Anielka

Bolesław Prus · Chapitre 4 sur 11

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Anielka

Chapitre IV

 

 

Une demi-heure plus tard, le maître du château arrivait à la maison, ramenant avec lui Samuel, le tenancier du cabaret, qui était en même temps quelque chose comme son homme d’affaires.

Le châtelain était distrait et avait l’air embarrassé. Il entra chez sa femme, lui souhaita rapidement le bonjour, embrassa Anielka, à demi morte de peur, caressa les cheveux de Joseph, et parut avoir oublié complètement la rencontre sur la grand’route.

— Comment te portes-tu ? demanda-t-il à sa femme, sans même s’asseoir.

— Moi, mais comme à l’ordinaire ! répondit-elle. Je n’ai plus de forces, mes jambes tremblent, le cœur me bat, j’ai peur de tout, je n’ai plus d’appétit et je ne vis que d’extrait de malt...

— Et Joseph ? interrompit le père.

— Pauvre enfant ! il est toujours faible, quoiqu’il prenne tous les matins des pilules ferrugineuses.

— C’est une véritable calamité que cette faiblesse, que ne font qu’accroître encore tes médicaments ! repartit le père tout en gagnant la porte. — Et Anielka, étudie-t-elle bien ? est-elle bien portante ? Tu lui as peut-être déjà découvert une maladie, à elle aussi ?...

— Tu me quittes déjà après une absence de dix jours ! s’écria la mère ; j’ai tant de choses à te conter. Je voudrais absolument aller consulter Chalubinski en juillet ou en août : je sens que lui seul...

— Chalubinski ne revient à Varsovie que vers la fin de septembre. Du reste, nous en reparlerons plus tard ; maintenant j’ai à régler quelques affaires, répondit le père impatienté ; et il sortit de la chambre.

— Toujours le même ! soupira la mère. Depuis six ans, il passe des semaines entières à régler des affaires, sans pouvoir jamais les terminer. Et moi, je suis malade, Joseph est malade, la culture est négligée, des inconnus viennent visiter le domaine, Dieu sait dans quel but !... Que je suis donc malheureuse ! Avant peu je n’aurai même plus de larmes... Joseph, mon enfant, veux-tu dormir ?...

— Non, répondit l’enfant, à demi endormi. Anielka était si habituée aux doléances de sa mère que celles-ci ne diminuèrent en rien son adoration pour son père. Au contraire, son affection pour lui s’accrut encore quand elle se dit que, sans doute, il voulait la punir sans témoin, pour son escapade de tantôt, et que c’était là, probablement, la raison pour laquelle il l’avait embrassée tout naturellement avant de se rendre dans son cabinet.

— Il m’appellera quand Samuel sera parti, se dit-elle, mais j’irai plutôt moi-même le trouver avant qu’il me fasse demander : de cette façon, maman ne saura rien !

Cette résolution une fois prise, elle se dirigea à pas de loup vers le jardin, afin d’être plus près du cabinet paternel. Elle passa et repassa sous les fenêtres, mais vainement, car ni Samuel ni son père ne la remarquèrent. Elle décida donc d’attendre ; et, toute tremblante de crainte, elle s’assit sur une pierre, contre le mur. Son père, cependant, avait allumé un cigare, et s’était confortablement installé dans son fauteuil. Samuel avait pris place sur une chaise en bois, placée expressément pour lui près de la porte.

— Tu dis donc, fit M. Jean, que ce n’est pas la terre qui tourne autour du soleil, mais le soleil autour de la terre ?...

— C’est écrit dans nos livres, repartit Samuel. Mais, sauf votre respect, je ne crois pas que monsieur m’ait amené ici pour parler de ces choses-là !

— Ah... ah... tu as raison... et j’en viens droit au fait ! Tu dois me procurer trois cents roubles avant demain midi !

Samuel passa ses mains dans sa ceinture, fit un signe de tête, et sourit. Pendant quelques secondes ils restèrent muets, se regardant fixement. On aurait cru que le maître voulait voir si rien n’avait changé dans le visage pâle, dans les yeux noirs et vifs, dans la figure maigre et légèrement courbée du Juif. Le Juif, lui, semblait admirer la belle barbe blonde, les formes sculpturales, les mouvements souples et les traits réguliers du maître. Chacun d’eux, du reste, avait déjà pu se convaincre à mille reprises qu’ils étaient, l’an et l’autre, un type modèle de leur race, ce qui ne facilitait guère toutefois l’arrangement de leurs affaires.

— Et qu’as-tu à répondre à cela ! reprit enfin le maître.

— Je crois, sans vouloir offenser monsieur, qu’on pêcherait plutôt des esturgeons dans l’étang du parc qu’un billet de cent roubles dans les environs. Nous avons tout pêché, déjà ; celui qui voudrait les donner ne les a pas, et celui qui les a ne les donnera pas.

— Comment, je n’ai plus de crédit chez personne ?

— Je demande pardon à monsieur. Nous avons toujours du crédit : seulement, comme nous n’avons pas de caution, personne ne nous prêtera.

— Que diable ! — dit M. Jean, comme se parlant à lui-même, — tout le monde sait qu’un de ces jours je vendrai ma forêt et toucherai au moins dix mille roubles...

— Tout le monde sait que monsieur a déjà touché deux mille roubles, et on sait aussi que l’affaire des servitudes va mal avec les paysans.

— Et cependant elle sera terminée ces jours-ci !

— Dieu seul le sait.

Le châtelain parut inquiet.

— As-tu entendu quelque chose de nouveau ?

— J’ai entendu dire que les paysans veulent avoir maintenant quatre arpents chacun.

Le châtelain sursauta dans son fauteuil.

— Quelqu’un les excite ! s’écria-t-il.

— Peut-être.

— C’est sans doute Gaïda ?

— Peut-être est-ce Gaïda, et peut-être est-ce quelqu’un de plus malin encore ?

Le châtelain haletait, comme un lion irrité.

— Ah ! n’importe, dit-il enfin. Dans ce cas, je vendrai ma propriété ; elle vaut cent mille roubles...

— Les dettes dépassent ce chiffre, interrompit le Juif, et elles doivent être payées immédiatement.

— Alors je m’adresserai à ma tante, et la prierai de me prêter une certaine somme...

— Madame la présidente ne donnera plus rien maintenant... Elle ne touchera jamais à son capital... quant aux intérêts, elle préfère les dépenser elle-même...

— Alors après sa mort...

— Je demande pardon à monsieur, mais... si elle ne laisse rien à monsieur ?

Le châtelain se mit à arpenter fiévreusement la chambre. Le Juif se leva.

— Conseille-moi donc ! s’écria enfin le châtelain en s’arrêtant devant lui.

— Je sais très bien que monsieur ne s’en portera pas plus mal si même cet Allemand achète le domaine ; monsieur n’en vivra pas moins parmi des seigneurs ; et quand (ici Samuel baissa la voix) quand madame... alors monsieur se remariera...

— Tu n’es qu’un sot, Samuel ! dit le châtelain.

— C’est vrai, mais Mme Weiss a deux millions en bel argent, et tant d’argenterie, tant de bijoux !...

Le châtelain le saisit par l’épaule.

— Tais-toi ! dit-il d’un ton rude. J’ai besoin de trois cents roubles, pense à me les trouver...

— Ça peut se faire, répliqua tranquillement le Juif.

— De quelle manière ?

— Nous les demanderons à Mme Weiss.

— Jamais !

— Alors monsieur doit me donner une garantie, et je tirerai l’argent de quelque Juif.

Le maître du château se rasséréna ; il s’assit et alluma un cigare. Après un instant de silence, le Juif reprit :

— Si, au moins, monsieur avait construit ce moulin, dont je parle depuis tant d’années...

— Je n’avais pas d’argent.

— Monsieur en a eu, et plus d’une fois encore. Il n’y a pas si longtemps que monsieur a touché trois mille roubles. Mais monsieur a préféré acheter une voiture, et faire tapisser ses appartements... Et moi, malheureux, je suis toujours dans l’incertitude...

— Mais tu as gagné cinq cents roubles !

— Peut-être que je les ai gagnés, peut-être que je les ai perdus, mais j’aurais préféré le moulin. Ce qui est bâti sur la terre a toujours son prix, tandis que l’argent ne donne que des embarras, et il faut encore le cacher des voleurs.

— Écoute un peu, interrompit le maître, attends ici ; et, pendant ce temps, j’irai essayer de te procurer une garantie !

Pendant le temps que dura l’entretien de son père avec Samuel, Anielka resta plongée dans ce désagréable et chaotique état moral qu’engendre toujours la crainte. Son imagination, surexcitée, essayait inconsciemment de résoudre cette question : « Que lui dirait son père ? » Et pour toute réponse elle se créait, de ses souvenirs passés et de ses impressions présentes, des tableaux tristes et confus.

La fillette, cependant, avait entendu distinctement la conversation de son père avec Samuel, sans toutefois en comprendre le sens ; mais un nom de femme, accolé à celui de son père, lui resta dans l’esprit, mêlé à l’éternel sourire, triste et rusé, de Samuel.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! quel méchant homme que ce Samuel !... Qu’a-t-il dit à papa ?... Qui est cette Mme Weiss ?... — se demandait-elle, toute tremblante.

Elle ne put tenir en place et s’enfuit dans sa chambre. Elle y resta longtemps, silencieuse, épouvantée, attendant que son père la fit demander.

Mais on ne l’appela point. Le souper fut même servi en retard, car son père s’entretint très longuement avec sa mère.

Le châtelain était de fort belle humeur en retournant à la véranda.

Il fit son entrée en fredonnant, et arrivé près de sa femme, assise là dans son fauteuil, il murmura, d’une voix caressante :

— Embrasse-moi, veux-tu ?

— Enfin ! après dix jours... soupira sa femme. Je suis charmée de voir que tu te rappelles mon existence. J’en suis si déshabituée ! La maladie, l’abandon, les sombres pensées, voilà mes compagnons. Et, à vrai dire, en te voyant si gai dans cette pièce si triste j’en éprouve même une impression désagréable.

— Fais trêve de caprices, Mathilde ! Ton abandon et ta maladie auront bientôt une fin ; il ne faut que patienter encore un peu. Je suis en train de conclure une excellente affaire ; et pourvu que je trouve les fonds suffisants...

— Assez, assez, je ne veux pas écouter cela. De nouveau des affaires, de nouveau de l’argent ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! je n’en dormirai pas cette nuit...

— Mais écoute donc, que je te conte la grande nouvelle ! Figure-toi que Ladislas est fiancé à Mme Gabrielle. La bonne veuve lui a prêté cinq mille roubles, et il se monte comme un prince. Si tu voyais son château restauré, ses meubles, ses voitures !...

— Je ne puis croire, interrompit-elle, que Gabrielle épouse cet écervelé qui, en quelques années, a dissipé une telle fortune...

— Pardon ! Il ne l’a pas dissipée, mais il s’est endetté, rien de plus, et avec le capital de sa femme il va se tirer de là. Nous vivons dans une époque de transition, où les plus grandes fortunes sont ébranlées...

— Oui, oui, par les cartes et les paris aux courses !

— Ne sois pas si méchante ! Sois-le d’autant moins que cet inappréciable Ladislas m’a rendu un grand service dans une affaire, et que, si j’avais de l’argent...

— De nouveau des affaires, et de l’argent...

— Mais vraiment je ne te reconnais plus, ma chère Mathilde ! s’écria le mari indigné. Tu sais très bien que je n’aime pas à m’occuper de bagatelles, encore moins à t’en ennuyer, mais actuellement il s’agit de la question des servitudes, de notre fortune, de notre position, de l’avenir de nos enfants. Est-ce que tout cela peut s’écrouler pour quelques malheureuses centaines de roubles ?

— Alors il te faut de nouveau de l’argent ?

— Oui, et j’ai résolu de te demander ton aide pour...

Madame se couvrit les yeux, de son mouchoir, et reprit, d’une voix gémissante :

— À moi ? Et en quoi puis-je t’aider ? Toute ma dot est dépensée, la moitié de mes bijoux sont en gage, et je n’ai pas même l’argent nécessaire pour aller consulter Chalubinski, qui, je le sens, me rendrait la santé. Je ne parle déjà plus de ce malheureux petit Joseph, des domestiques qui n’ont pas été payés depuis longtemps, ni de ce que tout, à présent, s’achète à crédit... Oh ! malheureuse que je suis, bientôt il ne me restera même plus de larmes...

