À cœur ouvert
3 - Un si long supplice
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Un si long supplice
Nous attendrons trois longues semaines pour prendre connaissance des résultats de l’autopsie qui ne révéleront aucune anomalie ni aucune infection. Le décès inattendu de notre fille restera inexplicable et les questions sans réponse. La mort subite du nourrisson sera évoquée, mais aujourd’hui encore, moi, je n’y crois pas.
Comment ne pas être anéantie par ce long supplice, ce brusque départ qui me laisse vide et perdue... Nous nous retrouvons seuls, encombrés de tout cet amour désormais inemployé. Je suis sonnée et ne sais comment survivre, comment sortir de cette épreuve. Le manque d’elle, de ma petite fille, me hante, la douleur littéralement me brûle à l’intérieur. Se réveiller le matin est comme un coup de poignard dans le cœur, la réalité sauvagement nous saute dessus, nous submerge. Jade n’est plus. Les petits vêtements que je devais lui mettre ce jour du 25 mars sont toujours sur la table à langer, sa chambre est restée comme elle l’a quittée. Il m’est impossible d’y déplacer quoi que ce soit. Tout est resté figé. Son petit lit de conte de fées est désespérément vide. Pilou, le petit ours rose au ventre orné d’une magnifique étoile lumineuse, ne chantera plus. Il m’est impossible d’imaginer que je ne la verrai plus. Combien de fois suis-je restée dans sa chambre, comme si le miracle de la voir apparaître pouvait se réaliser ? Je serre tout contre moi les derniers vêtements qu’elle a portés, imprégnés encore de son odeur. Le manque et la douleur sont immenses. Je laisse éclater ma peine, et, malgré toute ma volonté, j’ai ce sentiment, parfois, que je n’y arriverai pas.
Comment continuer ? Pourquoi ?
Par amour, par amour pour mon mari, pour notre famille. Par respect et par solidarité...
Bien évidemment il faut se reconstruire, malgré cette blessure qui jamais ne se refermera, malgré la souffrance. J’entends souvent dire que les épreuves rendent plus fort. J’ai envie de répondre que je me fous d’être plus forte et que, bien au contraire, aujourd’hui, je suis à bout de forces. Je l’ai tant désirée ma petite Jade, tant espérée. Aurai-je la force de recommencer cette aventure grandiose et hasardeuse de donner encore la vie ? J’ai parfois le sentiment d’avoir accouché il y a seulement quelques semaines, je ressens encore aujourd’hui l’empreinte de ma fille à l’intérieur de moi, ce lien charnel qui nous unissait. Elle ne m’a pas quittée, je suis remplie d’elle. Je suis partagée entre le désir fou de revivre une nouvelle grossesse et celui de garder l’exclusivité à Jade. Il faudra du temps, beaucoup de temps pour chasser le traumatisme, la douleur, retrouver le goût de la vie, apprivoiser les jours et les nuits, redevenir une femme tout simplement. Je ne serai plus jamais la même, c’est évident. Je dois me reconstruire avec cette plaie béante qui jamais ne cicatrisera.
Les mois passent et les années s’enchaînent, à la vitesse de l’éclair. L’horloge biologique ne tourne pas indéfiniment. Devenir maman à nouveau sera de plus en plus difficile, et j’ai comme le sentiment que je dois accélérer la guérison de ma souffrance, plus vite que je n’en ai la force aujourd’hui, si je veux garder une nouvelle chance de maternité.
J’aimerais avoir trente ans et laisser le temps au temps, mais cela ne m’est pas permis et je sais combien je regretterai de ne pas avoir pris sur moi pour au moins essayer de donner encore la vie. Alors, je vais essayer. Nous allons essayer.
Je tente de rester debout, je m’accroche comme une dingue, mais j’agis comme une automate, j’exécute les gestes quotidiens, je me force, parce que je sais que c’est la meilleure solution pour tenir. Un jour viendra où je serai guidée par l’envie retrouvée et non par l’obligation de survivre.
L’aide d’un psychologue m’a été proposée. Je n’ai pas souhaité faire soigner ma souffrance comme si elle était une maladie. Je sais pourquoi j’ai mal et mon meilleur psychologue reste à mes yeux mon mari. Ma douleur est immense, contre nature, mais nous luttons ensemble, et même si parfois il nous est difficile de communiquer, nous nous soutenons mutuellement.
Bien des couples se déchirent face à l’intolérable. Vivre ensemble la douleur demande un profond respect de l’autre, de la compréhension, de l’écoute et beaucoup d’amour. Nous avons cette chance de nous aimer infiniment, d’avoir un profond respect l’un pour l’autre. Et puis, il y a Jade. Nous partageons le mal de son absence. Je pense sincèrement que l’amour inconditionnel que nous portons à notre fille nous donne cette incroyable force de survie.
Dans notre désir de grande famille, mon mari et moi avons évoqué l’adoption, et ce dès notre rencontre. Ce désir m’est apparu à la trentaine. Mon fiancé de l’époque ne semblait pas fermé à cet engagement mais n’avait pas montré non plus un grand enthousiasme. L’idée de fonder une famille telle que moi je l’imaginais n’était pas la priorité...
Le désir de l’adoption est resté intact. Nous imaginions, alors que j’attendais Jade, qu’elle serait la grande sœur d’une belle tribu du cœur. Aujourd’hui, nous avons reçu notre agrément d’adoption, et j’aime imaginer qu’un jour le destin frappera à notre porte et qu’il existe sur cette terre un enfant qui nous attend. Quel sera notre avenir, notre avenir de parents ? Nous n’imaginons pas notre vie sans enfants. Nous avons goûté à ce bonheur et il nous est inconcevable d’y renoncer. Grossesse ou adoption, je reste fidèle à ce désir d’avoir une grande famille.
J’ai besoin de combler cet amour débordant de maman, malgré la peur et les angoisses. Comment ne pas imaginer de nouvelles embûches après tout ce que nous venons de vivre ? Est-il possible de redonner la vie lorsque l’on porte la mort si lourdement sur ses épaules ? J’ai envie d’y croire. Et se raccrocher à cette idée fait du bien. C’est un but, c’est quelque chose de positif.
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