Anima

Wajdi Mouawad · Chapitre 2 sur 5 · partie 5/5

Pages du PDF

Anima

II Bestiæ Fabulosæ... 110

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Il s’est présenté le dernier. Il est resté debout. Il n’y avait plus de place. Ashleen lui a apporté un tabouret de bois dont il s’est saisi et, le déposant, il s’est assis en face de moi. C’était un masque avant d’être un visage. Je n’aime pas particulièrement les humains, mais il m’est rarement arrivé d’en aimer un pour le haïr aussitôt.

— Cela fait plaisir de rencontrer un compatriote dans un coin aussi paumé, lui a dit un homme qui me tournait le dos, les touristes qui débarquent ici viennent pour la plupart de Chicago en suivant les traces de la 66 et ont tendance à s’arrêter à Saint-Louis avant de continuer leur route, soit vers le sud et La Nouvelle-Orléans, soit vers l’ouest, jusqu’à San Francisco. Vous, non ! Saint-Louis est à dix kilomètres d’ici, elle regorge de bars, de restaurants, d’hôtels formidables, de théâtres et de salles de concert, mais vous choisissez Lebanon, Illinois, où il n’y a rien ! Soit vous vous êtes perdu, mon garçon, soit vous avez braqué une banque et vous cherchez un bled égaré pour faire le mort, auquel cas on ne peut que vous féliciter pour votre perspicacité. Ici, vous serez tranquille, personne ne pensera à venir vous chercher. Nous, ça fait deux jours qu’on y est et on s’emmerde grave.

Ils ont éclaté de rire. Ashleen déposait des théières et des tasses, des bouteilles et des assiettes au centre de la table basse autour de laquelle ils s’étaient installés. Tout était dépareillé. Ashleen avait dû courir le jour durant pour acheter de la vaisselle neuve. Il est vrai que nous n’avions jamais reçu autant de monde à la fois. L’homme qui parlait a attendu que le calme revienne. Je ne voyais pas son visage. Je ne voyais que le dossier de son fauteuil d’où dépassaient son crâne et, de chaque côté, le verre et le cigare qu’il tenait dans les mains.

— Comment vous appelez-vous ?

— Raphaël Clément.

— Ashleen nous a dit que vous êtes de Lyon, c’est ça ?

— Oui.

— Nous venons tous de Poitiers. On est Poitevins, mais, pour des raisons familiales, on est passionnés par l’Amérique. Nous connaissons bien Lyon. Nous y avons terminé nos études. Nous sommes médecins, alors soyez sans crainte, ici vous êtes en sécurité. Vous avez deux arracheurs de dents, trois chirurgiens, un neurologue, vous avez deux gynécos, quoique vous, ça ne vous sera pas d’une grande utilité, il y a aussi un urologue, c’est le grand barbu là-bas. Et vous ? Qu’est-ce que vous êtes venu faire à Lebanon ?

— Jean-Louis, enfin, ça suffit ! s’est écriée la femme assise à ses côtés. Laisse-le tranquille ! Ce n’est pas de tes affaires, bon sang !

— Mais on discute !

— Mais monsieur n’a peut-être pas envie de discuter avec toi !

Les autres ont commencé à rire. Ils se sont mis à parler en même temps avec des voix si aiguës qu’il leur fallait hurler pour se faire entendre. Dans cette manière d’être des humains, lui me fixait sans détourner son regard, comme s’il cherchait à rester amarré au seul point paisible de la pièce.

— Je suis davantage voyageur que touriste. Le nom sur la carte m’a intrigué. Lebanon. Je suis venu pour voir.

— Plus au sud, vous avez Cairo. Ça vaut le détour.

Il s’est retourné vers son voisin qui venait de parler.

— Vas-y, David ! s’est écrié l’homme de dos, vas-y ! Laissons parler le spécialiste ! Monsieur, vous avez ici le plus grand connaisseur de l’histoire des États-Unis ! Vas-y, David !

— Papa, s’il te plaît, arrête, a répondu le jeune homme.

— Mais quoi « arrête » ? Raconte, enfin, c’est intéressant…

— Oui, mais ça n’intéresse peut-être pas ce monsieur.

— Si, si, allez-y, je vous en prie.

Ils se sont tus pour écouter.

— Bon. Cette région porte le nom de Land of Egypt. Les habitants, encore aujourd’hui, se font appeler Egyptians. Le Mississippi est leur Nil. À Cairo, vous pourriez admirer la rencontre des eaux, là où l’Ohio vient se jeter dans le Mississippi. C’est comme ça. Les gens d’ici, comme partout ailleurs sur la terre d’Amérique, se sont tournés vers la Bible pour baptiser leur terre de noms qui leur porteraient bonheur. À Cairo, on espérait la venue d’un Moïse qui sauverait le peuple de la famine, de la maladie, des inondations. Et plus bas encore, des hommes, habités par une véritable foi en leur avenir, se sont souvenus de la grande cité millénaire des pharaons et ont baptisé leur petite bourgade Memphis. Ici, Lebanon, en hommage au pays où le Christ a réalisé son premier miracle en multipliant le pain et le vin lors des noces de Cana. Pour des gens qui mouraient de faim, ça avait évidemment tout un sens.

— Et cela les a sauvés ?

— Je dirais plutôt que cela les a perdus. Les calamités se sont succédé. Famines, inondations, maladies et, pour finir, la guerre civile. Beaucoup d’hommes sont morts sur les chemins de leur enfance. Il y a une frontière ici, la Mason-Dixon Line. Pendant la guerre de Sécession, elle séparait les États du nord de ceux du sud. On est à la jonction. L’Illinois était unioniste et le Missouri, qui se trouve à dix kilomètres, était esclavagiste. L’armée de l’Union a tenu un barrage à Cairo. À Lebanon aussi, la guerre civile a fait des ravages.