— Mathilde, je t’en supplie, calme-toi ! implora le mari. Tu ne veux pas comprendre que la propriété en général subit en ce moment une crise, qui finira pour nous d’ici à quelques jours. Lorsque j’aurai réglé la question des servitudes, je toucherai immédiatement dix mille roubles que j’emploierai à améliorer mes terres : nous ferons alors de meilleures récoltes, et nous paierons nos dettes ; en attendant, nous vendrons une seconde coupe de forêt et nous partirons pour l’étranger. Là, tu recouvreras la santé, tu t’amuseras de nouveau, et tu redeviendras la brillante Mathilde d’autrefois.

— Oui, je sais ! murmura madame. Tu me répètes cela chaque fois qu’il te faut ma signature.

— Je n’ai nullement besoin de ta signature aujourd’hui, Mathilde. Prête-moi seulement ton collier de perles pour une semaine ou deux. Avant un mois, tous tes bijoux te seront rendus.

— Avant peu je n’aurai plus de larmes...

— Je te mènerai à Varsovie dans les premiers jours d’octobre et tu pourras même, j’espère, y passer tout l’hiver...

— Je ne voudrais seulement que me rétablir !

— Et aussi un peu te distraire, n’est-ce pas ? fit le mari avec un sourire. Le théâtre, les concerts, et même quelques soirées intimes ne sauraient t’empêcher de guérir ?

La dame baissa la tête : puis, après avoir réfléchi quelques instants, elle dit :

— Prends ce collier, dans mon bureau. Mon Dieu ! je sens que je mourrais de désespoir à l’instant même, si je le regardais !

— Mais tu n’en auras que plus de plaisir à le porter un jour ! En le mettant, tu te diras chaque fois que pas un seul instant tu n’as hésité à accomplir ton devoir envers tes enfants, envers ta position...

Tout en parlant, il se dirigea vers le bureau et poursuivit, en fouillant les tiroirs :

— Un moment désagréable nous fait mieux apprécier les heures heureuses qui suivent ; et un simple bijou, même, acquiert de la valeur s’il a été mêlé à quelque grand événement. Pense aussi à ce que vaudront ces perles pour ta fille lorsque, l’en parant, tu lui diras : « Ce collier a sauvé notre position, notre existence, dans un moment décisif de crise sociale ! »

Prenant dans le tiroir un écrin en maroquin, il l’enfouit vivement dans sa poche, puis s’approcha de sa femme et lui chuchota à l’oreille :

— Encore un baiser !...

— Comme je serais heureuse si seulement je pouvais te croire !

— Allons, encore des extravagances ! — fit-il d’une voix impatientée. Après quoi il se hâta d’aller retrouver Samuel, qui l’attendait dans son cabinet.

Madame resta seule. La vue du beau visage de son mari, leur conversation, la reportèrent à dix années en arrière, suscita, dans son esprit, des réflexions qui la remplissaient à la fois de plaisir et d’inquiétude.

Un domestique entra :

— Madame est servie.

— Monsieur est là ?

— Non, madame, mais j’ai prévenu monsieur.

— Prie Mlle Anielka de descendre, et dis à l’institutrice que le souper est servi.

Le domestique sortit.

— Joseph, mon enfant, veux-tu prendre du thé ? Il dort, le pauvre chéri !

Elle traversa la chambre bleu-pâle et gagna la salle à manger ; la longue traîne de sa robe de chambre de laine blanche se déroulait derrière elle.

Anielka, toujours tremblante, entra bientôt avec son institutrice silencieuse ; son père les suivait. Il offrit poliment le bras à l’institutrice, dont le cou et les joues se couvrirent d’une teinte rouge-brique. Elle s’assit en face de lui, et baissa les yeux.

Le maître de la maison posa nonchalamment ses mains sur la table, et, regardant Mlle Valentine (d’une manière impertinente, selon elle), il dit au domestique :

— Dis qu’on me prépare un petit bifteck, mais à l’anglaise...

— Il n’y a pas de viande, monsieur !

— Comment, — en juin on ne peut déjà plus avoir de viande ?

— On peut en avoir, monsieur, mais madame n’a pas envoyé chez le boucher.

La mère et la fille rougirent. Toutes les deux savaient que c’était par économie qu’on n’avait pas envoyé chez le boucher.

— Dis qu’on me serve deux œufs à la coque ! reprit monsieur, en jetant un regard mélancolique du côté de l’institutrice.

Mlle Valentine crut convenable de dire, à son tour :

— Il n’y a sans doute pas d’œufs, car nous en avons eu à dîner, et, en outre, on m’en sert un cru tous les matins.

— Je vois, Mathilde, que ta Kiwalska n’est guère bonne ménagère !

— Elle ne peut dépenser que l’argent qu’on lui donne ! dit l’institutrice, prenant la défense de la femme de charge, qu’elle détestait, pour taquiner le châtelain.

Ces paroles aiguillonnèrent le maître de la maison.

— Es-tu donc si faible, Mathilde, que tu doives encore encombrer Mlle Valentine des fonctions de caissière ?... demanda-t-il.

La vieille fille devint furieuse.

— Et qu’y aurait-il de mal à cela ? fit-elle avec un sourire. Samuel est le caissier de monsieur, je pourrais bien remplir le même emploi auprès de madame !

— Certainement, répliqua le maître, en fronçant légèrement le sourcil, quoique je ne suppose pas que cela puisse se faire sans causer un grand détriment à Anielka !

La cuiller d’Anielka faillit lui tomber des mains.

— Aujourd’hui, par exemple, poursuivit-il, j’ai trouvé cette enfant sur la voie publique !

— Anielka ? demandèrent, d’une seule voix, la mère et l’institutrice.

— Oui Anielka ! Heureusement, elle n’était pas seule, elle était en compagnie de la fille de ce vaurien de Gaïda, et d’un goret.

— Anielka ! balbutia la mère.

— Vous voyez, mademoiselle, continua-t-il en regardant toujours l’institutrice, à quoi est exposée ma fille alors même que vous n’avez pas encore à vous occuper de la caisse ! Elle cherche des amis parmi les porchères et les cochons de lait !

En l’écoutant, Mlle Valentine était devenue bleu foncé.

— Qui sait, dit-elle enfin avec une froideur feinte, si ces relations ne lui seront pas utiles un jour ?

— Des relations avec les porcs ?

— Avec les enfants du peuple. Jusqu’à présent la mode voulait que les seigneurs ne fussent en relation qu’avec les Juifs. Où cette mode les a conduits, nous en avons un exemple de temps à autre. Peut-être la nouvelle génération devra-t-elle se rapprocher des paysans...

Les lèvres du châtelain tremblaient. Mais il songea qu’on devait trois mois d’appointements à l’institutrice, et il préféra ne pas lui répondre. Il se tourna donc vers sa fille :

— Anielka !...

La fillette se leva et s’approcha en tremblant de son père, croyant enfin arrivé le terrible moment. La table, la bouilloire, tout dansait devant ses yeux.

— Je vous écoute, papa !

— Viens ici, plus près...

Elle faillit tomber.

— Que je ne te trouve jamais plus sur la route ! dit lentement le père, en embrassant sa fille sur le front. Et maintenant, va prendre ton thé !

Anielka se crut ravie dans un autre monde. Dieu, que son père était donc bon... et que ce Gaïda, qui battait sa fille... était donc méchant ! Mais aussitôt le souvenir de la mystérieuse Mme Weiss revint à l’esprit de la petite fille, et elle retomba dans l’incertitude.

Une semaine s’était écoulée. Le soleil devenait de plus en plus ardent, les nuits étaient courtes et tièdes. Parfois des nuages gros de pluie passaient au dessus des blés ; mais le vent ne tardait pas à les disperser, afin qu’ils ne causassent pas de dégâts aux moissons. Des arbres se couvraient de fleurs, d’autres étaient chargés de fruits.

L’air était embaumé. Près de l’étang, des cigognes écoutaient le coassement des grenouilles. Les nids s’emplissaient d’oiseaux. Tout croissait et vivait, ou se préparait à vivre et à croître. Plus le soleil montait à l’horizon, plus tout débordait de vie.

Pendant tout ce temps, le père d’Anielka n’avait pas quitté la maison. Le plus souvent, il se tenait dans son cabinet et fumait des cigares. Il lisait un peu et fumait ; il causait avec Samuel et fumait de nouveau.

Parfois il sortait sur le perron, et là, les mains dans les poches, la tête levée, il interrogeait l’horizon, comme s’il guettait des événements attendus. Mais ces événements tardaient à se produire, et ses yeux n’apercevaient que des champs en friche ou couverts d’une maigre récolte. Alors une idée, rapide comme l’éclair, lui traversait l’esprit : il se disait que sa situation était sans issue. Aussitôt il rentrait dans son cabinet de travail et marchait, marchait, pendant des heures entières.

Le lendemain, le surlendemain, dans huit jours au plus tard, devait enfin se résoudre la question des « servitudes. » Deux mois auparavant, les paysans avaient décidé de renoncer à leurs droits, moyennant l’abandon fait à chacun de trois arpents de terre ; si donc ils consentaient à signer le contrat, la forêt pourrait être définitivement vendue, M. Jean toucherait quelques milliers de roubles, et paierait immédiatement les dettes les plus criardes. Mais s’ils allaient refuser de consentir ?... Il lui faudrait alors vendre son domaine. Et ensuite ?...

La question, ainsi posée, tourmentait fort le père d’Anielka. Il avait perdu sa belle humeur, son assurance habituelle et jusqu’à son goût des voyages. Depuis quelque temps, le bruit courait que les paysans, ayant réfléchi, avaient résolu d’exiger une plus grande compensation ou de maintenir leurs droits sur la forêt. Cela le consternait.

Il appartenait à cette catégorie de gens qui veulent que chaque affaire se conclue au gré de leurs désirs, sans toutefois qu’ils aient à s’en occuper eux-mêmes. Ayant consenti à accorder les trois arpents demandés, il avait la complète certitude que cette question était arrangée ; et il avait vendu la forêt, dépensé l’argent touché d’avance, et ne s’était plus soucié de cette affaire, ne supposant même pas que quelque complication pût survenir. Il savait que l’arrangement définitif devait être signé à la Saint-Jean et il renvoyait tout à cette date.

Quand Samuel vint lui annoncer que les métayers parlaient de quatre arpents, il sentit s’écrouler le bel édifice de ses espérances. L’inquiétude le prit. Mais il était si bien habitué à laisser les événements suivre leur cours, il avait une telle peur des désillusions, qu’il n’osa même pas s’enquérir de la véracité de ces on-dit. Encore moins essaya-t-il d’arranger l’affaire.

— Ce sont peut-être de faux bruits, disait-il.

— Mais alors, il faudrait voir les paysans...

— Non, car ils pourraient me croire disposé à leur céder...

Mais là n’était pas la vraie raison : il avait peur d’entendre la fatale vérité. S’il allait apprendre, tout de suite, que les pourparlers n’avaient pas abouti, ses illusions basées sur la vente de la forêt s’évanouiraient, et il voulait s’en bercer encore pendant une semaine, pendant trois jours... pendant un jour même.

Il n’interrogeait donc personne, ne parlait à personne ; il avait même défendu à Samuel de souffler mot de cette question, — et il attendait. Cette manière d’agir lui semblait très diplomatique ; et il se donnait pour excuse que, si personne n’entendait un mot de lui sur cette affaire, les paysans n’oseraient pas changer leurs conditions.

Mais il n’en était pas moins forcé de se demander, sans cesse, à lui-même : « Que ferai-je après qu’on aura vendu notre propriété ? Que deviendra ma femme ?... Par quoi lui remplacerai-je sa dot dissipée, ses bijoux, le confort relatif dont elle jouit ici ?... »

L’humeur du maître semblait peser sur toute la maison. Les charretiers s’en venaient, l’un après l’autre, demander leur congé et négligeaient leur besogne. Les uns s’en allaient pendant des journées entières à la recherche d’un autre service ; d’autres emportaient ou des ustensiles ou des cordes, pour se payer, en partie du moins, l’arriéré de leurs gages. D’autres encore devenaient arrogants, et se plaignaient de la mauvaise nourriture.

