2023 - Le projet Hakana
Chapitre 2
Nuku Hiva, 13 novembre 1594 – 12:05.
Rim expire.
Elle se tourne vers Moana, le contemple longuement, réalisant qu’elle est
seule au milieu de nulle part. Seule sur une île perdue du Pacifique Sud, au
fin fond des âges, à une époque que même la mémoire humaine a oubliée.
Loin des siens, de ses parents, de ses amis. Loin de son pays et de son
temps. Loin de cette France miséreuse, inégalitaire, violente, polluée de
2175 qu’elle déteste et qui pourtant lui manque terriblement. Loin et bientôt
mère. Peut-être coincée ici à jamais. Et maintenant, fugitive.
Moana lui caresse la joue.
– Ça va ?
Elle secoue la tête, balaie ensuite l’assistance du regard, s’attarde sur les
visages tatoués des hommes qui l’observent, sur les mines inquiètes des
femmes et des anciens, avant de revenir sur lui. Non, ça ne va pas. Bien sûr
que ça ne va pas. Elle aimerait lui dire qu’elle est terrifiée. Bien plus
qu’avant l’extraction, quand elle croyait encore qu’elle allait partir avec les
autres. Elle voudrait lui expliquer combien ceux qui l’ont envoyée ici sont
puissants et dangereux. En quoi ils constituent la pire menace que la Terre
des Hommes ait jamais eue à affronter. Même au e XVIII siècle quand les
premiers colons ont débarqué, rapportant dans leurs cales maladies, alcool,
mépris et ivresse du pouvoir. Même au début du e XX siècle, quand le peuple
marquisien a oublié qui il était, a perdu sa culture, s’est arrêté de danser, de
tatouer et a failli s’éteindre. Rim aimerait se mettre à genoux devant cette
foule et lui demander pardon pour les malheurs qui s’apprêtent à dévaster
toute cette beauté. À cause d’elle. À cause de cet enfant qu’elle porte.
Un frisson glacé lui parcourt le dos.
– Qu’est-ce que j’ai fait ?
Moana ne répond pas.
L’air se charge à nouveau d’électricité.
Rim se fige. Cinq minutes à peine se sont écoulées depuis l’extraction du
docteur Gauthier et des sentinelles, mais elle comprend tout de suite ce qui
est en train de se produire. Refoulant la bouffée d’angoisse qui monte en
elle, Rim recule.
– Ils arrivent.
Elle s’élance en direction du chef Kehanui et de sa garde rapprochée, au
moment où apparaît la première silhouette, à quelques mètres seulement,
comme surgie des limbes.
L’homme est entièrement nu. Il doit avoir une trentaine d’années. Ses
yeux sont d’un bleu profond. L’intégralité de son corps paraît enduite d’une
fine couche liquide semblable à de l’huile. Les muscles saillants de ses
cuisses et de son torse, son attitude défensive, ses poings levés, prêts à rouer
de coups quiconque s’approcherait de lui, contrastent avec l’apparente
vulnérabilité de sa nudité, sa jeunesse et la blancheur de sa peau. Son crâne
rasé, le numéro tatoué sur sa clavicule gauche trahissent pourtant sa
fonction : l’homme est un militaire des Forces Spéciales du Consortium
Européen. Un soldat de la pire espèce.
Un tueur.
Aussitôt, un mur de guerriers marquisiens se forme entre Rim et lui
tandis qu’apparaissent simultanément un, deux, dix puis une trentaine de
soldats nus forgés dans le même moule.
Le soldat no 1 repère instantanément sa cible.
Rim.
Son regard descend sur son ventre proéminent. Elle croit apercevoir un
sourire amusé éclairer brièvement son visage, puis disparaître aussitôt,
comme s’il se contentait d’enregistrer cette nouvelle donnée.
Il la désigne du doigt.
– Là !
Les militaires n’hésitent pas une seconde. Les yeux verrouillés sur Rim,
ils jouent l’effet de surprise. Ils se ruent sur elle, comme s’ils ne craignaient
rien ni personne.
