2023 - The Race : Pour rester en vie, une seule solution : devenir parano !

Cérémonie d’ouverture

 

Un Hyperloop privé, mis à disposition par la compagnie qui organisait The Race, attendait Dorothy et Paul à la station au coin de leur rue. La navette les propulsa à très grande vitesse et un employé leur apprit qu’elle ne s’arrêterait qu’une fois arrivée à leur destination : l’Empire State Building. Le couple en fut très surpris, car aucun stop n’était référencé sur les plans des lignes souterraines à ce niveau-là. Il avait en effet été construit secrètement durant l’année, en prévision d’y amener les candidats du jeu en toute discrétion.

Dorothy faisait les cent pas dans la rame sous le regard inquiet de son mari, qui l’avait vue décliner de jour en jour depuis l’enlèvement de Georgie. Lui parvenait tant bien que mal à garder son calme, grâce aux méthodes dites d’abstraction, qu’il avait apprises à l’armée. Du moins en façade, si on s’en référait à l’état de ses ongles rongés jusqu’au sang. D’autant plus que cela n’avait pas été une mince affaire avec les appels anonymes qui n’avaient pas cessé. D’ailleurs, il peinait de plus en plus à en cacher le véritable contenu à sa femme, bien que celle-ci ait autre chose à penser.

Heureusement pour Dorothy, qui ne supportait pas d’être enfermée, à voir les néons défiler en ligne continue, le trajet dura à peine une trentaine de minutes. Après un rapide passage par un sas de décompression, chacun reçut un coupon numéroté et un homme conduisit le couple dans une immense pièce aux allures d’amphithéâtre d’université. Il s’y trouvait déjà une centaine de personnes, éparpillées en petits groupes. Tous les rangs sociaux et toutes les générations semblaient représentés. La salle possédait une très belle collection de livres anciens qu’étudiait une bande de jeunes, ce qui confortait l’idée de classe de fac. Quelques employés reconnaissables à leur veste floquée du logo de l’émission – un T et un R laissant deviner le dessin d’un revolver – déambulaient parmi la foule et proposaient des rafraîchissements.

Un homme, grand, fin et élégant, invita les nouveaux venus à s’installer à ses côtés, et leur expliqua qu’une courte démonstration allait commencer. Il semblait tout connaître du jeu.

— Oh, et surtout, refusez toute boisson qu’on pourrait vous offrir, dit-il avec un sourire espiègle. Excusez-moi, le devoir m’appelle.

Il s’éloigna d’un pas vif pour accueillir de nouvelles personnes.

— Drôle de bonhomme, celui-là, s’amusa Paul.

— Une démonstration de quoi ? demanda Dorothy.

— C’est vrai que tu n’as jamais regardé. On va nous injecter un implant sous-cutané qui nous permettra d’afficher toutes sortes de données. Nous aurons entre autres accès aux règles de la compétition, à nos constantes, à une holocarte de la course, ainsi que la position et un tas d’informations sur chaque candidat. Il parlait probablement de cela.

— Hors de question qu’ils me touchent.

— Du calme. C’est de la nanotechnologie. Tu ne sentiras même pas la piqûre.

— Je hais les aiguilles.

Autour d’eux régnait un raffut de plus en plus important au fur et à mesure que les participants continuaient à arriver en masse. Ceux-ci venaient vraiment de tous horizons et étaient bien différents les uns des autres. On retrouvait des habitués du jeu, de gros malabars – dont d’anciens vainqueurs – qui rigolaient entre eux, pleins de confiance, et toisaient ceux qui paraissaient plus faibles. Comme pour chaque édition, on comptait aussi un grand nombre de personnes en uniforme, que ce soit policiers, militaires et pompiers, qui provenaient de diverses divisions et même de pays étrangers.

Paul remarqua dans l’assemblée d’autres compétiteurs plus singuliers et ne put s’empêcher de se moquer un peu.

