2023 - Le projet Hakana

Marin Ledun · Chapitre 8 sur 18

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2023 - Le projet Hakana

Chapitre 6

 

Ua Pou, 14 novembre 1594 – 3:20.

 

Apoi et Temoko montent la garde, à l’écart. D’autres guerriers quadrillent

les environs à la recherche des militaires français. Leur pirogue a été

retrouvée abandonnée dans une crique déserte, plus à l’est. Ses occupants

avaient déjà filé. Aucune trace d’eux pour le moment. Ils sont peut-être là,

tout proches, à guetter et attendre l’opportunité de les attaquer.

– Ces soldats sont très forts, lâche Teìki. C’est comme s’ils s’étaient

volatilisés.

Rim écoute en silence, adossée à un rocher, les yeux rivés sur les

trophées de guerre à sa ceinture, partagée entre nausée, tristesse et colère

noire. Nausée pour le sang versé. Tristesse pour toutes ces familles qui ont

perdu un être cher. Colère pour les salauds qui décident d’envoyer à

l’abattoir des hommes pour tuer d’autres hommes, au seul motif qu’une

jeune fille a décidé de prendre en main son destin sans leur demander leur

accord.

Elle sait que Teìki croit que les militaires ont le pouvoir d’apparaître et de

disparaître comme ils le désirent. La technologie TR-ADN relève de la

magie pour les Marquisiens.

Elle sait pourtant qu’il n’en est rien.

Quelqu’un, en 2175, donne un ordre. En conséquence de quoi un

technicien doit appuyer sur un bouton pour extraire les militaires. Rien de

magique là-dedans. Et lorsque cette personne le fera, à une date et une

heure probablement programmées à l’avance, tous ces militaires

retourneront d’où ils sont venus, les vivants comme les cadavres. Même

leur sang, éparpillé sur le paepae ou absorbé par le sable de la plage. Même

leur sueur. Même leurs membres tranchés. Même ces scalps chargés de leur

ADN disparaîtront de la ceinture de Teìki. Autrement dit, tant que les scalps

sont encore là, les militaires le sont aussi.

Moana la couve du regard, comme s’il cherchait à lire dans ses pensées.

Assis à ses côtés, il mastique du noni bien mûr. Ses traits sont tirés, mais la

rage dans ses yeux est intacte.

– Après votre départ de Nuku Hiva, hier à midi, poursuit Teìki, d’autres

militaires sont apparus par vagues successives sur le paepae de Taiohaè,

envoyés en renfort. Des dizaines et des dizaines, comme s’il en pleuvait.

Leur mission était identique à celle de leurs prédécesseurs.

– Retrouver Rim, complète Moana.

Teìki acquiesce.

– Les combats ont fait rage deux heures durant. Un trop grand nombre

des nôtres a perdu la vie.

Il serre les poings.

– Mais les soldats français ont payé un tribut plus lourd encore.

– Aucun n’a voulu se rendre ? demande Moana, désignant les scalps.

Teìki secoue la tête. Il croque dans un noni, fixant Moana et Rim à tour

de rôle, le regard dans le vide.

– Tous ont péri, finit-il par lâcher. Sauf trois d’entre eux, mais vous le

savez.

– Raconte-nous ce qu’il s’est passé.

Teìki opine.

– Les soldats savaient que vous vous étiez enfuis par la mer. Sitôt arrivés,

ils étaient tenus informés par les survivants de la situation. Ils récupéraient

des armes sur les cadavres des nôtres et fonçaient en masse vers la plage de

Vainahō où nous tenions le siège. Tous cherchaient à voler des vaka et à

embarquer à votre poursuite, à tel point que nous avons commencé à briser

les coques de nos propres pirogues pour les en empêcher, mais face à ce flot

continu de combattants prêts à donner leur vie, nous avons été débordés et

trois d’entre eux ont réussi à prendre discrètement la fuite à la nage et

dénicher un vaka à l’est de la plage.

Moana l’interrompt.

– Qui vous a prévenus ?

Teìki avale le reste de son noni et se frotte ses mains dans l’herbe pour

essuyer le liquide poisseux sur ses doigts.

