2023 - The Race : Pour rester en vie, une seule solution : devenir parano !

Étape 4

 

Informations sur l’étape

 

Départ

Millennium Park – Chicago

 

Arrivée

Liberty Memorial – Kansas City

 

Distance directe

850 km

 

Temps limite

72 h

 

Règle spéciale

Les assassins n’ont pas le droit de tuer. Ils doivent diffuser en live sur les réseaux sociaux une vidéo de leur cible à leur insu. Chaque candidat filmé sera disqualifié.

 

Participants

351 candidats + 49 assassins

 

***

 

La menace de se faire attaquer à tout moment planait sur les candidats. Ainsi, le couple se relaya pour dormir, gardant toujours au moins une personne pour surveiller les alentours. La présence de Meemaw à ses côtés rassurait Dorothy – quelqu’un oserait-il s’en prendre à elle ? – et surtout l’apaisait. Elles ressassèrent les nombreuses excursions qu’elles avaient pu faire ensemble, et en conclurent que cette course n’était qu’une promenade de santé en comparaison… La grand-mère apprit à Dorothy tout ce qu’elle savait à propos de Willis, espérant que cela pourrait lui être utile pour sauver son fils. Elle découvrit alors un homme très différent de son jeune frère.

— Je te l’ai dit, ce n’est pas Melvin.

— Pourtant, quand il m’arrivait de le rencontrer à l’époque, il ne me donnait pas l’impression d’être si terrible.

— Il a pété les plombs après que tu as…

— Meemaw ! s’énerva Dorothy. Ce n’est pas moi ! Et tu sais très bien pourquoi…

Un léger froid s’installa entre les deux femmes tandis que la nuit était animée de bruits de lutte et de coups de feu. Les holocartes se déployèrent quelquefois pour annoncer le meurtre de certains concurrents. La tension devenait de plus en plus palpable dans le parc et les participants suspicieux. La bagarre générale n’était pas loin, pour le plus grand plaisir des téléspectateurs, dont le nombre augmentait de manière exponentielle à chaque étape.

 

Dorothy restait vigilante, assise devant sa tente, alors que Meemaw était partie se recoucher. Elle se concentrait sur son environnement et analysait le moindre froissement de feuille, le moindre mouvement suspect. Un bruit sourd dans les fourrés face à elle attira son attention, mais pas plus que le léger craquement de branche de l’autre côté de la toile. Elle contourna celle-ci et se faufila discrètement, à l’inverse du jeune homme qu’elle prit à revers. Il n’eut pas le temps de réagir que Dorothy lui flanqua un coup de pied dans l’articulation du genou pour le mettre au sol. Puis elle lui attrapa les cheveux, tira sa tête en arrière et pointa une sardine en métal sur sa carotide. Elle s’apprêtait à lui faire la leçon quand une tige d’acier s’appuya entre ses reins.

— Je vois que tu as de beaux restes, s’exclama Meemaw, enjouée. Mais tu n’es plus aussi vigilante… Si j’avais été à la solde de Willis, tu ne serais plus de ce monde. Et toi, Andy, tu as encore énormément à apprendre. Tu pensais que lancer une pierre pour l’attirer serait suffisant ? Je t’ai pourtant bien précisé à qui tu avais affaire.

— Désolé, Meemaw…

— Tu m’expliques ? intervient Dorothy, interloquée. Je croyais que tu étais partie te reposer.

— J’ai juste souhaité vous tester tous les deux. Tu sais que j’aime m’amuser.

Meemaw affichait un large sourire devant lequel Dorothy ne put que céder et se mettre à rire. Comme au bon vieux temps.

— Tu ne changeras jamais, vieille bique ! En revanche, tu fais erreur, je ne pense pas que Willis veuille me voir morte. Du moins, pas tout de suite. Il me semble plutôt du genre à jouer avec sa proie.

— Vieille bique ? J’aurais peut-être dû t’embrocher et remporter les cinq cent mille dollars… Bref. Tu as peut-être raison pour Willis, mais tu m’as comprise… Et ce type ne respecte aucune logique quand il s’agit de se débarrasser de quelqu’un.

— Que se passe-t-il ? demanda Paul dont seule la tête était visible par-dessus la tente.

— Euh, rien ! s’empressa de répondre Dorothy. On discutait, c’est tout.

— Armées d’une sardine et d’une aiguille à tricoter ?

— On vous en pose des questions ? grogna la vieille dame. Allez plutôt avec Andy chercher nos paquetages. La prochaine étape ne devrait pas tarder à commencer.

Vexé, mais n’osant pas répliquer, Paul sortit de la tente et mit une main sur l’épaule de l’adolescent.

— Viens. Il vaut mieux ne pas contrarier ta grand-mère de bon matin, on dirait, plaisanta-t-il.

Dorothy et Andy pouffèrent, bientôt accompagnés de Meemaw, à la grande surprise de l’homme, qui sourit de plus belle.

 

Lorsque Paul et Andy revinrent, les deux femmes n’étaient plus à proximité des toiles. Ils commencèrent à s’inquiéter, puis ils entendirent leurs rires, provenant de derrière les buissons. Dorothy réapparut la première, légèrement transpirante, suivie d’une Meemaw rayonnante. Quand Paul interrogea son épouse du regard, celle-ci l’informa que la grand-mère lui avait gentiment enseigné quelques exercices d’étirement, pour bien commencer la journée. Cela lui avait fait un bien fou, après les nombreuses heures de marche de l’étape précédente. Elle lui demanda de finir de préparer les affaires pendant qu’elle allait se rafraîchir un minimum. Paul refusa d’abord, estimant cela trop dangereux de la laisser seule, puis abdiqua devant l’insistance de Dorothy.

Elle se rendit aux sanitaires communs installés au centre du parc par les équipes de l’émission. Elle prit une rapide douche avant d’enfiler des vêtements propres. Quand elle sortit du bâtiment improvisé, Oscar se tenait adossé à un arbre, l’air soucieux.

— Tu tombes bien, toi. J’ai deux, trois petites choses à te dire à propos de ton cousin. La dernière fois qu’on s’est vus, je n’avais pas la tête à ça, mais là, tu n’y couperas pas.

— Justement, c’est de lui que je venais te parler. Il a été appelé hier par son employeur et n’est pas revenu depuis. Ça m’inquiète vraiment.

— Tu veux dire qu’il est chez Willis ?

Oscar regarda ses chaussures et bafouilla quelque chose d’inintelligible. Il releva la tête et prit la main de Dorothy dans la sienne.

— Je n’étais pas au courant. Je te jure. Je l’ai deviné pendant la cérémonie d’ouverture et il me l’a ensuite confirmé.

— Tu comptes faire quoi, maintenant ? Aider Eddy et me livrer à Willis ? Ou peut-être même carrément me tuer ?

Il recula d’un pas et l’observa, les yeux grands ouverts.

— Bien sûr que non. Je suis de ton côté, tu le sais bien. Qu’est-ce que tu vas t’imaginer là ?

— Je suis en droit de me poser des questions puisque tu me caches des choses !

— Oui, c’est vrai, mais je ne suis pas Eddy. D’ailleurs, je m’interroge aussi à son sujet, car il avait apparemment des ordres précis à ton encontre, même s’il n’a rien voulu me dire. Je n’ai donc d’autre choix que de le surveiller de près. C’est pour ça que ça m’ennuie qu’il ne soit pas encore revenu. Y aurait-il un changement de plan ? M’a-t-il faussé compagnie pour agir librement ?

— Tu crois que Willis aurait pu le descendre ?

— Si c’est le cas, la raison m’échappe. Non, je pense qu’ils préparent quelque chose pour les prochaines étapes. Je t’ai aperçue avec Meemaw hier soir. Essaie de lui en toucher deux mots si tu as l’occasion, elle aura peut-être une explication. Elle est tellement maligne, cette harpie.

— C’est toujours l’amour fou entre vous à ce que je constate.

— Elle n’a jamais accepté que je t’enlève à elle… En tout cas, fais bien attention à toi pendant le reste du jeu. Et n’oublie pas que tu peux compter sur moi.

— Je sais, Oscar. Mais, s’il te plaît, ne me cache plus rien.

Dorothy salua chaleureusement Oscar, qui retrouva le sourire, puis s’éloigna en direction de sa tente.