— Regarde la vieille, là-bas. Elle a au moins quatre-vingts balais. Ils ont vraiment accepté n’importe qui cette année.

Lorsqu’il découvrit sa femme esquisser un sourire, qui lui parut légèrement forcé, il lui proposa de faire le tour des candidats les plus improbables, afin de la détendre. La thérapie par l’humour, rien de tel !

— Tu as vu ces moines Shaolin ? Fais attention, avec leur kung-fu, ils sont très dangereux, rigola Dorothy.

— Et là, des Indiens ! Je pensais qu’ils avaient disparu depuis des décennies.

Le couple poursuivit son petit jeu et passa en revue de jolies jeunes filles aux traits innocents et aux mains affublées de bagues à chaque doigt, des espèces de clochards visiblement saouls, des ados aux allures de geek, des jumeaux… Le regard de Dorothy se figea sur ces deux frères qui la dévisageaient. Un frisson la parcourut et sa gorge se noua. Elle s’empressa de se ressaisir, mais Paul remarqua la réaction de son épouse.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit-il. Un souci ?

— Euh… Non… Rien. Ils me font juste peur à me fixer de cette manière. On dirait des psychopathes.

— Je vais aller leur souffler deux mots, tu vas voir. Je vais leur apprendre à ne pas dévisager une femme.

— Non, non. Laisse tomber. Garde tes forces pour la suite. De toute façon, regarde, ça commence.

Un membre de l’organisation, un homme d’un certain âge, qui venait d’entrer dans la pièce, tapota son poignet et un hologramme apparut au-dessus de celui-ci.

— Chers participants, je suis ici pour vous expliquer comment fonctionne cette petite merveille. Comme vous pouvez le constater, il suffit d’une pression sur votre avant-bras, de cette manière, pour afficher ou masquer la projection. Ensuite, vous pouvez naviguer dans celle-ci d’un simple geste de la main. Vous pouvez par exemple observer le plan de la course et la position de chaque personne munie d’une nanopuce. Pour la démonstration, il n’y a que deux points, mon collègue resté en coulisse, et moi-même. Vous souhaitez plus de données sur un autre concurrent ? Rien de plus simple, vous placez votre doigt au niveau de la marque et hop, une petite infobulle apparaît et m’indique qu’il s’agit de Michael Dudley, trente-trois ans, accro à la bière et aux assistantes virtuelles sexy. Bien entendu, ce ne sont que des informations de démonstration.

L’homme fit un clin d’œil complice à l’assemblée qui se mit à rire de bon cœur.

— Bien ! Ravi de vous avoir un peu détendus. Un conseil, profitez de ces derniers instants de tranquillité, car une fois la course lancée, ce sera fini, la rigolade. Maintenant, vous allez pouvoir vous rendre par binôme à l’infirmerie afin de vous faire poser votre nanopuce. Vous avez reçu un coupon qui indique votre ordre de passage. Messieurs-dames, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bonne chance. Et surtout, n’oubliez pas que pour aller au bout de l’aventure, il n’y a qu’une seule solution : devenir parano !

L’homme repartit par une petite porte, remplacé par une montagne au visage menaçant. Il avait un revolver à la ceinture et une oreillette.

— Dorothy et Paul Lawrence, gronda-t-il. Vous êtes les premiers. On se dépêche, on n’a pas que ça à foutre.

Le couple ne se fit pas prier et se rendit à l’infirmerie. Dorothy faillit tourner de l’œil lorsque le médecin sortit une seringue. Elle n’avait pas menti, elle avait horreur des aiguilles. Elle tendit son bras au docteur sous le regard amusé de son mari. Elle lui flanqua immédiatement un coup de coude dans les côtes. Pour le tranquilliser, on lui appliqua un patch antidouleur avant de la piquer. Les nanopuces furent très vite posées et quelques essais de routine assurèrent leur bon fonctionnement. Une infirmière leur fit signer un document qu’ils n’eurent pas le temps de lire, puis Paul et sa femme quittèrent l’homme en blouse.

