Anielka
Chapitre XII
L’endroit où Anielka se trouvait à présent représentait désormais toute la fortune de Mme Jean.
C’était une vallée encaissée entre des coteaux. Les eaux y accouraient de trois côtés. Le seigle et les pommes de terre croissaient sur les coteaux plats et peu élevés ; les terrains bas, les creux, formaient des marécages. Plus l’année était humide, moins on récoltait de foin, mais plus on entendait les coassements des grenouilles et les cris des oiseaux aquatiques.
L’horizon y était borné. Les miroirs sombres formés par l’eau et encadrés du vert des champs de seigle et de pommes de terre, çà et là le tronc d’un saule noir, d’un côté une sombre forêt, telle était la vue. Un étroit chemin, très peu fréquenté et dont on comblait les ornières à l’aide de fascines, longeait la forêt.
Au milieu de ce paysage s’élevait une grande chaumière, sur le toit de laquelle les cigognes faisaient leur nid. Près de cette chaumière, sur les deux côtés à angle droit, les étables et les granges formaient une cour carrée, close des deux autres côtés par une haie. Dans cette cour était un puits, et on y voyait aussi une longue auge, entourée d’une énorme flaque d’eau.
Anielka ne se rappelait que vaguement comment elle était arrivée là. C’était Samuel qui les avait amenés, après un assez long voyage, lui semblait-il ; et, pendant tout le trajet, elle était restée la tête cachée sur les genoux de sa mère, parfois n’entendant rien et parfois entendant les doléances de sa mère, les lamentations de Joseph :
— Comme ça secoue !... comme ça secoue !...
Chaque fois, Samuel se tournait vers eux et disait invariablement :
— Je demande pardon à Madame, mais je n’ai pas d’autre voiture !
Et, de nouveau, on n’entendait plus rien, sauf le grincement des roues autour de l’essieu. Et, de nouveau, la mère reprenait :
— Que ce Jean est méchant !... Aurait-il dû nous abandonner ainsi ?... Je crains que ma tête n’éclate...
Et Samuel de la consoler :
— Si Monsieur m’avait construit un moulin, j’aurais maintenant une voiture à ressorts !
Anielka doutait fort que la voiture à ressorts de Samuel pût alléger les peines de sa mère. Quant à elle, peu lui importait que Samuel allât en voiture à ressorts ou en chariot. Peut-être cette indifférence provenait-elle de sa faiblesse.
Quand elle revint à elle, elle sentit que la voiture était arrêtée, que quelqu’un la soulevait, la couvrait de baisers en disant :
— Les enfants aussi... les enfants !... Tous les miens sont morts ; mais j’ai au moins le bonheur de revoir Madame !
Puis une femme au visage ridé et jauni, la tête couverte d’un fichu, prit Anielka sur ses bras et l’emporta dans une chambre où régnait une odeur de renfermé. Cette femme la déposa sur un lit très dur, couvert de puces et de mouches.
Anielka rouvrit les yeux.
Elle se trouvait dans une grande pièce où un peu de jour pénétrait par deux petites fenêtres. Le crépi des murs et du plafond était tout fendillé, ce que déguisait, heureusement, une épaisse couche de poussière.
Pour tout plancher, la terre battue.
Les murs disparaissaient sous des images de saints dont il était difficile de reconnaître les traits. Un long croc à feu était accroché au plafond, on y avait suspendu des vêtements de drap, des pelisses en peau de mouton, des bottes et du linge en grosse toile écrue. En fait d’ameublement, il n’y avait dans cette pièce qu’une table grossière, des bancs, un coffre à roulettes, et enfin une tablette avec des jattes et des pots en terre.
Un bon feu brûlait dans la cheminée, la porte donnant sur le vestibule était ouverte, et on voyait, en face, la porte d’une autre chambre plus grande et plus claire que celle où l’on avait couché Angélique.
La voix de sa mère parvenait, de là, jusqu’à elle.
— Alors, vous n’avez pas de servante ?
— Non, Madame.
— Ni de valet de ferme ?
— Et comment pourrions-nous les payer et les nourrir, Madame ?... Et puis tout le monde se sauve d’ici. Nous y avons perdu trois enfants !
