Anima

Wajdi Mouawad · Chapitre 2 sur 5 · partie 4/5

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Anima

II Bestiæ Fabulosæ... 110

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Le second s’était mis à tourner autour de la voiture, la tête levée vers le ciel. Je suis demeurée tapie entre les éboulis du mur de pierre où je m’étais endormie. Je me méfie trop des humains pour oser les approcher. La lumière s’est rabattue sous l’effet des nuages en course dans le ciel, les rayons du soleil ont été délayés, noyés par des vapeurs violettes, annonciatrices d’orage, la teinte du jour s’est assombrie et l’ensemble du paysage, vidé de ses nuances, s’est éteint. Seules, dans leur monochromie ardoise, les moirures du fleuve en contrebas conservaient leur brillance et leurs reflets.

— Le voilà, a dit l’homme à la bouche enfumée, il arrive.

Et il a jeté à ses pieds le petit rouleau blanc à moitié consumé.

— Va falloir que tu t’attaches le cœur solide.

— Pourquoi ?

— Parce que ce qui arrive, c’est le truck qu’ils ont choisi pour te faire passer la frontière. C’est une bétaillère. C’est le moyen le plus safe, mais c’est aussi le plus écœurant.

La terre a tremblé sous les vibrations d’un appareillage métallique motorisé qui a pénétré à l’intérieur du terrain vague. La frayeur m’a envahie. Je me suis redressée, prête à battre en retraite, mais je n’ai pas bougé, préférant manger ma peur et demeurer invisible plutôt que de me dévoiler et de prendre le risque d’être pourchassée. Le vrombissement monstrueux se rapprochait et l’engin a surgi : plus grand que le soleil, il aurait pu recevoir dans son ventre l’entièreté du fleuve et toute l’ardoise de ce jour sans chaleur. Il s’est arrêté, son grognement s’est éteint, sa portière s’est ouverte et un homme s’en est extrait avant de sauter sur le sol.

— Are you ready ?

— Yes.

— OK. Let’s get going.

Il a soulevé un loquet dont l’extrémité est allée, par rotation, se bloquer dans une pièce fixée sur le chambranle. Puis, au prix d’un grand effort, il a écarté en les tirant les deux grands volets métalliques à l’arrière du convoi. La porte s’est ouverte, l’intérieur est apparu et le gouffre de la géhenne s’est révélé à moi.

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EQUUS CABALLUS

 

− I −

Tout succombe à l’hallali des espoirs, tout succombe, tout noire. Tout noire comme on dit tout tombe ou tout meurt. Tout noire ici au sarcophage des chevaux. La porte s’est ouverte et une vague de lumière est venue inonder l’intérieur du convoi, tranchant et retranchant les ombres de mes congénères amassés au-devant, silhouettes calcinées par ce brutal contre-jour. Nous nous sommes mis à hennir et à nous agiter sans parvenir pour autant à nous débarrasser de nos liens. Dans la panique de voir la porte se refermer, nous nous sommes mis à piaffer et, ensemble, de concert, à cogner de toute la force de nos jambes postérieures contre les barrières qui nous entravent et nous empêchent de fuir. Sortir ! Sortir ! L’air ! L’espace ! Le ciel et la pluie ! Loin des cadavres des nôtres, morts en chemin, bringuebalés au sol de la carlingue et dans le ventre desquels nos sabots s’enfoncent à chaque déhanchement de ce véhicule qui nous transporte. Où sont les courses folles ? Où sont les courses folles contre la lumière ? Soleils ! Soleils !! Creuset des larmes d’or ! Dans les plaies, les plaines où la nuit brille encore aux chants des oiseaux oubliés à tous les cœurs dehors !! Soleils !! Défaites nos liens de sang ! Mais dehors il y a les humains que nous haïssons, et celui qui hurle toujours, le voici qui hurle encore ! Que clame-t-il ? Nous n’entendons plus rien, les mots des humains depuis trop longtemps nous échappent. Plus de bouche pour crier, ni de gorge pour avaler la salive des peines et des chagrins. Ces humains-là, nous les avons pourtant portés sur notre dos et nous avons tiré leurs charrues aux durs labeurs des labours, sans nous plaindre jamais, tournant et retournant la terre rouge et noire de leurs champs. Quelle faute avons-nous commise pour être ainsi punis, ainsi étouffés, sans pitié, sans même un regard et avec une pareille bestialité ? L’homme hurle encore ! Il exige le calme, il exige l’obéissance. Il lève son bâton et frappe nos corps épuisés, Back up ! Back up !… mais il y a si peu d’espace pour bouger ! Il frappe ! Il frappe ! Les flammèches fusent au bout de son bâton contre les croupes, les encolures, les poitrails ! La douleur nous force à reculer, nous nous démenons, certains tentent de sauter par-dessus les ensellures des autres, des dos craquent, des membres sont broyés et ceux qui sont coincés en arrière se voient écrasés contre la paroi métallique par ceux qui sont en avant.

— Je ne monte pas là-dedans !

— What did he say ?

— He doesn’t want to go inside !

— You have no choice !

Ils hurlent entre eux, ils se battent, puis ils pénètrent à l’intérieur. Deux hommes en poussent un troisième. Ils se faufilent au milieu de nos hennissements dans la lumière avalée. Le jour fond. L’orage éclate. Par la porte, je vois chuter les étoiles de la nuit, défaites de leurs ciels sous les coups de tonnerre. Elles tombent, elles pleuvent, elles grêlent contre le plafond de la carlingue. Hennissements, vociférations, peurs, craintes et colères, tout est recouvert sous le vacarme de ce désastre et nous, les bêtes, vouées au malheur, nous croyons entendre dans cette averse qui crible notre caisson le galop des grands chevaux guerriers, des chevaux sauvages, des chevaux jamais dressés, des chevaux de légende, Pégase, Licornes, Centaures, Podargyre et Xanthos, en course aveugle pour venir décimer ceux-là qui nous tuent et nous font subir pareil châtiment ! Les coups de bâton continuent à pleuvoir, nous nous écartons comme nous pouvons. Un homme est traîné par les deux autres vers le fond comme s’il était un cheval. Il est poussé à l’intérieur d’un réduit formé par trois pans métalliques inscrits dans la paroi de la carlingue dont l’accès nous est interdit pas son étroitesse.