Dans le couloir, ils croisèrent les candidats suivants : les jumeaux.

— Bah, alors, ma belle ! On ne dit plus bonjour ? l’accosta l’un des deux, le sourire jusqu’aux oreilles.

Dorothy, sans réfléchir, lui mit un coup de pied dans les parties intimes, ce qui l’envoya au tapis et laissa son frère sans réaction. Elle attrapa le bras de Paul, tout aussi médusé, et courut jusqu’à la salle principale.

— Tu me le paieras, entendit-elle hurler au loin.

 

***

 

Le grand moment de la cérémonie d’ouverture de l’édition annuelle de 2055 de The Race était enfin arrivé. Pour célébrer les dix ans du show le plus regardé aux États-Unis, et même partout ailleurs dans le monde, les organisateurs avaient vu les choses en grand. Une énorme foule s’était réunie au pied de l’Empire State Building pour assister aux feux d’artifice. Tirés depuis les plus hauts gratte-ciel de New Manhattan, ils offraient un spectacle à couper le souffle. Empli d’engouement, le public scandait le nom de l’émission et profitait des divers numéros d’artistes de rue, embauchés pour l’occasion. De nombreuses chaînes de télévision étaient également sur place pour retransmettre cet événement, qu’elles présentaient comme le divertissement du siècle.

Marlon Willis survolait New York à bord de son aéromobile privé. Il était lui-même aux commandes de celui-ci, ne faisant guère confiance à un quelconque pilote. Il s’apprêtait à atterrir sur le toit de la plus grande tour de la ville, qu’il avait achetée quelques années auparavant. Le bâtiment se trouvait à quelques rues du lieu où l’attendaient avec beaucoup d’impatience des centaines, ou plutôt des milliers de personnes, qui n’avaient qu’une hâte : voir en chair et en os le principal instigateur de leur jeu préféré.

L’appareil à peine posé, une trentaine de soldats l’entourèrent, fusils plaqués sur la poitrine d’une main et au garde-à-vous de l’autre. Marlon descendit du cockpit très amusé par la situation tandis qu’un des militaires s’avançait vers lui. Sa veste remplie de galons en disait long sur son grade et son expérience.

— Colonel Adams, monsieur ! annonça-t-il de manière cérémonieuse. Je suis chargé de vous escorter jusqu’à l’Empire State Building.

— Vous avez besoin d’une armée pour cela ? Car là, c’est sûr, je ne passerai pas inaperçu. Autant me mettre une grosse cible dans le dos. Et pourquoi pas une guirlande lumineuse ?

— J’ai des ordres. Je ne fais que les exécuter.

— Je suis celui qui paie votre supérieur. Donc, vous renvoyez tout ce beau monde. J’ai mes propres gardes dans ce bâtiment, je n’ai nullement besoin de troufions qui me collent au cul.

Le colonel, une veine battant sur le front, s’empourpra et soutint le regard noir de son interlocuteur avant de céder. Il savait qu’un seul mot de sa part pouvait détruire sa carrière et il pourrait même y perdre la vie. Il ordonna à ses unités de se disperser autour du lieu de rendez-vous et de garder un œil sur Willis, de loin.

— Cela convient-il à monsieur ? dit-il, la mâchoire crispée, retenant sa colère.

— Je n’aime pas votre ton, mon cher Adams. Mais vous avez du cran, je dois le reconnaître. Faisons comme cela et je vous autorise à rester près de moi.

Marlon rejoignit ses hommes, flanqué du colonel et prit le chemin de la cérémonie dans une limousine blindée, aux vitres teintées.

 

L’heure du discours de Willis approchant, l’animateur des festivités estima qu’il était temps de présenter le jeu et ses règles. La musique cessa et sur les écrans géants, le désormais célèbre logo de The Race apparut. Puis l’image se scinda en deux. D’un côté, l’as du micro faisait des grimaces à la caméra et de l’autre défilaient ce que les organisateurs appelaient « les lois ».

