À cœur ouvert

Ingrid Chauvin · Chapitre 2 sur 15

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À cœur ouvert

1 - Quand la vie se brise

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Quand la vie se brise

 

La nuit avait été un peu agitée. Contrairement à son habitude, notre jolie princesse avait eu du mal à s’endormir, elle semblait mal à l’aise, agitée, et se plaignait doucement. Jade restait gracieuse même quand elle pleurait. Elle avait une petite voix, douce et harmonieuse, qui vous faisait fondre le cœur. Son papa l’avait tenue contre lui une grande partie de la nuit pour essayer de la soulager.

J’avais pris la relève, récupéré ma fille. Nous nous étions posées ensemble dans sa chambre. Après l’avoir bercée, câlinée, elle avait fini par s’apaiser.

Je n’ai jamais osé la laisser dormir seule. La journée, oui, mais nous avions toujours à portée de nous le Babyphone qui nous permettait de la voir et de l’observer à distance. La nuit, cela m’était impossible. J’avais ce besoin maternel de la sentir, de la voir, d’avoir sa main délicatement posée sur la mienne. Je n’aurais pas pu rompre ce lien devenu vital. Nous avions installé un Cododo, un système très astucieux qui permet au bébé d’être couché près de sa mère en toute sécurité, dans le prolongement de son lit. Il n’y a pas de séparation entre les deux, mais l’enfant est protégé par une barrière pour l’empêcher de tomber de l’autre côté. Ainsi je pouvais dormir en tenant la main de ma petite princesse. Un pur bonheur. Je pouvais aussi facilement replacer sa tétine fétiche qu’elle ne manquait pas de réclamer chaque fois qu’elle s’échappait de sa bouche. Ainsi nous dormions rarement plus de deux heures et demie d’affilée, mais nous étions rassurées l’une et l’autre par cette communion. J’avais adopté son rythme, chamboulé le mien. Qu’importe ! Ces premiers mois de vie pour moi étaient précieux, je ne voulais rien manquer, je voulais être témoin de chaque instant. La moindre petite évolution était une merveille à découvrir. Communiquer avec le regard d’abord, puis avec les gestes, les mimiques, les sourires, les fous rires et ses gazouillis. Nous nous extasiions de tout, nous étions fascinés, mon mari et moi. J’avais à mes côtés ce petit bout de moi et cela éblouissait ma vie. J’adorais ces moments où, dans un demi-sommeil, l’une contre l’autre, nous récupérions. Ses petites mains s’accrochaient dans mes cheveux, son regard intense se plantait dans le mien. Cœur à cœur, nous profitions de ces instants magiques d’intense bonheur. Avoir mon enfant blottie contre moi, jamais je n’avais ressenti quelque chose d’aussi fort. Je rentrais avec béatitude dans mon plus beau rôle, celui pour lequel je me sentais faite, celui de maman. Mon vœu le plus cher s’était réalisé.

Mon existence tout entière, mon amour absolu seraient pour elle, mon enfant, ma fille. Je me sentais le devoir, la possibilité et l’immense désir de lui donner le meilleur, de la protéger, de lui apporter tout le bonheur du monde. J’avais, là, devant moi, le cocon familial harmonieux, joyeux et rempli d’amour qui avait toujours été ma priorité et qui m’habitait depuis l’enfance. Ma vie, réellement, concrètement, avait pris du sens depuis ce jour de février où j’avais appris ma grossesse.

Comment aurais-je pu imaginer, ne serait-ce qu’une seconde, que nous étions en train de partager notre dernière heure ensemble !

Je l’ai déposée dans son lit et j’ai disposé autour d’elle ses compagnons préférés, mis en marche son mobile musical – celui qui la captivait tant – pour la faire patienter jusqu’au prochain câlin. Je m’apprêtais, moi, au rituel du matin, avec la préparation culinaire de sa journée. Les doses de chacun des ingrédients étaient calibrées au millilitre près, son lait était enrichi avec du gras, du sucre, des vitamines, de l’épaississant pour tenter de contrer ses nombreuses régurgitations, puis enfin – et c’était la petite touche agréable – j’y ajoutais de l’extrait de vanille afin de titiller ses papilles capricieuses.

