À cœur ouvert

Ingrid Chauvin · Chapitre 6 sur 15

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À cœur ouvert

5 - La tribu du cœur

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La tribu du cœur

 

Je résiste aujourd’hui grâce à un espoir, un moteur qui m’aide à rester debout. Celui d’abord de penser aux petits frères et sœurs de Jade, nos futurs enfants. Je voudrais leur dire que je les aime déjà et que j’ai hâte de les accueillir. Mon amour de maman est débordant, les voir arriver dans notre vie maintenant me permettrait d’avoir une vraie bonne raison d’être là. J’ai souvent fait ce rêve d’un couffin déposé à ma porte, avec un mot où il est écrit : « Je sais qu’il sera mieux avec vous... » Tantôt j’y découvre un petit garçon, tantôt une petite fille. Je me souviens d’une petite merveille à la peau couleur d’ébène. Je pourrais la dessiner tant ses traits et son expression sont précis. Le désir d’être là pour un bébé en manque d’amour, en manque de famille, est omniprésent dans ma tête et dans mon cœur. J’y pense chaque jour.

Le désir de l’adoption ne s’explique pas, il fait partie de soi. L’adoption est à mes yeux la rencontre de deux histoires à découvrir, à assembler. C’est une entreprise délicate et difficile qui exige beaucoup d’amour et de patience. Adopter, c’est trouver des parents à un enfant et non pas un enfant à des parents ; la nuance me semble de taille, l’intérêt de l’enfant est et doit rester prioritaire. Je pense qu’il faut accepter cette longue attente qui nous est imposée par les institutions d’adoption. Le nombre limité d’enfants adoptables n’est pas seul en cause. Nous ne sommes pas des parents idéaux pour tous les enfants. Aujourd’hui, par exemple, il nous serait impossible à mon mari et à moi d’accueillir un petit avec des besoins médicaux spécifiques. Nous n’en aurions pas la force. Ce qui a été possible un jour ne l’est plus aujourd’hui. Entendre hurler la sirène du Samu ou celle des pompiers me glace le sang. Après ce que nous avons vécu, nous ne pourrions pas endurer à nouveau les angoisses qu’impliquerait un tel accompagnement. Les futurs parents doivent correspondre au mieux à l’enfant, en fonction de son histoire et de ses besoins. Pas l’inverse. Chaque enfant est différent, chaque enfant a une histoire, et il n’appartient qu’à nous d’assumer toutes les conséquences de ces histoires. C’est d’amour dont il s’agit en premier lieu. Il est primordial de provoquer la meilleure rencontre afin que l’enfant reçoive le meilleur.

Le désir doit être le moteur essentiel de l’adoption : désir d’accueillir un enfant pour l’aimer, s’occuper de lui, lui transmettre une histoire familiale, des valeurs, lui donner le foyer qu’il n’a pas, l’accompagner dans son apprentissage de la vie, l’aider à grandir, l’aimer, le choyer, comme un enfant à qui on aurait donné naissance. Le lien entre enfants et parents est bien plus que le patrimoine génétique. Je suis persuadée, ayant vécu la maternité, qu’il est le même avec un enfant non biologique mais tout autant désiré.

Adopter, c’est d’abord un choix de vie avant d’être une bonne action. J’ai toujours eu cette envie, avec pour seule motivation l’amour à donner.

Souvent je me demande où se trouve notre enfant à venir. À quel endroit du monde, dans quel pays ? Je me demande s’il est né ou en phase de naître ? Sait-il inconsciemment que bientôt nous nous rencontrerons ? Est-ce l’âme de notre princesse Jade qui nous mènera vers ce nouvel amour ? Tant d’interrogations, tant d’espoir, tant de tendresse à partager...

Et la nature décidera d’une prochaine grossesse. L’accueil d’un enfant pourrait arriver avant, pendant ou après, peu m’importe. Je suis capable aujourd’hui d’assumer n’importe laquelle de ces options. Notre désir de fonder une grande famille est là. Jade savait qu’elle serait la grande sœur. Nous réaliserons ce rêve.

Avoir plusieurs enfants, d’ailleurs, m’aiderait à ne pas être dans la comparaison avec Jade. Je ne veux pas la remplacer. Personne, jamais, ne la remplacera. Chaque enfant est unique.

Je voudrais être vieille et voir courir partout autour de nous cette belle tribu du cœur.

Affectée par l’histoire de mes parents, j’ai nourri depuis mes plus jeunes années ce désir d’une famille unie autour d’un enfant.

Plus que tout au monde, j’ai toujours voulu être maman. Mais pas à n’importe quel prix. Pas n’importe comment. Ni avec n’importe qui. Je rêvais d’un mariage d’amour, et surtout, surtout, je souhaitais par-dessus tout que mes enfants grandissent avec leurs deux parents, entourés d’amour, de respect et de joie de vivre.