— Mesdames et messieurs ! Merci d’être aussi nombreux à suivre cette palpitante aventure. Vous êtes tous au courant que la course fête ses dix ans cette année. Pour l’occasion, monsieur Willis a souhaité modifier légèrement les règles du jeu et nous avons accepté beaucoup plus de participants que les années précédentes. Le principe de base demeure le même : les « cibles » doivent effectuer un trajet dans un temps donné, alors que les « vilains » doivent les en empêcher. Pour corser davantage les choses, nous avons invité les meilleurs assassins du monde à se mêler aux concurrents. Ne cherchez pas à les reconnaître, s’ils sont si efficaces, c’est avant tout grâce à leur discrétion et à leur capacité à se fondre dans la masse. Enfin, pour la plupart…

Les candidats s’observèrent tout de même mutuellement tandis qu’un frisson parcourut la foule, qui restait muette. Les spectateurs ne savaient pas comment interpréter cette annonce. D’habitude, il n’y avait que des petites frappes peu dangereuses…

— Je comprends votre réaction. Vous vous demandez pourquoi nous avons fait appel à des meurtriers reconnus – à défaut d’être connus. Laissez-moi vous expliquer. Nous aurons pour cette édition, qui, je vous le promets, sera, à l’image de notre société actuelle, la plus violente et la plus sanglante de tous les temps, non pas cent candidats, mais cinq cents. Parmi eux se trouvent un paquet de tueurs prêts à descendre n’importe qui pour de l’argent. Car oui, la grande nouveauté pour cette année est qu’il ne suffit pas de faire abandonner les compétiteurs, il faut purement et simplement les abattre !

Le public accusa d’abord le coup, puis accompagna ce monologue de sifflets et de huées. Les uns hurlaient au scandale pendant que d’autres se demandaient pourquoi les forces de l’ordre n’intervenaient pas. Le présentateur dut s’y reprendre à plusieurs fois pour le calmer et poursuivre son speech.

— Bien entendu, comme d’habitude, les concurrents ignorent qui sont les tueurs, ce qui rend les choses beaucoup plus intéressantes. Ils apparaissent sur les holocartes comme de simples participants et peuvent masquer leur position. Pour plus d’équité, nous révélerons un binôme par étape, pour pimenter un peu le jeu. Je vous informe également qu’aucune police n’est autorisée à intervenir durant ces quinze jours. L’armée que vous voyez autour de vous y veillera en permanence. De toute façon, j’imagine que ça les arrange, puisque pendant ce temps-là, la criminalité va drastiquement baisser dans le pays. Tout le monde n’aura d’yeux que pour The Race et les pires salauds seront ici. Bref, je m’égare. Alors, attention, ça ne veut pas dire qu’il n’y a aucune règle. Il est par exemple interdit d’assassiner en dehors des étapes et les candidats dits « cibles » ne peuvent tuer qu’en position de légitime défense.

La panique s’intensifia dans les premiers rangs, constitués par les concurrents. Parmi eux, un groupe de six personnes se leva et insulta copieusement le présentateur.

— Bande de malades ! On se tire, les mecs.

— Vous vous êtes engagés. Vous avez tous signé un contrat.

— Quel contrat ?

— Celui qui vous a été fourni lors de la mise en place de votre nanopuce.

— Quoi ?! Mais nous n’avons même pas pu le lire. On pensait que c’était juste une sorte de décharge.

— Ah ça, il fallait y réfléchir avant. Maintenant, si vous quittez le jeu, vous serez considérés comme déserteurs et abattus sans sommation.

— C’est ça, à d’autres.

— Vous semblez ne pas vous rendre compte dans quel monde vous vivez. De nos jours, ce sont les mafieux qui dictent les règles. Tout le système est corrompu et ils font ce qu’ils veulent.