— Faudra rester là jusqu’à ce qu’il vienne te sortir ! OK ?

— Je ne pourrai pas !

— T’as pas le choix ! Ça se fera pas avant une journée de route. OK ? Il va te laisser la lumière allumée à l’intérieur du container, mais au passage de la frontière il va l’éteindre. OK ?… OK ?

— Je ne pourrai pas !

— Il fera un arrêt pour mettre de l’essence, il devra respecter le nombre d’heures de conduite permises pour pas se faire remarquer, il devra attendre une heure sur une aire d’autoroute avant de repartir, OK ?

Il s’est mis à trembler, il s’est accroupi, le dos appuyé contre la paroi métallique.

— Il fera le plus vite qu’il peut ! OK ? Une fois arrivés à l’abattoir, les chevaux vont être débarqués, OK ? Tu attendras qu’il revienne te chercher.

— Je ne tiendrai pas…

— Il faudra. Je te l’avais dit, ce sera pas de tout repos, mais au moins t’es safe. Tu as de l’eau en bouteille derrière toi, tu as de quoi manger ici. T’approche surtout pas des chevaux.

Ils sont repartis. Ils l’ont abandonné là. Ils sont ressortis et ils ont refermé la porte. Au plafond, un néon protégé derrière un grillage s’est mis à crachoter une lumière blafarde. Il pleut. Je lève mon cou. Je tends mes naseaux, j’ouvre la bouche. L’eau filtre à travers les entrebâillements. Je peux enfin me désaltérer, je peux enfin étancher ma soif. Les autres font comme moi. Cela nous calme. L’eau ruisselle dans mes yeux, creuse des sillons le long de mon chanfrein, de mes ganaches, dans la crasse qui me recouvre et glisse jusqu’au sol où elle rejoint le cloaque des déjections. Des portières ont claqué, il y a eu des voix, puis j’ai senti démarrer le vrombissement du moteur. Le convoi s’est ébranlé et nous nous sommes remis en route.

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EQUUS CABALLUS

− II −

Un changement de rythme dans le ronronnement du moteur m’arrache à ma torpeur et me ramène à mon cauchemar. Je suis bel et bien là, un parmi cent, dans ce convoi funèbre. Je ne sais pas comment ni en quel endroit aura lieu notre mise à mort, mais, pour nous avoir poussés comme ils nous ont poussés, entassés ici comme ils nous ont entassés, séparés de nos petits comme ils l’ont fait, déconsidérés comme ils nous ont déconsidérés, jusqu’à ne plus voir en nous des êtres vivants mais des objets de chair et de sang, il m’apparaît que notre anéantissement va se passer à l’orée des ténèbres les plus effroyables, et si, pour leur part, les humains se garderont de faire un pas pour y pénétrer, ils n’hésiteront pas à nous y précipiter. Je le sais. La détresse de mes semblables, figés de stupeur, me le confirme. Sommes-nous arrivés ? Je sens le véhicule bifurquer à plusieurs reprises, ralentir avant de s’immobiliser. Le néon s’éteint. La lumière extérieure suinte à travers les fentes de la carlingue, sans parvenir, tant nous sommes nombreux à obstruer son passage, à percer l’obscurité. La nuit est si épaisse ! Dans le premier moment, avant que mes yeux ne s’habituent à la pénombre, l’homme enfermé avec nous et qui se tient si près de moi me fait l’effet d’une masse noire découpée sur le fond de cette atmosphère ténébreuse. Seuls ses yeux brillent.

La faim noue mon ventre, des acidités me remontent le long de la gorge, un liquide épais, ni urine ni excréments, s’écoule de mes intestins. Je tente à plusieurs reprises de reposer mes membres endoloris, mais il est impossible de bouger ou de tourner la tête dans un sens ou dans un autre. Les insectes, mouches, moucherons, moustiques, nous harcèlent. Mes oreilles, mes narines, mes yeux, mes orifices, mon anus, mon vagin leur sont offerts sans que je puisse les chasser. La page émiettée de mon existence se tourne et va se refermer. Je le sens. Elle ne saurait tarder. Il me suffit d’attendre la fin. Chaque instant de vie est un instant de vie. Des voix me parviennent depuis l’extérieur.

— Follow the signs for the truck inspection dock, sir !

Le convoi s’ébranle. Une lumière orangée défile lentement et balaie l’intérieur de la carlingue. Elle caresse nos têtes. Je perçois par intermittence le visage de l’homme. Il me fixe. Des bêtes s’agitent. L’homme se met à siffler. Cela nous calme. Nous roulons sur des obstacles. Le convoi se balance dans un cognement effroyable de fer et d’acier, les parois de la carlingue tremblent et vrombissent à chaque déhanchement, jusqu’à ce que, à nouveau, tout s’immobilise.

— Wait here for the X-ray, please.

Il y a des chevaux inertes. Ils sont morts. L’instant s’est figé pour eux. Je tremble. L’homme ne siffle plus. Je le regarde. Il me regarde. Je baisse la tête et l’introduis entre les deux parois qui mènent à son réduit. Mes épaules m’empêchent d’aller plus en avant. Il verse de l’eau sur ma tête. Il pose sa main sur mon chanfrein. Il me caresse. Un frisson me parcourt l’échine. Il me parle :

— Nous sommes perdus, toi et moi, mais toi plus que moi. Laisse-moi prier pour toi puisque tu es sans cesse dans ton silence. Laisse-moi prier puisqu’il y a longtemps, lorsque nous avons été enterrés vivants, je n’avais rien su dire ni rien su faire pour consoler tes semblables. Eux sont morts et m’ont sauvé. J’ai survécu à l’hécatombe.

