2023 - The Race : Pour rester en vie, une seule solution : devenir parano !
Étape 2
Informations sur l’étape
Départ
Point State Park – Pittsburgh
Arrivée
Motor Speedway – Indianapolis
Distance directe
583 km
Temps limite
48 h
Règle spéciale
À l’arrivée, plusieurs courses automobiles seront disputées sur le fameux circuit d’Indianapolis. Les premiers arrivés auront des voitures plus puissantes. Le meilleur temps sera déclaré vainqueur de l’étape.
Participants
416 candidats + 50 assassins
***
Dorothy avait passé une nuit affreuse, scindée en trois temps. Elle avait d’abord été hantée par l’image du visage de Marlon se déformant en celui de Melvin. Penser à lui l’attristait toujours, même des années après le drame. Elle avait ensuite été effrayée par la vision de son fils, gisant dans une mare de sang. Willis était penché sur son corps, un large couteau à la main et un rictus sadique sur les lèvres. Et enfin, elle avait assisté à son assassinat par son propre mari, avant qu’il ne se suicide.
Après ces tentatives de repos soldées par autant de réveils en sursaut, elle abdiqua et se rendit au salon. Paul ne dormait pas non plus. Il garda d’abord le silence quand il s’aperçut de sa présence, puis se résigna à entamer la discussion.
— Chérie, dit-il d’un ton posé. Je sais que ça doit être compliqué pour toi cette situation, je vois bien comme ça te ronge, mais je pense que me parler te ferait du bien. Nous ferait du bien.
Dorothy, qui s’en voulait de s’être emportée la veille, se radoucit et accepta le dialogue.
— Je ne m’en sens pas capable. J’ai fait beaucoup d’efforts pour oublier cette partie de ma vie… J’en ai tellement honte…
Ses yeux brillaient dans la pénombre du salon. Celui-ci n’était éclairé que par l’unique lueur de la lune, qui perçait les rideaux semi-opaques. Paul remarqua la tristesse de sa femme, et malgré leur différend de la veille, il ne put se résoudre à la laisser ainsi. Il se leva pour aller l’enlacer tendrement.
— Et là, tout t’explose à la figure, hein ? Le passé finit toujours par nous rattraper, semble-t-il. Si au moins je savais de quoi il retourne, je pourrais t’aider.
— Je ne veux pas te mêler à ça. Tu es à mille lieues de t’imaginer de ce qu’il s’agit. Crois-moi, ce que tu as vu à l’armée c’est des enfantillages à côté de quoi il est capable.
— Tu commences à me faire peur. C’est qui ce « il » ? Marlon Willis ?
— Oui… Mais je t’en ai déjà trop dit. Je n’ai pas envie de te perdre, toi aussi.
— Ça veut dire quoi ce « toi aussi » ?
— Non, rien. Laisse tomber.
Paul se raidit et sa mâchoire se crispa.
— Continue, maintenant que tu as commencé, s’agaça-t-il.
— S’il te plaît, l’implora-t-elle presque. Oh, regarde, tu saignes. Ta blessure a dû se rouvrir. Viens par là, je vais refaire le pansement.
Paul abdiqua à nouveau et se rendit dans la salle de bain tandis que sa femme allait chercher la trousse de soins dans son sac, resté dans la chambre. Dorothy nettoya ensuite la plaie sur le bras de son mari, puis appliqua des strips qu’il avait dénichés dans la petite armoire au-dessus du lavabo. Dans celle-ci se trouvait un vrai nécessaire de chirurgien : compresses, scalpel, fil, seringue, médicaments, et autres matériels. Les organisateurs avaient pensé à tout, si on comptait les bouteilles d’alcool dans le minibar.
Le bandage remis en place, le couple échangea un regard complice et s’embrassa avec passion. Dorothy était contente de voir Paul aussi compréhensif et accepter de la laisser un peu en paix avec tous ses secrets. Elle avait assez de soucis à gérer pour le moment sans y ajouter une longue explication de son lourd passé. Elle savait néanmoins qu’à l’issue de la compétition, elle le lui devrait forcément, mais elle préférait ne pas y songer. D’autant plus qu’il fallait déjà qu’ils survivent, et cela malgré les difficultés qui ne faisaient que commencer à s’accumuler, elle en était certaine. En dépit des circonstances, Dorothy étonna son mari et l’entraîna dans la chambre. Elle voulait oublier un instant ses soucis pour profiter d’un bon moment. Peut-être le dernier…
Un cliquetis au niveau de la porte d’entrée attira l’attention du couple assoupi et enlacé dans les bras l’un de l’autre. Paul, en caleçon, se précipita pour l’ouvrir et surprendre un éventuel intrus, mais celle-ci demeurait verrouillée malgré son pouce sur la serrure à reconnaissance digitale. Il jeta un œil à sa montre, il leur restait une heure et demie avant le départ. Il força sur la poignée, mais rien n’y faisait. Sa femme le rejoignit, posa son oreille sur le bois et entendit des rires étouffés.
— Bon, fini de jouer, les petits rigolos, cria-t-elle. Laissez-nous sortir et réglons ça face à face.
Pas de réponse, si ce n’est toujours ces ricanements incessants. Paul prit de l’élan et tenta d’enfoncer la porte d’un coup d’épaule, sans succès. Elle était bien trop épaisse et sécurisée. Le bruit avait provoqué l’hilarité de leurs persécuteurs, qui ne faisaient plus aucun effort pour être discrets.
— Va appeler la réception, commanda Dorothy. Et vois s’ils peuvent faire quelque chose.
Paul obéit et retourna au salon utiliser l’interface de liaison chambre-accueil, qui consistait en une tablette à écran incurvé qui projetait un hologramme. Il composa le numéro et attendit qu’on daigne décrocher, ce qui prit une bonne dizaine de minutes. Pendant ce temps-là, sa femme, après s’être assurée qu’il ne la regardait pas, tira une épingle de son chignon et sa longue chevelure retomba gracieusement dans son dos. Elle déclipsa le mini panneau de contrôle de la serrure et le court-circuita avec son outil improvisé. Un nouveau cliquetis, semblable à celui survenu quelques instants plus tôt, retentit. Dorothy referma le boîtier et ouvrit la porte. Elle se précipita hors de la chambre, mais les farceurs avaient déjà décampé en toute discrétion. Elle avança jusqu’au coin du couloir et ne put qu’entrapercevoir deux jeunes, homme et femme, qui empruntaient les escaliers. Elle n’avait cependant pas eu le temps de bien les détailler.
À l’intérieur, Paul tapait du poing sur sa cuisse et vociférait contre la dame de l’accueil. Elle refusait d’envoyer quelqu’un, sous prétexte qu’il ne devait s’agir que d’une vulgaire blague. Il entendit la porte claquer et raccrocha au nez de la mégère afin de rejoindre sa femme.
— Ils ont fini par ouvrir, dit-elle tout sourire. Ce n’étaient que des gamins qui s’amusaient.
— Comment l’ont-ils bloquée ?
— Ils devaient avoir la clé, continua-t-elle de mentir. Certainement des enfants d’employés.
Paul regardait Dorothy d’un air perplexe. Il n’était pas convaincu, mais à quoi bon chercher à comprendre, il n’obtiendrait, encore une fois, aucune réponse satisfaisante. L’essentiel était qu’ils pouvaient maintenant se rendre sur la ligne de départ.
Le couple arriva quelques minutes avant le début de la nouvelle étape, hors d’haleine. Gêné par une foule dense, la descente vers Point State Park lui avait pris plus de temps que prévu et il s’en était fallu de peu pour qu’il ne soit pas à l’heure. Soulagés de ne pas avoir vu leur nanopuce arrêter leur cœur, Dorothy et Paul rejoignirent les autres candidats et le présentateur annonça qu’ils avaient deux jours pour rallier le Motor Speedway d’Indianapolis. Là-bas se disputerait une compétition automobile, qui pourrait bouleverser le classement. Une course dans la course à laquelle ne prendraient pas part les deux retardataires qui approchaient en se pressant. En effet, ils s’écroulèrent soudainement dans leur sprint, leur corps sans vie continuant de rouler sur quelques mètres. Les concurrents poussèrent des cris d’horreur, à commencer par Dorothy et Paul, arrivés à peine cinq minutes avant le duo éliminé. Paul déglutit et se tourna vers sa femme.
