2023 - Le projet Hakana

Marin Ledun · Chapitre 12 sur 18

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2023 - Le projet Hakana

Chapitre 10

 

 

Ua Pou, 14 novembre 1594 – 8:02.

 

Rim roule des yeux.

– J’ai peur.

Couverte de sueur, elle est assise sur un rocher face à la pente, les jambes

étendues et les deux mains posées sous son ventre. La douleur dans son bas-

ventre est telle que ses pensées sont floues et qu’elle peine à se concentrer.

Ses sens semblent démultipliés, mais en désordre, tous focalisés sur le chant

d’un oiseau, la rugosité de la pierre sous ses fesses et un parfum entêtant de

fleur sauvage.

Moana se tient à califourchon au-dessus d’elle. Il lui murmure des

paroles réconfortantes, alternant le marquisien et les rares mots en français

qu’elle lui a enseignés.

Heretu assiste à la scène, pétrifié. Ses bras pendent le long de son corps.

La lance gît à ses pieds.

– Elle va accoucher ? finit-il par lâcher, comme s’il ne croyait pas lui-

même à la réalité à laquelle renvoyait sa question.

Moana se redresse et le défie du regard.

– N’est-ce pas pour ça que tu es ici ? Pour arracher le corps de son enfant

au sien et la ramener de force dans ton pays et ton époque ! N’est-ce pas la

raison même de ta venue ?

Heretu secoue la tête, incapable de répondre. Moana ricane.

– Tu es livide, soldat ! Qu’est-ce qu’il se passe, soldat ? D’où tu viens, on

ne t’a pas appris comment naissent les enfants, soldat ?

Un hurlement les interrompt. Moana s’accroupit aussitôt. Rim s’agrippe à

ses jambes.

– J’ai mal !

– Il faut qu’on se rende dans un village. Il nous faut de l’aide. Tout de

suite.

Rim réprime un nouveau cri et s’agrippe plus fort encore à Moana. Ses

ongles s’enfoncent dans la chair de sa cuisse.

– On n’aura pas le temps.

– On peut y être avant que le soleil soit trop haut, si on se dépêche.

Rim tend la main pour l’empêcher de parler.

– Tu ne comprends pas, mon amour…

– Je te porterai.

Rim le coupe :

– Le bébé arrive, dit-elle, essoufflée, avant d’ajouter, la voix brisée :

maintenant !

 

*

 

Malgré la fatigue, Moana a soulevé Rim et l’a portée sur deux cents

mètres jusqu’à la rivière la plus proche. Il a choisi une bande de sable blanc,

sur la berge, à un endroit où le courant est faible. Il a balayé du pied les

feuilles, a déposé Rim et lui a aspergé le visage, les cheveux, les épaules, le

ventre et les cuisses d’eau fraîche, tandis que le travail commençait et que

ses hurlements devenaient de plus en plus puissants.

Plus tard, le nourrisson a poussé une série de cris stridents en gesticulant

quand l’air s’est brutalement engouffré dans ses poumons, puis il s’est tu,

perplexe. Ses yeux presque aveugles sont braqués sur les reflets changeants

du soleil à la surface de l’eau et, depuis, il les contemple, un sourcil relevé.

Rim le tient contre son sein, émerveillée et surprise de l’être. Elle caresse

son corps minuscule, explorant de l’index la moindre parcelle, le moindre

repli. Rim va bien. Elle est épuisée et sereine à la fois. Sa peau marbrée de

plaques rosées est luisante de transpiration. Des mèches blondes humides

lui barrent le front et la nuque. Son ventre a paru se déchirer pendant

l’accouchement. Ses muscles se sont tendus, tout est devenu rouge, or et

noir, durant plusieurs minutes, puis blanc et lumineux, enfin, comme une

libération, une paix immense et totale, avant que courbatures et douleurs

reprennent peu à peu leur place.

– Il est magnifique, dit-elle.

Le bébé a la peau mate, le nez épaté de son père et les yeux clairs de

Rim. Une touffe de cheveux bruns hirsutes s’épanouit au sommet de son

crâne. Sang séché, membranes et sécrétions blanchâtres maculent son corps. Sa cage thoracique se soulève avec vigueur à chaque fois qu’il inspire. Ses

traits sont fins. Il dégage une odeur âcre et douce. C’est un garçon.

Rim ne voit que lui.

N’entend que son souffle rapide et à peine audible.

Elle est bouleversée. Bien au-delà de ce à quoi elle s’était préparée. Son

cœur bat à tout rompre. Ce qu’elle est en train de vivre est le truc le plus

fort qui lui soit jamais arrivé. Le plus vertigineux aussi. Le plus angoissant,

sans doute. Irréel, enfin. Elle, au milieu de l’océan, de la forêt et du temps,

un enfant dans les bras, lové contre elle, et tout cet amour insoupçonné qui

dormait en elle et éclate à présent.

