2023 - The Race : Pour rester en vie, une seule solution : devenir parano !
Étape 5
Informations sur l’étape
Départ
Liberty Memorial – Kansas City
Arrivée
Centennial Land Run Monument – Oklahoma City
Distance directe
562 km
Temps limite
12 jours
Règle spéciale
Les candidats doivent effectuer le parcours uniquement à cheval.
Participants
282 candidats + 48 assassins
***
Dorothy se tenait aux aguets pendant que Paul se reposait à son tour. Elle le voyait s’agiter dans le lit et cela lui pinça le cœur. Elle imaginait son sommeil, sûrement envahi d’affreux cauchemars. La journée avait en effet été propice à une mauvaise nuit. Elle culpabilisait d’entraîner son mari dans des histoires sombres qui ne le regardaient pas, et qu’elle pensait loin derrière elle. Elle s’assit sur le bord du matelas et posa sa main sur la tête de Paul. Les mensonges la rongeaient de plus en plus, mais elle appréhendait sa réaction s’il apprenait la vérité maintenant. Elle ne pouvait prendre aucun risque, la vie de son fils étant en jeu. La leur aussi, par ailleurs. Il était hors de question pour elle qu’ils soient des dommages collatéraux.
Dorothy repensa à la fusillade de l’après-midi et à la sensation d’ivresse qu’elle lui avait procurée. Paul avait raison, elle s’était extasiée de ce moment. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas ressenti une telle décharge d’adrénaline. Elle réfléchit ensuite à ce qu’Oscar lui avait appris. Qui pourrait vouloir lui faire porter le chapeau ? Marlon était-il aveuglé par la vengeance au point de se laisser berner par une simple rumeur ? Ou alors, le vrai coupable, qui l’alimentait, était-il un proche de Willis, et ce serait la raison pour laquelle il l’avait cru sur parole ? Tant de questions et si peu de réponses…
Trois coups secs à la porte sortirent Dorothy de ses pensées. Elle saisit une statuette de bouddha qui trônait sur la table basse et se plaça dos au mur, à côté de l’entrée. Lentement, elle entrouvrit puis, ne voyant personne, elle passa la tête dans l’entrebâillement pour examiner le couloir. Vide. Lorsqu’elle referma la porte, elle sentit un courant d’air frais. Elle eut tout juste le temps de se retourner pour éviter les mains tendues qui essayaient de l’attraper. Un grand blond aux yeux bleus se tenait devant elle, la mine menaçante. La fenêtre derrière lui était béante et le rideau ondulait. Il portait un survêtement noir et des gants de cuir de la même couleur. D’un doigt posé sur les lèvres puis un autre dirigé vers Paul, il fit comprendre à Dorothy qu’il ne souhaitait pas le réveiller. Cela arrangeait plutôt bien Dorothy qui n’avait pas envie de lui proposer un nouveau spectacle désagréable.
Elle observa son adversaire quelques secondes, et même si ses traits ne lui paraissaient pas inconnus, elle ne parvenait pas à l’identifier. Quand il commença à bouger, elle se jeta sur lui pour le frapper à la tête à l’aide de la statuette. Il l’évita de justesse, mais ne vit pas venir le coup de genou dans le foie, qui le plia en deux. Alors qu’elle s’apprêtait à l’assommer avec le bouddha, la porte s’ouvrit brusquement dans son dos et l’envoya au sol, la faisant lâcher son arme. Le vacarme réveilla Paul par la même occasion. Il se leva en vitesse du lit pour se placer devant sa femme et faire face à ses agresseurs. Le nouveau venu ressemblait beaucoup au premier : grand, blond, les yeux bleus et la même tenue.
— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous nous voulez ? demanda Paul, le regard dur.
— Tu as oublié qu’on pouvait tuer pendant les pauses ? s’étonna un des hommes.
Effectivement, chamboulé par les événements de la journée, Paul avait complètement zappé ce détail. Il était, en réalité, persuadé que cela avait un rapport avec le passé de sa femme. Il la regarda, l’air perplexe.
— Tu ne les connais pas, ceux-là ?
— Jamais vus.
— On ne vous dérange pas trop ? coupa un des intrus en lançant son poing dans le visage de Paul, qui encaissa le coup sans broncher.
Il se rua alors sur son assaillant et une bagarre éclata entre les trois hommes. À un contre deux, Paul imposa d’abord une belle résistance, puis commença à éprouver quelques difficultés. L’intervention de sa femme le soulagea, et pour le coup, il se réjouit des aptitudes de celle-ci. En effet, d’une prise digne d’une ceinture noire de judo, elle mit rapidement un de leurs agresseurs au tapis et l’immobilisa ensuite d’une sévère clé de bras. La tension dans son membre tira un hurlement de douleur à son propriétaire, avant que Dorothy ne finisse par l’assommer avec la statuette qui traînait par terre. Distrait par la raclée que subissait son partenaire, l’autre ne vit pas venir un énorme crochet de Paul, qu’il reçut en pleine mâchoire, et tomba au sol, à son tour complètement sonné.
Le couple improvisa des liens avec les draps et accrocha les mains des deux hommes dans leur dos. Paul les fouilla et fit remarquer à sa femme qu’ils n’étaient pas armés. Quelque chose clochait. Les assassins avaient droit à tout un arsenal à chaque étape, pourquoi attaqueraient-ils à mains nues ? Pour en avoir le cœur net, Dorothy prit un malin plaisir à les réveiller à grosses claques en pleine figure et verres d’eau sur le visage, afin de les interroger. Elle s’accroupit pour se mettre à leur niveau.
— C’est bon, vous êtes revenus à vous ? Bien, on va pouvoir discuter. On va commencer simplement : qui êtes-vous ?
— Kenneth Ivarsson. Et lui c’est Henrick Dahlberg.
— Les Suédois ?
— En chair et en os.
— Je me disais bien que j’avais déjà vu vos têtes quelque part.
— Quoi ? Tu les connais, finalement ? s’exaspéra Paul.
— Pas vraiment. Juste de réputation. Et il semblerait qu’elle soit sur…
Dorothy n’eut pas le temps de finir sa phrase que Kenneth sortit une main de son dos et posa un revolver sur son front.
— Je croyais que tu les avais fouillés ? reprocha-t-elle à Paul en levant les bras.
— Il l’a fait, reprit Kenneth. Nous sommes seulement un peu plus malins. Tu disais quoi à propos de notre réputation ? D’ailleurs, sache que nous avons aussi eu vent de la tienne, et c’est justement ce qui nous amène.
Les Suédois se relevèrent et Henrick, qui se massait le menton, braqua à son tour le couple qui recula les mains au-dessus de la tête.
— Nous désirions te tester avant de te proposer un marché, expliqua-t-il. Je dois avouer que tu m’as quelque peu surpris. Et ton homme a également une bonne droite. J’ai bien cru qu’il m’avait décroché la mâchoire. Je ne l’ai pas vu venir.
— Quand tu auras fini ton petit numéro, tu pourras me dire ce que vous me voulez exactement.
— Sulfureuse. Comme je les aime.
— Fais gaffe à ce que tu dis, grommela Paul.
Kenneth lui enfonça son revolver dans la joue, avec un sourire narquois sur les lèvres.
— Tu peux répéter ? Je n’ai pas bien entendu. Hum. C’est ce que je pensais. Vous m’avez l’air bien énervés tous les deux. Je vais vous laisser vous calmer un peu et après on parlera. Rendez-vous au Liberty Memorial un quart d’heure avant le début de l’étape.
Les Suédois rangèrent leurs armes et sortirent par la fenêtre pour regagner la chambre voisine par le balcon. Paul interrogea sa femme du regard, et celle-ci haussa les épaules en signe d’exaspération. Il comprit aux éclairs dans ses yeux que ce n’était pas le moment de demander des comptes. Le couple alterna les phases de sommeil agrémentées d’AwakeAid, et patienta ainsi jusqu’au petit matin.
***
Le soleil à peine levé, le couple décida de se rendre au Liberty Memorial en avance pour attendre les Suédois. Il espérait ainsi s’assurer qu’ils ne leur préparaient aucune embuscade. L’étape ne commençait que deux heures plus tard, mais ni Paul ni Dorothy ne parvenaient à se rendormir. Elle avait aussi besoin de s’aérer l’esprit et de marcher un peu pour faire redescendre la tension. Elle pensait énormément à son fils et ce qu’il pourrait lui arriver. De plus, son ancienne personnalité était en train de revenir à vitesse grand V et cela lui faisait froid dans le dos. La situation n’irait sans doute pas en s’améliorant à l’approche du dénouement de la compétition. Cependant, elle tenait à préserver son mari le plus longtemps possible.
