Anielka
Chapitre IX
Le lendemain du départ de M. Jean, le métayer Joseph Grzyb entra au cabaret pour y faire provision d’eau-de-vie. Il y trouva Mme Samuel, plus absorbée que jamais, et Samuel lui-même, grondant sa servante parce que les consommateurs avaient brisé un verre la semaine d’avant.
À peine Gryzb fut-il entré que Samuel l’interpella, un sourire ironique aux lèvres.
— Eh bien ! vous vous réjouissez, les métayers ?... vous avez un nouveau maître !
— Peut-être que oui, répondit Grzyb, qui parut réfléchir.
— Vous aurez une distillerie, un moulin...
— Cela nous importe peu. Mais vous, Samuel, vous y gagnerez, car ce moulin, que vous désirez tant, vous pourrez le prendre à ferme, n’est-ce pas ?
Le Juif ne se contint plus.
— Oui, il en sera de mon moulin comme de votre forêt ! s’écria-t-il. Imbéciles, qu’avez-vous fait ?
— Et qu’y a-t-il donc ?... demanda Grzyb, inquiet.
— Comment ? ce qu’il y a ? Monsieur vend le château et les terres à un Prussien, et celui-ci a déclaré qu’il me chasserait immédiatement de la ferme et, l’an prochain, du cabaret.
— Ça, c’est pour vous ; mais en quoi est-ce que ça nous regarde ?
— Ça vous regarde parce que le Prussien s’est déjà informé de tout, et qu’il a découvert que vous n’aviez pas le droit de jouir de la moitié de ce dont vous jouissez !
— Mais...
— Quel mais ? Il n’y a pas de mais ici, il y a des règles. Monsieur vous permettait tout par ce qu’il ne pouvait payer ni garde champêtre, ni garde forestier ; et vous faisiez tout ce qui vous plaisait, et vous vouliez encore cinq arpents de terre. Et maintenant, que le diable m’emporte si vous en recevez deux !
— C’est ce que nous verrons ! répliqua Grzyb. Si le Prussien veut nous faire du tort, nous ne le permettrons pas.
— Il ne vous causera aucun tort : c’est vous, au contraire, qui en avez fait à M. Jean. Le nouveau ne prendra que ce qui lui appartient : il fera venir le commissaire, le chef du district, et si l’un de vous lui casse une branche en trop, il vous enverra devant les tribunaux. Mais c’est vous qui l’aurez voulu ! conclut le Juif.
— Est-ce que tout ça est vrai ?
— Et pourquoi ne le serait-ce pas ? N’est-ce pas toi-même qui, dimanche dernier encore, as le plus parlé, qui as dit de ne pas s’arranger, ou de s’arranger pour cinq arpents ?
Grzyb éprouvait un certain malaise. Il comptait acheter quatre bouteilles d’eau-de-vie, il n’en prit que trois ; et, revenu à la maison, il alla de chaumière en chaumière, répétant ce qu’on venait de lui dire.
Quelques métayers se désolèrent, tempêtèrent, menacèrent même ; d’autres, au contraire, ne virent là qu’une intrigue de Samuel ayant pour but de les décider à être plus accommodants. Mais, le lendemain, les optimistes les plus endurcis perdirent tout espoir : car, de grand matin, trois Allemands, venus du chef-lieu du gouvernement, visitèrent la propriété. Ils n’entrèrent point au château, mais ils parcoururent la forêt, les champs des paysans, et descendirent même jusqu’à la petite rivière.
Dès qu’on les eut aperçus dans le village, des métayers, des femmes et des enfants les suivirent. Les visiteurs firent semblant de ne rien remarquer. Cette indifférence ne laissa pas d’alarmer les métayers.
— Il va nous en cuire ! dit l’un d’eux. Notre monsieur, quand on se mettait sur sa route, se fâchait au moins quelquefois, tandis que ces « porteurs de culotte » bougonnent entre eux, rien de plus. Il faut croire qu’ils se moquent de nous !...
Les Allemands quittèrent le village sans même entrer au cabaret. Dès qu’ils furent partis, les métayers se réunirent et, après une courte délibération, ils décidèrent d’envoyer une députation au château. On choisit donc trois des plus honorables : Grzyb, qui, le dimanche précédent encore, conseillait de ne pas céder, mais avait changé d’avis depuis ; Simon Olejarz, qui avait toujours été pour l’entente ; et Jean Samiec, le paysan que sa femme battait, mais qui était le plus riche du village.
Grzyb et Olejarz étaient présents, mais Samiec était à la maison, occupé, selon l’ordre de sa femme, à bercer leur enfant. Les deux députés et quelques métayers, suivis d’une foule de femmes, se rendirent donc chez lui.
