À cœur ouvert
Citation
« Tu n’es plus là où tu étais mais tu es partout là où je suis. »
Victor Hugo.
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Prologue
Le train file, me berce et m’emporte vers le sud. Je rêve au rythme des battements de mon cœur, et à mon rêve se mêle le goût salé de mes larmes que je ne peux retenir. Les wagons glissent en cadence sur les rails avec un chuintement soyeux. Dans quelques heures, nous serons à Nice. Mes pensées s’envolent vers cette ville où, il y a bientôt un an, j’ai donné la vie. Le week-end se déroulera dans la charmante commune de Beausoleil qui surplombe Monaco. Je ne suis pas mécontente de me poser dans un endroit vierge de souvenirs, sans repères pour moi. La date anniversaire de la naissance de ma princesse approche et c’est pour moi une période profondément douloureuse. Jade dans quelques jours aurait un an. Elle ferait sûrement ses premiers pas.
Mais je ne les verrai pas.
Je l’imagine, je l’entends, je lui parle. Des images d’elle défilent sans arrêt dans ma tête : celles du joli bébé qu’elle était se mélangent à celles de la petite fille qu’elle serait devenue. Parfois, elle surgit devant moi avec une acuité qui m’étonne moi-même. Son sourire et son regard sont restés intacts dans ma mémoire ; je la vois souvent rire, et cela me fait autant de bien que de mal. Marion, la bienveillante assistante du professeur Raisky, nous disait souvent que le visage apaisé et souriant de notre fille démontrait qu’elle était heureuse.
Le paysage défile devant la fenêtre du train. Les pins parasols ont remplacé les peupliers. Le soleil filtre gentiment à travers leurs branches de fine dentelle et couvre d’or le paysage autour de moi. Bientôt nous serons arrivés. Je regarde le ciel et ses nuages aux formes changeantes qui ne cessent de s’animer, j’y vois des visages, des silhouettes douces, des peluches parfois, j’y déchiffre ce que mon esprit et mon cœur ont envie de voir. Il y a dans le ciel, à travers les nuages, comme un regard qui veille sur moi, un regard qui me frôle et qui soudain disparaît. L’espace d’un instant, je redeviens une gamine, je joue à « un, deux, trois, soleil » : je me détourne, et à trois, j’observe le ciel, pour surprendre ce regard qui doucement me caresse.
Pas un seul instant de ma vie sans que ma fille m’accompagne. Je dois me résoudre à l’idée qu’elle n’est plus et que nous sommes séparées. Je dois accepter que la douceur de sa peau m’est à jamais inaccessible, que je ne verrai plus ses yeux en amande bordés de longs cils, ses yeux si vivants, tellement expressifs que je ressentais tout ce qu’elle éprouvait. Je vais devoir accepter... mais je n’arrive pas à m’y résoudre. Je dois me battre, encore et encore, pour trouver la force de continuer à exister.
Le plus dur, pour nous qui sommes habités par cette indicible douleur, est de puiser en nous une raison de vivre, un but, une cause à défendre, pour soi ou pour autrui.
Simplement paraître normale est un effort au quotidien sans nom, mais je m’efforce, malgré cette douleur infinie qui pèse si lourdement sur mes épaules, à rester debout. Pour combien de temps ? Je n’en sais rien. Chaque jour qui passe est une victoire sur le deuil, chaque jour qui passe me rapproche davantage de celui où l’on se retrouvera...
Bien des couples se déchirent lorsqu’ils doivent affronter une grande douleur. Cela peut sembler compréhensible. Notre vie, à mon mari et à moi, a basculé ce 25 mars 2014 avec la brusque disparition de notre petite fille. Et depuis, au fil des jours, avec tout notre courage, nous nous battons contre l’intolérable. Je pense sincèrement que l’amour inconditionnel que nous portons à notre fille nous donne cette incroyable force de survie. Nous ne réagissons pas toujours de la même façon ni au même moment, et, pour ne pas l’entraîner avec moi lorsque la douleur me submerge, parfois je m’isole. Je pense que cela lui arrive également. C’est évidemment très dur pour mon mari, je le sais, parce qu’il doit continuer à jouer l’homme fort, rester à la barre contre vents et marée, alors que, comme moi, son âme s’effondre.
Avancer dans le deuil sans se heurter demande de la compassion, du respect, et beaucoup d’amour. Ce sont heureusement des choses naturelles pour nous. Malgré tout, je me sens comme à moitié morte. Les mois s’écoulent, mais la plaie reste vive et béante en moi. Je m’agrippe à la vie, comme je me suis arc-boutée à la rambarde du balcon, ce 25 mars, où, dans un vertige, j’ai eu envie de passer par-dessus bord. Je m’y cramponne encore, quelquefois.
Mon mari et moi, nous nous sommes dit « oui » mutuellement pour le meilleur et pour le pire, et nous partageons aujourd’hui le pire du pire. Chacun essaie de sauver l’autre, chacun avec sa souffrance impossible parfois à communiquer. Combien de fois ai-je attendu qu’il s’endorme pour laisser échapper ma douleur ? Seule dans le silence de la nuit, avec mon trop-plein de larmes, je me retrouve face à cette réalité trop violente que je n’arrive plus à supporter.
