À cœur ouvert
6 - Faux espoir
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Faux espoir
Nous sommes tous les deux sur le tournage des Toqués dans la charmante commune de Cassis. Mon mari à cette époque est premier assistant-réalisateur sur deux épisodes de la série.
Nous aimons travailler ensemble, nous aimons passer ensemble tout notre temps, nous aimons vivre ensemble, bref, nous sommes heureux ensemble. Quelles que soient les conditions, il nous importe avant tout d’être séparés le moins possible.
C’est sur ce tournage que, deux mois après notre mariage, je vais apprendre la nouvelle de ma première grossesse.
Pendant un tournage, les jours s’effacent, la réalité perd son poids, nous n’y prêtons plus attention. C’est un moment hors du quotidien, hors de la vie normale. Nous vivons dans un monde clos et fictif où le temps est aboli.
Notre envie d’avoir un bébé, nous la gardons bien secrètement. Mais je n’oublie pas, chaque matin, de prendre ma température et d’en analyser la courbe afin de prévoir le meilleur moment de la « rencontre fabuleuse ».
Bientôt, quelques nausées apparaissent, mais elles ne sont pour moi que la manifestation d’une fatigue normale due à l’intensité du rythme quotidien. Nous n’avons pas oublié les quarante-huit heures propices, mais j’ai totalement occulté la date de mes prochaines règles. Je me suis rendu compte brusquement qu’elle était passée et que rien n’était venu.
Malgré cela, je crois à un simple retard. Bizarrement, je ne pense pas une seconde à l’éventualité d’une grossesse. Je me suis imaginé que le parcours pour accéder à ce rêve serait compliqué et long, et qu’à mon âge il faudrait s’armer de patience. Je pensais même qu’une aide médicale serait nécessaire. Erreur !
Quelques jours plus tard, alors que mon mari et l’équipe devaient tourner dans une pharmacie, je me souviens de lui avoir dit en rigolant :
— Tiens, entre deux prises, achète un test de grossesse.
Le soir, enfermée dans la salle de bains, je lis attentivement la notice et procède au test. Deux minutes plus tard, je regarde le résultat : POSITIF. Mon cœur se met à battre la chamade et ma tête s’emballe : ce n’est pas possible, je suis enceinte ? Moi ? Je me rappelle avoir relu la notice en long, en large et en travers, imaginant m’être trompée quelque part ! C’est pourtant simple comme bonjour : j’ai 99 % de chances d’être enceinte.
Mon mari est heureux, non, fou de joie ! Il se met à faire des bonds partout, tel un marsupilami, brandissant fièrement le test positif. L’explosion de sa joie me fait fondre de bonheur. Thierry a cette âme d’enfant, jaillissante et spontanée, qui me ravit, malgré son solide réalisme et ses pieds bien ancrés sur terre. Ces qualités sont au plus haut point séduisantes à mes yeux.
Je serais donc enceinte ! Je n’arrive pas à y croire, je n’y crois pas d’ailleurs, cela me paraît tout simplement inconcevable. Je pense faire partie du « pour cent » qui peut être fautif, si bien que nous décidons d’aller à la pharmacie pour vérifier le diagnostic. Le verdict du pharmacien est sans appel. Il nous confirme avec assurance : il n’y a aucune incertitude à avoir, ce test est fiable. Il nous félicite, tout heureux d’être le premier témoin de cette nouvelle merveilleuse.
Explosion de joie partagée. Mais j’achète tout de même un nouveau test pour être sûre. Et le lendemain, je refais toute la procédure : confirmation ! Plus de doute possible, j’attends un bébé ! Je suis en train de vivre le deuxième plus beau jour de ma vie. J’ai la tête dans les étoiles, je touche mon ventre à tout bout de champ, je lévite, je vole. Le tournage se passe comme dans un rêve. Entre les scènes, mon mari et moi échangeons des regards remplis d’émotion. Je préviens mon médecin parisien qui partage notre joie. Elle sait combien nous espérions cette nouvelle. Elle nous fait parvenir la prescription de ma première échographie. Je ferai, par acquit de conscience, une prise de sang le lendemain, comme si les preuves n’étaient toujours pas suffisantes !