Un silence inhabituel, soudain, me sort de ma routine et m’attire vers la chambre. Jade a l’air de s’être finalement endormie, je peux la voir de là où je me trouve. Rassurée, j’aurais pu faire demi-tour, mais j’ai ce besoin de m’approcher. Tendrement, je la regarde : sa respiration semble s’être calmée.

Jade, avec sa pathologie cardiaque, avait un rythme respiratoire accéléré par rapport aux autres enfants, nous nous y étions habitués, cela faisait partie d’elle, c’était sa petite particularité.

Une fraction de seconde, j’ai cru à une amélioration soudaine, à un retour à la normale qui aurait pu se produire grâce au petit cerclage qui lui avait été posé.

Je me suis penchée vers ma fille. Et, à partir de ce moment, tout, absolument tout, est allé très vite, dans la réalité et dans ma tête. Sans que je le réalise vraiment, Jade était en train de nous quitter. Ses iris se sont voilés jusqu’à s’éclaircir, son pouls s’est ralenti, encore et encore... jusqu’à s’arrêter.

J’étais en train d’assister, impuissante, sans rien y pouvoir, à la mort de ma fille, l’être qui m’était le plus cher au monde. Je la sentais partir.

J’ai tenté de la réveiller, de la faire revenir. Affolée, j’ai crié à mon mari :

— Chéri, elle ne respire plus !

Alors en plein sommeil, mon cri l’a fait bondir hors du lit.

Et pendant ce temps, Jade, mon bébé, notre amour, s’en allait, elle partait... elle était partie...

Dans le plus grand désarroi, j’ai tenté un premier bouche-à-bouche. Mon mari, survenu en trombe, m’a crié à son tour d’appeler les pompiers. Il a pris notre fille dans ses bras, a commencé à lui faire un massage cardiaque. Les pompiers, au bout du fil, nous indiquaient le nombre et la fréquence des pressions à effectuer.

Nous étions en train de vivre pire que l’horreur.

J’avais compris – je savais – qu’il était trop tard, que rien ne la ramènerait. Malgré tout, nous avons agi avec l’énergie du désespoir. Affolés, submergés par la terreur, nous étions là, avec le corps inerte de notre enfant que nous essayions de ramener à la vie.

Les secondes, les minutes sont des heures, le temps se fige, les pompiers n’en finissent pas d’arriver.

Je les supplie et je pleure, au rythme des pressions que je communique toujours à mon mari.

La vue de ma fille sans réaction, sans vie, est abominable.

Un pompier, deux, trois, quatre, six, je ne sais plus, puis le Samu, finissent par débouler dans l’appartement. Je suis terrorisée.

Chacun prend alors sa place autour de notre fille. Nous sommes écartés de cette effroyable vision, la porte de la chambre lourdement se referme.

Nous voilà seuls, pétrifiés, anéantis, à attendre qu’un miracle se produise, avec cet espoir fou que la vie soit plus forte que tout. Mon mari veut rester confiant : tant que les pompiers sont avec Jade, c’est qu’il y a de l’espoir...

Agrippée à la rambarde du balcon, je tente de reprendre mon souffle, de respirer. Effondrée, mon regard s’échappe vers le ciel, vers le sol, en un éclair ma vie tout entière défile dans mon esprit et il me semble que j’en suis à la fin.

Je sens le regard de mon mari posé sur moi, il me transperce. J’y déchiffre toute la souffrance, tout l’amour, tout, absolument tout ce que nous partageons de fabuleux, de fort et d’unique depuis notre rencontre. Je pense à mes parents, à mes grands-parents, à notre famille. Je n’ai qu’une envie : mourir. Sans un mot, il me semble que nous nous sommes compris. Lentement je me laisse glisser sur le sol et reste prostrée.

Après plus de quarante-cinq minutes d’une interminable attente, la porte de la chambre s’ouvre. Les regards pleins d’impuissance et de désespoir de tous ces hommes me glacent le sang : « Nous sommes désolés ! »

Un homme du Samu, trop habitué à vivre ce genre de catastrophe, nous dit maladroitement :

— Voilà les papiers à remplir, votre enfant va partir à la morgue de l’hôpital Necker. On vous attend là-bas dans une demi-heure.