Comme si leur vie n’avait aucune importance.
La masse compacte de leur troupe heurte de plein fouet les guerriers
ènana qui s’interposent en poussant des cris de guerre. Casse-tête et lances
s’abattent en direction des crânes et des dos des soldats qui esquivent avec une facilité déconcertante. Les Marquisiens sont armés et ont l’avantage du
nombre, mais la nudité de leurs adversaires leur confère une liberté de
mouvement qui commence par les déstabiliser. Leurs corps humides
glissent entre les mains qui cherchent à les saisir pour les immobiliser ou les
jeter à terre. Ils réussissent à effectuer une percée. Certains d’entre eux
parviennent à s’emparer d’armes marquisiennes qu’ils brandissent au-
dessus de leurs têtes pour se frayer un chemin.
Le chef Kehanui se jette dans la bataille avec rage, suivi de sa garde
rapprochée, unis dans un même cri vibrant et puissant :
– Huiii, huiii, huiaaa !
Des ordres claquent. Les coups redoublent sur les assaillants. Le sang
commence à couler. Les premiers hommes tombent, des deux côtés. Des
pagnes hami rouge et brun gisent au sol, piétinés par des dizaines de paires
de pieds.
Les yeux rivés sur les corps marquisiens sans vie, Rim assiste,
impuissante, à l’assaut. Certains d’entre eux étaient ses amis.
Moana la tire en arrière.
– Ne regarde pas !
Autour d’eux, femmes, enfants et vieillards courent se réfugier vers le
fond de la vallée, sans cesser d’encourager les guerriers de leurs cris. Teìki,
un colosse de près de deux mètres, les rejoint.
– Suivez-moi !
Moana marque un instant d’hésitation. Teìki leur indique la partie
inférieure du paepae, en direction de la plage de Vainahō. Soit la direction
opposée à celle qu’emprunte le reste de la population pour aller se cacher
dans la forêt. Moana jette un œil à la plage.
– Nous serons à découvert. Sur terrain plat, Rim n’a aucune chance
contre ces hommes surentraînés.
L’intéressée proteste.
– Je suis enceinte. Pas malade !
Teìki ignore sa remarque. Il montre les pirogues du menton.
– La mer. C’est notre seule issue, si jamais ces hāoè parviennent à
surpasser nos guerriers. Sur l’eau, nous serons meilleurs qu’eux.
Rim opine. Teìki est le frère aîné de Moana. Il est réputé être un guerrier
féroce et un marin redoutable. Son corps intégralement tatoué témoigne de
son ardeur au combat, de ses succès et de son sens de l’honneur. Pour tous
ici, il est l’héritier légitime du grand chef Kehanui. Un jour, il lui succédera. Rim lui fait entièrement confiance. Teìki donnerait sa vie pour sauver la
sienne.
Son bébé et elle sont en sécurité.
Teìki et Moana sont d’excellents rameurs de vaka, capables de naviguer
en pleine mer, quelle que soit la houle, pour y traquer thons rouges et
bonites. Les risques pour que ces militaires puissent rivaliser avec eux sur
l’eau, une pagaie à la main, sont minces, aussi forts soient-ils.
Encore faut-il atteindre la plage sans encombre…
Comme s’ils lisaient dans leurs pensées, plusieurs militaires bifurquent et
tentent de se frayer un passage à coups de poing et de lance dans leur
direction. À présent, tous sont armés. Leur vaillance est impressionnante.
Ils paraissent se tailler un chemin dans la foule des guerriers comme si ces
derniers n’étaient que de simples pantins de bois tendre.
Le soldat no 1 est à leur tête.
Encore lui.
Rim croise son regard. La froide détermination qu’elle y lit lui glace le
sang.
Leur manœuvre n’a pas échappé à Teìki qui s’immobilise, casse-tête en
main, pour leur barrer la route.
