Anielka

Bolesław Prus · Chapitre 9 sur 11

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Anielka

Chapitre XIII

 

Le lendemain soir, Samuel arriva à la ferme. Il apportait du papier, de l’encre et des plumes pour les lettres, un abécédaire à Joseph et quelques vieux livres de contes et de poésies pour Anielka.

La maman n’avait pas écrit, mais elle faisait savoir qu’elle était un peu fatiguée et leur rappelait qu’ils avaient promis d’attendre patiemment son retour.

Samuel ajouta, de sa part, que tout irait bien : mais, en partant, il passa par le champ où travaillait le surveillant.

— Eh bien ! comment êtes-vous arrivés ? Heureusement ? demanda celui-ci.

— J’en ai eu, du tintouin ! répondit Samuel. Madame a pleuré, a ri, a eu des syncopes pendant tout le trajet ; et, en ville, c’est à grand’peine que nous l’avons descendue de voiture. Je n’en ai pas parlé chez vous, car Madame m’a fait promettre que les enfants n’en sauraient rien...

Le paysan branla la tête et jura de se taire, même devant sa femme.

Et, de nouveau, des jours uniformes s’écoulèrent. Le surveillant était occupé à la fenaison, la surveillante vaquait aux soins du ménage et portait à manger à son mari dans les champs ; les enfants restaient seuls presque toute la journée.

Anielka voulut apprendre à lire à Joseph ; mais celui-ci, oubliant chaque jour davantage son ancienne faiblesse, préférait courir et jouer que de rester penché sur un livre.

Chose bizarre, l’air pestilentiel des marais, le mouvement et les mets simples valaient mieux pour cet enfant que la longue immobilité et les médicaments de la maison. Son teint même était plus frais, plus vermeil.

Anielka, au contraire, n’allait pas mieux. Les miasmes seuls de cet endroit auraient suffi à miner sa santé ; à plus forte raison devaient-ils y parvenir quand, à leur influence, venait s’ajouter une nostalgie contre laquelle il n’existe point de remède.

La délicate fleur s’étiolait dans cette atmosphère de misère, de tristesse, et de secousses morales. Sa maladie n’avait aucun symptôme très accusé. C’était une sorte de fièvre, légère, mais continue. Quelquefois, elle se plaignait aussi de maux de tête, de manque de forces, ou bien elle était toute secouée de frissons : mais tout cela ne l’inquiétait guère, car elle s’attendait toujours à recouvrer ses forces d’un jour à l’autre.

Mais le surveillant et sa femme, qui l’observaient, la voyaient dépérir. Parfois elle était pâle comme un linge, pâle d’une pâleur terreuse ; ses lèvres aussi pâlissaient et se décoloraient même complètement. Ses doigts devenaient transparents, ses yeux bleu clair. Puis, quelques jours après, son visage reprenait ses belles couleurs, ses yeux redevenaient d’un bleu de saphir, ses lèvres pourpres. Elle aimait alors à courir, à s’occuper à quelque chose, elle redevenait gaie et bavarde.

La femme du surveillant pensait que c’étaient là les indices d’une bonne santé, indices disparaissant parfois sous le poids de la tristesse qui accablait la fillette : mais le mari, lui, était encore plus inquiet de ces belles couleurs que de la pâleur d’Anielka...

Joseph parlait souvent de sa mère, s’impatientait de ne pas la voir revenir et pleurait. Anielka essayait d’attirer son attention sur quelque autre sujet ; elle-même ne lui parlait jamais de leur mère. Mais un soir, très tard, alors que la surveillante, ayant fini sa besogne, s’était assise sur le seuil pour faire sa prière, Anielka vint se placer à côté d’elle, posa sa tête sur ses genoux, et pleura silencieusement...

Une semaine s’était écoulée ; la mère ne revenait pas, et on n’en avait aucune nouvelle. Samuel, lui-même, ne se montrait point.