Après d’interminables minutes d’un silence pesant, Dorothy se résolut finalement à lui faire quelques confidences. Cela le préparerait ainsi un minimum pour la suite.
— Chéri, je comprends que c’est dur pour toi. Sache que ce que je vais te dire ne change rien à ce que j’éprouve pour toi. Je n’ai jamais triché là-dessus. Je t’aime très fort et tu comptes énormément pour moi.
Paul resta muet. Dorothy, la lèvre inférieure tremblante, se demandait s’il doutait de ses sentiments à son égard. Elle ne pouvait pas lui en vouloir, car elle lui avait caché vraiment beaucoup de choses très graves. Elle se mordit l’intérieur de la joue pour ne pas pleurer et se lâcha.
— Comme tu le sais, quand j’étais jeune, j’ai perdu mon père dans un accident de voiture. Ça, ce n’était pas un mensonge. En revanche, je n’ai pas grandi chez ma mère. Je lui en ai salement fait baver et elle a été contrainte de me placer dans un centre spécialisé pour adolescents difficiles. J’avais treize ou quatorze ans et j’étais plus que paumée. Autant te dire que ça ne m’a pas arrêtée. Je volais, j’agressais, j’arnaquais et j’en passe. Si bien qu’à mes dix-huit ans, ils m’ont mise à la rue sans scrupules. Je ne désirais pas rentrer chez moi, car j’en voulais toujours à maman, et ma situation n’a fait qu’aller de mal en pis.
— C’est là que tu as commencé à tuer des gens ?
Cette question surprit Dorothy, qui déglutit avec peine avant de reprendre en regardant le sol.
— Ce n’est pas si simple. J’ai fait ce que j’ai pu pour survivre… Un jour, un hold-up a mal tourné. Le gérant d’une supérette a sorti un fusil planqué derrière son comptoir. Je me suis défendue et le coup est parti tout seul. Dans la panique, j’ai pris l’argent de la caisse et je me suis enfuie en le laissant se vider de son sang. Le lendemain, j’étais accusée de meurtre et ma tête faisait la une de journaux, car une caméra de surveillance avait tout filmé.
— Comment t’en es-tu tirée ?
— Meemaw. Elle m’a fait disparaître des radars. En échange, j’intégrais leur famille et devenais comme eux. Elle prétendait avoir repéré un diamant pur qu’il lui restait à polir. Ce sont les Maffalo, ça te dit quelque chose ?
— Bien entendu ! Qui ne les connaît pas ? Ce sont les tueurs à gages les plus célèbres et les plus efficaces des États-Unis. Attends, tu veux dire que tu en es une ? Mais alors… Je comprends mieux ton attitude d’hier. Tu as d’autres révélations du genre ?
— Oui… Mais on verra ça plus tard, les voilà.
Les Suédois arrivaient d’une démarche nonchalante, un sourire pédant sur les lèvres. Ils faisaient de grands gestes comme s’ils rejoignaient de vieux amis.
— Vous êtes en avance, lança Kenneth. Nous qui voulions vous tendre une embuscade.
Dorothy se crispa et serra les poings, prête à se battre. Elle remarqua du coin de l’œil que Paul en faisait de même.
— Du calme ! Je plaisantais. Vous êtes toujours aussi nerveux ?
— Quand on entre par effraction dans ma chambre, oui ! Alors, c’est quoi votre proposition ?
— Nous avons ouï dire que tu avais quelques petits soucis avec l’organisateur, Marlon Willis. Il se trouve que nous avons également certains différends avec lui. Ce qui nous amène à un but commun : le tuer.
— Je ne souhaite pas sa mort, je veux juste récupérer mon fils…
— Peu importe. S’il crève, tu le récupères, non ? On ferait d’une pierre deux coups en s’entraidant. Tu ne crois pas ?
— Si tu le dis…
Dorothy fit mine de partir, mais Henrick l’attrapa par l’épaule. Elle lui jeta un regard froid, si bien qu’il enleva sa main immédiatement, mais ne la laissa pas s’en aller pour autant.
— Attends ! la pria-t-il. Nous pourrions par exemple vous tenir au courant de la position des autres assassins, afin que vous restiez en vie jusqu’au bout du jeu. Ensuite, le moment venu, tu nous accompagnerais dans sa villa. Nous l’avons localisée, mais il se trouve qu’elle est encore mieux gardée que Fort Knox. Tes compétences s’avéreraient très utiles. Ton militaire de mari serait aussi le bienvenu, vu comment il cogne.
— Non, merci. Je ne fais jamais équipe.
— Et Oscar Guerrero ?
— C’est de l’histoire ancienne.
— Tu me déçois…
— Elle vous a dit qu’elle n’était pas intéressée ! se fâcha Paul.
S’apercevant que Dorothy perdait patience, il la prit par le bras et s’éloigna avant qu’elle ne déraille. Il l’entraîna vers les membres du staff qui commençaient à arriver accompagnés de nombreux chevaux.
— Pense à ton fils ! lâche Kenneth. On a un homme infiltré qui peut le mettre en sécurité.
À ces paroles, Dorothy s’arrêta net et perdit le contrôle. Elle se retourna et attrapa le Suédois par le col, des éclairs plein les yeux. Henrick voulut intervenir, mais Paul se planta devant lui, prêt pour le combat.
— Si tu te joues de moi, tu vas le regretter, fulmina-t-elle.
— Comment serais-je au courant, autrement ?
Elle relâcha son étreinte et Kenneth fit un signe de tête à son partenaire. Celui-ci sortit un smartphone de sa poche et le tendit à la femme, qui le prit après quelques secondes d’hésitation.
— Gardez-le bien sur vous. Nous vous tiendrons informés si vous approchez trop près du danger.
Les Suédois s’éloignèrent et Dorothy entraîna Paul à l’écart. Celui-ci semblait perplexe qu’elle accepte de s’allier à ceux qui les avaient attaqués quelques heures plus tôt.
— Tu crois vraiment leur histoire ?
— Non, je ne leur fais pas confiance du tout. Mais si je peux me servir d’eux pour retrouver Georgie, je ne vais pas me gêner. Comme je disais, je les connais de réputation. À mon avis, ce qu’ils veulent c’est prendre la place de Willis. Et ça, ça peut faire notre jeu. Allez, viens, ça va commencer.
Alors que le reste des candidats arrivaient progressivement, les Suédois saluèrent plusieurs groupes de personnes. Les regards appuyés en direction de Dorothy indiquaient clairement qu’il s’agissait d’autres assassins. Ils récupérèrent leurs paquetages après avoir appris la règle spéciale de l’étape. Les concurrents devaient rejoindre le Centennial Land Run Monument à Oklahoma City, et cela uniquement à cheval. Cela faisait cinq cent soixante-deux kilomètres à parcourir et ils disposaient de douze jours, ce qui n’était pas énorme. En effet, contrairement à ce que pensent certains, un équidé se fatigue bien plus vite qu’un homme.
Kenneth déploya tout de suite son holocarte afin de repérer le ranch le plus proche. Avec Henrick, ils décidèrent de s’y rendre pour échanger leurs montures, qui n’avaient rien de bêtes de course, contre des pur-sang arabes. Sur le chemin, le leader du groupe ne cachait pas sa fierté pour son joli bluff avec Dorothy.
— Pas mal le coup de l’infiltré ! concéda Henrick.
— Je trouve aussi, merci.
— On a été bien veinards de l’entendre discuter avec le Mexicain.
— Certes. En tout cas, il faut en profiter. Maintenant qu’elle est de notre côté, les chances de se défaire de ce Willis viennent d’augmenter considérablement. Bientôt, ce sera nous qui contrôlerons toute la pègre américaine. Le dernier obstacle à notre suprématie ne sera plus qu’un lointain souvenir.
Arrivés au ranch, ils se pressèrent d’abandonner leurs chevaux dans un enclos vide et en volèrent de plus performantes, sur lesquels ils repartirent au galop.
— Je t’avais dit qu’on trouverait bien mieux que ces vieux canassons qu’ils nous avaient refilés, se vanta Kenneth.
***
Au moment du départ.
Meemaw arriva au point de ralliement et remarqua les chevaux qui hennissaient dans une cacophonie du diable. Elle esquissa un léger sourire jaune et grommela entre ses dents. Le jeu en était à un peu plus de la moitié et c’était déjà la deuxième étape qui les mettait dans la panade. Cette fois-ci, l’épreuve serait d’autant plus compliquée pour elle et surtout pour Andy, car son petit-fils avait une peur bleue des équidés. Lorsqu’il était âgé d’à peine six ans, il avait chuté sévèrement d’un étalon fougueux et n’avait jamais réussi à surmonter son traumatisme. L’insistance de ses parents, réputés pour être intransigeants et très persuasifs, n’avait qu’accentué sa phobie.