— Un peu plus et ça aurait pu être nous. Tout ça à cause de sales gosses qui voulaient jouer.
— On peut se rassurer en se disant que ce n’était apparemment pas personnel.
Un murmure parcourait l’assemblée quand des militaires jetèrent les cadavres dans la benne d’un camion. L’animateur donna le départ de l’épreuve et la foule se dispersa rapidement, le choc du meurtre sans sommation encore dans les têtes. Dorothy chercha Oscar parmi les candidats, mais celui-ci était introuvable. Dommage, elle aurait aimé avoir une conversation avec lui au sujet de son cher cousin.
***
Les concurrents se pressèrent au point de ravitaillement. Il était situé au fond du parc, au niveau de l’imposante fontaine et offrait un très beau panorama sur la rivière. Evan et Ethan ramassèrent leur sac à dos et se
lancèrent dans un shifumi1 pour savoir lequel s’encombrerait du troisième paquetage. Celui-ci, réservé aux duos d’assassins et qu’ils récupéraient à l’abri des regards, était bien plus volumineux et contenait armes et munitions pour l’étape. Après moult contestations, ce fut finalement Ethan qui vit son fardeau s’alourdir, au plus grand plaisir de son frère.
Les jumeaux s’assirent sur un banc en béton qui entourait les jets d’eau et patientèrent un moment, se remémorant leur passé et notamment leur rencontre avec Dorothy. Cela leur avait fait quelque chose de la redécouvrir sous une nouvelle identité. À l’époque, ils débutaient dans le métier de tueur à gages, ou officiellement de chasseur de primes, comme ils aimaient le rappeler. Ils n’avaient ni Dieu ni maître, et travaillaient pour le plus offrant. De vrais mercenaires des temps modernes, selon l’expression d’Ethan. Les deux grands bruns aux corps athlétiques, bien que très jeunes, s’étaient vite fait un nom et raflaient toutes les récompenses. Ils n’avaient aucun scrupule, si bien que toutes les organisations criminelles tentaient d’arracher leur exclusivité, à commencer par les frères Willis. C’est d’ailleurs grâce à eux qu’ils firent la connaissance de la fameuse Lady Spencer qui ne cessa de les surprendre et de les impressionner.
Encore à ce moment, lorsque Dorothy arriva, le visage tiré par la fatigue, et qu’elle les fusilla du regard, leur faisant bien comprendre de ne pas s’approcher, ils éprouvaient de la crainte à son égard. Bien entendu, cela ne les arrêta pas pour aller la retrouver, tout sourire. Elle, qui récupérait son paquetage, s’empourpra de colère, prête à les accueillir comme il se devait. Son attention braquée sur les jumeaux, elle ne vit pas se faufiler dans son dos deux véritables colosses qui l’immobilisèrent. Paul n’eut pas le temps de réagir qu’Evan pointait un revolver sur son entrejambe.
— Tu bouges, t’as plus de boules, railla-t-il. Eh ouais, chacun son tour, mec.
Cette petite boutade avait beaucoup amusé Ethan et les deux mastodontes, qui, partant dans un rire gras, postillonnèrent dans les cheveux de Dorothy. Les jumeaux se regardèrent et ne donnèrent pas cher de la peau de leurs complices, une fois qu’ils les laisseraient seuls avec leur ancienne rivale.
— Vous, dit-elle calmement aux frères, vous allez me le payer copieusement. Et vous le savez. Vos jolis discours sont déjà oubliés ?
— Tout doux, ma belle, dit Ethan d’une voix hésitante, après avoir dégluti. On nous a juste demandé de lui transmettre un message. Reste ici bien sagement avec ces deux anges, et on te le renvoie, sans bobo, d’ici une petite demi-heure. Je t’assure qu’on ne lui souhaite aucun mal. Ni à toi, comme on te l’a dit.
— Si monsieur veut bien se donner la peine de nous accompagner, continua Evan. Ne tente rien de stupide. Comme mon frère vient de le faire remarquer, on n’a rien contre toi et tu retrouveras ta chère et tendre dans peu de temps.
— Paul, fais ce qu’ils te demandent. Ce sont des mercenaires, des tueurs et surtout de sacrés idiots, mais ce sont aussi des hommes de parole. Et s’ils avaient voulu nous assassiner, ce serait déjà fait.
— Alléluia, conclut Ethan.
Paul suivit les jumeaux sans rechigner, même s’il n’était pas rassuré de laisser sa femme aux mains de deux espèces de catcheurs poids lourds. Mais le ton qu’elle avait employé et la lueur dans son regard l’avaient contraint à lui faire confiance sans poser de questions. Le trio sortit du parc et marcha quelques minutes jusqu’à un bâtiment abandonné derrière l’université Duquesne. Ils pénétrèrent dans une immense salle de classe toute délabrée et Paul fut pris de nausées quand une forte odeur de moisissure vint titiller ses narines. Evan le ligota à une chaise en bois, qui semblait deux fois plus vieille qu’eux tous réunis.
— Bon, alors, qu’est-ce que vous aviez à me dire ? aboya Paul. J’aimerais éviter de perdre du temps.
— Eh beh, le même caractère de cochon que madame, ricana Ethan. Je comprends pourquoi elle t’a choisi. Bref, je vais faire court. Tu te souviens des coups de fil anonymes que tu as reçus quelques jours avant le début du jeu ? Tout ce que t’a raconté ton interlocuteur n’est que pure vérité. Tu es bien le fils de Melvin Willis, frère de Marlon Willis, instigateur principal de The Race.
— Encore ces conneries ? Je n’ai rien à voir avec ce type !
Le jumeau lui tendit une photo sur laquelle on découvrait un homme avec un enfant dans ses bras. L’adulte ressemblait de manière très prononcée à Marlon Willis alors que le gamin était le portrait craché de Paul au même âge.
— Pff. Ça ne veut rien dire. Avec la technologie actuelle, il est facile de faire ce genre de montage.
— Mais c’est qu’il est borné ! Tu crois que le plus grand ponte du crime organisé des États-Unis dépenserait des fortunes pour un simple inconnu, sans être certain de lui ? Réfléchis un peu.
— On peut être riche et con, ce n’est pas incompatible. Vous m’avez l’air d’être de parfaits exemples.
Ethan leva la main, mais son frère le retint.
— Tu as de la chance qu’on ait donné notre parole à ta femme, grinça-t-il. Tu as très peu connu ton père, n’est-ce pas ?
Paul resta muet, le teint un peu plus pâle.
— Ta mère devait sûrement t’inventer de belles histoires à son propos. Crois-moi, si Willis dit que tu es son neveu, tu es son neveu.
— Soit, admettons, bégaya Paul. Pourquoi maintenant ? Et quel est le rapport avec Dorothy ? Pourquoi faire enlever son fils ?
— Alors là, je ne peux répondre qu’à la première question. Il n’a découvert ton existence qu’il y a quelques semaines. Une histoire de tequila, je n’ai pas tout compris. Voilà pourquoi maintenant. Pour ce qui concerne ta douce épouse, on nous a formellement interdit de t’en parler. C’est quelque chose que tu devras voir avec elle, même si elle ne semble pas très encline à se confier pour le moment.
— Pourquoi n’avoir rien fait ou dit hier ?
— Nous n’avions pas encore rencontré les enfants de Willis qui nous ont copieusement graissé la patte sur ordre de leur père, pour te passer ce message.
— Ethan ! gronda Evan. Ferme-la et suis-moi.
Les deux frères s’éloignèrent et laissèrent Paul digérer ce qu’ils lui avaient appris. Ils commencèrent à se disputer et faillirent en venir aux mains. Evan reprochait à Ethan d’avoir révélé une information importante qui pourrait leur attirer des ennuis. Pendant ce temps, le prisonnier en profita pour tirer sur ses liens qui se desserrèrent sans résistance. Il observait la querelle et tendait l’oreille dans l’espoir d’entendre d’autres choses aussi intéressantes que la bourde d’Ethan. Lorsqu’il comprit qu’ils ne lâcheraient plus rien, il se leva et se mit à courir comme un dératé vers la sortie. Il put remarquer, d’un coup d’œil en arrière, que ses ravisseurs ne le prenaient pas en chasse et qu’ils se contentaient de rigoler de bon cœur. Il ne saisit pas leur attitude, mais ne s’en plaignit pas.