Rim déglutit.

– Mon fils, murmure-t-elle en sentant des larmes couler sur ses joues.

Heretu se tient debout, interdit. De la pointe de sa lance, il remue les

braises qui rougeoient encore dans le feu, les yeux rivés sur les doigts de

Moana en train de lier un bout de liane autour du cordon ombilical, puis de

laver longuement le placenta à l’eau, de l’envelopper avec précaution dans

des feuilles d’arbre à pain et d’en faire un paquet qu’il dépose à côté du

bébé comme s’il s’agissait d’un trésor.

Pūhenua, dit-on dans le Pacifique. Centre-noyau de la terre.

Heretu réalise qu’il sait les mots et connaît les gestes. Adolescent, il a

assisté à l’enterrement coutumier du placenta par l’un de ses voisins, à la

naissance de sa fille. Une fois le cordon ombilical détaché, un trou est

creusé au pied d’un banian où le placenta est déposé, au cours d’une

cérémonie qui vise à créer un lien entre le nouveau-né, la terre et l’arbre

protecteur qui représente les tupuna, les ancêtres.

Moana capte le regard du militaire et perçoit son désarroi.

– Dès que nous serons de retour à Nuku Hiva, déclare-t-il d’une voix

claire en continuant d’empaqueter le placenta avec soin, j’irai voir le prêtre

Tāuà pour que celui-ci puisse procéder au rituel et aux incantations, prier

les dieux de chasser les mauvais esprits et d’accompagner cette nouvelle vie

qui commence. Comme l’exige la tradition, il enterrera ensuite le pūhenua

nu au pied du banian sacré, au tohua de Kouèva, en haut de la vallée de

Haavao, comme il l’a fait pour moi, deux décennies auparavant, ou pour

mon père avant moi, et le cycle se poursuivra.

Il se redresse, se retourne vers le Vavaù, jette un œil à la lance et ajoute :

– Rien ni personne ne pourra m’en empêcher, j’en fais le serment.

Heretu opine. Il recule d’un pas, s’agenouille sur le bord de la rivière et

se désaltère, longuement. Le silence s’installe, que Rim brise la première.

– Hiatapu ! s’exclame-t-elle. Nous l’appellerons Hiatapu.

Son cri tire le bébé de sa rêverie. Il hoquette de surprise et se met à

pleurer.

Moana sourit.

– C’est un beau prénom.

– Désir interdit, traduit Heretu à haute voix en français.

Rim tend lentement le bras pour recueillir un peu d’eau douce dans le

creux de sa main, avant de la déverser au compte-gouttes sur le torse de

l’enfant qui frissonne de plaisir.

– Le fruit de l’amour impossible entre une femme de 2175 et un homme

de 1594.

Elle éclate de rire.

– Un miracle, ajoute-t-elle en recommençant l’opération jusqu’à ce que

Hiatapu s’endorme.

Elle le tend alors à Moana, se lève en grimaçant, les deux mains

appuyées contre son ventre devenu flasque, puis s’avance dans la rivière

pour laver le sang, le sable, la sueur et la peur impudique qui souillent sa

peau. Moana se détourne aussitôt et emmène le bébé à l’ombre protectrice

des arbres.

Heretu, les yeux dans le vague, le rejoint peu après, perturbé par sa

réaction, surpris de ne ressentir aucune gêne. Tout à l’heure, pendant

l’accouchement, une voix intérieure lui ordonnait de lui enlever l’enfant, de

le tuer, lui et son père. Une autre qu’il ne connaissait pas, plus forte, lui

intimait l’ordre de trouver un récipient et de le remplir d’eau pour que Rim

puisse boire.

Et c’est ce qu’il a fait.

Il a confectionné un bol avec une feuille de bananier et lui a apporté

autant d’eau qu’il le pouvait. Les gestes lui sont venus naturellement,

comme s’il avait fait ça toute sa vie. Rim l’a dévisagé, a saisi l’extrémité du

bol improvisé et a bu avec avidité sans cesser de le fixer.

Heretu lui a rendu son regard, comprenant que quelque chose s’était

définitivement brisé en lui et qu’il n’y aurait aucun retour en arrière. Il a

hoché la tête, comme pour marquer son accord, puis il a dit :

– Je ne suis plus un soldat. C’est fini.

