Anielka
Chapitre III
Après avoir traversé deux chambres : l’une gris perle, ressemblant assez à une chambre d’hôpital, et l’autre, bleu-pâle, qui avait dû être jadis la chambre à coucher des jeunes époux, mais qui était actuellement sans destination, Anielka et son gai compagnon, Karo, coururent vers une véranda que tapissait de tous côtés une vigne vierge. Là, un chétif petit garçon, vêtu d’un habit de franciscain, était assis sur une haute chaise et jouait à la poupée ; une dame entre deux âges lisait attentivement auprès d’une table couverte de fioles et de verres. La dame était vêtue de blanc ; elle avait des yeux bleus, des cheveux bruns ; des plaques rouges marbraient son beau visage maigre.
Anielka se précipita vers elle, et couvrit de baisers son cou, son visage, ses mains frêles et diaphanes.
— {2} Ah ! comme tu m’as effrayée , Angélique ! s’écria la dame en fermant son livre et en baisant la petite fille sur ses lèvres roses. Ainsi, tu as fini tes leçons ?... Il me semble que tu as un peu maigri depuis hier ! N’es-tu pas malade ? Ce chien va renverser la table. Joseph, mon enfant, est-ce que le chien t’a fait peur ?
— Non, répondit le petit franciscain en regardant sa sœur d’un air morne.
— Comment vas-tu, Joseph ?... Donne-moi un baiser ! dit Anielka en jetant ses bras au cou de son frère.
— Doucement ! doucement !... tu sais qu’on ne peut pas me secouer ! fit Joseph d’une voix plaintive.
Puis, avançant les deux mains pour se garantir des baisers de sa sœur, il allongea ses lèvres pâles et l’embrassa légèrement.
— Maman, comme vous avez bonne mine aujourd’hui ! Vous devez vous sentir beaucoup mieux ! Regarde, Joseph, la veste de ton jockey s’est relevée ! dit Anielka.
— En vérité, je me sens mieux aujourd’hui. J’ai même pris, à dîner, quelques cuillerées d’extrait de malt et une tasse de lait. Ce chien fera du dégât partout, chasse-le, ma chérie !
— Va-t’en, Karo ! cria Anielka en ouvrant la porte du jardin au chien qui, après avoir flairé les pots à fleurs et l’arrosoir déposé dans un coin, manifestait l’intention de s’occuper d’une des pantoufles de la malade.
Mlle Valentine fit alors son entrée.
— Bonjour, mademoiselle, — dit la maîtresse de maison. — La leçon est-elle finie ? Comment cela a-t-il marché ? Joseph, mon enfant, prendras-tu du lait ?
En cet instant, le chien se mit à gémir plaintivement, et gratta à la porte.
— Je vois à votre visage que vous lisez quelque chose d’intéressant, madame ! Ne serait-ce pas le livre que je vous ai recommandé, les Méditations de Goluchowski ? interrogea Mlle Valentine.
— Angélique, ouvre la porte à cette pauvre bête : ses gémissements me déchirent le cœur ! Je lis quelque chose de mieux que les Méditations, je lis Raspail ; le doyen a bien voulu me prêter son Manuel de Médecine, répondit la malade. Angélique, laisse la porte ouverte, pour renouveler un peu l’air ! Vous ne sauriez croire, mademoiselle, quelles cures merveilleuses cet homme a accomplies avec sa méthode ! Je suis enchantée, et il me semble même mieux me porter après avoir lu les deux premiers chapitres du livre. Que sera-ce quand je commencerai à me soigner ? Joseph, mon enfant, n’as-tu pas froid ?
— Non, maman.
— Mais est-ce bien prudent de se soigner sans consulter le docteur ? dit Mlle Valentine.
— Joseph, veux-tu qu’on te conduise sur le balcon ? — demanda Anielka à son frère. — Tu y verrais des oiseaux, tu verrais aussi comme Karo fait la chasse aux papillons.
— Tu vois bien que je ne puis pas sortir, je suis trop faible ! répliqua l’enfant.