Paul remontait doucement vers le parc où l’attendait Dorothy et sa garde rapprochée. Il actionna son holocarte et ne vit aucun point de candidat dans le bâtiment qu’il venait de quitter. Ses doutes se confirmaient : les jumeaux faisaient partie des assassins. Cela ne rendait leur comportement que plus étrange. Il remarqua aussi que sa femme se déplaçait dans sa direction et ne tarda pas à la rejoindre.
***
Quelques minutes plus tôt.
Parker et Darren répétaient une énième fois leur plan pour mettre Marlon Willis sous les verrous à l’issue de la compétition. Inscrits comme simples hommes d’affaires en quête d’un peu d’adrénaline, ces deux inspecteurs de la police d’État californienne préparaient leur mission depuis plus de trois ans. Quand ils avaient découvert que le grand ponte était l’instigateur principal de ce jeu populaire, ils y avaient vu une opportunité à ne manquer sous aucun prétexte. Ils n’avaient donc pas hésité à participer malgré le désaccord de leurs supérieurs. Leur objectif était clair : suivre Willis chez lui après la remise de la récompense ultime et trouver de quoi le coffrer pour de bon, sans lui donner la possibilité de corrompre les autorités. Les deux flics faisaient partie des rares personnes à continuer de s’opposer aux mafieux qui régissaient désormais le monde.
Le banquet de la veille avait cependant quelque peu contrarié leur projet. En effet, au cours de la soirée, les policiers sous couverture avaient observé le maître de cérémonie, sourire carnassier aux lèvres, discuter avec une jeune femme rousse. Deux grands blonds aux yeux bleus avaient choisi ce moment précis pour les accoster et les narguer de leur présence. Il s’agissait des fameux Suédois qui, quelques années plus tôt, avaient également fait halte dans le nord de la Californie pour y perpétrer l’un de leurs tristement célèbres massacres. Ceux-ci avaient fait couler beaucoup d’encre bien que la violence soit devenue monnaie courante depuis plusieurs années. Parker, plus âgé et plus sage, avait dû contenir les ardeurs du jeune et sanguin Darren pour ne pas attirer l’attention. Les inspecteurs s’étaient néanmoins mis d’accord pour ajouter ces criminels à leur tableau de chasse. Ils feraient d’une pierre deux coups et s’offriraient les louanges des médias.
L’aîné termina l’énumération des tâches qui les attendaient tandis qu’il attrapait son sac à dos. Son coéquipier lui tapota l’épaule et d’un signe du menton désigna deux colosses qui encadraient la jeune femme avec qui Willis discutait la veille. Elle ne semblait pas s’accommoder de leur présence et regardait, la mine sévère, trois hommes sortir du parc.
— Tu crois qu’on devrait aller voir si elle a besoin d’aide ? demanda Darren.
— Si on secourt toutes les demoiselles en détresse, on n’a pas fini.
— C’est certain. Mais là, on est juste à côté et franchement ces deux gorilles ne sont pas du tout rassurants. On l’en débarrasse vite fait et on continue notre route.
— Tu oublies que l’organisation nous a confisqué nos revolvers. Regarde bien. Eux, ils sont armés.
— Aurais-tu peur ?
Parker abdiqua devant l’insistance de Darren, qui avait touché un point sensible en remettant en cause le courage de son collègue. Les policiers s’approchèrent du groupe. Ils avaient l’intention d’uniquement parlementer, espérant que cela soit suffisant, car ils ne voulaient pas prendre le risque de se faire remarquer. Ils n’eurent de toute façon pas le loisir d’intervenir. La jeune femme envoya son coude dans le foie d’un des deux hommes, qui se plia en deux, puis elle pivota, et profita de la force de rotation, pour balancer son sac dans la figure du deuxième, qui grogna. Elle arracha la matraque – un tonfa – qui pendait à la ceinture du premier et l’assomma d’un violent coup dans la tempe, avant qu’il n’ait le temps de brandir son revolver. Elle faisait désormais face au plus grand et costaud des colosses, qui ne daigna pas sortir son arme, visiblement certain de l’emporter. Parker, qui ne vit aucune peur dans les yeux de la combattante, uniquement de la rage, retint son collègue en l’attrapant par le bras.
— Observe bien ta belle en danger, elle va n’en faire qu’une bouchée.
— Tu rigoles ! répondit Darren affolé. Il fait au moins trois têtes et un quintal de plus qu’elle. Il va la manger toute crue.
— On parie vingt billets ? Ce gros balourd fait la même erreur que toi en la sous-estimant.
Le jeune inspecteur, interloqué, regarda son coéquipier qui souriait, confiant et sûr de lui. Il finit par soupirer et sortir une liasse de dollars.
— Je double la mise, mais je te préviens, si la situation devient trop critique pour elle, j’interviens et j’envoie ce mastodonte à l’hosto. J’ai justement besoin de me défouler depuis que ces satanés Suédois sont venus nous provoquer.
— Et tu crames notre couverture ? Comment vas-tu expliquer qu’un homme d’affaires soit expert en arts martiaux ?
— Ah merde, je n’y avais pas pensé, ironisa Darren. N’importe qui a la liberté de pratiquer un sport de combat, non ?
— Sauf quand il ne veut pas se faire remarquer, surenchérit Parker. Qu’est-ce que tu ferais sans moi !
L’affrontement entre la jeune femme et la montagne de muscles reprit. Elle esquiva un crochet du droit qui aurait pu lui décoller la tête, puis frappa du pied à l’arrière du genou de son assaillant. Il ne broncha pas et esquissa un sourire de provocation. D’un mouvement pataud, il essaya d’empoigner son adversaire, qui, beaucoup plus rapide, le contourna. Elle lui asséna un terrible coup de matraque dans le creux des reins. Le colosse gémit et se tordit de douleur. Elle en profita pour attraper un deuxième tonfa à la ceinture de l’homme et se placer en position de défense, les deux armes tenues par les poignées, longeant ses avant-bras.
Darren n’en revenait pas, cette femme montrait des capacités hors norme. Il ne faisait plus aucun doute qu’elle allait coucher ce gorille, si bien qu’il remit déjà l’argent du pari à son partenaire. Parker riait devant son air ahuri.
— Avec l’âge, tu apprendras à reconnaître une personne qui sait se protéger. Elle paraissait trop calme pour n’être qu’une simple demoiselle en détresse. Et son regard… Il m’a donné la chair de poule. Crois-moi, elle a beaucoup d’expérience.
Le colosse rugit et chargea sa cible qu’il inonda de coups de poing, sans réfléchir, aveuglé par la colère. La jeune femme, toujours plus prompte, contrait à l’aide des tonfas, puis voyant une ouverture, balança un revers d’une des deux armes, qui heurta violemment le haut du visage de l’homme et lui explosa l’arcade sourcilière. Il vacilla et elle l’aida à s’effondrer d’une attaque rapide dans les jambes. Elle l’assomma, comme le premier colosse, d’un coup derrière la tête.
Elle se retourna vers Parker et Darren, une matraque dans chaque main, prête à prolonger le combat.
— Houla, intervint Parker. Nous étions juste venus vous porter secours, mais il semblerait que vous n’ayez pas besoin de nous pour vous défendre.
— Tout va bien, merci. Vous pouvez poursuivre votre chemin.
— C’est votre mari que les deux autres ont embarqué ? demanda Darren.
— Oui, mais je les connais bien, ils ne lui feront rien. En revanche, ces deux-là, eux, ne me plaisaient pas du tout, ajouta la jeune femme, désignant les deux hommes au sol.
— J’espère qu’on ne vous rebute pas, plaisanta Darren. Où avez-vous appris à vous battre ainsi ?
Comprenant rapidement qu’elle ne lui répondrait pas, il reprit.
— Désirez-vous qu’on vous accompagne pour récupérer votre époux ?
— Non, ça ira. S’ils me voient arriver avec quelqu’un, ils vont s’énerver. Comme je vous ai dit, je les connais très bien, je saurai me débrouiller.
— On n’en doute pas, dit Parker avec un large sourire. Darren, maintenant que nous nous sommes assurés que cette dame est en sécurité, nous pouvons poursuivre notre route. Nous avons nous-mêmes beaucoup à entreprendre pendant cette course.