Il pose sa main contre mes narines. Il verse encore de l’eau. Je bois dans ses mains.

— Laisse-moi prier pour toi qui ne sais pas.

Il se tait. Il ne ferme pas les yeux. Il ouvre la bouche. Sa voix monte. Une plainte, une complainte, puis un chant, bas et lent, venu de ses propres ténèbres :

— L’Éternel est mon pasteur : / Je ne manquerai de rien / Il me fait reposer sur de vertes prairies […] Tu préserves mon âme de la mort, / Tu épargnes les larmes à mes yeux, / Tu empêches mes pieds de trébucher. / Et je me soutiens encore devant l’Éternel, / Dans le royaume des vivants. […] Ô Éternel, exauce-moi quand je prie, / Réponds-moi de grâce ! / Mon cœur me dit […] / Qu’on doit rechercher ta face : / Eh bien ! Seigneur, je la cherche avec ardeur.

Il répète cette phrase, « Seigneur, je la cherche avec ardeur. » Il la répète sans cesse. Il pose sa tête contre la mienne. Il pleure. Il pleure. Il pleure. Il n’a plus de mots. Que cette phrase noyée de larmes.

Des signaux sonores retentissent à l’extérieur. Des projecteurs balaient l’intérieur du convoi de faisceaux diffractés à travers les fentes de la carlingue. Dehors je perçois le halètement des chiens. Ils tournent autour du véhicule. Ils aboient. La porte s’ouvre. Il n’y a que la nuit blanchie par les lumières aveuglantes. L’homme recule jusqu’au fond de son réduit et se dissimule derrière une fausse paroi. La panique semble à nouveau gagner les chevaux. La fatigue s’empare de moi, la tristesse, je m’effondre. Dans la déjection des bêtes, je m’effondre. Je ne me relèverai pas, je ne me relèverai pas. Je perds conscience. Je m’évade. Enfin, enfin.

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EQUUS CABALLUS

− III −

C’est une traversée des abysses. Nous avons encore roulé, bringuebalés sur des routes cariées par le froid, puis nous nous sommes de nouveau arrêtés. Nous attendons depuis. La lumière au plafond de la carlingue s’est rallumée. Où sommes-nous ? Une voix a dit Stop for two hours ! Je ne sens plus la douleur. Je ne sens plus mes jambes. J’ignore si c’est le jour ou si c’est la nuit. Tout est déformé. Hier, on nous appelait horse ou cheval ou caballo. Aujourd’hui, nous sommes la marchandise. Il fut un temps où nous portions le nom de nos galops : Chapala ! Chapala ! Chapalachapalachapalachapala !

Il y a un homme dans le fond de la carlingue. Je le devine à travers la masse sombre et luisante de fatigue des autres. Il bouge. Il avance, pas à pas, parmi la horde. Il a un couteau dans la main. Il s’en sert pour couper les sangles et libère mes congénères. Il tourne les loquets des grilles derrière lesquelles sont tenus prisonniers les grands chevaux noirs, lourds et puissants, que les humains craignent par-dessus tout. Que fait-il ? Il murmure des mots incompréhensibles : « Ce sera un instant Minotaure. Toute situation porte sa puissance. Je vous rends à la persuasion de vos existences et qu’importe ce qui arrivera. » Il s’approche de moi, ses mains tremblent, il tranche la lanière de chanvre qui use ma peau jusqu’au sang, il m’en libère, le froid se saisit de ma plaie ouverte. Il continue : « Une seule Mongolie à l’horizon. Il vous faudra avoir une seule idée en tête, une seule steppe ! Il vous faudra retrouver le galop, quitte à galoper avec la mort. Galopez, galopez ! Mieux vaut le galop que le gourdin ! » Je ne l’entends plus. Il parle aux autres. Il pleure. Les morts, je crois qu’il se baisse pour les caresser. Il se tient à présent proche de la porte. C’est maintenant, dit-il d’une voix forte. Maintenant !! Nous nous agitons. Il fait pivoter la longue barre d’acier verticale autour de son axe et déverrouille les deux battants de la porte. Il lève la clenche du grand pêne, dernier obstacle, et, tirant de toutes ses forces, il le dégage de la gâche fixée sur le chambranle de la carlingue. Puis, du pied, il repousse les deux parois métalliques qui s’ouvrent vers l’extérieur et font paraître la lumière du jour. Le vent entre, le froid entre. Mon sang coule dans mes veines. Nous sommes libres ! Il se retourne et se met à hurler : Fuyez ! Fuyez ! Allez !!! Allez !!!! Le premier cheval hennit et saute. Fuyez ! Fuyez ! Allez !!! Allez !!!! La vie se saisit de mes muscles, je me cabre et sans plus attendre, fou de rage, je m’élance au-dehors.

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PANDION HALIAETUS CAROLINENSIS

Les premiers chevaux se sont effondrés au pied de la bétaillère, les autres ont dérapé sur le revêtement bétonné avant de s’écraser à leur tour contre le sol. Leurs hennissements, portés par les spirales de l’air, sont montés jusqu’à l’azur où, baigné par la lumière dorée du printemps, je tournais depuis le déclin du jour, dans un ciel dégagé, très haut au-dessus du vol des corbeaux, à l’affût de la moindre bête imprudente ou du premier grand poisson nageant trop en surface de la rivière.