La femme de charge du doyen étant morte dans la semaine, Kiwalska vint, les larmes aux yeux, adjurer Madame de lui donner son congé. Elle assura qu’elle adorait toute la maison, qu’elle mourrait certainement d’ennui loin d’eux, mais que son devoir, ses sentiments religieux lui ordonnaient d’entrer chez M. le Doyen, que d’indignes servantes laisseraient mourir de faim si elle n’était pas là. Elle ajouta, en terminant, qu’elle n’osait pas réclamer son dû, mais qu’elle croyait, comme au Saint Évangile, que monsieur et madame ne voudraient pas lui porter préjudice.

Un changement se produisit aussi dans la manière d’être de Mlle Valentine. Quand elle vit que tous partaient, elle assura bien haut n’avoir nullement l’intention de quitter Anielka, à laquelle elle s’était beaucoup attachée ; « mais elle déclara, toutefois, ne pas pouvoir vivre sous le même toit que Monsieur ».

En l’entendant. Mme Jean haussa légèrement les épaules.

Elle lui répondit donc que, avant peu, toutes deux partiraient pour Varsovie, avec les enfants, et que, du reste, Monsieur étant rarement à la maison, Mlle Valentine pouvait se rassurer de ce côté-là.

Les choses restèrent donc en suspens, ce qui n’empêcha pas Mlle Valentine de ranger longuement son linge dans sa malle, et, plus mauvais signe encore, de consacrer plus de temps à garder sa vertu qu’à instruire Anielka.

Celle-ci, cependant, était plus occupée que jamais : car si les leçons et les explications duraient peu, les narrations, les versions et les problèmes étaient donnés à triple dose. Pressentant son prochain départ, Mlle Valentine semblait vouloir verser des torrents de lumière dans la tête de son élève, afin qu’ils lui suffisent pour longtemps. Aussi la pauvre enfant, à qui l’air et le mouvement étaient indispensables, maigrit et perdit toute sa bonne mine. On la voyait rarement descendre au jardin, encore moins se hasarder du côté de la route. Toute sa consolation était Karo, qui ne la quittait guère. Il restait avec elle sous la véranda, mangeait les restes de son dîner, qu’elle lui apportait dans sa poche, écoutait ses douces remontrances, et faisait de son mieux pour étudier avec elle.

Cette distraction était d’autant plus nécessaire à Anielka que la fillette était peut-être la seule à comprendre combien la situation de sa famille était précaire. Son cœur était mis à forte épreuve. Quelle horrible chose, pour elle, de voir chaque jour les yeux de sa mère se cerner davantage ! Quel coup dut lui porter cette exclamation de la pauvre femme : « J’ai achevé ma dernière bouteille d’extrait de malt, et qui sait quand je pourrai m’en procurer une autre ! »

Elle devinait de même tout ce qui se cachait derrière les visages sombres et l’arrogance des domestiques, et ce que signifiait le départ de Kiwalska. Elle comprenait le sens d’une phrase dite par un valet de ferme, et entendue par hasard :

— « Comment travailler, quand nous avons faim, que les boeufs ont faim, et que la terre n’est pas nourrie ? »

Les gens, les bœufs et même la terre avaient faim ! Les gens, au moins, pouvaient s’en aller : mais les bœufs ? Il ne leur resterait qu’à périr ! Et qu’adviendrait-il de la terre ?... Elle aussi aurait à périr de faim !... Est-ce qu’elle allait cesser tout à coup de faire germer du blé et des plantes, de nourrir les arbres et les oiseaux ?...

Leur terre périrait !... Quelle horrible pensée !...

À la tombée de la nuit, quand un pâle rayon lumineux se dessinait à l’occident, rayon aussi pâle que sa petite âme angoissée, Anielka se réfugiait dans le coin le plus sombre du jardin, sous un grand tilleul, dans les branches duquel un oiseau endormi poussait en rêve de petits cris aigus, et, là, elle versait de chaudes larmes. Elle demandait à Dieu d’avoir pitié de ses parents, de Joseph, des domestiques, des bœufs et de la terre. Parfois un nouveau doute s’élevait en elle. Peut-être, en ce moment, Dieu était-il ailleurs ?... Peut-être n’entendait-il pas ses sanglots ?...

Ainsi les jours s’écoulaient, le soleil se levait et se couchait. Elle avançait, avançait, avançait toujours, l’aiguille entraînant après elle le temps qui précipite les jours dans un abîme sans fond. Elle avançait, avançait, avançait toujours, s’approchant du jour où devait se décider enfin le sort de toute la famille.

Un matin, M. Jean, mari et père de deux enfants, s’éveilla avec la résolution bien arrêtée d’écrire à sa tante, la riche présidente, qui, malheureusement, se trouvait alors à l’étranger. Il écrivit donc, avoua ses fautes, reconnut ses torts, s’excusa d’avoir trop abusé déjà des bontés de sa tante, mais la supplia de lui prêter pour la dernière fois les quinze mille roubles dont il avait besoin pour payer ses dettes les plus pressantes. Dès qu’il aurait réglé cette affaire, il changerait son genre de vie, se mettrait courageusement au travail, et serait tout à la fois son régisseur, son comptable et son grangier. Il réduirait ses dépenses ; et, avant deux ou trois ans, non seulement il rembourserait à sa tante l’argent emprunté, mais encore il doublerait le revenu de ses terres, qu’il reconnaissait avoir quelque peu négligées.

N’ayant qu’une médiocre confiance dans le succès de sa démarche, il pria sa femme d’écrire, de son côté, à leur parente, leur situation critique, et de la supplier de leur venir en aide.

Madame écrivit une lettre de huit pages. Elle y parla de sa maladie, du docteur Chalubinski, qu’elle rêvait de consulter depuis tant d’années, de Joseph souffrant d’un affaiblissement chronique, de Raspail, de l’extrait de malt, de robes démodées, du départ de Kiwalska et de toutes les choses qui pouvaient, selon elle, éveiller la pitié de la vieille tante. Et enfin, comme garantie pour l’argent prêté, elle offrit d’hypothéquer la dernière ferme qui lui restât de sa dot. Cette ferme était située à quelques lieues de leur domaine, et se composait d’une chaumière et d’une centaine d’arpents de terre, le tout confié à la garde d’un surveillant. Cela n’avait été ni hypothéqué ni vendu jusqu’ici, pour la simple raison qu’aucun amateur ne s’était présenté.

Mais l’attaque ne sembla pas assez décisive encore au châtelain. Il fit venir Anielka dans son cabinet et lui enjoignit d’écrire, elle aussi, à sa tante.

— Comment le pourrais-je ? balbutia la fillette, tout interdite. Je n’ai jamais vu cette tante, et puis, je ne sais pourquoi, mais elle me fait peur !

Le père se rappela alors que la source de ces craintes n’était rien moins que ses propres conversations, tenues avec sa femme en présence d’Anielka : mais trouvant la chose de peu d’importance, il répliqua :

— Comment, tu ne peux pas écrire une lettre ?

— Ce n’est pas ça, je ne saurais qu’écrire !

— Parle de tout ! Parle de la maladie de maman, dis que papa est triste, que tu voudrais bien étudier, mais que nous n’avons pas les moyens de...

Anielka baissa les yeux.

— Mais c’est que... je voudrais bien... ne pas étudier, balbutia-t-elle. Je préférerais que l’argent donné à Mlle Valentine fût dépensé pour la maison...

Son père, malgré ses soucis, partit d’un éclat de rire.

— Tu es vraiment impayable de franchise ! s’écria-t-il. Si tu ne veux pas étudier pour ne pas me causer de dépenses inutiles, tu dois d’autant plus demander à ta tante l’argent nécessaire pour ton éducation.

— Mais je ne sais pas demander...

Son père la regarda, à moitié satisfait, à moitié mécontent ; mécontent de ce que sa fille ne fût pas assez adroite pour lui rendre service en pareil cas, satisfait de n’avoir pas prêché dans le désert. Car combien de fois n’avait-il pas répété à sa fille que les personnes de son rang pouvaient ou ordonner ou exiger, mais que les pauvres, seuls, devaient demander.

— Vois-tu, mon enfant, expliqua-t-il à Anielka, nous, nous pouvons demander à notre tante : premièrement, parce qu’elle est notre tante, presque une mère pour moi ; secondement, parce qu’elle est de notre rang ; troisièmement, c’est une vieille personne ; et, quatrièmement, nous lui rendrons cet argent. Au reste, sa fortune est comme si elle était à nous : car nous en hériterons un jour !

Malgré sa foi en son père, ces arguments ne convainquirent pas Anielka. Elle les croyait justes et raisonnables ; mais ils éveillaient cependant en elle la même répugnance qu’elle aurait éprouvée à la vue d’un crapaud, créature du bon Dieu, très utile même, mais qu’on ne saurait caresser comme on caresse un chien ou un oiseau.

— Alors, tu écriras à la tante, n’est-ce pas ? insista le père.

— Cher papa, je voudrais bien lui écrire, mais je ne sais vraiment que dire...

— Dis-lui que tu l’aimes, que tu voudrais la voir... fit le père impatienté. Au reste, je te dicterai la lettre...

Vers deux heures, le couvert était mis, et Joseph, Anielka, le père et la mère étaient assis sous la véranda, quand un chariot à banne s’arrêta devant le perron ; une petite femme vive, et douée d’un certain embonpoint, en descendit. Bientôt après le domestique vint annoncer que la visiteuse désirait voir monsieur et madame.

— Qu’est-ce que cette femme ? demanda madame.

— Une femme de charge, une parente de madame, à ce qu’elle dit !

— Qui l’a amenée ?

— C’est Gaïda qui l’a amenée... elle, ses malles et sa literie.

— En voilà un vaurien ! murmura M. Jean. — Fais entrer ! — reprit-il tout haut.

Le domestique sortit. On entendit, dans l’antichambre, une voix sonore qui disait, avec beaucoup de volubilité :

— En attendant, l’ami, dépose tous ces objets sur le plancher ; je vais demander qu’on t’envoie dix copecks, car je n’ai plus un liard. Regarde : tu vois que ma bourse est vide ! J’ai tout dépensé en chemin...

M. Jean et sa femme se regardèrent, comme pour se dire qu’ils connaissaient cette voix. Madame rougit légèrement, monsieur fronça les sourcils. Au même moment, la nouvelle venue se montra dans l’embrasure de la porte. Elle était vêtue, à la manière des gens de petite ville, d’un manteau de drap, et coiffée d’un chapeau passablement démodé. Elle s’arrêta sur le seuil, et s’écria :

— Comment vous portez-vous ? comment vas-tu, Mathilde ?... Ce sont là vos enfants ? Dieu soit loué !

Elle s’avança et fit mine de vouloir se jeter au cou de sa cousine. M. Jean s’avança à sa rencontre.

— Pardon, dit-il, à qui ai-je l’honneur ?... La femme resta toute stupéfaite.

— Comment, vous ne me reconnaissez pas, monsieur Jean ? Je suis la cousine germaine de Mathilde, Anna Stokowlska... C’est vrai, ajouta-t-elle après un moment, nous ne nous sommes pas vues depuis quinze ans... J’ai changé, depuis ce temps-là ; j’ai perdu ce que j’avais, je me suis tuée à travailler, et j’ai, naturellement, vieilli.

— C’est Anna, Jean ! dit la châtelaine.

— Asseyez-vous, je vous en prie ! dit enfin M. Jean d’un ton très mécontent, en désignant une chaise à la visiteuse.

— Avec le plus grand plaisir... répondit-elle, mais avant, je dois t’embrasser, Mathilde...

Celle-ci, fort embarrassée, lui tendit la main gauche.

— Je suis malade... Voici une chaise...

— Et c’est ta fille, cette charmante enfant ?... Embrasse-moi, fillette, embrasse ta cousine !

Cette petite femme loquace plut tout de suite à Anielka. L’enfant se leva, et courut vers elle, le sourire aux lèvres.

— Anielka, salue madame ! dit le père d’un ton sévère, en l’arrêtant. Anielka fit une révérence et, tout étonnée, elle regarda son père et sa cousine : sur le visage mobile de celle-ci on lisait la confusion et le chagrin.