Les policiers regardèrent la jeune femme s’éloigner et sortirent à leur tour du parc. Darren se retourna une dernière fois, inquiet de la laisser s’en prendre seule à des malfrats.
***
Dorothy s’était assurée que son mari allait bien grâce aux données fournies par sa nanopuce et vérifia tout de même qu’il ne présentait aucune blessure. Cela avait un peu agacé Paul, qui lui répéta qu’il n’avait rien. Elle l’avait ensuite entraîné dans une rue bondée de monde.
Là, elle l’interrogea sur le contenu de sa discussion avec les jumeaux, mais Paul resta plutôt évasif. Il lui dit qu’ils lui avaient parlé des fameux coups de fil anonymes et de ses parents. Enfin, surtout de son père. Ce n’était pas eux qui avaient téléphoné, mais on les avait payés pour qu’ils confirment l’histoire, photo à l’appui.
— Et donc, c’est qui ton paternel ? demanda sa femme.
— Pas celui que je croyais, visiblement.
— Tu ne vas rien me dire ?
— On a chacun nos petits secrets, répondit Paul avec un air narquois.
Dorothy se renfrogna, mais ne put qu’accepter la décision de son mari. Ce n’était après tout qu’un juste retour des choses pour son propre refus à dévoiler son passé, même si cela était douloureux. Les holocartes se déployèrent pour révéler que Ethan et Evan étaient des assassins, ce qui ne les étonna ni l’un ni l’autre.
— En revanche, reprit Paul, très fier de lui, occultant l’annonce, je peux te dire que les enfants de Willis prennent part au jeu incognito.
— Sérieux ? À tous les coups, ce sont les jeunes qui nous ont tirés dessus.
— Ça se pourrait bien. En tout cas, ils ne sont pas très futes-futes ces jumeaux…
— Je parie que c’est Ethan qui n’a pas su tenir sa langue. Par contre, je miserais qu’il l’a fait exprès.
— Tu les connais si bien que ça ?
Dorothy se mordit la lèvre. Elle venait de relancer la machine à questions de son homme. Il la regardait, content de sa répartie. Elle lui décrocha alors son plus beau sourire, se hissa sur la pointe des pieds et lui déposa un baiser sur la joue avant de se mettre en route. Paul l’observa s’éloigner, un rictus niais au coin de la bouche, et oublia ses interrogations. Cependant, ce moment de flottement fut rapidement interrompu par une nouvelle salve de balles, qui ricochèrent sur les voitures autour d’eux. La cacophonie provoqua un mouvement de foule et les hurlements des passants.
Décidément, on s’acharnait sur eux. On les harcelait. Réfugiés derrière une automobile, ils essayèrent de voir à travers les vitres les responsables de ces tirs et reconnurent le garçon et la jeune fille. Ils étaient postés sur le toit d’une camionnette et tenaient leurs fusils prêts à faire feu. Cette fois, ils semblaient bien vouloir en finir et ne plus seulement leur faire peur. Dorothy se sentit alors obligée d’agir. Elle récupéra à nouveau l’épingle dans ses cheveux et court-circuita la serrure digitale de la portière côté passager du véhicule qui les protégeait. Elle l’ouvrit, se glissa sur le siège et répéta l’opération avec le boîtier de mise en route à côté du volant. Le moteur électrique émit d’abord un sifflement, avant de s’allumer. Dorothy fit signe à Paul de grimper, prit la place de conducteur et démarra en trombe. Le couple resta baissé, le temps d’être hors de portée du mitraillage des deux insolents. Paul regarda alors sa femme, mi-étonné, mi-effrayé. Elle se tourna vers lui, toute gênée et attristée par l’expression sur son visage. Elle ouvrit la bouche pour se justifier et ne vit pas arriver un embranchement auquel elle n’avait pas la priorité. Une fourgonnette vint percuter l’arrière de leur voiture, leur faisant faire un tête-à-queue.
Après quelques secondes de flou, le couple retrouva ses esprits et ne constata que des hématomes ou de légères entailles. Une nouvelle vérification rapide des constantes sur leurs projections ne leur révéla rien d’autre qu’un rythme cardiaque un peu élevé. Il sortit du véhicule et remarqua que leurs agresseurs ne l’avaient pas suivi. La tension redescendit d’un cran et Paul refusa catégoriquement que Dorothy recommence ses manigances, sans bien sûr lui donner plus d’explications. Ils firent donc du stop et il n’eut droit qu’à un discours fuyant, mais sincère, de la part de sa femme.
— J’ai fait des choses dont je ne suis pas fière. Et crois-moi, si je le pouvais, je changerais volontiers cette partie de mon existence. D’autant plus qu’elle met la vie de mon fils en danger. J’ai de plus en plus peur pour lui…
— Je sais… On va tout faire pour le sauver.
Paul serra Dorothy dans ses bras jusqu’à ce qu’un véhicule s’arrête à côté d’eux, son conducteur en sortant tout excité. Il était petit et maigre, les cheveux très longs et la barbe hirsute. Ses minuscules lunettes rondes lui donnaient des allures de hippie du siècle dernier.
Paul et Dorothy faisaient désormais route vers Indianapolis à bord du pick-up qui avait accepté de les prendre en stop. L’homme au volant raconta qu’il était fan de l’émission et qu’il avait toujours rêvé de prêter main-forte à un candidat. Il narra les exploits de nombreux concurrents au fil des années et le couple sentit son admiration débordante pour ce qu’il appelait « les héros de The Race ». Il expliquait aussi avec beaucoup d’humour et d’autodérision qu’il aurait aimé participer – hormis cette année, au vu de la tournure des événements –, mais que son physique de moucheron l’en empêchait.
Passé plusieurs dizaines de minutes à l’écouter parler sans s’arrêter, les candidats l’implorèrent de se taire, prétextant qu’ils avaient besoin de se reposer un peu. Le chauffeur, compréhensif mais vexé, ne pipa mot de tout le trajet. Dorothy cala sa tête sur l’épaule de son mari et ferma les yeux. Bercée par les légères secousses de la voiture, dues aux imperfections de la route, elle finit par s’endormir profondément. Paul contempla son visage, mille questions lui trottant dans la cervelle. Quel pouvait être ce lourd passé secret dont elle ne voulait pas lui parler ? Plus la compétition avançait et plus il imaginait le pire. Il n’était pas certain de tenir jusqu’au bout sans explications.
Le conducteur les déposa au pied du jardin botanique de Franklin Park de Columbus, ce qui les situait à mi-distance entre Pittsburgh et Indianapolis. Le couple le remercia chaleureusement, mais il semblait avoir perdu toute sympathie pour eux dès l’instant où ils lui avaient demandé le silence. Il partit rapidement sans même leur répondre.
Paul et Dorothy, ayant parcouru environ la moitié du chemin en à peine quelques heures, décidèrent de s’accorder un petit moment de répit avant de se remettre en route vers leur destination. Ils s’installèrent à la table d’un fast-food, la plus éloignée possible de l’entrée et invisible depuis l’extérieur, n’oubliant pas la compétition. Dorothy, les larmes aux yeux, saisit la main de son mari et la plaqua contre sa joue dans un geste délicat.
— Je suis désolée, mon chéri. Je te fais souffrir.
— J’ai signé pour le meilleur et pour le pire, non ? Disons que jusqu’ici j’avais eu droit au meilleur et maintenant on attaque le pire.
— Je t’aime tellement. Je te promets qu’une fois que tout ça sera terminé, et Georgie mis en sécurité, on reviendra au meilleur. Mais pour le moment, je me fais trop de soucis pour lui et je n’ai pas envie d’en ajouter.
— J’espère bien, dit-il en lui souriant et en séchant ses larmes. Moi aussi, je t’aime et je comprends parfaitement ce que tu ressens. En tout cas, sache que quoi qu’il arrive, ça ne changera rien entre nous.
Dorothy se sentit rassurée même si elle doutait, tant elle trouvait son passé monstrueux.
***
Quelques heures plus tôt.
Comme lors de la première étape, Amy et Devon suivirent Dorothy et Paul, en toute discrétion. Ils étaient bien décidés à remettre le couvert et leur faire peur une seconde fois. Frère et sœur s’installèrent derrière un bâtiment, non loin de la fontaine où les concurrents devaient récupérer leur sac, et épaulèrent leurs fusils. Quand leur cible approcha, Amy posa la main sur le canon de l’arme de Devon, déjà prêt à faire feu, et l’abaissa d’un geste ferme. Elle lut sa frustration dans ses yeux, aussi se pressa-t-elle de s’expliquer.