Cette malheureuse faiblesse était une torture pour le pauvre enfant ; il ne faisait qu’y penser. C’est à cause de sa soi-disant « débilité » qu’on l’avait voué à saint François, dont il portait l’habit ; et on lui faisait, en outre, absorber un nombre infini de médicaments.
La maîtresse de maison causait toujours médecine avec l’institutrice.
— Que savent les médecins ? que peuvent-ils ? gémissait-elle. Depuis trois ans, ils me traitent sans aucun succès. Je suis maintenant décidée à ne plus les consulter, mais à me soigner moi-même, à moins que Jean consente à me conduire chez Chalubinski. Je sens que, lui, il me guérirait. Mais Jean n’y pense guère ; il n’est presque jamais ici, et, quand je veux aller à Varsovie, il prétexte toujours des affaires qui l’empêchent de m’accompagner. Tout finit par des promesses... Angélique, chasse ce chien : il est inconvenant...
Le chien, injustement soupçonné, fut de nouveau chassé, et subit son sort avec une résignation au-dessus de tout éloge : ce qui ne l’empêcha pas, l’instant d’après, de gémir et de gratter de nouveau à la porte, et puis de se lancer à la poursuite des coqs qui se promenaient, à pas graves et mesurés, dans la cour.
Anielka installa plus commodément le petit Joseph, qui commençait à faire la moue, apporta un châle à sa mère, une grammaire anglaise à son institutrice, puis courut à la cuisine y commander une côtelette pour sa mère et du lait pour son frère ; elle piqua, chemin faisant, une fleur dans ses cheveux, et revint sur la véranda, suivie de la grande et robuste Mme Kiwalska, la femme de charge.
C’était une dame d’âge très mûr, vêtue d’une robe de laine à raies rouges et noires. Un ample corsage — son corsage des jours de fête — faisait ressortir l’opulence de sa gorge.
La femme de charge fit à Mme Jean une gracieuse révérence, et salua l’institutrice d’un léger signe de tête. Mlle Valentine ne l’honora même pas d’un regard ; elle avait pris en grippe Mme Kiwalska depuis le jour où, passant par hasard près de la cuisine, elle l’avait entendue affirmer que « tant que Mlle Valentine n’aurait pas trouvé mari, elle continuerait à jaunir et à se dessécher ».
— Vous voilà revenue, Kiwalska ! Qu’y a-t-il de nouveau, en ville ?... Le dentiste vous a-t-il soulagée ?
— Il y a bien du nouveau, madame. La servante du doyen est gravement malade, ses pieds sont enflés, et elle a même reçu les derniers sacrements, répondit Kiwalska, en s’inclinant et en se frappant la poitrine à ces derniers mots.
— Qu’a-t-elle ?
— Je ne sais pas, madame, mais M. le Doyen est pâle comme un linge ; il ne m’a même pas adressé la parole, et s’est contenté de me faire un signe de la main. Mais ses yeux semblaient me dire : « Ma chère Kiwalska, si tu voulais entrer en service chez moi, maintenant... Ma vieille s’en va faire le ménage dans l’autre monde, et ces vauriennes d’ici me laisseront mourir de faim si on ne les surveille pas... »
— Anielka ! — appela l’institutrice, que le bavardage de la servante et la naïveté de la maîtresse irritaient, prends l’Histoire du Moyen Age et allons au jardin !
— L’histoire ?... fit la petite fille effrayée. Mais, habituée à obéir, elle courut à sa chambre, et en revint, quelques instants après, avec un livre dans sa main, et quelques biscuits dans sa poche pour les oiseaux.
— Allez, allez ! dit la mère, je resterai ici avec Kiwalska. N’auriez-vous pas par hasard rencontré monsieur, en ville ? Il devait assister à une réunion chez le commissaire rural. Joseph, mon enfant, veux-tu aller au jardin ?
— Non, répondit le petit garçon.