— Je sais, reprit la cousine, que je vous cause de l’embarras... Mais Dieu m’est témoin que ce n’est pas ma faute. Je suis venue ici, ayant appris que la femme de charge du doyen était morte. Depuis que je suis restée sans fortune, je ne pense qu’à une place comme celle-là, ne serait-ce que pour ne pas me perdre les yeux avec mon aiguille. Chez un brave prêtre (et il paraît que le doyen est un si brave homme !) j’aurais, du moins, un peu de confort, de l’air frais et un travail facile. Aussi, quand j’ai entendu parler de cette place (mais je vous ennuie, peut-être ?) j’ai vendu ma machine à coudre, mon fer à repasser, et je suis accourue. En arrivant au presbytère, j’ai donné mon dernier copeck au juif qui m’y a amenée. J’ai demandé le doyen à une servante, qui m’a répondu : « Le voici », en me montrant un vieillard tout blanc. Vite j’ai couru lui baiser la main. « M. le Doyen, lui ai-je dit, prenez-moi comme ménagère ! Je suis de bonne famille, je travaillerai et ne ferai point de dépenses inutiles. » « Ah ! ma bonne femme, m’a répondu le doyen, je vous prendrais volontiers, car vous me paraissez honnête ; mais je ne le puis, j’ai donné ma parole de prêtre à une femme d’ici, qui s’est jetée à mes pieds en m’assurant que, si je ne la prenais pas à mon service, elle mourrait de faim... »

— C’est Kiwalska, notre femme de charge, murmura la mère d’Anielka.

— Vaurienne de femme ! grogna M. Jean.

Les yeux de la cousine brillèrent.

— Alors, mes chers cousins, s’écria-t-elle, si votre femme de charge vous quitte, permettez-moi de la remplacer ! Je ne vous servirai pas comme une parente, mais comme un chien, pourvu que j’aie un coin et quelque chose à manger... Qu’irai-je faire en ville, malheureuse que je suis ? Je n’ai plus de logement, plus de machine à coudre, plus de fer à repasser ; en un mot, je n’ai plus rien !

Et elle joignit les mains et jeta un regard suppliant au châtelain, qui lui répondit d’un ton revêche :

— Nous n’aurons plus de femme de charge, une simple femme de journée nous suffira.

— Ne suis-je pas une femme ? répliqua la cousine. Que désirez-vous ?... Je puis balayer les chambres, faire les lits, donner à manger aux cochons...

— Je vous crois, mais j’ai quelqu’un d’autre en vue, interrompit M. Jean. Et il caressa sa barbe d’une telle manière que la cousine n’osa plus insister.

— Allons ! que la volonté de Dieu s’accomplisse ! dit-elle. Faites-moi au moins la grâce de me donner des chevaux pour m’en retourner, et de payer dix copecks à l’homme qui m’a amenée, car je n’ai rien...

Monsieur fit une grimace, donna les dix copecks au domestique pour Gaïda, et promit de la faire reconduire le soir même.

— Le dîner est servi, annonça le domestique.

— Préviens Mlle Valentine ! dit M. Jean.

— Je le lui ai déjà dit, mais elle veut qu’on la serve chez elle !

— Eh bien ! si vous voulez vous mettre à table ! fit M. Jean en s’adressant à la malencontreuse cousine.

— Je ne veux point vous causer d’embarras, répondit celle-ci, timidement, et, si vous le permettez, je dînerai avec l’institutrice, car il me semble que c’est Mlle Valentine qui est chez vous ! Elle est de notre ville, je la connais bien !

— Comme vous le désirez...

— Grégoire, dit-il au domestique, conduit madame chez Mlle Valentine !

Lorsque la cousine fut sortie, la mère d’Anielka se tourna vers son mari :

— Jean, est-ce que nous n’avons pas reçu Anna un peu trop brusquement ? C’est une si bonne personne !

Le mari fit un geste de la main.

— Qu’ai-je à faire de sa bonté ? Les parents pauvres, ma chère, sont toujours le fléau d’une maison ; et, à plus forte raison, cette cousine-ci, qui nous compromet affreusement.

— En quoi ?

— Comment, en quoi ? N’a-t-elle voulu entrer comme femme de charge chez le doyen ? A-t-elle hésité, n’ayant pas un copeck en poche, à prendre Gaïda, qu’il me faut payer, maintenant ? Crois-tu qu’en ce moment tout le village ne sait pas déjà qu’elle est notre parente ? Elle s’en est certainement vantée devant tous...

— Qu’est-ce que cela peut nous faire ?

— Cela fait beaucoup, répliqua-t-il d’une voix irritée. Son arrivée ici peut décider de notre sort. Si, par exemple, notre tante la présidente, notre oncle le général ou mon cousin Alphonse étaient arrivés en voiture de maître, les paysans se seraient dit : « C’est le seigneur des seigneurs ; ne marchandons plus avec lui, car l’affaire ne pourrait se terminer à notre désavantage ! » Mais quand ils la verront toute crottée, déguenillée, que diront-ils ? « Ils ne valent guère plus que nous ; marchandons, il cédera... »

— Tu exagères, Jean, fit la châtelaine.

— Non, pas le moins du monde, cria-t-il, agacé ; et tu acquerras bientôt la preuve que la visite de cette aventurière peut nous coûter cher ! Elle a bien choisi son moment ! Les parents pauvres de ma femme viennent me rendre visite, et ne paient pas leur voiturier, juste à l’heure où je dois me présenter devant les paysans comme un chevalier sans peur et sans reproche... C’est désespérant !...

Après cette explication, ils allèrent se mettre à table avec leurs enfants. Le dîner fut très triste. Quand on se leva, le père, pourtant, se rasséréna légèrement ; il prit Anielka, et la conduisit dans son cabinet de travail pour lui dicter la lettre à la vieille tante. Là, il s’installa confortablement sur une chaise longue, alluma un cigare, et se laissa aller à la rêverie.

Anielka resta tranquillement assise, pendant un certain temps, puis elle appela :

— Papa !

— Que me veux-tu, mon enfant ?

— Pourquoi ne m’avez-vous pas permis d’embrasser notre cousine ?

Le père parut réfléchir.

— Tu ne l’as jamais vue... tu ne la connais pas...

Et il reprit sa rêverie.

Anielka vint s’asseoir plus près de lui.

— Pourquoi ne voulez-vous pas qu’elle demeure chez nous ? demanda-t-elle.

— Tu m’ennuies, mon enfant ! Ma maison n’est pas un hospice pour que les pauvres accourent s’y réfugier de toutes les parties du monde.

Et il fronça le sourcil, comme s’il essayait de ressaisir le mince fil de ses rêves interrompus ; puis, y étant parvenu, sans doute, il parut réfléchir profondément, les yeux au plafond, et tout en fumant un cigare.

— Il me semble, continua Anielka après quelques minutes, que la cousine doit être très pauvre !

Le père haussa les épaules.

— La pauvreté n’autorise personne à tomber sur le dos des autres ! répliqua-t-il sèchement. Qu’elle travaille...

Soudain, il sursauta comme quelqu’un qu’on éveille, s’assit sur le canapé, passa la main sur son front et jeta un regard pénétrant à sa fille.

Elle aussi fixa sur son père, non pas des yeux d’enfant, mais des yeux de personne mûre, comme si elle eût voulu lui demander quelque explication sur une chose très grave.

— Que veux-tu encore ? lui demanda-t-il.

— Nous devions écrire à ma tante !

Le père fit un geste de la main.

— Va, lui dit-il, tu n’écriras pas aujourd’hui !

Et il détourna son visage, sentant le rouge de la honte lui monter au front. Chose singulière, pas une seule fois jusqu’ici il ne s’était dit que ses enfants cesseraient un jour d’être enfants et jugeraient alors les actes et les opinions de leur père. Et de nouvelles souffrances vinrent s’ajouter à celles qui le torturaient depuis quelques jours déjà. Que pensait Anielka de sa conduite ? — car il venait de deviner qu’elle pensait déjà. L’opinion de sa femme sur son compte lui importait peu : n’était-il habitué à la tromper et surtout à la voir toujours aveuglément soumise ? Mais, aujourd’hui, une nouvelle personne était en jeu : une personne aimante et aimée dont l’esprit clair et naïf demandait involontairement une réponse à cette question : « Pourquoi son père avait-il tant de principe différents ? Pourquoi lui-même demandait-il du secours, alors qu’il ne voulait pas en accorder à autrui ? Pourquoi recommandait-il à une personne malheureuse de travailler, quand lui-même restait oisif ? »

Ces suppositions ne laissaient pas, toutefois, d’être un peu exagérées, car Anielka ne comprenait pas encore ce que c’est qu’un principe, et ne critiquait nullement les contradictions de son père. Elle sentait seulement que, pour elle, il ressemblait à un homme portant deux masques, mais ne montrant jamais son vrai visage. Le père qu’elle connaissait depuis l’instant où elle avait vu le jour, c’était le premier masque. Elle venait d’entrevoir l’autre le jour même, et ses yeux s’étaient ouverts.

Lequel était son père ? Qu’était son père ? Était-ce celui que aimait sa vieille tante, la présidente, ou bien celui qui chassait de sa maison une parente pauvre ? celui qui éprouvait de l’aversion pour une cousine ne pouvant payer dix copecks à un voiturier, ou bien celui qui contractait si gaiement de grosses dettes ? celui qui se fâchait contre Gaïda quand il lui causait des dommages dans ses champs, ou bien celui dont les serviteurs, la terre, et les bœufs avaient faim ?... celui qui embrassait sa mère... ou bien celui devant lequel Samuel osait parler de la mort de sa femme ?...

Qui était donc son père ? lequel des deux l’aimait, elle, Anielka, aimait Joseph ?

Pendant ce temps, la cousine Anna renouvelait connaissance avec Mlle Valentine. Oubliant l’accueil glacial qu’on lui avait fait, et ne songeant nullement que son arrivée pût avoir quelque rapport avec la question des « servitudes », elle causait gaiement. La tristesse ni l’envie n’avaient rien de commun avec le cœur ingénu de cette excellente femme.

— En vérité, disait-elle, il faut croire aux pressentiments... Moi, par exemple, j’ai reçu deux avertissements en une semaine. Une fois, j’ai rêvé — pardon — que j’étais couverte de vermine. Oh ! oh ! pensai-je, l’heure où mon sort va se décider a enfin sonné (quoique à vrai dire, je ne croie pas aux songes). La vermine signifie réussite, et comme j’ai toujours demandé à Dieu d’entrer comme femme de charge chez un bon prêtre, j’ai immédiatement deviné qu’un tel emploi se présenterait sous peu. Et je vous dirai même plus : aussitôt j’ai averti M. Saturnin, et résolu de vendre ma machine à coudre, ma table, mon fer à repasser et quelques vieilleries...

— Mais vous n’avez point rêvé qu’une autre prendrait cette place ? demanda l’institutrice avec un sourire ironique.

— Attendez... Donc, j’ai dit à M. Saturnin qu’un de ces beaux matins je m’en irais pour quelque presbytère, car j’avais eu un songe (lui-même n’y croit pas beaucoup) ; et il m’a répondu, en se moquant de moi :

— « Un songe peut tromper quelquefois ; consultez encore les cartes ! »

— Et moi de lui dire : « Moquez-vous si vous voulez, mais je consulterai les cartes... » Et j’ai prié une vieille de me faire le jeu... elle l’a fait trois fois et chaque fois elle avait : bonne nouvelle d’un blond, et se garder d’une brune...

— Qui est ce blond ?

— Sans doute ce bon doyen, il est blanc comme la neige.

— Et la brune ? poursuivit Mlle Valentine, en ricanant.

— C’est naturellement cette indigne femme de charge, la vôtre ! répondit la cousine.

— Elle ?... Une brune ?... Elle est plutôt châtain.

La cousine hocha la tête.

— Aïe, aïe, quel joli couple vous feriez avec M. Saturnin, vous êtes comme taillés sur le même patron !

— Comment se porte-t-il ? demanda l’institutrice en rougissant.

— Très bien ! Il a vraiment de la chance... et souvent, très souvent même, il me parle de vous.

— Lui ? de moi ? fit Mlle Valentine en haussant les épaules.

La cousine baissa la voix.

— Ne faites pas la renchérie, mon amie. Il est jeune, beau, il reçoit déjà quatre cent roubles d’appointements... et comme tout le monde le respecte !... Car je vous dirai que c’est un génie... Il a autant d’esprit que le plus grand philosophe, et puis il danse si bien... Une fois que je valsais avec lui...

— Vous dansez encore ?...