*

 

Le soleil grimpe dans le ciel. Il s’élève à présent au-dessus des

frondaisons, toujours plus haut. Dix heures passées, estime Heretu. Encore

deux heures et l’extraction aura lieu, les transférant, lui et Rim, désormais

 

délivrée de l’ADN parasite, au e XXII siècle.

Moana tient le bébé blotti contre lui. Rim est allongée et les observe, un

sourire aux lèvres.

Heretu s’avance.

– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Par réflexe, Rim pose la main sur Hiatapu, comme pour le protéger.

– Hors de question qu’on me l’enlève ! lance-t-elle. Je ne partirai pas.

Heretu soupire.

– Tu sais que c’est impossible, dit-il en français.

Rim ferme les yeux et secoue la tête.

– Je ne veux pas le laisser, murmure-t-elle, la voix brisée.

Moana se redresse en silence et les regarde à tour de rôle, l’air désolé,

puis il se lève, le bébé calé contre son avant-bras droit, et fixe le soleil à son

tour.

– On n’en a plus pour très longtemps, déclare-t-il d’un ton fataliste.

Heretu acquiesce lentement.

– Qu’est-ce qu’on fait, alors ?

Moana répond :

– On suit le plan.

– Quel plan ?

Sourire énigmatique de Moana.

– Celui que nous avons établi avant que toi et ceux qui t’envoient

débarquiez dans nos vies et semiez la mort sur votre passage.

– Rim ne peut pas échapper à l’extraction, maintenant qu’elle a accouché.

La technologie TR-ADN viendra la reprendre à l’heure dite. C’est ainsi. Ni

toi ni moi n’y pouvons rien.

Moana lève la main d’un geste autoritaire pour le faire taire.

– Tu crois que je l’ignore ?

– Je crois que tu refuses de l’entendre.

– Tu me prends pour un sauvage abruti par le kava ? rétorque Moana

avec agressivité. Mon peuple a affronté l’océan pour arriver jusqu’ici, à la

force de ses bras et grâce à son intelligence, guidé par le mana, la puissance

vitale qui nous anime tous, et sa lecture des courants et des étoiles dans le

ciel. Nous nous sommes installés sur ces îles et nous avons survécu, sans

autre aide que la force de nos bras et notre intelligence ! Il l’a fait sans

mensonge. Sans duper personne. Sans assassiner ni soumettre aucun peuple

pour arriver à ses fins. Je n’ai aucune leçon à recevoir de ta part !

– Arrêtez ! hurle Rim.

Les deux hommes font volte-face. Rim se tient debout, face à eux. La

pâleur de son visage tranche avec les plaques rouge colère qui

s’épanouissent sur la peau de son cou. Elle chancelle. Heretu lâche sa lance

et se précipite pour la soutenir, mais il bute sur Moana qui le repousse

sèchement.

– Il faut aller à Hakahau, dit-il en glissant son bras libre dans son dos. Ils

nous attendent.

Rim s’appuie sur lui.

– Comme prévu.

Moana se penche.

– Ça ira ?

Rim caresse le crâne de Hiatapu de la paume de la main, puis la joue de

Moana.

– Je suis une guerrière, tu as oublié ?

– Tu l’as toujours été.

– Alors allons affronter notre destin, mon amour. Que notre fils soit fier

de nous ! Heretu, qu’en penses-tu, tu es avec nous ?

Pas de réponse du Vavaù. La lance à leurs pieds a disparu.

Rim relève la tête.

Heretu se tient en position de combat, les poings serrés sur le manche de

son arme, les yeux braqués sur le chemin qui mène à la rivière. Des

branches craquent plus haut, puis les silhouettes de deux militaires français

apparaissent, à une dizaine de mètres. Ils sont armés de casse-tête et de

gourdins.

Ils ne les ont pas encore vus.

Heretu pivote en prenant garde de ne pas faire de mouvement brusque.

– Allez vous mettre à l’abri au village !

Rim marque une seconde d’hésitation.

– Et toi ?

Heretu renifle.

– Je vous rejoins après.

– Ou pas.

– Quoi qu’il arrive, dans deux heures on se retrouve en France.

Rim hoche la tête.

– Merci.

Moana la tire en arrière.

– Dépêche-toi !

Le bébé sursaute, ouvre les yeux et pousse un long cri. Les militaires

s’immobilisent aussitôt en plein soleil. Ils sont sales, leurs traits sont

émaciés, mais leurs intentions ne font aucun doute lorsque l’un d’eux

désigne Rim d’un doigt rageur.

– La fille ! hurle-t-il.

Heretu fait un pas dans leur direction.

– Fuyez, souffle-t-il par-dessus son épaule. Je m’occupe d’eux !