Autant par nécessité que pour tuer le temps, Anielka s’occupait de différents travaux que ses forces lui permettaient. Elle faisait le feu et préparait, dans deux pots de terre, le dîner, composé le plus souvent de gruau et de pommes de terre. Elle allait chercher de l’eau au puits ; elle donnait à manger à la volaille, aux vaches, aux bœufs. Elle avait même essayé de savonner son linge et celui de Joseph, ce qui lui avait été le plus pénible et lui avait le moins bien réussi. En vain la surveillante, voyant qu’une telle besogne la fatiguait trop, voulut la lui défendre. Dès qu’elle quittait un travail trop pénible, elle se mettait à un autre, avec une opiniâtreté que rien ne pouvait fléchir.

Mais des journées entières s’écoulaient, pendant lesquelles elle n’était pas en état de faire quoi que ce soit, même de marcher. Alors elle se couchait sur le grabat et lisait les livres que sa mère lui avait envoyés, ou rêvait, les yeux fermés. Il eût été difficile de reconnaître en elle la fillette gaie et heureuse de jadis.

Elle était si maigre et si pâle, maintenant ! Ses cheveux, grattés par un mauvais peigne et mal nattés, se hérissaient et s’emmêlaient ; son unique robe, jadis rose, avait perdu sa couleur ; ses bas, cadeau de la cousine Anna, étaient trop larges ; ses souliers, tout déchirés.

Si son père avait pu la voir en un tel état, il aurait certainement pleuré sur elle.

Mais, à mesure que ses forces physiques baissaient, son esprit se développait rapidement.

Ses pensées étaient moins enfantines ; ses sentiments acquéraient plus de force. Elle voyait des choses dont nul ne lui avait parlé ; elle entendait de la musique, des voix. En un mot, elle entrevoyait un autre monde, le ciel sans doute, ce ciel vers lequel toutes ses pensées étaient tournées.

À plus d’une reprise, elle voulut confier ses visions à quelqu’un : mais une sorte de pudeur la retenait. Parfois il lui semblait que son cœur allait éclater, sous l’affluence de tant de sentiments cachés.

Un jour, une invincible nostalgie s’empara d’elle. Elle ne pouvait rien faire, pas même rester à la maison. Elle éprouvait le besoin de respirer de l’air frais ; et elle gravit un coteau, à une assez grande distance de la ferme. Elle y resta quelque temps, écoutant, regardant, puis elle s’assit et écrivit. C’était la première poésie de la fillette. En voici le sens :

« Je regrette ma maison, — celle qui était près de l’étang. — Je regrette le jardin, la véranda, — et le châtaignier et son banc, — les fleurs qui, chaque jour, — me saluaient de leurs parfums, — les oiseaux qui, pour dîner, — accouraient vers moi. — Je les regrette, et c’est la cause de ma tristesse.

« Parfois je pleure. — Aujourd’hui j’ai gravi le coteau. — Peut-être apercevrai-je, de là, ma maison ? Peut-être, quoiqu’elle soit bien loin, — jouirai-je de sa vue. — Non, il n’y a rien... Dieu a caché notre maison derrière un nuage. »

Une autre fois, Joseph, se rappelant sa mère, se mit à pleurer et à supplier la surveillante de le conduire auprès d’elle. Anielka essaya en vain de le consoler ; elle le mena, enfin, voir de tout petits lapins : rien n’aida. Ce ne fut que quand elle lui eut lu quelques contes qu’il se calma et s’endormit.

Alors, très affectée, elle écrivit :

Joseph n’aime plus sa sœur,

Au lieu de la consoler, il l’attriste,

Au lieu de jouer, il pleure...

Ne pleure pas, Joseph, maman reviendra !

Elle t’apportera une boîte

Pour que tu la perdes encore.

Elle t’achètera une poupée de porcelaine.

Comme celle avec laquelle tu aimais tant à jouer.

Nous serons de nouveau réunis,

Papa ne nous abandonnera plus,

Nous aurons une maison et un jardin...

Ne pleure pas, Joseph, maman reviendra !

Tais-toi ! Écoutons plutôt

Si Karo ne gémit pas quelque part.

Ah ! mon Joseph, je suis sûre

Que le pauvret ne vit plus...

