2023 - Le projet Hakana
Chapitre 12
Ua Pou, 14 novembre 1594 – 10:12.
La moiteur de l’air est accablante. Des nuées de moustiques vrombissent
à l’ombre des arbres. Moana redouble d’énergie. Il soutient Rim pour
franchir les obstacles, taille dans les fougères à l’aide d’un bout de bois
mort. Leur progression sur le chemin qui mène aux hauteurs de Hakahau est
lente, mais il ne faiblit pas. Lové contre son torse brûlant et humide de
sueur, les yeux grands ouverts, l’enfant Hiatapu le fixe en louchant, un
sourire ravi aux lèvres.
« Moana fera un bon père », pense Rim, préoccupée.
Et elle, dans tout ça ?
Elle frémit. Les mots de Heretu, avant l’arrivée des deux militaires,
tournent en boucle dans sa tête : « Quoi qu’il arrive, dans deux heures on se
retrouve en France ».
Deux heures…
Elle devrait profiter de l’instant, s’asseoir au frais dans un coin avec
Hiatapu et Moana, s’emplir les narines de leur odeur, la bouche du goût de
leur peau, les oreilles des babillements du bébé, les yeux de leurs traits,
pour les graver à jamais dans sa mémoire. Deux heures avant qu’elle
retourne d’où elle vient. Deux heures avant que son fils lui soit enlevé,
peut-être pour toujours. Deux heures, c’est tellement court.
Et les voilà avançant à marche forcée parce qu’il faut fuir. Fuir et gagner
du temps afin de mettre Moana et Hiatapu à l’abri de la folie des hommes
du e XXII siècle. Comme si le temps s’arrêtait de couler dans deux petites
heures.
Pourtant, ce n’est pas le cas.
La vie continuera, après l’extraction. Même pour Rim. Sans Moana ni
Hiatapu. Avec une infime probabilité de retour.
– Ce n’est pas acceptable ! dit-elle en s’immobilisant.
Moana pose des yeux étonnés sur elle.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Rim secoue la tête. Il désigne le chemin devant eux.
– Il faut avancer. On perd trop de temps.
Rim s’écarte de lui.
– Non, je ne peux pas me satisfaire de ça.
– De quoi tu parles ?
– Je ne peux pas accepter l’idée de ne plus vous revoir, toi et Hiatapu !
C’est impossible ! Pas après tout ce qu’on a vécu.
Moana fait la moue.
– Rim, Rim, Rim… Qu’est-ce que tu racontes ? On en a parlé mille
fois…
– Je veux dire : je sais que je vais partir, mais je dois envisager l’idée de
pouvoir revenir, non ?
Le Marquisien baisse le regard sur le bébé, toujours éveillé. Il lui caresse
délicatement le front, lissant une mèche brune rebelle qui lui chatouille
l’oreille.
– Je ne sais pas quoi te répondre…
Rim se laisse glisser au sol, en tailleur, et tend les bras.
– Donne-le-moi.
Moana s’exécute. Rim attrape Hiatapu sous les aisselles et l’embrasse
dans le cou, sur la peau du torse, sur le ventre, puis à nouveau dans le cou et
au sommet du crâne. Le bébé proteste d’un éternuement. Il se met à
gesticuler jusqu’à ce qu’elle le cale contre son sein sur lequel il se précipite
avec avidité, avant de se mettre à téter goulûment, en vain.
– Aïe ! s’écrie-t-elle en riant. Doucement, tu me fais mal !
Elle change de position et recule à l’ombre. Le bébé semble se calmer,
même s’il n’y a pas de lait. Elle lève ensuite les yeux vers Moana, l’air de
dire : « Et tu voudrais que je me laisse priver de ça ? »
– Il faut trouver une solution, déclare-t-elle d’une voix calme.
– Il n’y en a aucune.
Rim fronce les sourcils.
– Il y en a forcément une.
– Ceux qui t’ont envoyée ici refuseront de te laisser utiliser leur machine
à voyager dans le temps.
– Je sais.
– Ils ont envoyé des dizaines d’hommes pour te tuer.
– Je sais ! hurle-t-elle.
