2023 - Le projet Hakana
Chapitre 5
Ua Pou, 14 novembre 1594 – 00:15.
Des nuées de moustiques sifflent autour de sa tête.
– Mon amour, je suis tellement désolée…
Rim est en larmes. Agenouillée sur le sable, elle caresse le visage de
Moana et le couvre de baisers pour tenter de le ranimer.
– Réveille-toi, je t’en prie !
Elle se redresse et balaie les environs des yeux, essayant désespérément
de percer l’obscurité. Épuisée, les lèvres sèches et l’estomac vide. Mais la
nuit est d’un noir profond, rien n’accroche son regard, aucune forme, aucun
scintillement lumineux, aucune étincelle de vie. Rien que le rugissement
des vagues contre les rochers qui bordent la baie dans laquelle ils se sont
échoués, le roulement du ressac, le vacarme du vent dans les houppiers des
cocotiers et les feuilles de pandanus qui surplombent la plage. Rien qu’elle
et son enfant, vulnérables, seuls au monde.
À la merci des militaires français s’ils les trouvent ici avant que Moana
reprenne conscience.
Rim frissonne.
Elle scrute une nouvelle fois la nuit autour d’eux, mais ne décèle aucun
bruit suspect. Elle saisit Moana par les épaules et le secoue violemment.
Elle psalmodie :
– Réveille-toi, réveille-toi !
« De l’eau », se dit-elle. Il leur faut à boire et à manger. Moana a besoin
de reprendre des forces, et elle aussi. Rim hume l’air. Elle se souvient de la
forte odeur de fruit fermenté qui saturait l’atmosphère à leur arrivée et
décide de se focaliser dessus. Elle repose délicatement la tête de Moana sur
le sol.
– Je reviens tout de suite, mon amour, lui murmure-t-elle à l’oreille avant
de se lever.
Debout, la tête lui tourne. Rim tangue un instant, puis retrouve son
équilibre. Elle tente alors de se repérer dans l’espace et de mobiliser ses
souvenirs. Elle n’est jamais venue, mais Moana, originaire de Ua Pou, lui a
décrit les lieux à de multiples reprises.
Derrière elle, l’océan et la baie d’Anahoa. Sur sa gauche, le sentier qui
mène à la vallée royale de Hakamoui ou Paaumea avant celle de Hohoi où
l’on trouve te keâ pua, une pierre fleurie sacrée et chérie des sculpteurs. À
droite, celui qui mène à Hakahau, la vallée des réunions festives. En
bordure du chemin, des arbres fruitiers à profusion, bananiers, pommiers de
Cythère, et une rivière, pas très loin, Rim en est presque certaine.
« C’est vers là que je dois aller », pense-t-elle.
Elle se penche une nouvelle fois au-dessus de Moana, l’embrasse
tendrement, puis part en quête de nourriture.
À tâtons.
Dans le noir.
Plus précisément une espèce de magma gris sombre teinté de bleu.
Rim cligne des yeux par réflexe. Bras tendus en avant pour se protéger
des obstacles, elle progresse lentement. Pierres coupantes, brisures de
coques de coco et brindilles tapissent le sol. Chaque pas lui coûte
écorchures et vertiges tant elle a soif. Ses bras et ses jambes la démangent.
Le bord de mer grouille de nono. Les insectes s’en donnent à cœur joie sur
sa peau blanche sans protection.
L’odeur de fruit se fait insistante puis s’évapore, comme si une brise
diabolique jouait avec elle pour la faire saliver et la frustrer dès qu’elle croit
se rapprocher du but. Dix minutes de ce petit jeu finissent par avoir raison
de Rim qui décide de suivre son instinct et de remonter à la recherche du
ruisseau ou des vergers des habitants de Hakamoui.
Vers l’ouest.
Ce qu’elle imagine être l’ouest – peut-être le nord ou l’est, pour ce
qu’elle en sait.