Olejarz annonça alors au paysan qu’ils allaient au château proposer un arrangement et que les métayers réunis l’avaient choisi aussi, lui, Samiec, pour député, parce qu’on le regardait comme un homme posé. Après avoir achevé son discours, Olejarz lui demanda :
— Eh bien ! compère, venez-vous ?
Samiec se leva, alla au garde-manger, et en rapporta un vêtement tout neuf.
Il avait à peine passé une manche quand sa femme accourut en criant :
— Où veux-tu aller, chassieux ?... Je t’en donnerai, moi, des arrangements... Assieds-toi, tout de suite, et berce Sophie !...
Les métayers se turent ; et les femmes, dont la curiosité était excitée, regardèrent par les fenêtres et par la porte. Samiec restait indécis, ne sachant s’il devait ôter son vêtement ou passer l’autre manche. Enfin, il endossa silencieusement son vêtement, écarta les cheveux qui lui couvraient le visage, cracha dans ses mains, saisit sa femme par la nuque et lui administra une volée de coups de poing. Le fichu vola dans un coin, atteignit deux pots de terre qui vinrent se briser sur le sol.
— Laissez-la, Jean, criaient les femmes.
— Rossez, rossez, jusqu’à ce qu’elle demande grâce ! encourageaient les hommes.
Mais Samiec n’écoutait rien que son instinct ; après avoir bien corrigé la pauvre femme, il lui envoya un dernier coup de pied qui la fit rouler jusque sous le moulin à bras.
Puis il se boutonna, se ceignit d’une large courroie, mit un chapeau neuf, et, sans aucune trace de colère dans la voix :
— Allons au château, compères, si telle est votre volonté !
Les paysans hochèrent la tête et murmurèrent tout bas :
— C’est un gaillard, ce vieux !...
— Quelle force dans les poings !
— Il pourrait encore charger un hectolitre de blé !....
Comme la chaumière de Gaïda se trouvait sur leur chemin, les trois délégués s’y arrêtèrent ; ils y trouvèrent le paysan qui venait de rentrer, et ils lui racontèrent la nouvelle, du commencement jusqu’à la fin.
Gaïda en fut tout interloqué.
— Maudite bête !... Hérétique !... s’écria-t-il. Il y a deux jours qu’il m’a encore rançonné trois roubles, les trois derniers, et comme je n’avais plus de quoi acheter du pain à mon enfant, elle a dû manger des pommes de terre froides toute la journée... Et, aujourd’hui, un tel malheur nous frappe tous, par sa faute !
— Pas tous ! repartit Olejarz. Mais vous, père, comment vous en tirerez-vous ?
Gaïda s’assombrit.
— Je vis de mes chevaux, et non de ses prés à lui, grommela-t-il.
— Peut-être sera-ce maintenant pour le mieux, reprit Grzyb, Nous prierons Madame de l’envoyer chercher, et nous signerons l’arrangement. Il vaut mieux avoir trois arpents que rien du tout et des vexations !
— Ce qui est vrai est vrai, fit Gaïda. J’ai déjà cinq arpents, et si l’on m’en ajoute encore trois, ça fera huit. Un homme qui possède huit arpents n’a pas toujours envie de marauder.
— Ne vous l’avais-je pas dit, dimanche encore, qu’il fallait signer ? Avions-nous besoin de cette peur et de cette perte de temps ?... Mais vous avez préféré attendre jusqu’à ce que ça craque ! dit Olejarz.
La colère s’empara de Gaïda.
— Si ça a craqué pour nous, ça craquera aussi pour lui : car, quand il vendra, il ne touchera rien, cria-t-il. Vous, Simon, vous dites que nous avons lanterné... Et lui, ne nous a-t-il pas lanternés ?... Nous a-t-il jamais parlé comme un chrétien à un autre chrétien ?... Nous a-t-il expliqué quelque chose ?... Non... Il s’est pavané, il s’est moqué de nous, et maintenant, sans rime ni raison, il s’est enfui en ville et il nous a envoyé la misère. Maudit !...
Les métayers prirent congé de Gaïda et se dirigèrent lentement vers le château.
Le paysan resta dans le corridor, les bras croisés sur sa poitrine, et, regardant tantôt le jardin, tantôt la longue rangée de bâtiments de la ferme :
— Nous en aurons, mais tu en auras aussi, païen que tu es !
Bientôt après, Anielka prévint sa mère que trois métayers désiraient lui parler. La mère se leva avec peine de son fauteuil et se dirigea vers le perron.