Andy prenait donc grand soin de rester éloigné des bêtes pour écouter l’annonce des membres de l’équipe de The Race. Au fond de lui, il avait très bien compris qu’ils n’étaient pas là pour rien. Il espérait pourtant pouvoir éviter de les chevaucher, bien que marcher à leurs côtés représenterait déjà un sacré challenge. Lorsque la règle fut communiquée clairement, il osa questionner le staff.
— Est-il impératif que nous soyons dessus durant toute l’étape ? Ou pouvons-nous les mener par la bride ?
— Vous devez absolument enfourcher vos montures. De toute façon, je doute fortement que vous parveniez à franchir une telle distance en si peu de temps avec des chevaux à faire avancer derrière vous.
— Ça va aller, Andy, le réconforta Meemaw. Tu n’es plus un gamin, tu vas réussir à dépasser tes angoisses.
— Je n’en suis pas aussi convaincu que toi.
— Tu me fais confiance ?
Andy hocha la tête et retrouva un léger sourire, ce qui rassura beaucoup sa grand-mère, dont le visage se décrispa.
Mamie et petit-fils s’aventurèrent vers deux juments qui paraissaient plus calmes que les autres. Meemaw leur flatta l’encolure et leur murmura des gentillesses à l’oreille. Elle tendit la main à Andy pour qu’il s’approche. Il hésita un moment puis s’avança pour caresser timidement le museau de sa future monture. Il prenait doucement confiance quand la bête renâcla, ce qui le fit reculer de plusieurs pas. Il trébucha et se retrouva sur les fesses, s’attirant les railleries d’autres candidats pas beaucoup plus vieux que lui. Sa grand-mère les foudroya du regard et ils s’éloignèrent en continuant de rigoler.
— Quelle bande d’abrutis ! Elle est belle, la jeunesse… Heureusement que tu n’es pas comme ceux de ton âge.
Andy s’amusa de l’attitude de sa Meemaw et sentit des bras l’attraper sous les aisselles pour le relever. Quand il se retourna, il découvrit avec plaisir qu’il s’agissait de Paul. Celui-ci lui ébouriffa les cheveux tandis que Dorothy rejoignait Meemaw. Les deux femmes discutèrent pendant que Paul amena Andy près des chevaux pour l’encourager à aller au-delà de sa phobie. Il se comportait un peu à la manière d’un oncle encore une fois. Il commença par lui faire caresser la jument.
— Tu vois, tu dois d’abord la mettre en confiance. Elle est au moins aussi apeurée que toi. Pour qu’elle s’habitue à toi, tu peux lui parler. N’hésite pas à la complimenter, ce sont des animaux très fiers. Voilà, comme ça.
Andy promenait sa main dans la crinière et chuchotait des douceurs. Sa future monture lui donna alors de petits coups de museau. Il regarda Paul, lui demandant quoi faire.
— Elle t’invite simplement à grimper sur son dos. Respire bien et lance-toi. Tout va bien se passer.
Andy prit une grande inspiration, mit un pied à l’étrier et après quelques secondes d’hésitation, enfourcha le cheval. Paul saisit la bride et le dirigea lentement sur quelques mètres. Il repensa au jour où il avait fait faire un tour de poney à Georgie et sa gorge se noua. Andy, déjà bien assez crispé, le dévisagea, et Paul se ressaisit, puis le rassura. Le garçon se détendit, relâchant ses muscles contractés au maximum, jusqu’à afficher une mine réjouie quand il remarqua qu’il avançait désormais seul.
Meemaw, qui avait assisté à la scène de loin, aux côtés de Dorothy, se retourna vers elle et émit un petit sifflement.
— Je vais me répéter, mais ton mari n’est pas si mal. Convaincre Andy de remonter n’était pas une mince affaire. Qu’il soit en plus ravi de le faire, ça relève du miracle.
— Oui, il est formidable. Je ne l’ai pas épousé pour rien.
Paul grimpa à son tour sur le dos d’un cheval à robe brune et rattrapa Andy avant de rejoindre les deux femmes.
— Tu as vu, j’ai réussi ? lança ce dernier, très heureux d’être parvenu à surmonter sa phobie. C’est grâce à Paul, il est super.
Dorothy aida la grand-mère à enfourcher sa monture et les deux duos partirent chacun de leur côté. Meemaw se retourna et interpella Paul.
— Merci pour ce que vous avez fait avec Andy.
L’homme, d’abord surpris de ne pas recevoir une pique, hocha la tête et un sourire s’élargit sur ses lèvres. Il reprit son chemin et Dorothy pouvait lire toute sa fierté dans ses yeux.
Après une quarantaine de kilomètres, Meemaw et Andy mirent pied à terre près d’une ferme, pour laisser reposer les chevaux. Eux aussi avaient besoin d’une pause, n’étant pas habitués à monter et surtout pas sur de telles distances. De plus, il leur faudrait tenir ce rythme pendant encore au moins une dizaine de jours.
Tandis que les juments buvaient de l’eau dans un ruisseau, un groupe de quatre hommes s’arrêtèrent près d’eux.
— Bah alors gamin, on promène sa mamie avant qu’elle casse sa pipe ? ricana l’un d’eux en s’approchant.
Andy regarda sa grand-mère qui lui fit signe de les ignorer. Il attrapa la bride et commença à s’éloigner en consultant son holocarte. Il n’y vit aucun candidat dans les parages. Il s’agissait donc d’assassins. L’un d’eux leur barra le chemin et lui arracha les rênes des mains.
— Vous filez où comme ça ? Vous n’avez pas envie de vous amuser un peu avec nous ?
— Messieurs, je pense que vous faites erreur, intervint Meemaw.
Elle attrapa un sac sur une des juments, et l’ouvrit pour dévoiler les armes qu’il contenait. L’homme, sceptique, observa et interrogea ses collègues du regard. Ils haussèrent les épaules d’un même geste.
— Tu veux nous faire croire que vous êtes des meurtriers ? Une vieille et un gamin ? Pas bête, l’astuce, mais ça ne passe pas avec nous. On n’est pas stupides à ce point.
— Tu connais la famille Maffalo ?
— Bien évidemment, pourquoi ? Vous en feriez partie ? Vous ? Les meilleurs tueurs à gages des États-Unis ? Laissez-moi rire.
Meemaw leva la main et observa son agresseur, avec un rictus moqueur. Celui-ci commença à douter quand il reconnut le tatouage en forme de M sur le poignet de la grand-mère. Il regarda tout autour de lui et entendit une détonation. Un de ses partenaires tomba de son cheval, un trou béant dans la poitrine. Les autres animaux s’affolèrent et se mirent à se cabrer, désarçonnant un des cavaliers qui se fit piétiner par sa monture. Les deux derniers réussirent à calmer leur équidé et les lancèrent au galop pour s’échapper. Deux nouvelles balles fusèrent pour les atteindre en pleine tête.
Trois individus, présentant tous un air de ressemblance avec Andy, sortirent des fourrés et rejoignirent Meemaw.
— Tu vas bien ?
— Bien sûr. Tu me prends pour qui ? Je ne voulais juste pas me salir les mains.
— Je me doute bien. À part ça, comment se comporte Andy ?
— Pour le moment, tout se passe bien. Je dirais même qu’il m’épate. Il n’est pas encore totalement prêt, mais ça va arriver.
— Je compte sur toi, maman. On continue de vous suivre de loin. Toi, fiston, dépêche-toi de rattraper vos chevaux.
Andy ne pipa mot, mais obtempéra. Lorsqu’il revint, son père et ses deux oncles avaient disparu, à son grand soulagement. Il accompagna sa grand-mère et tapa à la porte de la ferme, dans laquelle les propriétaires leur permirent de passer la nuit. Ils purent également laisser leurs montures aux écuries, où elles disposaient de tout le foin qu’elles voulaient.
***
Au moment du départ.
Après avoir frôlé l’élimination la veille, Okomi et Sike se présentèrent devant le Liberty Memorial, le visage tiré. Ils avaient passé la nuit entière à prier leurs dieux et n’avaient pas ou très peu dormi. Ils esquissèrent tout de même un sourire mêlant joie et soulagement lorsqu’ils aperçurent les chevaux piétinant les grandes pelouses. Dans leur tribu, ces animaux étaient vénérés d’une manière assez similaire aux vaches en Inde, et tout Halawa se devait d’être un cavalier d’exception. Ils reçurent donc l’annonce de la règle spéciale comme un don des divinités qu’ils avaient invoquées pendant des heures.