De longues minutes défilent. Une demi-heure, une heure, comment
calculer, avec la tête qui tourne et aucun repère visuel ? Rim est loin de la
côte à présent. Le vent est tombé, le rugissement des vagues s’est atténué,
même si elle le perçoit encore. Moana s’est peut-être réveillé, dans ce cas
elle devrait rebrousser chemin ou crier pour lui indiquer où la trouver. Il
s’est peut-être fait rattraper par les militaires des Forces Spéciales.
Rim chuchote :
– Non, non, non…
Elle réprime son envie de hurler et continue d’avancer.
Survivre. Pour Moana. Pour elle. Pour le bébé.
Elle tend l’oreille. Croit capter un bruit familier, léger d’abord comme un
bruissement cristallin, puis de plus en plus présent.
De l’eau.
Elle progresse plus difficilement, maintenant, car la végétation
s’intensifie. Des branches lui griffent les bras et le torse. Des insectes
courent sous ses pieds. Le sol est humide et glissant, la terre grasse.
Rim chute et se relève inlassablement. Une fois, deux fois, trois fois, dix
fois. Rim a soif. Terriblement. Le bruit du cours d’eau est de plus en plus
fort. L’air se rafraîchit. Rim progresse d’un mètre supplémentaire.
Un animal s’enfuit en courant, effrayé.
Rim fait un bond de côté. Son cœur bat la chamade. Elle se ressaisit.
Encore plusieurs pas, à bout de forces, et tout à coup les deux pieds dans le
ruisseau, jusqu’à mi-cuisse, comme une délivrance.
Elle s’accroupit aussitôt pour étancher sa soif. Boit une longue rasade, se
laisse aller, happée par le liquide invisible, s’asperge le visage, le cou, la
nuque, quel délice ! et boit à nouveau cette eau claire au goût de miel, de
fruit et de vie.
Moana !
Rim se redresse, soudain dégrisée, des questions plein la tête. Comment
lui apporter de cette eau sans la perdre en route ? Quel récipient ? « Des
fruits », se dit-elle. Elle ne pourra jamais trouver dans le noir de quoi
transporter de l’eau, mais des fruits, c’est possible. Elle quitte la rivière à
regret, grimpe sur la berge puis entreprend de descendre en suivant le cours
d’eau, dans l’espoir de tomber sur un verger ou, avec un peu de chance, sur
le haè d’un des habitants de la vallée voisine.
Sa soif étanchée, son esprit est plus vif et sa marche plus assurée. Rim ne
glisse plus, ne chute plus. Elle progresse dans l’obscurité sans se prendre
constamment les pieds dans des racines ou des branches mortes, comme si
elle y voyait plus clair.
Moins de dix minutes plus tard, elle débouche sur un terrain plat et
dégagé qu’elle traverse, repérant peu après dans l’air un parfum puissant.
Elle sourit en le reconnaissant.
Du noni, un fruit blanc et jaune de la taille d’une petite pomme de pin.
Les habitants de Nuku Hiva le consomment sous forme de jus pour soigner
blessures, plaies et inflammations. La particularité de ce fruit tient à son
odeur nauséabonde lorsqu’il arrive à maturité. Rim n’a jamais réussi à en
avaler une goutte, mais aujourd’hui elle s’en contentera. Moana, qui en est
très friand, également.
Elle se dirige au jugé vers l’odeur quand elle perçoit nettement des bruits
de pas, suivis d’un craquement, juste derrière elle. Elle fait volte-face, prête
à se défendre, sent un mouvement sur sa droite. Une main se plaque sur sa
bouche, un bras lui enserre la poitrine. L’odeur forte d’un homme qui a
transpiré lui saute aux narines. Elle tente de hurler, de mordre et de se
débattre mais la prise de son agresseur est solide.
Le halo tremblant d’une torche s’approche d’eux rapidement.
Rim panique, gesticule de plus belle, en vain. Un deuxième homme
apparaît, une silhouette dans ses pas. Elle reconnaît avec soulagement
Temoko et Apoi, des amis de Moana, deux guerriers de Taiohaè. La main
sur sa bouche se retire, la prise se relâche. Elle tourne la tête et se retrouve
face à l’immense Teìki, un doigt posé sur ses lèvres.