— C’est pour ça que vous allez dormir dans le grenier. Oui. S’il n’y avait pas eu la guerre de Sécession, s’il n’y avait pas eu la guerre civile à Lebanon, vous auriez dormi dans une chambre normale. Parce que nous n’aurions pas été là et nous n’aurions pas pris toutes les chambres. Voilà ! Voilà un autre exemple des conséquences terribles de la guerre civile américaine : un bon voyageur – attention, pas touriste ! Voyageur ! Touriste, ce n’est pas bien pour le petit monsieur ! Il n’est pas comme nous, le monsieur ! Attention ! C’est un voyageur, un aventurier, un homme libre ! Eh bien, c’est pour ça que tu vas dormir dans un grenier, mon pauvre vieux ! À cause de la guerre de Sécession !

— Jean-Louis, tu deviens lourd et pénible !

— Non mais attends, il faut lui expliquer ! Il arrive de Lyon, et il est là, à nous insulter…

— Il ne nous a pas insultés, qu’est-ce que tu racontes ?

— Il a dit qu’il était un voyageur !

— Bon. Excusez-le, monsieur, il a un peu bu…

Ashleen est entrée pour demander ce qui se passait. Il y a eu quelques explications. L’homme de dos a été entraîné par sa voisine vers l’extérieur de la pièce. Elle répétait Excusez-le ! Excusez-le ! Ashleen a proposé à tout le monde d’aller se coucher afin d’être en forme lors de la cérémonie du lendemain. Plusieurs ont trouvé sage l’invitation. Ils ont déposé leurs verres et se sont levés. Il n’a pas bougé. Ni son voisin. Ils ont attendu que le dernier soit sorti pour profiter du silence qui venait de s’installer. Ashleen est revenue. Elle leur a servi à chacun un verre d’un alcool ocre et s’est assise à son tour. Je ne l’avais jamais vue aussi éreintée. Je me suis levée, j’ai sauté à terre et j’ai grimpé sur ses genoux.

— Il y a donc une cérémonie demain ? a-t-il demandé.

— Oui, lui a répondu son voisin, en l’honneur des soldats du Régiment McKendree. C’est surprenant pour une si petite ville, mais il y a à Lebanon une très ancienne université. En mai 1861, neuf cents de ses élèves et de ses professeurs s’engageaient dans les rangs du 117e régiment de l’Illinois pour défendre les couleurs de l’Union. Demain, cent cinquante ans plus tard, jour pour jour, le drapeau américain sera posé sur les tombes des soldats Jesse Brant, William Ogden et Samuel Deneen, qui étaient professeurs ici au département de langues étrangères. Et mon père, le monsieur un peu pénible, déposera pour sa part le drapeau français sur la tombe de François-Jean D’Yssemert, qui a traversé l’océan pour prêter main-forte à ceux qui se sont engagés contre l’esclavagisme. C’était un fervent admirateur de Lafayette, qui avait lu Tocqueville et qui, comme lui, était déchiré entre ses racines nobles et son amour pour la marche de l’Histoire. Il est venu ici en étudiant libre mais c’est en homme libre qu’il s’est engagé pour la liberté. Sans le savoir, il inaugurait une tradition qui va culminer avec les Brigades internationales de la guerre d’Espagne, à laquelle prendra part mon grand-père Bertrand Yssemère. « S’engager dans la guerre des autres parce que leurs idées étaient les nôtres ! » François-Jean D’Yssemert est mort durant la bataille de Gettysburg et a été enterré ici, avec ses amis pour qui il a voulu donner son sang. Bertrand Yssemère est mort lors des combats pour la défense de Barcelone. Il a probablement été jeté dans une fosse commune avec ses camarades anarchistes. Mon père, lui, s’est cassé la jambe pour éviter d’aller en Algérie et moi, David, dernier descendant de cette lignée de courageux, je n’ai fait que des études. Les histoires de ces hommes-là m’ont fait pleurer enfant quand mon père, l’homme un peu pénible qui vient de nous quitter, le gros un peu lourd, me les racontait lui-même en pleurant.

Ashleen, le visage cuivré par le reflet violacé des braises, les yeux fardés d’ombres, s’endormait au doux son de sa voix.

— Je ne savais pas que les Français s’étaient battus ici.

— Allemands, Espagnols, Français, tout le monde s’est battu. Mais les Français se sont battus entre eux. Une zizanie effroyable. Plus de la moitié s’étaient engagés aux côtés des confédérés, très attachés au souvenir de leur Louisiane. Le reste, comme mon ancêtre, défendaient le Nord et tous croyaient rendre hommage à Lafayette. Ce ne fut pas très joli. Beaucoup d’Américains sont morts dans des rivières qui portaient leur propre nom, car elles avaient été baptisées par leurs ancêtres. Ils sont morts au milieu de leurs troupeaux et dans des vergers qu’ils auraient dû labourer leur vie durant. Les Français, eux, sont morts loin de chez eux, désemparés, perdus au milieu de la Grande Guerre civile américaine.

Je me suis retrouvée sur le sol, le poil hérissé, avant de comprendre ce que cela pouvait être. Ashleen s’est redressée brusquement et les deux hommes se sont tus. La sonnerie a retenti une seconde fois. Ashleen s’est précipitée vers la cuisine pour décrocher l’appareil avant qu’il ne sonne de nouveau. Les deux hommes n’ont pas repris leur conversation. Nous sommes restés suspendus à la voix d’Ashleen qui nous parvenait, anxieuse et agitée.

Where are you ? / I can’t / No ! / What do you think, you bastard ? / That I’m going to open my door to you just because you’re my brother ? / Do you think that I enjoy having the police show up every time you kill somebody ? / Fuck you ! / I can’t and I don’t want to help you, do you understand ? / I know that but I’m tired of being your sister / There is no place, there’s no bed, there’s no room / No sofa, no chair, nothing / I don’t care ! / I’m really sorry / Fuck you ! / And please don’t call me back !

