Anielka

Bolesław Prus · Chapitre 11 sur 11

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Anielka

Chapitre XV

 

 

Le surveillant regagnait sa demeure, vers midi, en se disant que le seigle poussait tout en paille cette année, et qu’il ne rendrait que bien peu, lorsqu’un singulier bruit lui arriva de la forêt. Quelque chose résonnait, roulait, se balançait, puis tout à coup le bruit cessait, pour reprendre l’instant d’après avec plus d’intensité.

Le paysan s’arrêta, se tourna vers la forêt et interrogea le chemin. Il aperçut alors les têtes de deux chevaux, un chapeau luisant perché quelque part, bien haut et, plus haut encore, un fouet blanc.

Après avoir fouillé dans ses souvenirs, il se dit que cela pourrait bien être une calèche.

C’était effectivement une large et profonde calèche, très élégante. Arrivée sur la digue étroite et couverte d’ornières, la voiture ralentit le pas et pencha fortement tantôt d’un côté, tantôt d’un autre. Le surveillant regarda plus attentivement et resta bouche bée. Le siège était occupé par un cocher et un valet de pied, vêtus d’une livrée havane à boutons d’or. Devant eux couraient quatre chevaux couverts de harnais reluisants ; et à l’autre bout, derrière les chevaux, derrière le cocher et le valet de pied, on apercevait, sous une ombrelle, une dame entre deux âges, étendue commodément sur de moelleux coussins.

À une certaine distance de la voiture s’avançait une confortable briska occupée par un cocher seul. Le surveillant se frotta les yeux, croyant que ses idées se brouillaient. Depuis que le monde était monde, jamais pareil équipage n’avait passé cette petite digue.

— Ne serait-ce pas Monsieur et Madame qui viendraient chercher les enfants ? se demanda-t-il. À vrai dire, on ne voit pas Monsieur ; et puis où Madame aurait-elle pris une si belle calèche, quand, il y a quelques semaines, elle a dû partir d’ici avec un Juif ? Mais peut être Monsieur est-il resté dans la forêt, à compter combien de sapins Zaïone lui a coupés ?

La voiture s’arrêta.

— Hé !... appela-t-on du siège.

— Est-ce moi ? demanda le surveillant en ôtant son chapeau.

— Naturellement c’est toi, puisque je te parle. N’y a-t-il pas un autre chemin jusqu’à la ferme ?

— Où y en aurait-il un autre ?

— Mais une voiture peut verser, ici !

— Qu’elle le peut, oui, elle le peut ! répliqua le paysan, ne sachant même plus ce qu’il disait.

— Voilà un animal ! murmura l’homme en livrée.

Puis il reprit tout haut :

— Alors, Madame devra aller à pied jusqu’à la ferme ?

— Sans doute qu’elle le devra...

— Christophe, je descendrai... fit la dame.

L’homme sauta à bas du siège, ouvrit la portière, et aida sa maîtresse à mettre pied à terre, puis il s’écarta légèrement, mais, comme le chemin était couvert d’ornières, il la suivit, en lui soutenant le coude avec trois doigts, et en disant :

— Que Madame aille à droite !

« Que Madame daigne poser le pied sur cette place sèche...

« Monsieur Pierre, attendez ici jusqu’à ce que Madame ait passé la digue, puis suivez lentement !

« Que Madame daigne maintenant passer de l’autre côté : il y a enfin un sentier.

Le surveillant, en entendant le verbiage de cet homme, supposa que la grande dame devait être aveugle et ne voyait pas le chemin à suivre. Mais, au moment où il restait ainsi perplexe, la dame s’approcha de lui et demanda :

— Les enfants sont là ?

— Hein ?

— Madame demande si les enfants sont là, répéta l’homme, en lui montrant à la dérobée un robuste poing enveloppé dans un gant gris.

— Les enfants de nos maîtres ? Oui, ils y sont.

— Ils se portent bien ?

— Mademoiselle n’est pas du tout bien portante. Elle est toujours couchée...

— Quelqu’un est-il venu les voir ?

— Une cousine est venue, il y a quelques jours.

— Ne sais-tu si elle a parlé aux enfants de leur mère ?...

— Oui, elle leur a dit que leur mère, c’est-à-dire notre dame, était partie pour Varsovie.

— Ah !... elle n’a rien dit de plus ?

— Si, elle a encore dit qu’elle les emmènerait bientôt chez elle.

— Ah !

La dame continua son chemin vers la ferme, suivie de l’homme en livrée, qui marmottait toujours... La dame était vêtue d’une robe noire à traîne et d’un mantelet de velours.

Un cheval s’ébroua sur le surveillant, toujours ébahi ; le paysan recula de quelques pas, puis il se mit à suivre la voiture.

— Ce sont sans doute des seigneurs, pour aller dans une telle calèche ! se disait-il. Et comme ça reluit !... On pourrait se regarder, dans cette merveille...

Mais la dame avait enfin atteint la ferme, et était entrée dans la maison, laissant le valet de pied planté sur le seuil. La surveillante était précisément occupée à conjurer la maladie d’Anielka quand le bruissement d’une robe attira son attention. Elle se retourna et resta tout ahurie en apercevant cette étrangère qui avait un air de grande dame. Celle-ci, sans même paraître remarquer son étonnement, s’approcha d’Anielka, avec un sentiment de compassion non feinte sur son visage, encore beau, quoique légèrement fané, et prit la main de l’enfant.