– Moana arrive, murmure-t-il en reprenant son souffle. Il est en sécurité
et il va bien.
Rim sourit, puis elle baisse les yeux. Des morceaux de peau tachés de
sang séché sont suspendus à la ceinture de Teìki, sur son pagne. Elle réalise
avec effroi qu’il s’agit de scalps humains.
OceanofPDF.com
Rapport d’enquête TR-ADN/RF-08.23677.1 Ministère des Armées – 25/03/2175. OPJ
rapporteur : Enquêteur Principal Simon WEBER – Pôle France, Union des Républiques
démocratiques européennes – ARCHIVES PROGRAMME TR-ADN-FRANCE. Extrait de
l’interrogatoire du Professeur en biologie Étienne Blanchard, directeur du projet
« Hakanā-1592.1 » – 17/03/2175 – Durée : 02:15’58’’.
ÉTIENNE BLANCHARD : Je me suis rendu compte que Rim était enceinte au cours de son
deuxième mois de grossesse. Ça a été un choc.
SIMON WEBER : Vous étiez au courant de la relation qu’elle entretenait avec le dénommé
Moana ?
É.B. : Mon rôle était de recenser les espèces animales endémiques de l’île de Nuku Hiva et
d’évaluer leur possible intérêt et/ou menace dans les domaines alimentaire, agricole et médicinal
pour une colonisation future, pas de superviser les rapports amoureux entre les sentinelles.
S.W. : Vous ne répondez pas à ma question.
É.B. : Tout le monde était au courant ! Ce jeune pêcheur lui faisait une cour assidue depuis des
semaines. Mais la plupart des adolescents autochtones tournaient autour des sentinelles, cela
n’avait rien d’inhabituel ni de particulièrement préoccupant. Rim, comme les autres. D’ailleurs,
à ma connaissance elle repoussait ses avances.
S.W. : Que voulez-vous dire par « pas particulièrement préoccupant » ?
É.B. : (Une pointe d’agacement dans la voix.) Vous le savez très bien. Ces gamins ne sont pas
des soldats ni des moines, c’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont tous été opérés pour être stérilisés
avant le programme. Je ne suis pas naïf ! Vous aviez évidemment anticipé cette éventualité. Des
gamins couchent ensemble, la belle affaire ! Vous et moi savons que l’essentiel n’est pas là. Rim
et ses petits camarades ont été sélectionnés pour leur ressemblance génétique avec les familles
des futurs colons qui viendront ensuite prendre possession des Marquises, rien d’autre. On
évalue leur capacité d’adaptation au climat biologique, bactérien et viral de Nuku Hiva au
XVIe siècle, puis on les rapatrie en 2175, fin de l’histoire.
S.W. : Toutes ces considérations sont classées secret-défense. Vous n’êtes pas habilité à…
É.B. : (Il l’interrompt.) Arrêtez avec votre jargon militaire ! On n’en est plus là ! La vérité, c’est
que Rim et les autres sentinelles sont des cobayes précolonisateurs. L’unique question qui
importe est : leur patrimoine génétique est-il soluble dans les Marquises de 1594 ? Pour le reste,
tout le monde se fiche de leurs amourettes adolescentes. Vos supérieurs, les premiers !
S.W. : Pas moi, Professeur. C’est même précisément mon travail : comprendre comment une ado
stérile de dix-sept ans se retrouve enceinte et constitue une menace pour le projet Hakanā.
É.B. : Une menace, vous vous fichez de moi ? C’est… c’est juste une gamine ! À l’heure qu’il
est, elle est seule, perdue dans le passé, à se demander comment va se passer son accouchement.
Elle doit être terrorisée…
S.W. : Bon. Dites-moi maintenant comment le docteur Gauthier a réagi à sa grossesse.
É.B. : Je… (Il hésite.) Je vais être franc. Dans un premier temps, elle l’a cachée au reste de
l’équipe scientifique.
S.W. : Vous a-t-elle dit pourquoi ?
