2023 - Le projet Hakana

Marin Ledun · Chapitre 5 sur 18

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2023 - Le projet Hakana

Chapitre 3

 

 

Nuku Hiva, 13 novembre 1594 – 15:30.

 

Rim plonge la main dans l’eau et s’asperge la nuque.

– Quelle chaleur !

Elle a confectionné deux chapeaux improvisés à l’aide de son pagne pour

protéger leurs têtes, mais en dépit d’alizés qui soufflent depuis l’est, la

température à la surface de l’eau reste élevée. Les gerbes d’écume et les

éclaboussures du vaka et de la pagaie atténuent à peine la morsure du soleil

et les effets de la réverbération. La peau de Rim, pourtant hâlée par deux

années de vie à Nuku Hiva, rougit. Le sel l’assèche aussi vite que les

embruns l’hydratent.

Pas question de sauter à l’eau pour se rafraîchir. Les courants marins sont

puissants entre les deux îles et risquent de vous emporter rapidement. La

forte houle se traduit par une succession infinie de vagues de deux à trois

mètres aux desseins aléatoires, et de creux de même profondeur. L’océan

ressemble à un immense champ de mines en mouvement et en explosion

permanente sur lequel Moana doit surfer en prenant garde de ne pas

chavirer.

Le vaka est aussi léger que maniable. C’est sa force et sa faiblesse. Une

vague un peu plus puissante que les autres et c’est dix mètres de perdus à

reconquérir, à la force des bras.

Une soixantaine de kilomètres sépare la baie de Taiohaè de l’île de Ua

Pou. Cela correspond à vingt minutes en avion, embarquement et douanes

compris. Deux à trois heures en bonitier à moteur ou en voilier… une

épreuve pour n’importe quel rameur en pirogue. En 1594, sans réserve

d’eau douce ni ravitaillement, il s’agit d’un exploit, même pour un jeune

homme solide et aguerri tel que Moana.

Devant eux, Ua Pou grossit et rétrécit comme une illusion d’optique, au

fur et à mesure de leur progression. Tantôt éloignée lorsqu’un halo vaporeux l’enveloppe, tantôt proche dès que la brume se dissipe. Les

immenses colonnes basaltiques qui dominent l’île, semblables à des tours

fortifiées tendues vers le ciel, apparaissent et disparaissent au gré des

nuages qui s’accrochent à leurs flancs. Leurs couleurs varient aussi, comme

si un peintre démiurge et fou les redessinait toutes les heures, parfois dorées

lorsque le soleil les illumine, parfois noires et menaçantes.

Un château en forme de mirage, quelque part entre ciel et océan.

Le spectacle est grandiose.

Et inquiétant à la fois.

Moana cesse de ramer et s’étire lentement pour détendre ses muscles.

– Les deux piliers, dit-il en désignant les aiguilles de basalte. Ils ont

donné leur nom à l’île. La légende raconte que Ua Pou est à l’origine de

l’archipel des Marquises. Ces colonnes représentent les deux piliers de la

Grande Maison, les premiers éléments plantés par le dieu Atea à la création

du Henua ènana, la Terre des Hommes.

Il marque une pause, donnant de temps en temps une légère impulsion à

sa pagaie pour redresser la pirogue et éviter qu’ils chavirent. Rim se tait, le

regard perdu quelque part sur la crête des vagues.

Moana se retourne, sourcils froncés.

– Et tu prétends qu’un jour toute cette beauté sera menacée par la faute

des hommes ? Que l’océan se videra de ses poissons, que les eaux

monteront et engloutiront nos îles de plusieurs mètres, que des hommes

venus de l’autre bout de la terre viendront avec des machines couper nos

forêts de bois de santal, qu’ils édicteront des règles qui anéantiront la quasi-

totalité de notre culture ? Que nous ne danserons plus ? Que nous ne

tatouerons plus ? Que nous serons assez fous pour nous plier à leur volonté

et oublier qui nous sommes ? Comment est-ce possible ?

Rim ne trouve rien à répondre à cela. Le peu qu’elle sait de la

colonisation des Marquises par les Européens, elle le tient du docteur

Gauthier. L’histoire des peuples océaniens n’est pas enseignée en France, ou

très peu. L’histoire coloniale ne s’apprend pas. Ou mal, déformée. Rim a

entendu des tas d’histoires à propos du commerce de la baleine, des

maladies qui décimèrent les populations de vallées entières, la tuberculose

pulmonaire, la lèpre, et des fléaux de l’alcool et de l’opium rapportés par les

beachcombers, ces aventuriers qui écumèrent les îles du Pacifique jusqu’à

 

la fin du e XIX siècle, de l’interdiction du tatouage et des coutumes ènana

imposée par l’État colonial et les missionnaires catholiques, du réveil culturel marquisien à partir des années 1970, mais tout s’emmêle dans son

esprit.