— Anielka ! appela-t-elle d’une voix douce.

La fillette, comme mue par un ressort, se mit sur son séant et fixa des yeux égarés sur la dame. Elle eut beau rassembler ses souvenirs dispersés : elle ne put se rappeler qui c’était. Mais elle ne s’étonna pas, la prenant pour une de ses visions.

— Anielka ! répéta la dame.

L’enfant sourit, mais garda le silence.

— Elle a la fièvre... elle délire, murmura la surveillante.

La dame aperçut un pot avec de l’eau, elle y trempa son mouchoir de batiste et mouilla les tempes et le front d’Anielka, puis elle plia ce mouchoir et le posa sur la tête de la malade. Sous l’influence de l’eau fraîche, la fillette revint à elle et balbutia :

— Êtes-vous notre tante ou une autre cousine ? Venez-vous de la part de maman ?

La dame tressaillit.

— Je suis venue vous chercher. Veux-tu venir avec moi ?

— Et où donc ? chez maman ?... Peut-être chez nous ?... Dans notre maison... Je voudrais tant retourner au jardin... Il y fait si frais !...

— Pourquoi pleures-tu, ma fillette ? demanda la dame en se penchant vers la malade ; mais elle se redressa aussitôt, car le souffle brûlant d’Anielka lui faisait peur. Cependant quand elle eut examiné attentivement le maigre visage pâle, tacheté de plaques rouges, les bons grands yeux tristes d’Anielka, quand elle se fut rappelé l’immense malheur qui atteignait l’enfant innocente, elle détourna la tête et ne put plus retenir ses larmes.

Quelques instants après, Anielka ferma les yeux ; elle parut même s’endormir, comme épuisée par la conversation. La dame trempa alors une seconde fois son mouchoir dans l’eau et lui enveloppa la tête, puis elle sortit de la chambre.

— Christophe, dit-elle à l’homme en livrée, retourne immédiatement à la maison avec la briska !

— Je suis aux ordres de Madame.

— Fais disposer un lit au milieu du salon donnant sur le jardin... envoie chercher un médecin, et télégraphie à Varsovie à un autre médecin, dont le régisseur te donnera l’adresse.

Le valet de pied s’inclina, mais resta là, comme s’il voulait faire une observation.

— Que veux-tu ?

— Je crois, dit-il avec emphase, que Madame ne saurait rester ici sans domestique.

— Nous partirons bientôt, aussitôt que la malade sera un peu plus calme.

— Il ne convient pas que Madame voyage avec des malades. C’est l’affaire des docteurs et des religieuses.

La dame rougit et hésita un instant, comme si elle reconnaissait la compétence supérieure de Christophe en ces sortes d’affaires ; mais comme, d’un autre côté, une telle remarque n’était point de son goût, elle repartit sèchement :

— Fais ce que je t’ai commandé !

— Puisque Madame l’ordonne, je pars ; mais je ne réponds de rien ! répliqua Christophe en s’inclinant froidement. Au reste, ajouta-t-il, je dois laisser reposer un peu les chevaux.

La dame revint auprès d’Anielka en se demandant s’il convenait à une dame comme elle de s’occuper des malades ; elle s’assit sur le lit et interrogea avidement le visage de la fillette.

— Comme elle lui ressemble ! se dit-elle. Ce sont les mêmes lèvres... Le même sang... Pauvre homme ! je dois tant le dédommager pour tout ce qu’il souffre !

Et la belle figure du père d’Anielka se présenta à son imagination. Maintenant elle n’hésiterait plus à donner ses soins à la malade. N’était-ce pas son enfant, à lui ? Ne le faisait-elle pas pour lui ?

Le cocher, ayant attaché les guides au siège, descendit solennellement des hauteurs de la voiture jusqu’à la vallée de larmes de la ferme, et se croisa les bras, à la manière des cochers. Christophe s’approcha de lui en caressant ses longs favoris à l’anglaise.

Les compresses froides firent tant de bien à Anielka qu’on put enfin lui annoncer leur départ immédiat. Elle accueillit cette nouvelle avec indifférence et se laissa habiller.

La voiture allait lentement. À l’air frais, Anielka reprit un peu ses sens, regarda autour d’elle et se demanda quelle était cette bonne dame ?... où on allait ? puis elle pensa que peut-être leur mère, voulant leur réserver une bonne surprise, les attendait là-bas, où ils allaient...

Elle regarda les osiers ployés en deux, et le large marais uni, coupé çà et là de touffes d’herbes et d’îlots. Quand ils s’engagèrent sous bois, elle écouta le monotone murmure des arbres ; il lui sembla alors qu’ils étendaient leurs rameaux vers elle et lui murmuraient quelque chose ; mais, avant qu’elle fût parvenue à saisir la première syllabe, la voiture l’avait emportée plus loin.

— Que veulent-ils donc me dire ?

Elle tendit l’oreille... Maintenant elle pouvait enfin comprendre... C’était un secret, ni triste, ni gai, mais très important, très grand, que la forêt entière répétait, mais qui devait rester ignoré d’elle, Anielka.

