien à voir, reprit-il. Je suis carrément plus canon en vrai, non ?
— Remets vite ta casquette, tu m’éblouis avec ta boule de billard, gloussa Norris. Moi, je ne nous trouve pas si mal. Tout est dans le regard. Bref, maintenant qu’on est révélés, plus besoin de cacher ça.
Il sortit un fusil-mitrailleur du sac qu’il tenait en bandoulière. Il le manipula avec aisance, défit le cran de sûreté et tira une rafale en l’air. Les passants qui n’avaient pas fait attention aux candidats, paniquèrent et se mirent à courir dans tous les sens pour s’abriter.
— Mais qu’est-ce que tu fous ? T’es cinglé, Norris !
— Oh, arrête ! Je suis certain que tu en meurs d’envie aussi depuis un bon moment.
— J’avoue, ça me démange. Et qu’est-ce que c’est marrant de regarder tout le monde détaler !
Cochran imita rapidement son coéquipier et arrosa les voitures en stationnement. Les alarmes qui retentirent grisèrent encore un peu plus Norris. Il ne se fit pas prier pour le rejoindre et tous deux vidèrent leur chargeur en éclatant de rire. Ils prenaient leur pied de voir la foule effrayée hurler et tenter de s’échapper.
Ces quelques minutes d’apocalypse passées, le duo se décida enfin à se remettre en route, arme dans une main, flasque d’alcool dans l’autre.
— Rien de tel qu’une bonne fusillade et du tord-boyaux, s’esclaffa Norris. Putain, ce que le front me manque ! Pas toi, vieux ?
— Oh que si ! Maintenant, ils se battent à coup de drones, de virus informatiques et de bombes bactériologiques. T’appelles ça une guerre, toi ? Où sont le sang et les explosions dans tout ça ?
— Je ne te le fais pas dire. Et ne me parle pas de ces espèces de mafieux comme Willis. Aucun honneur ! Ça te met une balle entre les omoplates dès que ça en a l’occasion.
— Quand tu en auras fini avec ta nostalgie, on pourra peut-être accélérer le mouvement. Je n’ai pas vraiment envie de savoir ce qu’il se passe si des assassins terminent une étape à la bourre.
— Tu as raison. En plus, en arrivant en avance, on pourra se poser en embuscade. Les candidats seront exténués, il ne nous restera plus qu’à les cueillir d’un pruneau en pleine tête.
— Ah ouais, j’adore quand ça pète comme une pastèque !
Après une longue journée de marche, Norris et Cochran s’apprêtaient à quitter la dernière grosse ville située sur leur itinéraire. À la sortie de Lafayette, le chauve à la casquette s’arrêta un instant pour examiner son holocarte.
— Hé, regarde ça, Norris. Il y a pas mal de concurrents par ici. On se planque et on les arrose dès qu’ils passent ?
— Bonne idée. Tiens, ce country club, là-bas. On se pose tranquilles sur la terrasse et on plombe tout ce qui bouge.
— En plus, il y a quelqu’un à l’intérieur. Ah merde, c’est la femme dont Willis a parlé à tous les assassins. Vaut mieux lui foutre la paix…
— La rousse ? C’est dommage, je me serais bien amusé avec elle…
— Oh ouais, moi aussi…
Les deux compères débattirent du meilleur moyen de passer du bon temps avec cette participante un peu particulière, pendant que celle-ci les observait discrètement s’installer et jouer avec leurs fusils-mitrailleurs. Norris parlait volontairement fort afin d’être écouté et de semer la panique dans la bâtisse. Les militaires sourirent lorsqu’ils entendirent un homme jurer puis baisser la voix après des réprimandes chuchotées par la jeune femme.
De l’autre côté de la rue apparurent deux moines et Norris, visiblement avide d’action, ne se gêna pas pour les invectiver. Cochran tenta tant bien que mal de le raisonner, mais son partenaire s’avançait déjà vers les religieux. Le ton continua à monter malgré le calme impressionnant de Sun et Hao. Les injures se firent de plus en plus cinglantes, et las du stoïcisme de ses victimes, Norris porta un coup de poing au plus âgé des prêtres, qui esquiva sans difficulté. Cela mit encore un peu plus en rage l’ancien militaire qui tendit son arme à Cochran.