Les chevaux ont continué à surgir hors du véhicule pour se jeter dans la lumière et atterrir avec leur ombre sur la surface grisâtre où avaient été stationnés camions et remorques. Chaque bête allait dans sa course désordonnée, mue par un violent désir de fuir cette bétaillère qui avait jusque-là convoyé le troupeau. Ce n’était pas encore le soir, et le soleil, en son déclin, brûlait les couleurs du jour sous l’effet de ses rayons obliques, mêlant les lignes du paysage aux ombrages des corps toujours lents et minuscules vus depuis l’azur. Rien du carnage qui était en train de se préparer n’allait échapper à mon regard et le plan horizontal le long duquel je tenais mes ailes déployées m’offrait, à la faveur d’un courant massif de vents contraires, une immobilité presque totale au-dessus de l’aire de repos où les humains, dompteurs insatiables, viennent étancher la soif de leurs animaux métalliques, ces monstres qui les transportent le long des routes. Malgré l’altitude, je percevais la fureur des chevaux, je percevais leur colère. Ils circulaient à travers le dédale des remorques alignées jusqu’à ce que, les dépassant, ils rejoignent les espaces découverts où ils ont pu reprendre leur charge et leur galop. Mes yeux, aptes à percevoir le moindre mouvement aux abords des terriers, se sont fixés sur la horde égaillée des bêtes. Elles se ruaient dans tous les sens, bondissant, hoquetant comme des animaux sauteurs, se jetant contre les véhicules, les clôtures, les portes, les vitrines des bâtiments et contre les humains aussi, ceux du moins qui cherchaient à se dresser sur leur chemin. Avec une violence folle, les chevaux lançaient contre eux leurs jambes arrière, les projetaient au sol, les assommaient, les désarticulaient et les piétinaient sans craindre de les éventrer sous les coups redoublés de leurs sabots. Les cris et les hurlements se mêlaient aux hennissements. C’était un assaut furieux à l’encontre des humains. Le scintillement écarlate du sang donnait au béton, par fines touches, un éclat renouvelé et laissait croire, vu de si haut, à une éclosion de fleurs éparses, nées comme par magie sous l’effet des ruades.

Tous les vivants cherchaient à fuir. Les voies de sortie étaient paralysées par la cacophonie des véhicules, des bêtes et des humains enchevêtrés. Une dizaine de chevaux, parmi les plus robustes et les plus puissants, s’étaient engagés le long du chemin de raccordement en direction de l’autoroute qui serpente à travers la grisaille des forêts, veine blanchâtre où, tels des insectes rutilants, glissaient les voitures d’un horizon vers un autre, et cherchaient à rejoindre les champs. Mais à peine les premières bêtes avaient-elles sauté par-dessus le muret pour atterrir au milieu de la voie de circulation qu’elles se faisaient heurter par les monstres métalliques lancés à toute vitesse. Violence inouïe du choc ! Ballet redoutable ! Les chevaux s’élevaient dans l’air avant de s’abattre contre le sol, les voitures, perdant tout contrôle, étaient déportées vers la voie opposée où elles heurtaient à leur tour et sans le vouloir les convois qui arrivaient en sens inverse. Fracas ! J’en ai entendu les pliures ! Celles des tôles et celles des os ! Les voitures, inconscientes de l’obstacle, continuaient à vrombir au bout de la courbe sans se douter de la brutalité avec laquelle elles s’apprêtaient à frapper leur destin. Incapables de freiner ni de dévier de leur trajectoire, je les regardais se froisser contre l’amas de chair et de métal, dans un crissement désespéré, qui mourait à l’instant de la collision. Les vies s’éteignaient, le chaos ne cessait de grandir, les carcasses des chevaux gisaient pêle-mêle au milieu des corps des humains, ensembles démembrés, disloqués, morts ou agonisants, tandis que les bêtes encore indemnes, prises au dépourvu, égarées, s’étaient mises à galoper le long de la route, cherchant à fuir. Lui, je l’ai repéré à l’instant précis où il a enjambé le muret. Il a dévalé le fossé, il a grimpé le long de la berge, puis il a gagné les champs pour rejoindre le chemin de terre qui longe la rivière où il m’arrive souvent de happer les poissons. Il s’enfuyait. Il s’éloignait à toutes jambes. Je ne cessais de le regarder, oubliant tout le reste, tant la folie de sa course était identique à celle des chevaux. J’ai replié mes ailes contre mon corps et je suis tombé de l’azur pour le retrouver, ici, à l’endroit où il s’est arrêté, hors d’haleine, tremblant, incapable de faire un pas de plus. Je ne l’ai pas quitté depuis.

Je suis perché sur la cime de l’arbre au pied duquel il s’est écroulé. Je le devine à travers l’écheveau des branchages dénudés. Le soleil glisse derrière l’horizon. Le froid s’éveille. Les sirènes hurlent. Leurs plaintes résonnent et montent dans le bleu cristallin du soir.

Il se lève. Il s’appuie contre le tronc de l’arbre. Il l’entoure de ses bras. Il semble l’écouter. Je m’envole. Il lève la tête et me découvre. Je me pose sur le sol. J’ouvre mes ailes et marche en me déhanchant. Je m’arrête. Nous nous fixons. Je gratte mes serres contre le sol. Je frotte mon bec contre un rocher. Les feux d’une voiture approchent sur le chemin. Je m’envole. Il se cache derrière le tronc. La voiture passe. Le nuage de poussière s’élève jusqu’au sommet de l’arbre. Je monte en altitude. Il lève la tête. Il tente de me repérer mais n’y parvient pas. Il reprend sa route. Il s’éloigne. L’obscurité gagne. Elle l’avale.