 

Dorothy rejoignit Paul, et le couple se dirigea vers l’entrée du parc, où le staff attendait les candidats pour lancer la nouvelle étape. Cette fois-ci, tous les détails étaient donnés dès le départ. Les concurrents devaient se rendre au Liberty Memorial de Kansas City – soit environ huit cent cinquante kilomètres – en moins de soixante-douze heures. Les assassins n’avaient pas le droit de tuer. Ils devaient diffuser en live sur les réseaux sociaux une vidéo d’au moins trente secondes de leur cible à leur insu. Chaque candidat filmé serait disqualifié et bien évidemment exécuté. Pour ne pas désavantager les simples participants, les meurtriers devaient attendre une heure avant de partir.

La course débuta dans la précipitation. En effet, tout le monde voulait prendre le plus d’avance possible. Dans la cohue, Paul découvrit tout de même que Meemaw, Andy et Oscar patientaient dans le parc. Il ne fut finalement pas plus étonné que ça, ces derniers jours lui ayant déjà réservé pas mal de surprises.

 

***

 

Norris, tapi dans l’ombre d’un arbre, la bouche déformée par une grimace de haine, accueillit la règle spéciale avec une énorme réticence. Effectivement, ça ne lui plaisait pas du tout de devoir attendre la prochaine étape pour venger son meilleur ami. Il n’était d’ailleurs pas sûr d’y parvenir et était déjà prêt à enfreindre les lois, comme il en avait l’habitude. De plus, les moines, qu’il observait s’éloigner à bonne allure depuis sa cachette, auraient pris une avance conséquente. Il décida cependant de voir le côté positif des choses : cela rendait la chasse encore plus excitante.

Une fois les candidats hors du parc, Norris s’allongea sur un banc, à peu l’écart du reste des assassins. En l’espace de quelques secondes, la fatigue de la compétition se rappela à lui et le plongea dans un sommeil habité de vieux souvenirs.

 

Cochran le surplombait de toute sa hauteur, dans une tenue militaire complète, et lui tendait une main terreuse. Autour d’eux retentissaient des bruits incessants de mitraillettes et d’explosions, qui semblaient se rapprocher dangereusement. La ville était en ruine. Pourtant, il avait un sourire jusqu’aux oreilles.

— Comment te nommes-tu, troufion ?

— Norris ! Captain Norris ! Alors un peu de respect !

— T’en feras quoi de ton respect quand tu prendras une balle dans la tronche ? Sur le champ de bataille, nous sommes tous logés à la même enseigne.

Norris ne répondit pas et accepta l’aide de Cochran pour se relever. Il n’avait pas totalement tort.

— Captain Cochran, au demeurant ! Et si on allait dézinguer ces faces de pet ensemble ?

— Bourru et couillu, on risque de bien s’entendre. Je te suis.

Les deux soldats ramassèrent toutes les armes, munitions et grenades qu’ils pouvaient porter et s’avancèrent en direction de la bataille. À l’approche d’une église plus qu’ébréchée, ils se séparèrent et contournèrent le bâtiment chacun d’un côté. Norris progressa discrètement par l’est et entra par une porte à moitié défoncée. Il aperçut son nouvel allié qui pénétrait dans la grande pièce à l’opposé. À l’intérieur, le chaos régnait et plus un seul meuble ne tenait debout. Cochran lui fit signe de passer dans la salle suivante pendant que lui montait à l’étage. Bien que celui-ci ne soit pas son supérieur, il y avait quelque chose en lui qui lui inspirait confiance, aussi décida-t-il de lui obéir sans ciller.

Il dut déblayer quelques gravats pour accéder au chevet, également désert. Alors qu’il allait continuer son exploration, un coup de feu retentit.

— Merde, Cochran !

Il se dirigea lentement vers les escaliers qu’il gravit accroupi. Arrivé sur le palier du haut, il repéra Cochran, dos à une colonne. D’une plaie béante à la poitrine s’écoulait un flot de sang interminable. Son nouvel allié, blême et sur le point de perdre connaissance, affichait pourtant toujours cet infâme sourire narquois. Norris se précipita sur lui, mais deux moines bouddhistes surgirent de nulle part pour le mitrailler à son tour.

 

Le militaire dégringola du banc, pris de petits soubresauts. Lorsqu’il reprit conscience de la réalité qui l’entourait, il comprit qu’il venait de cauchemarder. Revoir sa première rencontre avec son frère d’armes l’avait un peu secoué, mais ce n’était rien à côté de la haine qu’il éprouvait envers ces deux religieux. Ces saletés de moines parvenaient même à s’immiscer dans son esprit. Dès lors, sa décision était prise : il ne patienterait pas jusqu’à la prochaine étape pour les descendre.

Et justement, l’heure de la revanche avait sonné. En effet, le parc était désormais bondé de touristes, ce qui signifiait que les assassins étaient partis. Le staff de l’émission avait également plié bagage. Norris consulta son holocarte pour localiser ses proies. Ceux-ci n’avaient parcouru qu’une trentaine de kilomètres et semblaient à l’arrêt. Il se mit sans attendre à leur poursuite, volant la première voiture qu’il croisa.

Rapidement, le militaire rattrapa Sun et Hao, qui faisaient une pause dans un temple bouddhiste, à l’ouest de Chicago. En regardant par une fenêtre, il les trouva en pleine prière et fut surpris par leur manque de prudence vis-à-vis de la règle spéciale de l’étape.

— Les imbéciles… Ils sont confiants. Ils doivent penser que rien ne peut leur arriver dans un lieu de culte, qu’ils sont protégés par leurs dieux… Si je respectais les lois, ils seraient condamnés… Mais je préfère me les faire moi-même. Mate bien ça Coc, ils vont payer pour ce qu’ils t’ont fait !

Il pénétra discrètement dans le bâtiment et en barricada la porte avant de s’asseoir sur un tatami, en retrait. Il dévora les prêtres du regard et joua avec un revolver gros calibre. Il savourait l’instant. Sa vengeance avait sonné. Sun et Hao, une fois leur litanie terminée, regagnèrent l’entrée et firent mine de ne pas voir Norris. Le militaire se planta devant eux, l’air menaçant et l’arme levée.

— Oh, non ! Vous ne sortez pas !

Les moines ne répondirent pas et firent volte-face pour passer par l’arrière du temple. Norris tira un coup de feu à leurs pieds. Hao se retourna vivement et s’avança de quelques pas. Il se retrouva assez près de son adversaire pour que celui-ci puisse coller le canon de son revolver sur sa poitrine.

— Hao, stop, tempéra Sun. Un mort suffit amplement.

— Mais… maître ?!

— J’ai dit non !

— Je ne vous dérange pas trop ? gronda Norris, un rictus de colère sur les lèvres. Saleté de niaks ! Vous avez remarqué que j’ai un flingue quand même ?

Il désigna le revolver avec un sourire puis s’apprêta à faire feu. Hao, d’un geste vif, lui arracha son arme des mains et la lança à l’autre bout du temple. De rage, le militaire se rua sur lui, balançant ses poings qui ne faisaient que brasser de l’air.

— Laissez tomber, soldat, intervint Sun. Nous ne voulons pas qu’il y ait un nouvel accident.

— Accident ? Vous avez buté mon meilleur pote. Le seul qui me restait. Vous allez me le payer.

Norris abandonna le corps à corps et se jeta sur son sac, duquel il extirpa un fusil-mitrailleur.

— Je vais vous exploser la cervelle, bande de trouducs.

Les moines eurent tout juste le temps de s’abriter derrière un autel, dédié aux offrandes, avant que leur agresseur n’arrose le temple en hurlant comme un damné. Les vitres face à eux éclatèrent et le bois du meuble commença à se désagréger. Une balle perça alors le bras de Hao, qui ne put réprimer un cri de douleur.

— Touché ! jubila le vétéran en rechargeant son arme.

Sun arracha un pan de sa toge, l’enroula autour de sa main et empoigna un morceau de verre brisé. Grâce à son ersatz de miroir, il jeta un rapide coup d’œil vers Norris et le vit s’écrouler. Il entraîna prudemment Hao hors de leur cachette, et ils découvrirent deux militaires, tâtant le corps de leur victime du bout de la chaussure. L’un d’eux se saisit de sa tablette, accrochée à sa ceinture, et en déploya un hologramme. L’homme qui répondit se trouvait dans un centre de contrôle, à en croire le nombre de moniteurs dans son dos.