— Tiens-moi ça, je vais me le faire. Monsieur veut jouer, avec ses trucs de ninja, et bien, il va le regretter.
— Arrête tes conneries…
— Ta gueule ! Fais ce que je te dis.
Cochran attrapa le fusil à contrecœur et, désormais plus libre de ses mouvements, Norris attaqua Sun avec violence. Droites, crochets, coups de pied plurent sans jamais toucher leur cible. Le moine, le visage toujours dénué de toute émotion, semblait danser devant son agresseur. Ce dernier commença à s’essouffler et son agacement n’en fut que décuplé. Cochran, jusqu’alors spectateur, déposa les mitraillettes et intervint dans le dos de Sun. Il l’avait contourné discrètement, mais Hao, aux aguets, le stoppa dans son élan en le repoussant d’une frappe de la paume de la main, au niveau de la poitrine. L’homme à la casquette recula de plusieurs pas et trébucha sur un plot en béton, installé sur le trottoir. Vexé, il se rua sur le prêtre, bien décidé à laver l’affront qu’il venait de subir.
— Ne porte pas de coups, Hao, réprimanda Sun. Tu ne maîtrises pas assez ta force, tu risques de le blesser. Contente-toi d’esquiver. Ils finiront par se fatiguer et s’en aller.
— Ah ouais, tu crois ça, le niak ? grogna Norris, dans une énième tentative de balayette ratée.
Il délaissa le moine quelques secondes pour ramasser une arme et la pointer vers Hao.
— Coc, éloigne-toi de lui, je vais lui exploser la cervelle.
Cochran s’écarta de son adversaire qui regarda Norris dans les yeux, comme pour le défier d’ouvrir le feu. Sun se jeta alors sur le militaire et parvint à dévier le tir qui ricocha dans le mur derrière Hao. Les deux hommes s’engagèrent dans une lutte pour le gain du fusil. Un second coup partit avant que Sun ne réussisse à maîtriser Norris et à le désarmer. Les yeux de ce dernier s’agrandirent quand il vit son ami tomber à genoux, un trou béant dans le thorax. Il se précipita à ses côtés, mais il était évidemment trop tard, Cochran se vidait de son sang et émettait des gargouillis en voulant s’adresser à son partenaire. Il ne mit pas longtemps pour sombrer dans l’inconscience et un sentiment de rage envahit Norris. Il se releva très vite. Pas assez cependant pour éviter le coup de crosse que lui asséna Sun.
— Je sais, Hao, dit-il, sentant le regard de son élève peser sur lui. Je viens d’user de violence…
— Je comprends parfaitement. Il ne nous aurait pas lâchés. Vous l’avez juste assommé. À part un mal de crâne, il ne s’en ressentira pas.
Les moines installèrent avec douceur le corps de Norris sur un banc de la terrasse du country club, puis se recueillirent un instant sur la dépouille de Cochran. Ils le recouvrirent d’un linge trouvé dans le bâtiment et se remirent finalement en route dans le silence, pour terminer l’étape.
***
Au moment du départ.
Tout comme les moines bouddhistes, deux autres candidats atypiques n’avaient absolument aucune idée de ce à quoi correspondaient les images qu’ils venaient de voir sur l’écran géant. Eux aussi étaient dépassés par les nouvelles technologies. Des traits et points de peinture rouge étalés sur leur visage couleur pétrole les faisaient ressembler à des indigènes d’une lointaine époque. Contrairement aux religieux, ils étaient très tendus et avaient toutes les peines du monde à se contenir. Leurs regards flirtaient à droite, à gauche, à la recherche du moindre indice pouvant les mettre sur la bonne voie. Leurs oreilles, percées de nombreux anneaux de toutes tailles, ne leur étaient pas d’une grande aide, puisqu’ils ne comprenaient pas très bien l’anglais et ne le parlais pas plus.
Alors que les candidats autour observaient ces personnages pour le moins étranges et ne se gênaient pas pour se moquer d’eux, Kathleen et Cassie s’avancèrent vers eux. Les jeunes femmes ne semblaient pas indifférentes à leur charme sauvage. Elles essayèrent tant bien que mal d’établir un dialogue, à base de battements de cils et autres gestes aguicheurs. Cependant, les hommes restaient dans l’incompréhension la plus totale, la différence de culture ne devant pas aider, ce qui commençait à les agacer.