— Attends, murmura-t-elle avec un signe de tête en direction de deux hommes identiques en tout point. Regarde, il semblerait que nos amis les jumeaux n’aient pas souhaité traîner pour mener à bien la petite mission qu’on leur a confiée cette nuit.
— Merde. J’avais envie de m’amuser, moi.
— Mais quel gamin !
— C’est toi qui dis ça ?
— Roh, mais ferme-la ! Ce n’est que partie remise.
Les enfants de Willis observèrent la scène avec attention et furent choqués de la manière dont Dorothy se débarrassa sans effort des deux espèces de colosses qui l’immobilisaient. Elle les avait littéralement démolis une fois son mari, dont le visage leur était familier, hors de vue, embarqué par Ethan et Evan. Leur père les avait déjà avertis qu’il ne fallait pas se fier aux apparences, mais là, ça leur coupait tout de même le souffle. Cette fameuse Lady Spencer était en effet très redoutable. Elle envoya ensuite paître deux hommes qui l’accostèrent, souhaitant visiblement lui prêter main-forte, ce qui semblait bien inutile.
— Je comprends mieux ce que voulait dire papa, dit Amy. Elle est carrément badass, cette meuf.
— Moi j’aurais plutôt dit qu’elle avait un « good ass », mais bon, chacun son point de vue.
— Pff, t’es trop con. Allez, viens, on va la filer et on la canardera quand elle sera avec son mari.
— D’accord, ça roule. Mais fais gaffe, cette fois-ci.
Amy fit les gros yeux à son frère.
— Ne t’ai-je pas déjà demandé de la fermer ?
— Moi aussi, je t’aime sœurette. Sinon, le mec de Lady Spencer, son visage ne t’est pas familier ?
— Hum, non, pas vraiment. Allez, dépêche-toi.
Les deux restèrent à bonne distance de Dorothy, qui ne tarda pas à rejoindre Paul. Ils leur laissèrent quelques minutes pour savourer leurs retrouvailles, pas si heureuses que ça à voir leur tête. Les sourires revenus sur leurs lèvres furent l’élément déclencheur de la fusillade. Amy et Devon grimpèrent sur une camionnette pour avoir un meilleur angle de tir et firent feu. Ils prirent bien entendu extrêmement soin de ne pas blesser l’un d’eux à nouveau.
Lorsque le couple fuit en voiture, la frustration que leur petit plaisir ait pris fin si vite gagna Devon. Il n’eut cependant pas le temps d’y penser plus que ça puisque la sonnerie de son téléphone coupa court à ses lamentations, au grand soulagement de sa sœur.
— Oui, Amiral ! lança-t-il avec une pointe de dérision dans la voix.
— Trouvez le chicano qui travaille pour moi et dites-lui de me rejoindre à mon hôtel. J’ai une mission importante pour lui.
— Pourquoi ne pas nous la confier ?
— Ne discute pas mes ordres !
— Très bien…
— D’ailleurs, si vous pouviez cesser vos petits jeux, ça m’arrangerait. Ça m’éviterait de devoir punir mes propres enfants.
Devon déglutit péniblement, une goutte de sueur ruisselant sur la tempe, et raccrocha, le visage pâle. Il exposa la situation à Amy, et les deux se lancèrent à la recherche d’Eddy Gutierrez.
Ce ne fut pas sans mal que frère et sœur mirent la main dessus. Oscar accompagnait bien évidemment son cousin, aussi Amy décida de lui faire du charme pendant que Devon transmettrait le message à Eddy. Toutefois, toutes ses tentatives de séduction se conclurent par un échec cuisant. Oscar, en homme marié et fidèle, s’en amusa au départ, puis s’agaça vite. Il lui expliqua d’abord gentiment qu’il était père d’un enfant, avait une quinzaine d’années de plus qu’elle et n’était donc pas intéressé. Amy ne se laissa pourtant pas décourager.
— Tes trucs de gamine ont déjà fonctionné sur quelqu’un ? se moqua-t-il en faisant un pas en arrière alors qu’elle en faisait un en avant. Bon, allez, arrête ça. Tu n’es pas du tout à mon goût de toute façon. Bien trop maigrichonne.
Il connaissait bien ce genre de faux plan drague et il avait beau avoir été une personne peu fréquentable par le passé, il gardait néanmoins certains principes. Il savait que la raillerie était la solution idéale pour s’en débarrasser. Il n’y avait qu’à observer le visage de plus en plus rouge d’Amy pour le confirmer. Après avoir repoussé une énième fois la main de la jeune Willis, qui se dirigeait vers son entrejambe, il perdit patience et lui immobilisa les bras dans le dos.
— Bon, maintenant, ça suffit, grogna Oscar. Pas besoin de ce cinéma. J’ai bien compris que ton frère devait parler seul à seul avec mon cousin. Je n’ai aucun souci avec ça. Il est assez grand pour se débrouiller sans moi. Quant à toi, je ne crois pas que ce cher Willis apprécierait ce genre de comportement…
— Tu es encore plus beau quand tu te mets en colère, mais laisse mon paternel en dehors de ça, en revanche.
Pendant ce temps, Devon et Eddy s’étaient éclipsés dans une station d’Hyperloop, s’assurant d’être à l’abri d’oreilles indiscrètes. Le jeune homme transmit le message de son père. Le néo-Commander ne vit pas cette invitation d’un bon œil. Connaissant Willis, cela ne présageait rien de bienveillant.
— Pas besoin de t’expliquer pourquoi il serait préférable que tu y ailles sans ton cousin. Tu es au fait de l’amour de l’Amiral pour les Mexicains ?
— Effectivement. Je suis le seul qu’il tolère, et uniquement parce que je lui suis utile. Je vais emprunter une autre sortie. Dis à Oscar de ne pas m’attendre et de poursuivre l’étape. Je le retrouverai à l’arrivée.
Eddy et Devon se séparèrent. Le premier remonta discrètement hors de la station par l’ouverture la plus éloignée de là où il était entré. Le second rejoignit sa sœur et informa Oscar de ne pas patienter après son cousin, car il s’était vu confier une mission de la plus grande importance. L’Hispanique voulut plus d’explications, mais Amy et Devon lui faussèrent compagnie sans en dire plus et empruntèrent un Hyperloop en direction d’Indianapolis. Il y avait certains avantages à être les enfants de l’instigateur principal du jeu, les règles ne s’appliquaient pas à eux.
Amy et Devon furent donc les premiers à arriver sur le circuit des mythiques 500 miles d’Indianapolis. Ils en profitèrent pour se tester au volant des bolides qui les attendaient pour les courses. Celles-ci débuteraient le lendemain, quand suffisamment de personnes seraient parvenues jusque-là.
Après plusieurs tours de piste, le jeune homme grinça des dents quand sa sœur se moqua gentiment de lui. Elle venait de le battre à plate couture et ne se gênait pas pour le lui faire remarquer.
— C’est bon, ça va. Ta voiture était plus rapide que la mienne, prétexta-t-il, mauvais joueur.
— Mais bien sûr, répliqua-t-elle, lui faisant un clin d’œil taquin. Dis aussi que j’ai amélioré mon moteur, tant que tu y es.
— Tiens, tu me donnes une super idée, là !
Devon se précipita vers les véhicules, stationnés les uns à côté des autres et interpella un mécanicien. Il lui ordonna de procéder à quelques modifications sur la voiture. L’employé de garage le dévisagea pour essayer de saisir s’il plaisantait ou non, puis comprenant que ce n’était pas le cas, il refusa d’obtempérer. Il fit mine d’appeler la sécurité, mais mis sous la menace d’une arme et apprenant l’identité des deux jeunes, il revit son jugement et s’exécuta.
— T’es vraiment un grand malade, Devon ! dit Amy. Mais on va bien se marrer.
— Merci, sœurette !
Avant de se diriger vers leur hôtel et profiter de leur suite de luxe, Devon s’assura auprès du mécanicien que le véhicule arrangé serait attribué uniquement à Dorothy. Il lui fournit d’ailleurs une photo prise lors de l’avant-course, afin d’éviter toute erreur.
