2023 - Le projet Hakana

Marin Ledun · Chapitre 18 sur 18

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2023 - Le projet Hakana

Chapitre 16

 

 

Nuku Hiva, 14 novembre 1600 – 19:01.

 

Une multitude de flambeaux illuminent le paepae de Taiohaè. Des odeurs

mêlées de viande grillée et de fleurs aux parfums capiteux saturent l’air.

Des centaines d’hommes et de femmes sont assis, en cercle, autour du terre-

plein central. Des enfants excités s’amusent en contrebas.

Au-delà, une nuit noire sans lune enveloppe la baie.

Rim se prépare. Elle se tient à l’écart, avec les danseurs et les danseuses.

Des tatouages récents ornent ses avant-bras et ses jambes. Elle arbore un

pagne de tapa, des parures de graines et une couronne piquée de plumes aux

couleurs bigarrées. Ses traits se sont affinés, ses cuisses asséchées, son dos

s’est musclé. Cet été, elle a fêté ses vingt-trois ans.

Elle réajuste ses bracelets et s’avance pour jeter un œil à la foule amassée

autour du nouveau chef Teìkitemanunui et de sa famille. Elle aperçoit

Moana, installé à ses côtés, qui lui fait un signe de la main, puis Heretu en

retrait. Elle parcourt ensuite l’assemblée du regard à la recherche de

Hiatapu, qu’elle finit par repérer parmi un groupe de gamins occupés à

jouer les équilibristes sur le muret qui surplombe la plage.

Elle pense : « Six ans déjà ! »

Depuis la naissance de Hiatapu. Depuis que les pirogues ènana sont

parties reconquérir le Pacifique avant de revenir, pour certaines, chargées de

nouvelles histoires à raconter et de messages porteurs d’espoir. Six ans. Une

éternité à l’échelle des habitants de la Terre des Hommes.

Ce 14 novembre 1594, à midi, l’extraction de Rim et Heretu n’a pas eu

lieu. Ni cette année-là ni les suivantes. Les premiers jours, ils ont douté,

croyant à un retard, puis les mois ont passé et ils ont peu à peu réalisé qu’ils

ne rentreraient jamais en 2175. Moana n’est finalement pas parti à bord de

la pirogue double pour emmener Hiatapu loin des Marquises. Ils ont

effectué ensemble la traversée jusqu’à Nuku Hiva. La menace TR-ADN s’est diluée dans les airs avant de disparaître de leur esprit, comme si elle

n’avait jamais existé. La vie a repris son cours.

Le projet Hakanā ne les concernait plus.

Ils avaient gagné.

Quoi qu’il se soit passé en 2175 quand un ingénieur aurait dû presser un

bouton sur une machine pour les faire rentrer.

Quoi qu’il se soit passé entre 1594 et 2175.

Des siècles d’aventure humaine.

Peut-être totalement différents, peut-être à peine modifiés.

Juste ce qu’il faut.

Bien sûr, ils ignorent la nature des changements qui auront lieu à l’avenir.

Ils ignorent où se sont rendues la plupart des pirogues, les graines qu’elles

ont semées et la façon dont elles ont germé dans l’esprit des populations du

Pacifique et d’ailleurs. Ils ignorent comment l’humanité évoluera. Tout cela

n’a pas encore eu lieu et ils n’ont plus à s’en préoccuper.

Ça a commencé cinq ans plus tôt, le 21 juillet 1595, lorsque les quatre

navires constituant l’expédition ambitieuse montée par l’Espagnol Álvaro

de Mendaña sont apparus au large de l’île de Fatuiva, au sud de l’Archipel.

Des centaines de guerriers déterminés les attendaient, armés de frondes et

de lances, à bord de leurs pirogues. Le navigateur a dû poursuivre sa route

jusqu’à Hiva Oa où le même accueil lui était réservé. Il n’a pas pu

s’approcher de Tahuata, quelques jours plus tard, pour débarquer à Vaitahu

et y célébrer une première messe le 28 juillet, comme le racontent les livres

d’histoire que Rim lisait au cours de sa formation pour le projet Hakanā.

Ses projets de gloire sont tombés à l’eau. Les guerriers les ont harcelés, lui

et ses hommes, de cris et de pierres pendant des heures, les repoussant aux

limites de la haute mer d’où ils ne sont jamais revenus.

Aucune île n’a été colonisée.

Aucun ènana n’est mort sous les balles de ses mousquets.

Aucune maladie européenne n’a décimé leurs rangs.

Aucune femme n’a offert son corps à aucun marin en échange d’un

vulgaire bout de métal.

Aucun missionnaire n’a débarqué pour interdire leurs coutumes, leur dire

quel Dieu prier, quelle tenue leurs femmes devaient arborer ou quel nom de

baptême ils devaient prendre.

L’archipel ne s’appellerait pas Las Islas Marquesas. Il ne porterait pas de

nom en l’honneur du marquis de Mendoza, vice-roi péruvien. Il resterait la Terre des Hommes, Te Henua Ènana, comme l’ont appelé les navigateurs

venus des Tonga et Samoa.

D’autres hommes viendront sans doute à l’avenir, mais ceux-là

débarqueront pour apprendre et non conquérir, pour écouter et non

soumettre.

Peut-être.

Peut-être pas.

Qui sait, le monde pourrait changer pour de bon ?

Un roulement de tambour résonne soudain, suivi d’un cri. Les

conversations s’interrompent. L’agitation cesse. Les mains couvertes de

sable, les enfants courent s’asseoir aux côtés de leurs parents ou près du

terre-plein central pour profiter au plus près du spectacle à venir. Un

murmure de satisfaction parcourt la foule. Les regards convergent vers les

musiciens.

Rim chasse toutes ces pensées en souriant et reprend sa place dans le

groupe.

Un homme au costume soigné et au crâne rasé s’avance face à la tribune

et entame une longue litanie. Sa voix est grave. Son ton solennel. Chacun

de ses gestes savamment codifié. Tous écoutent avec attention son récit,

prélude à une nuit de festivités qui ne prendra fin qu’au petit matin.

Un pahu gronde lorsque sa voix s’éteint, puis des dizaines d’autres. Une

danseuse vêtue de blanc et coiffée d’une couronne de plumes de toake

s’avance avec élégance sur la pointe des pieds jusqu’au centre du paepae.

Rim l’écoute, émerveillée, chanter les premiers mots de la Danse de

l’Oiseau, Te Hakamanu, rêvant qu’un jour, en 2175, ceux qu’elle a aimés

puissent à leur tour profiter du spectacle enivrant d’une jeune vehine

joyeuse, libre, mimant le battement d’ailes gracieux et majestueux d’un

phaéton à queue blanche.

 

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