2023 - Le projet Hakana
Chapitre 14
Ua Pou, 14 novembre 1594 – 11:25.
Le trajet jusqu’au village leur prend près d’une demi-heure, sous un
soleil de plomb. Moana se charge de Hiatapu qui hurle, affamé. Heretu et
Teìki se relaient pour porter Rim afin de gagner du temps. Les deux
hommes ne ménagent pas leur peine.
Heretu ne cesse de les presser de questions concernant les six derniers
mois. Il veut tout savoir, dans les moindres détails. D’abord méfiant, Teìki
comprend peu à peu que la démarche du Vavaù est sincère. Finalement,
Teìki interroge même Heretu sur ses origines, l’histoire de sa famille, les
raisons qui l’ont poussé à quitter Ua Pou, puis sur l’absence de tatouages
traditionnels sur son corps.
Le groupe fait une brève halte à la porte d’un haè isolé, propriété d’un
jeune couple de Marquisiens, des amis de Teìki. La femme connaît Rim de
réputation. Son mari est sculpteur. Il a fait partie de la délégation d’artistes
chargés, en juillet dernier, de donner des cours à Taiohaè, sur l’île voisine,
et de graver dans la pierre tous les symboles marquisiens liés au dieu Tiki.
Rim était une de ses élèves les plus assidues.
Le groupe reprend aussitôt la route jusqu’au bas de la vallée. Le sculpteur
les précède pour prévenir les habitants de leur arrivée, criant leur nom et
annonçant la naissance du bébé. Sur leur passage, hommes, femmes et
enfants sortent de leur haè pour les accompagner. On improvise des chants
et des danses. Des colliers de graines et de fleurs surgissent entre les mains
et sont passés à leur cou. Des ènana se proposent pour porter Rim, Moana et
Hiatapu. Le petit groupe devient foule, puis village entier.
Des guerriers viennent aussi à leur rencontre. Teìki indique les endroits
précis où trouver les corps de ses amis marquisiens morts au combat, afin
qu’ils soient ramenés au plus vite sur la plage pour pouvoir être rapatriés
sur Nuku Hiva en pirogue et célébrés comme le veut la tradition.
Malgré les protestations de ses compatriotes, il ordonne que les militaires
ennemis soient également amenés.
– Je veux qu’ils soient étendus sur une pirogue tirée au large de l’île,
comme nous le faisons pour nos propres morts, dit-il. Je veux qu’un feu y
soit allumé, que les flammes consument leurs corps et laissent leurs âmes
s’envoler et reprendre leur liberté.
Les minutes défilent.
« Bientôt midi », pense Rim avec angoisse.
Bientôt l’extraction, le retour en 2175 et la séparation d’avec son bébé.
Insensible à la foule autour qui les accompagne, elle ne voit ni n’entend
rien de tout cela. Elle tente de figer le temps dans son esprit, en vain.
Hiatapu a tété à nouveau, puis il s’est assoupi, épuisé. Rim le serre contre
elle, hume le parfum de sa peau, caresse du bout des doigts ses boucles
brunes trempées de sueur, contemple avec émerveillement ses mains
minuscules s’agripper à ses colliers, ou ses lèvres téter un sein imaginaire
dans son sommeil.
De temps en temps, elle lève les yeux pour échanger un regard complice
avec Moana. « Je suis là, peut-elle lire sur sa bouche. Je suis avec toi. » Elle
lui sourit en retour, malgré les larmes qui coulent sur ses joues. « J’ai peur,
mime-t-elle silencieusement. Tellement peur, si tu savais ! » Moana finit par
demander qu’on le pose à terre afin qu’il puisse porter Rim lui-même.
Le soleil n’est pas tout à fait à son zénith lorsqu’ils atteignent enfin leur
destination.
Il règne une ambiance de fête. La plage et ses abords grouillent de
monde. Des rires fusent, des roulements de pahu résonnent, des enfants
excités jouent en riant sur le sable et dans les vagues. La houle est faible, le
vent qui soufflait cette nuit est tombé. Des dizaines de petits vaka de
pêcheurs déjà à l’eau chaloupent sur les flots à un rythme régulier, gravitant
autour d’une double pirogue de taille considérable, toutes voiles dehors.
Une journée en apparence calme et heureuse… comme Rim en a connu tant
au cours des deux dernières années.
– Nous y voilà, dit-elle, des sanglots dans la voix.