Mlle Valentine et Angélique sortirent. Kiwalska, s’étant assise sur un escabeau, continua de raconter les nouvelles du jour. Sa voix claironnante, qu’on entendait à cent pas, baissa insensiblement, puis se tut tout à fait.
Le jardin était vieux et spacieux ; il entourait la maison de trois côtés, en fer à cheval. Là vivaient en paix des châtaigniers centenaires ; des érables aux feuilles pareilles à des pattes de canards ; des acacias au feuillage disposé en forme de peigne, et dont les fleurs ressemblent à des gueules ouvertes. Le long de la clôture croissaient des tilleuls habités par des moineaux veillant aux champs et aux granges, de sveltes peupliers d’Italie, et de tristes sapins. Les lilas italiens, couvert de panaches bleuâtres, les lilas médicinaux, dont la fleur est employée pour provoquer la transpiration, les genévriers aimés des grives, dispersés par tout le jardin, occupaient les espaces restés libres entre les arbres, se faisaient une guerre sourde, mais acharnée, pour les sucs de la terre et l’oxygène de l’air.
Le milieu du jardin était occupé par un étang entouré de saules fantastiques. L’hiver, ils ressemblaient à des troncs malades, brisés, défaillants, et la nuit ils revêtaient l’aspect de fantômes bossus, étêtés, aux jambes écartées, prenant, à l’approche d’un être vivant, des poses pétrifiées. Dans les mois d’été, ces épouvantails se révélaient de délicates branches, de petites feuilles vertes par-dessus ; et, dans leurs creux en forme de gueules, des oiseaux faisaient leurs nids.
Anielka et son institutrice suivaient un sentier raboteux, où les mauvaises herbes étendaient peu à peu leur domaine. Le jardin, à chaque instant, changeait de formes et de couleurs, bruissait, embaumait, brillait, donnait asile à toute sorte de créatures ailées. Cet entourage enivrait la fillette. Elle respirait plus vite, plus profondément ; elle aurait voulu examiner chaque branche, poursuivre chaque oiseau ou chaque papillon, serrer tout dans ses bras. Mlle Valentine, au contraire, demeurait froide. Elle allait à petits pas, les yeux fixés sur le bout de ses bottines, serrant sa grammaire anglaise sur sa poitrine maigre.
— Tu as appris, aujourd’hui, dans la géographie, où est située la ville de Canossa, dit-elle enfin à Anielka. Tu vas pouvoir comprendre, maintenant, pourquoi Henri IV a dû demander pardon au pape Grégoire VII. Tu liras tout cela dans « le règne de Grégoire VII, appelé Hildebrand », aux chapitres intitulés « Allemagne, Italie. »
La proposition de lire un tel livre, en un tel endroit, révolta la fillette. Elle voulut protester ; mais elle s’en abstint après un instant de réflexion et se contenta de demander, non sans une intention malicieuse :
— Et vous, mademoiselle, étudierez-vous l’anglais, au jardin ?
— Oui, je l’étudierai !
— Alors je l’apprendrai aussi...
— Tu dois connaître auparavant l’allemand et le français.
— Ah !... Et quand je connaîtrai l’allemand, le français, et l’anglais, que... que ferai-je ?
— Tu pourras lire en ces langues.
— Et quand j’aurai tout lu ?
Mlle Valentine leva les yeux sur la cime d’un peuplier, et haussa les épaules.
— La vie humaine ne suffit pas pour lire la millième partie de ce qui a été écrit en une seule langue ; que dire donc des ouvrages des trois littératures les plus riches du monde !
Une détresse infinie s’empara d’Anielka.
— Alors, il faut toujours lire et étudier ? murmura-t-elle involontairement.
— Et que voudrais-tu faire, pendant ta vie ? Pourrais-tu trouver une occupation plus noble que la lecture ?
— Ce que je voudrais faire ? dit Anielka. Quand ? maintenant, ou plus tard, quand je serai grande ?...