Elle a raccroché. Le clac de l’appareil a sonné comme une gifle. L’homme s’est levé. Son voisin l’a regardé. L’homme a fait un pas. Ashleen est rentrée le visage empourpré, le front livide. Elle s’est avancée pour débarrasser la table des verres et des assiettes, mais elle tremblait tant qu’elle a dû tout reposer. I’m sorry, a-t-elle dit, et elle s’est assise dans un fauteuil, la tête entre les mains. L’homme lui a demandé s’ils pouvaient, lui ainsi que son voisin, faire quelque chose. Elle a dit non. Il y a eu un très long silence. Les deux hommes ont dit qu’ils allaient regagner leur chambre pour qu’elle puisse se reposer. Elle les a remerciés. Ashleen m’a prise entre ses bras et s’est mise à me caresser en me serrant contre elle. Le voisin est monté. L’homme s’est assis.

— Ashleen. What happened ?

— Nothing. My brother makes me sick.

— Is he coming here ?

— I’m afraid that he will.

J’ai perçu le trouble de l’homme. Il n’était pas innocent.

— If you need some help, please, wake me up, OK ?

— Thank you. Good night.

Il s’est levé et il est sorti du fumoir. Je l’ai vu se retourner, puis il a grimpé les marches de l’escalier.

OceanofPDF.com

MUS MUSCULUS

Au bruit de ses pas, je détale le long de la grande solive jusqu’à la base du chevron et me blottis à son angle. Il entre et referme la porte. Je couine. Le voilà, ombre dans l’ombre, une masse d’obscurité. Il gagne sa couche. Je perçois le froissement des tissus, le déploiement des couvertures, la chute des vêtements au sol. Il s’allonge. Je m’avance sur la solive. Je me tiens au-dessus de lui. La pâleur bleutée de sa peau vibre dans le noir. Il soupire. Sa respiration monte jusqu’à moi. Imperceptible, elle s’élargit et se calme. Elle se creuse. Elle fait son trou dans le silence. Il s’endort.

OceanofPDF.com

NARCEUS AMERICANUS

Dans les fibres du bois gisent les cloportes décomposés, les fragments se détachent entre mes mandibules, l’humidité gorge le sol, des larves de charançons pullulent dans une fissure, mes anneaux ondulent aux mouvements de mes pattes, allant double paire par double paire, il y a une vibration dans l’air, il y a une stridulation, il y a un vivant, il y a un danger, il y a trop d’inquiétude, je me roule en spirale.

OceanofPDF.com

MUS MUSCULUS

L’homme écoute sans bouger l’écho incertain des voix. Il est assis sur sa couche, la tête penchée vers l’avant, le corps dégagé du drap. La nuit est pleine. Un vent froid filtre à travers les fissures de la toiture. Je vais vers l’extrémité de la grande solive pour me tenir au plus près de mon nid. Le fracas des voix éclate à nouveau. L’homme se lève et va jusqu’à la porte. Je couine. L’homme entrouvre le battant. Le rai de lumière s’élargit, pénètre à l’intérieur des combles et dessine sur le sol une longue ligne pâle avant de mourir au pied du lit. Le bruit sourd des pas résonne dans l’escalier. Les voix se rapprochent. L’homme referme le battant et recule jusqu’au grand pilier de bois. Les pas s’arrêtent devant la porte. Je flaire un danger. On murmure, on chuchote. L’homme regagne sa couche sans faire un bruit. Il s’allonge. Trois coups se font entendre.

— Mr. Clément ?

L’homme ne bronche pas. Les coups se répètent.

— Mr. Clément… ?

La porte s’entrouvre avec précaution. Deux humains se profilent dans le contre-jour. La femelle avance à petits pas vers le lit.

— Mr. Clément…

Le mâle reste dans l’embrasure. Je le fixe sans rien distinguer. Je couine. Quelque chose bouge à ses pieds. Tout est obscur. Je couine encore quand, sortant de l’ombre, longeant le rai de lumière, le poil hérissé, je vois se glisser la silhouette de mon meurtrier, mon ennemi, mon pire prédateur, qui, depuis toujours, décime mes semblables. Il lève la tête, me sent, miaule. Il claque des dents. L’odeur âcre de sa salive monte jusqu’à moi. Je recule sur la largeur de la grande solive pour retrouver l’ombre, mais, égarée, effrayée, perdant la mesure des choses, je fais un pas de trop et bascule dans le vide.

OceanofPDF.com

FELIS SYLVESTRIS CATUS

J’ai arraché ses membres antérieurs et je les ai avalés. Elle a couiné misérablement. J’ai léché son ventre, j’ai défait sa longue queue qui frétillait sur le plancher. Elle s’est mise à lancer de petits cris aigus et à se tortiller dans tous les sens, cherchant à se défaire de mes griffes pour fuir à travers l’étroite ouverture creusée à la base du mur, entre deux plinthes disjointes. Je l’ai regardée se débattre. J’ai desserré un instant mon emprise pour lui faire croire à sa délivrance avant de la projeter d’un coup de patte contre le grand pilier de bois au pied duquel elle est retombée, inerte. Je me suis approchée pour la sentir. Je l’ai tournée, retournée, je l’ai secouée. Elle ne bougeait plus. Je n’avais pas frappé bien fort, mais son cœur, de trop de frayeur, avait cessé de battre. J’ai relevé la tête. Les humains ne semblaient pas avoir remarqué mon exploit. Ashleen était penchée au-dessus du dormeur et tentait en vain de le réveiller.

— Mr. Clément…

Il avait les paupières closes et imitait le sommeil comme le ferait une bête traquée. Je le percevais à la tension de son visage, je l’entendais à sa respiration.

— Mr. Clément !

Il a bougé. Il a feint un sursaut et s’est redressé, les yeux écarquillés.

— Ashleen ! What… What time is it ?

— Middle of the night… I’m sorry !

— What’s happening ?

— Would you mind if my brother slept here ?

— Your brother ?

— Yes…

— Has he arrived ?