Assieds-toi ! Nous écrirons des vers,

Les jours mauvais passeront plus vite.

Mais attends que j’essuie d’abord les larmes

Qui me coulent des yeux !

Quand, très affaiblie, elle ne pouvait faire sa promenade quotidienne, elle restait des heures entières assise devant la porte, regardant le chemin qui menait à la forêt. Elle voyait alors les jeunes cigognes sortir leur tête du nid comme pour appeler leurs parents, occupés à pêcher dans le marécage ; elle entendait la femme du surveillant exhaler ses regrets sur la perte de ses enfants ; et parfois elle demeurait là, assise en silence, immobile, glacée, attendant la nuit et les feux follets qui dansaient là-bas, au-dessus de la plaine.

Trois semaines s’étaient écoulées depuis le départ de la mère, et on était toujours sans nouvelles. Les surveillants étaient maintenant inquiets, non seulement sur le sort de Madame, mais surtout sur celui des enfants qui leur étaient confiés. L’argent était épuisé ; les provisions allaient manquer ; et les pauvres prisonniers étaient menacés, si ce n’est de la faim, au moins du manque des choses les plus nécessaires. Anielka était si faible qu’elle ne se levait plus. Elle mangeait peu, ne parlait pas, ne lisait pas, et les espiègleries de Joseph ne parvenaient même plus à amener un pâle sourire sur ses lèvres décolorées. Le petit garçon, les vêtements en lambeaux, les chaussures déchirées, courait toute la journée ; la liberté, cette liberté inconnue de lui jusqu’alors, lui faisait oublier le froid, les ardeurs du soleil, le repos, et même sa mère et sa sœur.

Il ne revenait à la ferme que lorsque la faim le tourmentait. Il passait ses journées dans la forêt, ou auprès de l’eau.

Un beau jour, un chariot à un cheval entra dans la cour de la ferme. Il était occupé par un voiturier et une femme vêtue de noir.

Zaïone, occupé à rentrer du foin, quitta son travail et accourut, croyant que c’était Mme Jean. Quand il fut près de l’équipage, il vit que cette personne lui était inconnue. La voyageuse lui demanda aussitôt :

— Que deviennent les enfants ?

Le tenancier la regarda, tout étonné, et répondit :

— Le petit monsieur va bien, mais Mademoiselle est très malade...

— Malade ?... Quel malheur !... Qu’a-t-elle ?

— Est-ce que nous le savons, Madame ? Elle est si malade qu’elle ne se lève plus, voilà tout !

Puis il ajouta :

— Peut-être venez-vous de la part de notre dame ?... Comment va-t-elle ? Mademoiselle s’ennuie tant sans elle, et je crois que c’est même là ce qui la rend malade !

— Pauvre petite ! murmura la voyageuse, en essuyant deux larmes, et en évitant de répondre à la question de Zaïone.

La voiture avança de nouveau, Zaïone marchait près d’elle. La voyageuse se tourna vers lui à plusieurs reprises, comme si elle voulait ou lui communiquer ou lui demander quelque chose : mais elle se tut.

En entendant la surveillante crier que Madame arrivait, Anielka se traîna jusqu’à la porte.

— Cousine Anna ! s’écria-t-elle en apercevant la nouvelle venue.

Elles s’embrassèrent longuement en silence.

— Vous venez nous chercher de la part de maman ?...

La cousine parut hésiter.

— Non, mon enfant, pas encore. J’ai trouvé ici tout près une place de femme de charge chez un bon chanoine et je me rends chez lui. Mais dès que je lui aurai parlé, c’est-à-dire dans deux ou trois jours, je reviendrai vous prendre. Mais qu’as-tu ?

— Rien, ma cousine... je dois me coucher... Que fait maman ?... Nous n’avons reçu aucune lettre…

La cousine, qui la soutenait, se mit à trembler. Elle la conduisit jusqu’au grabat et jeta un regard sur la pièce.

— Mon Dieu ! Quelle misère... murmura-t-elle.

Et puis elle reprit, parlant haut et vite comme de coutume :

— Voici, mon enfant, ce que je voulais te dire... Votre tante, la tante de ton père, a fait savoir à votre mère d’aller la trouver immédiatement...