Pour elle, tout cela a eu lieu hier. Il est trop tard.

Pour Moana, l’histoire se déroulera demain. Elle est encore à écrire. À

corriger, si nécessaire.

Il la dévisage.

– Mais Rim, un peuple qui ne danse plus est un peuple qui meurt !

Elle tend la main et lui caresse la joue.

– Je sais.

Moana recule, des éclairs dans les yeux.

– Et maintenant, des guerriers blancs qui savent pertinemment tout cela

surgissent et assassinent mes frères ! Comme si cette histoire que tu m’as

racontée n’avait aucune importance ! Comme si nous ne valions rien.

– Je sais, répète-t-elle d’une voix presque inaudible. Je sais.

– Tout ça pour te récupérer, toi !

Rim baisse les yeux sur son ventre.

– Tout ça pour l’empêcher de venir au monde, elle.

Moana lève les bras.

– Mais quel est ce monde insensé d’où tu viens ?

Rim déglutit. Elle comprend ce qu’il ressent, mais elle n’a toujours

aucune réponse. Cette conversation, ils l’ont eue des dizaines de fois,

depuis l’annonce de sa grossesse et les événements qui ont suivi. Bien sûr,

cela restait très théorique pour Moana et les siens. Presque magique.

L’extraction des membres de l’équipe Hakanā, trois heures plus tôt, et

l’arrivée des militaires d’élite français a changé la donne. Jusque-là, les

aveux du docteur Gauthier, les voyages dans le temps, la technologie TR-

ADN n’étaient que des idées floues. Des mots lancés dans le vent. Quelque

chose au fond de son esprit lui murmurait que tout ça n’était peut-être qu’un

mensonge ou le fruit de leur imagination.

D’un seul coup, le sang coule, et les fables se muent en dure réalité.

Moana la fixe.

– Si seulement tu ne m’avais rien dit.

– Ces soldats seraient venus quand même.

– Peut-être pas.

Rim secoue la tête.

– Tu veux savoir et tu ne veux rien savoir en même temps, avoue-le. Tu

voudrais protéger ton peuple des malheurs à venir et ne pas intervenir. Quel hypocrite tu fais !

Moana plisse les yeux.

– Si seulement tu n’étais jamais arrivée… Mes amis seraient encore en

vie…

Les yeux de Rim se gonflent de larmes. Elle serre les dents, essaie de les

refouler, en vain. Elle lui assène une gifle. Moana ne cille pas. Elle le frappe

une deuxième fois.

– C’est dégueulasse, ce que tu dis !

– Je…

Elle le coupe :

– Merde, même si je n’avais jamais été envoyée ici, d’autres soldats

auraient débarqué quand même ! Des soldats espagnols, des Anglais, des

Français ! Ni toi ni moi n’y pouvons rien. Ça s’est déjà produit, Moana !

Ouvre les yeux. Ce qui est fait est fait. Je suis là. Avec toi. Au milieu de

l’océan. Je suis née en 2160, dans un monde où la Terre est en train de

mourir par la faute des hommes et de leur folie économique. Toi en 1575, à

l’abri de tout et de tout le monde. Je suis enceinte de toi alors que c’était

impossible. Je n’ai que dix-sept ans et crois-moi, de là d’où je viens, à cet

âge les filles comme moi sont bien trop jeunes et insouciantes pour avoir un

enfant !

Moana essaie de lui prendre la main. Elle lui attrape sèchement le poignet

et le force à toucher son ventre. Elle hurle :

– Et lui, dans tout ça ?

– On s’en occupera.

Elle éclate :

– Mais de quoi est-ce que tu parles ! On s’en occupera ? Qui ça, on ?

Pour commencer, dès que j’accouche, je disparais, pfut, comme ça ! Ça

s’appelle le voyage spatiotemporel, tu te souviens ? Là-bas, en 2175, ils

verrouillent ma signature ADN et me rapatrient, comme s’il leur suffisait de

tirer sur une chaîne accrochée à mon cou. Leur machine s’est plantée parce

que j’étais enceinte, mais fais-leur confiance, ils sont sûrement déjà en train

d’y remédier. Si ça se trouve, pendant que nous parlons, ils peaufinent les

derniers détails et dans cinq minutes, zou, je me volatilise !