— C’est bon. Il a son compte. Efficaces, vos nanopuces.

— Je sais. Voilà ce qu’il en coûte de s’affranchir des lois de The Race. Filmez son corps et envoyez un message de prévention aux autres assassins. Si certains ont des envies de désobéir, ça devrait les refroidir.

Le militaire s’exécuta alors que son collègue s’approcha des moines.

— Ce vieux soldat avait perdu l’esprit… Désolé, messieurs. Vous pouvez désormais reprendre la compétition.

Hao et Sun le remercièrent d’un geste de la tête et se dirigèrent vers la sortie. Ils s’arrêtèrent néanmoins quelques instants pour se recueillir sur la dépouille de Norris. Une fois dehors, Sun soigna le bras de Hao et en profita pour lui donner une leçon.

— Hao, retiens bien cela. Aucun homme, aussi horrible soit-il, ne mérite de finir ainsi.

 

***

 

Les moines reprirent sans tarder leur route à destination de Kansas City. La longue distance à parcourir ne leur laissant guère le choix, ils se résolurent à emprunter un taxi électrique autonome. C’était pour eux un moindre mal, le véhicule étant plus écologique que des grosses berlines qui fonctionnaient encore à l’essence, même si celles-ci se faisaient de plus en plus rares. De plus, l’absence de chauffeur leur évitait tout contact avec une civilisation qu’ils ne comprenaient pas et surtout toute surprise de tomber sur un assassin.

Hao ruminait et ressassait leurs mésaventures récentes. Plusieurs fois, il remit en place le bandage de son bras en grimaçant. Très agité, il admirait le calme olympien de Sun, qui avait pourtant vu un homme se faire abattre sans ciller un peu plus tôt. Néanmoins, il n’avait pas manqué la lueur de colère dans le regard de son aîné au moment où il s’était armé du bout de verre. Si la nanopuce n’avait pas stoppé le cœur de Norris et si les militaires n’étaient pas intervenus, c’est lui qui l’aurait tué, il en était certain.

— Maître, comment faites-vous pour garder ainsi le contrôle de vos émotions ?

— L’entraînement et l’expérience. Toi aussi tu réussiras un jour, quand tu seras parvenu à laisser de côté ta fougue.

— Je ne sais pas… Je me demande souvent si je ne me suis pas trompé de voie.

Hao plongea son visage dans ses mains, tandis que Sun lui tapotait l’épaule.

— Tu me fais penser à moi quand j’avais ton âge. Des questions plein la tête et un cœur débordant de sentiments contradictoires. Je me souviens encore des nombreuses remontrances de Liu Xin… Il me disait toujours : « Lorsqu’il est libre, l’esprit est naturellement serein, de même que l’eau non agitée est par nature limpide et claire. »

— Et qu’est-ce que ça veut dire exactement ?

— Qu’il faut abandonner le passé où il est, et ne pas lui permettre de te parasiter par de sombres pensées. Tu dois faire le vide absolu pour accéder à la quiétude.

— Comment y êtes-vous parvenu ?

Sun contempla son reflet dans la vitre, les yeux soudain embués.

— À vrai dire, un tragique événement a fait office de déclic. S’en est suivi une période très difficile pour moi qui m’a transformé à jamais. Laisse-moi te conter cela, même s’il m’est toujours aussi pénible d’y repenser.

 

La nuit commençait à tomber sur le mont Quli et le calme régnait au temple de Yijin. Liu Xin, moine majeur, récita la litanie vespérale et libéra les disciples, qui regagnèrent leur dortoir. Sun Yun, comme à son habitude, préféra méditer en contemplant le coucher de soleil. Un bruit de branche cassée attira son attention. Il observa la bâtisse principale dans laquelle son maître continuait de prier les déités. Une ombre apparut à travers la porte-shoji, ce qui l’intrigua. Il se rapprocha en silence et entrouvrit pour jeter un œil. Deux hommes – des Occidentaux – se tenaient derrière Liu et le menaçaient avec des armes à feu. Sun s’empressa d’aller lui porter secours, en veillant à ne pas se faire repérer. Il pénétra accroupi et prit soin de rester en dehors du champ de vision des deux malfrats. Il reconnut alors l’un d’eux. Celui-ci était venu quelques semaines plus tôt, accompagnant un riche investisseur américain, désireux de racheter le lieu saint pour des projets immobiliers.

Liu remarqua son disciple qui progressait vers lui discrètement et attira l’attention de ses agresseurs.

— Voyons, messieurs, point besoin de me menacer. Nous avons discuté avec votre patron et nous étions d’accord pour dire que notre temple n’était pas à vendre.

— Vous êtes tellement naïfs… Monsieur Willis désire acquérir ce lieu, et rien ne pourra l’en empêcher. Surtout pas un vieux moine…

— Me tuer ne changera rien. Un de mes disciples en héritera, puis un des siens et ainsi de suite.

— Dans ce cas, nous n’avons qu’à tous vous massacrer.

Sun Yun était désormais caché derrière un autel, à deux pas des hommes. Il attendit un signe de la part de son maître pour en immobiliser un pendant que Liu s’occupait du second.

— Lâchez vos armes, tempêta-t-il, tordant le bras de son prisonnier.

Les occidentaux grognèrent, mais obtempérèrent pour éviter de se faire casser un membre.

— Messieurs, c’est vous qui êtes naïfs, reprit Liu. Vous pensez que parce que vous avez des revolvers et que nous sommes de simples moines, vous pouvez nous intimider. Vous allez maintenant gentiment repartir d’ici et retrouver votre patron. Vous l’informerez que nous ne changerons pas d’avis, quelles que soient les méthodes utilisées.

Les prêtres libérèrent leurs assaillants qui reculèrent en les dévisageant. Puis l’un d’eux sortit un petit pistolet dissimulé dans une poche intérieure de sa veste et fit feu. Sun écarquilla les yeux lorsqu’il vit son maître devant lui, une tache rouge se formant au niveau de l’épaule. Quand Liu tomba à genoux, Sun perdit la raison et s’élança sur les deux malfrats qu’il matraqua de coups. Même à deux contre un, ils ne pouvaient rien contre la furie du moine, qui ne s’arrêta de frapper qu’une fois ses punching-balls humains inertes.

Sun se rendit compte alors de ce qu’il venait de faire. Il se laissa glisser au sol et se mit à hurler. D’autres disciples, alertés par le bruit, arrivèrent en courant. Certains s’occupèrent de soigner Liu pendant que d’autres donnèrent une sépulture décente aux deux étrangers avant d’escorter Sun au dortoir. Ravagé par son geste, il ne parvint pas à trouver le sommeil avant le lever du soleil.

Quelques semaines s’écoulèrent et Liu Xin se rétablissait petit à petit de sa blessure. Un beau jour, après la litanie matutinale, il demanda à s’entretenir avec son jeune élève. Ils n’avaient pas encore discuté de ce qu’il s’était passé.

— Même si je te dois sûrement la vie, je ne peux que condamner ton attitude.

— Mais, maître…

— Non, pas de mais. Tes frères ont été effrayés. Je les ai entendus te qualifier de possédé. Pour cela, je me vois contraint de t’exiler. Tu ne pourras revenir que lorsque tu auras atteint l’éveil.

— Bien, maître.

— Je te conseille d’utiliser ce temps pour effectuer le pèlerinage du silence et visiter les quatre-vingts temples de la région…

 

Hao était abasourdi par ce qu’il venait d’entendre. Lui qui idolâtrait son aîné n’aurait jamais pensé qu’il avait déjà tué quelqu’un, même sous le coup de la colère.

— C’est ainsi, poursuivit Sun, que je me suis embarqué dans un périple de presque une décennie, pendant laquelle je n’ai prononcé aucun mot. La route fut longue, mais à force de persévérance, et après de très nombreuses heures de prière et de méditation dans les endroits les plus reculés du Tibet, je suis enfin parvenu à me libérer l’esprit. J’ai alors pu revenir au temple de Yijin et prendre la place de Liu, décédé quelques mois avant mon retour.

— Dès que nous rentrerons au mont Quli, je marcherai dans vos pas et parcourrai les lieux saints de la région.