Kathleen s’impatienta et, vexée qu’on lui résiste encore, s’apprêta à partir, quand le plus grand des deux la retint par le bras. Il mit une main sur sa poitrine.
— Okomi ! Tou ?
— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? s’énerva Kathleen, pas tout à fait dégrisée de sa folle nuit.
L’indigène recommença. Il se tapa le torse en répétant « Okomi », fit de même avec son ami en prononçant « Sike », puis montra les femmes du doigt.
— Ah ! Je crois qu’il veut savoir comment on s’appelle, intervint la brune. Moi, c’est Cassie, reprit-elle en se désignant. Elle, c’est Gros-Nichons.
— Gros… Nichons ?
— Putain, mais t’es conne, c’est pas possible, gloussa Kathleen.
— Si on ne peut plus s’amuser un peu…
Okomi et Sike étonnèrent alors leurs interlocutrices en les serrant tendrement tour à tour dans leurs bras, puis en leur claquant un énorme baiser sur la bouche. Elles qui aimaient aguicher les garçons, furent si surprises par cet élan soudain d’affection que le rouge leur vint aux joues et leurs lèvres restèrent scellées. Personne ne leur avait jamais cloué le bec de cette manière.
— Ces deux-là sont vraiment bizarres, lâcha finalement Cassie, qui retrouvait peu à peu sa couleur naturelle.
Le plus grand déploya son holocarte et fit défiler le plan, montrant qu’il cherchait quelque chose dessus.
— Où va ? dit-il.
— Tu peux me rappeler pourquoi on les a accostés, ces deux énergumènes ? grogna Kathleen.
Cassie attrapa Sike et le fit tourner sur lui-même. L’homme, vêtu uniquement d’un pagne masquant sa masculinité, affichait une musculature impressionnante.
— Tu as vu ces fesses ? Tu aurais souhaité qu’on passe à côté de ça ?
— Mouais… C’est vrai qu’ils sont agréables à l’œil, mais ils viennent de la préhistoire, tes zouaves…
— Roh, ne fais pas ta difficile. Au moins, ils nous saouleront pas à vouloir discuter.
Okomi s’impatienta et montra à nouveau sa projection en répétant plus sèchement :
— Où va ?
Cassie comprit enfin que les deux n’avaient aucune idée de l’endroit où ils devaient se rendre. Elle attrapa le poignet de Sike pour déployer son holocarte. Elle navigua dessus, zooma, dézooma, puis finit par ajouter un marqueur au niveau du Millennium Park de Chicago. Elle invita Kathleen à faire de même avec le dispositif d’Okomi.
Les indigènes affichèrent un visage plus serein et remercièrent les femmes avec de nouvelles embrassades, toujours gênantes pour elles, bien qu’elles commençaient à y prendre goût. Cassie changea d’ailleurs d’attitude, envahie par un regain d’assurance, et caressa la joue de Sike.
— Finalement, on dirait qu’on va obtenir ce qu’on désirait, dit-elle, un large sourire aux lèvres. Kath, occupe-toi de l’autre, celui-ci est à moi.
Au moment où Kathleen avançait vers Okomi, il tourna le dos et émit une sorte de grognement. Sike fit volte-face et les deux se mirent à courir à une cadence élevée, soulevant un nuage de poussière et laissant les jolies demoiselles pantoises. Un groupe de jeunes ayant assisté à la scène ne purent s’empêcher de rire. Kathleen, déjà très énervée, sortit une arme de son sac et les menaça, ce qui ne sembla pas les impressionner.
— Ouh, mais c’est qu’elle serait dangereuse… se moqua l’un d’eux. Tu ne voudrais pas t’amuser avec moi plutôt qu’avec ces deux Cro-Magnon ?
Elle lui tira une balle dans la jambe et il s’écroula, hurlant de douleur. Ses amis se mirent à paniquer, le relevèrent et s’éloignèrent sans demander leur reste.
— Arrête, ce ne sont que des gamins, tempéra Cassie. Allez, dépêchons-nous, soixante-douze heures, c’est court. Il faut d’abord se dégoter des fringues plus adaptées, je ne suis pas certaine que la mini-jupe et les talons soient l’idéal pour cette étape.