Voyant que Mlle Valentine n’avait nullement l’air disposé à lui donner des explications, elle poursuivit :
— Maintenant, je voudrais savoir ce que vous savez... Alors je n’étudierais plus... plus jamais... Mais après, j’aurais beaucoup à faire. Je paierais les gages des charretiers, pour ne plus les voir froncer les sourcils en me saluant, comme aujourd’hui ; puis je ferais soigner les arbres, car le jardinier m’a dit qu’avant peu tout dessécherait et pourrirait dans le jardin ; ensuite je chasserais immédiatement ce domestique qui tue les oiseaux, sur l’étang, et brûle les yeux aux rats... Quel vilain homme !...
Anielka frissonna.
— Puis, je conduirais Joseph et maman à Varsovie ; non, je ferais cela d’abord... Et à vous, mademoiselle, je donnerais toute une chambre de livres... Hein ?...
Et elle voulut embrasser Mlle Valentine, qui détourna sa face, et, sèchement, répondit :
— Je te plains ! Tu n’as que treize ans, et tu babilles comme une petite actrice provinciale sur des choses que nul ne t’enseigne, tandis que tu négliges celles que tu devrais savoir. Tu en sais trop pour ton âge, et c’est pourquoi, sans doute, tu oublieras toujours la géographie...
Anielka resta toute confuse. Est-ce que vraiment elle en savait trop long pour son âge, ou est-ce que Mlle Valentine ?...
À gauche du jardin, dans un coin, s’élevait un petit tertre sur lequel croissait un gros châtaignier, abritant de son ombre un banc de pierre. Anielka et son institutrice étaient arrivées en cet endroit ; elles s’assirent.
— Donne-moi le livre, je te trouverai l’histoire de Grégoire VII. Ah ! voici de nouveau une visite de ce chien !...
En effet Karo accourait, l’air satisfait. Il tenait encore, dans sa gueule entr’ouverte, quelques plumes arrachées sans doute à la queue des coqs de la basse-cour.
— Vous n’aimez pas les chiens, mademoiselle ? questionna Anielka tout en caressant Karo.
— Non, je ne les aime pas.
— Ni les oiseaux ?
— Non, répondit l’institutrice agacée.
— Ni le jardin ?... Vous préférez lire, au lieu de vous promener sous les arbres, n’est-ce pas ? Dans votre chambre, on ne voit ni fleurs ni oiseaux ; autrefois un moineau y entrait toujours, et nous lui donnions à manger. Karo courait aussi dans l’escalier, quoiqu’il fût encore tout petit, alors, et très gros. Je lui donnais du pain enveloppé dans un chiffon et trempé dans du lait. Il le mangeait avec le chat de l’institutrice qui était ici avant vous. Mon Dieu, comme ils jouaient... comme ils couraient après le papier, attaché à un fil, que j’agitais devant eux !... Mais vous, mademoiselle, vous n’aimez ni les chats, ni Karo, ni...
Anielka se tut en voyant Mlle Valentine se lever brusquement du banc. La demoiselle regarda la petite fille d’un air hautain, et s’écria, irritée ;
— Quelles questions passent par ta folle tête ?... Que t’importe ce que j’aime ou ce que je n’aime pas ?... Naturellement, je n’aime rien... Je n’aime pas les chats parce que, quand j’en avais, on les pendait ou on les tuait ; ni les chiens, parce qu’ils mordent ; ni les oiseaux, parce qu’on ne me permettait pas d’en avoir... Est-ce qu’il y a quelque part un petit coin qui m’appartienne ?... Je ne descends pas de puissants seigneurs, moi... Les promenades m’ennuient aussi, c’est vrai : mais parce que je dois y être la gardienne et l’esclave d’enfants — de méchants enfants ! comme...
Cette explosion inattendue de sensibilité — ou de méchanceté — émut Anielka. Elle saisit la main maigre et toute tremblante de son institutrice, et voulut la porter à ses lèvres ; mais Mlle Valentine la retira vivement et fit un pas en arrière.
— Vous êtes fâchée ? demanda timidement la fillette, toute troublée.
— Ce n’est pas ta faute si l’on t’a mal élevée, répondit l’institutrice ; et elle regagna la maison à grands pas.