— Yes, is that OK ? Just for a few hours. He’ll leave tomorrow morning.

— Yes, sure.

— Thank you so much !

— Do you need help ?

— No ! No ! Don’t move ! Please ! Stay in your bed. We’re not going to turn the light on.

J’ai saisi la souris entre mes mâchoires et j’ai été la déposer en offrande aux pieds d’Ashleen. Elle ne m’a pas regardée. Elle s’est levée. J’ai miaulé. Elle m’a ignorée. Elle était lasse. Elle est retournée vers la porte où se tenait, impassible, l’étranger qui l’avait accompagnée et avec lequel elle venait d’avoir un vif échange. Elle s’est arrêtée pour le regarder. J’ai senti sa colère, j’ai senti sa fureur. Elle lui a dit qu’il pouvait s’installer sans déranger l’homme qui dort : I’m going to give you a sleeping bag and you’ll sleep in the corner just over there. Il a acquiescé de la tête. Il avait un étrange sourire. Ashleen lui a encore dit qu’elle en avait assez, qu’il lui gâchait le peu de bonheur que cette existence consentait à lui accorder et que s’il avait un peu d’estime pour elle, un peu de considération pour tout ce qu’elle avait déjà enduré à cause de lui, il retournerait en prison et demanderait à se faire soigner. Elle lui a dit aussi que c’était la dernière fois qu’elle l’aiderait et qu’il ne devait plus compter sur elle, qu’elle ne voulait pas être sa complice et qu’elle n’hésiterait pas la prochaine fois à appeler la police. Elle s’est mise à sangloter. Il a voulu faire un geste, mais elle l’a frappé. Il a murmuré quelque chose. Elle lui a dit qu’elle n’était pas sa mère mais sa sœur, Your fucking sister !… et qu’elle ne voulait plus le voir chez elle, ni demain, ni jamais.

Elle a disparu.

Il est resté dans l’embrasure. Il n’avait pas quitté son manteau ni ôté son chapeau. Les mains dans les poches, il s’est mis à siffloter. Sa silhouette, à peine perceptible sur le fond obscur de la cage d’escalier, le faisait paraître encore plus grand.

Ashleen est revenue, chargée d’une couverture sombre, sorte de longue poche molle munie d’une fermeture éclair qu’elle a déployée sur le sol, et d’un coussin enfoncé à l’intérieur d’une enveloppe de tissu. L’étranger s’est avancé. Il s’est débarrassé de son sac en toile. Il a pris la serviette qu’Ashleen lui a tendue et, dans le même mouvement, il a retenu son bras. Elle s’est dégagée dans un geste d’humeur, puis elle est ressortie en refermant la porte derrière elle.

Elle m’a oubliée. J’ai éventré la souris, j’ai séparé sa tête de son corps, j’ai détaché ses membres postérieurs, je l’ai dévorée sans en tirer nul réconfort. Rien ne me console quand pèse sur moi l’absence d’Ashleen. J’ai miaulé. J’ai entendu le tic-tac de l’homme là-bas, accroupi, en train de défaire les lacets de son sac. Le cadran rond de sa montre captait les reflets nocturnes qui irradiaient derrière les rideaux tirés de la fenêtre. Les humains portent parfois le temps à leur poignet.

La main vivante d’Ashleen me manquait. Cette main chaude, propre aux caresses. Elle me manquerait, serait-elle glacée. J’ai sauté sur le lit pour retrouver son odeur.

L’homme faisait toujours semblant de dormir. J’ai grimpé sur ses hanches et, posant mes pattes le long de son corps recroquevillé, je me suis approchée de sa tête pour me lover dans le creux de son cou. Il scrutait son semblable occupé à fouiller dans son sac. Il l’a vu en sortir un objet métallique qu’il a déposé sur une chaise avant de se faufiler entre les solives de la toiture, dont l’angle aigu le forçait à se maintenir voûté, jusqu’à ce qu’un espace dégagé proche de la fenêtre lui permette de se redresser de toute sa grande taille.

Il a ôté son chapeau. Son crâne, chauve, s’est mis à luire, laissant deviner le bleu délavé d’un tatouage dont les lignes se perdaient dans les ravins de sa nuque. Il s’est débarrassé de son manteau, il a écarté les rideaux, les ombres des grands arbres se sont jetées contre les murs de la pièce. Il a regardé à l’extérieur. Il a chuchoté quelque chose puis il s’est retourné pour poursuivre son déshabillage.

Il est sorti de ses vêtements comme un animal sauvage sort de sa tanière dans tout l’éclat de sa puissance. Un félin sublime de bestialité. Jamais encore je n’avais contemplé une pareille musculature chez un humain. C’était, en soi, une vision, un paysage, d’autant plus surprenant que le tatouage, dont je n’avais fait que soupçonner l’ébauche, s’est révélé entièrement à moi à la faveur des reflets de la nuit. Oiseaux, fauves et animaux marins, aux couleurs chatoyantes, au regard agressif, perchés à la saillie des omoplates, tapis à la frontière des épaules, glissant le long de la colonne vertébrale ou émergeant depuis les côtes, couvraient toute la surface de son dos. La poitrine, domaine privilégié des chauves-souris dont l’essaim surgissait des ténèbres d’un nombril cerclé de noir, était opaque comme une plaque de nuit. Une ornementation effroyable d’insectes tapissait ses longues jambes massives et galbées comme les troncs noueux des arbres. Blattes, verres, scarabées, libellules, scolopendres et papillons innombrables grimpaient le long des chevilles, rampaient de chaque côté des genoux, jusqu’en haut des cuisses, et se perdaient dans la raie des fesses. La blancheur initiale de la peau avait disparu. Le sexe, seul, vierge de tout tatouage, proéminent, pendait entre les jambes, violacé et rougeâtre à son extrémité. À la jonction de toutes les bêtes, il se révélait être un objet de convoitise.