***
Les piétons se retournaient tour à tour sur deux ravissantes jeunes femmes, quelque peu bimbo, qui répandaient leurs éclats de rire dans tout le quartier. Kathleen avait de longs cheveux blonds et des formes avantageuses, bien moulées par une robe rouge fendue de chaque côté jusqu’à mi-cuisse. Cassie était coupée court, brune et laissait admirer son allure plutôt sportive grâce à un mini-short rose et un débardeur blanc. Toutes deux croulaient sous les bijoux brillants. Colliers, bracelets, bagues à quasiment chaque doigt, boucles d’oreilles, il y avait toute la panoplie. Seul leur sac à dos venait gâter la vision de rêve qu’elles offraient.
Les deux amies passèrent devant une joaillerie et leurs regards illuminés se croisèrent.
— Tu penses à la même chose que moi ? demanda Kathleen, tout sourire.
— Oh que oui ! répondit Cassie, trépignant telle une petite fille devant la vitrine d’un magasin de poupées.
— Dans ce cas, allons faire de nouvelles emplettes.
Les jeunes femmes se mirent à rigoler comme des folles et poussèrent la porte de la boutique. Il ne fallut pas trente secondes pour qu’une vendeuse vînt à leur rencontre, flairant une opportunité de gagner gros. L’expérience de cette dame d’âge mûr, qui essayait de cacher les années – et les rides qui allaient avec – par une triple couche de maquillage, ne pouvait pas la tromper. Elle avait affaire à des filles à papa qu’elle s’entendait bien plumer.
— Bonjour, mesdemoiselles, s’exclama-t-elle d’un ton enjoué. Puis-je vous aider ?
— Pour sûr, ricana Kathleen.
Elle fit coulisser une bretelle de son sac le long de son bras et y plongea la main pour attraper un revolver qu’elle pointa sur l’employée. Celle-ci émit un petit cri aigu que la jeune femme étouffa d’abord avec sa paume, puis en lui appliquant un bâillon sur la bouche. Le fond de teint de la vendeuse commença à couler sous l’effet de sa transpiration soudaine. Cassie s’empara également de son arme et braqua le patron qui venait d’apparaître dans l’embrasure menant à l’arrière-boutique. Il s’était précipité quand il avait entendu la plainte de son employée. Il avait machinalement levé les mains, mais semblait garder son calme.
— Nous avons de bonnes assurances, alors prenez ce que vous voulez. Mais, s’il vous plaît, ne faites pas de mal à mon épouse.
Le bijoutier s’approcha du comptoir d’encaissement et jeta un rapide coup d’œil sous celui-ci. Cassie comprit que, sous sa sérénité, il cherchait tout simplement à paraître coopérant. Ainsi, il pourrait activer l’alarme grâce à un bouton dissimulé sous le plan de travail.
— Stop ! Tu crois que je ne te vois pas venir ? Tu me prends pour une écervelée ? Tu te dis : « celle-là, c’est une bimbo, je vais lui faire à l’envers ». Eh bah, non ! Rejoins ta bonne femme dans le coin de la pièce et tiens-toi à carreau.
Le patron déglutit et obéit. Kathleen le poussa sur la vendeuse et sortit une corde de son sac. Il voulut en profiter et tenta de la désarmer, mais récolta un coup de crosse sur le nez, qui se mit à saigner. Agacée, elle ordonna au couple de s’allonger face contre terre, les mains dans le dos, et les ligota solidement. Pendant ce temps, Cassie était passée de l’autre côté du comptoir et avait récupéré les clés de toutes les vitrines. Elle s’empressait de les ouvrir tandis que sa partenaire les vidait dans son sillage.
Les deux amies s’amusaient comme des folles, si bien qu’elles occultèrent la compétition de leur esprit. Elles avaient presque terminé de dépouiller l’intégralité de la bijouterie lorsqu’elles découvrirent une pièce de choix. Dans une cage dorée, fermée par un cadenas, trônait un écrin de velours sur lequel reposait un diamant de la taille d’un poing.
— Je crois qu’on a décroché le jackpot, ma chérie, se réjouit Cassie.
— T’as vu la taille de ce truc ? Je n’ai jamais eu la chance d’en contempler un aussi gros. Et dans quelques secondes, il sera dans mon sac.
— Ou dans le mien. C’est moi qui l’ai découvert.
— Gamine !
— Connasse !
Les jeunes femmes éclatèrent de rire puis retrouvèrent rapidement leur sérieux quand leurs holocartes se déployèrent pour annoncer un assassinat. Elles se regardèrent et prirent conscience qu’elles avaient oublié le jeu.
— Vite, embarquons ça, reprit Kathleen. Ça va nous rapporter un paquet de pognon.
Cassie, qui essaya une dizaine de clés, en vain, commençait à s’énerver. Ses mains se mirent à trembler, si bien qu’elle en lâcha le trousseau. Son amie le ramassa et tenta à son tour d’ouvrir la vitrine, sans plus de succès. Elles se tournèrent alors vers le patron dont le sourire moqueur les irrita au plus haut point. Kathleen s’approcha et posa son arme sur la tempe de l’homme. Son visage exprima à nouveau la crainte et la sueur vint se mêler au sang qui coulait toujours de son nez.
— Je vais te le demander une fois. Une seule. Où se trouve la putain de clé pour accéder à cette merveille ?
Le joli petit minois de la blonde s’était transformé en un masque de colère qui la rendait méconnaissable et montrait qu’elle ne plaisantait plus du tout. Le bijoutier prit le temps de réfléchir avant de répondre, la voix tremblante.
— Je suis désolé. Elle ne se situe pas ici. Vous pensez bien, une pièce d’une telle valeur…
— Où ? hurla-t-elle, hystérique.
— À la ban… banque. Dans un coffre.
Elle perdit complètement les pédales et se mit à exploser toutes les vitrines, avant de se planter devant la cage contenant le diamant. Cassie n’avait pas bronché, visiblement habituée à ce genre de crise de la part de sa partenaire. Elle lui avança une statuette récupérée en même temps que les bijoux. Kathleen s’en saisit et commença à marteler le cadenas. Impossible d’en venir à bout de cette façon. Elle recula au niveau de son amie et ensemble, elles vidèrent le chargeur de leur arme.
Au moment où la serrure finit par lâcher, une alarme assourdissante se mit à retentir. Les jeunes femmes oublièrent que les forces de l’ordre ne pouvaient arrêter les participants de The Race et sortirent de la boutique en courant. Elles stoppèrent le premier véhicule qui passait et, sous la menace des revolvers, le chauffeur ne se fit pas prier pour leur céder sa camionnette. Elles montèrent à bord et partirent comme des furies, mortes de rire. La fuite était d’ordinaire le moment qui les excitait le plus dans leurs méfaits.
Au détour d’un croisement, Cassie, qui était au volant, ne vit pas la voiture qui arriva de la rue perpendiculaire à toute vitesse et leur grilla la priorité. Les occupants semblaient, eux aussi, tenter de s’échapper d’un mauvais pas. Le choc fut brutal pour la citadine qui fit un tête-à-queue. Le fourgon, bien plus lourd et robuste, continua sa route comme si de rien n’était, emmenant les deux demoiselles vers la prochaine étape.
— Si tu conduis comme ça à Indianapolis, on est mal barrées, pouffa Kathleen.
***
Les premiers concurrents parvinrent petit à petit aux abords du Motor Speedway d’Indianapolis. Pendant ce temps, la foule continuait de s’amasser alors que les tribunes étaient déjà quasi combles. Les organisateurs décidèrent de lancer les hostilités et attribuèrent un véhicule par candidat. Chacun alla se positionner sur la grille par ordre d’arrivée au circuit. Sur la ligne de départ, les employés expliquèrent les quelques règles de cette course. Ce fut assez bref et peu rassurant. Seul le moins bon chronomètre de chaque binôme serait pris en compte afin de définir le classement final. Pour le reste, essayer de ne pas finir dans le décor serait déjà un début. Cela serait synonyme d’élimination – dans les deux sens du terme. Et surtout, il fallait à tout prix éviter de se faire tuer, car tous les coups étaient permis pour les assassins, qui ne se gêneraient pas pour faire du stock-car.
Amy et Devon faisaient partie de ce premier tour et le garçon pouffait dans sa voiture. Cela intrigua sa sœur qui l’avait vu discuter avec les mécaniciens avant de s’installer dans sa monoplace. Elle l’interpella grâce au micro et aux écouteurs incorporés dans son casque.
