2023 - Le projet Hakana
Carte générale du Pacifique Sud
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1.
Nuku Hiva, Marquises Nord, 13 novembre 1594
Rim se réveille en sursaut. Le chant entêtant d’un coq résonne à
l’extérieur du haè à intervalles réguliers. Les fines parois de tapa et de
feuilles de pandanus tressées laissent filtrer une odeur de feu de bois.
L’atmosphère est moite, la chaleur étouffante. Rim s’étire et se redresse sur
sa couche, en sueur. Elle pose délicatement la main sur son ventre et la
retire presque aussitôt, comme mue par une décharge électrique. Le bébé a
bougé.
Elle chuchote, un sourire aux lèvres :
– Kāòha òe, petit ange.
Un autre mouvement brusque à l’intérieur de son ventre lui arrache un cri
de surprise.
– Hé !
Rim grimace. Le bébé s’agite encore un instant. Elle lui répond d’une
longue caresse, effleurant sa peau délicatement, jusqu’à ce qu’il s’apaise.
Elle ferme alors les paupières, savourant chaque seconde, puis la luminosité
tamisée de la pièce baisse d’un cran, un courant d’air chaud se faufile
jusqu’à elle et la fait frissonner. Le charme est rompu. Le flot des
événements des deux dernières années se déverse dans son esprit. Des
images sombres aux parfums de mort, de sang et de peur déferlent en
surimpression.
Rim rouvre les yeux pour leur échapper, mais le sentiment d’angoisse
persiste.
Le coq s’est tu. Le hurlement d’un homme retentit dans la vallée, son
écho rebondit contre les parois des falaises alentour avant de s’éteindre dans
les profondeurs de la forêt.
Rim pense : « Voilà, nous y sommes. Tout se joue aujourd’hui, ici et
maintenant. Pour l’enfant que je porte. Pour moi. Et pour tous les autres. »
Plusieurs minutes s’écoulent avant qu’elle se décide à se lever, la gorge
serrée. Elle se rince le visage à l’eau claire, noue un pagne d’hibiscus séché
autour de ses hanches, passe un peigne en os dans ses cheveux blonds. Ses
gestes sont mécaniques. L’angoisse qui l’étreint se dissipe un peu, puis
revient, par vagues successives, sans jamais s’éteindre tout à fait. Rim
pousse un long soupir et sort sur la terrasse.
La lumière crue l’éblouit un instant. Elle tangue, prise d’un léger vertige.
Elle s’appuie contre le poteau d’entrée et patiente, le temps que ses yeux
s’habituent et que le malaise se dissipe.
Le soleil est haut dans le ciel. Face à elle, en contrebas, s’étire la baie de
Taiohaè, en forme de croissant de lune, ceinte de part en part par les arêtes
effilées des barrières rocheuses du mont Tekao qui plongent dans l’océan là
où la haute mer commence. Sur la plage de Vainahō, des dizaines de vaka,
des pirogues à balancier, attendent à même le sable, comme de minuscules
jouets pour enfant. Quelques rares pêcheurs s’activent encore dans les eaux
turquoise, devant la berge ouest, mais c’est de l’autre côté, à l’est, que la
foule d’habitants de la vallée est rassemblée, sur le paepae sacré qui domine
la plage.
Un nouveau hurlement s’élève dans les airs. Il est aussitôt repris en
chœur par des hommes aux tatouages flamboyants armés de casse-tête et de
lances aux motifs finement sculptés, suivis du grondement des pahu, ces
tambours imposants sur lesquels les guerriers marquisiens frappent en
rythme obsédant.
Un mot revient de manière lancinante : tōua.
La guerre.
Rim frémit.
La troupe des danseurs aux parures traditionnelles s’élance ensuite
devant les musiciens. Le vacarme des pahu et les chants redoublent. À
l’écart, assis aux côtés du grand chef hakaìki Kehanui, de sa famille et du
prêtre Tauà, l’équipe de sept scientifiques du docteur Anne Gauthier et les
amis de Rim, les onze autres sentinelles.
Il ne manque plus qu’elle.
Elle et l’enfant qu’elle porte depuis plus de huit mois.
Rim déglutit. Elle repense à son insouciance perdue, aux mille et un
moments de bonheur qu’elle a vécus sur cette île. Une larme coule sur sa
joue. Elle jette un œil derrière elle, en direction du sentier qui s’enfonce dans la forêt et remonte vers le col de Teavanui, envisage un instant de
s’enfuir et de se cacher quelque part, en attendant que cette maudite journée
soit terminée. Ce serait si facile.