Ses paupières se gonflent de larmes.
– Mais je refuse de baisser les bras.
Moana s’accroupit à côté d’elle et s’abîme dans le silence. Il aimerait
pouvoir lui mentir, lui dire ce qu’elle a envie d’entendre, mais c’est au-delà
de ses forces. Ils doivent se relever et s’éloigner des militaires, le temps de
mettre le bébé à l’abri. Pour Rim, il est trop tard. Qu’ils l’attrapent
maintenant ou qu’elle soit extraite, cela ne change pas grand-chose ; pour
Hiatapu, c’est maintenant que cela se joue. Ils ont eu six mois pour tout
préparer, pour envisager le pire et le meilleur. À présent, l’heure est à
l’action.
Il approche son visage de celui de Rim afin que leurs nez se frôlent.
– U hinenaò au ia òe, dit-il.
Elle l’embrasse avec fougue.
– Moi aussi. Je t’aime.
Le bébé lâche prise en grognant, un filet de bave à la commissure des
lèvres, secoue la tête et parvient à emboucher à nouveau le sein.
Rim se fige soudain.
– Heretu ! s’exclame-t-elle.
– Quoi ?
– Heretu, c’est lui ma seule chance de vous retrouver un jour !
Elle se redresse en dépit des protestations de Hiatapu.
– Il faut retourner le voir.
Moana a un geste agacé de la main.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Ce militaire est condamné, quoi qu’il
arrive !
Rim se lève d’un bond.
– Justement ! Il doit vivre !
– Mais enfin, ça n’a pas de sens.
– C’est tellement évident ! Pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt ? Heretu
est une donnée objective que nous n’avons pas prise en compte dans nos
plans, mais il est désormais mon seul lien entre ici et 2175.
Elle saisit le poignet de Moana et le tire en arrière.
– On ne peut pas le laisser tomber !
– C’est un assassin ! Il a tué Temoko et Apoi.
– Il aurait pu nous tuer. Il ne l’a pas fait.
Moana retire sèchement sa main.
– C’est un hāoè. On ne peut pas lui faire confiance.
– Je suis aussi une étrangère, pourtant je t’ai prouvé le contraire ! J’ai
gardé le bébé, j’ai pris la défense de ton peuple, j’ai risqué ma vie pour
vous, moi et toute l’équipe du projet Hakanā. Heretu est le seul allié que je
possède en 2175, après l’extraction. Il constitue la seule chance, si infime
soit-elle, de vous revoir un jour. Maintenant, tu es là pour me protéger,
Moana. Mais dans moins de deux heures ?
Rim relève fièrement la tête.
– Heretu sera peut-être le seul à pouvoir le faire.
Il ne répond pas, à court d’argument. Il la fixe un instant avec intensité,
puis il dit :
– Tu es folle.
*
Hakim tombe à genoux, incrédule, la lance fichée dans le ventre, avant de
s’affaler lentement sur le côté, mort. Heretu ne perd pas une seconde. Il
retire son arme d’un coup sec et se retourne pour contrer l’attaque de
Vincent qui se jette sur lui.
Les deux militaires n’échangent aucun mot.
Casse-tête contre lance. Haine, puissance musculaire et testostérone. La
volonté de Heretu contre la rage pure de Vincent.
Le choc est violent, le bois des armes claque.
La lance se brise en deux, mais Heretu tient bon et résiste au deuxième
assaut. Il se jette sur Vincent, l’empoigne et parvient à le faire basculer sur
le côté. Le casse-tête tombe à leurs pieds. Heretu le renvoie plus loin d’un
coup de pied, mais il recule sous la pression de son adversaire, bute contre
le cadavre de Hakim et perd l’équilibre.
Vincent en profite pour prendre l’avantage. Il lui assène un violent coup
de genou dans les côtes, un deuxième, puis le frappe du poing en plein
visage. Le nez du Vavaù se casse sous l’impact. Une douleur intense
l’envahit aussitôt. Il chute en arrière pour de bon, aveuglé par son propre
sang. Vincent se jette sur lui, genoux en avant. Des os craquent. Le souffle
coupé, Heretu gémit. Vincent avise la lance brisée sur sa droite, la saisit et
la brandit au-dessus de sa tête, prêt à l’abattre de toutes ses forces.