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CANIS LUPUS FAMILIARIS

C’est un temps d’avant la pluie, a dit mon maître, et nous nous sommes mis en route malgré le vent adverse. Nous sommes passés par le cimetière pour y déposer une gerbe de fleurs puis, suivant le rituel auquel nous ne dérogeons jamais, nous avons poursuivi notre promenade le long du chemin creux qui conduit jusqu’aux abords du grand lac. C’est un chemin sombre, éclairé par quelques lampadaires que calfeutre la brume. Tout y est inquiétant lorsque règne ici un temps comme celui qui sévit ce soir. La vision se dilue et les lumières, auréolées, se mettent à tourner dans des ciels lourds. Le bruissement des branches dénudées emplit l’espace tout entier et les oiseaux de nuit, dont je devine parfois l’œil rond, se dépêchent pour regagner leur gîte. Une locomotive à la robe noire, étincelante sous les effets mouillés de la bruine et charroyant interminablement ses wagons-citernes, passe au loin. À peine puis-je percevoir le roulement de ses roues. Les rafales du vent couvrent le moindre son et amenuisent mes sens. Malgré cela, je décèle une présence. Quelqu’un va venir, quelqu’un approche, masqué par le voile laiteux de la brume. Je devine un bruit de pas, je flaire l’odeur fatiguée d’un homme. J’aboie, puis j’aboie encore. Mon maître m’enjoint de me taire, j’obéis. Une ombre, d’abord défaite de ses contours, naît au cœur de la vapeur et, à mesure qu’elle avance, nous la voyons affleurer à la surface du brouillard, s’épaissir, se dessiner, trouver sa chair et sa consistance. C’est bel et bien un homme. J’aboie. Mon maître s’arrête et le salue. L’homme, à son tour, s’arrête et salue mon maître. Je vois son visage. Mon maître lui demande d’où il vient. L’homme répond. Il marche depuis l’aire de l’autoroute située en amont. Il n’a plus sa voiture. Des chevaux sont morts, là-bas, des hommes aussi. Un accident effroyable. Mon maître acquiesce. Il en a entendu parler, les sirènes ont chanté jusque tard le soir. Un hélicoptère de l’armée a été dépêché. De l’armée ? s’étonne l’étranger. Oui, de l’armée, confirme mon maître, il faut bien porter secours aux blessés, toutes les routes sont bloquées et les rues des villages sont congestionnées par les poids lourds déroutés. L’homme ne répond rien. Il s’accroupit. Il prend ma tête entre ses deux mains et me masse doucement les tempes. Dans ses yeux je vois des animaux morts, je vois des chevaux morts, je vois des taureaux morts, je vois des déserts, des guerres, des abandons et des joies volées puis envolées. Il se redresse et demande à mon maître vers où ce chemin le mènera s’il le pousse jusqu’au bout.

— Angola, a dit mon maître.

— Angola ?

— Yes. Like the African country. Angola, Indiana.

— There is some hotel there ?

— There’s the Days Inn at the entrance to Angola. The rooms are very cheap and very simple. It’s not the cleanest place in town, but it’s the closest. Are you French ?

— No, but I lived in France for a while.

— I had a good friend when I was young. A really nice guy… Raphaël Clément… From Lyon… do you know him ?

— No, sir. I was never in Lyon.

— It was a very long time ago… He’s probably dead, you know… He saved my life when my plane was shot down by the Nazis… He helped me get back to the zone libre… Anyway… Good luck, my friend.

— Thank you, sir.

Il lève sa main en guise de salut et reprend sa marche. La pluie ne va pas tarder. Je reste là à regarder l’homme se dissoudre de nouveau à l’intérieur du brouillard. Nous, les chiens, percevons les émanations colorées que les corps des vivants produisent lorsqu’ils sont en proie à une violente émotion. Souvent, les humains s’auréolent du vert de la peur ou du jaune du chagrin et quelquefois encore de teintes plus rares : le safran du bonheur ou le turquoise des extases. Celui-là, fatigué, épuisé, englouti par l’opacité opaline du chemin, exhale, depuis le centre de son dos, le noir de jais, couleur de la dérive et des naufrages, apanage des natures incapables de se départir de leur mémoire et de leur passé.

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PERIPLANETA AMERICANA

Lorsque la porte s’ouvre, la lumière brûle tout. Nous fuyons vers des flaques d’obscurité enfouies dans les anfractuosités des murs et les cavités du plancher. L’humain défait les couvertures du lit. Les mâles, agglutinés au centre de la couche, s’évadent. Les femelles courent jusqu’aux refuges et disparaissent à la jointure des plinthes. Les autres échouent par grappes derrière la porcelaine des cuvettes, à l’intérieur des drains d’évacuation des eaux ou dans les recoins défaits de leurs céramiques. L’humain agit et les actes engendrent dans sa bouche phonèmes et vibrations sonores :

Room 15 / Is it possible to have another room ? / It’s full of insects / Cockroaches / No, it’s OK.

Je cours rejoindre les refuges où sont tapies mes congénères. Mon oothèque accrochée au bout de mon abdomen me ralentit. Je suis prise au piège d’un contenant vitrifié. L’humain porte ma chambre de verre entre ses mains. Je grimpe pour tenter d’atteindre le rebord de cette paroi cylindrique d’où me proviennent les odeurs de l’extérieur, mais une surface cartonnée vient boucher toute possibilité de fuite, rendant opaque la vision que j’ai du plafond de ma prison. Le verre déforme tout. Les silhouettes sont arrondies. La chaleur augmente. Je me défais de mon oothèque. Je creuse. Cela ne se creuse pas. Je tourne le long du cylindre. Je mange mon oothèque. Je dévore mes propres œufs. L’humain regarde. Il agit et ses actes engendrent vibrations et autant de phonèmes. Ses lèvres bougent, sa bouche articule.