Il a noué la serviette autour de ses hanches. Il a extrait une cigarette d’une petite boîte cachée dans la poche de son pantalon. Il s’est appuyé contre la fenêtre et s’est mis à fumer avec lenteur. Il ne bougeait plus. Je ne savais plus ce que je regardais. Le sommeil commençait à me gagner. Était-ce un homme ou une pierre ou un arbre ? La nuit s’éternise toujours avant les premières lueurs de l’aube. Tous les animaux nocturnes savent cela.

— Ton lit est grand, a-t-il dit.

L’homme a sursauté au son de la voix. J’ai bondi sur le plancher.

— Pardon !?

L’homme tatoué a souri. Il a hoché la tête sans rien dire. Il a fumé. Il a marmonné quelque chose, puis il a ouvert la fenêtre pour lancer sa cigarette à l’extérieur. Il est resté face à la nuit. Je me suis assise dans la boucle de ma queue, la tête levée, humant les odeurs mouillées du dehors. Il commençait à faire très froid. L’homme s’est reculé d’un pas et a refermé les vitres puis, à nouveau, il s’est adossé à la fenêtre :

— Je comprends. Personne n’a envie de partager son lit. Y a des femmes, on partagerait son cœur en deux pour pouvoir coucher avec. Un homme, ça aime pas trop donner un bout de son lit à un inconnu. Le sommeil, c’est comme la mort : ça se vit tout seul. Personne ne dort le sommeil d’un autre, personne ne meurt la mort d’un autre. C’est quoi ton nom déjà ?

— Raphaël Clément.

— Français ?

— Oui.

— Moi c’est Welson Wolf Rooney. Ashleen te l’a pas dit ?

— Non.

— Personne t’a dit mon nom ?

— Pourquoi on me le dirait ?

— Je le sais pas. Pourquoi ?

Il s’est mis à rire. Je me suis caressée à sa jambe, là où scarabées, libellules et cafards s’entrelacent pour amorcer leur escalade vers le sommet de la cuisse. Il m’a repoussée du pied. Ma tête a heurté une chaise. Je me suis relevée pour fuir vers le mur opposé et me suis cachée entre deux portants de bois.

— Ça t’étonne que je parle ta langue ?

— Votre accent m’étonne.

— Accent de bâtard. Melting pot de tout ce qui n’existe plus. En anglais, c’est pas mieux. La langue de ma mère est une langue d’alcoolique. Y a jamais eu de mots mohawks dans ma tête autrement que dans son ventre de pute. Je parle pas bien aucune langue. Des curés de Montréal m’ont appris le français pis des nègres de Chicago m’ont appris l’anglais. Tu connais ça, Montréal ?

— Non.

— Tu connais pas ? T’es certain de ça ? Tu devrais… Les filles sont belles.

Il a recommencé à rire, j’ai senti l’air se vitrifier et s’épaissir couche par couche.

— Ça te dérange si je prends un bout de ton lit au lieu de dormir par terre ?

Il n’a pas répondu. Il n’a pas voulu répondre. Il n’a pas voulu ou il n’a pas pu. À moitié allongé, il ne faisait plus semblant de rien. Quelque chose en lui dérivait comme si, sans crier gare, un fardeau trop lourd à porter venait à l’instant de s’abattre sur sa tête. L’homme tatoué, le frère d’Ashleen si différent d’Ashleen, a quitté la fenêtre. Il s’est saisi en passant de l’objet métallique et a défait la serviette autour de ses hanches, la laissant glisser sur le sol. Dans sa nudité, chaque pas, chaque mouvement, exhibait la souplesse de sa musculature aux ondulations si harmonieuses, si sensuelles qu’elles semblaient donner vie aux bêtes tatouées sur son corps. Il s’est avancé et s’est allongé sur le lit.

— Les filles à Montréal sont belles. On aurait envie de toutes les mettre. C’est ça qui est difficile quand t’as une femme à Montréal. J’ai eu une femme il y a longtemps. Elle comprenait pas que je la trompe. Une femme peut pas comprendre que tu couches avec tout ce qui bouge. Mais à Montréal, c’est plus tough. Les filles sont trop belles. Surtout celles qui ont du sang amérindien dans les veines et qui le savent plus. J’aurais voulu toutes les fourrer, c’était plus fort que moi. Une fille peut pas comprendre ça, une fille peut pas comprendre ce que c’est que d’avoir un pénis. Un homme, ça se cherche un trou pour se mettre. Ça, c’est la vérité.

Il a arraché le drap et l’a jeté à terre, dévoilant la nudité de son congénère. Je me suis enfuie pour sauter sur les solives et, de solive en solive, je me suis cachée, blottie sur la plus longue d’entre elles, à l’endroit où la souris était perchée avant sa chute.

— Qu’est-ce que vous voulez !

— Je veux voir si ce que je te raconte te fait bander. T’aimes peut-être pas les femmes. Peut-être que tu préfères les hommes. On sait jamais.

— Je vais m’en aller.

Il l’a attrapé par le bras et l’a forcé à s’allonger. Leurs corps dénudés me sont apparus, depuis les hauteurs que j’occupais à la verticale du lit, si différents, si inégaux. Aux côtés de l’un, l’autre paraissait petit, maigre, blême, presque osseux.

— Tu connais la vérité des termites ?

— Lâchez-moi !

— Ça risque de t’intéresser.

Il l’a attiré vers lui, le forçant à se tourner sur le côté, et s’est lové contre son dos.

— Quand un mâle termite rencontre une femelle termite, le mâle cherche à se mettre dans le trou de la femelle. Sauf que le trou, le termite, il le cherche pas, tu comprends ? Il a pas le temps, ça l’intéresse pas de chercher. Le trou, le vagin, tout ça, ça l’intéresse pas. Il veut juste mettre sa femelle. Il veut juste entrer. C’est la seule chose qu’il comprend. Il sait plus quoi faire de son pénis tellement il est devenu tout entier son pénis. Il a mal de désir ! Ça le brûle d’envie ! Il est si obsédé par sa queue que le trou de sa femelle, il se fatigue pas à le chercher, il le pratique. Tu veux savoir comment il fait ?