Voyant plusieurs paires d’yeux braquées sur eux tout le long du speech des membres du staff, ils décidèrent de parcourir les premiers kilomètres de l’étape au trot. Cela leur permettrait de laisser la plupart des duos s’éloigner et de pouvoir choisir un chemin moins fréquenté. Confiants dans leurs compétences équestres, ils ne doutaient pas un instant qu’ils rattraperaient leur retard plus tard. Pour le moment, ils avaient un mauvais pressentiment, bientôt confirmé par l’arrivée d’une bande de cavaliers à leurs côtés. Les quatre hommes armés de revolvers les invectivèrent. Okomi et Sike firent mine de les ignorer, puis se mirent au galop quand l’un d’entre eux tira entre les pattes de leurs montures.
Une course-poursuite s’engagea entre les Halawas et les malfrats. Ceux-ci poussaient des cris et rigolaient comme des fous.
— Génial, on se croirait dans un vieux western !
— Yeah, j’ai toujours adoré jouer aux cowboys et aux Indiens.
— Vos gueules ! hurla un barbu. Ils sont en train de nous distancer, bande de couillons.
Ce dernier – sûrement leur chef – avait raison. Okomi et Sike, couchés sur les chevaux, filaient comme l’éclair et s’octroyaient une avance considérable sur leurs poursuivants. Tout en continuant d’accélérer, les deux indigènes sortirent une pâte d’une petite bourse attachée à leur pagne et la donnèrent à manger aux bêtes. Alors que les quatre individus qui les avaient pris en chasse firent ralentir leurs montures qui commençaient à tirer la langue, eux maintinrent leur cadence encore un moment avant de s’arrêter près d’une ferme. Là, ils purent abreuver les chevaux et les laisser s’allonger dans la paille pour se reposer un peu.
Okomi et Sike caressaient les animaux avec beaucoup de douceur quand un vieil homme à l’allure épuisée s’approcha d’eux. Intrigué par ces individus à moitié nus, rôdant autour de ses enclos, il les braqua avec son fusil.
— Vous ne me paraissez pas bien méchants mes petits gars, mais je vais vous demander de partir de chez moi.
— Nos chevaux sont fatigués, expliqua Okomi dans son dialecte. Nous ne vous voulons aucun mal.
Devant l’air ahuri de son interlocuteur qui ne comprenait absolument rien, il tenta quelques mots en anglais et compléta par des signes. Le fermier sembla enfin saisir ce qu’il essayait de lui dire.
— Je n’en doute pas, mon p’tit gars, et j’en suis navré. Mais allez, ouste, du balai !
— Balai ?
— Oh, mon Dieu… Qu’est-ce qui a amené des énergumènes pareils dans ma propriété ? Margareth ! Viens un peu voir ça !
Une femme rondouillarde aux cheveux roux aussi secs que la paille de l’enclos arriva en râlant.
— Quoi encore, Gaston ?
— Regarde-moi ces deux-là, ils en tiennent une sacrée couche, non ?
— Putain de merde ! Ce sont des candidats de The Race.
— Ton jeu télé à la con, là ?
— C’est le meilleur programme de la décennie. Bref. Ils ont déjà gagné une étape. Ils viennent d’Afrique, je crois. Ça doit être des Zoulous ou un truc du genre. C’est pour ça qu’ils sont bizarres.
Le fermier regarda sa femme, les yeux ronds avant de lui faire signe du fusil.
— Ouais, bah, explique-leur qu’ils feraient bien de se casser d’ici fissa s’ils ne veulent pas que je les plombe.
Okomi sembla comprendre en partie la situation et avança vers Gaston les bras en l’air.
— Nous être gentils, clama-t-il dans un anglais approximatif.
— Bouge pas de…
Le paysan n’eut pas le temps de terminer sa phrase que l’indigène lui avait sauté dessus. Il l’assomma d’un lourd coup de poing sur le crâne, comme il l’aurait fait avec une massue. Il ramassa l’arme qu’il cassa en deux sur son genou avant de la jeter au loin.
Sike s’approcha à son tour et sortit à nouveau une pâte d’une autre bourse accrochée à son pagne. Elle n’avait pas la même couleur que celle donnée aux chevaux et dégageait une forte odeur de moisi. Il en badigeonna les lèvres de l’homme évanoui alors qu’Okomi essayait de rassurer la fermière du mieux qu’il pouvait, à l’aide de grands gestes avec les bras.
— Mon ami va le réveiller, expliqua-t-il dans sa langue.
Margareth ne saisit rien à ce qu’il disait, mais se rendit à l’évidence : ces hommes ne leur feraient aucun mal. Le paysan revint à lui en sursaut et s’essuya la bouche avant de cracher.
— Beurk ! C’est quoi cette merde ? Il est où mon fusil ?
— Calme-toi, Gaston. Le plus grand, là, il t’a assommé comme une mouche, et après, il a broyé ton arme. Puis l’autre t’a filé un truc qui t’a remis d’aplomb. Ils ne sont pas méchants, juste un peu… étranges.
— Désolé, s’excusa Okomi.
Gaston resta muet un moment. Il ne savait plus quoi penser. Les indigènes auraient pu profiter de la situation et au lieu de ça, ils l’avaient tout de suite réveillé. En même temps, ils l’effrayaient. Il regarda sa femme d’un œil interrogatif.
— Laisse-les se reposer un peu. Je suis certaine qu’ils ne nous causeront aucun souci.
Le paysan fit signe à ses nouveaux locataires temporaires qu’ils pouvaient s’installer avec leurs chevaux tandis que Margareth alla chercher du pain et de l’eau dans la maison. Okomi et Sike la remercièrent par de vives embrassades et elle resta avec eux un moment à essayer de communiquer, en vain. Elle les conduisit ensuite dans une grange où ils purent passer la nuit à l’abri, toujours en compagnie de leurs montures.
À l’aube, les Halawas s’éclipsèrent en toute discrétion après avoir jeté un coup d’œil à leur holocarte. Sans surprise, leur mésaventure de la veille leur avait fait prendre un peu de retard. Ainsi, ils décidèrent de galoper un peu plus longuement pour le rattraper.
Grâce à leurs compétences hippiques et quelques poignées de pâte données aux chevaux, Okomi et Sike purent parcourir presque cent kilomètres à la journée. L’efficacité des remèdes secrets confiés par leur chaman avant leur départ pour l’Amérique leur évita de pousser leurs montures au-delà de leur limite physique. C’est donc après sept jours de chevauchée qu’ils arrivèrent à Oklahoma City.
Une foule de spectateurs, de plus en plus nombreux au fil des étapes, les attendaient pour fêter leur deuxième victoire. Les organisateurs les accueillirent et les informèrent, grâce à un interprète, qu’ils avaient au moins quarante-huit heures d’avance sur les autres candidats. Ils leur expliquèrent également qu’ils venaient de remporter, à nouveau, la somme de dix millions de dollars.
Les indigènes étaient fous de joie et se laissèrent tomber à genoux. Ils prièrent leurs dieux en remerciement de les avoir écoutés avant le début de l’étape. Ce fut soulagés qu’ils purent se rendre dans la chambre qui leur était assignée, non sans enlacer une dernière fois leurs montures.
***
Chaque jour, les Hack Angels avaient parcouru une cinquantaine de kilomètres avant de s’arrêter dans des ranchs qu’ils avaient repérés avant la compétition. Là, des membres de leur groupe les avaient attendus avec du matériel dernier cri et ils avaient ainsi continué de redoubler d’efforts pour pirater les serveurs de l’organisation de The Race. Ils en avaient aussi profité pour emprunter de nouvelles montures en pleine forme.
Au neuvième soir de l’étape, Lee se précipita sur un ordinateur. Il avait eu une sorte de déclic pendant qu’il chevauchait sur les routes du Kansas. Il pianota deux longues heures sous les yeux amoureux de Lisa. Elle pouvait rester une éternité à l’admirer quand il était aussi concentré et sérieux. Il la surprit lorsqu’il bondit de sa chaise et poussa un cri de joie en levant les bras au ciel.
— Quoi ? s’impatienta-t-elle. Tu as réussi ?
— Pas encore tout à fait. Je suis enfin parvenu à trouver une 5 vuln dans
leur ASLR 6 7 . J’ai checké les memory address et commencé à crafte mon
payload 8. Mais c’était l’étape la plus compliquée. Maintenant, je n’ai plus
qu’à attendre que l’install soit 9 done et BAM, Buffer Overflow ! Il ne
manquera plus qu’à placer un 10 11 hook par ici, une back door par là, et nous aurons accès à tous leurs systèmes.
— T’es le meilleur !
Lisa se jeta au cou de Lee, l’enserra très fort et l’embrassa pour la première fois devant tout le monde. Ce n’était plus un secret pour le groupe qui n’était pas dupe, mais le jeune couple préférait rester discret sur leur relation et se concentrer sur leur objectif.