— Moi ! fit la cousine, en se touchant du doigt, mais je n’ai pas encore quarante ans. Ce n’est pas l’âge qui m’a vieillie, c’est le travail. Ah ! si je restais seulement quelque mois chez un brave prêtre, ne serait-ce que...

— Est-ce que M. Saturnin lit toujours beaucoup ? interrompit l’institutrice.

— Il lit des charretées de livres ! Il vient souvent prendre le thé chez moi, et alors il me fait la lecture à haute voix. Et comme il lit avec facilité ! et quel accent !... quelquefois je lui dis : « Reposez-vous, vous voilà tout enroué ! » Lui répond alors : « Certainement que je voudrais pouvoir me reposer, mais (et ici il soupire, invariablement) il n’y a personne pour me remplacer, comme le faisait autrefois Mlle Valentine... »

— Laissez-moi... Je n’aime pas les compliments, surtout ceux qui sont inventés de toutes pièces ! dit l’institutrice, indignée.

La cousine lui jeta un regard scandalisé.

— Je vous donne ma parole, fit-elle en se frappant la poitrine, que je n’invente rien. Il me parle de vous chaque fois que je le rencontre...

— Il a sans doute oublié que je suis loin d’être jolie.

— Qu’avez-vous à faire d’être jolie ? c’est votre esprit qu’il adore ! Je vous dirai même qu’un jour où il m’avait beaucoup ennuyée avec ses ressouvenirs je lui ai dit : « Épousez-la, que diable ? au lieu de me rabattre sans cesse les oreilles de vos paroles creuses ! » Et lui de répondre : « Est-ce qu’elle voudrait de moi ? » et il a fait une mine si malheureuse que j’en ai presque pleuré ; une vraie compassion s’est éveillée en moi, je l’ai regardé dans les yeux, je lui ai donné des tapes sur l’épaule et je lui ai dit : « Mon cher, quoique vous ne croyiez pas aux pressentiments, souvenez-vous de mes paroles : un jour viendra où je trouverai une place chez un prêtre, et où vous vous marierez. » Oui, je lui ai dit cela, ma chère...

— Et qu’a-t-il répondu ?

— Lui ?... Il avait le même air que vous avez maintenant...

On vint annoncer à la cousine que la voiture était avancée, et que ses effets y étaient déjà placés.

— Où sont monsieur et madame ? — demanda-t-elle. — Je voudrais les voir, et les remercier pour la grâce qu’ils me font.

— Madame est malade, et monsieur dort ! répondit le domestique.

La parente sentit vivement cette nouvelle offense. Ses lèvres tremblèrent.

— Votre famille vous fait un charmant accueil ! observa Mlle Valentine.

— Moi... oh ! moi... je ne m’en fâche pas ! Ce sont des seigneurs, et je suis une couturière. Et puis, eux aussi doivent être rongés de chagrins, maintenant, avec leurs affaires ; ils n’ont donc ni le temps, ni la possibilité de s’occuper d’autrui.

Elle embrassa Mlle Valentine et descendit, par l’escalier de service. Au moment où elle traversait la cour pour aller rejoindre la voiture, Anielka accourut au-devant d’elle, la saisit par le bras, et l’embrassa affectueusement, en murmurant :

— Je vous aimerai toujours, ma cousine !...

La cousine qui ne s’attendait nullement à cette surprise, fondit en larmes.

— Que Dieu te bénisse, ma bonne petite ! dit-elle. Tu es un ange...

Mais la fillette avait déjà disparu, craignant d’être aperçue.

Ce soir-là, Mlle Valentine donna une double ration de pain aux moineaux du toit, puis elle s’accouda sur le rebord de la fenêtre et, voyant que personne ne pouvait l’entendre, elle fredonna :

Fleur, dites-lui

Le désir de mon cœur...

Le chant ressemblait plutôt à un accès de toux qu’à un aveu de tendres sentiments. Mais il n’en contrastait pas moins avec l’endroit où il se produisait. Le maître de maison, jadis très gai, était triste ; la plus gaie d’entre les gaies, Anielka, était triste aussi ; une seule personne chantait, et cette personne était celle dont la bouche ne s’était ouverte jusqu’ici que pour des reproches ou d’amères admonestations...

D’où l’on peut conclure que jamais la gaîté ne disparaîtra de ce monde. Quand elle s’éteint dans un cœur elle se rallume dans un autre.

C’était un dimanche. Au-dessus de la route, habituellement déserte, tourbillonnait la poussière soulevée par les roues des chariots ou les pieds des pieuses gens revenant de l’église. Tantôt, on ne distinguait que le ciel gris et un brouillard jaunâtre, montant dans l’air comme la fumée d’un incendie ; tantôt, le brouillard s’éloignait dans la direction de la ville, découvrant ainsi une longue file de voitures et de piétons.

Quand le vent soufflait de ce côté, il apportait le bruit des roues de voitures, les cris des hommes, ceux, plus perçants, des femmes, et les hennissements des chevaux.

Et toute cette procession aboutissait à une grande construction blanche, dont le toit de planches s’appuyait, aux quatre coins, sur quatre solides poteaux. C’était le cabaret de Samuel ; là venaient se réconforter et se distraire les paysans revenant de l’église.

On ne pouvait passer entre les voitures arrêtées devant le cabaret. Les moyeux s’emboîtaient l’un dans l’autre, les timons entraient dans les ridelles des charrettes. Un cheval, au cou duquel on avait suspendu un sac avec de l’avoine, essayait vainement de saisir un peu de sa nourriture ; il ne parvenait qu’à baisser la tête jusqu’à quelques pouces de l’avoine, et remuait impatiemment les lèvres sans cesser d’avoir faim. Un autre, plus heureux, était parvenu à atteindre le chariot arrêté devant lui, et, à sa grande joie, se repaissait de foin volé. Un autre, sans crinière, voulait suivre son exemple et, alléché par l’odeur du foin, s’efforçait de tourner la tête vers le voiture voisine ; mais comme il était borgne de l’œil gauche, il rencontrait, au lieu de foin, le museau d’une méchante petite jument qui criait, serrait les oreilles et montrait les dents à l’infirme. Pour comble de malheur, un essaim de mouches s’était abattu sur ces pauvres bêtes affamées et impatientées : elles s’opiniâtraient à vouloir leur entrer dans les yeux, dans les narines, dans la bouche, et forçaient leurs victimes impuissantes à agiter leur tête, à battre le sol de leurs sabots, à agiter leur queue, tout cela sans aucun profit...

Seul, un cheval placé en avant, — un cheval gris auquel l’âge avait creusé des fosses au-dessus des yeux, — restait calme, les yeux fermés, comme sommeillant. Peut-être rêvait-il à une mangeoire remplie de belle et bonne avoine, aux jours heureux mais trop courts, où, jeune poulain, il s’ébattait en liberté dans une prairie bien grasse, folâtrant autour des jeunes juments qui lui étaient devenues, hélas ! si indifférentes avec l’âge.

Le vestibule et le cabaret regorgeaient de clients. Quelques filles, la tête hors de la fenêtre, riaient et faisaient les yeux doux à des valets de ferme debout sur le seuil ; ceux-ci leur prenaient les mains et voulaient les attirer dehors, loin du regard vigilant des mères. À droite, près du poêle, sur un banc et à côté de ce banc, se pressaient les femmes mariées. À gauche, en face de la porte, de chaque côté de longues tables aux pieds en croix, il y avait des bancs de bois où s’étaient assis tous les métayers, parmi lesquels se trouvait, au grand scandale du sexe féminin, une seule femme, véritable amazone résolue et criarde.

Quantité de clients se tenaient debout au milieu de la pièce. De l’autre côté du comptoir, dans le coin à droite, séparée de la salle par une balustrade, une servante chrétienne versait l’eau-de-vie et la femme de Samuel, vêtue d’une veille robe de satin noir, inscrivait les dépenses.

Les hommes étaient vêtus, à l’ancienne mode, d’habits de drap grossier retenus par des agrafes et ceints d’une large courroie de cuir, ou de capotes à boutons de corne et sous ceinture ; il y avait même des vestons bleus et des pantalons de drap. Les femmes étaient coiffées de mousseline ou de fichus ; les unes portaient le traditionnel vêtement de feutre grossier, orné de boutons de cuivre ; d’autres des jaquettes ou des paletots ; selon l’ancienne coutume, elles avaient ôté leurs chaussures à la sortie de l’église et les tenaient à main.

Ni le paletot de gros drap du régisseur, ni le manteau de l’économe, ne produisaient d’effet dans cette cohue. On parlait peu du château, beaucoup du maire, du juge de paix, ou de soi-même. On pouvait voir des amis s’embrassant, les yeux pleins des larmes que faisait sourdre l’eau-de-vie falsifiée du cabaretier.

Ce qu’on entendait surtout et plus haut que tout, c’était :

— Compère, à votre santé !

— Que Dieu vous bénisse !

Une acre odeur de tabac, d’eau-de-vie et de sueur arrivait du cabaret jusque dans le vestibule, en même temps que de la poussière et un bruit rappelant le bourdonnement des abeilles dans une ruche ; ce bruit était dominé de temps à autre par les cris d’un ivrogne, étendu sur le plancher souillé, entre un banc et le comptoir.

Tout à coup un des métayers monta sur le banc placé près de la porte. Ses voisins crièrent aussitôt :

— Silence... attention...

— Qu’est-ce que c’est ? Un second sermon ? s’écria un des valets de ferme.

— Grzyb veut se dégourdir les jambes : il est resté assis trop longtemps...

— Tais-toi, garçon ! crièrent les voisins de Grzyb.

— Mes frères, — commença Grzyb, — nous sommes ici et entre nous et pas entre nous : mais c’est égal... Que les nôtres se rappellent qu’à la Saint-Jean nous devons signer le contrat, pour la forêt, avec le maître du château. Les métayers ont des opinions différentes, sur cette signature : les uns veulent, les autres ne veulent pas. Alors, mes frères, je m’adresse à vous afin que nous nous entendions tous ensemble, et qu’il y ait de l’accord entre nous !

— Ne signons pas, ne signons pas ! cria un paysan, que sa femme poussa aussitôt violemment vers la porte.

Tous les assistants éclatèrent de rire.

— Qu’avez-vous à rire ? demanda le paysan. Si nous allions signer, alors nous paierions pour tout, et pour la commune, et pour l’école...

— Il parle comme un homme ivre ! fit quelqu’un.

— Je ne suis pas ivre ! s’écria le paysan en repoussant sa femme.

Grzyb reprit :

— L’ami Mathieu vient de parler comme quelqu’un qui a la tête un peu embrouillée, mais il y a du vrai dans ses paroles. Aussi je vous conseille de ne pas signer, mais d’attendre, sans vous presser : car celui qui sait attendre reçoit davantage. Souvenez-vous, frères, quel contrat M. Jean vous a offert, il y a cinq ans. Vous avez alors demandé un arpent par famille, et il a refusé. Deux ans après il a offert lui-même deux arpents, et aujourd’hui trois...

— Et qui donc se mettra d’accord pour trois ? fit une voix.

— Qu’il nous en donne cinq et nous céderons !...

— Cinq, c’est encore peu !

À l’autre coin de la pièce, une voix de femme s’éleva.

— Écoutez-moi, vous autres, ne signez pas !

— Voyez-vous celle-là... une femme...

— Ferme ta bouche, sorcière, ce n’est pas ton affaire !...

— Et de qui est-ce l’affaire ? brailla-t-elle.

— Est-ce que ton homme est mort ? dois-tu parler pour lui ?...

— Qu’est-ce qu’il y connaît ? répliqua-t-elle. Ecoutez-moi tous, parce que j’ai plus de raison que vous tous.

— Attendez, compères... attendez que mon Joseph revienne de l’école ! cria d’auprès du poêle une femme habillée en bourgeoise,

— Taisez-vous, les femmes !... C’est une vraie peste, quand elles se mettent à déblatérer !

Laurent, un chauve, monta sur un banc.

— Accordez-vous pendant qu’il est encore temps ! Dit-il. Chacun de vous aura alors son coin de terre. Que gagnez-vous à ce que votre bétail mange l’herbe du voisin ? Il vaut toujours mieux avoir son champ...

— Grand Dieu ! Laurent, mais c’est mes bottes que vous portez ! fit une voix.

— Et depuis quand ?