Ce tournage de deux mois se déroule dans l’euphorie la plus totale. Nous avons tous les deux en permanence sur le visage un sourire béat que nous avons du mal à réfréner et à cacher.
Un jour après l’autre, l’évolution de cette petite vie avance, et le tournage se déroule sans encombre.
Je porte mon doux secret comme une parure, au prix d’efforts considérables pour ne rien laisser deviner. Enfin, n’y tenant plus, après une semaine, nous craquons et nous annonçons aux plus proches notre bonheur tout neuf. La rumeur se propage à la vitesse de l’éclair. Mais chacun se doutait un peu que nous avions « quelque chose » en route et chacun attendait que nous dévoilions le pot aux roses. Cette promesse d’enfant n’est en fait que la suite logique de notre amour, l’aboutissement de notre désir le plus profond.
Au bout de trois semaines, il faut faire cisailler l’arrière de mes costumes pour plus d’aisance, et j’adore ça. Cette série, dans laquelle la gastronomie tient la première place, me vaut, avec les odeurs de cuisine, des allers-retours fréquents aux toilettes, ce qui suscite les rires de mes camarades.
La première échographie de contrôle restera une émotion intense. Je garde en mémoire la vision de ce petit point clignotant, signe de l’activité cardiaque de notre petit. Je suis enfin réellement rassurée, émerveillée et heureuse. Mon mari et moi, nous trônons sur le plus beau des nuages, pour ne pas dire que nous sommes au septième ciel.
À la suite du tournage, nous regagnons le Cap Ferret et rejoignons mes parents pour partager avec eux cette toute fraîche grossesse qui me fait rayonner.
Depuis notre rencontre, tout est allé très vite, un peu comme si nous voulions rattraper le temps perdu et toutes ces années au cours desquelles, sans le savoir vraiment, nous nous cherchions.
Malgré ce grand bonheur, j’ai la sensation étrange que quelque chose ne va pas, je ne me sens pas bien, j’ai de légères pertes de sang. Mes parents et mon mari n’y voient que la manifestation d’une angoisse de future maman. Secrètement, je sens que certains symptômes disparaissent. Mon intuition est confirmée lors de notre retour parisien au cours de la deuxième échographie.
Mon médecin s’est d’abord voulu rassurante, et j’ai pendant quelques minutes espéré m’être trompée.
— Il n’y a pas de raison de s’alarmer, me dit-elle.
En vain : mon instinct s’est révélé exact. Première image, premier choc. Le petit point qui clignotait de manière si rassurante s’est transformé très distinctement en un petit embryon, mais il semble inerte. Je capte le regard anxieux de la gynécologue qui scrute désespérément l’écran, je vois mon mari qui veut encore espérer. J’ai compris. Je romps le silence :
— Je sais. C’est fini.
Nous avons tous les trois les larmes aux yeux. Le médecin se résout à articuler :
— Je suis désolée, le cœur s’est arrêté.
Ce jour, à quelques pas de la période maudite de Noël (Noël, encore !), nous encaissons notre premier traumatisme de futurs parents.
L’avortement à l’Hôpital américain a été programmé dans les quarante-huit heures qui ont suivi cet examen. Quarante-huit heures à attendre, la mort dans l’âme, la douloureuse intervention. Quarante-huit heures au cours desquelles j’ai vécu cette sensation terrifiante d’être le cercueil de mon bébé.
Mon organisme réagit à la douleur psychologique en se cabrant : la nuit qui précède l’intervention, j’ai des contractions d’une extrême violence, plus intenses encore que celles d’un accouchement. Mon corps est en train d’expulser ce petit être.
Je me souviens du regard que j’ai échangé avec le chirurgien qui a pratiqué l’intervention. Pas un mot ne pouvait sortir de ma bouche. La détresse qui me transperçait de part en part se lisait à travers mes larmes. Je me souviens de sa main délicate sur mon visage, je n’ai pas oublié la douceur de sa voix :
— Courage. À tout à l’heure...
