2023 - Le projet Hakana
Chapitre 15
Ua Pou, 14 novembre 1594 – 11:55.
Le décompte est lancé.
La pirogue double majestueuse qui doit emmener Moana et Hiatapu à
l’abri domine la flotte de vaka face à la plage. Une vingtaine de marins
expérimentés et de femmes s’active sur le pont. Derniers préparatifs avant
de prendre la mer. Des cordages de lianes tressées la maintiennent en place,
mais déjà l’immense voile triangulaire se gonfle, prête à donner l’impulsion
du départ. Tout autour, des dizaines de nageurs sont regroupés en une
grappe humaine, criant, chantant et tapant des mains sur la surface en
gerbes bouillonnantes.
Heretu a de l’eau jusqu’au torse. Il s’agrippe à la coque avec
détermination et grimpe d’un bond à bord. Moana lui tend Hiatapu, puis il
l’imite, se hisse à son tour et récupère le bébé. Les deux hommes tendent la
main à Rim pour qu’elle les rejoigne et la soulèvent d’un mouvement fluide
parfaitement synchrone.
Moana l’attire aussitôt contre lui.
– Nous resterons tous les trois, ensemble, jusqu’au dernier moment. Nous
ne larguerons les amarres que lorsque tu disparaîtras pour rentrer chez toi.
Rim l’embrasse tristement.
– Chez moi, c’est avec toi et Hiatapu.
Moana secoue la tête.
– Il sera en sécurité, ne t’inquiète pas.
– Je sais, murmure-t-elle en ravalant ses larmes.
Rim jette un œil autour d’elle, pour visualiser et graver dans sa mémoire
l’environnement où son fils va passer les premiers jours de son existence.
Son berceau.
Des stocks d’eau de source, de coco et de fruits d’arbre à pain ont été
entreposés sur le fond de la coque et entassés sur des couches de feuilles de bananier. À l’arrière, des cages où sont enfermées les poules qui les
nourriront de leurs œufs pendant la traversée et les porcs qui fourniront de
la viande. À la proue, tout le matériel de pêche nécessaire, les lignes en
fibre de coco tressée et les hameçons en nacre, ainsi que les filets, et des
lances pour harponner. Au centre, la plateforme étroite de bois dur qui
servira de lieu de vie, de cuisine et de chambre à coucher. Elle imagine son
enfant allongé à l’ombre de la voile, babillant sur les genoux de son père,
pendant qu’ils voguent sur le Pacifique.
– Vous serez bien, ici.
Moana lui caresse le visage.
– Oui, dit-il maladroitement.
Rim déglutit. Son cœur bat à tout rompre dans sa poitrine. Dans quelques
minutes, elle repartira pour 2175, puis Moana et leur fils iront se cacher à
mille lieues de là, dans un lieu tenu secret dont elle ignore tout, pour
qu’elle-même ne puisse pas le révéler au cas où elle serait interrogée à ce
sujet et torturée. Une île comme celle-ci, perdue au milieu de l’océan, sur
laquelle Hiatapu grandira, élevé par son père, et deviendra un homme, dans
l’anonymat.
C’était leur accord, et le prix à payer.
Impossible de prendre le risque de voir débarquer d’autres militaires
missionnés pour assassiner leur enfant. Moana et Hiatapu doivent fuir
également. Rim extraite, la Terre des Hommes devient un endroit dangereux
pour eux. Sa seule présence constitue une double menace. Menace de
colons venus du futur pour le tuer. Menace d’exactions commises contre la
population autochtone en représailles. Voilà pourquoi ces derniers mois,
Moana a fabriqué lui-même les deux pirogues de l’embarcation, assemblant
les dizaines de planches nécessaires à l’aide de cordage de coco et
colmatant les coques avec de la sève d’arbre à pain. Rim a appris à tresser
les nattes de pandanus et elle a tracé sur la voile, à l’encre de noix de
bancoule, les motifs Pokaa, en forme de graine, symbolisant des œufs dans
lesquels la vie se développe.
Hiatapu cligne des paupières, mutique, fasciné par le mouvement de la
voile qui ondule sous l’effet de la brise marine.
Rim le serre dans ses bras, dépose un long baiser sur son front et sur ses
lèvres tandis que le bébé se tord le cou pour échapper à son étreinte, puis
elle le rend à Moana.
– Prends soin de lui pour moi.