Les deux jeunes femmes prirent la route à leur tour, faisant escale dans un magasin de sport. Une fois changées, elles adoptèrent une cadence bien plus raisonnable que les indigènes.
Sike et Okomi avaient déjà parcouru une centaine de kilomètres en à peine dix heures lorsqu’ils décidèrent de faire une pause de deux heures. Pour eux, cette étape était comme un cadeau des dieux. D’où ils venaient, ils se déplaçaient uniquement en courant. Leur village était vaste et la première source d’eau potable située à plusieurs kilomètres. De plus, leur réserve se trouvait en pleine savane et il n’était pas rare de devoir échapper à de redoutables prédateurs tels que des lions ou des guépards. Au fil des générations, leur corps commençait à s’adapter à leurs conditions de vie.
Okomi consulta son holocarte et indiqua à Sike qu’ils étaient en tête, loin en amont de leurs poursuivants. À moins que des assassins fussent devant eux et aient masqué leur position, ils pouvaient se montrer confiants quant à une victoire d’étape. Les indigènes préférèrent cependant rester sur le qui-vive, ayant assisté à un meurtre lors de la manche précédente. Ils prirent leurs cent vingt minutes de repos et repartirent de la même allure soutenue.
Les deux hommes firent à nouveau une halte après une centaine de kilomètres. Ils avaient été un peu moins rapides, la fatigue commençant à se faire sentir. Le chronomètre qui avait démarré sur leur holocarte au début de l’épreuve indiquait vingt-deux heures, ce qui voulait dire qu’ils avaient mis deux heures de plus. Okomi vérifia la position des autres candidats et constata qu’ils avaient accentué leur avance. Ce fut très sereins qu’ils entamèrent leur troisième et dernier tronçon de cent kilomètres à allure plus modérée, et après une pause plus longue.
Un sourire franc se dessina sur les lèvres des indigènes lorsque ceux-ci dépassèrent le panneau Chicago, malgré la pluie qui redoublait d’intensité depuis quelques minutes. Il ne leur restait plus qu’une trentaine de kilomètres et la victoire serait à eux. Un ultime coup d’œil sur leur holocarte confirma qu’ils étaient toujours largement en tête, quand ils aperçurent, avec surprise, un jeune garçon pousser une vieille dame dans une espèce de chaise roulante, qui semblait ne plus marcher correctement, au vu de l’énervement de la mamie. Ne se posant pas de questions, ils pressèrent le pas et ne traînèrent pas à les dépasser. Okomi continua malgré tout à accélérer, se demandant si ce duo était le seul à les avoir doublés sans qu’ils s’en rendent compte. Il s’interrogeait également sur le bon fonctionnement de leur nanopuce, refusant de croire que cette grand-mère était une meurtrière.
Les indigènes franchirent finalement les premiers la ligne d’arrivée, où un membre du staff les rejoignit. Même s’ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait, ils saisirent l’essentiel : ils avaient remporté l’étape et la somme d’argent colossale qui allait avec.
Quelques instants plus tard, Meemaw et Andy finirent l’épreuve à leur tour, la mamie visiblement très remontée après son petit-fils.
— Regarde-moi ça ! À cause de toi, on s’est fait battre par ces deux clowns…
— Ce n’est pas ma faute s’il s’est mis à pleuvoir et que ça a cramé les moteurs.
— Tu ne t’es pas dit que c’était une mauvaise idée de les laisser à l’air libre ?
Okomi et Sike les regardèrent s’éloigner en continuant à se chamailler. Eux étaient plus heureux que jamais, ils venaient d’empocher dix millions de dollars.
***
Après leur petite frayeur aux alentours du country club de Lafayette, Dorothy et Paul parcoururent le reste du chemin jusqu’à Chicago en toute quiétude. Ils avaient pris la décision de s’écarter un peu des voies principales afin de croiser le moins de candidats possibles, espérant ainsi éviter les assassins également. Il s’avéra que c’était une bonne idée puisqu’ils ne rencontrèrent que deux binômes inoffensifs qui s’étaient alliés. Sur la route, ils reparlèrent longuement de l’affrontement irréaliste ayant opposé les vétérans aux moines bouddhistes, et qui les avait choqués. Bien que Dorothy sût qu’elle était le parfait exemple qu’il ne fallait pas se fier aux apparences, elle l’avait toutefois fait. Elle avait sous-estimé ces candidats assez particuliers. Pire, elle s’en était moquée. Cela les conforta aussi dans l’idée qu’ils ne devaient faire confiance à personne.