Une branche craque. Rim pivote à l’instant précis où une silhouette
apparaît à contre-jour sur le seuil du haè. Elle le reconnaît aussitôt. Le jeune
homme s’avance. Il s’appelle Moana. Il est d’une beauté à couper le souffle,
se dit-elle. Carrure athlétique, tatouages sur le côté droit du torse et crâne
rasé, surmonté d’une tresse de cheveux roulée en deux chignons
symétriques. Moana est l’homme qu’elle aime. Moana est le père de
l’enfant.
Elle se jette dans ses bras.
– J’ai si peur ! dit-elle en langue marquisienne.
Moana hoche la tête et pose le plat de la main sur son ventre.
– Comment va-t-elle aujourd’hui ?
Rim esquisse un sourire. C’est le truc de Moana, parler du bébé comme si
c’était forcément une fille. Avec le temps, c’est devenu un jeu entre eux.
Moana dit elle, Rim répond lui.
– Il a joué du pahu sur ma vessie et mon estomac toute la nuit, rétorque-t-
elle.
Moana rit.
– Elle sera forte.
– Il a intérêt !
– Elle te ressemblera.
– Il va avoir besoin de toi.
Un voile sombre passe brièvement dans les yeux de Moana. Il jette un
regard rapide au rassemblement, en contrebas, puis à l’océan, au loin. Il se
retourne finalement vers Rim, dépose un baiser sur ses lèvres et déclare
avec gravité :
– C’est l’heure, allons-y.
Les roulements de tambour, les cris et les chants s’interrompent lorsque
le soleil atteint son zénith. Midi, comme un signal.
La tension est palpable.
La clameur de la foule cède la place à un silence pesant. Les femmes
portent leurs nourrissons dans leurs bras, les enfants arrêtent de jouer et
viennent se blottir contre leurs jambes. Les guerriers trépignent, fébriles.
Leurs articulations sont blanches à trop serrer les armes dans leurs poings. L’ennemi est invisible, mais il est bien là, dans l’air, tout autour d’eux. Une
brise légère venue du large soulève par intermittence une poussière ocre,
faisant danser les feuilles et les racines aériennes du banian majestueux qui
surplombe la place.
Moana, Rim, ses amis, l’ensemble des sentinelles et toute l’équipe du
projet Hakanā, botanistes, biologistes, entomologistes, médecins, sont
disposés en cercle, au centre du paepae. Mutiques. Leurs regards sont
braqués sur le docteur Gauthier, dans l’attente d’un mot, d’un signe de sa
part.
Tous peuvent deviner le mélange de peur et de détermination qui se lit
dans ses yeux.
Une vibration électrique crépite dans l’air.
Rim échange un regard inquiet avec Moana lorsque soudain, le botaniste
Grégory Brun disparaît.
La foule se fige, sidérée.
Les yeux s’écarquillent, les gorges des centaines d’hommes et de femmes
présents laissent échapper un murmure sourd. Le cœur de Rim fait des
bonds dans sa poitrine.
C’est alors au tour du biologiste Étienne Blanchard de se volatiliser.
Le murmure devient grondement.
Le cercle de l’équipe se resserre par réflexe, comme pour remplir
l’espace laissé vacant par les deux scientifiques. L’assemblée retient son
souffle.
Puis tout s’accélère.
Les disparitions s’enchaînent, les unes après les autres. Après les
scientifiques, les sentinelles. La jeune Lili d’abord, suivie d’Eva, Antonin,
Lucas, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que deux des vingt et
un membres de l’équipe.
Le docteur Anne Gauthier se penche vers Rim.
– Il reste une possibilité que nous n’avons pas évoquée.
– Laquelle ?
– Que le TR-ADN ne vous reconnaisse ni l’un ni l’autre. Qu’il y ait un
défaut dans l’extraction.
Rim roule des yeux effrayés.
– Quoi ? Je ne comprends pas…
Le docteur Gauthier lui passe la main dans les cheveux en souriant.
– Ça signifierait que tu ne rentres pas. Ni toi. Ni ton enfant. Pas tout de
suite.
Elle marque une courte pause avant d’ajouter, d’une voix douce et
apaisante :
– Pas tant que tu seras enceinte.
Rim acquiesce.
– OK, et après ?
Le docteur Gauthier secoue la tête.
– Je suis désolée…
– Ensuite, que se passera-t-il ? hurle-t-elle, en proie à la panique. Dis-
moi !