Environ deux cents mètres les séparent encore des premières pirogues.
Conscients que la situation risque de leur échapper, les militaires
progressent de plus en plus rapidement.
Teìki s’élance à leur rencontre.
– Courez ! s’écrie-t-il par-dessus son épaule.
Le soldat no 1 se jette sur Teìki sans hésiter. Casse-tête contre lance en
bois-de-fer. Cri de guerre contre rugissement. La violence du choc frontal
provoque un puissant claquement sonore. Rim frémit. Elle lance un dernier
coup d’œil aux deux hommes au corps-à-corps, au moment précis où Teìki
brandit son arme au-dessus du crâne de son adversaire, avant de sauter sur
le sable, à la suite de Moana.
– Dépêche-toi !
Rim est en nage. La chaleur est accablante. Son ventre semble peser des
tonnes, mais la peur lui donne des ailes et elle progresse rapidement. Des
nuées de nono, des moucherons suceurs de sang, virevoltent autour d’eux,
attirés par leur peau transpirante et sucrée. Moana a déjà atteint la première
pirogue. Des vaguelettes lui lèchent les pieds tandis qu’il entreprend de la tirer sur le sable. Rim chasse les insectes de la main et se précipite pour
l’aider.
Moana lui désigne une pirogue voisine.
– Récupère une rame dans celle-ci pendant que je la mets à l’eau. Et vois
si tu ne trouves pas un taa ou une arme quelconque.
Rim s’exécute sans discuter, à bout de souffle. Elle plonge la main dans
la coque du vaka et déniche effectivement deux harpons en os, de la corde
et une pagaie en bon état. Les bras chargés, elle fait volte-face pour
rejoindre Moana.
Plus loin, le combat entre Teìki et le soldat fait rage. Ils se roulent sur le
sol, au pied de l’imposante sculpture Tiki qui domine le paepae. Le militaire
français a le visage en sang. Il vend chèrement sa peau et donne au
Marquisien du fil à retordre. Pourtant il y a quelque chose qui cloche. Il
encaisse les coups plus qu’il n’en donne, comme s’il savait que sa défaite
était certaine mais souhaitait faire durer leur échange.
Comme s’il attendait.
C’est alors que Rim perçoit un mouvement sur sa gauche, à une trentaine
de mètres du muret d’accès au paepae. Un groupe de trois soldats a réussi
une percée et se dirige vers la plage, dans leur direction.
Une diversion.
Comprenant que Teìki était un obstacle infranchissable, le soldat no 1 a
choisi de se sacrifier pour que ses hommes puissent le contourner et
interpeller leur cible. Rim réalise que les militaires ne sont pas là pour une
guerre, ni même une bataille que leur faible nombre ne permettrait pas de
gagner face à des centaines d’ènana enragés. Ils sont là en mission
kamikaze. Récupérer Rim, coûte que coûte.
Elle pense : « Ou m’éliminer. »
Elle crie :
– Attention !
La moitié de la pirogue baigne déjà dans la baie. Moana a de l’eau
jusqu’à la taille. Il lève la tête et repère la menace en même temps que Teìki
qui jette son adversaire à terre, ramasse une lance et l’enfonce dans sa
poitrine d’un mouvement sec et puissant. Sans plus se préoccuper de sa
victime, Teìki récupère son arme et pique un sprint en poussant un
hurlement de rage afin de couper la route aux trois autres.
Rim balance son chargement dans la pirogue et brandit un harpon, prête à
se défendre. Moana tire l’embarcation en ahanant. Il lui fait signe de sauter à l’intérieur.
– Ne reste pas là !
Les trois hommes se rapprochent. Teìki décrit un large demi-cercle pour
les intercepter, près de la rive, là où une fine couche de gravier et de
brisures de coquillages rend le sol plus ferme.
Rim se cramponne à son harpon sans bouger, campée sur ses jambes,
bien décidée à les défendre, Moana, elle et le bébé. Elle répond :
– Quand le vaka sera entièrement à l’eau, pas avant !