— Je les lui ai données en gage parce qu’il m’a prêté un rouble, et voilà qu’il les porte, maintenant !...

— En voilà un ladre !...

— Il prend des intérêts, et il fait encore étalage avec les bottes des autres !

Laurent, tout confus, descendit du banc et sortit de la pièce en montrant les poings. Gaïda, une sorte de géant, le remplaça.

— Et moi je vous dis d’attendre ! fit-il en donnant un coup de pied sur la table. Nous savons ce qu’il en est quand nous avons droit à la forêt, mais nous ne savons pas ce qu’il en sera quand chacun de nous aura reçu deux ou trois arpents de terre : alors il ne faudra plus fourrer le nez dans...

— Nous fourrerons le nez où nous voudrons, même quand nous aurons signé, repartit un des partisans de l’accord ; mais quand un Allemand sera installé ici avec ses domestiques, quand il commencera à lire la morale, à tout surveiller, alors il nous ordonnera de passer par ce chemin-ci et non par un autre, et il nous en donnera...

— Nous viendrons bien à bout de lui ! observa Gaïda.

— Que non, vous n’en viendrez pas à bout ! dit à son tour un métayer d’un village voisin. Nous aussi, nous avons un Allemand chez nous ; et, dès qu’il a commencé à barbouiller du papier, à acheter des engrais, alors nous avons dû vendre la moitié de nos bestiaux. Et quand Simon, le Mazovien, a rencontré son garde dans la forêt, un Allemand aussi, et qu’ils se sont querellés, alors celui-ci a tiré sur lui comme sur un lièvre. Pendant trois mois, des grains de plomb lui sont sortis du corps.

— Oui, accordez-vous plutôt avec un des vôtres, pour qu’un Prussien ne vienne pas vous mener à la baguette ! opina un cultivateur d’un village voisin.

— M. Jean lui-même est tout comme un Prussien ! repartit Gaïda. Et il n’est pas habillé comme les gens ici... il est toujours habillé de blanc ou de carreaux ; et sa femme aussi jargonne toujours en prussien... Chez d’autres, on reçoit au moins des médicaments quand on tombe malade, ou bien on donne de temps à autre un livre à un enfant ; mais, chez cet hérétique, on ne trouve pas même à gagner sa vie. On ne m’appelle plus au château, maintenant ; cela vaut mieux pour moi, car je fais le métier de voiturier et je gagne davantage ; mais, ceux qu’on appelle, on ne les paie pas.

— Il n’est pas encore le plus mauvais de tous ! marmotta un des partisans du contrat. Et même s’il le voulait, il ne pourrait pas faire grand mal : car il n’est jamais là...

— C’est un mensonge ! interrompit Gaïda, rouge comme un coq. Il a fait tuer mon cochon à coups de fusil, et un tel cochon qu’on n’aurait pas son pareil pour trente roubles... Et quand, il y a une semaine de ça, sa fille, cette Anielka, s’est approchée de la mienne devant notre chaumière et lui a donné un ruban bleu, alors il s’est autant fâché que s’il avait été question d’une fortune... Ah ! conclut-il tout bas en s’asseyant, si je ne plaignais pas tant ses petits, et surtout la fille, je lui en ferais voir !

Samuel, souriant, se montra dans l’embrasure de la porte, près du comptoir ; il salua de tous les côtés. Gaïda l’interpella :

— Et, que pensez-vous, vous, Samuel ? signer le contrat ou ne pas signer ?

— Comme vous voudrez, Messieurs ! répondit le cabaretier diplomate.

— Mais qui a raison ? est-ce moi, qui dis d’attendre, ou celui qui conseille de signer ?

Samuel caressa sa barbe, regarda au plafond, et répondit :

— Vous, Joseph, vous avez raison, mais eux aussi ont raison. Chacun veut le mieux de ses intérêts.

— Et vous, vous auriez signé ?

— Est-ce que vous pensez, Joseph, que donner ma signature soit chose nouvelle pour moi ?... Combien de fois par jour je signe...

— Nous le savons, mais auriez-vous consenti pour trois arpents à...

— Comment ? pour trois ?... pour quatre... interrompirent quelques voix.

— Et quatre c’est encore trop peu... ajoutèrent d’autres.

— Vous croyez que quatre, c’est trop peu... fit Samuel, et Monsieur croit que c’est trop. Chacun veut le mieux de ses intérêts.

— Alors vous auriez signé ? reprit l’imperturbable Grzyb.

Mais cette fois encore, le juif se refusa à donner une réponse catégorique. Il fit quelques pas en avant, mit une main dans sa ceinture et, battant la mesure, de l’autre, il déclara :

— Que vous êtes amusant, Joseph !... Chacun me demande ce que je ferais, comme si moi seul j’avais de la raison pour le monde entier. Monsieur me questionne d’un côté, vous d’un autre ; dois-je répondre pour tous ?... Si j’avais vos terres, je calculerais ; signer ou ne pas signer pour quatre arpents ? Et si j’avais des terres de monsieur, je me demanderais : donner ou ne pas donner les quatre arpents ? Et puis j’agirais comme mon intérêt me le commanderait. Eh bien ! vous, faites de même !

Grzyb remonta sur le banc.

— Mes frères, dit-il, pour que la concorde et l’entente règnent parmi nous, signons le contrat : mais... à cinq arpents...

— Très bien... très bien...

— Mon homme ne signera pas ! déclara la femme qui avait parlé la première.

— Donnez-lui un coup de poing sur la tête, Jean ! Qu’est-ce qu’elle a toujours à parler pour vous ?

— Lui ?... à moi ?... sur la tête ?... se défendit énergiquement la femme. Tiens, voilà, et voilà encore, et va-t’en chez ces ivrognes...

Et, tout en criant, ses poings s’abattaient sur son mari.

La séance était finie. Les cultivateurs, ennuyés ou affamés, quittaient le cabaret en masse. Ils arrangeaient les harnais de leurs chevaux, faisaient avancer ou reculer leurs charrettes, et partaient. Un quart d’heure plus tard, il ne restait plus dans la vaste pièce que Mathieu et sa femme, tous les deux à demi ivres, un ivrogne endormi sous le banc, la servante, occupée à ranger les verres, et Mme Samuel, en robe de satin noir, écrivant toujours.

Samuel alla vers l’alcôve, prit un morceau de papier, et écrivit au crayon : « Ils veulent cinq arpents. » Puis il remit cette carte à un garçon avec ordre de la porter au château. Lui-même se prépara à partir.

— Où vas-tu ? lui demanda sa femme, en jargon juif.

— Je vais chez l’Allemand. Il a sans doute déjà acheté les terres, et, si je réussis à m’entendre avec lui, nous aurons le moulin.

— Si l’autre n’en a pas construit, celui-ci n’en construira pas non plus ! Ces démarches n’aboutiront à rien ! observa Mme Samuel.

— Alors, peut-être est-ce inutile de se déranger.

— Essaie toujours ! fit-elle.

Au reçu de la carte de Samuel contenant ces mots : « Ils veulent cinq arpents », M. Jean comprit immédiatement de quoi il était question, et se sentit enfin au-dessus du précipice auquel il refusait de penser depuis quelques jours. Le sang lui monta au cerveau ; pendant quelques instants la respiration lui manqua, mais il se convainquit bientôt, à son grand étonnement, que la perte de toutes nos illusions n’est pas le plus grand des maux.

Au premier moment, il en voulut un peu à Samuel pour sa mauvaise nouvelle ; mais il ne tarda pas à se persuader que le juif était toujours dévoué. Puis il pensa à ses domestiques, et résolut de les payer avec l’argent qui lui resterait après la propriété vendue. Il n’entrait point dans ses vues, pas plus que dans sa nature, de causer le moindre préjudice à ses gens.

Il se rappela Anielka, mais chassa bien vite ce souvenir, puis il pensa à Joseph, à sa femme... Il se ressouvint du château, nouvellement restauré, où il aimait à recevoir grandement jadis... des forêts où il chassait... de toute la vaste étendue de terrain qui lui donnait le titre de châtelain... de sa déchéance sociale... Et puis ces biens n’étaient-ils pas la dot de sa femme... la fortune de ses enfants ?... « Ma tante ! ma tante ! sauvez-nous ! » Oui, elle arrangerait tout... Il fallait aussi donner un nouveau maître aux paysans ; il fallait leur en donner un avare, sot, pervers et n’ayant aucune notion de justice ! Qu’ils sachent enfin ce qu’ils ont perdu, et ce que leur sot entêtement leur a valu !

Le désir de se venger et l’espoir en l’aide de sa tante étaient devenus des sentiments si forts qu’ils parvinrent à chasser de l’esprit du châtelain la pensée de la fortune dissipée et de la situation précaire de sa famille.

Mais Anielka, cette enfant si bonne, si précoce... Que deviendrait-elle, sans fortune, sans instruction ?... Que penserait-elle de son père ?... Elle qui aimait tant leur jardin, sa chambre... Elle qui était si confiante...

— Je lui garderai son institutrice ! se dit-il en lui-même ; et il se réjouit de cette idée comme d’une précieuse trouvaille. L’institutrice était comme un bouclier garantissant Anielka.

Il ne parla à personne de ses espérances déçues, ni de la nécessité de vendre le domaine. Au contraire, à souper, il fut plus gai que de coutume, tout en évitant le regard de sa fille. Il dormit mal et eut même un peu de fièvre. Ses nerfs étaient sans doute très surexcités, car il lui sembla qu’il était dans un état de demi-sommeil, et tombait d’une hauteur considérable. Ses mouvements restaient libres, il n’éprouvait aucun vertige, mais il sentait que le sol croulait sous ses pas.

Le matin, il était pâle et las. On vint lui dire qu’un des charretiers avait pris en flagrant délit un cheval à Gaïda. Cela le ranima un peu et il se mit à raisonner sur l’absence de tout sentiment de justice parmi les paysans.

Deux heures après, quand on vint lui annoncer que Gaïda lui-même était là, il sortit sur le perron, et y trouva Anielka examinant, avec une crainte mêlée de curiosité, le géant, dont le visage était d’ailleurs plus embarrassé que menaçant.

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? demanda M. Jean. Il paraît que mon blé a de nouveau plu à ton cheval...

— Tout de suite, monsieur, je vous dirai ce qui en est ! répondit le paysan en s’inclinant jusqu’à terre. Quand le soleil a été levé, j’ai commandé à ma fille d’aller faire paître le cheval le long du chemin, là où il y a une jachère. Mais cette rosse s’est sauvée et est entrée dans le blé. Elle n’avait peut-être pas encore mangé deux brins d’herbe, quand le charretier est arrivé et l’a saisie par la corde. Si ce n’est pas comme ça, que je meure à l’instant !

Le paysan restait là, tournait sa casquette entre ses doigts, mais regardant hardiment le châtelain, qui souriait en silence.

— J’ai entendu dire, dit enfin M. Jean, que vous ne voulez plus vous arranger, pour ces « servitudes » ?

Gaïda se gratta l’oreille :

— Les autres disent que nous valons bien cinq arpents par feu, répondit-il.

— Et moi je pense que vous prendriez volontiers le tout, si on vous le donnait...

— Si Monsieur voulait le donner, sûrement que nous le prendrions !

— Eh bien ! je serai meilleur et je ne veux pas tout te prendre... Tu donneras seulement trois roubles au domestique qui a attrapé ton cheval...

— Mon Dieu ! trois roubles !... s’exclama le paysan, mais je ne les gagne pas en une semaine ; et Monsieur m’ordonne de les payer séance tenante !...

— Si tu préfères le tribunal...

— Monsieur, comment irais-je au tribunal quand les Juifs m’ont loué pour aller en ville tout de suite ?... Que Monsieur ait pitié, qu’il me pardonne !...

— Écoute un peu, toi qui veux cinq arpents pour ta part, me ferais-tu grâce de quelque chose ?

Le paysan se tut.

— Réponds donc ! Me pardonnerais-tu et me ferais-tu grâce de quelque chose ?

— Mais je ne veux rien ! Je veux seulement que tout reste comme c’est !

— Alors, tu préfères l’état actuel ?

— Naturellement ! Nous n’avons pas beaucoup de gain, mais il y a toujours un peu de chauffage, et le bétail vit tant bien que mal. Et puis nous ne payons rien à personne pour ça, et si tout nous appartenait, plus nous en aurions, plus il en irait à la commune !