— Tu n’en auras probablement pas besoin. À mon humble avis, tu es déjà en train d’effectuer ton pèlerinage. Et je suis là pour t’éviter de faire les mêmes erreurs que moi. Tu vois, tu n’es pas si perdu que ça.

— Merci, maître. Je ferai de mon mieux et je ne vous décevrai plus.

Après trois bonnes heures de route, le taxi déposa les moines à Springfield où ils décidèrent de passer la nuit.

***

 

Au moment du départ.

 

Oscar observait Dorothy s’éloigner, rassuré d’avoir discuté avec elle. Il avait ainsi pu mettre les choses un peu plus au clair. Son cousin l’avait vraiment placé dans une situation très délicate, bien que cela soit encore pire pour son ancienne partenaire. Il nota aussi que Paul scrutait le groupe d’assassins qui devaient patienter. Son regard se porta d’abord sur lui puis, avec plus d’insistance, sur Meemaw et son petit-fils. Il se retourna finalement en haussant les épaules, comme dépité.

— Mon pauvre, tu n’es pas au bout de tes surprises. Je paierais cher pour voir ta réaction quand tu découvriras le passé secret de ta femme. Tu n’as vraiment aucune idée de qui est la fameuse Lady Spencer.

Oscar occupa une partie de l’attente imposée à essayer de contacter Eddy. Face à ses nombreux échecs, il chercha les enfants Willis pour leur tirer les vers du nez. Malgré un coup d’œil sur son holocarte, où ils n’apparaissaient étonnamment pas, et une inspection complète du parc, il ne mit pas la main dessus. Cela ne lui disait rien qui vaille et le confortait dans l’idée que les deux jeunes avaient tous les droits.

Lorsqu’il put enfin quitter les lieux, Oscar consulta la position de Dorothy pour la rejoindre le plus rapidement possible, afin de veiller sur elle. C’était la moindre des choses qu’il pouvait faire pour elle et son aide lui éviterait de se révéler trop tôt à son mari. Il loua une moto et mit le cap sur Springfield. Il comprit à son déplacement sur le plan qu’elle préférait passer par Saint-Louis plutôt que Des Moines, ce qui ne l’étonna guère. Plus de monde pour se fondre dans la masse, route plus longue et esquivée par les candidats pressés de franchir la ligne d’arrivée.

 

Oscar atteignit la destination avant Dorothy et Paul. Il décida de les attendre, attablé à une terrasse avec une bouteille de tequila et un shooter. Entre deux annonces d’élimination de concurrents qui déployaient son holocarte, il essaya à nouveau de contacter son cousin, en vain. Lorsqu’il aperçut Devon de l’autre côté de la rue, il vida son verre d’un trait et prit le jeune homme en filature. Celui-ci rejoignit sa sœur sur un parking, près d’une voiture de sport flambant neuf.

Oscar écouta quelques minutes leur conversation, espérant briguer une ou deux informations utiles. Elle s’avéra finalement inintéressante. Il ne perdit donc pas plus de temps et sortit de sa cachette, braquant Amy.

— J’ai quelques petites questions à vous poser, les rigolos.

Devon fit mine d’attraper un sac sur le siège arrière du cabriolet, mais une balle fusa et vint trouer la banquette.

— Je ne ferais pas ça si j’étais toi…

— Tu n’as pas honte d’abîmer une si belle caisse ? pesta Devon. Et aurais-tu oublié qui nous sommes ? Si tu crois que notre père va laisser passer ça.

— Pour l’instant, je ne vois pas ce cher Marlon Willis dans les parages et c’est moi qui ai une arme en main. Tu vas donc la fermer et te mettre bien sagement à genoux à côté de ta sœur, qui en fera de même.

Les jeunes s’exécutèrent sans broncher. Ils avaient tous les deux perdu leur aplomb habituel.

— Voilà, on n’est pas bien comme ça ? Bon, d’abord, j’aimerais que vous me disiez où se trouve mon cousin. Je ne l’ai pas revu depuis que vous lui avez parlé à la station d’Hyperloop.

— On sait juste que l’Amiral l’a convoqué à son hôtel pour lui assigner une mission de premier ordre. Et vu le ton de sa voix au téléphone, ça devait vraiment être très important.

— L’Amiral ?

— Notre père.

— Pff, ridicule. Bref. Vous n’avez pas une petite idée du travail qu’il aurait pu lui confier ?

Devon interrogea sa sœur du regard et elle approuva d’un hochement de tête.

— Il y a sûrement un rapport avec Lady Spencer. Il fait une fixation dessus depuis quelque temps.

— C’est même pire que ça, ajouta Amy, c’est carrément devenu une obsession.

— Que vous a-t-il dit à son propos ?

— Rien de spécial, reprit Devon. Il nous a juste demandé de prendre soin d’elle.

— Prendre soin d’elle ?

— S’amuser un peu avec elle. L’amocher. Tu connais tout ça, non ? N’es-tu pas un grand tueur à gages ?

— Était…

Oscar s’agaçait, les jeunes ne lui apprenaient rien de plus que ce que son cousin avait bien voulu lui dire.

— Quelque chose d’autre ?

— Moi j’ai peut-être une info importante, avança Amy. J’ai entendu dire que cette femme aurait assassiné le frère de papa.

— Melvin ? Impossible ! C’est complètement absurde ! Marlon ne peut pas croire ça ?! D’où tu tiens ça ?

— Eddy.

— Toujours lui… Il faut vraiment que j’aie une discussion sérieuse avec mon cher cousin. En attendant, vous allez foutre la paix à Dorothy. Je vous préviens, à partir de maintenant, je ne vais plus la lâcher. Alors, si je vous prends à rôder autour d’elle, je me ferai un plaisir de vous descendre. Que vous soyez les enfants de Willis, je m’en contrefiche.

— On verra si tu dis la même chose quand tu regarderas ta famille souffrir.

— Des menaces ?

— Non, des promesses.

De rage, Oscar asséna un coup de crosse sur le crâne de Devon, qui fut assommé. Il s’éloigna, le doute commençant à l’envahir. Il se retourna et observa Amy se pencher sur son frère pour l’aider à revenir à lui. Pourquoi ce jeune homme avait-il parlé de sa famille ? Personne ne savait où sa femme et son fils se trouvaient. Personne à part… Eddy, bien sûr… Non, il ne pouvait se résoudre à penser qu’il le trahirait à ce point. Pas lui. Pas son propre cousin, qu’il avait toujours soutenu et protégé.

Pour se rassurer, il décida d’appeler chez lui. Il se mit à la recherche d’un cybercafé doté d’une borne téléphonique sécurisée, certain que son portable était sur écoute. Lorsqu’il en trouva un, il prit soin de vérifier les alentours avant d’entrer et de masquer le numéro qu’il composait. Les sonneries s’enchaînèrent et personne ne décrochait. La sueur commençait à couler sur ses tempes quand finalement sa femme répondit, le souffle court.

— Allô ?

— Hannah, c’est Oscar. Pourquoi as-tu mis autant de temps ? Tout roule à la casa ?

— Oui, bien sûr. Miguelito joue dans le jardin avec Arantxa et moi, je lis dans le patio. J’ai couru pour venir décrocher et je me suis pris les pieds dans le tapis. Il se passe quelque chose ? Tu m’as l’air inquiet.

— Non, non. Je souhaitais juste m’assurer que ça allait.

— Tu veux parler à ton fils ?

— Ne le dérange pas s’il est occupé. De toute façon, je n’ai pas vraiment le temps. Embrasse-le pour moi. Te amo mi amor.

Oscar reposa le combiné et souffla un grand coup. Il profita de la borne pour tenter à nouveau d’appeler son cousin. Celui-ci répondrait peut-être en voyant un numéro inconnu. Malheureusement, il tomba encore et toujours sur la messagerie. Il abandonna et retourna auprès de sa moto.

Il déploya son holocarte pour constater que Dorothy et Paul arrivaient en ville. Il se mit en route pour les rejoindre au plus vite. Ils avaient plus que jamais besoin de lui.

 

***

 

Quelques heures plus tôt.

Dorothy et Paul approchaient de Springfield quand le chauffeur qui les avait pris en stop les déposa aux abords de Clear Lake. La zone, bondée d’entrepôts semblant abandonnés, leur apparut austère, si bien qu’ils ne désirèrent pas s’y attarder. Cependant, le coin ne paraissait pas très fréquenté et les rares véhicules qui se montrèrent ne dénièrent pas s’intéresser à eux.