Elle mime du bout des doigts le geste de s’envoler dans les airs.

– À moins que les militaires m’attrapent et me tuent avant. Peut-être nous

attendent-ils déjà à Ua Pou, qui sait ? Et après, quoi ?

– Je te défendrai.

Elle ricane.

– Et s’ils te tuent quand même ! Mais admettons qu’ils nous laissent un

peu de répit. Admettons qu’ils ne nous retrouvent pas et que l’enfant naisse.

Il se passe quoi ensuite ? Tu lui raconteras quoi quand il sera grand ? Que sa

mère vient du futur ? Qu’elle l’a abandonné ? Que c’est à cause d’elle que

le peuple de son père a été encore exterminé ? Qu’est-ce qui sera le mieux

pour lui ?

Un flot de larmes coule à présent sur ses joues.

– Et nous deux, ça va devenir quoi ?

Moana se penche vers elle.

– Nous deux, ça existe déjà.

Il se penche davantage, jusqu’à ce que leurs nez s’effleurent, ses yeux

plantés dans les siens.

– Nous deux est un miracle et rien n’est écrit d’avance. La preuve, te

voilà, et on tient peut-être là une chance de changer les choses.

– J’aimerais tellement que tu aies raison.

– Pourquoi pas ?

Rim ferme les yeux et inspire un grand coup.

– Tāua, chuchote Moana avant de l’embrasser. Nous sommes ensemble,

quoi qu’il arrive.

 

Les deux heures suivantes, l’océan leur offre un peu de répit. La houle

diminue sensiblement. Le courant puissant qui les tirait vers l’ouest et

obligeait Moana à ramer en force est devenu leur allié et les pousse dans la

bonne direction. Un voile de nuages fins s’étire à haute altitude, qui masque

en partie le soleil et ménage leurs peaux sèches.

La pirogue progresse en silence, au rythme des coups de rame. Moana

navigue avec habileté, surfant sur la cime des vagues, ne la quittant que

pour glisser sur une autre série. Chacun se laisse bercer par ses pensées,

oubliant la faim et la soif qui le tenaillent.

Les contours de Ua Pou se dessinent avec de plus en plus de netteté. Le

sommet du mont Oave, le plus imposant des pilastres basaltiques de l’île,

émerge au-dessus d’un anneau de brume d’une blancheur immaculée. De

rares oiseaux marins commencent à faire leur apparition. Dans leur dos,

Nuku Hiva a disparu derrière un épais brouillard.

Moana espère atteindre les rivages du village d’Hakahau ou de la baie

d’Anahoa, plus à l’est, après la tombée de la nuit.

Le soleil finit par réapparaître, flirtant avec la ligne d’horizon. Moana

durcit la cadence afin de profiter des dernières lueurs du jour. Rim

commence à s’assoupir quand un poisson passe soudain en planant sur sa

droite, longeant la même crête de vagues qu’eux, avant de plonger une

vingtaine de mètres plus loin. Puis un deuxième, et encore un autre.

– Māòo ! s’écrie Moana.

Il donne un coup de pagaie plus fort que les autres et cesse

temporairement de ramer pour profiter du spectacle. Des dizaines de

poissons volants se jettent hors de l’eau, planant au ras des vagues le plus

longtemps possible, parfois sur plus d’une centaine de mètres, pour

échapper à leurs prédateurs, probablement un banc de kahi, ces énormes

thons rouges qui peuplent encore en 1594 les eaux poissonneuses de

l’archipel, véritable sanctuaire marin.

Rim applaudit, émerveillée, lorsque plusieurs dauphins s’invitent à la

curée, sans doute attirés par les mêmes proies, bondissant, roulant sur eux-

mêmes, acrobates intrépides et bruyants. Le ballet dure quelques minutes

supplémentaires puis cesse brutalement, comme si tout ce petit monde avait

décidé que le jeu était terminé. Un sourire aux lèvres, Rim relève la tête

vers Moana, visage fermé et regard tourné vers un amas de nuages noirs, à

l’ouest.

– Kanauu, dit-il d’une voix inquiète. Le vent du sud-ouest.

L’air se rafraîchit subitement. Une rafale de vent isolée vient brouiller la

surface de l’eau autour d’eux, tout à l’heure lisse, presque translucide. La

luminosité du ciel baisse d’un cran.