Jade m’accompagne dans mes pensées, chaque jour, et me suit partout où je vais. Je lui parle, avec mon cœur. J’emporte toujours avec moi son doudou et sa tétine. Certains diront que ce n’est pas bien, mais je n’écoute personne. Je ne peux pas entendre ceux qui ne savent pas... Il n’y a pas à mes yeux de règle établie pour faire son deuil. Chacun le fait comme il peut, avec ses forces et à son rythme.
Parfois, j’ai besoin de marcher, de m’évader. Rester à la maison devient insoutenable. Je marche au hasard des rues, sans trop savoir où je vais. Peu m’importe. Manger du temps, penser moins, s’épuiser physiquement pour mieux s’écrouler le soir. Réapprendre à respirer, à regarder d’autres enfants sans pleurer, contempler leurs sourires et sourire avec eux, puis repousser l’envie irrésistible d’en attraper un et de le serrer contre soi. Le manque du contact physique est tellement puissant que cela en devient parfois obsédant. Ressentir ne serait-ce qu’un instant la chaleur de ce petit corps contre le mien... J’en arrive presque à comprendre le geste désespéré de certaines femmes qui vont jusqu’à kidnapper des bébés. Évidemment, c’est abominable, jamais il ne me viendrait à l’idée de faire une chose pareille, mais je comprends ce désarroi insondable qui pousse aux gestes désespérés.
Je divague, mon esprit s’enfuit, je suis comme une toxicomane en quête de sa dose. Ça fait mal physiquement. Parfois j’aimerais crier, hurler ma douleur, j’aimerais courir à perdre haleine comme pour me débarrasser de cette peine, la sortir de mon ventre. Me jeter dans le vide et m’envoler, retrouver un semblant de légèreté. Qui n’a jamais désiré s’envoler ? Un jour, un seul ? Parfois dans mes rêves j’y parviens. De cette envolée vertigineuse, mon cœur se soulève et je me réveille. Je reviens à la vie avec son cortège de désespoir et de larmes...
Mes mots sont parfois durs, violents ou même désespérés, mais malgré ma détresse, j’essaie de toutes mes forces de réapprendre à rêver.
Les miens me soutiennent de leur mieux et cela m’est infiniment précieux. Je ne parle pas du support que m’apporte mon mari, sans lequel il me serait impossible de survivre. Je parle du vôtre, amis inconnus, qui, depuis quelques mois, ne cesse de s’amplifier. Vous m’avez tellement touchée par l’incroyable gentillesse de vos messages. Je vous en remercie du fond du cœur, sincèrement. Vos témoignages, l’histoire de vos parcours, de vos chagrins et de vos luttes, que vous me confiez avec générosité, vos mots pleins de bonté et d’amour m’accompagnent tous les jours et m’aident à vivre. Je voudrais vous serrer dans mes bras et vous dire encore que mon affection et ma reconnaissance vous sont acquises à tout jamais.
Je pense à celles et à ceux qui vivent cette même terrible épreuve : je connais leur douleur, elle est la mienne. Leurs paroles résonnent dans ma tête, elles pourraient être les miennes. Savoir que l’on n’est pas seul dans la tourmente ne soulage pas forcément, mais je sais que j’ai eu besoin de me plonger dans les témoignages de certains d’entre vous, parce que je m’y retrouvais et qu’ils me donnaient le sentiment d’être réellement comprise par vous qui partagez le même chagrin.
Partager. C’est ce que j’ai voulu faire en écrivant ce livre. Transmettre un peu de la force qui me reste pour vous aider, si je le peux, à avancer, vous qui souffrez comme je souffre. Je vous livre, à vif, mon parcours de femme et de maman. Faites-en votre guide sur le chemin ardu de la guérison. Car on guérit du malheur. On n’oublie pas, mais la souffrance devient une amie familière et le goût de vivre prend doucement la place du désespoir. J’aimerais donner cet espoir à celles et à ceux qui se battent seuls, en plein milieu du chemin de leur douleur. J’aimerais leur dire que le manque et le malheur s’apprivoisent. Qu’il suffit d’apprendre à vivre avec ces amers compagnons. Et trouver le courage d’imaginer les jours meilleurs pour arriver à leur donner réalité. Vous l’écrire, incontestablement, m’aide à penser que cela est possible. Me lire vous aidera peut-être à y parvenir. Je le souhaite de tout mon cœur. Au cours de ces pages, nous cheminerons ensemble. Vous saurez tout de mes espoirs, de mes joies, de l’immense bonheur que cela a été pour moi de donner la vie. Et enfin, j’essaierai (mais les mots me paraissent bien faibles) de vous dire la mort, la déflagration qui m’a brisée et dont je n’arrive toujours pas à me relever. Je suis encore si fragile. Partager justement, avec vous qui avez su toucher mon cœur, est une sorte d’exutoire. Puissions-nous ensemble, de cette douleur abominable, faire germer l’espérance.
Je pense à Nanou, la petite sœur de maman. Nanou, la Nadine avec qui maman me confondait volontiers quand j’étais petite fille. Sa vie à elle s’est brisée, un jour de février, il y a une quinzaine d’années. Elle sait tout de l’horreur, de la souffrance et de la torture de perdre un enfant. Aujourd’hui, elle est pour moi un vrai refuge, c’est avec elle que je partage ma souffrance, parce que je me sens comprise, parce qu’elle sait ce que je ressens, tout simplement. Je l’admire et je prends exemple sur sa sagesse, sa force, et sa générosité.
— Après la vie, il y a la vie, me dit-elle. Différente peut-être, mais la vie.
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