— Non… S’il vous plaît !

— Avec ses crocs, il poignarde le thorax de sa femelle puis il la baise dans la plaie. Il jouit dans sa plaie, il la poignarde avec sa queue autant de fois qu’il le faut pour vider dans le corps de sa femelle tout ce qu’il a dans la queue. Est-ce que tu es une femelle ?

— Lâchez-moi !

— T’es pas une femelle ?

— Non !!

— C’est une chance parce que moi je suis un termite.

La lame du couteau a brillé dans la nuit. Ils étaient collés l’un contre l’autre, serrés l’un à l’autre, l’un noyé par la puissance de cet autre en tous points supérieur à lui et dont les bras et les jambes, enlacés à ses bras et ses jambes, le maintenaient dans une étreinte comparable à celle des insectes quand ils étreignent entre leurs multiples pattes la proie qu’ils s’apprêtent à dévorer.

— Tu veux savoir comment ta femme est morte ?

Je l’ai vu s’agiter, petite souris démembrée, cherchant la faille au fond des abîmes. Le son de la pluie est venu cogner contre la vitre dans une averse faisant vibrer au-dessus de ma tête le toit de la maison.

— Je lui ai crevé le ventre avec ce couteau-là puis j’ai crevé le ventre du fœtus puis j’ai baisé la plaie de ta femme. Elle est morte gorgée de sperme ! Tu veux que je t’encule ?

— … Arrêtez !… S’il vous plaît…

— C’est ça… supplie-moi… Tu m’excites, ma petite cochonne… Tu veux y goûter toi aussi… ?

Ils se sont débattus jusqu’à ce que, de nouveau, ils se figent en un instant de douleur atroce. L’homme tatoué copulait dans le corps de son semblable.

— Qu’est-ce que tu es venu faire dans le ventre du loup ?… Te faire mettre ?… Te faire fourrer ?… Comment t’as fait pour me trouver ici ? C’est Jenny ? C’est Jenny qui t’a dit de venir ici ?… Qu’est-ce que tu es venu faire à Lebanon, Illinois ?… Te venger ? Tu crois que je connaissais pas ton visage ?

Ils haletaient. L’un pénétrait l’autre, la main en bâillon sur la bouche, le couteau contre le cou, l’empêchant de hurler comme il aurait voulu hurler.

— C’est ça ! Cambre bien le cul si tu veux sauver ta vie ! Tu dormais si bien dans le lit de Jenny le jour où je lui ai fourré la plaie !

Le rythme de leur noce s’est accéléré. Ils se sont mis à gémir, mais les gémissements de celui qui subissait la frénésie de l’autre étaient entrecoupés de pleurs défaits de toute protestation. Il semblait avoir accepté son sort et se laissait faire, ne résistant pas lorsque d’un mouvement il s’est vu retourné sur le dos pour être frappé, écrasé par le poids de son agresseur qui, couché contre lui, continuait à le violenter, allant et venant entre ses cuisses en ahanant. C’était une vision qui présentait un tel amas de ténèbres et d’ombres que je ne parvenais plus à distinguer le corps de l’un du corps de l’autre. Seuls les fauves, les oiseaux et les poissons sauvages, à la surface du dos luisant de sueur, semblaient percevoir quelque chose au-delà de cette perturbation dans laquelle étaient noyés les vivants.

— Pleure pas ! Je vais jouir ! Tu vas voir ! Je vais jouir et tu vas trouver !

Il s’est tu. Il l’a pris contre lui, dans les bras de ses chauves-souris, et l’a serré dans une étreinte d’une sublime douceur. Il a donné quelques coups de reins, très lents, très profonds, puis il a murmuré à l’oreille de son semblable : Maintenant ! Ça va être les ténèbres dans ton ventre ! Tu sens les ténèbres ? Prends ! Passe par les ténèbres, tu trouveras la lumière ! J’ai senti l’odeur âcre de la semence se répandre. L’homme tatoué s’est retiré et s’est aussitôt levé. Il a essuyé son sexe, il a regardé par la fenêtre. Il ne pleuvait plus. Il a ouvert les vitres. L’aube est apparue blême et froide, au rebord des arbres.

L’autre était tombé, recroquevillé au bord du lit, il tremblait.

— Vous ne m’avez pas tué.

— Je vais te tuer, mais je veux pas te tuer dans la maison de ma sœur.

— Où ?

— Où tu veux. Aujourd’hui. Je te retrouverai, t’en fais pas.

OceanofPDF.com

SCIURUS CAROLINENSIS

 

Il allait sous la pluie quand ses semblables allaient sous leur parapluie.

OceanofPDF.com

ARDEA CINEREA

Les humains s’assemblent dans le grand champ où poussent les pierres blanches des morts. Ils entonnent des mélopées funèbres au son des cuivres et baissent les grands étendards. Ils chantent, vont et viennent, parapluies ouverts, battus rabattus par le souffle inverse des vents contraires. Les voix montent dans l’air.

O beautiful for patriot dream

That sees beyond the years

Thine alabaster cities gleam

Undimmed by human tears !

America ! America !

God shed his grace on thee

And crown thy good with brotherhood

From sea to shining sea !

Le silence gagne toujours. Les humains s’en effraient comme ils s’effraient du noir. La pluie en averse les chasse. J’attends qu’ils abandonnent la terre mouillée gorgée de tant de cadavres pour aller cueillir escargots et vers de terre, avant de regagner la héronnière cachée au fond des marécages. Ils s’en vont en amas sous leurs carapaces de parapluies agglutinées. Il n’en reste qu’un seul. Il tourne en rond autour des morts et je tourne en sens inverse dans les volutes d’un nuage. La pluie alourdit mon plumage. Je claque du bec et lance mon cri rauque, Kééhiik !! Il me voit. Il s’assied sur une pierre. Il ne s’en ira pas. Je replie ma tête en arrière et je bats lourdement des ailes. Je m’élève et pique vers le lointain.