Paul aperçut un arrêt de bus défraîchi et s’avança pour s’informer des horaires de passage, qu’il peina à déchiffrer. L’encre s’effaçait à moitié sur les feuilles jaunies par le temps. Il nota toutefois que le prochain était prévu une heure quinze plus tard. Réticente de devoir attendre un si long moment dans ce lieu, Dorothy épousseta un banc avant de s’y installer, déploya son holocarte et examina les alentours.

— Je pense qu’on ferait mieux de rejoindre une route un peu plus fréquentée. Ici, nous sommes trop à découvert. Et ce bled ne m’inspire pas confiance.

— Excellente idée, la rouquine, intervint une voix rauque derrière eux.

Le couple se retourna, surpris. Un homme d’une quarantaine d’années, bouteille de bière bon marché à la main et cigarette à la bouche, contourna, non sans tituber, l’abribus, fait de tôles transparentes. Il dégageait une odeur nauséabonde et ses vêtements étaient en partie déchirés. Une barbe touffue venait compléter sa panoplie de sans-abri.

— De toute façon, il y a bien longtemps que cette ligne n’est plus en service, reprit-il. Que voulez-vous, de nos jours, les petits villages sont devenus trop dangereux. La pègre règne et les flics la craignent…

— Et d’après vous, quel est le moyen le plus rapide de rejoindre Springfield ? demanda Paul.

— J’ai bien une vieille voiture, mais je ne suis pas sûr d’être en état de la conduire.

— Je peux peut-être le faire à votre place. Ensuite, vous attendriez d’être un peu plus sobre pour reprendre le volant et rentrer chez vous. Qu’en pensez-vous ?

— T’es pas bête, le jeunot. Par contre, il y a bien longtemps que je n’ai plus de chez-moi.

— Vous m’en voyez désolé. Je m’appelle Paul. Et voici ma femme, Dorothy.

— Enchanté. Moi c’est Léon. Enfin, je crois…

Léon les invita à le suivre et se dirigea vers un des nombreux entrepôts. Dorothy remarqua alors qu’il avait retrouvé une certaine assurance dans sa démarche et qu’il ne cessait de tourner la tête en direction d’une cabane de pêcheur.

— Chéri, on devrait faire demi-tour, chuchota-t-elle à Paul. Ça sent le piège à plein nez. Regarde, il ne titube plus.

Le couple ralentit la cadence et laissa Léon les distancer. Quand celui-ci se rendit compte qu’il avançait désormais seul, il fit un signe de la main et des coups de feu retentirent. Les balles sifflèrent aux pieds de Dorothy et Paul alors qu’ils couraient se réfugier dans un hangar. À l’intérieur était entreposé du matériel de pêche.

— Pas la peine de vous cacher, leur cria Léon. Vous êtes cernés.

Comme pour valider ses paroles, une nouvelle salve résonna. Les projectiles heurtèrent la porte métallique que le couple avait refermée sur lui. Paul pestait et Dorothy lui demanda de se taire. Elle fit le tour de la pièce en regardant furtivement à chaque fenêtre. Elle s’arrêta devant une ouverture, afin d’écouter ce que se disaient Léon et un homme qui l’avait rejoint. La discussion semblait houleuse et il fallut l’intervention d’une troisième personne pour qu’ils n’en viennent pas aux mains. Ils continuèrent à converser longuement.

 

Le nouveau ne paraissait pas étranger aux yeux de Dorothy. Il était grand, élancé et avait une cicatrice au niveau de la joue gauche. Il leva le bras et une dizaine d’hommes armés jusqu’aux dents rejoignirent le groupe. Elle les reconnut alors. Il s’agissait de vieilles connaissances qui avaient toutes les raisons du monde de lui en vouloir : les survivants du clan des corbeaux.

— Lady Spencer, hurla-t-il. Tu ne peux pas nous échapper. Tu vas enfin payer pour ce que tu nous as fait il y a tant d’années. Les gars, encerclez ce hangar. Surtout, ne jouez pas aux cons avec elle et descendez-la sans hésiter. Ce n’est pas le genre de personne qu’on capture.

— Je croyais que vous ne pouviez pas tuer durant cette étape ? s’étonna Léon.

— Nous ne faisons pas partie de la compétition. Nous avons donc tous les droits. Et pas de flics pour intervenir.

Dorothy évita le regard interrogatif de Paul et ramassa une barre d’acier qui traînait au sol. Elle se posta sur une caisse en hauteur, juste à côté de l’entrée. De son côté, son mari attrapa une espèce de harpon et se cacha derrière une barque. Un premier homme ouvrit la porte et s’avança lentement, arme au poing. Lorsqu’il passa sous Dorothy, elle sauta de son perchoir pour l’assommer d’un coup sur l’arrière du crâne, puis s’empara de son revolver avant de se dissimuler dans un casier en métal. Elle observa trois membres des corbeaux remonter le rideau de fer qui permettait de sortir le bateau. Ils pénétrèrent dans le hangar et s’approchèrent dangereusement de Paul. Celui-ci se leva et tira sur l’homme le plus près avec le harpon. La pointe lui transperça le ventre, lui arrachant un cri de souffrance qui surprit ses acolytes. Dorothy en profita pour surgir de sa cachette et faire feu sur eux. Elle n’eut besoin que de deux balles – une pour chacun – pour les atteindre à la tête et les tuer sur le coup.

Paul, abasourdi par l’efficacité de son épouse, remarqua une lueur dans ses yeux. Cela lui rappela des soldats fous qu’il avait affrontés lors de la guerre en Afghanistan. Un frisson lui parcourut l’échine et se demanda qui était cette étrangère devant lui. Pas la femme qu’il connaissait et aimait, en tout cas. Sa surprise ne fut que plus grande quand elle ramassa le fusil-mitrailleur d’une des victimes et sortit du hangar en furie. Il assista, bouche bée, par l’ouverture, à la fuite, sous les balles, de leurs agresseurs, leur chef en tête.

— Chéri, vite, fichons le camp d’ici, enjoignit Dorothy. Ces lâches se sont taillés vers le cours d’eau sans demander leur reste. Mais j’ai bien peur qu’ils reviennent avec des renforts. Leur boss avait déjà une dent contre moi et je crois bien que je n’ai pas amélioré les choses en lui plombant le cul.

Paul se trouva d’abord interdit, choqué par le langage de sa femme, qui n’était pas le sien d’ordinaire, puis la rejoignit. Il lui emboîta le pas sans rien dire, mais en se demandant s’il avait finalement toujours envie de savoir le fin mot à propos de cette histoire de Lady Spencer.

 

Alors que le couple sortait du village, un bruit de moteur se fit entendre au loin. Dorothy se retourna et vit une espèce de camion militaire avec de nombreux hommes armés dessus. Elle agrippa le bras de Paul pour l’entraîner vers une rangée d’entrepôts.

— Par ici, leur dit une voix.

Une porte s’ouvrit sur une jeune fille brune d’une vingtaine d’années. Elle leur fit signe d’approcher, mais Dorothy et Paul restèrent méfiants. Elle leur sourit.

— Entrez ou affrontez-les, à vous de choisir.

Paul interrogea sa femme du regard et prit l’initiative de répondre positivement à l’invitation. Dorothy le suivit et tous deux pénétrèrent dans la bâtisse à la suite de leur sauveuse. À l’intérieur, ils découvrirent une bande de jeunes à peu près tous du même âge qu’elle. Paul ouvrait de grands yeux devant le spectacle qui s’offrait à lui tandis que Dorothy restait sans voix.

 

***

 

De l’extérieur, l’entrepôt dans lequel venaient d’entrer Dorothy et Paul leur avait paru austère et défraîchi. Il en était cependant tout autre une fois à l’intérieur. De nombreux bureaux y avaient été installés, tous munis d’ordinateurs avec plusieurs écrans et de plusieurs petits boîtiers aux multiples LED clignotantes. Tous les appareils étaient connectés à un énorme serveur au centre de la pièce, d’où sortait un enchevêtrement de câbles.

Sur un des moniteurs, le couple pouvait distinguer la façade du bâtiment. Les hommes qui les poursuivaient descendaient du camion et entreprenaient de fouiller chaque entrepôt. Dorothy se crispa, mais la jeune fille qui les avait accueillis la rassura.