Au fil des kilomètres parcourus, Paul s’étonnait de la résistance physique de sa femme, qui pourtant prenait soin de forcer sa respiration pour se montrer plus fatiguée qu’elle ne l’était. Il savait qu’elle pratiquait régulièrement la course à pied – ils s’étaient d’ailleurs embrassés pour la première fois après un footing –, mais de là à franchir près de trois cents kilomètres en si peu de temps… Même lui, très bien entraîné avec ses années à l’armée, commençait à éprouver quelques difficultés. Le peu de repos depuis le début de la compétition devait sans aucun doute y être pour beaucoup.
— On y est presque, annonça-t-il en dépassant le panneau d’entrée de la ville. Il reste une trentaine de kilomètres et une bonne douzaine d’heures avant la fin, on peut finir en marchant. Cela nous permettra d’être plus vigilants.
— Tu as raison. Certains malins ont peut-être eu l’idée de se planquer près de l’arrivée pour attendre le passage de candidats éreintés. Ils pourraient ainsi les descendre sans effort.
Paul regarda Dorothy, un poil décontenancé par ce qu’elle venait de lâcher d’un ton naturel. Cependant, force était d’admettre qu’elle n’avait pas tort.
— Enfin, c’est ce que j’aurais fait si j’étais dans l’autre camp, reprit-elle. Je trouve ça d’ailleurs étonnant que personne ne l’ait encore fait. Peut-être ont-ils reçu des consignes.
— Tu commences vraiment à me faire peur, ma chérie.
— Ne dis pas ça, sinon tu vas t’enfuir en courant quand je te raconterai tout, après ce stupide jeu.
Paul s’avança vers sa femme et lui déposa un baiser sur le front.
— Je te l’ai assuré, quoiqu’il en soit, je t’aimerai toujours.
— J’espère… Bref, restons sur nos gardes et file-moi une de ces barres énergétiques, veux-tu ?
La traversée de Chicago, jusqu’au Millennium Park, se déroula en toute discrétion et en passant par de petites rues. L’arrivée n’était plus qu’à quelques pâtés de maisons quand un faisceau lumineux rouge balaya la poitrine de Paul. Dorothy, par réflexe, le plaqua au sol et l’entraîna derrière une voiture stationnée. Elle chercha d’où provenait ce laser et le fusil sur lequel il devait être vissé.
— Qu’est-ce qu’il te prend ? lui demanda son mari.
— Un sniper. Il te visait.
— Tu es sûre ?
— Tu n’as pas remarqué le point rouge sur ton t-shirt ?
— Ah, non. Mais attends. Regarde là-bas, ce gamin. Il s’amuse avec un laser. Ce ne serait pas ça que tu as vu ?
Dorothy s’empourpra et ragea intérieurement d’avoir confondu la lumière d’un fusil à longue portée avec un vulgaire jouet. Cependant, cela lui rendait momentanément service, laissant penser à Paul qu’elle n’y connaissait pas grand-chose en arme de ce genre. Ce dernier ne se priva d’ailleurs pas pour se moquer gentiment.
— En parlant à Oscar hier, j’en étais arrivé à m’imaginer que tu étais une espèce d’espionne ou d’agente secrète. Peut-être même une tueuse à gages. Mais en fin de compte… Ou alors, si c’est le cas, tu devais être sacrément mauvaise.
— C’est ça, fous-toi de moi, grommela-t-elle.
Un frisson la parcourut à l’idée qu’Oscar ait pu lâcher une information sur sa vie passée. Aussi s’empressa-t-elle de couper court à leur discussion en le taquinant à son tour.
— Il vaut mieux être trop prudent que pas assez. Je ne suis pas allée à l’armée, moi, môssieur.
Le couple reprit sa marche jusqu’à la Cloud Gate où les équipes du jeu les accueillirent. Ils purent découvrir le classement de l’étape et s’étonner de voir qu’ils étaient parmi les cinquante premiers. Un homme leur communiqua alors qu’ils devaient passer la nuit dans le parc et leur remit une tente.