C’était la femme qui parlait. Madame se lamentait :
— Je ne vivrai pas même huit jours ici ! Il n’y a ni meubles, ni planchers, il n’y a pas de fenêtres. Sur quoi allons-nous nous coucher ! Oh ! si j’avais pu prévoir le malheur qui nous frappe aujourd’hui, j’aurais envoyé ici un lit, une table et un lavabo.... Jean a malhonnêtement agi envers nous en ne nous parlant pas de son projet de vente... Je ne sais même pas ce que nous allons manger ici !...
— Nous avons un peu de farine, pour du pain, et des nouilles. Il doit y avoir aussi des pois, du gruau et parfois on a du lait, répondit la femme.
— Samuel, dit Madame au cabaretier, voici douze roubles, achète-nous ce que tu jugeras nécessaire. Il nous faudrait un peu de thé, quoiqu’il n’y ait pas de samovar. J’ai complètement perdu la tête.
Ces plaintes de sa mère, répétées sans cesse d’une voix monotone, étourdirent Anielka. Quand elle rouvrit les yeux, elle vit une grande agitation dans la chambre d’en face. On la balayait, on en emportait quelques vieilles roues, un moulin fendu et une table cassée ; puis la femme qu’elle connaissait et un homme inconnu y apportèrent beaucoup d’herbes sèches et du foin.
— Eh bien, ne te l’avais-je pas dit ? n’ai-je pas toujours raison ? grommela entre les dents le paysan.
— De quoi parle-t-il ? demande Madame, assise en ce moment devant la maison.
— Hé... hé... est-ce qu’il le sait, Madame ? — répondit la femme... Il dit toujours qu’il n’a jamais le temps de se reposer, et c’est vrai. Tantôt c’est aux champs qu’il lui faut aller, tantôt c’est au bétail qu’il lui faut donner à manger ou à boire, et tout ça le vendredi comme le dimanche. Aussi il se plaint toujours, et dit qu’un autre peut au moins rester assiste dimanche, penser...
— Votre mari aime à penser ?
— Oh ! oui, il est comme un rabbin ; il n’ouvre jamais la bouche, mais il pense toujours. Et moi je lui ai dit ce matin : « Ne fais rien dans les champs, Kouba ; aujourd’hui,c’est moi qui soignerai le bétail ; et toi, couche-toi un peu pour ne plus venir me dire que tu n’as jamais un instant de répit. » Et lui de répondre : « Tu verras qu’il arrivera quelque chose et que je ne me reposerai pas jusqu’au soir ! » Et moi : « Tu es bête ! » Mais comme Madame est arrivée et que nous avons dû nous mettre à l’ouvrage tous les deux, il me répète « qu’il a toujours raison »...
À la nuit tombante, on transporta Anielka dans la chambre balayée, et on la coucha sur le foin, recouvert d’une toile grossière. Joseph faisait alors sa prière ; la mère s’approcha de sa fille et lui demanda :
— Anielka, ma pauvre fille, as-tu faim ?
— Non, maman.
— Tu es encore faible ?... Comme tu es heureuse de pouvoir dormir et de ne pas sentir ce qui nous arrive ! Combien de larmes n’ai-je pas versées aujourd’hui ? Oui, ton père a mal agi envers nous. C’est ma volonté seule qui me tient encore debout... Sais-tu qu’il n’y a ici ni viande, ni beurre, ni meubles, ni samovar !...
Anielka garda le silence. Elle était dévorée par un chagrin que ni des larmes, ni des paroles n’auraient su exprimer.
C’est ainsi que les exilés s’installèrent dans leur nouvelle demeure.
Anielka garda encore le lit le jour suivant, écoutant toujours les lamentations de sa mère et les gémissements de Joseph.
La femme leur servit à déjeuner, du lait et du pain noir très dur.
Joseph se mit à pleurer.
— Je ne puis pas manger ce pain, je suis si faible... dit-il.
— Que mangeras-tu, mon pauvre enfant ? Il n’y a rien d’autre. Ce Jean !... Ce Jean... il mange probablement quelque friandise en ce moment, et nous, nous mourons de faim, soupira la mère.
Force fut donc de manger le pain noir, ce que Joseph fit non sans répugnance.
— Maman, dit-il quelques instants après, je n’ai pas où m’asseoir...
— Marche, mon enfant,... va devant la maison !
— Mais je ne peux pas marcher, je suis si malade !...
— Marche un peu, dit à son tour Anielka, marche vraiment un peu, tu te porteras mieux !
— Je ne me porterai pas mieux ! fit Joseph en frappant du pied. N’est-ce pas, maman, que je ne me porterai pas mieux ?
La mère poussa un profond soupir.