— N’ayez crainte, nous avons activé le mode camouflage.

— Tu veux dire que nous sommes invisibles ?

— Pas tout à fait, répondit la petite brune d’un air malicieux. C’est une technique très ancienne en réalité. Nous l’avons adaptée à notre époque en utilisant des hologrammes et des effets de lumière pour tromper l’œil humain. Ces malfrats sont trop stupides pour s’en apercevoir.

Dorothy, peu convaincue, dut reconnaître l’ingéniosité des jeunes lorsque la bande à l’extérieur commença à remonter dans son véhicule et repartit d’où elle venait.

— C’est incroyable, dit-elle en secouant la tête. Je n’ai jamais rien vu de tel avant.

— Nous avons beaucoup d’autres tours dans notre sac. Mais pour le moment, laissons ça de côté et allons rencontrer les membres de notre groupe. Moi, c’est Lisa. Suivez-moi.

— D’accord. Nous c’est…

— Dorothy et Paul, coupa Lisa avec un large sourire. Nous connaissons l’ensemble des concurrents, assassins inclus.

Elle leur désigna un tableau sur lequel étaient épinglées les photos de tous les candidats – eux y compris – ainsi qu’un tas d’informations sur chacun. Certains étaient barrés d’une croix au marqueur, signifiant qu’ils étaient éliminés. Elle leur montra également deux écrans géants. Le premier affichait une carte de la région avec la position en temps réel des concurrents, tandis que le second était divisé en douze parties diffusant des vidéos en direct de chacun d’eux. Les images suivaient successivement différentes personnes, de sorte à avoir un œil sur tout le monde. Dorothy put constater que chacun y allait de sa petite astuce pour passer inaperçu. Certains étaient déguisés, alors que d’autres se déplaçaient masqués par des panneaux ou de vulgaires cartons.

— Vous êtes quoi au juste ? demanda Paul, qui sortait de son mutisme et observait tout autour de lui.

Son regard se figea sur la vidéo d’un assassin qui filait deux candidats, smartphone à la main, et il se désola pour eux.

— On aime bien se faire appeler les Hack Angels, répondit Lisa. C’était le nom de notre petite bande de geeks lorsqu’on était ados.

— Mais… Vous participez au jeu ?

— Seulement quatre d’entre nous. Il y a Brad, le grand brun près du tableau. C’est notre meilleur détective et aussi mon frère, accessoirement. On lui doit toutes les données récoltées. Après, il y a Lee, l’expert en holographie. C’est le petit à lunettes là-bas qui a le nez sur son écran et pianote comme un forcené sur son clavier. Il essaie de hacker le système d’holocarte depuis le début de la compétition, mais il faut croire que l’équipe de The Race a mis le paquet sur la sécurité. Si on arrive à le détourner, on pourra envoyer les tueurs sur de fausses pistes, donner des indications aux concurrents, enfin tout faire pour garder le plus de monde en vie.

Dorothy remarqua une étincelle dans les yeux de Lisa et une certaine chaleur dans sa voix. Cela la fit sourire et repenser à sa rencontre avec Paul. Mais l’heure n’était pas à la nostalgie.

— Ce serait en effet d’une grande aide, admit-elle. Je suppose que vous saviez que la course passerait par ici. Il faut pas mal de temps pour aménager un lieu pareil. Je vous vois mal tout transporter à chaque étape.

— Effectivement. C’est là qu’intervient Rachel, notre troisième candidate

et sœur de Lee. Elle a procédé à une attaque 2 MitM sur les dossiers concernant l’organisation et le déroulé de la compétition quelques semaines avant le début. Nous avons pu installer ce genre d’endroit un peu partout sur l’itinéraire.

— Avec quel argent ? Ce type de matériel doit coûter une blinde.

— Nous avons 3 owned plusieurs serveurs de banque et nous puisons sur les comptes de richissimes criminels. Nous sommes en quelque sorte des Robin des bois des temps modernes.

Elle mima de tirer à l’arc, ce qui amusa le couple.

— Je suppose que tu es la quatrième, puisque tu dis « nous ».

— On ne peut rien vous cacher, Lady Spencer, chuchota Lisa alors que Paul s’éloignait, appelé par Brad. Vous méritez bien votre réputation.

Le sourire de Dorothy s’effaça, vite remplacé par une moue de dégoût.

— Ça aussi, vous êtes au parfum… Vous ne devez donc pas ignorer que mon mari n’est pas au courant de mon passé. J’aimerais tant que possible qu’il n’apprenne rien pour le moment. Je lui ai promis de tout lui raconter une fois la compétition terminée.

— Pas de souci. C’est pour ça que Brad l’a appelé. Je voulais vous parler seule à seule d’un sujet ô combien important : Marlon Willis.

Dorothy se rembrunit encore un peu plus à l’évocation de ce nom.

— Nous sommes naturellement au courant que si vous participez au jeu, c’est parce qu’il a enlevé votre fils, reprit Lisa. En revanche, nous ne savons pas pourquoi.

— Moi non plus, à vrai dire. Nous nous sommes rencontrés quelquefois il y a très longtemps. Je connaissais très bien son frère, mais pas lui.

La gorge de Dorothy se noua, et elle se mordit l’intérieur de la joue pour se ressaisir.

— Nous n’avons jamais eu de relations quelconques. Je ne suis jamais intervenue dans ses affaires, ni lui dans les miennes. Il n’avait donc aucune raison de faire cela.

— Nous allons poursuivre nos recherches et vous tiendrons au courant. Nous avons nous aussi un différend avec lui et nous aimerions le faire tomber. Et nous pensons que vous pourriez nous aider. Comme ça, nous ferions d’une pierre deux coups, et vous récupéreriez votre fils sain et sauf.

— Je n’ai pas l’habitude de faire équipe. Encore moins avec une bande de jeunes à peine sortis de l’adolescence. D’après certaines de mes connaissances, ce type est beaucoup plus dangereux qu’on le dit et il vaut mieux éviter de s’y frotter, si vous désirez rester en vie.

Dorothy leva la main pour empêcher Lisa de lui répondre, puis rejoignit Paul qui se tenait maintenant aux côtés de Lee. Il s’extasiait devant les lignes de code qui défilaient sur l’écran du garçon. Un court instant, il semblait avoir oublié l’enjeu de la compétition, mais il redescendit sur terre rapidement lorsqu’il vit la mine grave de sa femme.

— Ce petit est un génie, ma chérie. Il vient de me dire qu’il avait

commencé à 4 crafter les fonctions primaires des holocartes. Il n’a pas encore terminé, mais ça ne saurait tarder.

— Ah bon ? répondit Dorothy, perplexe.

— Oui, je t’assure, il a réussi à déployer la mienne sans y toucher. N’est-ce pas génial ?

— Si. Ils pourront ainsi éviter de se faire tuer et aider les autres concurrents. Par contre, plutôt qu’agir en fanboy et employer des termes que tu ne connais pas, nous devrions peut-être repartir, tu ne crois pas ? Nous avons encore de la route et eux pas mal de boulot.

— C’est vrai, tu as raison. Désolé.

Brad lança alors un jeu de clés rouillées à Paul, qui le regarda, dubitatif. Lisa, qui l’avait rejoint, observait Dorothy d’un air triste.

— Hangar 12, dit le jeune homme. Vous trouverez un vieux pick-up. Il devrait tenir le coup jusqu’à Springfield. Là-bas, vous aurez sûrement besoin d’un autre moyen de transport.

— Merci beaucoup ! Vous êtes vraiment cool les gars ! Et les filles…

— Si vous changez d’avis, Dorothy, faites-nous signe ! dit Lisa avec un clin d’œil. Nous vous observons.