— Bah alors, les cachottiers ! les taquina Rachel. Vous ne nous aviez pas dit que vous étiez ensemble…
— Ne fais pas comme si tu le découvrais seulement maintenant, lui répondit son frère. Je t’ai vue plusieurs fois nous espionner. Miss fouine.
Elle tira la langue comme une gamine, puis feignit d’être offusquée.
— Moi ? Je ne ferais jamais ça.
Un large sourire éblouit finalement son visage, et elle fit une tête de petite fille innocente, avant de reprendre un air sérieux.
— Tu as besoin d’aide ? J’ai cru comprendre que tu touchais au but.
— Yes. Ce n’est pas de refus. Installe-toi en face. Ensemble, nous irons plus vite.
Lisa laissa son chéri et sa sœur continuer leur piratage. Quand ils s’y mettaient à deux, plus rien ne les arrêtait. Il ne faisait plus aucun doute que, d’ici une heure ou deux, ils se baladeraient sur les serveurs de la course et des holocartes. Elle profita de ce moment libre pour aller se promener dehors et admirer les étoiles. Alors qu’elle revenait vers le ranch, elle aperçut son frère assis sur la clôture, occupé à caresser l’encolure de son cheval. Elle le rejoignit, s’appuya contre la barrière et resta silencieuse quelques minutes avant de l’interroger.
— Tu crois qu’on va y arriver ?
— Bien sûr ! Lee et Rachel sont les meilleurs hackers que je connaisse.
— Je ne parlais pas de ça.
— Ah ! Willis…
— Oui… Plus on avance, plus je me dis qu’on ne devrait pas chercher à se venger de la sorte et que ça va mal se terminer.
Brad sauta en bas de son perchoir et se planta devant sa sœur.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Ça va très bien se passer. On va convaincre Dorothy de nous aider. Je suis certain qu’on peut également trouver de nouveaux alliés. On ne va quand même pas s’arrêter si près du but, hein ? Tu verras, quand on en aura fini, ça te libérera d’un poids. Pense à papa et maman.
— Tu as sûrement raison… Mais maintenant que je suis avec Lee, je perçois les choses autrement. J’ai juste envie de profiter de la vie.
— Et lui ?
— Je ne sais pas… Il a une telle rage en lui… J’imagine qu’il n’accepterait jamais d’abandonner.
Quand il remarqua qu’une larme roulait sur la joue de Lisa, Brad la serra dans ses bras, comme il l’avait si souvent fait depuis la mort de leurs parents. Des cris de joie retentirent à l’intérieur et mirent un terme à leur étreinte.
— Écoute, tu entends ça ? Lee et Rachel ont dû réussir leur coup.
Brad et Lisa se pressèrent de rentrer et constatèrent que tout le monde s’était agglutiné autour de leurs meilleurs amis. Ceux-ci étaient finalement parvenus à déployer leurs hooks et back doors, leur offrant ainsi le contrôle de l’ensemble des systèmes de l’organisation de la course. Lee ne cachait pas sa joie et sa fierté. Rachel était plus mesurée dans ses réactions.
— Alors, ça dit quoi ? demanda Brad.
— J’ai réussi à accéder aux bases de données du jeu et à tout rapatrier sur
nos propres serveurs, et j’ai pu me créer un utilisateur 12 root pour éditer les fichiers sources des holocartes. Tu vas pouvoir enrichir ton joli tableau avec bien plus d’informations. Je t’envoie les dossiers complets de tous les candidats ainsi que de tous les assassins. Même si tu avais déjà fait un sacré boulot de détective, tu risques d’avoir des surprises, à mon avis. Tiens, la vieille dame par exemple. Figure-toi qu’elle fait partie de la plus grande famille de tueurs à gages des États-Unis. C’est elle qui a descendu le cinquante-neuvième président. D’ailleurs, l’actuel est là depuis presque un an, c’est un record depuis des décennies, non ?
— Pff, t’es con ! T’es sérieux pour la mamie ? Eh bah, je suis choqué. Vas-y, balance tout ça, que je m’y mettre tout de suite. J’aimerais voir si on peut trouver des personnes qui auraient une dent contre Willis et qui pourraient nous venir en aide.
Alors que Brad commençait à éplucher les dossiers des participants, celui de Dorothy en premier, Lee continua à bidouiller le code des holocartes, qu’il avait déjà bien réécrit. En à peine quelques minutes, il réussit à effacer tous les marqueurs des concurrents du plan de son propre appareil sans impacter ceux des autres. Il poursuivit en affichant l’emplacement des assassins, puis en expédiant un message d’amour à Lisa, qui s’empourpra.
Lee persévéra quelques instants dans ses expérimentations sur son dispositif ainsi que sur ceux de Lisa et Rachel. La bande de hackers était tout excitée à chaque nouvelle découverte. Ils allaient pouvoir envoyer les tueurs sur de mauvaises pistes en modifiant les positions des candidats. En revanche, leur petit génie ne parvenait pas à localiser la fonction déclenchant l’onde électromagnétique qui stoppait les battements de cœur des porteurs. Las, il s’octroya une pause et entreprit de fouiller un peu plus les serveurs.
— Tu crois que tu peux trouver des infos sur Willis ? interrogea Lisa.
— Je cherche, je cherche. Il reste encore des 13 folders cryptés qui vont prendre un certain temps à ouvrir. Je pense qu’il y aura des choses intéressantes dedans. J’ai aussi repéré des systèmes annexes, protégés par d’autres pare-feu et ASLR. Bref, avec Rach, on n’est pas au bout de nos peines. Ce qui me fait le plus chier, c’est que je n’arrive pas à neutraliser pleinement les nanopuces. Si j’y parviens, les candidats seraient libres…
— Je vous laisse tranquilles alors.
Lisa rejoignit Brad qui allait de surprise en surprise. Il n’aurait jamais assez de place sur son tableau pour afficher toutes les informations que contenaient les dossiers sur les participants. Deux choses avaient notamment attiré son attention. D’abord, Dorothy avait un passé encore plus sombre qu’il ne l’aurait pensé. De plus, une rumeur avait vu le jour dans le milieu de la pègre : elle aurait tué le frère de Marlon Willis. Ils ne s’étaient pas trompés en décelant en elle la parfaite alliée. Ensuite, de nombreux participants cachaient leur vraie identité et pas mal d’entre eux avaient un rapport, de près ou de loin, avec le grand ponte.
— Ne serait-il pas temps d’entrer à nouveau en contact avec cette fameuse Lady Spencer ? demanda Lee, qui les rejoignit.
— Si, parfaitement, répondit Lisa. Envoie-lui un message sur son holocarte puisque tu sais faire ça maintenant.
— À vos ordres, madame !
***
Paul termina ses calculs qu’il affectionnait tant et annonça à Dorothy avec une grimace qu’ils accusaient un léger retard. Ils avaient en effet parcouru un peu moins de quatre cents kilomètres pour rallier Tulsa en neuf jours. En gardant la même allure, il leur en faudrait encore environ quatre pour atteindre le Centennial Land Run Monument à Oklahoma. Il en restait malheureusement une de moins avant l’élimination. Le couple n’avait pas d’autre choix que de pousser plus les chevaux et peut-être aussi trotter une partie de la nuit.
Dorothy flattait l’encolure de sa monture pendant qu’elle s’abreuvait. L’animal tourna alors la tête pour chiper la barre vitaminée de sa cavalière. Paul eut à ce moment-là l’idée de se priver de ses encas pour les laisser aux équidés afin de leur donner un coup de fouet. Ça ne serait sûrement pas aussi efficace sur eux que sur un humain, mais ça serait peut-être assez pour gagner le temps qui leur manquait. Il suffisait en effet de pas grand-chose pour être dans le bon timing.
Alors qu’ils s’apprêtaient à repartir, l’holocarte de Dorothy se déploya. À sa grande surprise, le visage de Lee, tout sourire, apparut, bientôt rejoint par celui de Lisa.
— Salut, Dorothy ! s’exclama la jeune fille.
— Bonjour, Lisa. Ravie de te voir. J’en déduis que le petit génie a réussi ses trucs de hacker.
— Je vous avais dit que j’y étais presque, intervint Lee, empli de fierté. Nous avons maintenant accès à tous les serveurs de The Race. Enfin, presque. On est en train d’éplucher les dossiers de tous les candidats et nous apprenons de nouvelles choses. Notamment que certains d’entre eux cachent leurs vraies identités et sont liés de près ou de loin à Willis.
— Nous avons justement rencontré des hommes qui se faisaient passer pour des journalistes, mais qui veulent en réalité le tuer. Ils nous ont proposé de nous allier à eux.
— Les Suédois ?
Dorothy haussa les sourcils avant de hocher la tête.