— Oh, j’oubliais, les rattrapa-t-il. Une nouvelle règle a été votée et sera applicable dès la fin de l’épreuve. Les assassins ont désormais le droit de tuer pendant les moments de repos, à raison d’un duo par tranche de vingt-quatre heures. Les organisateurs trouvaient que ça manquait un peu de piment.
Dorothy et Paul s’éloignèrent le plus possible et tentèrent de s’isoler des autres candidats déjà installés. L’endroit était assez vaste pour accueillir les presque deux cents toiles, et ce de manière bien éparpillée. Sur le chemin, ils eurent la stupéfaction de croiser Meemaw et Andy. Ils n’avaient pas prêté attention au haut du classement et n’avaient donc pas vu qu’ils étaient arrivés en seconde position. Le garçon était en train de monter la tente pendant que la grand-mère buvait un thé, toujours confortablement installée dans le fauteuil roulant.
— Quelle belle surprise ! dit-elle. Je suis contente que vous ayez réussi à terminer dans les temps, jeunes gens. Enfin, surtout vous, ma petite.
— Je croyais que tout type de véhicule était interdit, rétorqua Paul, amer.
— Vous ne priveriez tout de même pas une vieille dame invalide d’une assistance si précieuse ? lui répondit-elle, le regard plein de malice.
— Chéri, pourquoi n’aiderais-tu pas son petit-fils pendant que je tiens compagnie à madame ? Et nous pourrions aussi nous installer pas très loin d’ici afin de la protéger.
— Vos désirs sont des ordres, ma Lady.
Paul exécuta une révérence grotesque et s’écarta, la mine renfrognée, sans chercher à discuter avec son épouse, car il savait l’affaire courue d’avance. Dorothy l’observa, les yeux écarquillés, se demandant s’il lui avait donné ce surnom volontairement, puis s’adressa à la mamie.
— Excuse-le, Meemaw. Il n’est pas bien méchant. Il n’aime juste pas être recadré par une mamie.
Les deux femmes rigolèrent et se remémorèrent des moments passés jusqu’à ce que Paul et Andy les rejoignent. Les deux avaient l’air de bien s’entendre et affichaient un large sourire.
— Un vrai petit génie et une graine d’aventurier, ce gamin, dit l’homme en ébouriffant les cheveux du garçon.
Celui-ci repoussa le bras de Paul et lui sauta sur le dos pour lui rendre la pareille. On put croire à un oncle et son neveu en train de se taquiner, pour ne pas dire un père et son fils. Une fois leur chamaillerie terminée, ils s’éloignèrent d’une dizaine de mètres afin de planter la deuxième tente.
— Eh, ben ! s’étonna Meemaw. Je n’ai jamais vu Andy comme ça. En même temps, tu connais son géniteur. Car bon, ce n’est rien de plus que ça… Finalement, ton mari n’est pas si mal.
— Merci. Il est adorable avec Georgie…
Dorothy, à l’évocation de son enfant, sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle serra les poings, les dents, tout ce qu’elle pouvait pour se contenir et préféra changer de sujet.
— C’est son rite de passage à l’âge adulte, hein ?
— Oui… dit la grand-mère d’un ton las. Mais il n’est pas fait pour ce que tu sais. Lui, tout ce qu’il veut, c’est poursuivre ses études et jouer au football. Comme tu l’imagines, mon cher fils a décidé d’un tout autre avenir pour lui. S’il échoue au test, ça va être une catastrophe. C’est pourquoi j’ai proposé de l’accompagner. J’espère trouver une solution d’ici la fin de la compétition.
— Je ne me fais pas de souci pour ça, Meemaw. Tu es la plus intelligente de la famille. Ah, ils ont fini, je vais aller me reposer un peu. Ça me fait plaisir de te voir, tu m’as beaucoup manqué.
— Toi aussi, ma belle. Et si je peux t’aider en quoi que ce soit, n’hésite pas. On reste liées à vie. Tu n’as pas oublié.
Dorothy inclina la tête pour remercier la grand-mère et rejoignit son mari. En passant, elle glissa quelques mots d’encouragement à l’oreille d’Andy, qui haussa les sourcils de surprise. Elle compatissait pour ce qui l’attendait. Paul prit le premier tour de garde en absorbant à nouveau deux AwakeAid pendant que sa femme se reposait sous la tente.
***
Bilan de l’étape
Vainqueurs
Okomi – Sike
Nombre de morts
19
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