Anielka
Chapitre II
Qui a goûté aux fruits de l’arbre de la science n’a pas dû oublier l’exercice qu’on appelle « réciter une leçon ».
Nous pouvons tous nous évoquer le moment où, à l’école, notre voisin marmottait ou balbutiait la leçon du jour. Nous nous souvenons du chaos qui emplissait alors tout notre être, depuis la poussière de nos semelles jusqu’à la pommade de nos cheveux, l’attente fiévreuse de notre tour, et les questions angoissantes qui se posaient à notre esprit : « Peut-être ne m’interrogera-t-il pas ? Peut-être l’heure sonnera-t-elle avant ?... Peut-être quelque incident surviendra-t-il ? »
Et cependant notre voisin, le front inondé de sueur, marmottait la dernière phrase et se rasseyait, s’efforçant de déchiffrer, à distance, le cinq, le trois ou le zéro que le professeur venait d’accoler à son nom dans son cahier de notes. Et puis nous éprouvions un grand calme intérieur au milieu duquel, avec le fracas d’un caillou heurtant une vitre, nous entendions prononcer notre nom. À partir de ce moment, nous ne sentions, n’entendions, ne voyions plus rien, comme absorbé par le torrent de mots qui découlait de notre larynx, faisait tourner notre langue, se heurtait à nos dents, et, après avoir déplacé une colonne d’air et mis en mouvement les facultés intellectuelles de notre professeur ennuyé, se cristallisait définitivement sous forme de notes, plus ou moins déplorables, dans le cahier.
Tel est encore l’état des choses dans les écoles, où, à cause du trop grand nombre d’élèves, les inquisitions pédagogiques sont peu fréquentes. Dans l’éducation particulière, où l’élève doit réciter chaque jour ses leçons, l’angoisse, l’incertitude fiévreuse sont remplacées par un abêtissement de quelques heures, suivi d’une explosion de contentement pareille à celle qu’on éprouverait en se voyant tirer d’une chaudière d’eau en ébullition.
La minute de cette explosion s’approchait pour Anielka, occupée à réciter sa dernière leçon, la géographie, devant Mlle Valentine, son institutrice.
La fillette est debout au milieu de la pièce, les mains jointes appuyées sur une table noire vernie. Ses cheveux bruns paraissent comme parsemés de fils d’or, sous le soleil de juin. Elle pose machinalement un de ses pieds sur l’autre, et laisse ses regards errer sur la porte conduisant à l’appartement de sa mère, puis sur le plafond, puis sur la table encombrée de livres et d’instruments scientifiques.
— Modène — 30 000 habitants. Pour préserver les habitants des ardeurs du soleil, les trottoirs sont couverts... Reggio, — on prononce Redjio...
— Il est inutile de dire Reggio, et encore plus inutile d’ajouter : « on prononce ». Tu es extrêmement distraite, Anielka, et cependant tu as treize ans déjà...
Ce reproche s’échappait des lèvres minces de Mlle Valentine, personne possédant des cheveux gris, un visage gris, des yeux gris, et une robe grise à pois blancs.
— Redjio, répéta Anielka ; puis elle demeura court. Son pâle visage se colora, ses yeux bleus errèrent anxieusement de la table au plafond, et, pour se tirer d’embarras, elle répéta, à mi-voix :
— Reggio — on prononce Redjio — Après quoi elle reprit, tout haut : Redjio — 15 000 habitants...
Péniblement, elle continua :
— Non loin de cette ville on voit les ruines du château de Tanossa...
— Canossa, corrigea la dame grise.
La fillette décontenancée, hésita, rougit, puis reprit la phrase commencée : « non loin de cette ville... » et acheva :
— ... dans la cour duquel l’empereur Henri IV resta les pieds nus dans la neige, pendant trois jours, implorant le pape Grégoire VII de le relever de l’excommunication.
Puis, ayant achevé, elle fit une révérence, et alla s’asseoir, en se disant :
— Dieu, que tout cela est donc ennuyeux !...