— Voilà comme tu comprends bien tes intérêts ! Permets-moi donc de comprendre aussi les miens, et donne trois roubles à ce garçon si ton cheval t’est nécessaire !

— C’est le dernier mot de Monsieur ? demanda Gaïda.

— Le dernier. Qui sait si d’ici à un an vous n’aurez pas comme propriétaire quelque Allemand qui vous enlèvera, avec ses amendes, jusqu’à votre dernière chemise ?

Gaïda tira d’une main tremblante un petit sac suspendu sur sa poitrine.

— Que ce soit donc un Allemand, peu importe ! Monsieur m’a enlevé lui-même jusqu’à ma dernière chemise. Voici ! poursuivit-il en posant trois roubles sur le banc. Maintenant je vais caresser les côtes de ma fille pour lui apprendre...

— C’est très bien, administre-lui une bonne correction, et qu’elle sache enfin qu’il faut respecter le bien d’autrui ! repartit le propriétaire en riant.

Il appela l’homme qui avait pris le cheval, lui remit les trois roubles et donna l’ordre de laisser emmener l’animal ; puis il rentra dans les appartements.

Lorsque la porte se fut refermée sur lui, Gaïda le menaça du poing ; et Anielka, qui contemplait toujours la scène, vit que cet homme avait alors un visage effrayant.

— « Je vais caresser les côtes de ma fille, »... se répétait Anielka, et un frisson la secoua toute. Pauvre Magda !...

Elle aurait tant voulu sauver la petite fille, mais comment ?... Sa mère ne pouvait lui être d’aucun secours, ne possédant pas elle-même les trois roubles qu’il aurait fallu rendre à Gaïda pour l’apaiser. S’adresser à son père ?... Elle se rappela l’accueil fait à leur cousine, les dernières paroles de son père, encourageant Gaïda à battre sa fille, et elle comprit qu’il n’y avait aucun espoir de ce côté. Son instinct lui disait que son père ne ferait que rire de sa compassion.

À droite du perron, derrière les serres, s’élevaient les dépendances de la ferme : les granges, les écuries, les étables. Gaïda s’était dirigé de ce côté pour y chercher son cheval. Dans quelques minutes, il retournerait chez lui et battrait Magda ! Anielka fit le tour du château, tourna à gauche, derrière les serres, et courut vers la palissade allant des écuries au chemin vicinal. Là, elle s’arrêta, attendit Gaïda, tout effrayée à la pensée de causer avec lui, inquiète sur le sort de Magda, et en même temps redoutant d’être aperçue par son père à elle. Tout à coup, elle entendit le bruit des sabots d’un cheval et de lourds pas d’homme. Un des barreaux de la clôture était détaché juste à l’endroit où elle se tenait ; Anielka l’écarta, passa de l’autre côté, remonta le fossé couvert d’orties, auxquelles elle se piqua les jambes et les mains, et courut à la rencontre de Gaïda. Née pour commander, elle allait prier.

À sa vue, le paysan s’arrêta et regarda d’un air morne le visage pâle et les yeux bleus tout craintifs de la fille de ses maîtres.

— Métayer ! appela Anielka d’une voix à peine perceptible.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il brièvement.

— Métayer, est-ce vrai que vous allez battre Magda ?

Le paysan s’éloigna de quelques pas.

— Écoutez-moi, je vous en prie... Elle est si petite... Comment aurait-elle pu retenir un si grand cheval ?...

Un étonnement profond se peignait sur le visage du paysan. Les yeux, la voix et chaque mouvement d’Anielka exprimaient une telle force de persuasion qu’il se sentit tout petit devant elle.

— Ne la battez pas ! suppliait Anielka, les mains jointes. Vous êtes si fort et elle est si faible !... Si vous la serriez trop violemment, vous pourriez l’étouffer...

— Anielka ! Anielka ! appela du jardin la voix grêle de Mlle Valentine.

Anielka se tut un instant. Elle jeta un regard désespéré autour d’elle et puis, comme tout heureuse d’une inspiration subite, elle tira d’un mouvement rapide un petit médaillon suspendu à son cou.

— Voyez-vous, Gaïda, ce médaillon... Cette Notre Dame est en or et a été bénie à Rome... C’est maman qui me l’a donnée... Elle coûte très cher, beaucoup plus que vos trois roubles... Maman me l’a donnée en me recommandant de la porter toute ma vie !... Mais prenez-la, si vous consentez à ne pas faire de mal à Magda !

La fillette, tenant en main une chose si sainte, prit aux yeux du paysan l’importance d’un prêtre élevant l’hostie. Il se découvrit et balbutia d’une voix émue :

— Que Mademoiselle garde cette image sainte ; je ne suis pas un Juif pour faire commerce de tels objets !

— Anielka ! Anielka ! appelait toujours Mlle Valentine.

— Mais vous ne battrez pas Magda ?

— Non, je ne la battrai pas !

— Vraiment non ?

— Que Dieu m’en préserve ! dit-il en se frappant la poitrine.

— Anielka ! Anielka !...

La fillette courut vers la palissade.

Le paysan resta à la regarder, jusqu’à ce que le dernier bruissement de sa robe se fût tu, puis il fit le signe de la croix et murmura une prière. Le cœur lui battait à se rompre ; il n’aurait guère été plus troublé si quelque miracle s’était opéré à ses yeux. Enfin il se remit en marche lentement, la tête penchée, et disparut au tournant de la route, tenant toujours sa casquette en main.

Comme on le sait, le cœur de Mlle Valentine, quoiqu’un peu desséché, n’était pas complètement mort. Elle caressait toujours le rêve d’un homme sérieux venant enfin la dédommager, par une chaude affection, des amertumes de sa vie.

Mais ce beau sentiment était presque étouffé par quantité de principes, ou plutôt de formules, sur l’obéissance, les bienséances, la politesse, la grammaire, la géographie, le devoir à remplir, et autres choses semblables. Seuls, des incidents qui seraient parvenus à pénétrer très profondément sous cet amas de connaissances intellectuelles auraient pu amener, momentanément au moins, une révolution dans la nature psychique de Mlle Valentine.

Or, de tels incidents venaient de se présenter. Le premier, c’était l’été, l’été qui alanguit, porte à la rêverie, et rend susceptibles d’amour même les personnes travaillant du cerveau. Le second était le retour du châtelain, qui, en sa qualité de bel homme et de célèbre séducteur, revêtait aux yeux de Mlle Valentine les formes d’un démon voulant attenter à son innocence. Le dernier enfin, et de beaucoup le plus excitant, était la conversation avec la cousine Anna à propos de M. Saturnin.

Grâce à la solitude qui l’entourait, et à son exaltation poétique, M. Saturnin semblait enfin à Mlle Valentine l’idéal rêvé. Et le cœur de l’austère vierge se mit à fermenter.

Depuis quelques jours la lecture l’ennuyait ; ses devoirs d’institutrice lui pesaient. Elle préférait jeter des graines aux oiseaux, ou laisser ses regards errer sur les arbres du jardin. Et puis une grave question se posait à son esprit : Que deviendrait-elle dans une quinzaine de jours ? Car elle pressentait que les affaires pécuniaires du maître étaient à la veille d’une catastrophe. Elle eût voulu partir, fuir quelqu’un, se rapprocher de quelque chose, ou éprouver du moins des émotions inconnues.

Et M. Saturnin, le modeste employé de district, devint l’objet de ses rêves, le but de ses aspirations. Elle lui était reconnaissante de s’être souvenu d’elle, elle le plaignait, car il paraissait souffrir, elle l’estimait pour sa fidélité et était même prête à lui donner son amour. Elle se regarda plus souvent dans son miroir, et se noua même au cou un étroit ruban de velours noir. Elle s’habitua aussi à la frivolité, si chère aux hommes, chanta le long des allées du parc, courut après les papillons, naturellement quand personne ne pouvait la voir. Mais, par-dessus tout, elle s’entraîna à redouter ce vilain séducteur, M. Jean. Elle eût voulu entourer son cœur d’une palissade morale, elle eût voulu le cuirasser, le fortifier, et ne laisser dans les fortifications qu’une petite porte, par laquelle pourrait entrer le tendre, le fidèle Saturnin.

Sous l’influence de telles rêveries, Mlle Valentine se conduisait étrangement. Un jour elle refusait de descendre à dîner ; un autre jour, pendant le souper, elle dérobait obstinément ses charmes derrière un grand samovar de cuivre. Parfois sa chambre était éclairée toute la nuit, parfois elle se demandait anxieusement si elle ne devait pas appeler au secours !... Et elle était de bonne foi en agissant ainsi : car elle supposait que l’indifférence de M. Jean déguisait quelque projet déshonnête, et elle essayait, à l’aide de son anémique imagination, de prévoir les suites possibles de chaque attaque.

Elle croyait aussi fermement à l’attaque qu’un pauvre savetier, qui a tout mis en gage pour se procurer un billet de loterie, croit à sa chance de gagner le gros lot.

— Et pourquoi ces attaques n’auraient-elles pas lieu ? se demandait-elle.

Mais pendant ce temps M. Jean, comprenant enfin que la fortune lui glissait des mains, s’était juré de garder à Anielka son institutrice, n’importe à quel prix. Il suffirait sans doute d’expliquer à Mlle Valentine que, désormais, elle serait payée très régulièrement, et de la prier de ne pas abandonner la fillette quoi qu’il survienne, et même quoi qu’il faille supporter.

Au moment où Anielka courait après Gaïda, Mlle Valentine se mit à la recherche de la fillette. Elle fit le tour de l’étang, regarda sous le châtaignier, et enfin appela :

— Anielka !... Anielka !...

Anielka ne vint pas à l’appel ; mais M. Jean apparut aux regards étonnés de l’institutrice. Il s’avançait vers elle de son pas souple, ayant sur les lèvres un sourire triste et doux, signe précurseur d’un nouvel emprunt ou d’une demande de délai pour rembourser l’argent emprunté. Mlle Valentine lui donna une autre signification, et eut vraiment peur. Elle regarda autour d’elle. Ils étaient seuls dans la partie la plus inculte du jardin, entourés de taillis épais, au bord d’un étang. Elle se mit à trembler ; ses pommettes semblèrent vouloir percer la peau jaunie. Elle était résolue à mourir s’il se jetait sur elle, mais elle se demandait ce qu’elle ferait s’il tombait à ses pieds.

— Mlle Valentine, commença M. Jean de sa voix mélodieuse, depuis quelque jours je cherche un moment favorable pour vous entretenir.

— Je le sais, répliqua-t-elle d’une voix forte et enrouée, en l’écrasant du regard.

— Vous le savez ? et il lui lança un regard qui glaça son sang dans ses veines ; puis il fit un pas en avant.

— Ne m’approchez pas, je vous le défends !...

— Pourquoi ? demanda-t-il.

— Ne m’approchez pas, car je suis résolue à tout...

Et elle tourna ses regards vers l’étang fangeux où se réfugiaient, en coassant, les grenouilles effrayées.

— Qu’avez-vous, Mademoiselle ? Je ne vous comprends pas... fit-il étonné.

Mlle Valentine sentit que cette question était un triomphe, un triomphe trop rapide à la vérité et surtout trop facile. Le sang lui battit aux tempes ; puis comme mue par une inspiration, et supposant que M. Saturnin l’écoutait, caché derrière un saule, elle dit :

— Vous osez me demander ce que j’ai ?... Vous ne me comprenez pas ?... Vous ne me comprenez pas après tant de preuves d’aversion de ma part ?

— Mais, Mademoiselle, réfléchissez un peu...

— J’ai réfléchi, interrompit-elle. Vous supposez que les personnes telles que moi accomplissent leurs devoirs sans avoir à lutter ?... Vous vous trompez... et je vous le dis d’autant plus ouvertement que maintenant je suis aguerrie à la lutte... La raison et le sentiment du devoir ont éteint en moi la voix des sens, tandis qu’en vous...

— Mademoiselle ! mais vous vous méprenez...

— Sur vos intentions ?... Certes non... !

— Mais je veux...

— Peu m’importe ce que vous pouvez vouloir ! Je suis une femme indépendante qui estime son...

— Laissez-moi parler, enfin, je vous en supplie !

— Je connais aussi ce moyen... Vous l’employez habituellement quand la victoire est difficile !

— Que pensez-vous donc... que diantre ?