— Papa ? c’est Wahhch / Ça va ça va, t’en fais pas / Ça va je te dis / Pas encore / Il se protège dans les réserves indiennes / Je t’avoue que je ne cherche pas trop à comprendre / Je prends du temps pour moi / Ne t’en fais pas / Je voulais te poser une question / Sabra et Chatila / Tu connaissais mes parents ? / Les miliciens, tu les connaissais ? / Je veux dire, tu les as vus tuer mon père et ma mère ? / Oui… Oui… / Mais toi, comment ça se fait que tu étais là ? / Tu m’avais dit que les chevaux étaient sur moi / L’enchevêtrement / C’est comme si je me souvenais de tout / Comme si, au moment où j’ai vu Léonie étendue dans son sang, j’ai eu un sentiment de déjà vu / Tu ne comprends jamais ce que je dis quand il s’agit pour moi de te poser des questions à ce sujet / Ce n’est pas grave, je ne t’appelle pas pour t’embêter / Je pensais passer à Vegas / J’en profiterai pour rendre visite à Najma / Nabila m’a dit que vous vous êtes disputés ? / Je ne dirais pas ça / Elle te respecte mais elle est aussi entêtée que toi / Toi non plus tu ne vas pas la voir / Tu pourrais / San Diego n’est pas loin / Tu pourrais aller passer quelques jours là-bas !… ! Elle en fait des efforts /… / Ce n’est pas la peine de t’énerver / Bon, tu as raison / OK / Allez / À bientôt.

Il me regarde. Il secoue ma prison. Il tient un objet entre ses doigts. La nuit coule. La chaleur m’étourdit. Je m’évanouis.

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DANAUS PLEXIPPUS

Il marche dépourvu d’ailes, je virevolte dépourvue de jambes. Je me pose sur son dos. Où donc est le sanctuaire où s’achèvera la migration du grand retour ? J’introduis ma trompe dans les fibres du tissage qui le recouvre : parfums d’une terre étrangère, odeurs d’animaux et de végétaux inconnus. Il s’arrête. Je virevolte. Il se baisse. Je me pose sur son épaule. Il ramasse un de mes semblables à l’agonie dans le gravier de la route. Il le tient dans le creux de sa main. Les ailes aux nervures déchirées frémissent. Il s’assoit. La lumière du matin s’avance. Mon semblable meurt dans le creux de sa main. Ses grandes ailes orangées s’abandonnent immobiles et calmes. L’homme creuse un trou. Il y dépose mon semblable et le recouvre de terre. Mon semblable ne sera pas la proie des fourmis, nourriture pour l’hiver. L’homme se relève et reprend sa marche. Il me porte et tant qu’il m’emporte en direction du pôle, je reste sur son épaule, mais voilà qu’il dévie de sa route, voilà qu’il va vers le couchant. Je l’abandonne.

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PASSER DOMESTICUS

Il demande à l’homme affairé derrière le comptoir où se trouve la gare ferroviaire.

— There’s no train station in Angola, sir.

Il demande s’il existe une gare routière pour prendre un bus en direction d’Indianapolis.

— There’s no bus station either.

D’un coup d’ailes je me pose sur une table abandonnée pour becqueter les miettes de pain et les fragments de viande. Nous sommes une nuée à nous abattre aux heures de festin. Il y a des pigeons, il y a des congénères, il y a des corneilles, il y a du soleil. Il faut picorer vite. Les humains vont et viennent, les voitures s’arrêtent et repartent.

— Where do you want to go, sir ?

Il évoque un petit village du côté de Saint-Louis, Missouri.

— Go back to Chicago. All the trains for the other states leave from there.

Il demande comment il peut regagner Chicago depuis Angola.

— There’s the Greyhound station in Fort Wayne.

Il demande où se trouve Fort Wayne.

— Twenty-two miles south of Angola.

Il demande s’il existe un bus qui saurait le conduire jusqu’à Fort Wayne.

— No bus, no train. You need a car to leave Angola. All the car rental companies are on Hoosier Drive.

Il lève la tête. Il suit le vol des oiseaux qui tombent jusqu’ici pour prendre leur part de nourriture. Il se retourne vers l’homme derrière le comptoir et lui commande un burger.

— All dressed ?

Il acquiesce. Il prend le journal posé sur le bord du comptoir et le feuillette. Il s’arrête à une page. Il scrute attentivement les signes qui s’y trouvent inscrits, puis déchire la page et la plie. L’autre pose devant lui une assiette garnie. Il s’éloigne jusqu’au bout du comptoir. Il tient entre les doigts un morceau de pain et me le montre. Il l’agite en ma direction. Il voit que je le vois. Je vole jusqu’à lui et, ralentissant mon vol en redoublant le battement de mes ailes, j’attrape du bout du bec la miette qu’il me tend. Il ne mange rien. Il déplie la feuille déchirée du journal, décroche le téléphone et glisse une pièce de monnaie dans la fente. Je grimpe sur la viande, j’y agrippe mes pattes. Je becquette viande, je bois sang. Je me repais.

Hello / It’s about the car in the newspaper / Yes / This afternoon ? / OK / I will be there / Thank you.

Il raccroche. Je m’envole. Je me pose sur son épaule. Je m’envole. Je tourne, je chante, il s’en va.

