Anielka

Bolesław Prus · Chapitre 1 sur 11

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Anielka

Chapitre I

LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET

SLAVE

 

Bolesław Prus

1847 – 1912

 

ANIELKA

 

1885

 

Traduction de B. Noiret parue dans la Revue bleue,

série 4, tome 18, 1902.

 

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I

 

 

Anielka est une jolie fille, à qui ne manque aucune des conditions du bonheur : car elle a ses parents, une savante institutrice, son chien à elle, et elle habite la campagne. Or, la campagne, en été surtout, est l’endroit le plus favorable pour les enfants ; ils y jouissent d’une meilleure santé, de plus de liberté, et y jouent mieux qu’en ville.

À deux cents mètres du village, dont les maisons s’alignent sur deux longues rangées, s’élève une spacieuse demeure seigneuriale entourée d’un grand jardin. Dans l’un des pavillons de la maison, Anielka étudie sous l’œil de son institutrice ; Joseph, son petit frère, joue auprès de sa mère sur un grand balcon vitré donnant sur le jardin. Il est permis à Joseph de jouer même pendant les heures où tout le monde travaille, car il est tout petit encore : il n’a que sept ans.

Le village où demeure Anielka est très joli. Il est joli quand les alouettes gazouillent en s’élevant très haut au-dessus des champs, quand grince au loin le bruit sonore des faux tranchantes, quand les enfants hâlés courent sur la route en poussant des cris joyeux, quand, la leçon finie, Anielka vient au jardin avec sa mère et Joseph pour regarder, du haut d’un tertre, les champs, les prairies, le ruisseau, la route et la forêt lointaine.

Peut-être les deux enfants se disent-ils alors, avec un sentiment de fierté : « Tout ce que la vue embrasse d’ici est animé par la pensée et la volonté de notre père, — tout cela nous appartient ! Sans lui, rien ici ne serait aussi beau, rien ne respirerait l’aisance ! »

Car ils ne savent pas, ces heureux enfants, que bientôt la forêt, vendue, aura cessé d’exister, qu’il n’y aura plus de faucheurs sur la prairie, et que le bétail n’aura rien à paître dans les jachères.

Çà et là, dans les champs seigneuriaux, errent les vaches du village ; des chariots étrangers pénètrent librement dans la forêt mal gardée. Les granges sont vides ; les bâtiments tombent en ruine ; dans les greniers ne restent plus que quelques poignées de grain, éparses sur le plancher vermoulu. Les chevaux de labour hennissent dans les écuries, auprès de leurs mangeoires vides ; les valets de ferme rôdent dans la cour ; à la cuisine, on se querelle. Un domestique déclare qu’il ne mangera pas de gruau à souper, en ayant mangé deux fois déjà dans la journée ; un autre assure que son pain est plein de barbes de seigle, et plus petit qu’il ne doit l’être.

Où donc est la femme de charge, pour faire cesser ce tapage ? Elle est allée en ville, sous le prétexte d’un violent mal de dents ; mais peut-être est-elle partie plutôt pour se chercher une autre place. Où sont le régisseur, l’économe, qui doivent surveiller les travaux des champs, et ne pas permettre qu’un préjudice soit causé aux propriétés du château ? Depuis une année environ, il n’y a plus de régisseur, et l’économe est absent, appelé à Varsovie par des affaires personnelles.

Où donc est le maître du domaine ?...

C’est ce qu’on ne sait guère. Il ne loge chez lui qu’en passant, même dans la saison où les autres propriétaires, ses voisins, sont occupés aux champs du matin au soir. Il vient de vendre ses forêts, et a touché trois mille

roubles d’avance ; mais la forêt est hypothéquée par les « servitudes {1} » qu’il faut lever à la Saint-Jean ; si cela ne peut se faire, la forêt sera considérée comme non vendue, et le châtelain devra quitter ce beau domaine. Les Allemands, acquéreurs de la forêt, ont mis cette clause au contrat, il y a six mois environ ; et le maître a accepté, persuadé que tout s’arrangerait.

Récemment, le châtelain est allé terminer l’affaire des forêts avec le commissaire rural, et il l’a terminée favorablement, sans doute, car, on dit que, à la Saint-Jean, le commissaire doit venir présider à l’entente définitive avec les paysans. Ceux-ci sont décidés, paraît-il, à renoncer à tous leurs droits sur la forêt moyennant trois arpents de terre, cédés en toute propriété à chaque métairie. Tout va donc s’arranger maintenant. Aussi M. Jean, le maître du domaine, ne se hâte-t-il point de revenir chez lui. Il est trop tard, du reste, pour améliorer en quoi que ce soit la récolte prochaine : n’est-on pas déjà au mois de juin ?

M. Jean se mettra à l’œuvre quand le contrat avec les paysans sera signé ; en attendant, il doit voir un de ses parents, qui part pour l’étranger, et donner quelques conseils à un de ses amis qui va se marier.

M. Jean est un homme frivole : c’est du moins ce que disent ses voisins. Il quitterait tout, même l’affaire la plus pressante, pour aller s’amuser dans une société de bon ton. Et pour s’épargner le moindre ennui, Dieu sait à quoi il ne renoncerait pas !