— Le sais-je, mon enfant ? Peut-être la promenade te fera-t-elle du bien ?
— Et pourquoi, à la maison, m’empêchiez-vous toujours de me promener ?
— Vois-tu, enfant, à la maison c’était tout autre chose... Va courir un peu ! répondit la mère.
Joseph n’obéit pas tout de suite, mais, se sentant enfin las de rester debout, il franchit prudemment le seuil. Il aperçut, dans le vestibule, deux lapins qui se sauvèrent à sa vue. Ces petits animaux excitèrent sa curiosité, il les poursuivit jusque dans la cour, et il fit même le tour de la maison.
C’était là sa première excursion volontaire. Quand il rentra, le visage renfrogné, il alla se coucher auprès d’Anielka. Mais après le dîner, dîner composé de potage au lait et de gruau, il sortit de nouveau, avec sa mère.
Ils marchèrent trois quarts d’heure. Quand ils revinrent, Joseph était toujours sombre, mais plus animé ; la mère était épuisée. Ce changement de vie était salutaire à l’enfant, tandis que la mère n’avait visiblement besoin que de son lit et de médicaments.
Anielka se leva, le lendemain matin, un peu plus calme peut-être, mais guère mieux portante. Rien ne lui faisait mal ; elle ne ressentait qu’une grande faiblesse et une sorte de fatigue. Après une telle secousse, elle aurait dû se reposer quelque temps dans un endroit riant, parmi des personnes gaies.
Et puis cette contrée était comme imprégnée d’humidité. Les nuits étaient froides, les jours étouffants. Le paysage était lugubre ; pas un arbre, pas un buisson autour de la maison, rien que de la vilaine eau stagnante, recouverte, çà et là, de joncs.
La sombre forêt, qui n’était qu’à une verste de là, avait aussi un aspect lugubre et bruissait tristement. Les oiseaux avaient des voix étranges ; les scarabées même effrayaient Anielka. Les coteaux entourant la ferme dérobaient aux regards les villages voisins. La maison respirait la misère ; le chaume du toit avait revêtu une couleur verdâtre ; le vent le plus léger traversait les murs ; les granges menaçaient ruine.
Les deux bœufs, les trois vaches et le cheval étaient maigres et abattus.
Les habitants n’étaient guère plus vaillants. Mme Jean se lamentait sans cesse, Joseph craignait pour sa maladie, la femme du surveillant regrettait ses enfants morts, le surveillant Zaïone était toujours dehors, et, lorsqu’il venait à la maison, il se taisait.
C’était un petit homme trapu. Il portait toujours une chemise de grosse toile grise sur des pantalons de même couleur, un chapeau de paille aux bords décousus, et des chaussures en écorce de bouleau. Il avait un honnête visage et de bons yeux intelligents, mais tristes. Il ne parlait que la nuit, alors que les feux follets dansaient au-dessus du marais.
Le surlendemain, Samuel apporta du pain bis, des petits pains, du beurre, de la graisse, de la farine, du sucre, du thé et quelques chaises. On l’accueillit comme le Messie.
— Qu’y a-t-il de nouveau ? demanda Mme Jean.
— On dit beaucoup de choses... Les Allemands sont déjà au village ; ils veulent construire une distillerie là où était le château. Tout le monde plaint énormément Madame, et le doyen veut envoyer des poules et des canards...
— Mon mari ne m’a-t-il pas écrit ?
— Je suis allé à la poste, mais il n’y avait pas de lettre. Mme Weiss m’a chargé de saluer Madame.
Anielka pâlit.
— Qu’est-ce que cette Mme Weiss ?
— C’est la veuve d’un directeur des fournitures militaires, une personne très comme il faut. Et si riche !... Elle m’a donc dit de demander très délicatement à Madame si elle ne consentirait pas à venir habiter chez elle avec les enfants. Elle ne se fera pas payer... et, si Madame consent, elle viendra elle-même faire connaissance et inviter Madame...
— Je ne connais pas cette femme ! interrompit Mme Jean.
— Peu importe... Elle connaît très bien Monsieur et l’aime beaucoup...
Madame parut se ressouvenir.
— Je n’ai nullement l’intention de lier connaissance avec de telles personnes, répondit-elle. Je préférerais mourir de faim...
Anielka ressentit comme une violente piqûre au cœur. Elle se souvenait toujours de la conversation où Samuel avait engagé son père à épouser cette femme, après la mort de sa mère. Elle la haïssait inconsciemment.