— Qu’est-ce que tu as encore fait ?
— Moi ? Rien du tout, dit-il d’un air innocent.
— Allez, arrête. Je te connais par cœur.
— Bon, OK, il se pourrait que j’aie demandé qu’on trafique deux ou trois caisses. Juste histoire de s’amuser un peu.
— T’abuses ! On s’est suffisamment entraînés hier et ce matin pour battre tout le monde sans souci.
— Dis-moi que tu ne prendras pas ton pied quand tu en verras un finir dans le décor ?
Comme Amy ne répliqua pas, Devon tourna la tête vers elle et découvrit un large sourire se dessiner sur ses lèvres avant qu’elle n’abaisse la visière. Il en rigola quelques secondes, puis se concentra à nouveau sur la compétition quand le visage de leur père s’afficha en projection holographique sur le tableau de bord de leur voiture.
— Vous m’entendez bien tous les deux ? demanda Marlon Willis.
— Oui, Amiral, répondirent frère et sœur en chœur.
— Bien. Faites bonne figure, mais ne gagnez pas cette course. Il ne faut pas trop attirer les regards sur vous. Ça pourrait être dangereux. Pour vous comme pour moi.
— Mais, papa…
— Amy ! Si vous remportez toutes les étapes, les journalistes vont commencer à faire des recherches sur vous. Il est hors de question qu’on découvre que vous êtes mes enfants. Compris ?
— Oui, Amiral ! grommela Amy.
Devon, le regard noir sur la piste, opina machinalement du chef, mais cela ne lui plaisait pas plus qu’à elle. Tous deux – enfin, surtout lui – en avaient marre de vivre cachés et d’obéir sans avoir leur mot à dire. Il serra plus fort son volant et décida de n’en faire qu’à sa tête. Après tout, on prendrait le temps de sa sœur comme référence, puisqu’elle n’osait jamais s’opposer à leur père…
Quelques places derrière, Norris et Cochran, remarquables à leurs pantalons treillis et vestes de camouflage, grognaient d’impatience. Leur objectif était d’envoyer un maximum de personnes dans le décor pour finir en bonne position. Les feux tricolores s’allumèrent un à un puis s’éteignirent tous en même temps, donnant le départ de la course. Norris partit en trombe alors que Cochran cala. Il s’arracha le peu de cheveux qu’il lui restait, puis un véhicule le percuta par l’arrière au moment où il redémarrait. Le choc le propulsa dans le bon sens, et lui permit de mettre les gaz. Il commença à remonter la file de concurrents vers son partenaire, effectuant quelques queues de poisson au passage et se collant roue à roue aux voitures pour les entraîner dans les pelouses sur le côté.
Véritables têtes brûlées, les deux militaires n’avaient en effet pas peur de pousser les bolides dans les tours et venir à proximité des autres participants, pour les faire paniquer et les conduire à la faute. Cochran se rapprochait peu à peu de Norris et observa celui-ci couper la route d’un candidat à l’amorce d’un virage. Le malheureux ne put que braquer pour éviter le fou furieux et partit en tête-à-queue dans la pelouse pour terminer dans le mur de pneus bordant le circuit. Dans l’incapacité de poursuivre la course, il sortit de sa voiture et s’écroula immédiatement, sans vie, sous les vivats de la foule qui commençait à s’accommoder des nouvelles règles, à défaut de les apprécier vraiment.
— T’as maté ça, Coc ? Ou t’es trop largué ?
— Regarde dans ton rétro, tu vas voir une fusée passer d’ici quelques secondes.
— Le petit point bleu à deux miles ?
— C’est ça, fous-toi de moi.
Cochran, vexé, prit tous les risques pour rattraper son coéquipier et alla même jusqu’à faire un tout droit dans une chicane. Les ralentisseurs bordant la route le secouèrent, mais cela lui fit gagner de précieuses secondes qui lui permirent de doubler deux véhicules. Il n’en restait désormais plus qu’un le séparant de Norris, qui occupait la seconde place, derrière Devon. Ce dernier était toujours bien décidé à remporter la course malgré les consignes de son père. Amy, elle, respectait les souhaits de Willis et se trouvait en troisième position. Elle ralentit même abusivement avant d’attaquer un virage en épingle et laissa le militaire lui passer devant et rejoindre son partenaire. Cochran attendit une ligne droite et se mit à la hauteur de Norris.
— C’est bon, tu me vois mieux, maintenant ? demanda-t-il, fier de lui.
— Pas mal, j’avoue. Mais je parie que tu ne me doubleras jamais.
Le dégarni accepta le défi et accéléra au maximum, mais son collègue ne se démonta pas et en fit de même. Les militaires approchaient d’un virage à très grande vitesse. Aucun des deux ne voulait lâcher l’affaire et ralentir. Norris craqua finalement le premier et freina pour laisser passer Cochran, qui négocia à merveille le tournant.
— Qu’est-ce que tu dis de ça, mon vieux ? se vanta ce dernier.
— T’es vraiment barge !
— C’est seulement maintenant que tu t’en rends compte ?
La course se poursuivit encore quelques minutes sans que le classement de tête soit modifié. Aucun des deux hommes ne parvint à rattraper le fils de Willis, plus déterminé que jamais, et qui gagna donc ce premier tour, devant Cochran et Norris.
Amy, belle quatrième, était folle de rage. Il fallait toujours que Devon n’en fasse qu’à sa tête. Frère et sœur se disputèrent sous le regard amusé des militaires quand une explosion retentit sur le circuit. Une des voitures encore en compétition venait de s’embraser. Elle finit sa course dans la tribune principale après avoir défoncé le grillage de sécurité. Le conducteur parvint à sortir de l’habitacle, en flamme, et s’allongea au sol alors que les pompiers arrivaient avec des extincteurs. Sa combinaison ignifugée lui avait évité le pire. Du moins jusqu’au moment où les militaires remplacèrent les combattants du feu pour l’abattre froidement, sa nanopuce ayant probablement été endommagée dans l’incendie. La jeune fille fulmina et commença à cogner son frère dans l’épaule quand celui-ci se mit à rire.
— Je suppose que c’est une des voitures que tu as réclamé de trafiquer ? demanda-t-elle, furieuse.
— Tout à fait ! Tu n’apprécies pas le spectacle ?
— Gros malin, que penses-tu que papa te fera s’il arrive la même chose à cette fameuse Dorothy ?
— Oups, t’as raison.
— Comment ça, oups ? Mais t’as quelque chose là-dedans ? lui dit-elle en lui tapotant la tempe.
— Ouais, c’est bon, ça va. Je vais aller voir les mécanos pour qu’ils calment le jeu.
Amy regarda, désabusée, son frère partir en direction du paddock et converser avec les employés. Ceux-ci s’affairèrent rapidement sous les capots, la prochaine course commençant dans très peu de temps.
***
Quelques heures plus tôt.
Le repas pris au restaurant par Dorothy et son mari leur fit le plus grand bien, tant sur le plan physique que mental. Ils avaient, pour un instant, oublié la compétition et les ennuis qui allaient avec, mais celle-ci se rappela à eux quand leur holocarte s’ouvrit pour annoncer un nouveau meurtre. Ils redescendirent de leur petit nuage et quittèrent le bâtiment, plus concentrés, quoique Paul restât pensif. Même s’il n’avait pas obtenu de réponse à ses questions, il se sentait réellement aimé par son épouse, ce qui était bien l’essentiel. Elle avait réussi à l’apaiser et le convaincre de patienter jusqu’à la fin de la course pour enfin lui révéler ce fameux passé secret. Il lui faisait entièrement confiance, aussi lui avait-il promis de ne plus aborder le sujet et l’avait assurée que quoi qu’il arrive, il la chérirait toujours. Après cela, il lui avait changé les idées en lui rappelant de nombreux bons souvenirs.
Le couple était ensuite reparti de Columbus en car et avait fait escale à Cincinnati. Une vieille dame les avait alors embarqués en stop jusqu’au circuit d’Indianapolis. Sur la route, le côté protecteur, voire un peu macho, de Paul était ressorti. Malgré les talents certains de sa femme au volant – constatés plus tôt à ses dépens – ce serait lui qui piloterait le véhicule sur la piste. Il ne voulait pas qu’elle prenne encore des risques. Dorothy, vexée, se renfrogna, mais songea qu’il valait peut-être mieux ainsi. Elle craignait que sous l’effet de l’adrénaline, elle ne se laisse emporter par son ancienne personnalité. Quelle ne fut pas leur surprise dans le paddock quand les organisateurs attribuèrent une voiture à chacun, après un léger quiproquo au niveau des numéros !