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Rapport d’enquête TR-ADN/RF-08.23677.1 Ministère des Armées – 25/03/2175. OPJ
rapporteur : Enquêteur Principal Simon WEBER – Pôle France, Union des Républiques
démocratiques européennes – ARCHIVES PROGRAMME TR-ADN-FRANCE. Extrait de
l’interrogatoire d’Eva Louis, 16 ans, sentinelle no 9 de l’équipe terrain « Hakanā-1592.1 » –
17/03/2175 – Durée : 00:04’33’’.
EVA LOUIS : Finalement on s’est tous préparés au 13 novembre 1594.
SIMON WEBER : La date de l’extraction.
E.L. : C’est ça. Entre nous, on l’appelait La Grande Inconnue. C’était vraiment flippant parce
que plus on y réfléchissait, plus le docteur Gauthier envisageait toutes les possibilités, plus les
guerriers marquisiens s’entraînaient, plus on échafaudait des plans, plus on planifiait, plus on
construisait de pirogues, moins on savait ce qui allait arriver.
S.W. : Vous saviez pourtant que vous rentreriez en 2175.
E.L. : Bien sûr. Mais à force de se demander ce qui allait arriver à Rim à cause de sa grossesse, à
force de se prendre la tête avec toutes ces histoires de voyage spatio-temporel et de modification
de l’avenir, on finissait par se dire qu’il était envisageable que personne ne rentre. Qu’on reste
tous bloqués là-bas avec Rim. Qu’il y ait une sorte de bug dans la technologie TR-ADN. C’était
peu probable mais possible.
S.W. : Ce n’est pourtant pas ce qui s’est produit.
E.L. : Non, comme vous dites…
S.W. : Vous semblez déçue, je me trompe ?
E.L. : Oui, enfin, je veux dire : non, j’avais envie de rentrer, de retrouver ma famille et ma petite
vie en 2175, la technologie moderne, tout ça, mais d’un autre côté, ce qu’on a vécu était si fort
que je crois que si on nous avait demandé notre avis, on aurait tous décidé de rester encore un
peu, avec Rim. Et puis il y avait le bébé. J’avais très envie de voir la tête qu’il aurait, de pouvoir
le tenir dans mes bras, d’être sa marraine ou un truc dans le genre, de l’emmener se baigner
quand il sera plus grand, enfin vous voyez, quoi ! On l’a tellement attendu, ce gosse, on a
tellement parlé de lui, imaginé des trucs pour lui, que c’est un peu comme si c’était mon petit
frère ou mon neveu. C’est dur de se dire que je ne le connaîtrai sans doute jamais.
S.W. : Mais voilà, votre extraction a bien eu lieu. Comme prévu. Et nous avons envoyé des
militaires récupérer Rim qui sera à son tour bientôt rapatriée.
E.L. : Et tout rentrera dans l’ordre.
S.W. : Exactement.
E.L. : Et si vous détectez un autre problème, vous enverrez d’autres militaires le résoudre. Et
ainsi de suite.
S.W. : Ça n’arrivera pas.
E.L. : (Elle rit.) Si vous le dites…
S.W. : Quoi ?
E.L. : Vous me faites marrer…
S.W. : Je ne vois pas pourquoi.
E.L. : Parce vous savez très bien que c’est faux.
S.W. : Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
E.L. : Vous pouvez nous enfermer, nous interroger pendant des années, nous menacer du pire et
même enfermer et torturer nos familles pour tenter de faire pression sur nous, vous pouvez
envoyer des centaines de militaires sur place, ça ne changera rien au fait que ça s’est déjà
produit là-bas. Après notre départ et après l’arrivée de vos militaires. Vous ne pourrez jamais
revenir en arrière.
S.W. : Bien sûr que si.
E.L. : On ne rattrape pas une erreur vieille de six cents ans, voyons ! Même une gamine
inconséquente de seize ans comme moi sait ça. Mais ce n’est pas le pire.
S.W. : (Sur un ton condescendant.) Ah bon, parce qu’il y aurait pire selon vous ?
E.L. : Nous sommes le passé désormais, monsieur l’Enquêteur Principal.
S.W. : Ce que vous racontez n’a aucun sens. Je…
E.L. : (Elle le coupe et hurle.) Écoutez-moi ! NOUS SOMMES LE PASSÉ. Vous, moi, et toute
cette putain de planète polluée et condamnée de 2175. C’est bien ce que vous cherchiez, non, en
colonisant les Marquises du XVIe siècle ?
S.W. : Et qui serait donc l’avenir, selon votre « théorie » ?
E.L. : Rim.
S.W. : Quelle blague !
E.L. : Elle n’est toujours pas rentrée, malgré toutes vos certitudes. C’est elle et nos amis
marquisiens qui écrivent l’histoire à présent.
S.W. : Et ?
E.L. : Rien ne nous dit que nous en ferons un jour partie.
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