— Cette Mme Weiss !...
La journée, cependant, s’écoula un peu plus gaiement. Samuel partit bientôt en promettant de revenir avec une lettre du père, et la surveillante prépara du thé dans un pot de terre. Après avoir goûté de cette boisson, Joseph battit des mains et voulut aller à la forêt pour cueillir des baies. Sa mère sourit à plusieurs reprises : et Anielka se sentit plus forte.
Le lendemain, Anielka se sentait encore un peu mieux que la veille. Ayant entendu que, du coteau voisin, on découvrait un hameau, elle le gravit pour apercevoir au moins un toit abritant des humains.
Mais, bientôt, une détresse l’envahit toute. Il lui arriva de rêver tout éveillée. Il lui semblait alors qu’ils habitaient toujours leur maison, et qu’elle était sortie en compagnie de Karo ; — Mlle Valentine l’attendait à la maison avec ses leçons. Sa mère était enfouie dans son fauteuil ; Joseph, assis à sa haute table. Tout était comme autrefois : et la maison, et le jardin et l’étang.
Elle regardait et ne voyait que des plantes aquatiques sur l’eau noirâtre, et des roseaux bruissant tristement.
Alors lui apparaissait la maison incendiée et sans toit... Les fenêtres étaient calcinées, les volets, à demi décrochés ; les rameaux de la vigne vierge encadrant la façade ressemblaient à de noirs serpents enlacés ; les vitres de la véranda étaient brisées ; les chambres étaient noires et encombrées de tisons aux formes bizarres. Les arbres croissant près de la maison étaient à demi dénudés, à demi couverts de feuilles : la plupart des branches étaient consumées.
Elle s’arracha à son rêve, rappelée à la réalité par le cri aigu d’un oiseau de nuit.
Quel silence aux environs !... L’humidité des marécages pénétrait ses légers vêtements. Elle frissonna. Comme tout était désert ! Cette terre n’était-elle pas déjà morte ? Ne pourrissait-elle pas déjà ? N’affamait-elle pas les animaux et les plantes ? N’avait-elle pas fait mourir les trois enfants des surveillants ? Ne les tuerait-elle pas tous ?... Le soleil, qui jadis la rendait si joyeuse, était si pâle ici... le ciel n’avait pas, non plus, ce bleu intense de là-bas, au-dessus de leur jardin, ce bleu que reflétait l’étang. Et, pour la première fois, Anielka éprouva l’indéfinissable désir de s’arracher de cette terre, de ces brumes sombres, de s’en aller là-bas, vers le clair soleil, sous un ciel pur, comme celui qui brillait au-dessus de leur maison.
Ce même soir, elle aida la surveillante à récolter des pommes de terre. Cela l’égaya un peu, mais elle tremblait de fièvre. La mère aussi se sentait plus faible.
— Il faut écrire à notre tante ! dit Mme Jean ; puisque Jean a dissipé ma dot et que sa tante a de l’argent, elle doit nous venir en aide. Nous allons tous mourir, ici !
Le surveillant, déjà revenu des champs, était assis sur le seuil, le menton dans ses mains. Il regarda attentivement Anielka et murmura :
— Oui, sans doute, car l’air d’ici ne vous vaut rien !
— Il ne vaut guère mieux pour vous, repartit Mme Jean, il est malsain pour tout le monde.
— Nous, nous y sommes déjà accoutumés. Si on avait au moins le temps de se reposer, de se... reposer...
Et il poussa un profond soupir...
— Mais pour toi, interrompit sa femme, il ne s’agit toujours que de repos... Certainement que c’est aussi malsain pour nous... la preuve c’est que nos trois enfants y sont morts... Comme ils étaient vifs !... comme ils étaient gais !
— Pourquoi ne vous en allez-vous pas d’ici ? questionna Madame.
Le paysan hocha la tête.
— Nos enfants aimaient cette contrée, et ils y reviennent toujours ; aussi ne pouvons-nous la quitter.
— Que dites-vous, mon ami ? où vos enfants reviennent-ils ? demanda Mme Jean, inquiète.
Le paysan indiqua le marécage. Tous vinrent se grouper sur le seuil et y restèrent, les yeux fixés sur la plaine.
Le ciel était nébuleux : çà et là, une petite étoile brillait faiblement. L’air était tiède, mais d’une tiédeur malsaine, humide. Un rayon de lumière tombait de la fenêtre, dans la cour ; la bascule du puits se dessinait dans l’ombre.