Son cri reste suspendu dans l’air une fraction de seconde tandis que le
médecin se dématérialise, elle aussi, rejoignant les autres dans les limbes de
l’espace et du temps. Seules traces de leur présence, les pagnes, colliers,
peignes et bracelets qu’ils portaient jonchent le sol.
Rim retient son souffle.
Désormais, Moana et elle sont seuls sur le paepae, au milieu de la foule
grondante du peuple marquisien. Rim se redresse, prête à affronter son
destin. Prête à retourner d’où elle vient. Ou à quoi que ce soit d’autre.
Les secondes s’égrènent, puis les minutes, mais rien ne se produit.
Rim inspire alors un grand coup, lève le poing et émet un cri long et
puissant. Un cri de rage. Joyeux et effrayant à la fois. Comme une
troublante incantation victorieuse à destination du ciel et du temps, reprise
par tous les Marquisiens présents.
Moana la dévisage.
– Tu es vivante.
Les mains sur son ventre, Rim secoue la tête. Ses yeux brillent. Elle dit :
– Alors ils vont revenir me chercher.
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Rapport d’enquête TR-ADN/RF-08.23677.1 Ministère des Armées – 25/03/2175. OPJ
rapporteur : Enquêteur Principal Simon WEBER – Pôle France, Union des Républiques
démocratiques européennes – ARCHIVES PROGRAMME TR-ADN-FRANCE. Extrait de
l’interrogatoire du docteur Anne Gauthier, responsable d’équipe terrain « Hakanā-1592.1 » –
17/03/2175 – Durée : 00:1’37’’.
SIMON WEBER : Où est Rim Lefebvre ?
DOCTEUR ANNE GAUTHIER : Là où la technologie TR-ADN nous a tous envoyés. Là où
vous nous avez envoyés, Monsieur l’Enquêteur Principal Weber. En plein milieu du Pacifique
Sud. Aux Marquises. Sur le versant sud de l’île de Nuku Hiva. Dans le passé. Le 13 novembre
1594. Il y a près de six siècles.
S.W. : Pas de ce petit jeu avec moi, docteur Gauthier.
A.G. : Quelle ironie de vous entendre parler de jeu…
S.W. : (Il la coupe.) Pourquoi Rim n’est-elle pas rentrée ?
A.G. : Vous l’ignorez donc ?
S.W. : Pourquoi n’est-elle pas rentrée avec vous ?
A.G. : (Elle saisit son verre d’eau et boit une gorgée avant de répondre.) Je vous retourne la
question : qu’est-ce qui a bien pu foirer dans votre fichu programme de voyage dans le temps
pour que Rim reste coincée dans le passé ?
S.W. : (Il soupire longuement.) Qu’est-ce qui est arrivé, docteur ?
A.G. : À vous de me le dire !
S.W. : (Il ignore sa remarque.) Comment une adolescente qui était sous votre responsabilité a-t-
elle bien pu échapper ainsi à la procédure d’extraction ?
A.G. : (Elle rit.) Sous ma responsabilité !
S.W. : L’avez-vous aidée ?
A.G. : Vous envisagez sérieusement que je sois parvenue à modifier le code génétique de Rim
ou à trouver un moyen de bloquer son identification pour que vos machines diaboliques ne
puissent pas la reconnaître et la ramener en 2175 ?
S.W. : Est-ce le cas ?
A.G. : Si oui, pourquoi est-ce que je ne l’aurais pas fait également pour les autres adolescents ou
pour moi-même ?
S.W. : Je répète : est-ce le cas ?
A.G : Avec quoi ? (Elle éclate.) Des éclats de basalte ? Des hameçons en os de baleine ? De la
bourre de coco ? Nom de Dieu, Enquêteur Principal, rappelez-vous ! Nous étions en 1594 au
milieu de nulle part. À l’Âge de pierre. Ni ma métallurgie, ni l’électricité, le scanner, le génie
génétique ou même le séquençage ADN n’ont encore été inventés ! Merde, je n’avais même pas
un stylo et du papier pour prendre des notes, vous le savez aussi bien que moi !
S.W. : (Il la dévisage longuement.) Je crois que nous sommes partis sur des mauvaises bases,
docteur.
A.G. : (Elle ricane.)
S.W. : Reprenons tout à zéro.
A.G. : C’est-à-dire ?
S.W. : Racontez-moi tout ce qu’il s’est passé depuis le jour où vous êtes arrivés à Nuku Hiva, il
y a deux ans.
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