Moana s’arc-boute sur le balancier et redouble d’énergie. Une vague plus
haute que les autres soulève la coque au moment opportun. Il en profite
pour gagner trois mètres sur l’océan. La pirogue se libère du sable dans un
bruit de succion. Il hurle :
– Ça y est !
Il saisit une rame et l’engage dans l’eau, muscles bandés, prêt à ramer.
Rim s’élance, s’accroche à la coque et se laisse basculer, mais l’un des
militaires allonge sa foulée et réussit à l’attraper par la cheville.
Elle émet un cri de surprise, gesticulant pour se dégager de son emprise,
mais le type a une poigne solide. Il tire, tire encore, jusqu’à ce que Rim,
agrippée au rebord, sente ses forces lui échapper. Dans un ultime effort, elle
remonte sa jambe libre vers elle, puis la détend d’un coup, percutant à la
mâchoire le militaire qui lâche prise. Elle se rétablit, se jette en avant et
atteint le manche du harpon à l’instant où l’homme, rasséréné, la plaque
d’un bras contre la poupe du vaka. Elle a juste le temps de se laisser
basculer sur le côté pour que son ventre n’amortisse pas le choc. Une
douleur dans les côtes lui arrache un gémissement.
Moana lève sa rame et se jette pour frapper le militaire, mais ce dernier
prend appui sur le rebord pour faire tomber Rim dans la mer, faisant d’elle
un bouclier humain. Par réflexe, elle se laisse chuter en arrière, brandit le
harpon et le plante dans la cuisse de son attaquant. Le militaire glisse en
hurlant dans l’eau tandis que Moana rattrape de justesse Rim avant qu’elle
n’y tombe à son tour.
Teìki surgit sur la droite à vive allure, fauche de plein fouet le deuxième
soldat qui s’apprêtait à prendre la relève, lui saisit la tête et l’achève d’un
mouvement pivotant du bras.
– Fuyez ! leur ordonne-t-il en se relevant pour faire face au troisième.
Moana lui lance le harpon restant.
– Viens avec nous.
Teìki l’attrape à la volée avec une facilité déconcertante, comme si les
deux frères avaient répété ce geste des dizaines de fois.
– Je m’occupe d’eux, tu ù tuàne. Filez sur Ua Pou, chez nos cousins ! Je
vous rejoindrai plus tard, quand tout danger sera écarté.
Une ombre voile brièvement son regard. Ses paroles relèvent davantage
du souhait que de la promesse. Personne ne peut dire s’ils seront un jour en
sécurité quelque part. Une trentaine de militaires ont surgi aujourd’hui, mais
combien d’autres demain ? Et le jour d’après ? Rim a déjà expérimenté une
fois le voyage dans le temps, mais pour les deux frères, qui n’ont aucune
idée véritable de la technologie qui permet ce saut dans le temps, ces
apparitions et disparitions soudaines demeurent empreintes de mystère et de
magie. Pour eux, il suffit d’attendre et d’agir, mais ils ne soupçonnent pas la
puissance dévastatrice des autorités françaises du e XXII siècle. À la
prochaine extraction, ce seront peut-être mille soldats qui débarqueront. Et
ceux-là ne viendront pas uniquement s’occuper de Rim, mais peut-être de
tout un peuple. Ils l’ont déjà fait par le passé. Ils le referont sans hésiter.
Surtout s’ils se sentent menacés.
Le troisième militaire recule. Les corps de ses acolytes flottent, près du
rivage. Il attend du renfort. Derrière lui, une demi-douzaine de soldats
arrive en courant, plusieurs dizaines de guerriers ivres de colère à leurs
trousses. Teìki attaque le militaire sans hésiter en poussant un cri de guerre.
Moana se replace aussitôt au milieu de la pirogue, s’assoit et plante sa
pagaie dans l’eau. Ses gestes sont assurés, lents mais puissants. Il se met à
compter jusqu’à cinq. L’embarcation prend rapidement de la vitesse, la rive
s’écarte d’un mètre à chaque coup de rame sous la surface.