La bande l’ignora et se dirigea vers la rue quand chacun de ses membres s’effondra. Des cris retentirent et un mouvement de foule débuta. Les soldats levèrent leurs armes pour ramener tout le monde à sa place et obtenir le silence.

— Oups j’aurais dû préciser que la nanopuce pouvait faire cesser de battre le cœur de son porteur en envoyant une puissante onde électromagnétique… Bon, on se calme. Je les ai prévenus, non ? Je reprends. Les lois peuvent changer tout au long de la compétition. Je vous garantis encore que cette édition sera un beau festival de cruauté. Pour nous en assurer, nous avons fixé la prime de meurtre à cinq cent mille dollars, soit cinquante fois plus que celle d’élimination des années précédentes. De quoi motiver nos gangsters. D’autant plus qu’ils toucheront leur gain immédiatement. Autre nouveauté, chaque participant doit avoir un partenaire. En revanche, si l’un des deux est tué, celui restant peut continuer en solo.

La régie lui passa le message dans son oreillette d’abréger puis d’introduire l’arrivée de Willis.

— Notre cher créateur de The Race est sur le point de monter sur scène, je vais donc énumérer rapidement les différentes récompenses. Chaque vainqueur d’étape remportera dix millions de dollars, là aussi directement versés sur son compte, alors que le gagnant de la course aura droit à son étoile sur Hollywood Boulevard. Non, je déconne. Il touchera la modique somme de, écoutez bien ça, cinq cents millions de dollars.

Un murmure parcourut l’assemblée. Jamais une telle récompense n’avait été mise en jeu à la télévision. Le show promettait réellement d’être spectaculaire.

— Exceptionnellement cette année, une prime de cinq cent mille dollars est accordée à chaque membre du binôme si les deux participants sont vivants à la fin d’une étape. Encore une fois, l’argent sera automatiquement transféré après chaque arrivée. Et maintenant, le moment que vous attendiez tous avec impatience, le discours de Marlon Willis.

Le public, bien qu’abasourdi par les nouvelles règles, mais menacé par les militaires, scanda le nom du bienfaiteur de l’émission. Il monta sur scène, toujours suivi de très près par le colonel Adams. Il portait son plus beau costume bleu marine ainsi qu’un chapeau haut de forme. D’un geste sobre, mais autoritaire de la main, il imposa le silence.

— Merci beaucoup, dit-il d’un ton neutre.

Il passa en revue les candidats et un large sourire se figea sur ses lèvres lorsque ses yeux plongèrent dans ceux de Dorothy.

— Je déclare cette édition de The Race comme officiellement débutée, reprit-il sans lâcher sa proie du regard. Nous vous annoncerons dans une heure les noms du premier binôme d’assassins. Que le spectacle commence !

 

***

 

Quelques minutes plus tôt.

 

Les candidats s’installèrent aux premiers rangs pour assister à la cérémonie d’ouverture. Juste devant eux se trouvait l’estrade sur laquelle l’animateur s’apprêtait à faire son show. Dorothy commençait à transpirer et jeter des regards dans toutes les directions. Elle serrait la main de son mari si fort que ses doigts s’engourdissaient. Paul se défit de cette emprise et passa son bras autour des épaules de sa femme. Il l’embrassa sur le front pour essayer de l’apaiser. Dorothy souffla un bon coup et lui décrocha son plus beau sourire, qui disparut aussi vite qu’il était apparu. Elle venait d’apercevoir une vieille connaissance. Une connaissance de son ancienne vie. Elle enlaça Paul et fit un signe de la tête à l’homme qui l’avait également remarquée. Celui-ci comprit qu’il devait l’attendre plus loin. L’expression de Dorothy devint alors plus dure et sa mâchoire se crispa.

— Excuse-moi, je reviens, dit-elle, la gorge nouée.

— Où vas-tu ? s’inquiéta Paul. Ça va bientôt commencer.

— Pipi.