Anielka, très affectée, s’assit sur le banc, à l’ombre du châtaignier ; Karo se coucha à ses pieds.
— Elle est vraiment étonnante, Mlle Valentine ! Elle se fâche pour tout... Elle n’aime rien et ne veut pas que ce soit joli, chez nous ! Qu’est-ce que cela lui ferait, si le jardin était plus beau encore ?... Ou si les charretiers ne fronçaient pas les sourcils ?... N’est-ce pas le bon Dieu qui a ordonné d’aimer tout le monde ? Il n’y a pas longtemps que M. le Doyen disait encore que mieux valait planter un arbre ou consoler un malheureux que de posséder toutes les sciences du monde !
Et puis elle se rappela que, deux ans auparavant, tout allait mieux chez eux. Les gens étaient plus gais et le bétail mieux nourri, et le jardin mieux entretenu.
Anielka en était là de ses réflexions quand elle entendit une voix enfantine appelant :
— Petit !... petit !... petit !...
À quoi répondit un joyeux grognement de goret.
Karo dressa les oreilles, et Anielka, qui avait déjà oublié ses réflexions, monta sur le banc et regarda autour d’elle.
Le chemin menant à la ville voisine longeait le parc. Dans le lointain, on apercevait un chariot au milieu d’un nuage de poussière où se jouaient les rayons du soleil. Plus près, cheminaient deux vagabonds juifs. L’un portait un gros paquet enveloppé dans une toile grisâtre, l’autre des bottes, se balançant au bout d’un bâton. Plus près encore, entre la ramure des arbres et les feuilles tremblantes, juste en face des cheminées blanches du château, on apercevait la chaumière du paysan Gaïda ; une petite fille, assise sur le seuil, donnait des miettes de pain à un cochon d’assez belle taille. Quand elle lui eut tout donné, elle le prit sur ses genoux et joua avec lui comme avec un chien.
Ce groupe fit sur Anielka le même effet que l’aimant sur le fer. Elle sauta du banc et descendit le tertre en courant ; mais tout à coup elle s’arrêta.
Gaïda, le propriétaire de la chaumière, n’aimait pas le père d’Anielka. Autrefois, il avait été valet de ferme au château ; il habitait alors la maisonnette dont il était devenu, dans la suite, l’illégitime propriétaire, à ce qu’assurait son ancien maître. Aussi ne l’employait-on plus jamais à la ferme ; et comme il ne possédait que quelques lopins de terre, il commettait souvent des abus sur les propriétés du château. Depuis quelques années, le châtelain et l’ancien domestique luttaient sourdement entre eux. Le propriétaire, à bout de patience, aurait voulu acheter les terres de Gaïda pour se débarrasser de l’incommode voisin ; mais le paysan faisait la sourde oreille à toutes les propositions. Il ne se passait guère de mois qu’on ne mit en fourrière, au château, soit une vache, soit un cheval, pris en flagrant délit. Gaïda allait alors porter plainte devant le tribunal de la commune ; on ordonnait de lui rendre son bétail, ou bien il le dégageait moyennant une certaine somme, et le propriétaire assurait que l’argent qu’il versait à cette intention provenait de la vente de bois volé dans les forêts du château.
Anielka avait entendu parler maintes fois de ces relations (de quoi n’avait-elle pas entendu parler ?) Aussi elle craignait Gaïda et n’aimait pas sa chaumière. Mais, ce jour-là, elle se sentait attirée par la vue de la petite fille jouant avec son goret. Il lui paraissait que l’enfant devait être bonne, et quelque chose l’entraînait vers elle...
Elle écarta les branches des buissons et s’avança lentement jusqu’à une clôture en forme de palissade, toute vieille, couverte de mousse vert foncé et de lichen gris. De distance en distance, de gros pieux fichés en terre retenaient, à l’aide de barres horizontales, des rangées de lattes pointues qui, fatiguées d’un long service, se penchaient en avant ou se renversaient en arrière. Par-ci par-là, il manquait des lattes ; à certains endroits, la teinte plus claire du bois et un travail moins soigné semblaient raconter que la clôture venait d’être réparée récemment, mais à moins de frais.