Le mouvement lent et continu, le changement d’aspects, toujours vagues, embrouillés pour elle, agacèrent la fillette. Elle ferma les yeux, mais soudain il lui sembla que la voiture s’était arrêtée. Elle regarda, mais non, ou allait toujours et quelqu’un la regardait curieusement, caché derrière les arbres. Qui donc était-ce ? Qu’était-ce ? Quantité de visions sans formes ni couleurs, silencieuses, mobiles.

Le voyage était interminable. On avait dépassé la forêt. C’était à présent un ciel immense, profond. Anielka était étendue sur cette immensité sans être retenue par quoi que ce fût. La peur de l’espace s’empara d’elle ; il lui sembla qu’elle allait tomber là, quelque part ; puis ce désert lui parut recouvert d’un tissu qui l’enveloppait, la retenait.

Elle laissa échapper un léger gémissement.

— Qu’as-tu, mon enfant ? demanda la dame.

— J’ai peur... Je vais tomber là ! répondit Anielka, en indiquant du doigt la voûte céleste. Retenez-moi !

La dame fit lever la capote, ce qui parut rassurer Anielka. Mais, deux cents pas plus loin, elle se prit à pleurer, à supplier.

— Laissez-moi ici... Déposez-moi dans ce champ pour que j’y meure... Tout tremble en moi... Je ne sais pas ce que j’ai... je ne sais pas où vous me conduisez... Je n’ai rien fait de mal... à personne... Pourquoi me tourmente-t-on ainsi ?... Maman !... Maman !...

Le château n’était qu’à une petite distance. On appela des domestiques et on porta Anielka jusque-là. Joseph et la surveillante pleuraient silencieusement. La dame paraissait très inquiète...

Enfoncé commodément dans un grand fauteuil recouvert de cuir, M. Dragonowicz, le médecin de district, s’entretient avec Mme Wichrzycka, la confidente de la dame qui a pris chez elle Joseph et Anielka.

Le docteur Dragonowicz est un vieillard de petite taille, bien conservé, rasé de frais et vêtu correctement d’une redingote grise.

Mme Wichrzycka est une femme dévotement maigre ; elle porte une robe noire, ses cheveux sont coiffés en bandeaux très lisses ; elle se met de la ouate dans les oreilles.

Ils causent à voix basse :

— Est-ce la peine de faire venir un tel blanc-bec de Varsovie ? C’est à croire que les bons médecins manquent chez nous ! — disait le docteur d’une voix irritée, en caressant ses cheveux grisonnants. — Il ne sera d’aucun secours ; au contraire, il fera du tort à la malade et emportera quelques centaines de roubles, rien de plus...

— Que pouvais-je faire, monsieur le docteur ? Elle s’est entêtée, voilà tout. Elle donnerait même des milliers de roubles pour qu’on guérisse la petite. Elle a de l’argent, pourquoi ne pas se permettre de telles fantaisies ? — répliqua Mme Wichrzycka. Je lui ai dit catégoriquement, poursuivit-elle, que si vous, monsieur le docteur, n’aviez pu rien faire, nul ne ferait rien : car je me rappelle toujours comme vous m’avez soigné cette malheureuse oreille. Mais, que faire, quand elle s’opiniâtre ?... Monsieur le docteur, dois-je continuer ces pilules ?

— Il le faut... il le faut ! marmotta le docteur. Depuis qu’on a construit ce chemin de fer, ils ont tous ici la tête à l’envers avec leur Varsovie ! On fait venir ses robes de Varsovie, son sucre de Varsovie, ses médecins de Varsovie ; et toi, pauvre provincial, reste dans ton coin !

La porte tourna sur ses gonds, et un jeune homme, châtain, de taille moyenne, parut dans l’embrasure. La dame en noir se leva précipitamment et amena sur ses lèvres le plus mielleux des sourires.

— Comment avez-vous trouvé notre malade, monsieur le docteur ? demanda-t-elle. Pauvre ange !... J’ai vu des milliers de malades pendant ma vie, mais aucun d’eux ne m’a causé la pénible impression qui...

Le jeune docteur arrêta ce déluge de paroles.

— Nous allons justement en conférer, mon respectable collègue et moi, dit-il en saluant l’aimable dame, qui sourit plus doucement encore.

Puis elle prit sa robe du bout des doigts et fit une révérence de pensionnaire.

— Je voudrais encore demander ce que monsieur le docteur désire à déjeuner ? Nous pouvons lui offrir du filet, de la volaille, du jambon, des œufs, du vin, du porter.

— N’importe quoi, Madame ! répondit le jeune médecin en s’inclinant pour la seconde fois, mais d’une manière si péremptoire que la dame comprit qu’elle devait quitter la chambre.

— Vous venez directement de Varsovie, Monsieur ? demanda Dragonowicz, les doigts entrelacés, et en toisant le jeune homme. Est-ce qu’il y règne la même sécheresse qu’ici ?

Par réciprocité, le jeune homme châtain toisa également le vieux médecin, et se jeta nonchalamment dans un second fauteuil.

— Après les longues sécheresses, nous avons parfois de la pluie, répondit-il. Et comment mon respectable collègue a-t-il trouvé la malade hier ?

Ce « comment » décontenança Dragonowicz.