— Et maman y est allée ?

— Naturellement, elle est partie le même jour... on ne plaisante pas avec cette vieille tante.

— Et maman ? elle est bien portante ? demanda Anielka en la regardant dans les yeux.

— C’est-à-dire... je dirai même qu’elle se porte mieux que lorsque je l’ai vue chez vous...

Anielka lui jeta les bras autour du cou et la couvrit de baisers.

— Ma chère, ma chère cousine ! balbutia la fillette. Y a-t-il longtemps que maman est partie ?

La tante tressaillit légèrement.

— Il y a... à peu près... huit jours... oui, il y a huit jours aujourd’hui.

— Pourquoi ne nous a-t-elle pas écrit ?

— Vois-tu, chérie, le temps lui en a manqué. Et puis elle savait aussi que je viendrais vous voir bientôt.

— Maman nous écrira de Varsovie ?

— Certainement... mais pas encore maintenant, sans doute, parce que, vois-tu, ma chérie, quand on est chez votre tante... il faut... sans cesse s’occuper d’elle... Et puis sa cure... tu comprends, fillette ?...

Joseph accourut et se tint assez loin de sa cousine, comme se souvenant du principe de son père « qu’il faut toujours se tenir à distance des parents pauvres ». Quand, toutefois, sa cousine lui eut donné un croissant et lui eut appris qu’il quitterait bientôt la ferme, il s’apprivoisa un peu et lui baisa même la main, sans grande tendresse.

Anielka parut, aussi, mieux se porter. Elle recouvra sa gaieté. Elle acheva de s’habiller, fit deux fois le tour de la chambre en demandant des détails sur leur mère. La cousine répondit à tout d’une manière satisfaisante.

Quelques heures s’écoulèrent ainsi ; et enfin le chariot vint s’arrêter de nouveau devant la maison.

— Comment ! vous partez, ma cousine ? demanda anxieusement Anielka.

— Ma chère petite enfant, je dois partir. Il me faut absolument être aujourd’hui même chez le chanoine, pour le prier de me permettre de vous prendre avec moi. Je ne sais pas si je réussirai tout de suite, mais j’espère pouvoir revenir vous chercher d’ici deux à trois jours.

Anielka s’étendit sur le lit, et répliqua doucement, en pleurant :

— Maman aussi devait revenir au bout de deux ou trois jours... papa aussi...

La cousine sursauta :

— Ma chère petite, je te jure sur le salut de mon âme de ne pas vous abandonner ! Si même le chanoine ne consentait pas à vous recevoir chez lui, ce qui est impossible, je planterais là tout et je reviendrais ici, dussé-je mourir de faim avec vous ! Je serai absente deux ou trois jours tout au plus : et nous ne nous séparerons plus après, je te le jure !

— Trois jours !... répéta Anielka.

Elle paraissait calmée ; ou plutôt elle était retombée dans son apathie habituelle.

Elle prit même congé de sa cousine assez indifféremment, quoique cette brave femme pleurât à chaudes larmes.

La cousine sortit de la chambre en refermant la porte derrière elle. Lorsque le chariot fut sur le point de franchir la porte cochère, elle arrêta le voiturier, et appela la surveillante. Celle-ci accourut à toutes jambes.

— Vous désirez quelque chose, Madame ?

La cousine la regarda fixement ; elle eut un instant d’hésitation, puis s’assit plus commodément et se redressa, comme si elle hésitait. Enfin elle répondit :

— Non, prenez soin des enfants, seulement !

— Et que ferons-nous avec Mademoiselle ?... nous n’avons pas d’argent pour payer un médecin, et pourtant elle en a bien besoin...

— Je reviendrai dans deux ou trois jours ; et alors nous trouverons un médecin, interrompit la cousine. Aujourd’hui je ne puis rien faire, je ne possède pas un liard, moi-même.

Cette visite inattendue, et toute la conduite de la cousine en général, parurent singulières aux tenanciers. Ils ne se doutaient point que de plus grandes surprises leur étaient réservées.

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