Oubliant ses treize ans et son rang de jeune châtelaine, Anielka se glissa entre deux lattes à demi détachées et courut vers la fillette.
Celle-ci resta tout interdite en voyant près d’elle la jolie demoiselle du château. Elle ouvrit la bouche toute grande, se leva, et fit mine de s’enfuir ; mais Anielka tira de sa poche un biscuit quelle montra à l’enfant en disant :
— N’aie pas peur, je ne te ferai pas de mal. Vois ce que je t’apporte ! Goûte !
Et elle mit un morceau de gâteau dans la bouche de la petite fille qui le mangea sans détacher ses yeux de la demoiselle.
— En voici encore... C’est bon ?...
— C’est bon ! répondit l’enfant.
Anielka s’assit sur un tronc d’arbre renversé ; la fillette s’accroupit près d’elle sur le sable.
— Comment t’appelles-tu ? demanda Anielka, en caressant les cheveux blonds graisseux de sa compagne.
— Magda.
— Tiens, Magda, voici encore un biscuit ! Et ce cochon, est-il à toi ? ajouta-t-elle en regardant le petit porc que Karo cherchait à saisir par la queue, mais qui montrait le groin au chien, avec un grognement de mauvaise humeur.
— Il est à papa, répondit la fillette, déjà un peu enhardie. — Pourvu que le chien ne le morde pas !...
— Karo, ici !... Et tu joues toujours avec ce cochon ?
— Je crois bien. Jalochka est grande, et Kochka est morte l’an dernier... Petit... petit... Et lui aussi, il préfère rester avec moi : car lui non plus n’a pas d’autre compagnie. Le monsieur du château a ordonné de tuer la mère avec un fusil, et papa a vendu les autres petits cochons, et maintenant Petit est tout seul.
— Mais pourquoi a-t-on tué la mère ?
— Le monsieur a dit qu’il l’avait vue dans son champ.
— Et vous n’aviez que cette truie-là ?
— Et d’où en aurions-nous davantage ? Mon papa est un paysan ; nous ne pouvons pas avoir beaucoup de bétail...
Tout en parlant, elle caressait le cochon, qui s’était courbé près d’elle.
— Et tu regrettes beaucoup cette truie ?
— Oh ! bien sûr !... je l’ai surtout regrettée quand papa m’a battue.
— Il t’a battue ?
— Il ne m’a pas battue, comme ça, mais il m’a prise par les cheveux et m’a donné quelques coups de pied.
L’enfant racontait cela d’un air très calme. Anielka pâlit. Il lui sembla que Karo venait d’être tué et qu’on la traitait elle-même de cette cruelle manière. Elle sentit le besoin de réparer l’injustice faite à la petite fille. Mais comment ? Avec quoi ? Si elle avait été riche, elle lui aurait fait cadeau d’une autre truie, d’une belle robe ; mais, aujourd’hui, que lui donner ?
Elle s’aperçut alors que Magda jetait des regards avides sur le ruban bleu qu’elle avait au cou ; sans plus réfléchir, elle le détacha rapidement et le noua à la chemise de la fillette.
— Te voilà habillée comme moi, maintenant ! dit-elle.
Magda éclata de rire, s’imaginant sans doute qu’elle possédait déjà non seulement un ruban bleu, mais une robe rose, des bas blancs et de hautes bottines.
— Et puis, mange encore ceci ! ajouta Anielka en lui donnant un autre biscuit.
— Je le mangerai demain... c’est si sucré !
— Et voici encore, pour les coups que tu as reçus !
Et elle l’embrassa.
Cette caresse, qui pour Anielka semblait la plus haute récompense, laissa Magda très indifférente. Elle serrait fortement le biscuit entre ses doigts et regardait à chaque instant le ruban bleu, se croyant déjà mise comme une grande dame. Au même instant, une voiture parut au tournant du chemin, soulevant un nuage de poussière. Une élégante calèche arrivait grand train, avant qu’Anielka eût le temps de s’orienter, la voiture s’arrêta devant la chaumière.