Les yeux écarquillés, Heretu étouffe.
– Vas-y ! Tue-moi !
Vincent affiche une moue méprisante. Il bande les muscles de son bras
armé, prend son élan, puis sa tête explose.
Heretu écarquille les yeux. Du sang et des morceaux de cervelle
l’éclaboussent. Il se débat, horrifié, tandis que le corps de son assaillant se
ramollit et s’affaisse brusquement sur lui.
Le temps suspend sa course une fraction de seconde avant que des cris
humains percent le silence. Le corps de Vincent est retiré, jeté sur le côté
comme un vulgaire sac, et Heretu se retrouve face à trois guerriers
marquisiens.
Ils sont nus. Des tatouages impressionnants ornent toute la surface de
leur corps. Leurs crânes sont rasés, à l’exception de deux tresses de cheveux
roulées en chignon et hérissées de plumes rouges. Les casse-tête en bois et
lances qu’ils pointent sur lui sont savamment sculptés. Leurs intentions le
concernant ne font aucun doute.
Heretu lève les mains en signe de reddition.
– Je suis votre prisonnier, dit-il en marquisien.
Surpris, le plus massif des guerriers marque un temps d’arrêt.
– Tu parles notre langue ?
Heretu opine.
– Rim a accouché d’un garçon ici même. Moana et elle ont pris la
direction de Hakahau.
Il désigne Vincent du menton.
– Je me battais contre lui pour couvrir leur fuite. Vous venez de me
sauver la vie.
– Ce n’était pas notre intention.
Le Marquisien le sonde du regard. Les guerriers qui l’accompagnent le
pressent d’en finir. Il les coupe d’un geste autoritaire de la main.
– Pourquoi est-ce que je te croirais ? Parce que tu parles le èo ènana et
que tu sais manœuvrer nos pirogues ou naviguer sur notre océan ? À cause
de ton nez épaté et de la couleur de ta peau ? Je t’ai vu sur la plage de
Vainahō, hier, pendant la bataille. Tu es un guerrier redoutable. Toi et les
deux hommes qui sont là, vous n’avez pas ménagé votre peine. Un grand
nombre de mes amis sont morts ou sont grièvement blessés par votre faute.
– Je ne faisais que me défendre.
– Mensonges ! crie le colosse d’une voix chargée de colère. Vous
attaquiez. Nous nous défendions. Et non l’inverse !
Heretu soutient son regard.
– J’ai tué l’un des soldats qui étaient avec moi pour protéger Moana et
Rim. J’ai risqué ma vie pour eux et pour leur fils.
Le Marquisien le toise avec dédain.
– Tu ne m’avais pas l’air de vouloir protéger qui que ce soit d’autre que
toi-même quand tu t’es élancé à leur poursuite sur la baie de Taiohaè. Et je
ne vois ici aucun enfant ni aucune trace d’un accouchement.
Heretu tend le bras pour désigner les traces de sang brunâtres qui
maculent le sable, sur la rive, à une dizaine de pas.
– Regarde, si tu ne me crois pas.
Le guerrier jette un œil rapide, puis revient sur lui.
– C’est peut-être le sang d’un de ces deux-là.
Heretu ne trouve rien à répondre. Il choisit de se taire pour ne pas irriter
davantage le Marquisien. Il se redresse lentement sur ses coudes en
grimaçant. Ses côtes le lancent, mais sa respiration est normale. Il s’assoit
en tailleur et croise les bras.
Les guerriers font un pas en avant. Leurs poings se crispent sur le
manche de leurs armes, mais leur chef ne cille pas.
– Qui es-tu ? demande ce dernier.
– Heretu Durieux.
Le chef hoche la tête et l’observe d’un air pensif.