— Comment ? mais comme toujours au début d’une fluxion de poitrine, répondit-il aigrement. De la fièvre, des frissons, la langue chargée, le pouls accéléré, les autres symptômes.

— Et qu’avez-vous prescrit ? Puis-je me permettre de le demander ?

L’entretien était de moins en moins au gré de Dragonowicz.

— J’ai prescrit ce qu’on donne toujours en de pareils cas ! bougonna-t-il. Malheureusement, la protectrice de la malade n’a pas permis les ventouses.

— Elle a eu grandement raison, objecta le jeune homme châtain à mi-voix.

— Hein ?

— La malade est anémique, il faut ménager son sang.

— Alors vous ne faites pas poser des ventouses dans les fluxions de poitrine ? s’écria Dragonowicz. J’entends cela pour la première fois !

Et il éclata de rire en se frottant les mains.

— Il n’y a pas ici de fluxion de poitrine...

— Comment, il n’y en a pas ? Et que dit le poumon gauche ?...

— Le poumon gauche ne dit rien. Le droit est un peu pris.

— Comment, le droit ? cria Dragonowicz. Et moi je vous dis que c’est le gauche !

— Et, à moi, l’auscultation dit que c’est le droit !

Dragonowicz en resta muet pendant un instant ; mais il domina bientôt son émotion, et il repartit, en scandant ses paroles et en s’efforçant de donner à sa voix une note ironique :

— C’est bien... le droit... très bien... qu’il en soit ainsi !... Et quel nom, d’après votre nomenclature, donnez-vous à cette maladie ?

— La malaria, répondit le jeune médecin, sans même regarder Dragonowicz.

— La ma-la-ria ? répéta le vieux docteur en se levant. Oui, je sais que c’est une maladie varsovienne, la découverte de grand Baranowski ou du grand Chalubinski, ceux qui guérissent avec du lait et de l’air frais. Je connais ces messieurs ! Je leur ai envoyé une fois un malade souffrant de palpitations de cœur ; et ils ont trouvé que c’était un catarrhe de l’estomac, encore une de leurs découvertes. Ha !... ha !... un catarrhe de l’estomac !... C’est vraiment dommage qu’ils ne lui aient pas prescrit de tabac à priser, pour le faire éternuer !...

Le jeune médecin se leva à son tour.

— Permettez-moi de vous dire, mon cher collègue, — fit-il, énervé, — qu’un diagnostic de ces messieurs vaut plus dans le monde médical que toutes les autorités de clocher. Quant au catarrhe de l’estomac...

Mais Dragonowicz ne l’écoutait plus. Prenant sa casquette, posée sur le bureau, il s’en couvrit et sortit de la chambre en poussant la porte. À l’office, il déclara que le jeune médecin était un sot et il demanda des chevaux. Heureusement pour l’humanité souffrante, Mme Wichrzycka le prit par la main et le mena voir, pour l’apaiser, deux valets de ferme malades. Il leur écrivit une ordonnance longue d’une demi-toise, et leur prescrivit en outre, à chacun, une trentaine de ventouses.

Pendant ce temps, le jeune docteur, fatigué de son voyage, s’était enfoncé commodément dans un fauteuil et réfléchissait, la tête appuyée sur sa main, aux mesures à prendre en pareil cas.

— Nous avons de la fièvre, le poumon droit est légèrement pris, le cerveau aussi ; nous avons, en outre, un grand affaiblissement. La malade a habité une contrée marécageuse... Il faut donc, avant tout, donner du quinquina qui, naturellement, sera falsifié... Du vin vieux... mais auront-ils du bon vin, ici ? Peut-être faudrait-il prescrire de l’arsenic ?... Laissons cela... Qu’il fait chaud ici !... Acidum carbonicum cristallisatum ?... Non, cela n’est pas indiqué... La fièvre... Acidum salicium... Contre quoi ?...

Et le jeune homme appelait à la rescousse tous ses souvenirs de pharmaceutique, essayant d’y découvrir quelque nouveau moyen... Enfin... il en tient un très original... très efficace... La fièvre diminue, les forces reviennent... l’énervement se calme...

Et, sur ce, il s’endormit profondément.

La porte du salon s’ouvrit doucement, et la maîtresse du logis entra. Elle pouvait avoir une quarantaine d’années environ ; elle était de belle taille ; son teint était basané, ses yeux noirs, très vifs. Ses traits grossiers, mais passionnés, conservaient encore les traces d’une grande beauté.

— Une Juive ? se demanda la cousine, qui se leva vivement, et salua profondément la baronne.

Celle-ci lui serra amicalement la main.

— Vous êtes la cousine d’Anielka et de Joseph ?

— Oui, Madame.

— Asseyons-nous, je vous en prie ! Vous êtes une proche parente de la pauvre défunte ?

Un nuage de tristesse assombrit le front de la cousine.

— Je crois même qu’elle demeurait avec vous, dans les derniers temps ? continua la baronne.

— Je suis venue chercher les enfants... Ces jours derniers, — la cousine parut légèrement embarrassée, — ces jours derniers, j’ai enfin obtenu une place de gouvernante chez un respectable chanoine...

La baronne parut inquiète.