OceanofPDF.com

FELIS SYLVESTRIS CATUS

 

Il est entré dans la cuisine. Ses habits étaient détrempés. Il a décroché le téléphone. De son index encore tout engourdi par le froid, il a enfoncé les boutons sur le cadran de l’appareil. J’ai sauté sur la table, j’ai sauté dans ses bras, je me suis blottie au creux de son cou. Ashleen était absente, les autres avaient disparu. Il s’est assis. L’eau dégouttait de ses manches. J’ai miaulé. Son visage était défait, la couleur de ses yeux flétrie. Il a attendu. Une voix a surgi à l’intérieur du combiné qu’il tenait collé contre son oreille :

« Yeah… »

— Coach ?

« Who’s speaking ? »

— Wahhch Debch.

« One moment. »

Dehors, le vent roulait le long des façades, entre les maisons. Il faisait vibrer les vitres. L’odeur résineuse des arbres morts, abattus par les tempêtes, flottait à la fenêtre. Dans le saignement de leurs troncs déchiquetés pullulait une infinité d’insectes. Les branches ne sont pas flétries, la sève les fait encore fleurir. Sont-ils morts ? Sont-ils endormis ? Nul ne le sait. Lui non plus, pareil aux arbres en ruine, ne pouvait présumer ni de sa survie ni de sa disparition. « Oui. »

— Coach ?

« Oui. »

— Il est là.

« D’où est-ce que tu m’appelles ? »

— Lebanon. Du bed and breakfast de sa sœur.

« Il est arrivé quand ? »

— Hier dans la nuit.

« Tu l’as vu ? »

— Oui.

« Il t’a parlé ? »

— Oui.

« En français ou en anglais ? »

— En français.

« Il t’a reconnu ? »

— Oui.

« Tu es sûr ? »

— Il me l’a dit.

« Il te l’a dit ?! »

— Oui. Il m’a vu dormir chez Janice la nuit où il l’a tuée. Il me l’a dit…

« Qu’est ce qu’il t’a dit d’autre ? »

— Il m’a raconté comment il a tué ma femme. Il a dit aussi qu’il allait me tuer. Que je pouvais bien fuir, il allait me retrouver aujourd’hui. Je lui ai demandé pourquoi il ne me tuait pas tout de suite…

« … Il t’a dit qu’il voulait pas te tuer dans la maison de sa sœur… »

— Oui.

« OK. Il est toujours là ? »

— Je ne sais pas.

« OK. Va-t’en. »

Il n’a pas répondu tout de suite. Il a baissé la tête.

— Je suis fatigué…

La voix s’est faite insistante.

« Va-t’en ! Va-t’en maintenant ! »

— Je suis fatigué, Coach.

« Peut-être, mon garçon, mais mourir entre ses mains ne te reposera pas. Ni Janice ni ta femme ni Chuck ni le chien de Chuck ni bien du monde qui sont passés par là avant eux diraient le contraire. Alors ramasse ton courage, remercie le ciel d’être encore en vie, puis va-t’en. »

— Qu’est-ce que vous allez faire ?

« Je vais oublier un instant ma tribu pour penser un peu à la mort de ma fille, et je vais m’occuper personnellement de lui. »

— Et ceux que vous vouliez démasquer ?

« Ils se sont démasqués tout seuls. Je n’ai plus besoin de lui. Fais-moi confiance. Mais toi, si tu tiens à ta vie, va-t’en. Je veux pas avoir ta mort sur la conscience. »

— Il me retrouvera…

« Pas si tu raccroches et que tu sors tout de suite. »

— Pour aller où… ?

« Au sud. Vers Cairo. À trois jours de marche. »

— J’ai une voiture…

« Laisse faire la voiture, parle à personne, fais pas de stop ! Vas-y à pied, passe par les petites routes. Tu iras voir un gars qui s’appelle Humbert. C’est un Français de France. Il habite Cairo. De l’autre côté de la track de chemin de fer, en face du Shell, il y a un bar qui s’appelle The Mason-Dixon Line. Il se tient là. Tu as une arme ? »

— Un vieux couteau sioux.

« Garde-le sur toi, laisse tes affaires dans le bed and breakfast. Ça te fera gagner une heure ou deux. Il te croira encore là. »

— OK.

« On a plus besoin de se parler. Bonne route. »

Il a raccroché. Il s’est levé. Il m’a tendu la main. Je me suis caressée à elle. Il est sorti de la cuisine. J’ai entendu la porte se refermer. J’ai miaulé.

OceanofPDF.com

MARMOTA MONAX

Courant, trébuchant, se relevant, dévalant en aveugle les fossés ronceux où dorment les serpents, je les vois s’enfoncer dans la forêt sans regarder en arrière, l’un à la poursuite de l’autre, l’un dans les traces de l’autre, sautant, bondissant, chutant, se relevant, courant, chutant encore et se relevant, ensanglantés, lacérés, les bras tendus, écartant tout ce qui peut se dresser sur leur chemin, branches, broussailles et toisons épineuses.

OceanofPDF.com

DIADOPHIS PUNCTATUS

L’autre, à ses trousses, le poursuit sans relâche, sans relâche.

OceanofPDF.com

LIBELLULA QUADRIMACULATA

Il s’enfonce dans les marécages, ralentissant sa fuite tandis que l’autre, habile sauteur, coureur, guerrier, prend appui sur les troncs des arbres pour se propulser vers l’avant et se rapprocher de sa proie qui crie qui crie.