— Méfiez-vous, continua Lee. Ils sont responsables de pas mal de massacres dans tous les États-Unis. Ils seront sûrement prêts à tout pour parvenir à leurs fins, notamment à vous trahir.
— Je sais… Mais trêve de bavardages. Que nous voulez-vous ?
— Comme je vous ai déjà dit, on souhaite que vous nous aidiez à faire tomber Willis, répondit Lisa avec empressement.
— Ne me prends pas une cruche. Vous ne désirez pas juste le faire tomber. J’ai bien vu le regard de Lee et il en dit long sur vos véritables intentions…
Les deux jeunes restèrent silencieux devant la perspicacité de Dorothy, alors que Paul, en retrait, écoutait avec attention la conversation. Il essayait de comprendre pourquoi cette bande tenait tant à s’attaquer au plus grand ponte des États-Unis et pourquoi ils insistaient pour avoir l’assistance de sa femme. Même s’il s’en doutait un peu, au vu de sa démonstration quelques jours plus tôt.
— Je veux bien vous aider, reprit Dorothy. Mais, en échange, je souhaite que vous restiez à l’écart et que vous oubliiez vos envies de vengeance pour je ne sais quelle raison.
— Il a tué nos parents, lâcha Lee en serrant les dents.
— J’en suis sincèrement navrée et je comprends ce que tu peux éprouver. Mais crois-moi, mon garçon, ça ne te les rendra pas, et tu ne te sentiras pas mieux après. Bien au contraire, ça te pèsera toute la vie. C’est ça que tu veux ?
— C’est par vengeance que vous avez buté son frère ? C’est pour ça que vous dites ça ?
Un frisson parcourut la colonne vertébrale de Dorothy. Elle ne s’attendait pas à cela, et l’évocation du meurtre de Melvin la replongea dans son passé chaotique.
— Eh oh, chérie ! l’interpella Paul, promenant sa main devant ses yeux. Tu es toujours parmi nous ?
— Désolée. Sa remarque m’a un peu surprise. Non, Lee. Je t’assure que je n’ai rien à voir avec ça. Mais oui, je parle par expérience…
Paul dévisagea sa femme, qui lui fit comprendre, d’un signe, qu’elle lui expliquerait plus tard.
— Vous n’imaginez même pas à quel point cet homme est dangereux, donc restez bien tranquilles. Vous êtes jeunes, vous avez la vie devant vous, alors profitez-en sans faire de conneries que vous regretteriez à coup sûr. Vous vous voyez garder un tel secret quand vous aurez des enfants ?
Dorothy découvrit avec satisfaction dans le regard de Lisa qu’elle employait un argument de poids.
— Ce serait un vrai cauchemar, appuya-t-elle. Là encore, je parle par expérience. Fournissez-moi toutes les infos que vous dénicherez et je vous promets de le mettre derrière les barreaux, ainsi que toutes les personnes qu’il a corrompues. Je suis certaine qu’avec vos talents, vous me trouverez la liste complète de ces individus. Ça vous va comme ça ?
— Les jeunes, intervint Paul devant leur silence. Si vous voulez vraiment son aide, vous n’avez pas le choix. Je la connais, enfin pas tout à fait apparemment, mais bref, vous pouvez être sûrs qu’elle ne lâchera rien.
— On va y réfléchir, se résolut Lisa.
— Pour ma part, je ne vous promets rien, ajouta Lee. J’ai une telle haine envers ce Willis… Mais j’essaierai tout de même de rester à l’écart, car votre soutien nous est indispensable.
— Dans ce cas, je veux bien vous aider. Mais vraiment, faites-moi confiance, la vengeance ne fera que vous blesser encore plus. Bon, du coup, c’est quoi la suite ? Oh, et tutoyez-moi, s’il vous plaît.
— Ça marche ! Je vais afficher les marqueurs des assassins sur votre, euh… ton holocarte et modifier ta position sur la leur. Je t’envoie un message dès que j’ai du nouveau. Nous avons trouvé des dossiers cryptés, je suis sûr qu’une fois ouverts, ils nous apporteront leur lot d’informations utiles.
— Merci. Prenez soin de vous.
— C’est nous qui te remercions, termina Lisa avec un sourire empli de gratitude.
Lee s’installa à nouveau devant son ordinateur tandis que Lisa s’éloignait pour retrouver le reste de la bande. Il essaya de cracker les serveurs annexes qui lui résistaient encore, mais il avait la tête ailleurs. Il ressassait ce que Dorothy leur avait dit. S’était-il fourvoyé et laissé aveugler par sa haine au point de ne pas se rendre compte du danger ? Devait-il poursuivre sur le même chemin maintenant qu’il était avec Lisa ? Rachel, qui vint s’asseoir à côté de lui, l’air nostalgique, le sortit de sa torpeur.
— Qu’est-ce que tu as, Rach ?
— Je ne sais pas si c’est le fait d’approcher du but, mais je repense à ce qu’il s’est passé ce jour-là.
Lee et Rachel jouaient dans la cour quand une grosse berline noire aux vitres teintées se stationna dans l’allée du garage. Des hommes en costume sombre en sortirent et pénétrèrent dans la maison sans frapper. Les enfants, habitués que leur père reçoive des agents du FBI, continuèrent leur activité sans y prêter attention.
La discussion devint houleuse à l’intérieur, et Lee reconnut la voix de sa mère qui enjoignait aux visiteurs de prendre la porte et de ne jamais revenir. Ceux-ci ne semblèrent pas obtempérer et le débat se poursuivit. Les insultes fusèrent jusqu’à ce qu’une bagarre éclate. Un coup de feu retentit alors et les mômes, apeurés, allèrent regarder par la fenêtre. Au même moment, un homme au nez tordu essuya une plaie sur le côté gauche de son front puis, de rage, pointa son arme vers leur père. Celui-ci, au sol avec leur mère en sang dans les bras, implora qu’on appelle les secours, mais en guise de seule réponse, le malfrat lui tira une balle en pleine tête.
Horrifiés par ce qu’ils venaient de voir, Lee et Rachel hurlèrent et coururent à toutes jambes se cacher dans une cabane qu’ils avaient construite dans le bois jouxtant leur propriété. Ils y restèrent ce qui leur sembla une éternité, dans la crainte que les hommes en noir ne les trouvent et s’occupent d’eux, comme ils avaient fait avec leurs parents. Il se passa en réalité deux jours avant que ce soit la police qui les retrouve, frigorifiés et affamés. Elle appela les services sociaux qui les confièrent à l’orphelinat Sainte-Marguerite de Pasadena en Californie.
Les premiers mois furent très compliqués pour eux et ils se mirent à l’écart des autres enfants. Puis un frère et une sœur arrivèrent, partageant la même peine et la même haine. Ils devinrent très rapidement amis et se lièrent par la promesse de se venger de cet être infâme qui les avait privés de leurs familles.
— Allez, viens là ! On va bientôt pouvoir se reconstruire comme il le faut !
Lee serra Rachel dans ses bras avant qu’elle ne le laisse poursuivre son piratage. Il ne parvint pas à grand-chose, à cause de l’état émotionnel dans lequel il se trouvait. Il réussit néanmoins à ouvrir une partie des dossiers cryptés contenant de nouvelles photos des candidats. Il lança des analyses poussées sur celles-ci et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il découvrit que le couple que formaient Amy Riley et Devon Green était en réalité Amy et Devon Willis, enfants de Marlon Willis.
— Ils sont fous de laisser traîner ce genre d’info, même si elles sont sécurisées. À moins qu’on ne les ait placées là justement dans le but qu’elles soient trouvées…
***
Dorothy et Paul avaient rattrapé une grande partie de leur retard. Les barres vitaminées données aux chevaux s’étaient révélées plutôt efficaces. La nuit et la pluie commençant à tomber, le couple décida de s’arrêter sous un abribus jouxtant le parvis d’une église, afin de laisser leurs montures récupérer et leur éviter une bonne douche. Il fallait qu’elles soient suffisamment en forme pour terminer la vingtaine de kilomètres le lendemain à l’aube. Paul alla, pour cela, quémander de l’eau dans un bar de l’autre côté de la route. Pendant qu’il patientait au comptoir, il en profita pour jeter un œil à la télévision qui diffusait des images de la course. Elles montraient des candidats qui essayaient d’échapper à des assassins, en vain. Les présentateurs, entre deux commentaires sadiques, échangeaient leurs pronostics quant à l’issue de la compétition. Ils tombèrent d’accord sur le fait qu’il ne resterait pas beaucoup de participants, au vu du rythme des éliminations depuis le début. Paul en eut un frisson et souffla quand le serveur revint avec un seau rempli à ras bord. Il abandonna les tristes informations pour rejoindre Dorothy, qui avait eu la bonne idée d’acheter des fruits à l’épicerie voisine.