Il scande :
– E tahi, e ùa, e toù, e hā, e ìma !
Puis il sort sa rame de l’eau, la passe de l’autre côté de l’embarcation, la
plonge à nouveau dans l’eau et reprend son décompte.
– E tahi, e ùa, e toù…
Rim jette un œil en arrière. Personne ne les suit pour l’instant. Teìki et ses
frères guerriers sont aux prises avec les derniers militaires survivants.
L’air se charge à nouveau d’électricité. Rim déglutit. Elle peut le sentir
vrombir comme un essaim d’abeilles jusque sur l’étendue turquoise de la
baie, à travers le bois de manguier de la pirogue. Elle sait ce que cela
signifie. D’autres militaires arrivent.
Elle scrute la plage qui s’éloigne, à la recherche de leur présence. Elle
distingue un mouvement de foule à proximité du paepae, mais Moana et
elle sont trop loin, désormais, pour distinguer quoi que ce soit d’autre que
de vagues silhouettes.
Le vaka fend sans discontinuer la surface irisée des eaux de Paepaeàki.
Les cris de la bataille qui fait rage sur la plage de Vainahō s’estompent peu
à peu, dissous dans le souffle régulier du rameur, le clapotis de l’eau contre
la coque et l’écho des rafales de vent contre les parois abruptes des falaises
basaltiques qui protègent la baie de l’océan.
Rim se penche en avant et se blottit contre le dos de Moana.
– Merci, dit-elle en français.
– Qu’est-ce que cela signifie ? demande-t-il.
Rim ne répond pas tout de suite. Les Marquisiens ne remercient pas. Le
mot leur est étranger. Ils n’en ont pas l’usage, le don étant considéré comme
quelque chose de normal. Les ènana ne disent pas merci, ils agissent
concrètement pour remercier. De la même façon, ils ne disent pas « je
t’aime », mais expriment leur désir.
Rim connaît un seul mot proche du merci français : vaièi nui qui signifie
« grande générosité ». En risquant leur vie pour les sauver, elle et son
enfant, Moana, son frère Teìki et les habitants de Taiohaè lui ont donné bien
au-delà de ce qu’elle pourra jamais rendre. Et de la générosité, pour sûr,
tous en font preuve à son égard, eux qui l’ont accueillie comme si elle était
leur sœur.
Rim opte finalement pour une deuxième voie.
– J’ai envie de toi, murmure-t-elle en marquisien.
Moana cesse un instant de ramer pour reprendre son souffle. Il pivote
lentement, un sourire étrange aux lèvres, mi-triste, mi-joyeux, et
l’embrasse, la main posée sur sa joue, puis il se retourne et se remet en
position de ramer. Ses muscles dorsaux se contractent. Les figures
matahoata en forme de visage humain du large tatouage qui recouvre ses
épaules semblent s’animer. Les yeux immenses du dessin tracé sur la peau
fixent Rim avec bienveillance et sérénité, comme pour dire « Je suis là. Ne
t’inquiète pas. »
Rim balaie les environs du regard.
La pirogue est à présent au niveau de la passe des Deux Sentinelles,
minuscule coquille de noix entre les îlots Motunui à l’ouest, et Mataùapuna
à l’est. Les eaux tranquilles de la baie de Taiohaè sont derrière eux. La pleine mer et une houle contraire de près de deux mètres leur font face. Au
fond, au sud-ouest, les pics fantomatiques de l’île de Ua Pou se dressent,
comme plantés dans une mer de brume et de dégradés de bleu. De part et
d’autre, l’océan à perte de vue, des vagues aux crêtes écumantes qui se
perdent sur la ligne d’horizon.