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CANIS LUPUS FAMILIARIS

Ils sont restés debout près de la voiture pour boire le soda que Sandy leur avait apporté. Mon maître, tourné vers l’étendue des champs labourés, la bouteille posée sur sa panse ronde et enflée, en a profité pour parler de la région et de la paix dans laquelle nous vivons ici. Il a redit combien ce coin du monde était le plus beau de toute l’Amérique du Nord. Avec une lenteur pénible, il a raconté les mêmes histoires, commençant par celle de notre ville, Angola, laquelle, bien que bâtie par des nègres venus d’Afrique, a aujourd’hui une économie florissante et un niveau de vie jalousé par toutes les villes des États-Unis. Il a mentionné des statistiques, il a dit des mots obscurs, il a évoqué un taux de chômage dont il a justifié l’absence par la ténacité des gens d’ici, leur foi inébranlable en Dieu et leur volonté de rester fidèles aux valeurs de nos ancêtres venus ici dans les pires conditions pour fonder ce pays qui n’était rien avant eux, absolument rien, vide et vierge, primitif, maudit puisqu’il était la terre que Dieu avait léguée à Caïn après que celui-ci eut assassiné son frère. Il a insisté pour dire combien son cœur est lourd quand il songe aux humains des pays éloignés et barbares, l’Arabie en particulier, glissant aveuglément vers les flammes de la géhenne parce qu’ils n’ont pas la chance de naître et vivre dans un pays protégé par la main de Dieu : Mais tous les jours nous prions pour eux et pour le salut de leur âme… Chacun mérite ce qu’il reçoit, a-t-il cru bon d’ajouter, puisqu’en ce bas monde, et spécialement en Amérique du Nord, n’importe qui, venu de n’importe où, en faisant montre de bonne volonté, de talent et de caractère, peut entreprendre ce qu’il veut, devenir propriétaire de sa maison, de sa terre et élever ses enfants en paix et en sécurité. Pour conclure, il a dit ce qu’il dit toujours à la fin de ses interminables tirades : As I always say, happiness is a muscle… To develop it you have to go to the gym… In the United States, the gym is your family, your community, your church, your country and your car.

Parfois j’ai envie de le mordre, mais les préjudices seraient incalculables. J’aimais son père. Il parlait peu. Je m’assoyais souvent à ses côtés. Il m’emmenait en promenade dans cette voiture. Lui, je m’en méfie. Demain, me trouvant trop vieux, inutile, il pourrait me tuer aussi aisément qu’il me flatte et me caresse.

L’homme attendait que mon maître se soit vidé de tous les mots qu’il avait dans la bouche. Mon maître semblait heureux. Avant de voir l’étranger poindre au bout de la route, il avait sorti la voiture du garage et, la matinée durant, avait entrepris de la laver à grande eau puis de la nettoyer à l’intérieur. Malgré la rotondité de son ventre, il s’est plié dans tous les sens pour ôter les déchets accumulés sous les sièges, aspirer la poussière, graisser les boiseries, astiquer les vitres et brosser la banquette arrière dans laquelle mes poils avaient réussi à former au fil des promenades une épaisse et luisante toison qui faisait dire à Sandy que j’étais le seul chien tapissier de toute la région.

— So, you need a car ?

— I looked in the newspaper and I found your classified.

— It was my father’s car. A 1990 Oldsmobile Ciera. 2.5 liters, 4 cylinders, 190 000 miles. Good running condition, great winter heater, great mileage, no oil leaks, starts every time in hot or cold weather, AM FM cassette radio, the body is good and the undercarriage is good.

— And the price is good too…

— We have to sell ’cause we need space in the garage…

— Can I pay cash ?

— Sure !

Ils étaient partis ensemble pour régler les formalités auprès des autorités puis ils étaient revenus. Et depuis, il ne cesse de parler. L’homme l’a écouté sans jamais le relancer et à présent il allait nous quitter. Il s’est engouffré dans la voiture et le moteur a démarré. La voiture s’est mise à rouler. Elle s’est éloignée jusqu’au bout de la route, emportant avec elle ce survenant que j’aurais tant voulu suivre plutôt que de rester dans cette maison, aux côtés d’un tel maître, qui n’a de maître que le nom et qui m’expédiera un jour à la mort.

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CANIS LUPUS FAMILIARIS

Tommy a enfoncé le pistolet de distribution dans le réservoir de la voiture et l’a bloqué pour nettoyer le pare-brise souillé par les excréments des oiseaux et les insectes écrasés. Tommy a raclé sa gorge de toutes ses forces et a craché par terre. Tommy a astiqué. Tommy a replacé le squeegee dans le bac à savon puis il a ouvert le capot. Tommy a vérifié le niveau d’huile du moteur. Tommy a dit que tout était parfait. Tommy avait un grand sourire. Je suis resté couché contre la pompe. J’aime regarder Tommy s’activer. J’aime le ronflement de la cuve souterraine, le roulement du compteur, la course du fluide dans le boyau noir, j’aime l’odeur de l’essence aux heures de grande chaleur. Tommy est revenu pour se saisir du pistolet distributeur. Tommy a attendu la fin du plein. Tommy m’a donné de légers coups de pied moqueurs. J’ai mordillé sa chaussure. Je n’ai pas vu le visage de l’homme. J’ai entraperçu ses yeux dans le reflet du rétroviseur. Tommy espère toujours le meilleur pourboire possible. Tommy s’est mis à l’entretenir.

— Where do you come from, sir ?

— Montreal.

— Where’s that ?

— Canada.

— Where are you going ?

— Lebanon, Illinois.

— It’s not so far. Just after Effingham. You’ll be there in three hours.

— What’s your name ?

— Tommy.

J’ai entendu le clapet du pistolet de distribution se rabattre. Tommy l’a replacé sur son crochet.

— That’ll be fifty-six dollars, sir.

— Thank you, Tommy. Keep the rest.

La voiture a démarré. Tommy est resté figé. Je ne fais pas encore la différence entre les billets, certains ayant plus de valeur que d’autres, mais à la stupeur de Tommy, j’ai compris que son pourboire avait dépassé ses espoirs les plus fous. Tommy est parti en riant. Je me suis endormi en attendant le prochain véhicule.

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AEDES STEGOMYIA AEGYPTI

 

L’odeur d’ammoniaque dégagée par la sudation de sa peau me guide jusqu’à lui. Il est debout sous les conifères, à l’intérieur d’un habitacle vitré dépourvu de cloison. J’amorce ma descente, je passe à travers l’entrebâillement de son vêtement, je me pose sur son dos, les ondes sonores que produit sa gorge font vibrer son ossature.

Hello, Is this The Sunrise Bed and Breakfast in Lebanon ? / I would like to make a reservation /

Je repère la veinule à la surface de son épiderme.