— Papa ! s’écria Anielka en se précipitant vers la voiture.
Mais son père, qui l’avait aperçue le premier, ne l’embrassa pas et lui dit sévèrement ;
— Mademoiselle Anielka se promène sur la grand’ route ! Mes félicitations !... Que fais-tu ici ?
Anielka, toute décontenancée, ne sut que répondre.
— Allons, tu es bien surveillée... et tu te conduis à merveille... c’est vraiment admirable !... Tu cours les chemins, tu te traînes sur le sable avec un sale pourceau et une mendiante déguenillée... Va à la maison... J’y serai dans quelques instants, alors nous causerons ! Jamais je n’aurais cru que tu pusses me causer une telle peine !...
Il fit un signe au cocher, et la voiture repartit, laissant Anielka plongée dans la stupeur.
— « Nous causerons »... — Mon Dieu ! qu’est-ce que cela pouvait signifier ?...
Magda s’était réfugiée sur le seuil, les yeux anxieusement fixés sur la voiture qui s’éloignait. Suivie de Karo, Anielka se tourna vers elle et lui tendit la main.
— Au revoir, Magda. J’aurai sans doute bien des ennuis pour être venue jusqu’ici !
Elle courut vers une ouverture pratiquée dans la haie, et disparut dans le taillis ; Karo la suivit, Magda aussi.
Elle comprenait, la petite paysanne, ce que signifiait « j’aurai bien des ennuis » ; et elle aurait voulu au moins savoir ce qu’il adviendrait à sa nouvelle amie. Elle s’approcha de la palissade, mit un doigt sur ses lèvres et resta là à écouter et à regarder ce qui se passait dans le jardin. Le courage lui manquait d’y pénétrer.
Le cœur d’Anielka battait bien fort, quand elle arriva devant le château. Deux choses, surtout, lui causaient de la peine. Elle avait contrarié son père, qu’elle voyait si rarement ! Et elle avait irrité son institutrice.
Qu’adviendrait-il quand son père « causerait » avec elle ? Mlle Valentine se joindrait certainement à lui... Sa mère se sentirait encore plus malade...
Et une torturante angoisse l’envahit ; elle trouva le jardin laid, la maison horrible. Comment préparer sa mère à l’orage qui menaçait ?...
Elle se cacha derrière un arbre, à proximité du château, et se mit à observer ce qui se passait.
Grâce à ses excellents yeux, elle vit que la véranda était déserte ; son frère et sa mère étaient rentrés dans leurs appartements, Mlle Valentine, dans sa chambre. Le jardin était désert aussi, et de la basse-cour, située de l’autre côté de la maison, arrivaient jusqu’à elle la voix criarde de la Kiwalska, le caquetage des poules, et les cris aigus des paons.
— Que c’est triste !... triste !...
L’institutrice se montra à une fenêtre.
— Elle m’appelle, sans doute ! se dit Anielka.
Mais Mlle Valentine ne songeait nullement à l’appeler : appuyée sur le rebord de la fenêtre, elle regardait le jardin ; bientôt, elle disparut dans le fond de la chambre, puis revint à la fenêtre et émietta du pain qu’elle jeta sur l’abat-vent.
Quelques minutes après, un oiseau accourut, puis d’autres, et ils se mirent à becqueter ces miettes tout en se trémoussant joyeusement. C’était la première fois de sa vie que la vieille fille songeait à nourrir des oiseaux. À partir de ce moment, elle le fit chaque jour, mais seulement vers le soir, comme si elle eut craint d’être remarquée des fenêtres voisines.
Cet incident, très simple, du reste, rendit courage à Anielka. Elle se dit, on ne sait pourquoi, que, après une telle preuve de sensibilité de la part de Mlle Valentine, son père serait moins sévère... Étrange logique de jeune fille ! aurait dit l’institutrice.
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