J’entends sans entendre, je signe là où on me demande de signer. Ce que je suis en train de vivre me semble totalement irréel, invivable, au-delà de tout ce que je peux imaginer, indescriptible, effrayant. J’espère me réveiller, me retrouver comme il y a à peine une heure, ma fille blottie contre moi, m’échappant d’un abominable cauchemar.

Pourquoi, pourquoi nous a-t-on dit qu’aucun accident ne pouvait arriver ?

Pourquoi ai-je donné la vie pour qu’on me la reprenne ainsi ? Nous avons vécu des épreuves, oui, mais nous les avons surmontées. La petite aussi, gaillarde, forte, confiante, s’est battue chaque jour, comme nous, avec une énergie désarmante et avec le sourire, toujours. Nous étions, tous les trois, envahis d’un amour infini et remplis d’espoir...

Notre fille est née avec une malformation cardiaque, la réparation de son cœur était prévue pour bientôt, dans une petite année. Nous avions cette chance, depuis quelques semaines, de vivre tout à fait normalement. Le chirurgien avait effectué un cerclage au niveau de l’artère pulmonaire qui devait lui permettre d’attendre plus sereinement l’opération à cœur ouvert.

La veille encore, je me promenais avec Jade dans un parc à côté de la maison et j’envoyais des photos de notre balade à nos familles : promenade avec ma princesse, la vie est belle !

Ce seront ses dernières photos.

Mon mari, en déplacement depuis quarante-huit heures, nous avait fait la surprise de rentrer le soir : « Vous me manquiez trop mes chéries, j’arrive ! »

Je n’ose même pas imaginer les conséquences s’il avait été absent, entre la culpabilité qu’il aurait ressentie et le sentiment lancinant que, peut-être, il aurait pu faire quelque chose...

Sortir des hôpitaux et respirer un peu, apporter à notre fille une vie normale au moins pendant quelques mois avant la grande aventure, la réparation définitive de son cœur... C’était un cadeau ! Enfin nous étions des parents libres, nous n’étions plus interrompus dans le cours de notre vie avec notre fille par des séjours ou des allers-retours dans ces enceintes angoissantes.

Certaines chambres d’hôpital sont plus accueillantes que d’autres, mais elles restent toujours pour nous des lieux d’angoisse, de lutte contre la mort. Nous avions pris l’habitude de décorer la chambre de Jade, afin de la rendre joyeuse et confortable, avec des lumières tamisées tactiles et colorées, des mobiles musicaux. Toute une ribambelle de nounours et de peluches entourait notre fille, sans oublier Pilou le petit ours rose dont le ventre s’ornait d’une magnifique étoile lumineuse. Jade ne le quittait pas des yeux, elle l’écoutait chanter avec attention, c’était son préféré, son repère. Je veillais à ce qu’il soit toujours dans son champ de vision.

Pilou, aujourd’hui, a regagné le petit lit dans la chambre de Jade. Il ne chantera plus jamais.

Jade pleurait de façon inhabituelle ces derniers jours, mais notre cardiologue, que nous avions vu quatre jours auparavant, nous affirmait que les premiers caprices pointaient le bout de leur nez et que nous devions apprendre à la laisser s’exprimer. Pleurer n’est pas contre-indiqué pour son cœur, nous avait-il dit. Vous pouvez vivre tout à fait normalement. Surtout, avait-il ajouté – et ça, c’est la phrase qui dans ma tête ne cesse de résonner –, soyez rassurés, il ne se passera jamais rien à la maison !

On est en droit de se demander si ce discours n’a pas été prononcé à la légère. Et pourtant, à ce moment même, nous étions en train d’observer le cœur de notre fille sur l’écran de contrôle. Le bilan était très positif, il y avait même une petite amélioration grâce au cerclage qui avait été posé trois mois auparavant.

Jade, très éveillée, gazouillait joyeusement et suscitait l’attendrissement de tous.

Nous sommes le 25 mars 2014. Jade, maintenant, va partir pour Necker. Là-bas, son petit bracelet rose avec un petit cœur est remis à mon mari. Ma fille, sans vie, emmitouflée, dans les bras d’une autre, m’est présentée pour que je puisse l’embrasser, la prendre une dernière fois dans mes bras... J’y parviens, pendant quelques secondes à peine. Son petit corps durci et froid m’est insoutenable. Noyée de larmes, je dépose un baiser sur sa joue que la vie a désertée. Avec mon mari, nous subissons ce départ, cet arrachement abominable. Je cherche encore les mots qui pourraient décrire ce que j’ai ressenti à ce moment-là. Indicible. On ne peut pas dire cette douleur.

