Anielka
Chapitre X
Après le départ du maître et de l’institutrice, la maison parut encore plus morne. L’économe, un célibataire, avait fait sa valise et était parti, la nuit, sans même prendre congé de personne. Le valet de chambre, ayant demandé son congé depuis longtemps, passait des journées entières au cabaret et mettait des objets en gage pour avoir de quoi boire. Les domestiques de la ferme restaient oisifs du matin au soir, répétant sans cesse que « Monsieur » ne leur avait pas payé les gages des trois derniers mois. À peine s’en trouvait-il un, plus compatissant, pour jeter une poignée de foin aux bestiaux et les conduire à l’abreuvoir ; les autres les auraient volontiers laissés périr de faim et de soif.
Deux ou trois fois par jour, la fille de cuisine entrait dans les appartements, balayait la chambre de Madame, apportait le dîner, le samovar, de l’eau pour la toilette, puis elle disparaissait. Ni Anielka, ni sa mère n’osaient exiger un service plus attentif, comprenant toutes deux que des gens mal nourris et mal payés ne pouvaient pas travailler.
Anielka ne quittait ni sa mère, ni Joseph, un seul instant. Elle partageait même leur chambre, la nuit.
Le plus souvent, sa mère, assise dans un fauteuil ou étendue sur un canapé, lisait un roman ; Joseph, toujours taciturne et lent, jouait avec ce qu’il trouvait sur la table ; Anielka se rappelait alors les conseils de son institutrice : « Étudie, étudie »... et, s’en tenant à l’ancien programme d’études, elle s’imposait elle-même des leçons : « D’ici, jusqu’ici. » Elle les apprenait par cœur et les récitait devant la chaise de son institutrice. Elle étudiait tantôt l’histoire universelle, tantôt la géographie, tantôt la grammaire. Mais ces leçons sans remontrances, sans éloges et sans notes perdirent peu à peu de leur importance à ses yeux.
Pendant qu’elle était ainsi occupée, il arrivait parfois que sa mère sonnât. Anielka accourait aussitôt :
— Je suis ici, maman, que désirez-vous ?
— Mais j’ai sonné le domestique, ma chère, pour qu’il m’apporte une tasse de lait...
— Le domestique est sorti, maman...
— Ah ! c’est vrai, il est au cabaret !...
— Et il n’y a pas de lait, les vaches n’en ont pas donné aujourd’hui.
Madame fondait en larmes.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-ce que ce Jean a fait de moi ?... Et dire qu’il a eu le cœur de partir en un tel moment !... La domesticité fait ce qu’elle veut, il n’y a pas de pain à la maison, et, si la femme de charge ne nous préparait pas à dîner, nous mourrions tous de faim...
Et elle s’absorbait de nouveau dans sa lecture, et Anielka retournait à ses études ; mais, un quart d’heure après, à un appel de la sonnette, elle accourait de nouveau, et assistait à une scène semblable avec de légères variantes.
Ses seules distractions étaient de donner à manger aux moineaux et de jouer avec Karo.
Les oiseaux accouraient trois fois par jour à la fenêtre de la mansarde. L’abat-vent était devenu trop étroit, et les plus hardis entraient dans la chambre. Que de piaillements ! que de cris !... que de pépiements !... comme ils attrapaient vite les miettes, comme ils se trémoussaient !
Karo apprenait à se tenir sur ses pattes de derrière. Anielka le mettait contre un mur, un bâton entre les pattes. Tout d’abord le chien s’était refusé à rester dans cette position incommode, s’était laissé glisser. Que de prières pour qu’il se tînt debout !... Mais il se couchait sur le dos, levait les quatre pattes en l’air, et restait là connue une bûche. Parfois Anielka se fâchait ; mais, en regardant ses yeux malicieux, son bon museau, elle ne pouvait s’empêcher de rire. Quelque temps après, Karo négligea cette science et fit de grandes excursions. Un jour il revint l’oreille fendue, le poil hérissé, tout boiteux. Anielka le baigna dans l’étang, l’enveloppa dans une toile et le coucha sous la véranda. Le chien dormit comme un mort toute la nuit. Le matin, il mangea de la soupe aux betteraves, des pommes de terre froides arrosées de thé à la crème ; puis il reçut deux pruneaux, deux biscuits, et disparut de nouveau pour toute la journée. Anielka se dit, le cœur gros, que son chien aussi les négligeait, maintenant qu’ils étaient tous dans la peine.
Après la visite des délégués, un fait étrange se passa. La mère, au lieu d’être affligée par la nouvelle décisive de la vente de leur domaine, devint subitement très gaie.
— Ton père a vraiment choisi un excellent moyen, dit-elle à Anielka Moi-même j’étais sûre que jamais il n’en finirait avec cette question des « servitudes », ni ne pourrait régler ses créanciers. Je vois maintenant que c’est un homme pratique, un homme d’affaires.
— Qu’est-il arrivé, maman ? dit Anielka, qui ne faisait que soupçonner la vente du château.
— Comment, tu ne devines rien ?... Il est vrai que tu es encore trop jeune et ne comprends rien aux affaires. Quel politique !... Quel plan génial il a conçu !... Figure-toi que ton père, afin de décider les paysans à l’entente, a fait répandre le bruit par Samuel qu’il vendait notre propriété à des Allemands ; les paysans se sont effrayés, et ils sont prêts à tout, maintenant.
— Est-ce que papa vous en a parlé ?
— Pas du tout. Ni lui, ni Samuel ne m’ont soufflé mot ; mais je devine tout. Comme ils sont fins tous les deux ! Je féliciterai Jean pour son heureuse idée...