One person / Tonight /

J’enfonce ma trompe dans sa chair.

One week /

J’injecte ma salive, je liquéfie son sang, je suce, je suce.

I have no credit card / But I’ll be in Lebanon in one hour /

Mon abdomen se dilate, il se gorge de son sang, je suce.

My name ? / Raphaël Clément / From Lyon / And you are… ?

Je suis pleine, je retire ma trompe.

I’ll be there soon, Ashleen / Thank you very much.

Je m’envole.

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TEGENAEIA DUELLICA

Les fils tendus de ma toile se sont mis à vibrer. La proie qui se démène, là, dans l’enchevêtrement soyeux de mon piège, est d’une taille importante. Je quitte ma loge et longe un des rayons attachés à l’alcôve du plafond. Les vibrations augmentent. Je m’approche. Je tends mes pédipalpes et tâte ma victime. Un papillon emmêlé, englué au centre de la plate-forme. Je le chevauche. Je le mords à la tête. Il bouge. Il se débat. Je déverse sur lui mes sucs. Je le sens fondre. Sans plus attendre, je le broie à l’aide de mes chélicères et, pendant que je le dévore tout entier jusqu’à la dernière écaille de ses ailes, je sens la présence d’un humain. Il est là. Je le sais debout en dessous de ma toile. Je perçois les vibrations, les mouvements de l’air, le chaud, le froid, les odeurs, et je devine l’ouverture de la paroi en bois qui permet de pénétrer à l’intérieur de l’habitation.

— You must be Raphaël Clément ?

— Yes.

— Welcome to the Sunrise. Come in please, I’m Ashleen Woolf Rooney, nice to meet you.

La paroi se referme. Je nettoie la soie des fibres émiettées du papillon. Je regagne ma loge. Je m’y blottis, les pattes posées sur les fils de ma toile. J’attends.

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FELIS SYLVESTRIS CATUS

Ashleen l’a conduit directement à sa chambre, aménagée en toute hâte dans les combles de la maison. Malgré la fraîcheur de la nuit, il y régnait une chaleur étouffante. Les rideaux étaient tirés. Des bougies parfumées embaumaient la pièce de leur fragrance de fleurs et d’aromates sans parvenir pour autant à dissimuler l’odeur de moisi. Il a ôté son manteau et s’est assis sur le lit. Il n’avait pas de bagages. Ashleen s’en est étonnée. Elle est revenue avec des serviettes propres, puis elle l’a accompagné jusqu’à la salle de bains, installée, quelques marches plus bas, à l’intérieur d’un placard : l’ve never rented this room before, but it’s the only one available. La chambre lui convenait parfaitement, a-t-il dit. Il a voulu verser une avance, Ashleen a refusé : We’ll settle that when you will leave. Elle lui a demandé s’il avait faim et s’il désirait se joindre aux autres pour le dessert : It’s a group. All of them speak French. They are from Poitiers, France. Elle est redescendue sans attendre sa réponse.

Il est resté appuyé contre le cadre de la porte de la salle de bains. Je me suis frottée contre ses mollets. Il ne m’a pas caressée. Il est entré à l’intérieur de la petite pièce au sol défait de son parquet, sous lequel apparaissait un sol plus ancien, carrelé de céramiques blanches et noires. Il a tourné le robinet du lavabo et s’est aspergé le visage. J’ai grimpé sur le réservoir de la toilette. Des gouttelettes d’eau froide me parvenaient par éclaboussures et roulaient sur mon pelage comme de minuscules billes de verre. Je me suis léchée. Il a regagné la chambre. Il s’est épongé avec l’une des serviettes. Il ne s’est pas contemplé dans la glace. Il a examiné les livres placés sur l’étagère devant lui tout en continuant à se sécher les mains. Il a porté une attention particulière aux images sous leurs cadres de verre. Il a écarté les rideaux. Les silhouettes des arbres du jardin, grandes et épaisses ombres noires, se dressaient devant lui. Il a déposé la serviette sur le dossier de la chaise, puis il est ressorti. Il a refermé la porte et, sans se presser, d’un pas lourd, il est redescendu.

Je l’ai suivi.

Tant que nous étions seuls, je n’éprouvais aucune méfiance envers lui, il était plus calme et plus indifférent à ce qui l’entourait que la plupart des visiteurs. Il appartenait à cette catégorie d’humains avec lesquels il m’est possible de rester sans ressentir le moindre poids.

Je l’ai retrouvé dans le hall de la maison où tous les hôtes étaient rassemblés. Je me suis assise sur le couronnement où se rencontrent la rampe du palier et la main courante de l’escalier, et je l’ai observé. Il s’entretenait avec l’un des convives. Je le voyais remuer des lèvres mais, dans la confusion des voix, je ne percevais que la rumeur des bavardages et des rires additionnés, brouhaha continu, sans forme ni consistance. Ce n’était plus le même homme. Les traits de son visage s’étaient tendus. Je ne le reconnaissais pas. J’ai sauté sur le palier et j’ai descendu quelques marches. Puis, passant à travers deux barreaux, je me suis laissée tomber par terre avant de filer le long de la plinthe et d’entrer la première dans le fumoir vers lequel le groupe était en train de se diriger.

C’était là le rituel du soir ; à la fin du dîner, Ashleen invite ses hôtes à quitter la salle à manger afin de poursuivre leurs conversations autour d’un dernier verre, d’un cigare et de quelques gâteaux, confortablement installés dans des fauteuils de velours, à côté du feu, sous la lumière tamisée des lampes à abat-jour. J’ai retrouvé la tablette de la cheminée où, à présent, rougeoyaient des braises, et me suis blottie contre la hotte encore brûlante. Ils sont entrés après s’être livrés au ballet habituel sur le seuil de la porte vitrée où chacun insiste pour laisser passer l’autre.

Continuer : partie 5 sur 5