É.B. : Officiellement, elle voulait d’abord évaluer la réaction de Rim et en discuter avec elle.
S.W. : Officiellement ?
É.B. : Évoquer son avortement. Entre femmes.
S.W. : Puisque Rim est toujours enceinte, j’en déduis qu’elle a échoué.
É.B. : Vous n’y êtes pas du tout ! C’est Rim qui voulait se faire avorter. Anne était contre.
S.W. : Idéologiquement ? (Il feuillette le dossier posé devant lui.) Je n’ai rien dans mes notes là-
dessus. Je pensais que le docteur Gauthier était sur des positions plutôt libérales…
É.B. : (Il le coupe.) On parle de considérations sanitaires, uniquement. Selon elle, avorter dans
cet environnement hostile représentait un risque de perdre Rim. Infection, hémorragie,
malformation utérine, tout pouvait arriver. N’oubliez pas que cela ne devait pas se produire. Du
fait de la stérilité présumée des membres du programme, nos dossiers étaient incomplets sur ces
questions. Nous ignorions tout de ses antécédents familiaux. Dans un autre contexte, il aurait
suffi d’appeler sa mère ou de consulter son dossier médical, mais là-bas…
S.W. : Vous vous êtes donc rallié à la position du docteur Gauthier.
É.B. : Après avoir discuté de cela avec elle, elle nous a tous réunis pour nous informer et en
parler. On a pesé le pour et le contre, on a voté, puis on a tranché. Rim restait enceinte. C’était la
solution la plus raisonnable. Sans compter qu’il n’était pas exclu qu’elle fasse une fausse
couche…
S.W. : Ce qui n’a pas été le cas.
É.B. : Non, bien sûr.
S.W. : Vous ne vous êtes pas demandé comment elle avait pu tomber enceinte ?
É.B. : Comment savoir ? Sans doute une défaillance pendant l’opération de stérilisation. Il
faudrait pouvoir l’examiner avec des moyens modernes pour le déterminer avec précision, mais
le fait est là. Certaines femmes jugées médicalement non fertiles tombent enceintes. C’est rare,
mais ça arrive. On a déjà vu des grossesses viables malgré une ligature des trompes de Fallope.
En biologie, tout est possible.
S.W. : Le miracle de la vie.
É.B. : Et une sacrée épine dans votre programme bien huilé, n’est-ce pas ! L’ADN, voilà le
problème…
S.W. : C’est-à-dire ?
É.B. : Ne jouez pas au con avec moi ! Vous savez très bien que le jour de l’extraction, la
technologie TR-ADN ne reconnaîtrait pas l’ADN du bébé, puisqu’il n’était pas enregistré dans
vos bases de données. Voilà l’unique raison qui nécessitait la stérilisation des membres de
l’équipe. Qui dit bébé dit ADN inconnu. Donc problème.
S.W. : Continuez.
É.B. : Question : qu’allait-il se passer le jour de l’extraction, si Rim était encore enceinte ?
Première hypothèse : la technologie TR-ADN rapatrie uniquement Rim, sans le bébé ? Ce qui
signifie potentiellement que le fœtus lui serait en quelque sorte « arraché » du ventre pendant le
transfert… Hypothèse n o 2 : Rim reste finalement bloquée avec son bébé dans le passé.
S.W. : Désormais, nous connaissons la réponse.
É.B. : Mais vous l’ignoriez alors.
S.W. : Secret-défense.
É.B. : C’est un constat, pas une question, Enquêteur !
S.W. : (Long silence.) Je vous le concède, nous l’ignorions.
É.B. : Tout comme vous ignorez si techniquement elle pourra être rapatriée lorsque l’enfant sera
né. Et ne me faites pas le coup du secret-défense !
S.W. : (Raclement de gorge.) Nous l’ignorons.
É.B. : (Perplexe.) Pourtant, ça n’a pas l’air de vous préoccuper tant que ça. Je me trompe ?
S.W. : (Il se tait.)
É.B. : Comme si vous aviez déjà un plan B…
S.W. : (Il marque une pause.) Secret-défense.
OceanofPDF.com