Je me suis réveillée vide, dans tous les sens du terme. Mon corps n’est plus un cercueil. Il est vide, terriblement. Déserté.
Une page est définitivement tournée. Nous allons, mon mari et moi, réapprendre à vivre avec cet espoir évanoui. Les fausses couches, malheureusement, sont courantes au cours des trois premiers mois de grossesse. J’ai eu beau me le répéter, je suis inconsolable. Après avoir tant attendu, après avoir enfin trouvé le papa idéal, le bon moment dans ma vie de femme, après avoir mis tant d’amour à faire cet enfant, voilà que tout s’écroule.
Le soutien de mon mari, déjà à ce moment, est immense et me permet d’avancer avec l’espoir de recommencer et d’y croire à nouveau. Ma mère, qui avant d’avoir eu mon petit frère a vécu une expérience similaire, sait également trouver les mots qui soulagent.
La vie doucement reprend le dessus. Nous ne voulons pas rester sur cette douleur, sur ce sentiment d’échec. Nous espérons refaire un enfant tout de suite, mais la nature en décide autrement : nous attendrons une bonne année avant que mon corps accepte une nouvelle grossesse.
Nous nous réfugions durant trois semaines à la montagne, à Serre Chevalier, dans les Alpes, où vit la famille de mon mari, et nous y passons un Noël que je qualifierai de particulier...
Mais j’aime me retrouver là-bas avec la famille de mon mari qui est devenue la mienne. J’aime le grand air, l’espace, les vastes étendues immaculées, la pureté du paysage. J’aime ces retrouvailles familiales autour de feux de cheminée, après de longues heures à sillonner les chemins enneigés. J’aime cet endroit parce qu’il est celui où, enfant, j’ai appris à skier. Car un doux hasard fait que mon mari a vécu son enfance et son adolescence dans ces montagnes où je venais skier chaque année quand j’étais petite fille. Sans le savoir, pendant notre enfance, nous étions, lors des vacances de neige, au même endroit. Lui, un fils du village, skieur de haut niveau, et moi, petite Parisienne, qui venait avec sa mère. Nous avons dévalé les mêmes pistes de ski, passé du temps dans ce village, dans les mêmes rues.
J’ai retrouvé des photos de moi lors de ces vacances. Mon mari possède quasiment les mêmes, prises aux mêmes endroits. Nous nous sommes rendu compte également que nous avions vécu à seulement quelques encablures l’un de l’autre pendant une petite dizaine d’années. Dans les Hauts-de-Seine, sans jamais nous rencontrer, et pourtant, une fois encore, nous fréquentions les mêmes endroits.
Depuis notre tendre enfance nous sommes proches l’un de l’autre mais il nous a fallu attendre ce début de l’année 2011 pour qu’enfin nos regards se croisent. La vie est décidément imprévisible.
J’ai la chance d’avoir un mari qui va toujours de l’avant, un homme positif, au caractère spontané et jovial, tourné vers l’avenir. Son énergie et son amour m’ont aidée à reprendre le dessus. Sa vitalité, sa force et ce don exceptionnel de joie qu’il possède au plus haut point me tirent vers la vie, vers le bonheur. Et j’aime me blottir dans sa tendresse.
La vie, à son rythme, a repris le dessus.
Nous avons continué d’avancer chacun sur son chemin, chacun a fini par reprendre ses tournages respectifs, puis nous nous sommes retrouvés également de nouveau ensemble, sur le tournage de la série des Toqués.
L’annonce de la grossesse de notre petite Jade est arrivée quelque temps après un tournage où je suis partie au Maroc. J’ai tourné là-bas avec Frédéric Diefenthal Une bonne leçon. Une pure comédie romantique. J’aime ce registre à mi-chemin entre comédie et sentiments, j’aime interpréter ce genre de personnages à la fois drôles et tendres. J’ai toujours pensé que ces films pleins de fraîcheur et d’énergie faisaient du bien à regarder, qu’ils étaient une vraie bouffée d’oxygène pour le téléspectateur. C’est en tout cas ce que j’aime voir, moi, en tant que spectatrice. Ce téléfilm à mes yeux permettait cela : voyager pendant quatre-vingt-dix minutes dans un paysage enchanteur tout en étant porté par cette histoire d’amour entre deux êtres que tout oppose.