J’ai vu mon père dans son cercueil, j’ai eu la force de l’embrasser. C’était horrible. Mais lorsque c’est l’enfant que l’on a tant attendue, tant chérie, la vie définitivement s’arrête. Il n’existe rien de plus dévastateur que la perte d’un enfant. C’est un bouleversement violent du cycle naturel de la vie. Perdre son enfant n’est pas dans l’ordre de la nature. C’est une douleur qui nous ronge de l’intérieur, qui nous mange les tripes, qui démolit le cerveau. Son odeur, la douceur de sa peau avec elle se sont envolées. Son petit corps ne se blottira plus jamais plus contre le mien, son sourire d’ange qui me faisait chavirer de bonheur, je ne le verrai plus. Cela n’est pas supportable.

La mort de mon père a été une très grande douleur, mais elle s’inscrivait malgré tout dans le sens du flot qui nous emporte tous.

Perdre son enfant, c’est perdre une partie de soi. Et c’est ce que nous venons de subir...

La porte d’entrée se referme, nous nous retrouvons seuls, démunis, anéantis, en état de choc absolu. La sirène du Samu me poignarde le cœur. Notre fille maintenant s’éloigne à tout jamais...

Mon cerveau, me semble-t-il, s’est déconnecté de cette effroyable réalité. C’est comme un trou noir. Je ne sais plus combien de temps nous sommes restés ainsi paralysés. Je me souviens de l’unique appel téléphonique que j’ai passé à mon beau-père. Annoncer la mort de notre fille à ma mère était au-dessus de mes forces. J’étais terrifiée d’imaginer seulement sa réaction, d’imaginer le choc qu’elle aurait à subir à cette heure où sûrement elle dormait encore.

Le cri de mon beau-père résonne aujourd’hui encore dans ma tête. Je repense à l’admiration et à l’émotion qui l’animaient lorsqu’il découvrait sa petite-fille, en photo ou sur les vidéos, dans les mails que je leur envoyais. Maman l’avait surpris plus d’une fois, un sourire ravi sur le visage, contemplant une photo de Jade. Il en était « gaga » et c’était pour moi une joie.

Le son de ma voix et l’heure matinale lui ont suffi :

— Ne me dis pas que... qu’il est arrivé quelque chose ?

À travers mes sanglots, j’ai annoncé :

— Si. Jade vient de mourir dans mes bras. On a essayé de la ranimer, les pompiers n’ont rien pu faire.

Les pompiers n’avaient rien pu faire, non, malgré leur expérience, leur compétence et leur acharnement, et malgré leur désir immense, j’imagine, de nous rendre notre fille en vie, sauvée, revenue, miraculée. Les électrochocs ne sont pas possibles chez les enfants de moins d’un an, la récupération se fait manuellement, ou autrement, je ne saurais dire comment, puisque notre présence n’a pas été autorisée pendant ce moment. J’ai eu cette phrase saugrenue, qui n’était que le reflet de ce que j’avais failli faire :

— Promettez-moi tous de ne pas faire de conneries.

J’exprimais ce qui m’avait traversé l’esprit quelques minutes plus tôt et que je m’interdirai de faire, par respect, par amour, pour ne pas davantage plonger les miens dans l’horreur.

Dire qu’aujourd’hui il ne m’arrive jamais d’y penser serait mentir. J’ai eu parfois l’intime conviction que je ne pourrais pas faire face, que ma vie sans ma fille n’avait plus de sens, plus de saveur, plus d’objectif.

J’ai envoyé des messages à ma tante Nadine, ma confidente. Je lui ai confié que j’étais à bout, sans vie, sans envies. Et elle a su chaque fois trouver les mots pour me sortir de ma torpeur.

Parler est une bonne chose pour ne pas succomber. C’est comme un appel au secours, un coup de pied au cul que l’on se donne à soi-même. J’ai toujours dans mes pensées ma fille, que j’imagine attristée et en souffrance de me voir si malheureuse.

Je m’effondre, puis je me relève.