– Des pêcheurs de Hakapehi, la plage à l’est de Tūhiva, qui s’étaient

réfugiés sur les hauteurs du village et qui les ont vus progresser dans la baie

depuis leur poste d’observation… Lorsque nous avons enfin fini par vaincre

nos ennemis, ces trois-là avaient près d’une heure d’avance sur nous. J’ai réuni dix guerriers volontaires, nous avons tiré à l’eau l’une des rares

pirogues qui avaient échappé au massacre, chargé des armes et des vivres,

et nous avons pris la mer afin de les pourchasser. Nous avons ramé de

toutes nos forces, nous relayant toute l’après-midi puis toute la soirée pour

les rattraper, mais nous les avons perdus de vue quand ce gros vent s’est

levé. Vous, quand les avez-vous aperçus pour la dernière fois ?

Moana lui résume brièvement le stratagème dont il a usé pour les semer,

lorsque la lune s’est couchée, vers deux heures du matin.

– J’ai vraiment été étonné par leur vaillance sur l’océan déchaîné, confie-

t-il d’une voix grave. Ces soldats se comportaient sur l’océan comme s’ils

connaissaient les courants.

Teìki fronce les sourcils.

– Ce sont des marins, tu crois ?

Moana fait « non » de la tête.

– Pas seulement. Ce que je veux dire, c’est qu’ils savaient où aller. Ils

savent ramer, ils savent où ramer, ils savent comment ramer et surtout, ils

savent se guider dans la tempête et l’obscurité.

– Donc ils connaissent la géographie des lieux, conclut Teìki, l’air pensif.

Y compris Nuku Hiva et Ua Pou.

Rim remarque que Teìki ne manifeste aucune surprise après les

révélations de Moana.

– Tu t’en doutais, n’est-ce pas ? lui demande-t-elle sèchement.

Teìki tourne la tête vers elle, une lueur d’agacement dans les yeux.

– Oui, admet-il. Certains de mes hommes assurent que l’un de ces soldats

était Vavaù, comme nos ancêtres.

Il passe la main devant son visage, mimant le geste qui signifie « comme

moi ».

– Mais je ne les ai pas crus, s’empresse-t-il d’ajouter, la voix tremblante.

Comment l’un des nôtres, même venu d’un lointain futur, peut-il à ce point

renier ses origines et venir assassiner son propre peuple ? C’est impossible !

Rim hésite à lui répondre que l’histoire des civilisations a prouvé au

contraire que les hommes étaient capables du pire, y compris trahir leur

propre ascendance. Y compris chez les Marquisiens de 1594 qui se livrent à

des guerres sanguinaires sans fin entre vallées pour des histoires ineptes

d’honneur, de traditions, de bouts de territoires, de coucheries et de virilité.

Eux comme les autres. Si elle est coincée ici avec son bébé, obligée de fuir

des tueurs lancés à ses trousses comme des loups après leur proie, c’est aussi à cause de cette voix en chaque homme qui lui dicte toujours plus de

conquête, de pouvoir, de gloire et de sang.

Elle choisit finalement de changer de sujet. Elle se lève, pose les mains

sur les hanches d’un air provocateur, et lance à la cantonade :

– Vavaù ou pas, cet homme et ses sbires sont à notre recherche. Qu’est-ce

que tu proposes ? Qu’on leur tende un piège ? Qu’on m’attache à un poteau

comme un appât en attendant qu’ils débarquent, excités par l’odeur de la

chair fraîche, et après que vous les abattiez comme des chiens ?

Teìki l’observe un instant, interdit, puis il se ressaisit et déclare :

– Temoko et Apoi resteront avec vous, pendant que moi et le reste des

hommes nous quadrillerons le secteur à la recherche de ces soldats. Nous

finirons par les avoir, fais-moi confiance.

Il se lève à son tour, la torche à la main, réajuste son pagne et ramasse ses

armes.

– Même si l’un d’entre eux connaît Ua Pou dans le futur, je connais cette

île bien mieux que lui dans le présent, ajoute-t-il.