Il a, depuis son enfance, la conviction que les personnes de son rang ne doivent pas s’abaisser aux occupations vulgaires. Se divertir, briller par son esprit, faire des bons mots, entretenir d’aristocratiques relations : tel est le but de sa vie ; et c’est ainsi qu’il a, en quelques années, dilapidé sa fortune et toute la dot de sa femme.

Plus tard (quand la société chancelante sera consolidée) il a l’espoir de rentrer dans ses biens. Par quel moyen ? Si vous le lui demandez, il répondra par un sourire et détournera la conversation.

Parfois, dans un ménage, quand le mari, grâce à son éducation et plus tard à ses relations, est un être n’ayant jamais foulé du pied la terre, la femme, du moins, est énergique et raisonnable. Ici, malheureusement, elle n’est ni l’un ni l’autre.

Mme Jean, la mère d’Anielka, se faisait remarquer dans sa jeunesse par un grand charme, un caractère doux et de brillantes qualités mondaines. Elle a su s’habiller, recevoir, jouer du piano ; elle a parlé le français mieux que sa langue maternelle. Pendant les quelques années qui ont suivi son mariage, elle s’est amusée comme un ange, et son mari en a été éperdument amoureux. Plus tard, quand la tendresse conjugale du mari eût fraîchi un peu, elle est devenue une épouse modèle, restant à la maison des journées entières, s’ennuyant d’une manière aussi facile que vertueuse. Enfin elle est tombée malade ; et, depuis trois ans, elle ne s’entoure plus que de médicaments.

Pendant ce temps, son mari a voyagé. De temps à autre, il est revenu pour quelques heures sous le toit conjugal, et a prié sa femme de lui signer un papier. Celle-ci, alors, s’est plainte de son abandon, du manque de confort ; mais quand son mari lui a répété que tout allait s’arranger à la Saint-Jean, elle s’est calmée et a signé tout ce qu’il a voulu.

Les gens du village la connaissent pour l’avoir vue à l’église. Jamais elle n’a mis le pied à la cuisine. Tout son univers se borne au château, et parfois au parc. Se droguer, se préserver des mauvais changements de température, se souvenir des amusements d’autrefois, songer à l’ennui présent ; voilà tout ce qui remplit sa vie, vie qu’elle supporte plus encore par apathie que par résignation.

Elle ne comprend pas la situation, et ne pense jamais à la possibilité de rester sans fortune. Lorsque le mari en est venu à mettre ses bijoux en gage, elle a pleuré, elle l’a accablé de reproches ; mais, dès le lendemain, elle s’est plainte, de nouveau, d’avoir à son service un personnel moins nombreux qu’auparavant ; de nouveau elle a exprimé les mêmes désirs que dans des temps meilleurs : « Achète-moi ceci ! » « Rapporte-moi cela ! » Et quand son mari ne remplit pas toutes ses volontés, elle ne s’emporte pas, ni ne s’inquiète de l’avenir.

— Jean ne veut pas me faire ce plaisir, pense-t-elle, ne supposant même pas que Jean ne le puisse pas, en sa qualité de candidat à la faillite.

Joseph n’a été élevé que par sa mère. Jusqu’à sa quatrième année, on l’a nourri de sagou, de semoule et de sucre ; on ne lui a point permis de sortir souvent, par crainte qu’il ne se mît en transpiration, ou ne prît froid ; on ne l’a pas laissé courir, par crainte des chutes. Ce système d’éducation en a fait un enfant chétif ; et quand sa mère a commencé à se droguer, on l’a drogué aussi. Pendant les trois années suivantes, il a appris un peu à parler français. À sept ans, il connaît le nom d’une foule de médicaments ; chacun et lui-même le tiennent pour un malade.

Sa sœur Anielka a treize ans. Elle est venue au monde alors que sa mère s’amusait encore : aussi l’a-t-on laissée aux mains des bonnes et des surveillantes, dont aucune, d’ailleurs, n’est restée longtemps au château. Pourquoi ! Seul, le châtelain, à ce que l’on dit, en connaît la raison.

Les surveillantes, et plus tard les institutrices, se sont fort peu occupées de l’éducation d’Anielka, et l’enfant s’est élevée seule. Elle a couru par le jardin, grimpé aux arbres, joué avec les chiens et parfois même avec les enfants des gens de la ferme, ce qui cependant lui est défendu.

L’instruction de la fillette est excessivement négligée ; ce qu’on est convenu d’appeler ses « manières », ne l’est guère moins. Elle ne sait rien de ces choses, parce qu’on ne s’est pas donné la peine de les lui enseigner.

Un beau jour, cependant, on a découvert qu’Anielka savait très peu, presque rien même — et on a engagé pour elle une savante institutrice, Mlle Valentine.

Mlle Valentine est une personne assez bonne, au fond, passablement instruite, mais un peu singulière, pas jolie, vieille fille, un peu démocrate, un peu philosophe, un peu maniaque, et grande pédante. En la voyant donner sa leçon, on pourrait la prendre pour une momie. Et cependant sous son enveloppe glaciale fermentent des sentiments divers qui auraient pu faire de cette docte personne, à l’occasion, une émule de Judith, ou la victime du manque de scrupule de quelque beau représentant du sexe fort. L’une et l’autre en miniature, toutefois.

Tels sont les principaux traits caractéristiques des personnages du récit qui va suivre.

Et tous ces personnages marchent sur un sol miné qu’on nomme, en langue prosaïque, « la faillite ».

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