Le jeune homme opine en silence, incapable de parler. Il recule d’un pas,
lève les yeux en direction du sud. Rim et Heretu suivent son regard de
concert.
Le soleil est au plus haut dans le ciel.
Il est midi.
Rim tend la main et effleure du doigt la peau de Hiatapu, puis elle inspire
un grand coup, ouvre la bouche et laisse sortir un long cri, puissant, vibrant
et magnifique, repris en chœur par toute la population amassée sur la plage :
– Huiii, huiii, huiaaa !
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Rapport d’enquête TR-ADN/RF-08.23677.1 Ministère des Armées – 25/03/2175. OPJ
rapporteur : Enquêteur Principal Simon WEBER – Pôle France, Union des Républiques
démocratiques européennes – ARCHIVES PROGRAMME TR-ADN-FRANCE. Extrait de
l’interrogatoire du docteur Anne Gauthier, responsable d’équipe terrain « Hakanā-1592.1 » –
17/03/2175 – Durée : 03:28’02’’.
SIMON WEBER : Avez-vous la moindre idée des conséquences de vos actes, docteur ? Est-ce
que vous mesurez seulement le merdier dans lequel vous nous avez tous embarqués ?
ANNE GAUTHIER : J’ai agi par nécessité.
S.W. : Vous avez bouleversé les règles du jeu.
A.G. : Le jeu était pourri. En nous envoyant là-bas, vous en aviez fixé les règles et vous jouiez
avec la vie de dizaines de milliers de gens.
S.W. : Vous êtes folle à lier !
A.G. : Je ne regrette rien.
S.W. : En épargnant cet enfant, et toutes les décisions qui ont suivi, vous avez semé une graine.
Cette graine s’apprête à germer dans tout le Pacifique, au fil des années et des siècles, jusqu’à
nous, et le vent et les marées la répandront dans le monde entier. Comment l’arrêter ?
A.G. : J’imagine qu’il est trop tard.
S.W. : Vous n’en savez rien, vous l’espérez !
A.G. : Peut-être.
S.W. : Heureusement, les militaires ramèneront Rim bientôt et nous trouverons un moyen de
réparer toutes vos conneries !
A.G. : Et s’ils ne reviennent pas ?
S.W. : Ils reviendront.
A.G. : Vous l’espérez, mais vous n’en savez rien.
S.W. : Taisez-vous !
A.G. : Une fois les pirogues parties sur les océans, une fois le bébé venu au monde et mis à
l’abri, qui vous dit que Rim rentrera bien en 2175 ?
S.W. : Une fois l’enfant né, Rim ne pourra pas échapper à la technologie TR-ADN, vous le
savez bien.
A.G. : Si cette technologie existe encore.
S.W. : Qu’est-ce que vous racontez ?
A.G. : J’émets simplement l’hypothèse suivante : la naissance du bébé a peut-être bouleversé le
cours de l’Histoire. Et si c’est le cas, si les pirogues marquisiennes ont effectivement atteint
leurs destinations, si leur message s’est répandu, si la menace des colonisations à venir a fait son
œuvre, peut-être, je dis bien peut-être que dans le futur alternatif qui se dessine en ce moment en
1594, ni le programme Hakanā ni la technologie TR-ADN n’existent.
S.W. : C’est n’importe quoi ! Vous croyez sincèrement que…
A.G. : (Elle l’interrompt.) Peut-être que nous n’aurons jamais cette conversation. Peut-être
même que nous n’existerons jamais. Ni vous, ni moi, ni aucun des cerveaux qui ont mis au point
ce programme mégalomane de colonisation du passé. Cela n’aura tout bonnement pas existé
parce que le cours de l’Histoire a changé. Plus de colonisation des Marquises, plus de
domination de l’Europe sur le Pacifique Sud, sans doute plus de nécessité de coloniser le passé
non plus, puisque ces hommes et ces femmes ont réussi à sauver leur présent. Ne resteraient
alors que les traces du passage de mon équipe entre 1592 et 1594 sur l’île de Nuku Hiva, des
bribes confuses éparpillées dans la mémoire des descendants des habitants de Taiohaè.
S.W. : Vous délirez !
A.G. : Je rêve, Monsieur l’Enquêteur Principal. C’est très différent.
S.W. : Et Rim ?
A.G. : Qui sait ? Peut-être pense-t-elle enfin un peu à elle ?
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