— Mais comme c’est un homme aisé et très, très bon, il m’a permis de prendre les enfants chez lui ; il m’a même payé un trimestre d’avance, pour que je puisse leur acheter les choses les plus nécessaires.

— Cela ne me semble guère une demeure convenable pour ces enfants, même provisoirement, observa la baronne.

— J’ai juré à Mathilde de ne jamais abandonner ses enfants, interrompit la cousine, et je tiendrai parole. Je n’ai plus de fortune, depuis longtemps déjà, mais mon travail nous suffira, et le bon chanoine...

— Il me semble, Madame, que vous ignorez l’autorisation de me charger des enfants que m’a donnée M. Jean. Je vais vous montrer sa lettre. Au reste, lui-même sera ici dans deux ou trois jours... Et si même M. Jean ne m’avait pas conféré ce droit, vous ne pourriez pas encore emmener les enfants : car Anielka est gravement malade...

La cousine baissa la tête.

— Nous avons deux docteurs, continua la baronne : nous pouvons en avoir d’autres encore, même les plus grandes célébrités du pays, si cela devient nécessaire. Anielka a, en outre, ici, tout le confort possible.

— Alors il me faut abandonner l’enfant malade de ma cousine germaine ? dit timidement la cousine.

— Mais non, mais non, protesta la baronne en lui tendant la main, j’espère au contraire que vous nous resterez quelque temps !

XVI

Le soir, les médecins auscultèrent de nouveau la malade, et tinrent de nouveau conseil dans une chambre à part.

— Alors, Monsieur, vous persistez à affirmer qu’il n’y a pas de fluxion de poitrine ? fit Dragonowicz, un sourire protecteur aux lèvres.

— Je l’affirme et je suis persuadé que vous allez trop loin ! répliqua froidement le jeune médecin.

La coupe débordait. Dragonowicz se croisa les jambes, joignit les mains, et jetant un regard majestueux au jeune homme, il lui demanda :

— Pardon... mais quel âge avez-vous ?

Le jeune médecin se leva.

— Mon cher collègue, j’ai juste l’âge qu’il faut pour reconnaître une fluxion de poitrine.

Dragonowicz se leva à son tour.

— Vos connaissances m’importent très peu, s’écria-t-il en levant le bras. Et à quelle université avez-vous étudié ?

Le jeune médecin mit ses mains dans ses poches.

— Pas à la vôtre, mon cher collègue !

Le visage coloré du vieux docteur devint cramoisi.

— Ni moi non plus, je n’ai pas étudié à la vôtre, cria-t-il ; mais vous comptez juste autant d’années d’existence que j’ai d’années de pratique, et comme ce n’est pas... sur le même banc... ah !...

Il fit quelques violents gestes de dénégation et reprit, après un instant :

— Donc, je vous prie de ne plus m’honorer du titre de collègue !

Et laissant le jeune médecin debout au milieu de la pièce, il sortit pour se calmer un peu.

Le jeune homme n’en dormit pas moins à poings fermés, mais, cependant, il réfléchit beaucoup aux questions suivantes :

« La conduite de Dragonowicz méritait-elle une réprimande de vive voix, ou par lettre ? Et devait-il porter plainte devant la Société médicale de l’endroit ?

« Le procédé, plutôt brutal, de Dragonowicz envers un collègue n’exigeait-il pas une réparation par les armes ?

« Et dans ce cas,

« Trouverait-on aux environs les quatre témoins nécessaires ? »

Le lendemain, les deux adversaires étaient pâles ; ils déjeunèrent sans appétit. Chacun se trouvait sous l’impression des résolutions décisives qu’il avait prises, résolutions consistant en ce qu’ils ne devaient pas s’adresser la parole, devaient se regarder le moins possible, et demander des chevaux immédiatement.

C’est ce qu’ils firent tous les deux : mais comme Mme la baronne avait plus de confiance dans le Varsovien qu’en Dragonowicz, le Varsovien ne partit que plus tard, emportant de généreux honoraires.

Dans l’antichambre, Dragonowicz trouva le valet de chambre Christophe et un simple domestique. M. Christophe ordonna à celui-ci d’aider monsieur le docteur à endosser son paletot ; et monsieur le docteur pria M. Christophe de dire au médecin de Varsovie qu’il n’était qu’un béjaune.

M. Christophe en resta tout stupéfait :

— Monsieur le docteur voudra bien me permettre de lui faire remarquer que je n’ai pas le plaisir de connaître ce monsieur et que...

— Mais si, vous avez dû servir dans le même restaurant !... fit Dragonowicz, ne se contenant plus.

Cela avait tout l’air d’une injure, mais M. Christophe garda son sang-froid.

— Je n’ai jamais servi dans un restaurant, répliqua-t-il avec dignité, et j’ai rencontré ce monsieur dans des sociétés que ne fréquente pas Monsieur.

Et sur ce, il sortit sans même saluer, et s’en fut déclarer à la baronne « que le vieux docteur était un mal élevé et que lui, M. Christophe, ne s’inclinerait plus jamais devant lui, ou bien qu’il demandait son congé ».