– Je suis Teìkitemanunui, fils de Mokohae et de Paiotoka, déclare-t-il
après un long silence. Et voici Hiku et Tiu, deux des toa les plus fidèles et
les plus braves de la Terre des Hommes. À présent, écoute bien. Je sais ce
que j’ai vu hier. Je sais ta violence, ta détermination et ta force. Je sais ce
que tu as fait à mes frères Temoko et Apoi dont nous avons retrouvé les
cadavres près d’ici. Je sais que tu te battais avec cet homme tout à l’heure,
qu’il avait le dessus sur toi et s’apprêtait à te mettre à mort, mais j’ignore
ses motivations et les tiennes. Je sais ton nom et tes actes.
Heretu ouvre la bouche pour protester, le guerrier lui intime l’ordre de se
taire en agitant son arme ensanglantée devant son visage.
– Voilà ce que je crois, maintenant, ajoute Teìki d’un ton froid, détaché,
sans malice. Ton attitude faussement soumise et tes paroles sont des ruses
uniquement destinées à me tromper pour que j’épargne ta vie. Je ne tue pas par plaisir ni par nécessité, mais par souci de justice et parce que c’est ce
que doit faire un guerrier digne de ce nom pour qu’on le respecte.
Heretu tombe à genoux.
– Je t’en supplie.
Teìki hausse les épaules.
– Ne sois pas lâche, accepte ton sort.
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Rapport d’enquête TR-ADN/RF-08.23677.1 Ministère des Armées – 25/03/2175. OPJ
rapporteur : Enquêteur Principal Simon WEBER – Pôle France, Union des Républiques
démocratiques européennes – ARCHIVES PROGRAMME TR-ADN-FRANCE. Extrait de
l’interrogatoire de Lili Vetter, 18 ans, sentinelle no 7 de l’équipe terrain « Hakanā-1592.1 » –
17/03/2175 – Durée : 00:01’28’’.
SIMON WEBER : Vous nous baladez depuis le début de cet interrogatoire.
LILI VETTER : (Elle ne répond pas.)
S.W. : Vous, ainsi que tous les membres de l’équipe Hakanā, d’ailleurs.
L.V. : Je n’ai dit que la vérité.
S.W. : Vous nous cachez l’essentiel !
L.V. : Nous donnons du temps à Rim.
S.W. : Pourquoi diable a-t-elle besoin de temps puisqu’elle sera extraite tôt ou tard ? À cause du
bébé ?
L.V. : Pas exactement. Plutôt pour ce que Rim représente, désormais.
S.W. : Quoi donc ?
L.V. : L’union des deux peuples.
S.W. : Quels « deux peuples » ?
L.V. : Le leur, en 1594, avant la colonisation, et le nôtre, en 2175, après. Au-delà des distances
et du temps.
S.W. : Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? En quoi nos deux « peuples » (Il prononce le terme
avec mépris.) seraient-ils liés d’une quelconque manière que ce soit ? Les Marquises du
XVIe siècle ne sont rien qu’un fichu passé révolu ! Ce « peuple » que vous avez rencontré
n’existe plus depuis six cents ans ! Il a disparu, fourrez-vous ça dans le crâne ! Ces gens-là ne
sont rien qu’une sorte d’image du passé, une vieille photo jaunie dans un album oublié au fond
d’une malle. Vous avez cru les voir et les toucher, manger la même nourriture qu’eux, danser
avec leurs fils et leurs filles, mais ce n’est qu’une illusion ! Nous sommes en 2175, Lili. Leur vie
a eu lieu il y a longtemps. Quoi que vous pensiez, nous ne leur volons rien. En tout cas, rien
qu’ils n’aient déjà vécu.
L.V. : Vous ne comprenez pas. Ce qu’ils ont vécu, c’est précisément la colonisation. Le vol de
leur pays. Le vol de leur histoire. Le vol de leur culture. Le vol de leur âme. Le projet Hakanā ne
propose que de les voler encore une fois ! C’est pourquoi Rim a gardé l’enfant et c’est pourquoi
elle doit être protégée. Elle est devenue un enjeu de résistance à l’hégémonie de l’Empire
européen. Un enjeu à travers les océans et à travers le temps.
S.W. : Une gamine enceinte jusqu’au cou, un enjeu de résistance ! C’est une blague ?
L.V. : Vous ne devriez pas sous-estimer la colère d’un peuple qui a peur pour l’avenir de ses
enfants.
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