Au delà de la haie sèche entourant la cour, à deux cents pas de la maison, peut-être, quelques flammes blafardes brillaient. Tantôt elles tremblotaient, s’éteignaient ; tantôt elles se rejoignaient, s’enlevaient, s’abaissaient au ras du sol.
Joseph poussa des cris effrayés. Sa mère le prit par la main et l’emmena dans la chambre. La surveillante se mit à pleurer et à prier ; et le paysan resta sur le seuil, la tête appuyée sur ses mains, les yeux fixés sur le marais.
— Puisqu’ils aiment tant à errer ici, c’est qu’ils s’y trouvent bien ; et même qu’ils dansent ! dit-il.
— Est-ce que chaque âme revient errer dans les lieux qu’elle a aimés ? lui demanda Anielka à voix basse.
— Certainement que oui. C’est là qu’ils se sont baignés de leur vivant, qu’ils ont attrapé des sangsues, et maintenant ils y reviennent de temps à autre...
Anielka se sentit le cœur moins gros à la pensée que son âme pourrait errer là-bas, au-dessus de leur jardin.
À partir de ce jour, elle éprouva une vive affection pour Zaïone, et attacha des regards d’envie sur ce marais que des enfants avaient aimé jusqu’à redescendre du ciel pour le visiter.
Sa mère, au contraire, éprouvait une aversion de plus en plus grande pour cette contrée, si effrayante déjà par elle-même, et qui, pour comble, était encore fréquentée par des revenants. Elle disait toutefois à ses enfants :
— Pourquoi écoutez-vous Zaïone ? Il vous conte des billevesées. Les âmes n’errent jamais sur la terre... Ce sont des feux follets, ou des lucioles, que vous voyez...
Mais elle n’en avait pas moins peur : et pour un trésor elle ne serait pas sortie de la maison, la nuit venue.
Les jours s’écoulaient. Joseph avait de jour en jour meilleur appétit ; il mangeait sans répugnance le pain noir, les pommes de terre, les pois, le gruau, apprêtés simplement, et, chaque jour aussi, il s’éloignait davantage de la ferme en se promenant. Un jour, il revint même à cheval sur une maigre haridelle. Sa mère s’affaiblissait de plus en plus, et Anielka avait la fièvre, frissonnait continuellement, et perdait ses forces.
Zaïone les regardait souvent toutes les deux et branlait la tête.
— Monsieur ne fait pas bien de les laisser ici, n’est-ce pas ? questionnait sa femme.
— Quand donc a-t-il fait quelque chose de bien ? Il y a douze ans que je le connais et...
Quinze jours plus tard, Samuel apporta deux lettres, de la volaille envoyée par le Doyen, du beurre, du fromage, du pain bis, et des petits pains achetés en ville.
Une des lettres était de M. Jean. Sa femme l’ouvrit la première, et lut :
« Ma chère Mathilde,
« Dieu nous a envoyé une lourde croix, et il nous reste à la porter vaillamment. L’entêtement des paysans... »
— Mais ils voulaient s’arranger ! pensa Mme Jean.
« L’entêtement des paysans m’a forcé de vendre notre propriété, et, pour comble, je n’ai pas trouvé ma tante à Varsovie et mes lettres sont restées sans réponse. Elle doit revenir sous peu : dès qu’elle sera de retour, essaie de la voir ; tes efforts seront peut-être moins infructueux que les miens.
« Je ne parle même pas de l’incendie de notre maison : quelle chance que tes bijoux n’aient plus été là ! Je pleure aussi à l’idée de ne jamais revoir mon cabinet de travail ; et quand je me représente vos craintes, les ennuis que vous avez dû éprouver, je perds littéralement la tête.
« J’habite en ce moment chez notre bon Clément : mais mon corps seul y est, car mon esprit est avec vous. Ses magnifiques appartements me sont indifférents ; je ne touche pas aux dîners, dont tu te souviens. Je t’avouerai franchement que j’éprouve quelque crainte pour ma santé.
« Je recommande à Zaïone de vendre immédiatement tout ce qui est encore à vendre et de te remettre cet argent, ma chère Mathilde. Je ne veux pas un liard de tout cela, et ne désire qu’une chose : que cela vous suffise. Je te supplie de ne rien te refuser, et surtout de ne pas faire d’économies. La santé avant tout !
« Nous traversons une époque critique. Je ne connais pas une âme qui n’ait ses soucis.