Mon idée du bonheur était exigeante et réclamait un partenaire d’élite. Je voulais assurément réparer les manques qui avaient assombri mon enfance. Mon métier d’actrice en tout cas n’a jamais été un frein à mon désir de maternité. J’ai attendu, non pas par angoisse de rompre une ascension professionnelle ou par crainte d’une quelconque déformation physique, comme j’ai pu souvent l’entendre dire par mes consœurs. J’ai attendu longtemps, pour ne pas reproduire le schéma de mes parents, par besoin d’être certaine d’avoir trouvé l’homme avec qui je souhaitais vieillir, même si une telle assurance n’est jamais possible. Je voulais en tout cas être dans une évidence, comme celle qui nous est arrivée lorsque j’ai rencontré mon mari.

Ce désir de famille unie était pour moi une réelle priorité.

Dès l’aube de ma vie de femme, inconsciemment, j’ai essayé de trouver l’homme qui pouvait être le pilier central de cet édifice : j’ai commencé par être attirée vers des hommes plus âgés qui représentaient une image paternelle. Mais on ne fait pas l’amour avec son père. De même, on ne construit pas une relation amoureuse avec son père. J’ai mis du temps à comprendre mon erreur. J’ai mis du temps à grandir, tout simplement. Mais j’ai appris de chacune de mes expériences.

Je voulais être indépendante, gagner ma vie.

J’étais hantée par la peur de la trahison et du mensonge. J’avais ce besoin sans faille d’avoir confiance en l’autre pour m’investir totalement. Je cherchais une relation basée sur le respect mutuel.

Dans le milieu où j’évoluais, cela n’était pas si facile. Je ne savais pas pourquoi on m’aimait. Je manquais de confiance en moi et cela s’amplifiait au fur et à mesure que je devenais une comédienne et populaire.

Penser que vivre avec un artiste est préférable, penser qu’il existerait ainsi une meilleure compréhension au sein d’un couple constitué de gens de même métier est une autre erreur. J’avais besoin d’un homme qui ne soit pas mon père, mais qui soit en prise sur la réalité, qui partage mes valeurs, des valeurs simples, solides. Je me sentais prête à aimer et à être aimée.

J’aime infiniment mon métier, mais j’ai un besoin vital de vivre une vie de femme normale, de me réfugier auprès des miens entre chaque tournage. J’ai besoin de complicité, de joie, de force, de maturité. Et ce panel tout entier, je l’ai rencontré au moment où je m’y attendais le moins, en ce tout début du mois de janvier 2011, en la personne de Thierry Peythieu, qui neuf mois plus tard deviendra mon mari.

Nos regards se sont croisés lors d’une soirée organisée par TF1. Une soirée où toute la profession est réunie autour de la galette des rois, le genre de réjouissances auxquelles je ne participe jamais. Ma timidité et mon manque de confiance en moi me font fuir ces fêtes mondaines. Cela m’a valu beaucoup de reproches d’ailleurs, mais rien à faire : cela reste un supplice et peut me rendre physiquement malade.

Je ne parviens toujours pas, aujourd’hui encore, à comprendre ce qui m’a poussée à sortir ce soir-là. J’étais comme téléguidée.

À mon arrivée, la soirée a déjà commencé, ainsi je peux me fondre dans la masse sans être trop remarquée, ce qui est un grand soulagement. Cela me laisse le temps de descendre ces marches qui mènent à la salle de réception tout en cherchant discrètement une amicale connaissance. Je balaie l’assemblée du regard. Et mes yeux se plantent dans ceux d’un homme dont le visage me semble familier. Pourtant, il n’en est rien. Le temps semble se figer, le son des voix devient sourd et confus, nous sommes comme aimantés l’un vers l’autre. Sur nos lèvres se dessine un léger sourire. Nous nous voyons pour la première fois et pourtant il nous semble déjà nous connaître...

Lorsque nous évoquons aujourd’hui notre rencontre, il nous plaît, mon mari et moi, de penser que nos anges gardiens de pères ont fomenté un complot pour que nos chemins se croisent.

Nous nous sommes trouvés à l’aube de notre quarantaine, à un moment où nous avons conquis de haute lutte, avec la maturité et la sérénité, la pleine conscience de ce que nous attendons de la vie.

Notre premier rendez-vous a été vécu comme dans un rêve. Nous avons pris le temps de faire connaissance, d’apprendre l’un de l’autre. Le moment que nous passons ensemble est une parenthèse exquise, dans une ambiance pleine de douceur. Notre complicité est immédiate. Nous sommes joyeux et détendus. La grande timide que je suis devient boulimique de paroles. Le charme réciproquement opère.

Nous aurions pu nous sauter dessus dès le premier soir, tout nous semblait tellement évident, mais nous nous contentons de nous serrer très fort l’un contre l’autre, et nous nous quittons amicalement. La priorité est ailleurs, nous avons en commun ce désir profond de construire et de fonder une famille. L’un n’empêche pas l’autre, me direz-vous, mais la pudeur est de mise et je trouve ça délicieux.

Les soirées s’enchaînent autour de conversations joyeuses... jusqu’au jour où nous nous rapprocherons et nous succomberons aux délices d’un amour longuement attendu...