Une fois les bêtes nourries, le couple s’assura, grâce à ses holocartes hackées, qu’aucun assassin n’était dans les parages et qu’ils pouvaient dormir sans danger. Le plan laissa subitement place au visage de Lee, les traits tirés.
— Il fallait absolument que je vous parle d’une de mes découvertes : les enfants de Willis prennent part à la course sous le nom d’Amy Riley et Devon Green.
— Ce sont donc ces deux jeunes fous, s’étonna Dorothy.
Lee fronça les sourcils, et sembla soudain déçu. Sa révélation n’avait pas eu l’effet escompté.
— Nous avions eu vent de leur participation, expliqua Paul.
— Je savais bien que leur tête ne m’était pas inconnue. Ils ont les mêmes traits que leur cinglé de père. Tu trouves toujours que ce petit con te ressemble, mon chéri ?
Paul devint blême et repensa à sa discussion avec les jumeaux. Le cliché ne serait ainsi pas truqué et il serait vraiment le fils de Melvin Willis. Par extension, cela ferait de lui le neveu de Marlon et le cousin de Devon, d’où la légère similitude. Il accusait le coup et ne parvenait pas à masquer son malaise. Il se rappela alors également les mots d’Oscar, qu’il avait perçus de loin, à propos de la rumeur qui ferait de Dorothy la meurtrière de… son père.
— Paul ? Est-ce que ça va ? On dirait que tu viens d’apprendre une mauvaise nouvelle. Ce n’est pas à cause de ma remarque, j’espère ?
— Non, non, ne t’inquiète pas. Ce n’est rien, juste un vertige. Ça doit être la fatigue ou peut-être ai-je abusé de ces pilules miracles. Prises en excès, elles peuvent avoir ce genre d’effet secondaire. Tu pourrais te charger du premier tour de garde, s’il te plaît ? J’aimerais me reposer.
— J’ai une meilleure idée. Lee, peux-tu mettre en place une espèce d’alarme si un assassin s’approche d’un peu trop près ? On a tous les deux besoin de sommeil.
Lee acquiesça de la tête. Dorothy le vit pivoter vers un écran et entendit le bruit du clavier sur lequel il pianotait à toute vitesse. Ce gamin était vraiment extraordinaire. Puis il reporta son attention sur le couple avec un large sourire.
— Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles. Si quelqu’un venait à se trouver à moins de cinq kilomètres de vous, vos holocartes se déploieraient et émettraient un bip persistant. Aucune chance que vous ne l’entendiez pas.
— Merci beaucoup.
Dorothy et Paul attachèrent leur monture dans l’abribus et entrèrent se réfugier dans l’église. Ils s’étendirent sur un banc, serrés l’un contre l’autre. La fatigue l’emportant sur tout, ils oublièrent la tension des derniers jours et s’endormirent ainsi. Le calme régnait autour d’eux et seul le ronronnement des néons était perceptible. Le couple passa la nuit la plus longue et la plus agréable depuis un petit moment, jusqu’à ce que le son strident de leurs holocartes les réveille en sursaut. Lee ne s’était pas moqué d’eux. Dorothy fut la première à réagir et à se poster sur ses gardes. Elle consulta la projection qui indiquait un duo d’assassins à quatre kilomètres, mais ceux-ci semblaient s’éloigner.
Puisqu’ils étaient debout, Paul proposa de se mettre en route sans attendre et de finir cette étape au plus vite. Il avait hâte de retrouver un vrai lit et son dos commençait à lui faire savoir. En sortant de l’église, il donna une dernière fois un peu d’eau aux animaux et des fruits de la veille, puis il partagea le reste avec Dorothy en guise de petit déjeuner.
À peine quelques minutes après leur départ, la monture de Paul montra des signes de faiblesse et s’arrêta à plusieurs reprises, toute tremblante, comme prise de spasmes.
— Qu’est-ce qui lui arrive ? interrogea Dorothy. Les pommes et les bananes n’étaient pas pourries au moins ?
— Bah non, nous en avons mangé, et ton cheval aussi. Nous serions tous malades.
Paul descendit de l’équidé et essaya de le faire boire tant bien que mal, mais la bête ne parvenait pas à laper. Soudain, elle s’effondra dans un gémissement paralysant. Sa respiration s’emballa avant de ralentir puis finalement s’arrêter. Un filet de bave coula le long de son museau et Dorothy remarqua des graines rouges sur sa langue.
— Il a été empoisonné, maugréa-t-elle. Comment c’est possible ? On aurait été alerté par le système de Lee si quelqu’un avait approché. Sauf si…
— Sauf si la personne qui a fait ça n’est pas officiellement dans le jeu. Les assassins sont autorisés à se faire aider par des civils. Certains sont sournois et pas mal de mauviettes ne sont pas assez franches pour s’inscrire, mais font tout pour que les meurtriers réussissent leur coup en échange d’une partie de la prime. Il y avait du monde au bar et la télévision était branchée sur The Race TV. L’un d’eux nous aura sans doute reconnus et se sera laissé tenter par l’appât du gain.
— Comment fait-on, maintenant ?
L’holocarte de Dorothy se déploya et cette fois-ci, ce fut le visage d’une inconnue qui s’afficha.
— Bonjour, je suis Vic. Lisa m’a demandé de vous surveiller pendant qu’elle terminait l’étape avec les autres. Apparemment, elle a eu une bonne intuition. J’ai vu, grâce à la caméra au-dessus du feu tricolore dans votre dos, que vous aviez un problème avec votre cheval. Il y a un ranch à un kilomètre à peine de votre position. Je vous envoie les coordonnées. Vous devriez en trouver un de rechange.
— Merci, mademoiselle.
Paul laissa la bête morte à contrecœur et grimpa derrière Dorothy. Elle chevaucha en vitesse jusqu’au ranch où les propriétaires étaient absents. Le temps étant compté, ils n’eurent d’autre choix que d’entrer par effraction et de voler une nouvelle monture pour Paul. Ils repartirent en galopant dans l’espoir de finir l’étape avant la fin du chronomètre.
Lorsque le couple franchit la ligne d’arrivée, il fut étonné de ne voir aucun journaliste sur place. Il comprit ensuite au nombre d’hommes armés présents qu’il était en retard. Dorothy mit pied à terre et lutta pour ne pas éclater en sanglots. Elle ne souhaitait pas leur faire ce plaisir.
— Georgie… murmura-t-elle. Je suis désolée, je n’ai pas su te sauver…
Paul la prit dans ses bras et défia les militaires du regard, attendant que leur cœur s’arrête. Un des organisateurs s’approcha alors d’eux.
— Veuillez me suivre, s’il vous plaît !
— Vous ne nous tuerez pas, s’emporta soudainement Dorothy, que son mari avait du mal à retenir. C’est moi qui vais tous vous crever, bande de raclures, et après j’irai chercher mon fils chez Willis. Vous m’entendez ?
— Ce ne sera pas nécessaire. Comme vous le constatez, votre nanopuce n’a pas émis d’onde électromagnétique et elle ne le fera pas. Nous allons faire une exception et vous laisser la vie sauve.
Le couple resta bouche bée suite à cette révélation et Dorothy parvint à se calmer. Tous deux furent alors escortés par les gorilles aux fusils. Arrivé devant une porte, l’homme qui leur avait parlé ouvrit et les fit pénétrer dans un bureau où les attendait Marlon Willis…
***
Dorothy sentit la haine envahir tout son être. Ses tempes se mirent à battre à lui en donner la migraine et ses poings se serrèrent si fort que ses ongles entaillèrent sa chair. Il fallut que Paul la retienne par le bras, même s’il était presque aussi énervé qu’elle. Il la força à le regarder dans les yeux pour la calmer et constata la lueur qu’il avait vue lors de sa perte de contrôle. Il en frissonna, mais parvint à l’apaiser un minimum en lui intimant de penser à Georgie. Marlon Willis, confortablement installé dans un fauteuil en cuir, un verre de whisky à la main, les contemplait, un sourire narquois scotché sur les lèvres. De chaque côté du bureau se trouvait un garde du corps, un énorme revolver à la ceinture. Dorothy les examina en détail et jugea préférable de ne rien tenter, trop bouleversée pour être assez lucide.
— Bonjour, Lady Spencer. Quel plaisir de vous recevoir, ton mari et toi !
— Qu’est-ce que tu nous veux ? Si tu nous as fait venir pour nous tuer, fais ça vite, qu’on en termine.
— Nous n’en sommes pas là. Pas encore. J’ai bien envie de vous laisser poursuivre la compétition. Au moins quelque temps.
— Bonjour la crédibilité si même l’instigateur triche à son propre jeu.