« Croirais-tu que Mme Gabrielle a rompu avec ce bon Ladislas ? Quand je t’aurai dit que cela même me fait de la peine, tu auras une idée de mes souffrances morales. Que faire ? telle est ma nature !...
« Clément te baise la main. Ce noble garçon a perdu sa belle humeur, depuis deux jours, parce qu’il ne peut t’envoyer à goûter des fraises que lui-même a cultivées. »
Mme Jean n’acheva pas la lettre, elle la plia et la mit dans sa poche. C’était la première fois qu’elle faisait preuve d’une telle énergie.
— Cet homme n’a pas de cœur ! murmura-t-elle. L’autre lettre était de cette cousine Anna, qu’on avait si mal accueillie quelques semaines auparavant. Mme Jean l’ouvrit sans se hâter.
— Pauvre femme ! se dit-elle ; elle me demande sans doute de lui venir en aide, et je ne peux rien pour elle !...
Elle se mit à lire :
« Chère cousine, aimée de toute mon âme et de tout mon cœur.
« J’ai entendu parler par Samuel des malheurs qui vous accablent. Mon Dieu ! Qu’est-il arrivé ? Samuel m’a raconté que vous habitez maintenant dans une chaumière, et que vous n’avez ni de quoi vous nourrir, ni de quoi vous vêtir...
« Ah ! si j’avais obtenu la place de femme de charge chez M. le doyen, je pourrais faire davantage pour vous maintenant ; mais je suis moi-même dans l’embarras, et ne puis vous envoyer que quelques vieilles hardes pour vous couvrir. »
— Qu’écrit-elle là ? demanda Mme Jean.
— En effet, dit Samuel, elle m’a remis un paquet. Le voici !
« Mais toi, ma chère cousine, arrive immédiatement, tu dois venir ici absolument, tes intérêts t’y appellent. La tante de ton mari, la présidente, sera cette semaine ici, chez elle, et après un séjour de deux ou trois jours elle repartira pour l’étranger, où elle restera pendant six mois. Il faut absolument que tu la voies auparavant. Elle doit vous venir en aide, car Dieu la punirait si elle ne le faisait pas. N’est-ce pas son neveu qui a gaspillé ta fortune, et qui se promène aujourd’hui par le monde comme si rien n’était ?
« Viens donc ici sans plus de retard, et peut-être même la tante t’emmènera-t-elle aux eaux avec elle. Lorsqu’elle aura consenti à vous recueillir, j’irai moi-même chercher tes enfants. En attendant, tu peux descendre chez moi, en me pardonnant d’avance le dénuement que tu y trouveras. Ah ! si j’avais obtenu la place de femme de charge chez quelque bon prêtre, je vivrais tout autrement !
« J’embrasse, au moins par lettre, tes petits et surtout Anielka, cet ange de Dieu.
« Que Dieu la garde et la protège !
« Mlle Valentine est ici. La malheureuse vient d’éprouver une grosse déception : car son prétendant (un certain M. Saturnin) en épouse une autre. »
La lettre se terminait par des baisers, des bénédictions, et les plus aimables instances d’arriver immédiatement.
La pauvre Mme Jean versa un torrent de larmes en lisant ces lignes ; Anielka pleura aussi, et voulut même baiser la lettre de cette tante, si bonne malgré sa pauvreté ! La surveillante, en voyant pleurer les autres, mêla ses larmes aux leurs, et se rappela ses enfants morts.
Samuel lui-même déclara que « c’était une bonne personne » et qu’elle « valait autant qu’une Juive ».
Quand Mme Jean se fut un peu calmée, elle relut la lettre et parut réfléchir.
— Que faire maintenant ? que faire ?
Samuel, qui l’observait en silence, répondit :
— Madame doit aller là-bas, ne serait-ce que pour quelques jours. Je le conseille à Madame... Et quand je donne des conseils, ils valent toujours quelque chose. Je connais madame la présidente. Une lettre n’aura aucune influence sur elle, et peut-être même l’irritera-t-elle encore davantage contre Monsieur, parce qu’il l’a déjà trompée plusieurs fois. Quand elle verra comme Madame est malade, non, elle n’aurait vraiment pas de cœur si elle ne vous donnait pas quelque secours.
Mme Jean croisa ses mains sur ses genoux et baissa tristement la tête.
— Il n’est pas question de moi, mais des enfants que cette affreuse misère va épuiser et qui finiront par mourir. Il me reste peu à vivre... ma santé est tout à fait ébranlée.
