Anielka

Bolesław Prus · Chapitre 10 sur 11

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Anielka

Chapitre XIV

 

Dès qu’Anielka eut ouvert les yeux, elle se mit à réfléchir.

Alors l’hiver est venu !...

L’air glacé pénètre les poumons. Tout autour de la maison, une épaisse couche de neige recouvre le sol ; Anielka y enfonce comme dans le duvet, jusqu’aux chevilles, puis jusqu’aux genoux, et puis jusqu’à la ceinture et même jusqu’au cou... On ne voit plus rien, mais le froid pénétrant monte lentement des jambes à la poitrine.

Comment est-elle tombée dans la neige ?

Mais non, elle n’est pas étendue sur la neige, mais dans la chaumière, sur son lit.

Qu’il y fait bon ! Il fait froid, c’est vrai, mais c’est dehors qu’il fait froid. Elle, elle a chaud... Elle porte la main à son front... Comme il brûle... Mais qu’est-ce qui brûle ? sa main ou son front ?

Comme il fait bon rester ainsi, par un matin d’hiver, enfouie dans son lit chaud à écouter le craquement de la neige dans la cour ! Quelle heure est-il ? Anielka ne voudrait pas encore se lever... À la seule pensée du plancher froid comme de la glace, un frisson la parcourt, de la tête aux pieds, puis il pénètre plus profondément, la secoue toute.

Peut-être va-t-on venir l’éveiller ? Quelle heure peut-il bien être ? Doit-elle sortir sa tête de dessous la couverture et regarder à l’horloge, ou vaut-il mieux attendre que l’heure sonne ?... Il doit être très tôt, encore...

Elle pensa à ses leçons. Quel jour, aujourd’hui ?... c’est... c’est... Aujourd’hui c’est...

Elle ne pouvait parvenir à se souvenir. Comme c’est étrange ! on répète deux mots, et en dehors de ces deux mots on ne peut rien se rappeler.

Il faut répéter la leçon. Qu’a-t-on donné à apprendre ?... Tout de suite... Ah ! c’est ça !...

« L’œuvre commencée par Charles Martel et Pépin le Bref fut achevée par Charlemagne. Non seulement cet empereur était doué d’un génie supérieur à celui de son père et de son aïeul, mais les circonstances... »

Anielka se mit sur son séant, rejeta la couverture, et appela de toutes ses forces :

— Mademoiselle Valentine !...

Elle ouvrit les yeux, mais les referma aussitôt, car la lumière lui fit mal. Elle se couvrit le visage de ses mains, et appuya fortement sur ses yeux l’extrémité de ses doigts pâles.

— Que veux-tu, Anielka ? demanda Joseph.

N’avait-elle pas reconnu la voix de son frère, ou la question lui importait-elle peu ? toujours est-il qu’elle se taisait. Joseph la tira par la manche.

— Qu’as-tu ? Que dis-tu ?

— Quelle heure est-il ? demanda-t-elle enfin, sans ôter les mains de son visage.

Et puis, comme se parlant à elle-même, elle ajouta :

— Est-ce que mademoiselle Valentine.... est-ce que mademoiselle...

— Anielka ! appela Joseph, que fais-tu ? Ne plaisante pas ainsi... tu sais que j’ai peur...

Anielka retomba sur son oreiller, la tête tournée vers le mur.

— Venez vite, cria Joseph à la surveillante, regardez Anielka... Qu’a-t-elle ?

Anielka sentit que quelqu’un la soulevait délicatement en murmurant :

— Mademoiselle... ma petite mademoiselle...

Elle rouvrit les yeux.

C’était bien la même pièce aux murs passés au lait de chaux ; par la porte entr’ouverte on apercevait le vestibule et un coin de la cour. Le soleil entrait gaiement par la fenêtre et ses rayons dorés traçaient un rayon lumineux sur la terre battue.

Anielka reconnut enfin la surveillante ; Joseph se cachait derrière elle. Elle se rappela alors qu’elle était toujours à la ferme, et que, peu de temps auparavant, elle avait vu sa cousine Anna.

— Est-ce que cousine Anna est venue ?

— Oui, elle est venue hier.

— Et quelle heure est-il donc ?

— Il est très tôt encore, que Mademoiselle dorme...

— Qu’as-tu, Anielka ? demanda Joseph.

— Moi ? mais rien... Est-ce que je sais ? répondit-elle en souriant.

Puis elle ajouta :

— Il n’y a pas de neige dehors, n’est-ce pas ?

— Pourquoi dis-tu toutes ces choses ?... pourquoi parles-tu ainsi, Anielka ? questionna le petit garçon, effrayé.

— Mademoiselle a la fièvre, — expliqua la surveillante. — Ça vous brûle en dedans. Mademoiselle ?

— Ça me brûle.

— Et vous grelottez ?

— Je grelotte.

— Voulez-vous boire ?

— Oh oui ! boire... boire... donnez-moi à boire... C’est vrai, j’avais oublié que j’ai soif...

Joseph courut dans le vestibule et en rapporta une cruche pleine d’eau. Anielka but avidement d’abord, mais bientôt elle repoussa la cruche avec dégoût.

— L’eau est amère, balbutia-t-elle.