Le jeune Varsovien resta donc maître de la place et put soigner la malade à son gré. Il s’y employa énergiquement, resta des heures entières près du lit d’Anielka, lui fit prendre des remèdes, du vin, du potage, la palpa, l’ausculta, appliqua le thermomètre ; mais quand la baronne lui demanda ce qu’il en pensait, il secoua la tête et répondit, en langage fleuri :

— La malade traverse en ce moment une passerelle d’où elle peut choir facilement, et qui peut se rompre plus facilement encore, mais...

Il baissa la tête et ouvrit les bras.

— La nature peut venir en aide... conclut-il.

— Alors son état est désespéré ? demanda la baronne inquiète.

— Nous devons espérer jusqu’à la dernière minute...

— Quand supposez-vous que la crise aura lieu ?

— Il n’y a pas de crise dans la malaria : il n’y a que des degrés de ralentissement et de développement de la maladie, un manque absolu de forces ; et puis, survient la convalescence.

— Ne conviendrait-il pas de hâter l’arrivée du père ?

— On le pourrait ; cela peut même influer favorablement sur le système nerveux.

— Est-ce qu’un de leurs fermiers ne pourrait pas voir notre chère malade ?... C’est un très digne Juif... et il désire tant la voir !...

— Pourquoi pas ? répondit le docteur.

En vertu de ce « pourquoi pas », Samuel fut autorisé à entrer chez la fillette.

Il ne l’avait pas vue depuis plusieurs semaines ; et quand Mme Wichrzycka vint lui apporter l’autorisation, il n’eut garde d’oublier de lui demander :

— Pardon, Madame, mais ne peut-on pas gagner cette maladie ?

— Quelle sottise !

— C’est que, voyez-vous, Madame, j’ai des enfants, et beaucoup d’affaires en ce moment !

— Laissez donc, Samuel ! C’est vous qui avez voulu y aller, et maintenant vous avez peur...

L’âme des Machabées se réveilla en Samuel ; il cracha dans ses mains, lissa ses cheveux ; et, légèrement pâle, il se mit à remuer les jambes comme un fougueux coursier avant une bataille.

Avant qu’il se rendît chez la malade, Mme Wichrzycka parut se souvenir de quelque chose ; elle prit un grand flacon posé sur le bureau et arrosa abondamment la houppelande de Samuel d’eau de Cologne très parfumée.

— Est-ce que c’est contre la contagion ? demanda-t-il en se bouchant le nez.

— Oui !

Ils sortirent. Dans l’antichambre, ils se heurtèrent à un valet de chambre qui examina le Juif des pieds à la tête et lui demanda :

— Qu’est-ce que c’est, vous êtes parfumé aujourd’hui, monsieur Samuel ?

— C’est Mme Wichrzycka qui...

Plus loin, ils rencontrèrent un autre domestique qui s’écria en riant :

— Vous en exhalez des parfums, aujourd’hui, Samuel !...

Le Juif resta tout décontenancé.

Le jeune docteur, qui se trouvait par hasard sur leur passage, examina aussi le fermier, embaumant comme de l’extrait d’eau de Cologne.

Enfin la surveillante les accueillit par :

— Grand Dieu, Samuel ! vous sentez comme un seigneur !...

Des gouttes de sueur perlèrent sur le front du Juif. Il en oublia Anielka, et la contagion, et ne songea plus qu’à une chose : cacher sa honte.

Dès qu’il fut dans le salon où était installée la malade, lui qui savait toujours se tirer d’embarras, perdit toute contenance. Il eût voulu pouvoir se cacher dans un trou de souris.

— Je vous amène Samuel, mademoiselle Anielka, dit Mme Wichrzycka.

— Ah !... Comment allez-vous, Samuel ? Vous ne m’avez pas apporté une seule lettre de maman... Je ne sais même pas où est maman... ce qu’elle devient...

À cet instant la cousine Anna fit quelques signes à Samuel ; Anielka les aperçut et s’effraya.

— Samuel ! s’écria-t-elle, où est maman ? Qu’est-ce que ma cousine vous montre de la main ?

— Madame se porte bien ! répondit Samuel d’une voix toute changée.

Anielka devint toute nerveuse.

— Pourquoi avez-vous l’air si agité, Samuel ?... Approchez un peu... venez ici...

— Approchez-vous donc, Samuel ! dit Mme Wichrzycka.

— Venez plus près, Samuel, dit la cousine à son tour.

Mais Samuel ne paraissait nullement disposé à s’approcher du lit.

— Est-ce que vous avez peur de moi ? demanda Anielka. Suis-je donc si malade qu’on ne puisse plus m’approcher ?...

— Je vous demande bien pardon, bégaya le Juif ; ce n’est pas parce que Mademoiselle est malade que je n’approche pas... mais parce... parce... que je pue un peu... Je reviendrai plus tard...

Et il s’enfuit du salon.

Mme Wichrzycka conta en riant comme il avait honte d’avoir été parfumé, la cousine rit aussi, mais cela ne parvint nullement à rassurer Anielka.

À partir de cet instant, elle persista à répéter qu’elle était mortellement atteinte, et que sa mère aussi devait être gravement malade...

— Je mourrai certainement, disait-elle avec une résignation douloureuse. Priez pour moi, ma cousine... Ne faudrait-il pas faire venir un prêtre ?...

La cousine était désespérée.

— Que parles-tu de mort, fillette chérie ?... quelle vision as-tu là ?... Est-ce que le docteur ne t’examine pas chaque jour ? Et, cependant, il ne prévoit rien de semblable...