Puis il lui tend la torche, tourne les talons et disparaît, comme si la nuit

l’avait aussitôt avalé. Rim se retourne. Moana pose sur elle un regard mi-

goguenard, mi-accusateur.

Elle le tance :

– Quoi ?

– Vas-y doucement avec mon frère, lui glisse-t-il à l’oreille après avoir

vérifié que Teìki était hors de portée. Et surtout, ne doute jamais de sa

loyauté. C’est un homme d’honneur qui ne faillit jamais à sa parole. Il a

risqué sa vie pour toi aujourd’hui, ne l’oublie pas.

Rim dévisage Moana, surprise par le ton condescendant de sa remarque.

– Et moi je risque à chaque instant ma vie et celle de l’enfant que je porte

parce qu’un jour, il y a huit mois, j’ai décidé que votre peuple méritait de

connaître l’avenir que lui réservent les hommes et les femmes du projet

Hakanā, rétorque-t-elle en tapant sa poitrine du plat de la main. Crois-moi,

Moana, et à l’occasion, explique-le bien à ton grand macho de frère, c’est

aussi une sacrée responsabilité pour une fille de dix-sept ans telle que moi.

 

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Rapport d’enquête TR-ADN/RF-08.23677.1 Ministère des Armées – 25/03/2175. OPJ

rapporteur : Enquêteur Principal Simon WEBER – Pôle France, Union des Républiques

démocratiques européennes – ARCHIVES PROGRAMME TR-ADN-FRANCE. Extrait de

l’interrogatoire de Lucas Irigoyen, 17 ans, sentinelle no 1 de l’équipe terrain

« Hakanā-1592.1 » – 17/03/2175 – Durée : 00:11’00’’.

LUCAS IRIGOYEN : Rim était bouleversée. (Il toussote.) Une fois que la question de

l’avortement a été définitivement écartée, elle a pété un câble et s’est enfermée trois jours et

trois nuits dans son haè. Si quelqu’un se présentait pour prendre de ses nouvelles, elle l’envoyait

promener manu militari. On l’entendait parfois crier, pleurer ou taper du poing sur les poteaux,

mais interdiction d’entrer. Le matin du quatrième jour, elle est sortie. Elle a d’abord laissé entrer

Moana. Ils ont discuté une heure, puis il est parti.

S.W. : Que se sont-ils dit ?

L.I. : Je n’en sais rien… Elle a ensuite échangé avec le docteur Gauthier. Cela a été rapide. Dix

minutes tout au plus. J’ignore également ce qu’elles se sont dit. Enfin, elle nous a fait venir tous

les quatre, Lili, Eva, Antonin et moi.

SIMON WEBER : Même Eva ?

L.I. : Oui. Eva était jalouse de Rim, à cause de ses vues sur Moana, mais la grossesse, c’était

autre chose. Rim avait besoin de ses amis. Nous étions sa seule famille là-bas.

S.W. : Continuez.

L.I. : Elle nous a dit : « Mon problème est simple. Soit je suis toujours enceinte le 13 novembre

1594, et il meurt, je meurs ou nous mourons tous les deux. Soit j’ai accouché avant le jour de

l’extraction et je repars sans mon bébé, avec le risque de ne jamais le revoir, ce qui m’est

insupportable. Soit j’accouche après l’extraction, ce qui revient au même. Dans le premier cas,

je ne peux rien faire, cela ne dépend pas de ma volonté et il existe de trop nombreuses inconnues

scientifiques auxquelles nous n’avons aucune réponse ici. En revanche, dans les deux autres cas,

je suis maîtresse de mon destin. Je peux agir. »

S.W. : (Surpris.) Agir ?

L.I. : C’est ce qu’elle a dit. Mot pour mot.

S.W. : A-t-elle expliqué ce qu’elle entendait par là exactement ?

L.I. : Bien sûr.

S.W. : Dans ce cas, allez-y, je vous prie.

L.I. : Je veux d’abord savoir ce qu’il adviendra de Rim et de son bébé.

S.W. : (Il manque de s’étrangler.) Je vous demande pardon ?

L.I. : Dites-moi ce que vous avez prévu pour Rim, je vous dirai ce qu’elle a prévu pour vous.

 

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