Dorothy hocha la tête et le couple sortit prudemment de l’entrepôt. Ils allèrent récupérer le véhicule en question. Celui-ci toussa sévèrement quand Paul tourna la clé dans le démarreur, puis décida tout de même à se mettre en marche. C’est dans un nuage de fumée noire que Dorothy et son mari reprirent la route, avec peut-être de nouveaux alliés, mais aussi une nouvelle crainte : celle de tomber en rade en pleine cambrousse…

 

***

Lisa resta quelques secondes à la porte pour observer Dorothy et Paul rejoindre le hangar 12. Elle s’installa ensuite devant un écran sur lequel on pouvait distinguer le couple s’éloignant à bord du pick-up dont se dégageait une épaisse fumée. Afin de s’assurer qu’ils arrivaient en toute sécurité à Springfield, elle changea plusieurs fois de caméra pour les surveiller. Une fois tranquillisée, elle ferma la fenêtre de la vidéo et lança un nouveau lecteur, qui afficha des informations télévisées. On y voyait les images de candidats, filmés à leur insu – sans aucun doute par des assassins – qui s’écroulaient et restaient inertes au sol. Leur nanopuce venait de stopper leur cœur. C’était trop pour Lisa. Elle préféra ne plus regarder ces horreurs et ouvrit un dossier nommé Marlon Willis. Elle parcourut plusieurs photos de lui, toutes issues de coupures de presse diverses, avant de s’arrêter sur un cliché d’une magnifique demeure pris du ciel.

— Nous finirons par te trouver. Et ce jour-là, tu regretteras d’avoir sous-estimé de pauvres orphelins.

La jeune fille sentit sa poitrine se comprimer. Bouleversée, elle se leva et se dirigea vers un paravent pour être seule. Une larme coula sur sa joue alors qu’elle s’isolait des regards des autres. Là, elle laissa libre cours à sa tristesse et se mit à pleurer de manière incontrôlable. Les souvenirs qui affluaient dans son esprit étaient si intenses qu’elle ne parvenait plus à se maîtriser.

 

Brad venait de fêter ses onze ans lorsque ses parents disparurent brutalement. Lisa en avait deux de moins. Après plusieurs semaines passées à l’hôpital pour surmonter le choc qu’ils avaient subi, les enfants faisaient route vers l’orphelinat Sainte-Marguerite de Pasadena en Californie.

Là-bas, ils furent accueillis par un contingent de religieuses qui semblaient toutes plus douces les unes que les autres. Lisa ne lâchait pas la main de son grand frère, alors qu’ils visitaient les lieux. Dortoirs, réfectoire, sanitaires, salles de jeux, jardin immense, l’institut était plutôt agréable et les pensionnaires apparaissaient tout sourire. Brad repéra néanmoins un garçon et une fille, à peu près du même âge que sa sœur et lui, qui se tenaient à l’écart du groupe et paraissaient moins joyeux.

Les jours passèrent et leur vie reprit un peu de couleurs. Ils mangeaient à leur faim, avaient un toit au-dessus de leur tête et étaient bien traités par l’ensemble du personnel. Leurs parents leur manquaient, bien évidemment, mais tout était fait en sorte qu’ils se sentent à merveille. De nature renfermée, Brad se joignait difficilement aux autres et préférait occuper son temps à la bibliothèque. Lisa, plus extravertie, discutait avec tout le monde, si bien qu’au bout de quelques semaines, elle connaissait chaque pensionnaire mieux que quiconque et aucun potin ne lui échappait.

Un soir, en rentrant de l’école, Brad et Lisa prirent le bus avec Lee et Rachel, qui faisaient toujours bande à part à l’orphelinat. Lisa les harcela de questions sans vraiment leur laisser le choix de répondre ou non. Finalement, ils se découvrirent pas mal de points communs. Brad et Rachel, qui étaient ensemble en classe, avaient le même âge, alors qu’il en était de même pour Lee et Lisa. Tous venaient de Glendale, une ville voisine, et leurs parents avaient été assassinés sous leurs yeux par un groupe de malfrats.

— Ceux qui ont fait ça portaient une veste avec des espèces d’insignes sur l’épaule, révéla Lee.

— Sérieux ? s’étonna Brad. Nous aussi. Ça ressemblait aux symboles militaires pour désigner les grades.

— Ouais, voilà, c’est ça. J’ai fait des recherches sur le Net et il s’agit des hommes du plus grand bandit des États-Unis. Un certain Marlon Willis qui se surnomme lui-même l’Amiral. V’là le mégalo.

— Je l’ai déjà vu à la télévision. Ni la police ni l’armée n’osent s’opposer à lui. Ils disent qu’il a corrompu tous les systèmes : politique, carcéral, et compagnie. En gros, il est intouchable. Qu’est-ce que j’aimerais qu’il paie pour ce qu’il nous a fait...

Le regard de Lee devint lugubre et ses poings se serrèrent contre ses cuisses.

— Ça prendra du temps, mais je le tuerai un jour.

— Tu es sérieux, là ?

— Bien sûr.

— Et comment penses-tu y parvenir ?

— Mon père avait déjà récolté beaucoup de données qu’il échangeait avec le FBI. C’était un génie pour tout ce qui touche aux nouvelles technologies. Aucun système informatique ne pouvait lui résister. Je compte bien suivre ses traces.

— On t’aidera ! intervint Lisa, déterminée.

Depuis ce jour, les quatre adolescents devinrent inséparables, unis dans un même but : se venger de Marlon Willis. Pour cela, ils étudièrent avec beaucoup de sérieux pendant les cours, et s’instruisirent aussi en dehors sur des matières ne faisant pas partie d’un cursus scolaire standard. Parmi elles se trouvait, entre autres, leur préférée : le piratage informatique. Lee s’avéra le plus doué – sans doute un héritage paternel – et découvrit rapidement les sombres confins du dark web.

Au lycée, les quatre jeunes décidèrent de former un collectif de hackers, nommé les Hack Angels sur l’insistance de Rachel. Très vite, ils furent rejoints par d’autres membres. Chacun possédait sa spécialité, mais aussi, et surtout un point commun : un de leur proche avait péri par la faute de Marlon Willis. À force de recherches et piratages en tout genre, la bande finit par accumuler presque assez d’éléments pour mettre la main sur le grand ponte. Cependant, celui-ci restait caché depuis plusieurs années et semait la terreur à distance.

Lorsqu’ils apprirent que Willis allait exceptionnellement apparaître en public à l’occasion des dix ans du célèbre jeu The Race, les Hack Angels s’inscrivirent, décelant là leur chance d’assouvir enfin leur sentiment de revanche. Ils récupérèrent de manière peu légale une partie des données privées de la compétition et préparèrent le terrain pour exécuter leur plan.

 

Une main se posa sur l’épaule de Lisa et la sortit de ses pensées. Elle se retourna et vit qu’il s’agissait de Lee. Elle plongea alors dans ses bras. Le jeune homme la consola un moment, puis l’écarta de lui pour la regarder dans les yeux et sécher ses larmes. De manière assez naturelle, il se pencha sur elle pour l’embrasser. Elle se recula d’abord, étonnée. C’était la première fois que Lee lui montrait un quelconque signe d’affection malgré ses tentatives de séduction aussi peu discrètes qu’inefficaces. Une fois la surprise passée, elle posa à son tour ses lèvres sur celles du garçon qui lui rendit son baiser avec ardeur, avant qu’elle décide de le gifler.

— Pourquoi maintenant ? s’emporta-t-elle.

— Je m’étais promis d’attendre d’avoir assassiné Willis pour m’autoriser à aimer, répondit Lee en se frottant la joue. Mais te voir dans cet état m’a été insupportable et je n’ai pas résisté.

— Imbécile ! Pourquoi te priver ? Nous priver ? Et si c’est lui qui nous tue ?

— Je sais… Ma haine envers le meurtrier de mes parents était plus forte que tout. Désolé, je n’ai pas réfléchi.

— Je te pardonne. Tu t’es enfin décidé et c’est le principal. C’est vrai que les conditions sont compliquées, mais je t’aime depuis si longtemps…

— Euh… oui, moi aussi. Je t’aime depuis le premier jour où je t’ai vue, en réalité. Mais j’avoue que j’ai un peu de mal à te suivre, là. Tu refuses mon baiser avant de m’en offrir un, puis tu me gifles. Finalement tu me dis que tu m’aimes…

— Désolée, c’est les nerfs. Nous sommes si proches du but et j’ai tellement peur de tous vous perdre… Je n’oublie pas que ce que nous faisons est dangereux. Bref, tais-toi et embrasse-moi encore avant qu’il ne soit trop tard…

 

***

 

Dorothy et Paul venaient d’entrer dans Springfield quand le moteur du vieux pick-up se mit à pétarader dans un nuage de fumée noire, avant de cesser définitivement de rouler. Brad avait raison, le véhicule avait à peine tenu le coup. Le couple en sortit, toussotant, sous le regard amusé de passants. Paul donna un coup de pied rageur dans la carrosserie et en récolta une douleur aiguë à l’orteil. Cela provoqua un rire nerveux chez Dorothy, qui plaqua sa main devant sa bouche.