— Que Madame ne se désespère pas ! reprit Samuel. Madame a mauvaise mine, c’est vrai, mais Mademoiselle n’en a guère une meilleure, quoiqu’elle ait été bien portante jusqu’ici. C’est l’air d’ici qui est malsain, et si Madame s’avisait de vouloir y vivre un an ou deux... Dieu sait ce qu’il en résulterait ! et puis en ville il y a au moins des médecins, des pharmacies... Je suis sûr que, là-bas, Madame se rétablira complètement. Du reste, tout cela est encore loin ; le plus important, en ce moment, est d’aller en ville, d’y attendre madame la présidente, de la voir, et de lui conter la situation. Peut-être vous donnera-t-elle quelques milliers de roubles, et se chargera-t-elle d’élever les enfants... Je vais retourner à la maison ; mais je reviendrai demain matin et nous partirons ensemble. Ici, Madame ne gagnera rien de bon, ni pour elle ni pour les enfants.
Mme Jean était également persuadée de la nécessité de ce voyage ; mais elle ne pouvait se décider à partir. Elle était malade, et craignait une journée de voyage ; et puis ses robes étaient en si piètre état qu’elle n’aurait jamais osé se montrer, ainsi vêtue, à ses connaissances...
Mais ce qui la faisait surtout hésiter, c’était la pensée de se séparer de ses enfants dans de telles conditions... D’un autre côté, l’intérêt même de ses enfants exigeait ce voyage. Si au moins elle avait pu les emmener ? Mais où les caser ? Ici, ils avaient un toit, ils ne mourraient pas de faim ! Enfin, elle ferait son possible pour ne pas rester absente plus de deux ou trois jours : et, ce qui valait mieux encore, elle les reverrait en ville, rassurée sur leur sort actuel et sur leur avenir. Mon Dieu, pourvu qu’on pût enfin sortir de cette misère !...
Ni Anielka, ni sa mère ne dormirent de toute la nuit. La mère lui parla des richesses de leur tante, d’une école pour les jeunes filles où on la placerait certainement ; elle lui dit que ces quelques jours de séparation s’écouleraient très vite, lui recommanda Joseph, et lui fit promettre de veiller sur sa santé.
— Ne te promène pas le soir, fais faire du feu dans la cheminée, bois le moins d’eau possible ! C’est un étrange endroit que celui-ci ! Je sens l’humidité dans tous mes os. Il faut prendre soin de ta santé !
Anielka, de son côté, pria sa mère de leur écrire le plus longuement et le plus souvent possible, d’embrasser pour elle la cousine Anna et Mlle Valentine (surtout la cousine), et elle la supplia de revenir dès qu’elle aurait parlé à leur tante.
Le lendemain matin, Mme Jean remit ses enfants à la garde de Zaïone et de sa femme, les implorant d’en prendre soin comme des leurs propres.
— Nous servirons Mademoiselle et le petit monsieur comme maintenant, répondit le surveillant. Rien de mal ne leur arrivera, pourvu que Dieu permette que vous partiez tous d’ici au plus vite ; l’air vous est fatal.
Quand la voiture de Samuel fut arrivée devant la maison, la surveillante offrit à Mme Jean un grand châle à carreaux et une paire de souliers neufs. Zaïone porta un petit banc près de la voiture, afin que la voyageuse pût y monter plus facilement. Joseph se mit à pleurer.
— Joseph, ne pleure pas. Qu’as-tu ? Maman reviendra bientôt, dit sa mère, pâle comme un cierge de cire.
— Ma chère Zaïone, — ajouta-t-elle, — je vous laisse trois roubles... Surveillez bien les enfants, je vous récompenserai... oui, je vous récompenserai comme vous méritez de l’être, quand Dieu nous aura fait un sort meilleur.
— Maman, voulez-vous que nous vous accompagnions jusqu’à la forêt ? demanda Anielka.
— Très bien, mes enfants, accompagnez-moi ! J’irai même aussi à pied... Je resterai si longtemps, ensuite ! plus tard... Samuel, va en avant !
Samuel toucha son cheval qui partit au pas. La mère, tenant Joseph par la main, et Anielka, qui marchait à côté d’elle, suivirent à une distance de quelques mètres. Les deux surveillants venaient derrière.
La mère et la fille voulaient retarder le plus possible l’instant de la séparation.