OceanofPDF.com

URSUS AMERICANUS

Dans la chute du jour et le déclin de la lumière, à la sortie de la forêt, dans les ravins glaiseux en butée au fil argenté de l’eau glacée où je pêche le poisson, je vois une ombre qui poursuit une ombre, toutes deux si semblables dans le flic flac de leurs pieds à contre-courant de la rivière, chutant dans les pierres, se relevant, chutant encore, tombant et se relevant, s’attrapant, se battant, se tournant et retournant dans le lit violacé du soir, puis reprenant leur course, celle d’une ombre dans la fuite d’elle-même.

OceanofPDF.com

VULPES VULPES

Il l’a frappé à coups de pierre, il l’a assommé contre le rocher, il l’a projeté à l’endroit où la rivière s’élargit. La lame s’est éjectée hors de son fourreau : Je te l’avais dit que j’allais te retrouver ! D’un seul geste, sans lui laisser le temps de reprendre son souffle, il lui a fendu le visage, l’a lacéré de l’oreille à l’oreille, le long d’une ligne écarlate. Il l’a frappé encore. La plaie s’est ouverte, vomissant son flot de sang. Il est tombé. Il était perdu, éperdu, égaré. Il a cherché à regagner la rive. L’autre s’est mis à rire. Il le regardait se débattre dans l’eau glacée. La lumière s’éteignait. Les chauves-souris retournaient à leur gîte, les oiseaux s’étaient tus. Je restais seul à les observer, blotti entre les pattes de ma mère. Il se noyait. Il n’avait plus la force de lutter. Je vais t’ouvrir les tripes ! Il l’a saisi par les cheveux. Je vais te scalper, tu vas sentir l’air à l’intérieur de ta tête, tu vas voir, tu vas accoucher de ta propre mort, tu vas l’emporter avec toi ! Il l’a contraint à se relever et s’apprêtait à lui plonger son arme dans le ventre quand tout s’est arrêté. Il s’est figé. Il a émis un son rauque. Il a reculé, surpris, étonné devant son semblable revenu à la vie, animé d’une énergie nouvelle, continuer à lui planter et replanter et replanter encore, en y mettant toute la force dont il était capable, avec des cris de rage et de colère, une lame qu’il tenait serrée dans sa main. Il n’est pas resté debout très longtemps. Son cœur avait dû être touché. Il s’est écroulé sur un rocher après avoir, de sa joue blême, expulsé un flot de sang. Il a cherché à se remettre sur ses jambes, mais il s’est effondré, arc-bouté contre la rotondité de la pierre. L’autre s’acharnait à enfoncer son couteau, aveuglé par le sang qui giclait du cou de sa victime et par celui qui coulait toujours de sa propre plaie ouverte. Il a frappé et frappé et frappé, s’obstinant à tuer sans relâche un homme déjà mort, jusqu’à s’épuiser, jusqu’à tomber à son tour sur les abords de la rivière.

Le calme est revenu.

Ma mère s’est mise à humer l’air. Je l’ai sentie se raidir. Elle devinait une présence. La nuit était tombée. Il restait une lueur. J’ai entendu un bruit, un léger clapotis dans le clapotis de l’eau, j’ai dressé mes oreilles, j’ai fixé le point le plus éloigné de la rivière, quelque chose approchait sans hésiter à travers les cailloux et les rochers dans un zigzag plein d’agilité, un animal à la démarche souple et ample. Il est sorti des ténèbres, silhouette massive dans le reflet des étoiles, il s’est arrêté auprès des humains étendus, il a senti notre présence, il a levé la tête dans notre direction. Une bête effroyable. Un chien. Un chien sauvage. Il a grogné. Jamais encore je n’avais entendu un son d’une telle gravité, d’une telle autorité sortir du gosier d’un animal. Ma mère a été saisie de terreur. Elle a reculé, elle a mordu mon dos, m’intimant par là l’ordre de la suivre sans tarder, j’ai obéi. Et j’ai fui dans ses traces.

OceanofPDF.com

STRIX VARIA

Dans la rivière en contrebas, un chien sauvage lèche le visage d’un homme. Il le traîne hors de l’eau par la seule force de sa mâchoire. Il gratte le sol et le recouvre de terre. Il se frotte la tête contre son corps. Il dessine un cercle autour de lui puis il recommence. Il gratte, frotte et tourne et recommence autant de fois qu’il est nécessaire jusqu’à ce que l’homme soit sec de toute humidité. Perché sur le faîte de l’arbre, je le contemple. Je hulule à plusieurs reprises. J’ouvre grand mon œil rond. Le chien sauvage s’assoit et monte la garde.

Un nuage d’insectes noctiluques approche. La lueur froide, fantomatique, annonciatrice de temps clément et de nuits chaudes, illumine sans l’éclairer le cœur de la forêt. Je hulule.

OceanofPDF.com

LAMPYRIS NOCTILUCA

Nous sommes une multitude aux abords du chemin herbeux, blottis au creux des cailloux ou dans les feuillages des buissons pour choyer notre lumière. Nous luisons loin de l’éclat du jour, loin des villes et loin des humains. Nous sommes les poussières anciennes d’innocences oubliées. Nous existons encore. Il y aura éternellement des ténèbres où il nous sera possible de tracer nos lignes évanescentes et cela durera tant que dureront les nuits obscures.

Leur disparition signera notre disparition.

Ce sera la fin des temps primitifs.

Il n’y aura plus personne pour transporter, dans l’intimité des lacs et des rivières, des éclats phosphorescents qui sauront répondre aux étoiles.

Mais tant que la lumière aveuglante n’aura pas décimé le monde des ombres, nous pourrons égrainer nos lueurs.

Nous n’abandonnerons pas. Nous luirons.

La persistance des lucioles teintera les vallées, tout comme le chien sauvage sauvera l’homme évanoui. Il sera son ombre et lui sa lumière. Il en fera son maître et l’homme en fera son chien. Rien ne saura les séparer. L’un, gardien de l’autre, l’un, dans les pas de l’autre, ils iront, liant leur destin, jusqu’aux abords des confins et n’auront plus peur de la peur de la mort.

OceanofPDF.com