Cependant ladite dame, dans le chignon de laquelle on entrevoyait des rouleaux de crin poussiéreux, prit une plume, et, après avoir longuement réfléchi, écrivit dans le cahier de notes :
— « Géographie — assez bien. » Elle attira, ensuite, le livre vers elle.
— À partir d’ici, — dit-elle, — du grand-duché de Toscane (l’ancienne Étrurie) jusqu’à...
Ella tourna deux feuillets.
— Jusqu’à... « fit désormais partie du royaume d’Italie ».
Et, de son ongle rongé, elle traça une croix à l’endroit désigné.
Puis elle toussa, et reprit d’une voix douce :
— Ton instruction laisse beaucoup à désirer, Anielka, et tu as déjà treize ans. Il te faudra beaucoup travailler, pour arriver au point où en sont ordinairement les jeunes filles de ton âge.
Anielka n’écoutait cette démonstration que d’une oreille. Un instant après, elle regarda furtivement les branches d’un tilleul, entrant par la fenêtre ouverte, puis elle prit le livre pour le ranger.
— Il n’est pas encore l’heure ! observa la maîtresse.
La fillette, s’étant convaincue que l’aiguille de la pendule marquait cinq heures moins deux minutes, s’assit : ses yeux redevinrent bleu foncé, puis bleu pâle, ses lèvres bien dessinées reprirent leur forme habituelle. Chacun de ses muscles tremblait. Après de longues heures d’étude, elle aurait tant voulu courir au jardin, il lui fallait attendre encore deux minutes !
Les gerbes de lumière, entrant dans la pièce, communiquaient un reflet métallique aux murs orange ; le petit lit tout blanc d’Anielka, dressé dans un coin, blessait les yeux ; son miroir, placé sur une petite table, scintillait comme une étoile. Un parfum de miel venait du tilleul, et les cris perçants des coqs montaient de la basse-cour. Le gazouillement des oiseaux se mêlait au bourdonnement des abeilles et au sourd murmure des vieux arbres du jardin.
— Mon Dieu, cette heure ne sonnera donc jamais ! soupira Anielka, en sentant une chaude bouffée lui caresser le visage.
Mlle Valentine, appuyée au dossier de son fauteuil, ses mains veineuses croisées sur sa maigre poitrine, tenait les yeux machinalement fixés devant elle et rêvait. Dans son imagination fatiguée, desséchée, elle se voyait directrice d’un pensionnat composé d’une centaine de jeunes filles habillées de gris, et qu’il lui fallait maintenir dans l’ordre jusqu’au premier coup de cloche.
Elle rêvait aussi que ces jeunes créatures, voulant s’enfuir au jardin, la poussaient de tous les côtés à la fois, mais qu’elle résistait à la vague vivante, avec le calme et la force du granit. Cette lutte l’énervait, mais la remplissait aussi d’une immense fierté. Mlle Valentine sentait qu’en attendant le coup de cloche, malgré elle et malgré les cent fillettes, elle obéissait à la plus puissante de toutes les voix : — celle du devoir.
— Encore une minute !
On entendait, par la fenêtre ouverte, les gémissements du chien qui, à cette heure, jouait habituellement avec Anielka. La jeune fille se tordait les mains d’impatience, tantôt elle fixait l’horloge, tantôt le rideau agité par le vent ; mais elle n’osait pas se lever.
Enfin l’horloge, enfermée dans une haute armoire jaune foncé, sonna les quatre quarts, puis les cinq coups de cinq heures.
— Tu peux ranger tes livres, dit alors l’institutrice ; et, redressant sa taille légèrement courbée, elle se dirigea à pas lourds vers une commode où était posé un verre contenant du café froid, et autour duquel bourdonnait un essaim de mouches affamées.