Anielka se tut. Un moment après, elle murmura :

— Dans tous les cas, faites venir un prêtre !

La cousine était pieuse et croyait aux pressentiments.

— Si tu le veux, mon enfant, j’en ferai venir un. Il est certain que la chair et le sang de Notre-Seigneur rendent mieux la santé aux malades que tous les médicaments...

Et elle ajouta, dans son for intérieur : « Et mieux vaut mourir avec Dieu, s’il faut mourir ! » Lorsqu’on annonça à la baronne que la malade demandait un prêtre, elle s’alarma, eut des palpitations de cœur, et enfin fit expédier deux dépêches à M. Jean, le priant de ne pas retarder son arrivée ; puis elle alla demander au docteur s’il ne fallait pas craindre que cette effrayante cérémonie n’empirât l’état de l’enfant.

— Non, répondit le docteur ; un tel acte peut au contraire agir efficacement sur le système nerveux, si la malade le désire elle-même.

— Son état est-il vraiment désespéré ?

Le docteur releva les sourcils :

— Madame, la nature a des moyens que nous ne connaissons pas.

La baronne conclut, d’après ces paroles, qu’il n’y avait plus aucun espoir, et envoya immédiatement un troisième télégramme à M. Jean ; puis elle alla s’enfermer dans ses appartements.

Le bruit circula bientôt, au château et à la ferme, qu’Anielka était perdue. La nuit, on envoya la plus belle voiture au-devant de M. Jean. Vers neuf heures du matin, le prêtre arriva. On alla prévenir Anielka ; puis on la vêtit de linge neuf. La fillette regarda avec un certain intérêt sa camisole brodée, les allées et venues des servantes, les larmes de sa cousine, et la stupeur de la surveillante.

Il lui était visiblement agréable que chacun s’empressât auprès d’elle, et puis de penser qu’elle allait se confesser, communier, et se préparer à mourir, comme une grande personne.

La cousine, qui remarqua ce calme d’Anielka, s’empressa de lui annoncer qu’on attendait son père d’un moment à l’autre.

— Vraiment ?... c’est très bien, dit Anielka.

Avant la confession, le docteur examina encore la malade, appliqua le thermomètre, et parut réfléchir profondément, puis il ordonna de lui faire prendre du vin vieux le plus souvent possible, de fermer les persiennes si la lumière venait à l’incommoder ; puis il se rendit au village, où il avait quelques malades à voir. La cousine Anna approcha son fauteuil du lit, puis plaça des oreillers derrière la fillette, pour qu’elle pût rester assise.

— Figurez-vous, ma cousine, que j’ai rêvé du ciel, cette nuit ! J’y ai vu beaucoup, beaucoup d’îles comme en or sur une mer vert doré, mais cela paraissait tel seulement de loin, parce que de tout près, le ciel ressemblait à la terre. Il y a aussi des pelouses, des fleurs de couleurs tout à fait pareilles à celles d’ici, mais plus jolies cependant. Maman se promenait dans un des jardins, et Karo courait devant... Comme ils étaient beaux à voir, tous les deux !... Je les ai appelés, mais ils ne m’ont pas entendue... Enfin je me suis réveillée.

— Calme-toi, mon enfant, fais ta prière ! implora la cousine, en voyant de grandes taches rouges marbrer les joues de l’enfant, que ce récit avait fatiguée.

Un vieux prêtre en surplis parut dans l’embrasure de la porte. Anielka s’effraya.

— Est-ce que c’est le prêtre qui est déjà venu ?... Oh ! comme j’ai peur. Pourquoi fait-il si sombre ici ?... Comme il fait noir !...

— Tu avais mal aux yeux, c’est pourquoi le docteur a fait fermer les persiennes, murmura la cousine.

— Je n’ai plus mal, maintenant, interrompit la fillette. Ouvrez au moins une fenêtre ! Il me semble que je suis dans un cimetière, dans la chapelle où sont mon grand-père et ma grand’mère.

— Ouvrez la fenêtre ! intervint le prêtre, en s’asseyant près de la malade.

Les persiennes grincèrent, et la claire lumière du jour inonda le salon morose. La tante sortit en se couvrant les yeux de ses mains, le prêtre murmura des paroles latines, accompagné par le murmure des feuilles et le gazouillement des oiseaux dans le jardin.

— Prie, mon enfant ! dit le prêtre.

— Comme il fait beau là-bas ! s’écria Anielka en montrant le jardin. Mon Dieu ! mon Dieu ! reverrai-je jamais notre maison... ma chère maman ?...

Puis elle se frappa la poitrine et regarda le prêtre, attendant qu’il l’interrogeât.

— As-tu été à confesse avant Pâques, mon enfant ?

— Oui.

— C’est bien, mon enfant. Il faut toujours se confesser au moins une fois par an... Et as-tu assisté à la sainte messe chaque dimanche ?

— Non.

— Tu priais à la maison, sans doute ?

— Pas toujours, répondit Anielka en baissant les yeux. Quelquefois je courais dans le jardin et je jouais avec Karo.

— On peut jouer le dimanche et les jours de fête, mais il faut toujours prier au moins un peu. As-tu dit tes prières chaque matin et chaque soir ?