Il a fallu que l’hôpital nous appelle pour que nous quittions la maison et nous rendions auprès du corps de notre fille. Putain d’horreur ! L’écrire, le décrire me donnent envie de vomir, me déchirent littéralement en mille morceaux.

Nous voici tous les deux à l’hôpital Necker. Les médecins nous rejoignent. Eux aussi sont sous le choc. Leur émotion, leur incompréhension sont palpables. Les questions fusent. Entre nos larmes, nous y répondons.

Je suis là, sans savoir comment je tiens encore debout. Je ne pense qu’à une chose et c’est une véritable obsession : derrière ce mur, là, devant moi, il y a ma fille, dans un petit lit, sans vie.

Mon mari raconte les heures qui ont précédé, la veille, deux jours avant, les examens qui ont été effectués, le diagnostic qui était bon. Les médecins nous demandent à demi-mot si j’accepterais qu’on fasse une autopsie. Mon mari et moi, nous nous regardons. C’est une décision extrêmement difficile à prendre, mais nous avons besoin de comprendre, de comprendre ce qui s’est passé. J’ai aussi envie d’aider les médecins dans leur travail, dans leur diagnostic pour les nouveaux cas qui se présenteront. Je connais leur dévouement et leur compétence. Ne pas comprendre, je pense, doit être inacceptable pour eux. J’essaie d’occulter, de chasser toutes les images qui pourraient surgir dans ma tête autour de cette autopsie. Et nous donnons notre accord.

L’envie irrépressible de retrouver ma fille me hante, je ne peux m’empêcher de sortir de la pièce, de m’arracher à cette ambiance qui m’étouffe, de fuir ces médecins qui à mes yeux représentaient la vie, l’espoir, les joies de l’amélioration et de la récupération de notre petite... Chacun semble démuni. Leur émotion s’ajoute à la nôtre.

Vacillante, je m’approche de la chambre où repose Jade, je veux la voir, j’aimerais la serrer contre moi, profiter d’elle encore, arrêter le temps. Je me colle à cette porte vitrée qui me sépare de cette vision épouvantable de mon bébé, allongé, sans vie. Comment est-il possible pour une mère d’affronter cela ? Je ne peux pas aller jusqu’à elle. Une fois encore, mon corps se fige, mes forces me lâchent, je m’effondre devant cette porte et j’attends que l’on vienne me chercher.

Jade bientôt va rejoindre le pire endroit qui puisse exister, celui où aucun parent n’imagine un jour devoir se rendre : la morgue des petits...

Et l’atrocité ne s’arrête pas là. Nous allons devoir organiser la cérémonie funéraire de notre enfant, nous rendre aux pompes funèbres et commander le plus petit cercueil qui puisse exister ; choisir les fleurs, des tonnes de fleurs, des bougies, des textes d’hommage, des musiques, un traiteur. Comme deux automates, nous commandons les plus belles choses qui existent. Nous voulons la salle la plus élégante du Père-Lachaise, celle de la Coupole, où nous allons vivre, une fois encore, l’un des pires moments de notre vie.

Nous aurons ce courage, mon mari et moi, de passer un moment auprès d’elle, notre poupée aux longs cils, comme revêtue d’une grâce angélique, douce, adorable, couchée dans la soie blanche de son petit cercueil, avec son doudou. Telle une toute petite Belle au bois dormant qui jamais ne sera réveillée par un baiser. Nous la regardons de toute notre âme.

Il nous a été conseillé d’aller la contempler une dernière fois, d’aller lui dire adieu, parce que cela est bon pour l’âme, et afin que puisse débuter le long chemin de l’indispensable deuil. Nous l’avons fait. Nos mères respectives, également. Et j’ai compris, avec le temps, combien ce moment était important, combien cela était nécessaire. Ensemble, nous n’étions qu’un seul cœur. Et nous n’arrivions plus à nous séparer d’elle.

La douleur de tous a été profonde, l’émotion insoutenable. Avec nos familles et nos proches, tous réunis, nous avons pleuré le départ de notre princesse. Notre Jade aura eu la plus belle cérémonie qui soit. Nous avons eu ce courage, dans la plus grande intimité et le plus grand recueillement, de lui rendre notre plus bel hommage.

Un petit médaillon de pierre gravé d’un J nous a été remis.

Jade parmi les anges s’est envolée.

La vie ainsi se brise sans que rien ni personne puissent le présager.

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