— Oh, ne t’en fais pas pour ça. Personne n’en saura rien. N’as-tu pas remarqué qu’il n’y avait aucun média à l’extérieur ? Nous nous sommes arrangés pour les occuper ailleurs pendant un long moment. Officiellement, vous êtes arrivés à la dernière minute. C’est fou ce que l’argent permet de faire.
La porte s’ouvrit sur un des employés de Willis traînant un homme derrière lui.
— Ah, amenez-moi ça ici ! Voilà l’infâme individu qui a empoisonné votre cheval. Désirez-vous vous venger vous-même ?
— Non, merci, ça ira.
Marlon fit un signe de la main à l’un des deux gorilles, qui s’avança d’un pas avant de loger une balle dans la tête du trouble-fête. Le sbire qui l’avait trimballé jusque-là le tira à nouveau pour le faire sortir, laissant une traînée de sang sur son passage. Paul eut un hoquet de dégoût qui amusa beaucoup Willis.
— Ne fais pas ta mijaurée fiston, tu as dû en voir d’autres à l’armée. Comme je disais avant cette interruption somme toute divertissante, si je ne change pas d’avis d’ici là, demain matin, vous prendrez position sur la ligne de départ. Comme vous ne m’avez pas l’air en très grande forme, je vais vous placer sous surveillance dans une suite de luxe.
— Tu nous fais mijoter avant de nous descendre, c’est ça ? Tu devrais te méfier, il se pourrait bien que ta nonchalance te coûte la vie.
— Vois-tu, ma belle, je suis constamment entouré par les meilleurs gardes du corps du monde, sans compter une bonne partie de l’armée qui est à ma botte. Il suffirait de bouger le petit doigt et tu prendrais une balle en plein cœur.
Pour confirmer ces paroles, un point lumineux apparut sur le front de Paul, puis un second sur la poitrine de Dorothy. Cette dernière s’adoucit alors, désireuse de protéger son mari. Marlon se leva et s’approcha du couple, la main tendue vers Paul.
— Ravi de te rencontrer. Tu ressembles beaucoup à ton père, tu sais…
— Non, je ne sais pas, il est mort quand j’étais enfant.
— Ah oui ? Hum, désolé. Quant à toi, Lady Spencer, tu es encore plus resplendissante qu’avant. Je vous laisse à Marco qui vous conduira à votre chambre. J’ai du travail qui m’attend.
Dorothy et Paul entrèrent dans une magnifique suite, gardée par deux hommes armés de mitraillettes. Marco leur expliqua qu’ils n’avaient évidemment pas le droit d’en sortir jusqu’au lendemain matin et qu’un dîner leur serait servi un peu plus tard dans la soirée.
Une fois seul, le couple profita du luxe tant qu’il le pouvait, même s’il ne comprenait pas très bien le comportement de Willis. N’ayant pas envie de se casser la tête avec cela pour le moment, chacun prit une douche et tous deux s’installèrent ensuite dans le lit très moelleux. Dorothy troubla alors l’ambiance pour obtenir une réponse à une question qui la tourmentait.
— Pourquoi il a parlé de ton père ?
— Aucune idée.
Paul avait répliqué sèchement. Il n’en revenait pas qu’elle ose l’interroger ainsi alors qu’elle lui cachait tant de choses. Il tâcha de garder son calme, mais ne put s’empêcher de la remettre à sa place.
— Je pense juste qu’il essaie de foutre la merde entre nous. Hein, Lady Spencer ?
— Euh oui, tu dois avoir raison.
On toqua à la porte et un groom pénétra avec un plateau sur roulette. Il enleva le tissu qui le recouvrait et Paul oublia vite ce léger accroc avec sa femme. Il bavait devant la quantité de plats au fumet des plus agréables tandis qu’un homme de main de Willis entra à son tour.
— L’Amiral désire que vous le rejoigniez pour dîner avec lui, Lady Spencer. Inutile de vous prévenir qu’il n’acceptera aucun refus. Vous, monsieur, vous avez de quoi vous sustenter ici.
Malgré les réticences de Paul, Dorothy suivit Marco. Il la conduisit dans une salle à manger, où Willis l’attendait au bout d’une immense table. Un revolver reposait dessus, juste devant lui. Elle s’installa à l’opposé et un serveur lui versa du champagne dans une flûte en cristal. Marlon la dévisageait sans dire un mot. L’ambiance était pesante.
— Tu as finalement décidé de me descendre ?
Willis ne répondit pas. Il se contenta de prendre son arme et de sourire.
— Je n’ai pas tué Melvin, si c’est la raison de ta haine envers moi ! Je l’aimais !
— Menteuse ! hurla Marlon en braquant Dorothy, la main tremblante. Tu as joué avec ses sentiments pour t’en débarrasser, sous ordre des Maffalo. Et ne prononce pas son nom devant moi, sale garce !
Il tira une balle qui effleura le visage de Dorothy et traversa le dossier de son siège. Elle ne le quitta pas des yeux, même quand elle sentit un filet de sang lui couler sur la joue. Marlon était devenu tout rouge et une veine ressortait sur sa tempe.
— Une dernière parole avant de mourir ?
— Mon fils, que tu as enlevé comme un lâche, est aussi celui de ton frère. Voilà pourquoi je n’aurais jamais pu l’assassiner. À toi de voir si tu veux priver ton neveu d’une mère, lui qui n’a déjà plus de père.
Willis se rassit fébrilement dans son fauteuil et laissa tomber son revolver sur le sol.
— Impossible… C’est du bluff !
— Puisque tu retiens Georgie en otage, demande à tes équipes de faire un test ADN.
— Mais que me cachait-il encore ?
Il avait parlé pour lui-même en plongeant sa tête dans ses mains avant de la relever, les yeux injectés de sang.
— Gardes ! Ramenez-la dans sa chambre, j’ai besoin de réfléchir.
Marco fit entrer Dorothy dans sa suite et lui remit un petit papier. Sur celui-ci était écrite une unique phrase : « Connais-tu vraiment ton mari ? »
Paul était endormi dans le lit, visiblement bien repu. Sa femme se rendit à la salle de bain pour chercher une trousse de soins et appliqua un pansement sur sa joue. Elle hésita un moment avant de le réveiller et lui montrer le mot.
— Tu m’expliques ?
— Attends, si quelqu’un a des secrets, ce n’est certainement pas moi. D’ailleurs, pourquoi on est ici et pas six pieds sous terre ?
— Je n’en sais rien, moi ! Ce type est tordu.
Paul passa une main sur le visage de Dorothy.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
— Ce n’est rien. Ne t’en fais pas pour moi.
— Tu es sûre ?
Dorothy acquiesça.
— Bon, d’accord. L’essentiel, c’est qu’on soit ensemble et en vie, non ? Profitons de cette belle suite. La course risque de s’intensifier à l’approche de son dénouement. Enfin, s’il nous laisse reprendre notre place.
— Oh, ça, je n’en doute pas.
— Et pourquoi ?
Tenant toujours la note dans sa main, Dorothy soupçonnait son mari de vouloir noyer le poisson. Elle devinait qu’il en savait plus que ce qu’il souhaitait bien l’admettre, mais pouvait-elle le blâmer de le garder pour lui ? N’était-ce pas un juste retour des choses ? Elle se résigna alors et accepta de se détendre, non sans émettre une hypothèse.
— J’imagine qu’il a prévu de me faire souffrir à petites doses…
— Qu’as-tu fait pour le mettre autant en rogne ?
— Mais rien !
— Vraiment ? Je ne souhaitais pas en parler pour ne pas jeter d’huile sur le feu, mais j’ai entendu ce que ton ami mexicain t’a dit. Tu aurais tué le frère de Willis.
Dorothy resta muette devant cette révélation. Elle pensait avoir été discrète lors de sa discussion avec Oscar, mais visiblement, elle faisait erreur. Elle s’en voulait qu’il ait découvert cette rumeur de lui-même.
— Je n’ai rien fait… chuchota-t-elle. Je n’aurais jamais pu…
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Que ce n’est pas moi ! Quelqu’un essaie de me mettre ce meurtre sur le dos !
— Pourquoi ferait-on ça ?
— Paul, s’il te plaît ! Je t’ai promis que je t’expliquerai tout plus tard. Comme tu as dit, on devrait plutôt profiter de ce bon lit et se reposer pour demain.
Paul se recoucha et Dorothy vint se blottir contre sa poitrine. Il l’enlaça et l’embrassa tendrement sur le front, puis éteignit la lumière.
— Je t’aime, lui souffla-t-il à l’oreille.
— Pas plus que moi. J’ai vraiment de la chance de t’avoir.
***
Bilan de l’étape
Vainqueurs
Okomi – Sike
Nombre de morts
24
OceanofPDF.com