 

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Rapport d’enquête TR-ADN/RF-08.23677.1 Ministère des Armées – 25/03/2175. OPJ

rapporteur : Enquêteur Principal Simon WEBER – Pôle France, Union des Républiques

démocratiques européennes – ARCHIVES PROGRAMME TR-ADN-FRANCE. Extrait de

l’interrogatoire du docteur Anne Gauthier, responsable d’équipe terrain « Hakanā-1592.1 » –

17/03/2175 – Durée : 03:28’02’’.

ANNE GAUTHIER : Tim et Driss ne se sont pas laissé faire. Les guerriers marquisiens les ont

traqués sans relâche jusqu’à ce qu’ils les dénichent, affamés, au nord de Taiohaè, en train

d’essayer de se faufiler dans le haè où Rim était recluse. Une sorte d’opération kamikaze

destinée à l’assassiner.

SIMON WEBER : Certainement pas…

A.G. : Le haè était gardé jour et nuit. S’ils pouvaient raisonnablement envisager d’y pénétrer par

la force, ils n’avaient aucune chance d’en sortir en vie. Ils étaient prêts à se sacrifier pour la tuer.

Je pense qu’ils savaient que les gardiens du haè seraient sans pitié. Je pense qu’ils ont agi en

pleine connaissance de cause. Et je pense qu’ils avaient des consignes.

S.W. : Mais ils ont échoué…

A.G. : Ça a été un carnage. Tim est mort pendant l’attaque.

S.W. : Et le soldat de première classe des Forces Spéciales Driss Abbazi ?

A.G. : Gravement blessé au flanc, hémorragie, un début d’infection. J’ai négocié sa vie auprès

du chef Kehanui et, au bout de deux jours, j’ai obtenu qu’il soit amené dans mon haè pour

pouvoir le soigner. Il souffrait le martyre. Le seul antidouleur à ma disposition était le kava.

Pour le reste, j’ai fait avec les moyens du bord. De l’eau bouillante, des décoctions de plantes

médicinales, des bouillies et du poisson cru…

S.W. : Il a survécu combien de temps ?

A.G. : Un peu plus d’une semaine. Il avait de la fièvre, il délirait, mais surtout il avait peur. Une

peur bleue.

S.W. : Peur de la mort ?

A.G. : De sa conscience.

S.W. : (Il éclate de rire.) Driss ?

A.G. : (D’une voix empreinte de gravité.) Je l’ai aidé à la soulager.

S.W. : (Il manque de s’étouffer.) Que voulez-vous dire ?

A.G. : Je l’ai écouté.

S.W. : Qu’a-t-il bien pu vous raconter ?

A.G. : La réalité du projet Hakanā.

S.W. : Quelle réalité ?

A.G. : Le programme de colonisation tel qu’il a été planifié par ceux qui vous emploient. Secret-

défense. Rim et les autres sentinelles étaient des cobayes dont la vie n’avait aucune importance à

leurs yeux. Ils n’étaient là que pour préparer le terrain aux futurs colons, de richissimes

contribuables français qui avaient financé le programme et payé leur billet à coups de milliards.

Une fois extraits à la fin de la mission…

S.W. : Taisez-vous !

A.G. : … Rim, Lili, Eva et leurs petits camarades devaient être réduits au silence et mis au

secret. Ou éliminés. Et nous tous, l’équipe de chercheurs et moi avec, n’est-ce pas ?

S.W. : Vous délirez !

A.G. : Quant à la population locale, elle devait être asservie ou massacrée. Il n’a jamais été

question de l’associer à un quelconque programme de sauvegarde de l’espèce humaine et de la

planète. Des sauvages. Des parasites. Des données négligeables. Rien de plus. Comme cela a

toujours été le cas dans l’histoire de la colonisation. À une différence près…

S.W. : Arrêtez, voyons !

A.G. : Cette fois-ci, il n’y aurait aucun témoin. Pas en 1594 ! Qui pour se soucier d’un archipel

et d’un peuple qui n’ont même pas encore été « découverts » par les Européens ? Qui pour crier

au massacre ? Qui pour pleurer une civilisation et une culture éradiquées à tout jamais ? Qui

pour crier au scandale ?

S.W. : Qu’on coupe l’enregistrement !

A.G. : J’ai donc pris la décision de tout révéler au chef Kehanui, au nom du droit des peuples à

l’autodétermination. (Un grésillement, l’enregistrement est brièvement interrompu, puis un

nouveau grésillement, suivi d’un long silence.)

S.W. : Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ?

A.G. : J’ai semé une graine, Monsieur l’Enquêteur Principal. Puis je l’ai regardée germer.

S.W. : Nom de Dieu…

A.G. : Et c’était magnifique.

 

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