En un clin d’œil, Anielka se transforma. Un sourire malicieux découvrit ses deux rangées de petites dents blanches, ses yeux prirent une teinte vert foncé et semblèrent lancer des étincelles. Elle fit plusieurs fois le tour de la table, puis courut à la chambre de sa mère, mais revint immédiatement à ses livres, et, la tête légèrement inclinée d’un côté, elle demanda, une prière dans la voix :
— Puis-je laisser entrer Karo ?
— Comme tes parents te permettent de jouer avec lui, il ne m’appartient pas de te le défendre, répondit la dame.
Sans même écouter la fin de la phrase, Anielka appela :
— Karo, ici !...
Et, pour comble, elle siffla.
C’est grâce à une force de caractère peu commune que, en entendant siffler Anielka, Mlle Valentine ne laissa pas tomber le verre et son contenu. Une profonde indignation se peignit sur son visage. Mais avant qu’elle eût avalé la bouchée de pain, afin de permettre aux organes de sa voix d’entamer une leçon sur les convenances, le chien, sans attendre qu’on lui ouvrît la porte, sauta par la fenêtre.
— Tu es une enfant gâtée, tu es une sauvage ! déclara la dame, d’un ton solennel ; et, en signe de grande amertume, elle avala une double dose de café, avec un bruit pareil au glouglou d’une bouteille.
— Karo, petit fou... qui vous a permis d’entrer dans les chambres par la fenêtre ? gourmanda Anielka.
Mais le chien n’avait guère le temps d’écouter des remontrances. Il sauta au visage de sa petite maîtresse, la tira par sa robe, lécha ses doigts tachés d’encre, et enfin saisit un des boutons de ses hautes bottines. Cela faisant, il jappait et gémissait. Enfin il se coucha sur le ventre et se traîna sur le plancher, en montrant la langue. C’était un vif petit chien blanc, avec une tache noire au-dessus de l’œil gauche.
Mlle Valentine se taisait, tout occupée à se réconforter et à méditer amèrement.
— Ma vie, se disait la respectable demoiselle, ressemble à ce café. Le café et la crème, le travail et la souffrance, voilà le contenu ; et de même que ce vase de verre ne permet pas au liquide de s’échapper, de même mon empire sur moi-même retient les explosions de mon désespoir. À peine ai-je achevé la leçon, que j’ai à subir le chien... Vilaine bête, qui apporte des puces dans toute la maison ! Mais, allons, continuons à traîner notre fardeau de peines et de devoirs !
À cet instant, la pensée lui vint que, dans le café, il y avait aussi du sucre. Est-ce que par hasard sa vie serait sucrée, un jour ? Par quoi le serait-elle ? Par quelque chaude tendresse, certainement !
Dans l’imagination laborieuse de Mlle Valentine, cette « chaude tendresse » avait revêtu à maintes reprises diverses personnifications. Jadis (lorsque pour la première fois elle était allée demeurer à la campagne), c’était un jeune et beau propriétaire de biens fonciers. Lorsqu’elle revint en ville, le propriétaire fit place à un médecin, laid, il est vrai, mais sérieux. Plus tard « la personnification » changea bien des fois ; aussi les principaux traits s’effacèrent-ils, et il ne resta à leur place qu’une pure « idée ». Cette « idée » devait être d’âge mûr, avoir une assez longue barbe, une redingote correcte, et un col droit plein de dignité.
Pendant ce temps, Anielka, sa natte lui battant le dos, sa jupe rose envolée, courait autour de la table, suivie de Karo. La fillette rangeait ses livres ; le chien sautait et lui mordillait tantôt la manche, tantôt une bottine, comme pour réclamer les caresses qui lui étaient dues.
Le grincement d’un tiroir arracha l’institutrice à sa rêverie. Elle jeta un regard sur la table et s’écria :
— Que fais-tu donc, Anielka ?
— Je range mes livres. — Puis-je aller chez maman ? demanda-t-elle quand tout fut en ordre.
— Allons ! dit Valentine en se levant du fauteuil.
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