Les villageois la saluèrent en s’inclinant jusqu’à terre et lui baisèrent la main ; puis Olejarz prit la parole :
— Ne nous faites pas d’ennuis, Monsieur et Madame, et ne vendez pas votre bien et le nôtre à un Prussien ! Nous ne sommes pas loin de nous arranger, et nous signerons si l’on nous donne quatre arpents...
— Que dites-vous ? demanda Madame, étonnée.
— Mais tout le village le dit et nous l’avons vu de nos propres yeux ! Il y a eu aujourd’hui trois porteurs de culotte qui ont parcouru les champs...
— Vous l’avez rêvé, sans doute !...
— Mais non, continua Simon, nous les avons vus tous les trois, et comme ils jargonnaient...
— Ce sont des passants, peut-être !
— Quels passants ? Ils ont tout visité : les champs, les rivières, les forêts ; et ils avaient encore avec eux trois machines pour voir, si grosses que, rien qu’à les regarder, on avait la chair de poule.
Madame, un peu revenue de son étonnement, se mit à réfléchir.
— Je ne sais rien de la vente, reprit-elle, un instant après. Mon mari reviendra dans deux ou trois jours : causez avec lui alors. C’est dommage, toutefois, que vous ayez tant tardé à signer l’arrangement !
— Nous le disons nous-mêmes, que c’est dommage, répliqua Grzyb ; mais que faire, quand Monsieur ne voulait pas nous parler, n’a même jamais voulu ouvrir la bouche ? Nous aurions consenti même, pour nous arranger, à ne recevoir que trois arpents et demi...
— Et... et... même trois seulement, ajouta Samiec qui jusque là s’était tu et s’était dérobé derrière une colonne.
— Alors, Madame, vous parlerez pour nous à Monsieur ? demanda Simon.
— Volontiers. Dès qu’il sera de retour, je lui annoncerai que vous consentez à signer !
— Nous consentons, nous consentons ! s’écrièrent-ils en chœur ; et Samiec ajouta :
— Nous leur donnerons de la terre pour leur tombe gratis, à ces hérétiques, mais qu’ils ne viennent pas se fourrer chez nous... avec leur ménage prussien !...
Les délégués s’inclinèrent de nouveau jusqu’à terre et baisèrent la main de la dame. Ils entrèrent une seconde fois chez Gaïda, et, cette fois, ce fut Samiec qui dit, le premier :
— Il me semble, mes gens, que Monsieur mijote quelque chose, puisqu’il n’a rien dit à sa femme, n’a pas même parlé de la vente. Et, cependant, c’est un douaire à elle : et aussi loin que remontent les vieux, ils ne se souviennent pas d’avoir vu sa famille, à lui, ici : toujours ç’a été celle de Madame.
— Ça a l’air de mal tourner, marmotta Olejarz.
— Sans doute que ça tournera mal, dit Samiec, car s’il ne dit rien à sa propre femme et s’entend avec des Prussiens, c’est déjà mal. Ces Allemands vont l’entortiller : et, plus tard même, s’il ne veut plus consentir à vendre, ils ne laisseront pas l’affaire ainsi.
— La peste soit !... s’exclama Gaïda.
— Mais si vous alliez le trouver ! insinua Grzyb.
— Ce serait inutile ! répliqua vivement Gaïda. S’il a décidé de vendre, il vendra ; et s’il ne vend pas, c’est que les Allemands eux-mêmes n’en voudront plus. Je le connais. Pendant douze ans, il ne m’a pas occupé une seule fois ; et, pourtant, l’ouvrage pressait quelquefois...
Les métayers se levèrent ; Gaïda les accompagna jusque devant sa chaumière. Quand ils furent rentrés dans le village, il se dirigea vers les annexes de la ferme. En face de ces constructions il y avait une palissade et des buissons, couverts en ce moment d’une nuée de moineaux. Gaïda jeta un regard furtif autour de lui et, voyant qu’on ne pouvait le remarquer, il lança un morceau de bois dans les buissons.
Les oiseaux s’envolèrent avec un grand bruit d’ailes, passèrent au-dessus de la tête du paysan, et allèrent se poser sur les granges, sur les étables et sur les écuries.
Le paysan ricana, il fit encore quelques pas et effaroucha d’autres moineaux.
Ceux-ci aussi s’envolèrent et allèrent rejoindre les premiers.
— Tu ne le vendras pas ! grommela Gaïda entre ses dents, menaçant le château du poing.
Il longea tout le jardin, effrayant partout les oiseaux ; et chaque fois qu’il les voyait s’envoler sur les constructions, un horrible ricanement découvrait toutes ses dents.
— Tu ne le vendras pas, non, tu ne le vendras pas !...
Revenu dans sa chaumière, il chercha dans le garde-manger un assez gros morceau d’amadou, et le mit sécher sur le poêle.
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