Anielka, sans qu’elle pût définir pourquoi, se sentit vivement peinée. Si les paysans s’étaient présentés en ce moment même, elle leur aurait assuré solennellement que jamais son père ne vendrait leur domaine familial et qu’il s’était moqué d’eux ; mais elle n’aurait cependant pas osé les regarder dans les yeux.
La mère continuait de rêver tout haut :
— Je sais très bien quelle surprise ton père nous prépare. Il touchera dix mille roubles après la vente de cette forêt-ci, et peut-être même vendra-t-il l’autre aussi... Il ramènera une femme de chambre pour moi et une institutrice pour toi... L’autre, Mlle Valentine, était très instruite, peut-être, mais insupportable. Pourquoi s’en est-elle allée, par exemple ?... Je n’y comprends vraiment rien...
La mère disait tout cela un sourire aux lèvres, le regard au loin, du côté de Varsovie sans doute. Enfin, elle pencha la tête et murmura :
— Mon cher Jean !... J’ai tout deviné... jamais encore mes pressentiments ne m’ont trompée...
Et elle s’endormit, d’un paisible sommeil d’enfant. Mais, tandis que la mère était enchantée et heureuse de ses rêves, Anielka souffrait.
— Qu’adviendra-t-il de nous, pensait-elle, si papa, qui s’est moqué des paysans, se moque aussi de maman ? Ceux-ci sont persuadés que papa vend tout et maman ne fait qu’en rire... Elle est certaine aussi que papa la mènera chez Chalubinski, et papa...
Sa confiance en son père était de plus en plus ébranlée.
— Anielka ! appela la mère en rouvrant les yeux. Est-ce que ton père n’est pas encore arrivé ? Il m’a semblé entendre le roulement d’une voiture...
— Non, maman.
— Si j’étais sûre qu’il y eût de l’amidon et du savon à la maison, je ferais savonner un peu de linge. Il ne faudrait pas trop remettre notre départ pour Varsovie, car je me sens de plus en plus faible... Pourquoi me regardes-tu ainsi, Anielka ? Le bonheur me rendra des forces et tu me verras encore danser pour le carnaval... Moi, danser !...
Anielka avait peine à refouler ses larmes. Sa mère pleurante, abattue, se répandant en doléances, était pour elle une personne normale. Mais sa mère souriante et pleine d’espoir, dans ces appartements déserts, dans cette maison, parmi ces bruits alarmants, lui faisait une horrible impression. Elle eût voulu s’enfuir, appeler au secours... Si Karo, au moins, venait...
Mais personne ne devait venir.
La nuit abaissa lentement ses voiles sur la terre. La fille de cuisine vint préparer les chambres, puis, après avoir fermé les volets, elle s’en alla, laissant les trois malheureux abandonnés à la garde de Dieu.
Le lendemain matin, la mère était encore plus gaie que la veille.
— Figure-toi, dit-elle à Anielka, que j’ai rêvé de Chalubinski cette nuit : je l’ai vu devant moi. Souviens-toi de tout cela, je t’en prie, car je lui conterai mon rêve pour qu’il voie lui-même comme mes pressentiments ne me trompent jamais. Quel bel homme ! Il porte une longue barbe noire... il a de beaux yeux noirs, et, dès qu’il m’a regardée, je me suis sentie immédiatement mieux. Puis il m’a prescrit des poudres, il me semble même me souvenir de son ordonnance, — et il m’a complètement guérie avec ces seuls remèdes. Oui, je dois absolument, mais absolument, aller le consulter !
— Et moi aussi, fit Joseph d’une voix monotone, car je suis très faible...
— Naturellement, mon fils... Anielka, va voir si ton père ne revient pas ! Je ne me tranquilliserai que quand il sera de retour.
Anielka prit quelques tranches de pain et monta dans la mansarde.
Elle interrogea la route, — personne.
Mais, en l’entendant, les oiseaux accoururent avec leur tapage habituel. Parmi eux, il y en avait deux tout jeunes, qui essayaient leurs ailes, et un tout vieux, sans queue.
— Un chat lui aura sans doute arraché la queue ! pensa Anielka.
Mais son étonnement redoubla quand elle vit que le moineau avait la queue brûlée.
— Est-ce qu’il serait tombé par une cheminée, ou est-ce que ces méchants paysans l’auraient ainsi torturé ?
Elle ne prit toutefois pas le temps de trop réfléchir à cet incident, et redescendit vite annoncer à sa mère que son père ne revenait pas encore.
Après le dîner, pendant que sa mère somnolait dans un fauteuil, Anielka courut au jardin en compagnie de Karo. Les arbres lui parurent plus grands, les fleurs plus jolies. Comme elle respirait mieux ici que dans les appartements ! Le chien, tout joyeux, gambadait autour d’elle. Elle aussi se mit à courir, et de fraîches couleurs rosirent ses joues. Tout à coup, elle entendit des cris inquiets d’oiseaux dans les buissons croissant le long de la palissade. Elle fit quelques pas de ce côté et vit des briques, posées en forme de boîte. Une aile d’oiseau passait entre les interstices. Anielka s’empressa au secours de la tremblante petite bête. L’oiseau, libéré, la pinça au doigt et alla se percher sur une branche, traînant après soi son aile brisée. La fillette examina les briques. Il y en avait cinq formant un carré vide et fermé, et où l’on avait jeté un peu de gruau et deux allumettes.
— Quelqu’un attrape les moineaux, sans doute, se dit la fillette ; peut-être les charretiers les mangent-ils, quand ils ont faim ?...
Un nœud coulant, fait d’un crin de cheval, pendait à une des branches d’un buisson ; deux autres nœuds étaient suspendus à un autre buisson.
— Pauvres moineaux ! soupira Anielka ; et elle se promit de venir visiter les buissons chaque jour, afin de libérer les prisonniers, si on leur tendait de nouveaux lacets.
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