— Je pense que vous êtes venu me faire les mêmes propositions déshonnêtes qui ont chassé d’ici la pauvre Sophie...

— Mais, ma chère demoiselle, interrompit-il, irrité, la Sophie dont le sort paraît vous indigner était toute jeune... et jolie...

— Oh ! la beauté vous importe peu...

M. Jean se fâcha sérieusement.

— Pardon, fit-il, je vous ai dit que Mlle Sophie était jeune et belle, mais je n’avais nullement l’intention d’avoir une conférence avec vous sur la beauté ou la jeunesse, je voulais seulement vous parler de ma fille...

Mlle Valentine se prit la tête dans ses deux mains, puis, jetant un regard de lézard blessé sur le châtelain, elle déclara :

— Je vous prie de faire atteler... Je quitte immédiatement cette maison !

— Hé, allez-vous-en à l’autre bout du monde ! cria M. Jean, dont la dernière espérance venait de s’évanouir d’une manière si grotesque.

Mlle Valentine traversa le jardin en courant et déchira même le volant de sa robe à un des buissons.

Elle se précipita dans sa chambre, elle se baigna le visage dans de l’eau froide, se coiffa, arrosa ses vêtements d’eau de Cologne et, dominant de toute sa maîtrise d’elle-même la fièvre intérieure qui la brûlait, elle descendit chez Mme Jean.

La malade, plus calme ce jour-là que de coutume, lisait un roman ; Joseph était assis sur une haute chaise près d’elle et jouait avec une boîte de pilules. Mlle Valentine posa la main sur la table et, les yeux baissés, elle annonça :

— Je suis venue prendre congé de vous, Madame... Je quitte votre maison aujourd’hui même... à l’instant.

La malade resta bouche bée, les yeux écarquillés d’étonnement. Puis elle plaça un signet dans son livre et ôta un des gants qu’elle portait toujours.

— Que dites-vous, Mademoiselle ! demanda-t-elle d’une voix toute changée.

— Je vous quitte aujourd’hui même.

— Qu’y a-t-il ? qu’est-il arrivé ?... Vous m’étonnez... Avez-vous reçu la nouvelle de la maladie ou de la mort de quelqu’un ?... Peut-être un de nos domestiques a-t-il été grossier ?...

Anielka entra en cet instant.

— Anielka, as-tu offensé Mlle Valentine ? questionna la mère.

— Moi, maman ?... Je suis venue aussitôt que j’ai entendu la voix de Mademoiselle ! répondit Anielka, embarrassée.

— Petite impolie !... s’écria la mère, demande pardon à Mlle Valentine !

— Elle n’est pas coupable, prononça l’institutrice. C’est une autre personne qui me chasse de votre maison.

— Mon mari ?... Jean ?...

— Madame, s’écria Mlle Valentine d’un ton pathétique, ne me demandez rien, je vous en supplie !... La dernière grâce que vous pouvez me faire est de faire atteler immédiatement. Adieu, Madame...

Et elle sortit, suivie d’Anielka.

— Comment ? vous voulez partir ? demanda Anielka, étonnée, en lui barrant le chemin.

Mlle Valentine s’arrêta.

— Ma pauvre enfant, dit-elle, après une minute de réflexion, je sens que je ne remplis pas le devoir qui m’incombait ; — mais... ce n’est pas ma faute ! Je suis très inquiète pour ton avenir... Au reste, je veux te laisser un souvenir... En partant, je te donnerai un petit livre où j’ai noté les plus importants principes par lesquels nous devons nous guider dans la vie. Jure-moi que tu ne le montreras à personne !

— Je vous le jure !

— Sur la santé de ta mère, sur ton affection pour elle ?

— Oui.

— Suis-moi donc !

Elles montèrent au premier étage. Mlle Valentine entra dans sa chambre, prit dans la toilette un petit cahier rouge et le présenta à Anielka.

— Étudie... lis ce livre... n’oublie pas mes oiseaux, ceux qui tiennent à cette fenêtre, et surtout... étudie !...

Elle l’embrassa au front et sur les joues.

— Tu m’as fait parfois de la peine, mais moins que d’autres enfants, en somme ; oui, infiniment moins... Je me suis attachée à toi, quoique ton éducation soit très négligée... Maintenant, au revoir... porte-toi bien... Va... ne lis jamais ce livre après avoir joué et quand tu seras gaie, mais quand la tristesse pèsera sur toi. Et surtout... étudie !...

Anielka sortit, serrant le livre-talisman sur sa poitrine. Chacune des paroles de son institutrice avait à ses yeux l’importance d’une chose sacrée. Elle ne sanglotait pas, mais de grosses larmes silencieuses roulaient sur ses joues, et son cœur était serré de tristesse.

Voulant garder le livre en lieu sûr, elle tira d’une table placée près de son lit une boîte de carton où se trouvaient déjà un bout de galon arraché au cercueil de sa grand’mère, une plume d’un serin étranglé jadis par un chat, et quelques feuilles sèches prises elle ne savait plus où. C’était dans cette boîte qu’elle avait résolu de serrer le cadeau de Mlle Valentine.

Elle tourna machinalement un des feuillets du cahier déchiré, et lut les mots suivants, écrits au crayon et quelque peu effacés déjà :

« Pense toujours d’abord au devoir à accomplir, et ensuite à tes aises ! »

Un peu plus bas :

« Mercredi j’ai donné à la blanchisseuse :

« Chemises de jour 4.

id. de nuits 2. »

Et ainsi de suite.

Une heure plus tard, Mlle Valentine avait quitté la maison. Elle emportait, outre ses effets, un billet à ordre de cinquante roubles que M. Jean devait lui payer dans le courant de la semaine.

La mère d’Anielka dut se mettre au lit ; le père refusa de dîner et donna l’ordre d’atteler.

Vers quatre heures, il entra chez sa femme et lui annonça qu’il devait aller en ville immédiatement.

— Aie un peu de pitié, Jean !... Comment peux-tu nous quitter en un tel moment ?... Je n’aurai pas même à qui dire une parole... Nos gens ont un air singulier, et je voulais justement te prier de les congédier à la Saint-Jean.

— Cela peut se faire, répondit le père, en fixant le tapis.

— C’est très bien ; mais, en attendant, tu me quittes ! Il me faudrait une femme de chambre, honnête, d’un certain âge... Je ne parle point d’une institutrice pour Anielka, tu t’en procureras une, sans doute...

— Très bien, très bien, fit Monsieur.

— Malheureuse que je suis ! Je ne comprends vraiment pas quelles affaires te retiennent hors de la maison, et dans un tel moment, encore !... Je n’ai plus de larmes... Apporte une boîte de pilules, pour Joseph, et de l’extrait de malt pour moi ! Je serai heureuse aussi de savoir enfin si je puis compter sur Chalubinski, car, je le sens...

— Au revoir, Mathilde ! interrompit le mari. Avant tout je dois arranger les affaires les plus pressées, et puis nous parlerons de Varsovie.

Il sortit, entra dans son cabinet, ferma la porte à clef derrière lui, et chercha des papiers dans un des tiroirs du bureau. Il était tellement énervé que le moindre bruit le faisait sursauter.

Il se disait bien qu’il reviendrait encore chez lui : mais une autre voix, une voix faible et cachée plus profondément que sa pensée même, lui murmurait qu’il quittait cette maison pour toujours. Il se donnait pour excuse que ses affaires l’appelaient, mais l’écho intérieur affirmait sa fuite devant l’orage qu’il avait attiré sur toute sa famille. Il essayait de se consoler par l’idée qu’il épargnerait des soucis à sa femme en ne lui parlant pas de la vente forcée de leur propriété : mais sa conscience lui soufflait qu’il était un menteur.

Samuel n’ignorait rien, sans doute ; toute la domesticité se doutait de quelque chose, les paysans prévoyaient qu’il lui faudrait enfin vendre cette propriété ; et sa femme seule, sa femme, à qui ce domaine appartenait, ne soupçonnait même pas la catastrophe qui les menaçait. C’était là le résultat des pleins pouvoirs sans limites qu’elle lui avait donnés le jour de leur mariage : car il ne convenait pas à une jeune et jolie femme de son rang et de son âge de s’occuper de ses affaires. Comment soupçonner son mari ?... Comment supposer qu’un jour viendrait où il aurait tout perdu ?

Malgré ses brillantes qualités mondaines, ses vêtements à la mode, son élégance, ses reparties faciles, son esprit, son tact, et quantité d’autres choses encore, M. Jean était un enfant. Il avait joué avec le feu sans penser au danger ; et, maintenant que la maison brûlait, il s’enfuyait. Il s’enfuyait non pour abandonner ses enfants, réduire sa femme au désespoir, les laisser tous sans pain, mais pour fuir un moment désagréable. L’idée de consoler et de rassurer sa famille, de soutenir les regards des domestiques, d’accompagner les nouveaux propriétaires quand ils viendraient prendre possession du domaine, lui causait une répugnance insurmontable.

— Ici, je ne peux leur être d’aucune aide, pensait-il, et puis j’y perdrais le sang-froid qui m’est plus nécessaire que jamais. N’est-il donc pas préférable, pour éviter des scènes, d’arranger mes affaires loin de la maison, de chercher un asile pour ma femme, et de tout lui expliquer dans une lettre ? La nouvelle lui sera moins terrible, et la pauvre femme ne devra pas se torturer l’esprit en se demandant : « Où irons-nous quand d’autres viendront occuper le château ? »

Malgré ces résolutions, très pratiques selon lui, M. Jean était excessivement surexcité... Peut-être ferait-il mieux de rester auprès de sa femme et de ses enfants... de ses enfants !... Et que dirait Anielka ?... Et puis, ce coin lui était si cher ! Combien de fois n’était-il pas resté là, dans ce cabinet, quinze ans auparavant, à causer tendrement avec sa jeune femme ? Ce tilleul, qui se dressait là, devant la fenêtre, était alors un petit arbre, très élancé et bien moins branchu... Et la surface brillante de l’étang, que dérobaient maintenant de hauts buissons,... on l’entrevoyait aussi, de cette même fenêtre... Anielka avait joué avec sa bonne sous ce châtaignier... Elle ressemblait alors à une poupée, avec sa longue robe bleue, son bavoir et son bonnet blanc... Que de fois, apercevant son père à cette fenêtre, n’avait-elle pas tendu vers lui ses petits bras caressants !...

Qu’il faisait donc bon ici ! ici où chaque objet rappelait tant et tant d’agréables souvenirs !... Et il lui fallait partir... Il devait quitter cette maison pour n’y jamais rentrer !...

Le grincement des roues d’une voiture tira M. Jean de sa torpeur. Il prit une valise bourrée de papiers, et sortit machinalement, sans se retourner.

Sa fille l’attendait sur le perron.

— Vous partez, papa ?

— Je reviendrai dans quel... quelques heures, répondit-il en l’embrassant.

Il monta en voiture. Alors il lui sembla que, dans un instant, la maison allait s’écrouler, ensevelissant ceux qu’il y laissait.

— Partons !

— Au revoir, papa !

— André, va donc !

Les chevaux firent un mouvement si brusque que la tête du châtelain alla heurter la capote. La maison disparut. Bientôt ils eurent dépassé les bâtiments de la ferme, et se trouvèrent dans l’avenue. Voici maintenant les maigres champs, les jachères, puis de nouveau le jardin, le toit de la maison...

Enfin, ils ont tout dépassé. M. Jean respire profondément.

— Mon cher, dit-il au cocher, tiens mieux les rênes, tes chevaux baissent la tête comme des bêtes de labour !

Puis il allume un cigare et se sent entièrement satisfait. Sa femme, Anielka, les esprits de la maison sont restés là-bas... loin... bien loin déjà. Seulement... il ne faut pas tourner la tête de ce côté !

Les passants le saluaient. Devant une chaumière, située près de la route, une mère amusait son petit enfant ; en apercevant la voiture du châtelain, elle assit le petit sur ses genoux et se mit à chanter, en battant la mesure avec son pied !

À la vue de ce tableau de famille, M. Jean sourit. Le soleil brillait, une alouette gazouillait très haut ; tout autour, les champs respiraient la vie ; mais, là-bas, par delà la colline, par delà le jardin, une maison restait sans maître. D’une des fenêtres de cette maison, Anielka suivait toujours des yeux la voiture de son père, qui maintenant ne lui paraissait guère plus grosse qu’un scarabée...

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