— La seize pour monsieur, la dix-sept pour madame, dit l’un d’eux.
— Euh… non, c’est l’inverse, bredouilla un jeune mécanicien avec une casquette, les joues rosées. Il y a eu un changement de dernière minute.
— Je ne suis pas au courant, on garde comme ça. Va faire le tour des autres voitures pour les contrôler.
Le technicien resta planté devant le membre du staff à se ronger les ongles avant de s’éloigner, jetant des coups d’œil inquiets par-dessus son épaule.
— Désolé pour cela, mes gens. Je vous rappelle que nous retiendrons uniquement le chronomètre le plus bas pour le résultat final. Bonne chance.
— On dirait qu’on va devoir se battre aussi l’un contre l’autre, se réjouit Dorothy, toujours froissée. Tu vas regretter d’avoir voulu me laisser de côté.
— Qu’est-ce qui t’arrive, ma chérie ? Tu oublies dans quel merdier on est ?
— C’est vrai, je suis désolée. Mais je vais quand même te mettre la pâtée.
Paul ne reconnut pas sa femme lorsque celle-ci s’installa, déterminée, dans le cockpit de la monoplace. Dorothy sentit qu’elle se laissait déborder par l’adrénaline comme elle l’avait craint et que ses instincts passés ressurgissaient peu à peu. Elle avait de plus en plus de mal à les retenir et avait peur qu’à cette allure, Lady Spencer soit de retour avant la fin de la compétition. Elle avait pourtant travaillé dur pour parvenir à contenir ses pulsions et même si elle ne s’estimait pas schizophrène, elle savait que cette ancienne personnalité la transformerait. Il ne lui faisait nul doute que son époux ne l’apprécierait pas beaucoup, malgré ses belles promesses de l’aimer quoi qu’il arrive. En attendant, elle devait se concentrer pour sauver son fils, mais le bruit des moteurs la grisait.
Mari et femme, côte à côte sur la ligne de départ, échangèrent à travers les micros et écouteurs intégrés aux casques. Paul, inquiet, distillait conseils et compliments en tout genre tandis que Dorothy le narguait et se moquait gentiment de lui. L’homme essaya d’abord de la raisonner et lui demanda de penser à Georgie, mais cela eut l’effet contraire que celui escompté et ajouta la colère aux sentiments déjà confus de Dorothy. Il se résigna alors, espérant qu’elle redescende sur terre une fois la course terminée.
Les feux s’allumèrent puis s’éteignirent et Dorothy démarra en trombe, laissant son époux et les autres candidats sur place. Elle enchaîna les virages et chicanes à toute vitesse avec une parfaite maîtrise de son véhicule. Lorsqu’elle fut assez loin de son mari, elle l’interpella, pleine de fierté dans la voix.
— Alors, qu’est-ce que tu penses de ça, chéri ?
— J’en dis que tu es en train de perdre la boule, ma parole. Tu te rappelles pourquoi tu es engagée dans ce jeu ?
— Bien sûr que oui, grogna-t-elle. Ne ramène pas encore ça sur le tapis. C’est juste que… ça me fait du bien de me lâcher un peu. J’ai bien conscience que ce n’est pas bien, mais c’est plus fort que moi.
— Essaie de prendre sur toi, je ne sais pas, moi. Et surtout, fais très attention.
— Ne t’inquiète pas. Je connais parfaitement mes limites, et j’en suis très loin.
— C’est censé me rassurer ? maugréa Paul.
Pour seule réponse, il observa la voiture de sa femme passer devant lui et s’engager dans un virage serré en ayant à peine ralenti. Il ne put réprimer un frisson de peur quand l’arrière du véhicule dérapa légèrement et que la roue dépassa le vibreur pour mordre la zone de dégagement. Elle redressa de main de maître et accéléra de plus belle alors que son mari, à qui elle venait de prendre un tour, sentit la sueur tremper son casque.
Dorothy, à nouveau hors de vue, il se concentra sur le circuit. Tout reposait désormais sur ses épaules. En effet, il ne faisait plus aucun doute qu’il ferait le moins bon chronomètre de leur binôme. Il appuya sur le champignon et zigzagua à son tour comme un professionnel. Paul avait sa fierté et malgré sa défaite certaine face à Dorothy, il tenait à réussir une belle course. Après tout, pourquoi ne pas viser une victoire d’étape et se faire un peu d’argent sur le dos de leurs tortionnaires ?
Dorothy continua son parcours en tête avec plusieurs minutes d’avance sur le second, qui n’était autre que son mari. Paul se défendait très bien et il lui restait trois tours à effectuer pour valider son bon temps. Il avait finalement pris du plaisir à piloter son bolide. Certes pas autant que sa femme qui avait perdu les pédales, mais il en avait tout de même bien profité.
À la sortie d’un virage en épingle, lorsqu’il voulut accélérer, son moteur se mit à tousser et à fumer. Il continua malgré tout, mais, ralenti par ce problème technique, se fit dépasser par Parker et Darren, qui le suivaient de près depuis plusieurs tours, sans parvenir à le doubler. Ceux-ci prirent finalement les deuxième et troisième places, mais n’eurent pas le temps de savourer. Ils remarquèrent dans leur rétroviseur que l’avant de la voiture de Paul venait de s’enflammer.
Ni une ni deux, les policiers sous couvertures, après une rapide concertation, firent demi-tour pour aller se positionner de chaque côté du véhicule en feu. Ils se resserrèrent afin de le coincer entre eux, jusqu’à terminer le dernier tour de Paul. Ils lui évitèrent ainsi l’abandon et par conséquent la disqualification qui aurait entraîné l’arrêt de son cœur par sa nanopuce.
Arrivé dans le paddock, les mécaniciens, en panique, se précipitèrent, des extincteurs dans les mains, pour éteindre l’incendie, sous les yeux médusés de Dorothy. Elle reprenait enfin conscience des enjeux et des dangers de la compétition. Paul sortit indemne du cockpit qui, par chance, n’avait pas été atteint par les flammes et se jeta dans les bras de sa femme. Cette dernière fondit en larmes et en excuses. Elle contrôla à nouveau ses constantes – ce qui commençait à devenir une habitude – et lui palpa tout le corps à la recherche d’une éventuelle blessure. Paul la serra très fort et lui caressa les cheveux pour l’apaiser.
— Je n’ai rien. Tout va bien. Plus de peur que de mal.
Parker et Darren vinrent aux nouvelles et furent rassurés de voir l’homme en bonne santé. Celui-ci les remercia pour le coup de main. Ils lui avaient tout simplement sauvé la vie, car même s’il s’était sorti de l’accident, il aurait été tué…
Le plus jeune des deux inspecteurs reconnut alors Dorothy.
— Mais vous êtes la dame qui n’avait en aucun cas besoin qu’on lui porte secours, non ? Décidément, vous avez l’art de vous fourrer dans de beaux draps, ajouta-t-il à l’intention de Paul, qui interrogea sa femme du regard.
— Ces messieurs m’ont juste aidée à échapper aux gorilles pendant que tu étais avec les jumeaux. Il semblerait que je doive encore les remercier.
Darren comprit au ton de sa voix, et aux gros yeux qu’elle lui faisait, qu’elle voulait qu’il confirme ses dires. Il s’apprêtait à le faire après avoir incliné la tête par politesse quand un organisateur arriva pour lui demander ainsi qu’à son partenaire de venir avec lui pour recevoir leur récompense. Ils avaient remporté l’étape juste devant le couple. Les deux hommes s’excusèrent et allèrent profiter de leur moment de gloire sur le podium. Dorothy les suivit du regard et remarqua que les deux personnes qui leur avaient tirés dessus réprimandaient le jeune mécanicien à la casquette. Elle comprit qu’elle devrait se méfier de ces sales gamins, qui étaient décidément dans tous les mauvais coups…
***
Bilan de l’étape
Vainqueurs
Officiers Parker et Darren
Nombre de morts
47
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