Elle lâcha cette seule justification qu’elle avait trouvée dans la précipitation avec une voix de petite fille. Elle baisa tendrement les lèvres de son mari et s’éclipsa, espérant que cela ait suffi pour qu’il ne lui pose pas de questions à son retour. Quand elle sortit du rang, elle jeta un œil pour voir s’il la regardait, mais le jeune homme élégant et étrange, rencontré plus tôt, s’était installé à côté de lui et accaparait son attention. Elle en fut à la fois soulagée, mais aussi peinée qu’il doive subir une conversation avec ce drôle de garçon.

Elle rejoignit un grand Hispanique, chauve, barbu et très musclé, qui souriait à son approche. Elle l’entraîna un peu à l’écart afin de ne pas être dans le champ de vision de Paul. L’homme n’eut pas le temps de parler, qu’elle lui agrippa les testicules et commença à les serrer. Il ne put retenir un couinement.

— Qu’est-ce que tu fous ici ? demanda-t-elle très énervée et transformée pour ceux ne la connaissant pas d’avant. Tu es venu apprécier ta traîtrise ? Je n’aurais jamais pensé ça de toi.

— Ola, Lady. Calma. Qu’est-ce que tu me chantes, là ? Tu sais bien que jamais je ne ferais quoi que ce soit qui pourrait te porter préjudice.

— Ah, ouais ? Comment expliques-tu que je reçoive des menaces destinées à Lady Spencer et qu’on ait kidnappé mon fils pour me forcer à participer à ce stupide jeu ? Toi seul connais tout de mon passé, Oscar.

L’Hispanique rougit et enleva avec douceur la main de Dorothy de son entrejambe, sans que celle-ci résiste.

— Je te jure que je n’ai rien à voir avec ça. Franchement, tu me crois capable de faire ça ? Après tout ce qu’on a vécu ensemble.

— Non, c’est vrai. Mais j’ai tellement peur pour mon Georgie. Et j’ai trouvé un mégot de Delicados. Tu avais la fâcheuse tendance à en laisser partout.

— Toi et ta manie de tirer des conclusions hâtives… Je vois que ça n’a pas changé. Je ne clope plus depuis cinq ans. De toute façon, la moitié des Mexicains fument cette marque.

Oscar s’était voulu rassurant, mais il savait au fond de lui qu’il avait commis une erreur. Un soir de beuverie, il avait raconté quelques-uns de ses exploits, et de sa fameuse associée Lady Spencer, à son cousin Eddy. Il n’ignorait pourtant pas qu’il avait de très mauvaises fréquentations, malgré les études qu’il lui avait financées pour lui éviter de mal tourner, mais la tequila avait été plus forte que lui. Le lendemain, Oscar lui avait fait promettre de ne jamais parler de sa partenaire à quiconque et lui avait accordé toute sa confiance.

Eddy les rejoignit justement et salua Dorothy avec un rictus de satisfaction devant sa mine déconfite. Son plan avait fonctionné à merveille et il avait même réussi à embarquer Oscar dans l’aventure, ce qui ne manquerait pas de déstabiliser encore plus la jeune femme.

— Je te présente mon cousin, Eddy Gutierrez. C’est grâce ou plutôt à cause de lui que je suis ici. Ce fumier m’a inscrit avec lui. Et comme j’ai une dette envers lui, je n’ai pas pu refuser.

— Envers qui n’as-tu pas de dettes ? parvint à plaisanter Dorothy.

Oscar eut un rire gêné et son malaise ne fit qu’accroître lorsque Eddy prit la parole, d’un ton joyeux et l’expression remplie de malice.

— Tu dois être la fameuse Lady Spencer, non ?

Dorothy assassina littéralement son ancien partenaire des yeux. Si elle avait été armée, elle l’aurait sans aucun doute tué sur place. La sévérité que lut Oscar dans son regard lui glaça le sang tandis que son cousin se satisfaisait intérieurement de cette fausse maladresse.

— Euh… Je peux t’expl…

— Laisse tomber, j’ai compris. Soirée tequila ? grogna-t-elle.