J’avais découvert mon futur mari, un homme selon mon cœur : inscrit dans ce qui me semble être la vraie vie, une vie en tout cas qui me correspond, simple, authentique, en prise avec la réalité. Un homme ambitieux, doué du désir de se surpasser, de vaincre les défis qu’il se donne, et possédant une capacité d’adaptation absolument phénoménale. Un homme qui travaille avec discipline, non pas pour parader sur les tapis rouges, mais pour se prouver à lui-même qu’il est capable, malgré un démarrage dans la vie aux antipodes du cercle très fermé de l’audiovisuel, d’y entrer, d’y conquérir sa place et de la garder. Aujourd’hui, dans le métier, il a gagné la confiance de ceux avec qui il travaille et tous savent qu’on peut compter sur lui. Sa force de caractère est immense, son entrain et sa positivité chaque jour me fascinent. Il trouve la solution à tous les problèmes, il est d’humeur égale, agréable et joyeuse.

J’aurais adoré le rencontrer à vingt-cinq ans. Nous serions mariés depuis longtemps, je pense, et aurions sûrement déjà construit cette grande famille dont nous rêvons tous les deux. La vie en a décidé autrement, et peut-être est-ce bien ainsi.

La demande en mariage ne se fera pas attendre. J’ai rejoint pour quelques jours le sauvage paysage du Cap Ferret, et, ce jour-là, je me surprends à imaginer que peut-être nous pourrions... je n’ose pas aller au bout de ma pensée. Mais, à ma grande surprise, j’aurai l’émotion d’entendre mon très aimé – qui est en tournage à Paris – me faire sa demande au téléphone. Nous avons eu la même pensée en même temps ! Sans même y réfléchir, je dis oui. Il n’en revient pas de ma réponse immédiate, mais son bonheur est aussi grand que le mien.

Le film romantique de notre vie se poursuit.

Le lendemain, il est dans l’avion et vole vers moi pour me demander officiellement si je veux l’épouser.

Mon mari est de ces hommes impatients qui aiment agir dans l’instant. Il réfléchit avec rapidité, et son instinct, dit-il, ne le trompe pas. Alors, dans la vie, il fonce. Chaque minute à ses yeux est précieuse et doit permettre d’avancer. Son regard est porté sur l’avenir et les possibilités lumineuses qu’il contient.

Nous avons rêvé d’un mariage qui serait un émerveillement pour nos familles et nos proches : un feu d’artifice, un lâcher de colombes, un envol de lucioles, des ballons en forme de cœur qui dansent avec le vent, une journée sur les bancs d’Arguin, un concert privé... Un mariage tout en merveilles, intime et joyeux.

La presse est quand même présente, mais tout s’est déroulé dans un grand respect. Nous sommes arrivés dans le bassin d’Arcachon à bord d’une pinasse, un de ces petits bateaux typiques de la région, suivis et attendus par une farandole de bateaux curieux avec leurs occupants qui nous applaudissent et nous crient leurs vœux de bonheur. Il y a un monde fou. Nous pensons d’abord que le précédent mariage n’est pas fini, mais les gardes du corps, postés discrètement, nous avertissent qu’il s’agit d’une foule amicale et chaleureuse venue nous accueillir et partager ce moment précieux de notre vie. Moment émouvant... Nos musiciens sur la jetée, entourés de nos familles et de nos amis, nous attendent, et nous parcourons tous ensemble ce chemin qui mène à la mairie.

Mariage inoubliable, trois jours de festivités, pour le plus grand bonheur de tous. La couverture médiatique a été énorme mais bienveillante. Tous les articles décrivent une cérémonie joyeuse, notre bonheur, le sourire de Thierry, la joie inscrite sur mon visage...

Auprès de mon mari, mes peurs ont volé en éclats. Je me sens apaisée et en sécurité. Notre vie à deux débute comme dans un rêve. Et, malgré les traumatismes et les épreuves, nous poursuivons aujourd’hui notre chemin sans encombre avec un respect et un amour infini.

Avec lui je suis parvenue à aimer la femme que je suis devenue. Il est mon plus joli miroir. Dans son regard j’apprends à m’accepter, avec mes complexes et mes défauts, j’apprends à les apprivoiser, et la cohabitation est devenue, au fil du temps, meilleure et même agréable.

Avec lui j’ai envie de vivre et de partager mon plus beau rôle, celui de maman. Nous avons le sentiment d’avoir été fabriqués l’un pour l’autre. Nos différences se complètent à merveille, la vie est simple et cette tranquillité d’esprit est plus que douce à vivre.

Nous avons fêté ce 27 août 2014 nos trois ans de mariage et sommes heureux de constater que, malgré les épreuves, nous sommes restés fidèles aux idées que nous avions partagées lors de notre rencontre.

Il y a entre nous de la générosité, du respect, de la complicité, de la compréhension, de l’admiration mutuelle, beaucoup de partage, de l’entraide, une belle énergie et la volonté de nous en sortir, ensemble, face à l’insoutenable perte de notre fille.

Notre amour semble être scellé à tout jamais.

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