Moana inspire, enfonce sa pagaie dans l’eau et reprend son décompte :
– E tahi, e ùa, e toù, e hā, e ìma…
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Rapport d’enquête TR-ADN/RF-08.23677.1 Ministère des Armées – 25/03/2175. OPJ
rapporteur : Enquêteur Principal Simon WEBER – Pôle France, Union des Républiques
démocratiques européennes – ARCHIVES PROGRAMME TR-ADN-FRANCE. Extrait de
l’interrogatoire de Lili Vetter, 18 ans, sentinelle no 7 de l’équipe terrain « Hakanā-1592.1 » –
17/03/2175 – Durée : 01:28’02’’.
LILI VETTER : Bien sûr, à notre arrivée sur l’île, nous étions tous très excités. Tous les douze,
je veux dire. Les douze sentinelles. Une île paradisiaque, la perspective de passer deux ans au
milieu de l’océan, sous les cocotiers, sans contrainte, auprès d’un peuple dont on ignorait
presque tout… On avait l’impression d’être des aventuriers. Un peu comme dans une émission
de téléréalité, vous voyez…
SIMON WEBER : Vous n’aviez pas peur ?
L.V. : (Elle ricane.) De quoi ? Tim et Driss, les deux légionnaires, étaient là pour nous protéger,
même s’ils n’étaient pas très bavards. Il y avait Anne, je veux dire le docteur Gauthier, et les
autres scientifiques… J’imagine que le gouvernement français n’allait pas dépenser des millions
pour envoyer douze gamins en 1592 sans la certitude qu’ils allaient s’en sortir, non ?
S.W. : Donc vous vous sentiez bien.
L.V. : Les premiers mois, ça allait, on s’est hyper bien intégrés à la communauté marquisienne,
même si on ne comprenait rien à ce qu’ils racontaient au début. (Elle rit.) Les rendez-vous
quotidiens avec le docteur Gauthier, aussi. Les exercices qu’elle nous faisait faire pour évaluer
nos capacités d’adaptation, les séances de sport, les debriefs après nos échanges avec la
population locale, tout se passait vraiment bien. Elle avait l’air satisfaite, et nous qu’est-ce qu’on
pouvait dire d’autre que « Waouh, génial » ! On était tranquilles, au bout du monde, dans un
endroit idyllique auquel plus personne n’a accès depuis des décennies, depuis que les océans
sont morts et que le monde est devenu ce qu’il est devenu, enfin, vous savez quoi… Merde, pour
nous, pour nos parents et nos grands-parents, les Marquises, c’était juste de belles photos dans
de vieux livres d’histoire… Là, on y était, pour de vrai. Avec eux. Parmi eux. C’était… c’était
juste fantastique !
S.W. : Mais…
L.V. : C’est après que ça s’est compliqué.
S.W. : Pourquoi ?
L.V. : Je sais pas. L’alimentation, le climat, les gens, ça allait, mais peu à peu, on s’est sentis
mal.
S.W. : (Il consulte ses notes.) Vous êtes tombés malades ?
L.V. : Non, non, pas du tout… Mal. Je veux dire : vis-à-vis d’eux.
S.W. : Des Marquisiens.
L.V. : Oui. Et vis-à-vis de nous-mêmes. De notre conscience. À cause de cette fichue règle du
silence. Le fait de rien pouvoir leur dire, sur nous, sur l’endroit d’où nous venions, sur l’époque
d’où nous venions, la technologie TR-ADN, le projet Hakanā…
S.W. : Vous saviez pourtant que c’était dans leur intérêt. Pour ne pas perturber leur
développement culturel. Ne pas risquer de bouleverser leur société.
L.V. : Je sais tout ça, et aussi que le risque était trop grand pour interférer dans notre propre
présent, en 2175, mais au fil des mois c’est devenu un secret trop lourd à porter.
S.W. : Je ne comprends pas.
L.V. : Comme si on trahissait leur confiance. Comme si on se considérait comme tellement
supérieurs à eux qu’ils n’étaient même pas dignes de pouvoir comprendre ce que nous faisions
là.
S.W. : Vous en avez parlé au docteur Gauthier ?