Oscar ne savait plus quoi dire, mais l’annonce de la nouvelle règle si particulière de cette édition anniversaire détourna l’attention du groupe.

— Vous avez entendu ? Il va y avoir des meurtres ! Quelque chose me dit que ce changement de dernière minute et ma présence ici ne sont pas une simple coïncidence.

Comme pour confirmer ses propos, Oscar lui indiqua un homme habillé d’un beau costume qui faisait son entrée sur scène : Marlon Willis. Quand il vit la surprise mêlée à la haine déformer les traits du visage de Dorothy, il saisit encore un peu plus l’horreur de la situation dans laquelle elle se trouvait par sa faute. Il n’aurait jamais dû faire confiance à Eddy. Mais comment pouvait-il imaginer qu’il travaillait pour ce cinglé ?

— Ce visage, murmura Dorothy. Pas de doute, il s’agit bien du frère de Melvin. C’est ce mec qui organise ce jeu ?

— Quoi, tu ne savais pas ? C’est partout dans les journaux depuis quelque temps.

— Je hais cette émission et j’évite tout ce qui a un rapport quelconque avec.

— Tu crois que…

Lorsqu’il surprit Marlon à fixer de manière intense Dorothy, Oscar eut sa réponse et observa son cousin qui affichait une large banane et avait l’œil qui pétillait de fierté. Il avait envie de le démolir, là, maintenant, mais se retint bien malgré lui, et se promit de lui faire payer cela durant le jeu. Comment avait-il pu lui faire ça ? Il lui faisait tellement confiance !

— Je ne sais pas de quelle façon il s’y est pris pour me retrouver, mais ça ne fait aucun doute qu’il veut se venger de quelque chose, dit Dorothy, n’évitant pas le défi du regard de Willis. C’est pour ça qu’il a orchestré le kidnapping de mon fils.

Dorothy détourna finalement les yeux et découvrit Paul arriver vers eux, paniqué. Elle fit signe aux deux cousins de se taire et d’entrer dans son jeu.

— Où étais-tu, ma chérie ? La compétition vient de commencer et les organisateurs sont devenus fous cette année. En plus, tu as loupé Marlon Willis.

— Oh non, je l’ai bien vu, ne t’en fais pas, grinça-t-elle dans ses dents.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Rien. Désolée. Je m’étais égarée. Ces deux gentils Mexicains m’ont raccompagnée. On y va ? Il ne faut pas perdre de temps si j’ai bien compris le principe de l’émission, et surtout ces nouvelles règles…

Elle partit sans accorder un dernier regard à Oscar, ce qui surprit Paul. Il la trouvait très étrange depuis quelques jours, mais il imaginait que cela était dû à l’enlèvement de son fils. Beaucoup auraient été bouleversés pour bien moins que ça. Sans compter ce jeu, auquel on la forçait à participer, et qui devenait meurtrier.

— Oh, attends, l’arrêta-t-elle. J’ai oublié de les remercier. Ne bouge pas, je reviens. Je fais vite, promis.

Sans lui laisser le loisir de répondre, elle rejoignit Oscar qu’elle tira à l’écart de son cousin et hors de vue de son mari.

— Que pasa ?

— Je voulais juste m’excuser. Je n’aurais pas dû te soupçonner.

— Ce n’est rien. Tu as paniqué, c’est normal.

Dorothy s’assura que Paul ne pouvait pas les surprendre et se jeta dans les bras d’Oscar.

— Merci de ta compréhension. Même si on ne se côtoie plus, tu restes dans mon cœur.

— C’est réciproque, ma Lady.

Dorothy se recula d’Oscar et lui lança un regard faussement méchant.

— Euh… Dorothy, je veux dire, se reprit-il avec un sourire.

— Je peux donc compter sur toi en cas de besoin ? Je sens que cette course va être très compliquée pour moi.

— Bien sûr ! Mais, que vas-tu faire ?

— Je vais redevenir Lady Spencer…

 

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