— Non, Anielka, l’eau est bonne ! assura Joseph.

— L’eau est bonne ?... Elle est si amère !... mais je ne veux pas boire... je veux manger... mais je ne veux rien... je vais dormir...

La surveillante la reposa doucement sur le lit, la borda, et sortit, suivie de Joseph. L’enfant avait les larmes aux yeux.

— Anielka est malade, dit-il, il faut le faire savoir à maman... Pourquoi maman ne vient-elle pas ?...

— Plus bas, mon petit monsieur... Anielka a la fièvre, et tout lui semble étrange, mais cela passera, pourvu seulement que la tante de Monsieur revienne et vous prenne chez elle... Écoutez, mon petit monsieur, courez ici autour de la maison, mais n’entrez pas dans la chambre, j’irai moi-même voir ce que fait Anielka...

Resté seul, Joseph se demanda d’abord ce que pouvait avoir sa sœur ; puis il s’approcha machinalement du puits. La charpente intérieure, recouverte d’une sorte de mousse pourrie et verdâtre, ne s’élevait que très peu au-dessus du sol : aussi le petit garçon put-il regarder dans le puits.

Il y vit une table de verre pareille à un miroir noirâtre ; son image s’y reflétait, comme encadrée, sur le fond bleu du ciel qui paraissait là plus sombre qu’au-dessus de la cour. Des gouttes, découlant de la charpente, tombaient par intervalles dans l’eau en rendant des sons différents, et ces sons semblaient être le tintement de cloches lointaines. De temps à autre, un oiseau passait en volant au-dessus de ces points, et alors il semblait à Joseph que quelque chose voletait, là-bas, au fond.

— Est-ce que c’est là « l’autre monde » ? se demanda-t-il. Et il se figurait des palais d’argent aux toits en or, des arbres portant des pierres précieuses, des oiseaux parlant un langage humain. Jadis sa mère ou sa bonne lui avaient conté ces merveilles.

Il se souvenait même qu’un garçon de son âge, étant allé visiter ces lieux, en était revenu rapportant une lampe merveilleuse. Et il forma le projet de descendre dans les régions souterraines, quand il serait grand. Que de choses n’aurait-il pas à conter après cette exploration !... Il regarda encore une fois la chaumière où reposait sa sœur malade, puis il alla à la recherche d’un vieux filet et se dirigea vers le marais pour y pêcher de tout petits poissons. Il oublia bientôt la chaumière, sa sœur, et « l’autre monde », tout absorbé par son agréable occupation.

Anielka délirait toujours.

Il y avait des instants où elle savait chez qui elle était ; elle suivait alors des yeux la femme du surveillant vaquant à quelque occupation ; elle entendait le gruau mijoter devant le feu. Un instant après, elle croyait traverser une forêt ombreuse ; elle marchait sur de la mousse vert foncé et excessivement molle ; un parfum de framboises montait vers elle, puis elle n’entendait plus rien, ne sentait plus rien.

Tout à coup, encouragés par le silence qui régnait dans la vaste pièce, deux lapins s’avancèrent.

Le plus gros, ayant trouvé quelques feuilles, se mit à les ronger, son œil rouge fixé sur Anielka ; le plus jeune aurait bien voulu les goûter aussi ; mais, comme il était très timide, il se contentait de remuer ses longues moustaches et de se dresser sur ses pattes de derrière, comme un petit chien.

— Karo ! appela Anielka en le regardant.

Les lapins dressèrent leurs longues oreilles, et aperçurent la main tendue de la fillette ; effarouchés, ils regagnèrent en hâte leur terrier.

— Karo ! répéta Anielka.

La surveillante accourut.

— Ce sont des lapins, Mademoiselle... chut... chut... La tête ne vous fait-elle pas mal ?

Anielka fixa des yeux brillants sur la surveillante et dit avec un sourire :

— Ne plaisantez pas... je sais très bien qu’il était ici il y a un instant... il m’a même léché la main... voyez plutôt, elle est encore toute mouillée.

Et elle approcha de ses yeux sa petite main maigre et brûlante. La femme hocha la tête.

— Attendez un peu. Mademoiselle, je vais vous préparer un remède. Le mal s’en ira tout de suite.

La surveillante alluma alors un cierge, versa de l’eau dans quelques pots de terre, y fit couler quelques gouttes de cire, et pria Anielka de boire de cette eau ; la fillette but machinalement, et trouva à l’eau un goût de métal.

— N’êtes-vous pas mieux. Mademoiselle ?

— Pas beaucoup !

Alors la brave femme résolut de recourir aux grands moyens. Prenant son tablier à deux mains, elle y fit plusieurs plis, en disant, lentement et avec des pauses :

Sainte Otalie avait trois filles :

L’une filait,

L’autre dévidait,

La troisième chassait les maléfices

Au nom du Saint du Seigneur...

À ces derniers mots, elle déploya bruyamment son tablier devant les yeux d’Anielka.

— N’êtes-vous pas mieux, Mademoiselle ?

— Ma cousine est-elle encore ici’ ? demanda la malade.

La surveillante refit pour la seconde fois des plis à son tablier :

Sainte Otalie avait trois filles :

L’une filait,

L’autre dévidait...

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