L.V. : Non. C’était un truc entre nous. Entre sentinelles. On n’en parlait pas aux adultes. On
avait un peu peur de se faire virer. Genre : renvoyés au XXIIe siècle…
S.W. : Vous n’aviez pas confiance en elle ?
L.V. : Si, si… C’est pas ça.
S.W. : Quoi alors ?
L.V. : C’est dur à expliquer. Le docteur et les autres adultes, ils étaient là pour la science, pour
préparer le terrain des futurs échanges entre 1594 et 2175, pour l’avenir de l’humanité. Nous, eh
bien, on était juste des gosses de quinze à dix-sept ans qui voulions profiter de la vie et nous
amuser un peu. Ces gens, les Marquisiens, semblaient si heureux, en harmonie avec leur île et
l’océan, même si leur vie était dure, dans un environnement pas simple, sans confort, sans rien
de tout ce que nous connaissons en 2175. On a commencé à se sentir proches d’eux. Très
proches.
S.W. : Et ?
L.V. : On s’est mis à les envier. Et bizarrement aussi à avoir honte. Honte de notre attitude, de
nos mensonges, de l’époque d’où nous venions, de ce que nos ancêtres avaient fait subir à leur
peuple. Honte de faire comme si nous ignorions tout ce qui allait arriver de mauvais pour eux au
fil des siècles.
S.W. : Vous n’y étiez pour rien.
L.V. : Le résultat est le même.
S.W. : Qu’avez-vous décidé de faire ?
L.V. : On s’est demandé si on ne pouvait pas entrer en contact plus approfondi avec eux.
S.W. : En contact ? Vous savez qu’il est formellement interdit de…
L.V. : (Elle soupire.) Je connais le règlement du projet Hakanā aussi bien que vous, Monsieur
l’Enquêteur Principal… Disons que, au vu de notre expérience parmi eux, nous nous sentions
prêts à repousser un peu les limites.
S.W. : C’est-à-dire ?
L.V. : Échanger, leur parler un peu plus de nous, de qui nous étions. En faisant attention, hein !
En tâtant le terrain, pour voir, sans les brusquer… Uniquement avec ceux avec qui nous nous
sentions parfaitement en confiance.
S.W. : Des jeunes de votre âge ?
L.V. : Oui. Des Marquisiens avec qui nous avions sympathisé. Des jeunes, comme nous, qui se
posaient aussi des questions sur notre présence, sur la couleur de notre peau, de nos yeux, sur
leur propre avenir.
S.W. : Quand vous dites « on s’est demandé », vous faites allusion à quelqu’un en particulier ou
s’agissait-il d’une décision collégiale ?
L.V. : Quelqu’un en particulier.
S.W. : Rim ?
L.V. : (À voix basse.) Oui, c’est ça, Rim. Mais nous étions tous d’accord. Rim ne nous a rien
imposé. Elle osait plus que nous, c’est tout. Elle posait les questions que nous n’osions pas
formuler à voix haute. Ce n’est pas qu’elle est plus intelligente, nous sommes tous de bons
élèves, hein, sinon nous n’aurions pas été sélectionnés pour ce programme, mais elle faisait
preuve de plus de maturité, si vous voyez ce que je veux dire. C’est elle qui a parlé de honte
pour la première fois, par exemple. Elle aussi qui, bien avant le docteur Gauthier, a estimé que
pour comprendre la culture d’un peuple, il fallait maîtriser sa langue.
S.W. : Quelles étaient vos relations avec elle ?
L.V. : Rim est ma meilleure amie.
S.W. : Je vois.
L.V. : Et je l’ai abandonnée…
S.W. : Hum. (Raclement de gorge.) Revenons à ce que vous appelez des « contacts
approfondis ». Quand est-ce qu’ils ont commencé avec les autochtones ?
L.V. : Au bout d’un an, je dirais.
S.W. : Que s’est-il passé ensuite ?
L.V. : La situation nous a totalement échappé.
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