Moana grimace.

– Les paaoa l’ont senti avant nous. Ils ne chassaient pas, ils fuyaient se

réfugier.

– On est presque arrivés, non ?

Il pince les lèvres.

– Passe-moi la corde et viens t’installer contre moi. Le temps va se gâter

très vite. Ces nuages foncent droit sur nous.

Rim s’exécute. Le vent se lève pour de bon. Une bourrasque emporte son

couvre-chef improvisé. « L’enfer, après le paradis, pense-t-elle. Le paradis

après l’enfer, et ainsi de suite. Voilà le résumé de ma vie aux Marquises

depuis un an. »

Moana déroule la corde, la passe autour de sa taille, puis de celle de Rim.

Il vérifie deux fois la qualité de ses nœuds avant d’empoigner la pagaie.

– Pas sûr qu’on atteigne l’île avant, ajoute-t-il en l’enfonçant avec rage

dans l’eau devenue noire.

 

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Rapport d’enquête TR-ADN/RF-08.23677.1 Ministère des Armées – 25/03/2175. OPJ

rapporteur : Enquêteur Principal Simon WEBER – Pôle France, Union des Républiques

démocratiques européennes – ARCHIVES PROGRAMME TR-ADN-FRANCE. Extrait de

l’interrogatoire d’Antonin Nuytens, 17 ans, sentinelle n o 2 de l’équipe terrain

« Hakanā-1592.1 » – 17/03/2175 – Durée : 06:22’21’’.

ANTONIN NUYTENS : C’était en décembre 1593, à l’époque de la récolte du mei.

SIMON WEBER : Le quoi ?

A.N. : Le mei, le fruit de l’arbre à pain ; la base de l’alimentation des Marquisiens. Décembre

est un mois important pour cette raison. Je m’en souviens parce que la récolte a été bonne cette

année-là, ils étaient vraiment heureux. Le grand chef Kehanui organise plusieurs jours le Koìka,

une grande fête. Des dizaines de cochons sont tués à cette occasion pour nourrir toute la

population. Il y a de la musique, des danses et aussi du kava.

S.W. : Qu’est-ce que c’est ?

A.N. : Une sorte de boisson traditionnelle aux effets anxiolytiques avec un goût de terre plutôt

dégueulasse, un truc qui vous met la tête à l’envers. Nous sommes invités. Les scientifiques en

ont bu, sauf peut-être le docteur Gauthier. Même les légionnaires, je crois. Nous aussi bien sûr, à

part Rim, avec les Marquisiens de notre âge – certains étaient devenus nos amis, ils nous

apprenaient à pêcher, à nager ou à ramer en vaka ; on s’entendait plutôt bien. Bref, c’est la nuit,

il est tard, on a passé la journée à danser, à s’amuser, à manger, à se baigner, on est un peu

défoncés à cause du kava, on est entre jeunes, il fait chaud, c’est pas comme en France, si vous

voulez, les mœurs de Nuku Hiva sont… comment dire, on est tous à moitié nus, les garçons

comme les filles sont chauds, on est bien, bon, il se passe ce qui doit se passer, dans ces cas-là,

vous voyez…

S.W. : (Horrifié.) Vous avez des rapports avec les autochtones ?

A.N. : Pas tout le monde, évidemment. Certains flirtent, mais d’autres s’en vont à l’écart et…

S.W. : On parle bien de rapports sexuels ?

A.N. : Il faut se remettre dans le contexte.

S.W. : Ce qui constitue un manquement grave au règlement du programme Hakanā qui proscrit

tout contact physique avec la population locale, ainsi que toute consommation d’alcool ou de

produits stupéfiants.

A.N. : Ce que j’essaie de vous dire, c’est que vous n’étiez pas là-bas, avec nous. Les points de

règlement 2.1 et 9bis, à ce moment-là ça ne compte plus. On est seuls au milieu du Pacifique,

loin de nos familles, loin de vous, on est avec eux H 24, on vit une expérience forte et dingue à

la fois. Nous sommes stériles et immunisés, n’est-ce pas ? Je veux dire, c’est clairement stipulé

dans nos contrats : ils ne risquent rien, nous ne risquons rien, pas de maladie, pas d’enfant. Et

puis…

S.W. : Oui ?

A.N. : On en a envie.

S.W. : Malgré l’interdiction ?