— La présidente est en ville, sans doute, — disait la mère ; — demain je la verrai, et après-demain cousine Anna pourra venir vous chercher. Joseph, si tu es sage, je t’achèterai un beau cosaque comme jamais encore tu n’en as eu !
Elle essayait ainsi de s’étourdir, se refusant à penser à l’instant fatal. Elle regarda la route, la forêt était loin encore !
Ils ralentirent le pas.
— Cet endroit est assez joli, — poursuivit-elle ; en été vous pourrez venir cueillir des baies dans la forêt ; et puis vous avez des poules et des lapins. Demandez à Zaïone de vous conduire un jour au delà de la forêt : vous verrez un village, vous pourrez entrer dans une église.
— Maman, vous nous écrirez tout de suite, n’est-ce pas ? — interrogea Anielka.
— Certainement. Et Samuel vous racontera tout dès qu’il sera de retour. Je t’achèterai du papier, de l’encre et des plumes pour que tu puisses m’écrire aussi. C’est dommage que la poste soit si loin d’ici... Je t’enverrai aussi quelques livres et un abécédaire pour Joseph : et toi, Anielka, enseigne-lui l’alphabet, cela te sera une distraction...
Elle paraissait très lasse. Le surveillant l’aida à se mettre en voiture et installa les enfants près d’elle. Ils voulaient accompagner leur mère jusqu’à la forêt. À l’orée du bois, Samuel fit arrêter son cheval.
— Nous sommes loin de la ferme... Monsieur et Mademoiselle doivent s’en retourner.
Anielka ne put retenir ses larmes. Elle s’agenouilla dans l’étroite briska et embrassa les genoux de sa mère.
— Vous reviendrez, maman ? bégayait-elle... Vous ne nous abandonnerez pas comme notre...
Elle ne put achever.
La mère serra convulsivement la tête de ses deux enfants et ordonna :
— Samuel, retourne... Je ne partirai pas sans eux !
Samuel se mit en devoir de la persuader :
— Comme les maîtres sont capricieux ! Est-ce que je ne quitte jamais mes enfants ? Mes affaires me retiennent des semaines entières hors de la maison, et personne ne fait d’histoires comme Madame... C’est un péché... Ne s’agit-il pas de l’avenir des enfants de Madame ? Je conduirai Madame là-bas, aujourd’hui, et dans quelques jours, après-demain peut-être, ce sera le tour de Mademoiselle et du petit monsieur d’aller la rejoindre. Pensez seulement combien on est heureux de se revoir, après s’être séparés ! Je suis sûr que maintenant Dieu changera tout en bien : car il n’est encore jamais arrivé qu’une même créature fût toujours malheureuse.
— Ne pleure pas, Joseph ! fit Anielka. Samuel s’absente souvent aussi, et il revient toujours gai !
Le surveillant fit descendre les enfants.
— Dans quelques jours, nous serons de nouveau ensemble, maman. Nous restons avec les Zaïone, ce sont des amis... Maman, vous n’êtes pas seule, non plus, Samuel est avec vous. Rien ne vous arrivera ! Samuel nous racontera tout de vous, et à vous tout de nous !
La mère embrassa une dernière fois ses enfants, dit au revoir aux surveillants, et la voiture se remit en marche. Anielka la suivit pendant quelques instants, puis elle s’arrêta, attendit Joseph et ils restèrent debout, au milieu du chemin, les mains tendues vers leur mère.
Ils regardèrent longtemps la voiture, et longtemps aussi la mère les regarda ; enfin, le chemin tourna et ils ne virent plus rien...
La surveillante regagna la maison, son mari resta avec les enfants :
— Allons, mes petits maîtres, dit-il, courez un peu dans la forêt, cueillez des baies, vous serez plus gais.
Les enfants lui obéirent. Le bon paysan leur fit une boîte en écorce et les conduisit dans une clairière où croissaient en abondance des myrtilles et des fraises. Il leur montra aussi un gros pic becquetant une branche vermoulue pour en faire fuir les vers, et un écureuil qui, tranquillement perché au haut d’un sapin, en cueillait les pommes.
Puis ils allèrent regarder une grande fourmilière et ils se reposèrent sur la mousse. Anielka quitta la forêt, le cœur un peu angoissé. Joseph avait recouvré sa gaieté. Ils décidèrent, avec Zaïone, que, lorsque leur mère reviendrait, ils iraient à sa rencontre avec une corbeille de fraises.
OceanofPDF.com