Anielka réfléchit.

— Un soir, je n’ai pas prié.

— Pour quelle raison ?

— Je suis restée longtemps auprès de maman ; et puis, je me suis endormie dans son fauteuil.

Et elle ajouta, un tremblement dans la voix :

— C’est alors que notre maison a brûlé... Peut-être est-ce à cause de mes péchés, demanda-t-elle en regardant craintivement le prêtre.

Le confesseur parut embarrassé.

— Je n’en suis pas sûr, mon enfant, répondit-il, mais il me semble que non. As-tu toujours obéi à tes parents ? Leur as-tu obéi volontiers, sans murmurer ?

— Non, balbutia Anielka, papa m’a défendu de parler à Gaïda, et je lui ai parlé cependant...

— Il faut toujours accomplir la volonté de ses parents, mon enfant ; ils n’ordonnent rien sans motif. Pourquoi as-tu causé avec cet homme ?

— Je l’ai prié de ne plus battre sa fille... Elle est si petite encore !...

— Ah !.... mon enfant... mon enfant... C’est très bien de lui avoir demandé cela, mais il faut toujours obéir à ses parents... Et n’as-tu pas prononcé le nom de Dieu en vain ?...

— Si. 

— Vraiment ? fit le prêtre. Et à quel sujet, mon enfant ?

— J’ai demandé à Dieu de nous envoyer papa... puis maman...

— Ah ! mon enfant...

Le prêtre tira de sa poche un ample mouchoir de soie et se moucha.

— Ne te souviens-tu plus de rien, mon enfant ?...

— De rien...

— Frappe-toi la poitrine, mon enfant, et dis : « Mon Dieu, ayez pitié de moi !... » Et, comme pénitence, récite une prière à l’intention de tous les pécheurs !

Et ayant achevé lui-même une courte prière d’une voix toute changée, il s’enfuit du salon en évitant de rencontrer personne.

Le jeune docteur revenait lentement au château lorsqu’une voiture de maître, attelée de quatre chevaux lancés à fond de train, le dépassa.

Un mauvais pressentiment l’envahit ; il hâta le pas.

— C’est le père de la malade, pensa-t-il. Pourvu qu’il n’entre pas chez elle sans la prévenir, il me gâterait mon ouvrage !

Et il se mit à courir.

Mais la voiture était déjà loin. À peine se fut-elle arrêtée devant le perron que M. Jean en descendit

Naïvement et, après avoir salué la maîtresse du logis, venue à sa rencontre, il demanda qu’on le conduisît chez sa fille.

— Le prêtre vient de la quitter, lui dit la baronne.

M. Jean tressaillit.

— Conduisez-moi tout de suite auprès d’elle, que je la revoie vivante, au moins... Je ne rencontre que des cercueils et des tombes, sur ma route...

Quelques instants après, la baronne et lui, précédés de la cousine Anna, entraient chez la malade.

— Me voici... me voici... ma petite chérie !... s’écria le tendre père, en courant vers le lit.

Anielka se réjouit, moins toutefois que ne l’avait supposé le docteur.

— Comme c’est bien que vous soyez arrivé, papa... je me sentais si mal !...

M. Jean la serra dans ses bras, et la couvrit de baisers.

— Je sais que vous avez été très mal logés, dans cette maudite ferme dont je me suis enfin débarrassé : mais la bonne baronne Weiss, ayant appris...

— Weiss ? fit Anielka, en ouvrant de grands yeux.

La conversation de son père et de Samuel lui revint involontairement à l’esprit.

— Mais oui, n’êtes-vous pas chez Mme Weiss ?... repartit M. Jean étonné.

Anielka regarda son père attentivement et elle aperçut deux petits galons blancs au revers de sa redingote.

— Qu’est-ce que c’est que ça... le deuil ?... demanda-t-elle toute tremblante. De qui êtes-vous en deuil, papa ?

Une pensée lui traversa l’esprit.

— Maman est morte !... s’écria-t-elle ; et, se couvrant les yeux de ses mains, elle retomba sur les oreillers.

Le père se pencha sur elle.

— Anielka, calme-toi, implora-t-il. Anielka... Aniel... Mon Dieu !...

Et il tomba à genoux près du lit.

L’enfant était étendue, pâle, sans mouvement.

Le docteur entrait en ce moment. Voyant la cousine tout en larmes, la baronne sur le point de s’évanouir et M. Jean à genoux, il devina que quelque chose avait dû survenir. Il s’approcha d’Anielka, lui tâta le pouls...

Il écouta la respiration... Anielka ne respirait plus.

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Texte établi par la Bibliothèque russe et slave, avec le concours de Marc Szwajcer ; déposé sur le site de la Bibliothèque le 15 septembre 2013.

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Les textes ont été relus et corrigés avec la plus grande attention, en tenant compte de l’orthographe de l’époque. Il est toutefois possible que des erreurs ou coquilles nous aient échappé. N’hésitez pas à nous les signaler.

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{1} On appelle, en Pologne, « servitudes » forestières la

quantité de bois de chauffage que chaque propriétaire doit fournir aux métayers qui vivent sur son domaine et qui ont été autrefois ses serfs. (Note du traducteur.)

{2} Les phrases soulignées sont en français dans l'original.

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