Je garde un vrai beau souvenir de ce tournage, et Frédéric Diefenthal a été pour moi une jolie rencontre. Je n’oublie pas sa présence au Père-Lachaise, où, discrètement, il s’est joint à notre chagrin, je n’oublie pas les paroles sincères qu’il nous a dites, elles étaient celles d’un papa ému. Je me souviens de conversations que nous avions eues pendant ce tournage. J’évoquais mon désir de devenir maman, la difficile reconstruction qui avait suivi ma première fausse couche, il me parlait de son bonheur à lui, de sa fierté d’être père. Frédéric est un homme vrai, profondément humain. J’ai aimé cette rencontre.
Nous avons tourné aux portes du Sahara, dans une ambiance très agréable. J’ai adoré le désert, malgré les conditions extrêmes dans lesquelles nous travaillions. L’équipe elle-même semblait fonctionner selon un mode inhabituel et se mettait au diapason du décor grandiose qui nous entourait. Le Sahara est comme un grand sage qui ne souffre pas la médiocrité. Sans qu’on puisse la retenir, la vérité de chacun émerge, quand le reste se fond dans l’immensité ocre. Tout est vanité, hormis la vie dans ce qu’elle a d’essentiel. Les préoccupations mesquines, les conflits inutiles, les minuscules rivalités, très vite, semblent dérisoires. Comme par magie, les choses de la vie reprennent leur place véritable. Le grand souffle du désert balaie toute petitesse et emporte l’âme vers les hauteurs où il se déploie.
Mais vivre, tout simplement, est difficile dans le désert : manger, boire, dormir sont des aventures sans cesse renouvelées. Il fait brûlant le jour et très froid la nuit. Il faut tout apporter sur place. Nous étions au milieu de rien, il n’y avait que du sable. Et simplement marcher dans ce sable pendant de longs moments est extrêmement fatigant. Nous partions tous les jours à 3 heures du matin pour être sur les lieux du tournage avec le lever du soleil, après deux heures de piste, avec, chaque jour, ce sentiment incroyable d’être le témoin d’un spectacle surnaturel de beauté et de pureté.
Travailler et aimer son métier, savourer cette chance de pouvoir l’exercer et d’en vivre est un rare privilège. Cela s’est présenté à moi, enfant timide et introvertie, comme un défi que je suis heureuse d’avoir relevé.
Mon mari me rejoint après trois semaines de tournage dans le désert, alors que nous nous replions sur Ouarzazate pour filmer quelques scènes dans un endroit moins aride. Nous célébrons nos retrouvailles. Bonheur d’être ensemble après une séparation qui nous a semblé très longue... Nous nous ressourçons dans la chaleur de notre amour.
Nous essayons comme des fous de reprendre une vie normale, de retrouver notre rythme, notre équilibre. L’amour, notre amour, nous aide à traverser ce moment difficile où il s’agit d’affronter les autres, ceux avec qui nous travaillons, nos amis, nos parents, notre famille. Nous faisons notre deuil du mieux que nous pouvons et continuons de nous parler beaucoup. Il est primordial de garder un dialogue dans ces moments de vie que sont les épreuves. Et nous y sommes parvenus.
Un homme n’est pas atteint physiquement par la perte d’un enfant en cours de grossesse, sa souffrance à lui est différente. Elle est morale. Il souffre également de voir sa femme démunie, dévastée. Nous, femmes, nous vivons cette perte à la fois dans notre chair et dans notre âme. Chacun doit être capable de comprendre et d’accepter le chagrin de l’autre.
La souffrance soude ou sépare.
La nôtre déjà n’a fait que renforcer notre amour.
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