— Bah ! Vas-y, fous-toi de ma gueule ! éructa-t-il.

— Désolée, mais avoue que tu l’as bien cherché… Qu’est-ce que tu as ? Ça ne te ressemble pas de t’emporter pour ce genre de chose. On est arrivés à bon port, non ?

— Ah oui… justement. Parlons-en de ce qui nous ressemble ou pas. C’était quoi ça, là-bas ? Je n’ai rien dit devant les jeunes, mais je n’ai pas oublié.

— Ça quoi ? demanda Dorothy innocemment.

— Ma femme qui dérouille toute une bande de malfrats armés jusqu’aux dents à elle toute seule. On aurait cru voir une psychopathe quand tu es sortie du hangar avec la mitraillette. Le pire, c’est que tu avais l’air de prendre ton pied…

Dorothy resta muette, incapable de trouver les mots pour se défendre. Il avait tout à fait raison. Par chance, une voix l’interpella au loin.

— Manquait plus que lui, tiens ! Mais sois bien certaine que je ne lâcherai pas l’affaire cette fois-ci. On ne partira pas d’ici sans que tu m’aies donné un minimum d’explications.

Alors qu’Oscar s’approchait, Paul se mit à l’écart, la mine renfrognée. Il s’était visiblement contenu depuis un moment et ne parvenait plus à masquer sa frustration. Dorothy l’observa s’éloigner, le regard embué, mais préféra le laisser se calmer avant d’aller lui parler.

— Houla, l’orage gronde à l’horizon, se moqua son vieil ami.

— Ouais… On s’est fait attaquer et il a eu un aperçu de Lady Spencer…

— Ouch. Ça a dû lui faire tout drôle. Je comprends mieux qu’il soit chamboulé.

— Je suppose que tu n’es pas là par hasard ?

Oscar posa une main chaleureuse sur l’épaule de Dorothy.

— Si, bella niña. J’ai eu du nouveau. Je sais pourquoi Willis en a après toi à ce point, et ça risque de t’étonner.

— Abrège, tu veux bien ! J’ai un mari sur les nerfs qui m’attend pour une discussion que je ne souhaite pas avoir.

— Ah oui, pardon. Voilà. Il est persuadé que c’est toi qui as tué son frère.

La révélation eut l’effet d’un électrochoc pour Dorothy et sa voix en devint chevrotante.

— Quoi ? Melvin ? Pourquoi croit-il ça ? Toi, tu sais très bien que c’est impossible !

— Oui, bien entendu, mais pas lui. Je pense que le véritable assassin, qui court toujours, veut te faire porter le chapeau. Il a dû faire en sorte que cette fausse rumeur arrive aux oreilles de Willis. D’autant plus que le timing de ton départ à l’époque coïncide à merveille.

— Ça n’a rien à voir ! Et pourquoi après autant d’années ? C’est absurde.

— À vrai dire, j’ai une théorie un peu folle. Si…

Une rafale de balles interrompit brutalement la conversation. L’une d’elles érafla l’épaule d’Oscar, qui pressa tout de suite l’entaille pour ralentir le saignement. Dorothy l’aida à se relever et, rejointe par Paul, le mit à l’abri derrière un véhicule en stationnement. Elle s’empara du sac de son ami et en extirpa un revolver. Elle jeta un regard désolé vers son mari qui détourna les yeux pour panser la plaie du blessé.

Dorothy observa par-dessus le capot et reconnut les jumeaux Ethan et Evan. Ils avançaient, sourire aux lèvres, rechargeant leurs armes. Elle tira dans leur direction pour les ralentir, afin de laisser un peu de temps à Paul pour jouer les médecins.

— Qu’est-ce qu’il vous prend, les gars ? Je croyais que nos différends faisaient partie du passé.

— Tu te méprends, ma belle, répondit Ethan. C’est ton ancien partenaire qui nous intéresse.

— Oscar ? Mais pourquoi ?

— À ton avis ? On nous a proposé un joli pactole pour le descendre. Et on ne refuse jamais un tel magot.

Oscar, dont l’épaule était désormais bandée, attrapa à son tour une arme dans son sac avec une légère grimace. Il en avança une aussi à Paul, qui le surprit en enlevant tout de suite le cran de sûreté et en vérifiant le chargeur.

— Militaire, dit-il simplement.

— Lady, murmura Oscar. Ton mari et toi faites diversion. Je vais les contourner et les mettre hors d’état de nuire.

— Ne les tue pas. Je veux savoir qui les paie.

— Tu te poses vraiment la question ?

— Je dois en être certaine.

Dorothy et Paul se regardèrent et d’un hochement de tête, elle donna le top départ pour mitrailler les jumeaux. Ils se levèrent et firent feu, prenant soin de viser dans les pieds des deux hommes, qui se jetèrent à couvert. Pendant ce temps, Oscar s’était déplacé derrière un autre véhicule.

— Je vois que madame a du répondant, plaisanta Evan.

Il se pencha et tira une salve qui explosa la vitre de la voiture qui protégeait Dorothy et Paul. Le couple effectua une deuxième diversion, permettant à Oscar de changer de position encore une fois. Il n’était plus qu’à quelques mètres des frères. Ceux-ci sortirent de leur planque pour avancer tout en mitraillant. Ils passèrent à côté de lui, mais ne le virent qu’au dernier moment. Il se jeta sur Ethan pour lui soustraire son arme. Evan n’osa pas s’en mêler de peur de blesser son jumeau et se retrouva soudainement au sol, plaqué par Paul qui avait surgi. Dorothy se planta devant Evan et le menaça de son revolver.

— Ethan, lâche ta Kalach si tu tiens à ton idiot de frère !

Oscar profita de cette intervention pour se saisir du fusil, sans plus aucune opposition de la part de son porteur. Il le pointa ensuite vers la poitrine de celui-ci.

— Maintenant qu’on a votre attention, vous allez nous dire qui vous a payés pour supprimer Oscar.

— Aucune idée.

— Ne joue pas au con avec moi Evan, gronda Dorothy.

— Je t’assure. On a reçu un message anonyme sur nos holocartes. Ça nous expliquait que notre compte avait été crédité de dix millions de dollars et qu’en échange, nous devions tuer ton partenaire. Tu sais comment on est, on ne crache pas sur un contrat si juteux.

— Désolé vieux, rien de personnel, intervint Ethan.

Dorothy connaissait suffisamment les jumeaux pour être certaine qu’ils ne mentaient pas. Après les avoir privés de toutes leurs armes, elle les laissa partir avec la promesse de ne plus s’attaquer à Oscar. Eux aussi avaient été assez proches de Dorothy par le passé pour ne pas ignorer qu’ils mourraient s’ils la trahissaient.

Oscar remercia Dorothy qui voulut reprendre la discussion là où elle s’était arrêtée, mais il reçut un coup de fil et s’écarta pour y répondre. Lorsqu’il revint auprès du couple, son visage s’était décomposé et il transpirait à grosses goûtes.

— Je dois vous laisser. On se parlera à l’hôtel, s’empressa-t-il de dire avant de détaler.

Les choses prenaient une tournure pour le moins inattendue, et Paul insista fortement pour se remettre en route. En effet, le chronomètre courait en leur défaveur. Dorothy observa Oscar s’éloigner, une boule dans la gorge, et regretta de ne pas avoir entendu la théorie de son ancien partenaire. Elle s’inquiétait pour lui également, maintenant. Ce coup de téléphone ne sentait pas bon.

Paul la pressa à nouveau et elle fut soulagée, car, probablement encore sous le choc de l’affrontement avec les jumeaux, il ne lui réclamait plus d’explications.

Le couple trouva rapidement un taxi qui les amena au Liberty Memorial de Kansas City où ils apprirent la victoire surprenante des deux moines. Au vu des événements récents, Dorothy et Paul décidèrent de dormir encore une fois de manière alternée. Même s’ils passaient la nuit dans un hôtel de bonne facture, les assassins avaient toujours le droit de tuer pendant les pauses et n’allaient pas se gêner.

 

***

 

Bilan de l’étape

Vainqueurs

Sun Yun – Hao Fen

 

Nombre de morts

70

 

OceanofPDF.com