A.N. : Cette règle du non-contact ne fonctionnait pas dans les faits. Au début, oui, évidemment,

mais après un an passé là-bas, en vivant en immersion dans la population de Taiohaè, il y a des

liens qui se créent. Forcément. Le docteur Gauthier prétendait que c’était surtout pour nous

préserver, mais qu’est-ce qu’on s’en fiche, à notre âge, non ?

S.W. : Qu’en pensait Rim ?

A.N. : (Il secoue la tête.) Rim pensait que vous l’aviez prévu.

S.W. : Je vois…

A.N. : Selon elle, la règle du non-contact ne servait qu’à retarder le contact et à renforcer

l’autorité des adultes sur nous. D’où la stérilisation.

S.W. : Vous étiez d’accord avec ça ?

A.N. : Rim était la plus sage et la plus intelligente d’entre nous. Nous étions d’accord avec à peu

près tout de ce qu’elle disait et nous la consultions à chaque fois que nous nous posions des

questions relatives au règlement.

S.W. : Même quand il s’agissait de violer ledit règlement ?

A.N. : Je sais ce que vous pensez, mais vous vous trompez lourdement. Cette nuit-là, Rim a

vraiment essayé de nous dissuader de céder à nos pulsions.

S.W. : Vous avez raison, j’ai du mal à vous croire !

A.N. : Pourtant, c’est ce qu’elle a fait. Comme je vous le disais, elle n’a pas bu de kava. Quand

elle a compris ce qu’il se passait, elle nous a mis en garde. Pas pour nous, pour eux.

S.W. : (Interloqué.) Pour eux ?

A.N. : Elle a vu l’un des légionnaires, Tim, satisfaire ses besoins sexuels avec certaines

Marquisiennes, presque depuis le début de notre séjour, en cachette du docteur Gauthier, et ça

l’écœurait parce que selon elle, il considérait ces femmes comme un dû, comme des objets

sexuels. Il profitait de son statut d’étranger qui lui donnait une sorte d’ascendant sur elles,

monnayait les services qu’il rendait. Au mépris du règlement. Pour lui, elles étaient un bien mis

à sa disposition par le Consortium dont il pouvait disposer à sa guise.

S.W. : Comment Rim le savait-elle ?

A.N. : Elle et lui ont eu une altercation, quelques semaines avant la fête, à ce sujet. Au début,

Tim faisait ça avec des femmes mûres, mais une nuit, il a ramené dans son haè une fille de notre

âge que Rim a vue partir au petit matin, en larmes. Elle a aussitôt alerté le docteur Gauthier qui

était scandalisée, bien sûr, et qui a promis de régler le problème. Quelques jours plus tard, en

représailles, le légionnaire a coincé Rim alors qu’elle faisait sa toilette dans la rivière du village,

et il l’a menacée. Physiquement. Si elle recommençait à aller se plaindre auprès de Gauthier, il

s’occuperait d’elle, « comme il l’a fait avec la gamine marquisienne », il a dit, et si Gauthier s’y

opposait, il pourrait bien « s’occuper d’elle aussi ».

S.W. : Il a continué à abuser des femmes ?

A.N. : Bien sûr.

S.W. : Mais plus d’adolescentes.

A.N. : Non, le docteur y a veillé. Rim aussi. Elle a fait passer le mot auprès des Marquisiennes.

S.W. : D’accord, mais quel rapport avec la fête organisée en décembre ?

A.N. : Rim disait que nous ne devions pas nous comporter comme ce porc. Que nous devions

respecter nos hôtes. Même si leurs mœurs étaient différentes des nôtres. Même si nous étions

immunisés et stériles. Elle n’arrêtait pas de répéter que nous n’étions pas des touristes sexuels.

S.W. : Mais ?

A.N. : Mais nous n’étions pas comme Tim. Aucun d’entre nous. Jamais de la vie ! Ce type était

un connard qui ne respectait rien ni personne. Il appelait les Marquisiens des nègres. Nous

respections vraiment les Marquisiens de notre âge avec qui nous vivions. Cette nuit-là, nous

étions des jeunes attirés par d’autres jeunes, comme des gamins de notre âge et, pour la plupart

d’entre nous, c’était la première fois.

S.W. : Pas Rim ?

A.N. : Pour elle, c’était différent.

S.W. : Ah oui ?

A.N. : Rim était amoureuse. Le grand amour. Un type nommé Moana – c’est lui qui s’est assuré

que Tim n’attire plus des filles jeunes dans son haè.

S.W. : Ce Moana, c’est qui ?

A.N. : Son mari.

 

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